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Les Régiments suisses dans les guerres de religion du XVIe siècle

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Les Régiments suisses dans les guerres de religion du XVIe siècle
Revue des Deux Mondes3e période, tome 42 (p. 316-341).
LES
REGIMENS SUISSES
DANS LES GUERRES DE RELIGION DU XVIe SIECLE

Ludwig Pfyffer uni seine Zeit, par A.-Ph. de Segesser ; Berne, 1880.

M. de Segesser a rendu un véritable service, à la science historique en tirant des archives de son pays un grand nombre de documens concernant les régimens suisses qui ont servi en France pendant les guerres de religion du XVIe siècle. Ces documens constituent une histoire des trois premières de ces guerres, depuis 1562 jusqu’à 1570, vue pour ainsi dire, non plus par le côté français, soit catholique, soit protestant, mais, par le côté suisse, plus militaire que politique ou même que religieux. Les archives d’état de Lucerne, celles de Fribourg, de Soleure, renferment une abondance de rapports faits par les officiers qui étaient au service du roi de France. On y trouve aussi des journaux militaires, très précieux, tenus pour ainsi dire jour par jour et de nombreux mémoires publiés comme pièces à l’appui dans des procès en diffamation. M. de Segesser s’est enfin servi du livre. de famille des Pfyffer, Genealogia familial Pfyfferorum, une famille d’épée, illustrée dans les guerres de religion. Il a même donné comme titre à l’ouvrage qu’il vient de publier : Louis Pfyffer et son Temps, et groupé autour de la figure de ce colonel d’un des régimens suisses toute l’histoire de nos premières luttes religieuses. Louis Pfyffer est devenu en Suisse un personnage presque légendaire : on l’y nomme « le roi des Suisses. » La première partie de sa vie appartient tout entière à la France : il y arriva comme capitaine d’une enseigne d’infanterie ; devenu colonel sur le champ de bataille de Dreux, il resta dans notre pays jusqu’après la bataille de Moncontour. Retourné en Suisse, il devint le chef du parti catholique dans les vieux cantons et déploya comme administrateur et comme homme d’état autant de qualités qu’il en avait montré comme militaire. C’est surtout comme soldat au service de la France qu’il nous intéresse. Il a raconté les actions auxquelles il a pris part depuis 1562 jusqu’à 1570 dans un style sobre et dénué de tout ornement. Parfois il lui échappe un mot de tristesse à l’aspect des misères qu’entraîne pour le pauvre peuple la fureur des deux partis ; de lui-même il ne parle jamais. « Il n’y a, dit M. de Segesser, rien de plus simple, de plus uni que ces lettres, froides et sensées, dont la plupart sont écrites de sa propre main. Les plus grands événemens y sont traités comme des circonstances tout ordinaires. » On n’y voit que le conducteur d’hommes, méthodique, toujours occupé de la santé du soldat, de son bien-être, soigneux des plus menus détails ; pour lui, comme pour ceux qu’il mène à la bataille, la guerre est un métier ; il met son honneur à le bien faire et semble n’avoir d’autre mobile. Il y a sans doute au fond de son cœur une foi sérieuse et sincère, la foi catholique ; elle échappe parfois, toute naïve, dans un appel à Jésus, à la sainte vierge Marie ; on sent percer aussi çà et là quelque colère, quelque indignation contre les ambitions politiques qui, sous le couvert de la religion, déchirent le beau pays de France et le privent de tout repos. Étranger, il semble parfois plus patriote que ceux qu’il sert ou que ceux qu’il combat. Ce qui domine pourtant chez lui, c’est l’orgueil du condottiere, non pas d’un condottiere qui aurait ramassé des mercenaires de tout pays, mais du chef d’armée qui connaît tous ses soldats, qui en est le père, qui se sent attaché à eux par les liens les plus étroits, qui est sûr d’eux comme ils sont sûrs de lui. Les Suisses ! il faut qu’à ce mot les peuples sachent qu’ils n’ont à craindre ni désordre, ni pillage ; il faut que les ennemis, quels qu’ils soient, soient émus de. leur approche, que la plus brave cavalerie du monde tressaille à la vue de leurs piques ; il faut que le roi, que la cour ne se sentent tranquilles et à l’abri de toute surprise que quand leurs enseignes font la garde.

La fidélité des Suisses à la couronne française est un des traits de notre histoire qu’il ne nous est pas permis d’oublier. Elle date de la fameuse « paix perpétuelle, » signée, après la bataille de Marignan, en 1516. Les articles de ce traité obligeaient le roi de France à payer aux cantons une pension annuelle et perpétuelle ; ils lui permettaient de prendre à sa solde, toutes les fois qu’il le demanderait, des gens de pied suisses : huit cantons s’obligeaient à fournir des gens de pied contre tous indifféremment ; cinq cantons ne s’engageraient à les fournir au roi da France que pour la défense de ses propres états. En 1521, la « paix, perpétuelle » fut complétée par un traité dont les articles sont devenus la base de tous les rapports entre la France et les cantons. Ce traité permettait au roi de France, quand il était attaqué, par un ennemi quelconque dans son royaume, dans le duché de Milan, dans la principauté de Gênes où n’importe ailleurs, d’un côté ou de l’autre des Alpes, de lever et prendre à sa solde des hommes de pied dans les cantons, au nombre d’au moins six mille, et de seize mille au plus. Ces hommes de pied devaient servir pendant la durée de la guerre ou aussi longtemps qu’il plairait au roi et ne pouvaient être rappelés par les cantons, à moins que ceux-ci n’eussent eux-mêmes une guerre à soutenir. Si le roi entrait lui-même, en campagne, il pouvait lever autant d’hommes qu’il lui plaisait, à la condition, de ne choisir les chefs que dans les treize cantons de la ligue et de ne pas séparer les officiers et les soldats du même canton pendant la durée des hostilités (en temps de paix, cette faculté lui était laissée) ». Les Suisses ne devaient servir que sur terre, le roi ne devait prendre aucun Suisse dans son armée propre, et ne devait faire entrer aucun Français dans les régimens suisses. Les autres articles, réglaient les détails de la solde et élevaient d’un tiers la somme que le roi de France payait perpétuellement aux cantons.

Le traité d’alliance fut renouvelé en 1549 avec Henri II ; en 1564, avec Charles IX. Dans le dernier traité, il y a un article relatif à la solde de bataille ou solde d’honneur. Il fut entendu qu’il serait payé aux Suisses, après une bataille rangée, un supplément de solde qui fut convenu. Outre ces traités généraux faits avec les ligues, il y eut des conventions particulières, qui portent dans l’histoire diplomatique le nom de capitulations et dont les plus importantes furent signées en 1553, en 1554. et en 1556.

L’alliance militaire contractée par les cantons avec la France n’avait rien qui put contrarier les sentimens des Suisses : on avait réservé aux régimens des cantons une sorte d’individualité dont ils étaient fort jaloux. Discipline, règlemens, hiérarchie, armement, ordre de bataille, tout leur appartenait en propre. Ils constituaient une sorte de petite armée populaire, démocratique, destinée à lutter contre la cavalerie ; mais le principe aristocratique dominait toute leur organisation, en ce sens que le commandement y était réservé à des familles pour qui le métier des armes était devenu une tradition et une sorte de noblesse. On retrouve toujours les mêmes noms dans les cadres supérieurs. Sous le règne da Louis XI, six mille Suisses avaient déjà servi en France et les capitaines des enseignes avaient été désignés par les cantons. A partir de Henri II, les nominations furent faites en apparence par l’ambassadeur de France, mais en réalité celui-ci nommait des bourgeois ou propriétaires choisis par l’autorité cantonale. Ces commandans des enseignes nommaient eux-mêmes leur lieutenant et tout le cadre des sous-officiers. L’enseigne, qui devait avoir trois cents combattans, était l’unité tactique en même temps qu’administrative ; les capitulations étaient directes entre l’ambassadeur et chacun des commandans des enseignes. Le régiment formait une unité tactique et administrative supérieure : c’étaient les capitaines qui choisissaient eux-mêmes dans leurs rangs le colonel du régiment. Ce choix devait être confirmé par la nomination royale. Les régimens étaient de force bien inégale, ils pouvaient avoir depuis treize jusqu’à trente-trois enseignes. Les Suisses ne dépassaient pas volontiers le chiffre de six mille hommes ou vingt enseignes par régiment, mais les rois de France essayaient toujours de l’augmenter pour diminuer leurs frais, car les dépenses de l’état-major régimentaire étaient toujours les mêmes. Outre son colonel suisse, le régiment avait un colonel français, mais celui-ci ne faisait que servir d’intermédiaire entre les Suisses et le commandement supérieur de l’armée. Tous les détails de l’organisation des régimens suisses tendaient en somme à créer une puissante unité, une solidarité qui se reflétaient bien dans l’ordre de bataille ; l’infanterie était déjà plus nombreuse au XVIe siècle dans les armées royales que la cavalerie, mais on ne la regardait pas encore comme la reine des batailles. Les gros bataillons serrés et hérissés de piques des Suisses, dédaigneux de couvrir leurs flancs par la cavalerie, faisaient un étrange contraste avec les compagnies d’ordonnance, les hommes d’armes du roi, les francs-archers, les arquebusiers à cheval, les gentilshommes qui portaient encore la lance comme les anciens chevaliers.


I

Les mouvemens causés par la réforme en France avaient eu comme des remous dans les cantons suisses et avaient jeté quelque trouble dans les relations militaires des deux pays. Les réformés se couvraient du nom du roi, et se croyaient ainsi le droit de faire appel aux confédérés suisses. La Suisse elle-même était divisée : la guerre dite des chapelles y avait mis aux prises en 1532 les catholiques et les protestans, et la paix qui l’avait suivie n’avait guère que les caractères d’une trêve ; un groupe de cantons s’était formé, qui était désormais uni par la solidarité des intérêts religieux aux princes allemands réformés, à Genève et aux huguenots français. C’est en Suisse que s’était nouée la conjuration de La Renaudie, qui aboutit au massacre d’Amboise. Toutefois l’influence catholique était encore dominante, d’autant plus que les deux grands cantons protestans, Zurich et Berne, étaient divisés d’intérêts, et que la lutte entre la confession d’Augsbourg et la confession de Genève affaiblissait beaucoup le parti protestant. La France travaillait sans cesse à apaiser les querelles intestines des Suisses, parce qu’elle voulait, autant que possible, user à son bénéfice de leurs forces militaires et les empêcher de s’épuiser en luttes sans profit pour elle-même.

Au commencement de l’année 1562, le prince de Condé demanda des levées aux confédérés. Il parlait à ce moment au nom de la reine mère, qui s’appuyait sur lui depuis que le roi de Navarre était devenu l’instrument de la faction des Guises. Les cantons hésitèrent, soulevèrent des difficultés à propos de paiemens qui étaient en retard (ces paiemens, au terme des conventions, devaient se faire à Lyon). Condé dut coup sur coup envoyer deux ambassadeurs extraordinaires pour appuyer l’ambassadeur de France, Coignet, suspect de pencher vers les idées nouvelles. Chacun se préparait à la guerre civile en France, et bientôt le massacre de Vassy la fit éclater. On sait comment le roi et sa mère furent enlevés par les triumvirs à Fontainebleau et conduits à Paris, comment Condé s’empara d’Orléans et commença la guerre. Coignet, après avoir d’abord hâté le départ des enseignes suisses, avait ensuite cherché à le retarder, après que Condé eut quitté le parti de la cour ; Condé et Coligny écrivirent aux cantons que l’argent qu’on leur avait promis ne partirait point de Lyon. Les cantons demandèrent le rappel de Coignet ; ils avaient déjà réuni quinze enseignes, qui partirent pour la France le 22 juin. En allant se ranger sous les drapeaux du roi de France, en dépit des obstacles opposés par l’ambassadeur, malgré les retards de la solde, les cantons catholiques obéissaient à leurs passions religieuses ; aussi les cantons protestans n’unirent-ils point leurs enseignes à celles de leurs confédérés ; la ville de. Lyon s’était insurgée et avait demandé des secours au Valais et à Berne ; et l’on vit alors en Suisse un spectacle tout nouveau : des enrôlemens faits au nom des deux partis qui se disputaient le gouvernement de la France. Pendant que le régiment catholique, commandé par Fröhlich, prenait le chemin de la Bourgogne, les enseignes bernoises et valaisanes partaient pour Lyon sous le commandement de Diesbach.

Les Suisses ne devaient se rencontrer sur aucun champ de bataille, car la campagne de Diesbach s’acheva en Bourgogne et ne fut marquée par aucune action importante. Le baron des Adrets avait soulevé le Dauphiné et en avait pris possession au nom du prince de Condé. Soubise, qui y avait ensuite pris le commandement, envoya Mirabel au-devant des Suisses et les cantonna à Vimy-sur-Saône. Tavannes, qui commandait en Bourgogne pour le roi, avait pris Châlon ; et les Suisses furent occupés à défendre les approches de Mâcon et prirent part à l’expédition de Tournus, d’où l’on chassa la garnison royale, mais pendant que les protestans perdaient le temps aux environs de Tournus, Tavannes fit une marche de nuit et surprit Mâcon le 19 août. Les protestans essayèrent en vain de reprendre cette ville ; les Suisses furent entraînés dans leur défaite et perdirent deux canons. L’indiscipline semble s’être mise dans ces enseignes libres, enrôlées au mépris des vieilles conventions, mal approvisionnées et mal payées. Les huit enseignes bernoises et les sept enseignes du Valais furent finalement licenciées.

Revenons aux enseignes catholiques qui avaient pris le chemin de la Bourgogne pour aller prendre le service du roi. Ces quinze enseignes, comptant quatre mille cinq cents hommes, s’étaient mises en route le 23 juin 1562 (elles furent rejointes pendant l’automne par huit enseignes, qui portèrent à plus de six mille hommes l’effectif du régiment). Le colonel se nommait Fröhlich et servait la couronne de France depuis quarante ans ; il était de Soleure, qui avait donné trois enseignes ; Lucerne en avait donné trois, Fribourg deux ; le reste venait d’Uri, de Schwyz, d’Unterwalden, de Zug, d’Appenzell, de Saint-Gall et de l’Argovie. Les Suisses passèrent par Pontarlier, Salins, Dôle, Saint-Jean-de-Lône, où ils arrivèrent à la fin de juin et se formèrent en régiment. Tavannes était à ce moment occupé de son entreprise sur Chalon-sur-Saône et sur Mâcon. Il aurait bien voulu garder les Suisses ; mais Fröhlich reçut une lettre du connétable de Montmorency, lui demandant de le rejoindre en toute diligence. il était déjà parti, quand il reçut de nouveaux ordres qui l’arrêtèrent un peu de temps. Il se remit toutefois en route et se rendit de Dijon à Paris en seize jours. Un rapport écrit de Palaiseau le 24 juillet nous montre ensuite les Suisses sur la route d’Orléans ; la marche depuis la Bourgogne s’était faite en bon ordre, partout les populations leur avaient fait bon accueil et leur avaient fourni des vivres en abondance. Fröhlich annonçait que l’armée royale était entrée dans Blois le 4 juillet, que toutes les places entre Paris et Orléans étaient au pouvoir des royaux et qu’on se préparait à assiéger Orléans, qui était la place d’armes du prince de Condé ; douze cents cavaliers allemands avaient rejoint l’armée royale, sous le comte de Roggendorf ; on attendait sous peu le rhingrave Philippe de Salm avec un régiment de lansquenets ; enfin quatre mille Espagnols étaient partis de la Navarre, et un nombre égal de Gascons devait bientôt renforcer l’armée royale.

Le 26 Juillet, les Suisses rencontrèrent, à peu de distance de Chartres, le roi de Navarre, qui allait rejoindre le roi de France dans cette ville : le lendemain, ils joignirent Guise et d’Elbœuf, avec un grand nombre de cavaliers et ils arrivèrent avec eux à Blois le dernier jour du mois. Ils y furent très bien reçus par le connétable, que la prise du château de Poitiers avait mis de fort belle humeur, et l’on apprit bientôt que Saint-André et Villars avaient pris la ville même de Poitiers, et s’étaient ainsi assurés de la clé de tout le Midi. Le connétable raconta à Fröhlich les excès commis par les protestans à Blois et ailleurs, le bris des statues et des images, des crucifix, les tombes violées, les squelettes mis en pièces, les ossemens brûlés. Le farouche soldat pleurait en parlant de l’outrage fait aux tombes de ses plus proches parens.

La reine mère et le roi Charles IX arrivèrent au quartier-général de Blois le 12 août, avec le cardinal de Bourbon et le légat ; le même jour le rhingrave, amena son régiment de lansquenets. Avant d’attaquer Orléans, l’armée royale voulut isoler cette ville au sud et entreprit le siège de Bourges. Six enseignes suisses restèrent à Blois, et le reste du régiment se rendit devant Bourges avec le connétable ; le siège fut conduit assez mollement, et les huguenots, commandés par Hangest d’Ivoi, ne durent ouvrir les portes le 31 août que parce qu’ils n’avaient plus de poudre. Ferait-on tout de suite le siège d’Orléans, ou marcherait-on d’abord en Normandie pour séparer les huguenots des secours qu’ils attendaient de l’Angleterre ? On se résolut à ce dernier parti, pour des raisons plutôt politiques que militaires. La reine mère cherchait à isoler le prince de Condé, elle aimait mieux l’amener à la paix que l’accabler tout à fait et redoutait presque autant de le perdre que de le voir triompher.

Le 11 septembre, l’armée royale leva le camp de Bourges ; Fröhlich, à son grand regret, fut contraint de laisser, six de ses enseignes en détachement à Beaugency, avec le reste de son régiment, il suivit l’armée royale à Montargis, à Étampes, à Houdan et devant Rouen (29 septembre). Après un siège de six jours, le fort Sainte-Catherine fut pris d’assaut par une colonne composée de royaux et de Suisses. Le 10 octobre, les enseignes demeurées à Beaugency rejoignirent le régiment : l’investissement de Rouen devient assez étroit, et l’on mit quarante canons en batterie sur la ville. L’armée de siège comptait environ seize mille hommes : les Suisses étaient établis sur la montagne Sainte-Catherine ; ils ne perdirent que fort peu de monde et ne prirent point de part à l’assaut final. Pendant la durée de cet assaut, le roi, la reine et le connétable se tenaient près d’eux. Fröhlich raconte qu’après deux heures d’efforts, les assiégeans n’avaient pas encore fait grands progrès. Il était convenu qu’un trompette donnerait le signal de l’effort suprême. Mais un trompette de la ville vint sur les remparts en parlementaire pour essayer des pourparlers entre les assiégeans et la ville. Les soldats royaux prirent le son de la trompette pour le signal de la grande attaque. Ils se jetèrent sur les remparts, entrèrent dans la ville et la mirent au pillage pendant vingt-quatre heures. C’était le désir de la reine de l’épargner, elle voulait même, suivant Fröhlich, lui accorder une chapelle protestante.

Les Suisses aidèrent, après la prise de Rouen, à la réduction de Dieppe, de Honfleur et de Harfleur, qui se fit sans la moindre difficulté. Le Havre seul restait aux mains des Anglais. Pendant la durée de cette campagne, Fröhlich réclamait toujours le complément de son régiment ; on finit par le lui envoyer, et ce complément de huit enseignes était destiné à prendre une part très active à la guerre. Le chef que les officiers avaient choisi était Louis Pfyffer. Tavannes les avait dirigés, à leur entrée en France, sur le corps du maréchal de Saint-André, qui guettait les renforts allemands amenés par d’Andelot, pour tenter de s’opposer à leur passage. Les Suisses ne furent point tourmentés par les cavaliers allemands qui remplissaient les environs de Langres ; ils traversèrent Châtillon, Troyes, Sens, et arrivèrent à Melun le 16 novembre. Il y a lieu de s’étonner que les Suisses ne se soient point heurtés contre les Allemands, que d’Andelot conduisit par la Lorraine et par Langres ; la marche de Pfyffer était presque téméraire, car il n’avait aucune cavalerie pour s’éclairer ; mais d’Andelot évitait lui-même avec soin toutes les rencontres, pressé qu’il était de conduire ses renforts au secours d’Orléans et de permettre aux huguenots de reprendre l’offensive.

Condé prit une résolution hardie ; il marcha sur Paris pour faire le dégât autour de la capitale et y jeter la terreur. Il avait joint les reîtres à Pithiviers. Ayant perdu un peu de temps à prendre les petites villes placées sur sa route, quand il arriva devant Corbeil, il trouva la ville fortement occupée. Tous les ponts étaient coupés entre Paris et Corbeil, et il fallait emporter ce point pour passer sur la rive droite du fleuve. Saint-André s’y était jeté avec sept enseignes de la Picardie, et les huit enseignes suisses de Pfyffer l’y avaient rejoint. Condé rencontra une résistance obstinée et dut lever le siège le 23 novembre. Ce fut la première action où fut engagé Pfyffer : elle eut pour résultat très important de contraindre Condé à rester sur la rive gauche de la Seine et de l’empêcher d’attaquer Paris par le côté le plus vulnérable. Quelques jours après, toutes les enseignes suisses étaient réunies à Saint-Germain, et le régiment se trouva au grand complet.

Condé avait continué ses opérations sur la rive gauche du fleuve : les huguenots s’étaient un moment avancés à Montrouge, à Arcueil, et menaçaient déjà les faubourgs de la capitale, quand la mort du roi de Navarre vint donner un tour nouveau aux affaires. Condé était désormais le premier prince du sang. La reine mère lui fit de nouvelles ouvertures ; mais les conférences n’eurent aucun résultat ; Guise voulait seulement gagner du temps pour rallier toutes les forces royales, Condé était obligé de compter avec Coligny et avec les ministres, et la trahison de Genlis, un des siens qui quitta l’écharpe blanche, lui rendit la modération plus difficile. Les Parisiens, un moment livrés à la terreur, s’étaient vite habitués au siège, et leur insolence s’amusait déjà aux dépens de Condé : « Il prend Paris pour Corbeil. » Déjà Montpensier avait jeté des troupes gasconnes dans Paris, et Guise s’apprêtait à faire des sorties.

Le 10 décembre au matin, Condé leva le siège et partit à petites journées pour la Beauce. Qu’allait-il faire ? L’avis de Coligny était qu’on allât en Normandie et qu’on cherchât à donner la main aux Anglais. Le duc d’Aumale, dans son Histoire des princes de Condé, dit que Condé proposa une résolution hardie. Les catholiques étaient sortis de Paris pour poursuivre les protestans. Ils étaient déjà à Étampes quand ceux-ci s’étaient arrêtés un moment à huit lieues de Chartres, à Saint-Arnoult. « Le prince voulait renforcer la garnison de cette place dans l’espoir qu’ils l’assiégeraient et qu’elle les arrêterait quelques jours ; en même temps, il aurait marché sur Paris, vide de troupes, avec les siennes, se serait emparé des faubourgs de la rive gauche et s’y serait fortement logé. » Il espérait forcer ainsi l’armée royale à repasser la Seine, et il pensait, à la faveur de la terreur inspirée par son audace, forcer la reine à lui accorder une bonne paix.

Ce projet qui, suivant le duc d’Aumale, « n’était pas sans quelques chances de succès, » fut combattu par l’amiral. Condé consentit à suivre l’avis de Coligny, et l’on poussa rapidement vers la rivière d’Eure. Dans la nuit du 18 décembre, Condé avait son camp sur la rive droite de cette rivière à Ormoy ; l’amiral était à Néron. Le connétable de Montmorency n’avait pas deviné d’abord si Condé voulait reprendre le chemin d’Orléans ou s’en aller en Normandie, mais quand le mouvement des protestans se fut dessiné, il se prépara à leur disputer le passage. Les rapports suisses nous montrent le connétable en route le 13 décembre avec le régiment suisse, fort en ce moment de vingt-deux enseignes (environ six mille six cents hommes) et vingt-deux pièces de canon ; dès qu’il eut compris les intentions de Condé, il se porta vivement dans la direction de Dreux. Le soir même où Condé mettait son camp sur la rive gauche de l’Eure, l’armée royale occupait les villages de la rive opposée.

Le duc d’Aumale a donné un récit très complet et très émouvant de la bataille de Dreux : les documens ne manquent pas sur cette terrible journée, la plus sanglante, la plus acharnée de nos guerres civiles. Les acteurs qu’elle mettait en présence sont d’une telle importance dans l’histoire de France que rien de ce qui les concerne ne saurait nous rester indifférent. Le duc de Guise, resté à la tête de l’armée royale à la fin de la lutte, dicta son « Discours de la bataille de Dreux ; » Coligny fit, de son côté, un « Brief Discours de ce qui est advenu en la bataille donnée près la ville de Dreux le samedy 19 de ce mois de décembre 1562. » On a le récit de Théodore de Bèze et de beaucoup d’autres ; mais, après tant de témoignages intéressés et passionnés, l’historien doit lire encore les rapports de Louis Pfyffer et des capitaines suisses qui survécurent au combat. Ces rapports furent écrits trois jours seulement après la bataille.

Pendant la nuit du 18 au 19 décembre, toute l’armée royale passa l’Eure en grand silence sur deux ponts, gravit les pentes crayeuses de la vallée et s’établit sur le grand plateau qui est au sud de Dreux ; à onze heures du matin, elle était en ordre de bataille. Les protestans avaient une très forte cavalerie, environ 5,000 chevaux, et 8,000 hommes de pied, tant Allemands que Français, en tout 13,000 hommes ; le connétable n’avait que 2,500 cavaliers, mais son armée, avec l’infanterie, s’élevait à 18,000 hommes. Des deux parts, les étrangers étaient en majorité ; car l’armée royale avait, outre la grosse phalange suisse de 6,000 hommes, 4,000 lansquenets allemands et 2,000 Espagnols (lettre du capitaine Juan de Ayala, écrite du camp de Dreux, le 22 décembre 1562). D’Andelot avait amené à Condé de 4,000 à 5,000 lansquenets et 2,500 reîtres, conduits par le maréchal de Rolthausen. Comme troupes françaises, il n’y avait du côté des catholiques que 36 compagnies d’ordonnance de grosse cavalerie de 50 lances, 22 enseignes d’hommes de pied gascons et 17 enseignes d’infanterie bretonne et picarde ; du côté des huguenots, 800 cavaliers, 6 enseignes d’arquebusiers et 14 enseignes d’hommes de pied.

À cette époque, l’ordre de marche et l’ordre de bataille des armées était en quelque sorte le même ; on ne distinguait que l’avant-garde et la « bataille » ; au moment du combat, l’avant-garde formait l’aile droite, la « bataille, » ce que l’on nommerait aujourd’hui le centre et l’aile gauche. La grosse phalange des Suisses forma à Dreux le centre de l’armée royale ; elle avait à sa droite une aile très forte, composée de gendarmes, d’Espagnols, de Gascons, de lansquenets ; à gauche, les enseignes picardes et bretonnes ; Montmorency se tenait avec ses gendarmes à la gauche des Suisses, entre son centre et son aile gauche.

Vingt enseignes suisses formaient deux rectangles qui avaient chacun quatre-vingts hommes de front et trente-six hommes de profondeur, reliés par les deux autres enseignes. L’armée royale étant en bataille marcha contre celle de Condé qui lui montrait le flanc ; et dans ce mouvement général, il arriva que la « bataille » se trouva très en avant de l’aile droite ; aussi reçut-elle le premier choc des huguenots. La bataille de l’armée huguenote se composait de 450 hommes de grosse cavalerie, de 6 cornettes de cavaliers allemands, de 6 enseignes allemandes et 12 enseignes françaises. L’avant-garde, commandée par Coligny, comprenait 350 cavaliers français, 4 cornettes de cavalerie allemande, 6 enseignes allemandes et 2 françaises. Pour le combat, on avait séparé l’infanterie huguenote en deux masses, l’une allemande à la gauche, l’autre française à la droite ; on avait fait aussi deux grosses masses de cavalerie, l’une au centre commandée par Condé, l’autre à la droite commandée par Coligny. Il était une heure quand la bataille s’engagea. Les Suisses, comme de coutume, se mirent à genoux et les bras étendus appelèrent à haute voix le secours de Jésus-Christ et de la vierge Marie ; leur prière était courte : ils imploraient le ciel « de leur donner la victoire pour conserver les vraies églises apostoliques et aussi pour que quelque honneur pût en rejaillir sur leur chère patrie. » A peine relevés, ils avancèrent rapidement contre les hommes de pied allemands ; en marchant ils se trouvèrent la droite en l’air, sans lien avec le reste de l’armée royale. C’est à ce moment qu’ils reçurent l’attaque du prince de Condé, qui se jeta sur l’aile découverte des Suisses : « Mouy et d’Avaray, écrit le duc d’Aumale, les attaquent de front ; lui-même les prend à revers. La phalange est traversée, le prince court alors à ses reîtres et les divise en deux corps. Il lance les uns sur cette trouée vivante où lui-même vient d’ouvrir une large brèche ; les longs pistolets des Allemands achèvent l’œuvre de destruction commencée par la furia francese. Il oppose les autres à Damville et à d’Aumale, qui viennent au secours des Suisses. » Peu après la charge de Condé sur les Suisses, Coligny avec sa grosse cavalerie chargea les gendarmes du connétable et les sépara de l’aile gauche des Suisses. La Rochefoucauld avec une petite réserve attaqua la phalange de front. Les Suisses étaient seuls, les troupes qui devaient les flanquer avaient été rejetées en arrière, la ligne de bataille des royaux était trouée ; les huit canons qu’on leur avait donnés pour se couvrir avaient été pris ; le connétable avait en vain essayé de rallier ses forces, divisées par la charge de Coligny ; tombé de cheval, il avait été forcé de se rendre. La bataille semblait perdue pour les catholiques, et déjà les reîtres commençaient le pillage. Si, à cette heure suprême, les Suisses s’étaient débandés, la cause de Condé triomphait peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours. Des étrangers qui ne comprenaient pas notre langue, de rudes montagnards venus des hautes vallées d’Uri, de Schwyz, d’Unterwalden, de Zug, noms inconnus aux Français, tinrent ce jour-là dans leurs mains le sort de la France, Lucerne combattit pour Paris. Les bannières des cantons devinrent des oriflammes.

Les Suisses s’étaient reformés, resserrés en ordre : quand les hommes de pied allemands voulurent les charger à leur tour, non-seulement ils repoussèrent l’attaque ; ils reprirent l’offensive et firent quelques centaines de pas en avant, assez pour reprendre les huit canons qu’on leur avait enlevés. La phalange des Suisses se trouva encore plus isolée après ces avantages obtenus sur les lansquenets, et la cavalerie huguenote qui l’avait d’abord brisée, puis débordée, et qui s’était dispersée assez loin, s’était de nouveau reformée et commençait à attaquer ses derrières. Depuis deux heures, elle portait tout le poids de la bataille : elle avait déjà perdu énormément de monde, quand elle reçut l’ordre de rallier le corps le plus rapproché de l’armée royale. À ce moment, Tammann, qui avait le commandement, fut frappé à mort, la phalange se forma presque spontanément en petits carrés qui se défendirent même à coups de pierres contre la cavalerie qui tourbillonnait autour d’eux. Ce moment fut le plus périlleux de la journée pour les Suisses ; heureusement que les troupes de l’aile droite, sous le duc de Guise et Saint-André approchaient et préparaient leur attaque.

L’infanterie française qui formait l’aile gauche de Condé n’avait pas encore donné, mais toutes les autres troupes de son armée avaient été engagées. Guise, qui avait pris le commandement après la capture de Montmorency, jugea que le moment décisif était venu. Déjà on félicitait Condé de sa victoire, il montra l’aile droite catholique : « Vous ne faites donc pas attention à ce gros nuage qui va fondre sur nous ? » Le corps tout entier de Guise et de Saint-André s’ébranlait, il changea bientôt la face des affaires et convertit la défaite des catholiques en victoire. Nous ne raconterons pas cette deuxième phase de la bataille, la capture de Condé, la déroute des troupes huguenotes : nous ne dirons rien non plus du troisième acte, qui fut le terrible retour offensif de Coligny ; ces rencontres du soir furent les plus acharnées, et la bataille ne s’arrêta qu’à la nuit. Coligny avait rendu à ce qui était devenu la défaite des siens quelque chose des apparences de la victoire, mais aucune des deux armées ne resta sur le champ de bataille. Elles semblaient comme épouvantées de leurs sanglans efforts, ainsi que des résultats de la lutte. Chacune avait perdu son chef : le commandement restait des deux parts à ceux qui personnifiaient le plus vivement les passions qui avaient poussé tant de mains vaillantes, à Coligny et à Guise. Stratégiquement, la bataille de Dreux était certainement un avantage pour les catholiques, car elle empêcha leurs adversaires d’exécuter leur dessein de marcher sur la basse Seine ; on peut même soutenir qu’elle fut pour eux une victoire tactique, car, dit La Noue, « celui qui gaigne le camp du combat, qui prend l’artillerie et les enseignes d’infanterie, a assez de marques de sa victoire. »

La Noue, parlant de cette bataille, vante beaucoup la conduite des Suisses : « La seconde chose très remarquable fut la générosité des Suisses, qu’on peut dire qu’ils firent une digne épreuve de leur hardiesse. Car, ayant esté le gros corps de bataille, où ils étoient renversé à la première (charge) et leur bataillon mesme fort endommagé par l’esquadron de M. le prince de Condé, pour cela ils ne laissèrent de demeurer fermes en la place où ils avoient esté rangés bien qu’ils fussent seuls, abandonnez de leur cavalerie et assez loin de l’avant-garde. Trois ou quatre cents arquebusiers huguenots les attaquèrent, les voyant si à propos et en tuèrent beaucoup, mais ils ne les firent déplacer. Puis un bataillon de lansquenets les alla attaquer qu’ils renversèrent tout aussitôt et les menèrent battant plus de deux cents pas. On leur fit ensuite une recharge de deux cornettes de reîtres et françois ensemble, qui les fit retirer et avec un peu de désordre, vers leurs gens, qui avoient esté spectateurs de leur valeur. Et combien que leur collonel et quasi tous leurs capitaines demeurassent morts sur la place, si rapportèrent-ils une grande gloire d’une telle résistance. »

D’après les rapports officiels suisses, vingt et un officiers et trois cents soldats restèrent morts sur la place ; le nombre des blessés qui moururent de leurs blessures fut si grand que peu de temps après, il fut nécessaire d’envoyer de Suisse au régiment un complément de deux mille hommes. Charles IX écrivit aux cantons une lettre pour donner témoignage de la vaillance et des bons services des Suisses, « il ne se peult dire que gens de guerre ayant jamais rien faict de mieulx[1]. » Le troisième jour après la bataille, les Suisses, suivant leur habitude, se rangèrent sur le champ de bataille, se mirent à genoux et adressèrent une prière à Dieu. Puis ils formèrent le cercle, et les officiers survivans nommèrent Ludwig Pfyffer colonel du régiment.

Après la bataille de Dreux, Coligny avait pris la direction d’Orléans, sans être poursuivi. Le duc de Guise ne bougea pas avant le 26 décembre ; il était le 9 janvier près de Beaugency, où il laissa les Suisses, qui y demeurèrent jusqu’au 3 février. Mais Orléans ne put être investi avant que Coligny, laissant d’Andelot dans les murs de la ville, eût avec quatre mille cavaliers, pu se rendre à marches forcées en Normandie et s’unir aux Anglais, qui lui apportaient au Havre de l’argent, des troupes et des munitions. Le duc de Guise garda les Suisses auprès de lui pendant le siège d’Orléans. On a sur ce siège non-seulement les rapports de Pfyffer, mais les dépêches de Petermann de Cléry, qui, avec le bourgmestre de Fribourg, Jacob de Praroman, était venu en France pour se rendre compte des pertes subies par le régiment suisse à Dreux et pour régler avec la cour de France les questions relatives aux arriérés de solde et à la solde de bataille, questions qui n’étaient jamais résolues à la satisfaction des cantons. Cléry se rendit devant Orléans, il trouva le régiment suisse fort diminué ; la cour demandait des renforts avec insistance, car elle s’effrayait des nouvelles qu’elle recevait de Coligny et des Anglais, et le duc de Guise écrivit lui-même aux cantons catholiques. On sait comment il tomba, le 18 février, sous la balle de Poltrot de Méré. Dans une lettre écrite le 2S février (conservée aux archives de Fribourg), Cléry accuse les prédicans huguenots d’avoir été les instigateurs du meurtre. Trois jours avant de mourir, le duc de Guise prit congé des commandans suisses et serra encore une fois leur main. Il était l’idole des cantons catholiques ; lui mort, la guerre était presque terminée, et l’on ne chercha plus que les moyens de négocier. Condé, raconte Cléry, avait trois fois tenté de s’échapper de sa prison, et on avait dû lui donner des gardes suisses, en qui l’on avait pleine confiance.

Dans les événemens qui suivirent, le rôle des Suisses fut assez effacé : protestans et catholiques firent ensemble le siège du Havre : les cantons envoyèrent à Pfyffer des ordres répétés pour lui enjoindre de ne point permettre à ses troupes de servir sur mer ; les Suisses ne prirent part à aucun engagement pendant le siège et perdirent seulement quelques hommes par les maladies. Le siège fini, on renvoya beaucoup de monde, et le 22 octobre, le roi licencia la plupart des enseignes suisses. Il ne garda que deux mille hommes environ, « qui est plus pour la recoignoissance du bon et fidelle service que nous avons receu d’eulx et pour le témoignage de la seureté et fiance, que nous avons en leur fidélité, que pour besoing que nous en ayons. »


II

Le traité d’union qui avait été conclu entre le roi de France et les cantons (à l’exclusion de Zurich et Berne) expirait en 1564 et fut renouvelé dans cette année ; les négociations ne laissèrent pas que d’être assez difficiles, à cause des engagemens des cantons avec l’Espagne, avec la Savoie et avec le saint-père, qui faisaient, si le mot était permis, une sorte de concurrence à la France pour avoir des hommes de pied bien organisés. La France toutefois avait quelques avantages dans les cantons ; outre que les Suisses étaient attachés à la couronne française par des services déjà anciens, la diplomatie française pouvait toujours obtenir beaucoup des cantons catholiques en les menaçant de favoriser les cantons protestans : quand les cantons catholiques faisaient mine de trop se jeter du côté de l’Espagne, la France appuyait quelques prétentions de Zurich et de Berne. Les divisions religieuses de la Suisse servaient ainsi notre politique et nous ménageaient les moyens d’assurer et d’étendre notre influence. Le 19 décembre 1566, l’envoyé français, M. de Bellièvre, demanda aux cantons une levée de six mille hommes. Veut-on savoir quels prétextes il invoquait ? Il parlait « des grandes et puissantes armées qui se dressent tant par mer ? que par terre, non-seulement en païs et royaumes qui sont proches à ceux du roi très chrétien, mais aussi en toutes les provinces et dominations du Turcq. » Il n’est question, dans la dépêche, que des intérêts de la chrétienté : ce qu’on voulait en réalité, c’était se préparer à une nouvelle guerre religieuse ; la lutte était, en effet, imminente. Après la mort du duc de Guise, la paix avait été bâclée à Amboise ; mais, malgré l’entreprise patriotique de la reprise du Havre, la paix n’était pas rentrée dans les cœurs, et l’on s’adressait toujours à la « belliqueuse nation » quand on sentait venir l’heure de nouveaux périls. Coligny aurait voulu tourner sur l’Espagne les armes de la France, pour empêcher le retour de la guerre civile ; mais Catherine de Médicis penchait pour l’Espagne et redoutait l’amitié de la reine Elisabeth : elle se laissa conduire par les Guises à Bayonne (juin 1565) et conféra avec le duc d’Albe ; Le bruit se répandit dans toutes les églises protestantes que la reine de France et renvoyé du roi d’Espagne avaient préparé dans cette entrevue la complète extermination de tous les hérétiques. La reine caressait pourtant encore Condé, elle lui permit peu après de se marier à la cour suivant le rite protestant ; elle accorda le prêche à tous les princes et à toutes les princesses de la religion, dans l’intérieur de leurs châteaux. On sait en effet depuis quelques années, car la vérité historique est tardive, que l’entrevue de Bayonne n’avait abouti à aucun résultat ; et l’on dut se préparer à la guerre en France quand on vit le duc d’Albe sortir d’Italie avec une belle armée, passer le Mont-Cenis, et se diriger par le Dauphiné, la Franche-Comté et la Lorraine vers les Pays-Bas ; nos frontières étaient pour ainsi dire insultées ; on fit mine de rassembler des troupes, et Condé en demanda le commandement. avec l’épée de connétable : Catherine lui fit d’abord une réponse évasive ; il était difficile de ne pas donner une armée au premier prince du sang quand tout semblait annoncer la guerre. « Le duc d’Ajnjou prit le prince à part et lui demanda fort haut de quel droit il voulait usurper une charge qui ne devait appartenir qu’à lui ; puis, après quelques phrases débitées sur le ton de la menace, il se retira sans attendre la réplique. Le duc d’Anjou sortait à peine de l’enfance, et, quoiqu’il fût déjà l’objet des funestes prédilections de sa mère, rien encore n’avait révélé chez lui une ambition si vive et si précoce. Évidemment la leçon lui avait été faite, Condé, surpris et irrité de cette sortie inattendue, demanda quelques explications ; mais déjà on avait jeté le masque ; il n’était plus question de guerre contre l’Espagne, ni d’armée à former : « Que ferez-vous donc des Suisses ? demanda-t-il. — Nous trouverons bien à les employer, » lui répondit-on. Le prince quitta immédiatement la cour[2]. »

La marche du duc d’Albe le long de la frontière française avait-elle été un acte prémédité devant servir de prétexte à la cour pour rassembler des forces qui devaient ensuite être tournées contre les protestans ? Tout semble aujourd’hui prouver le contraire ; la cour était en réalité très mal préparée pour une. lutte, même très mal gardée. Mais les huguenots crurent à un complot, et prenant les devans, ils se résolurent a en empêcher le développement par une action énergique.

Les Suisses, dont Condé parlait à la reine dans la conversation que nous avons rapportée plus haut, avaient été lents à se réunir : les six mille hommes demandés par la France formaient vingt enseignes de trois cents hommes et Pfyfler en était le colonel. Il traversa Genève et se rendit à Châlon-sur-Saône, où toutes les enseignes furent réunies le 11 août. Pfyffer estimait d’abord que sa mission consisterait à observer les Espagnols, mais il comprit bien vite qu’on aurait besoin de ses services contre les huguenots. Les Suisses furent dirigés sur Chaumont, ils passèrent par Beaune, Nuits, Is-sur-Lisle près de Dijon et Longeau. Ils reçurent à ce moment l’ordre de se rapprocher du roi et d’aller à Château-Thierry. Ils arrivèrent dans cette ville le 19 septembre.

La cour était à Monceaux, inquiète des mouvemens des huguenots. Condé, Coligny, d’Andelot avaient été mandés, mais n’avaient pas reparu à la cour. La marche des Suisses précipita leurs résolutions. Le plus profond secret couvrait encore leurs desseins ; tous trois étaient dans leurs terres, et la reine mère ne voulait pas encore croire à une prise d’armes ; les conjurés avaient résolu de réunir secrètement leurs forces, de se jeter entre la cour et les Suisses, de livrer bataille s’il le fallait à ces derniers, de s’emparer du jeune roi et de chasser les Guises. Rozay-en-Brie était le lieu du rendez-vous. Aux premières nouvelles du rassemblement de Rozay, le roi et la reine mère quittèrent Monceaux et se rendirent à Meaux, ils appelèrent les Suisses et envoyèrent François de Montmorency, le fils du connétable, auprès des huguenots pour les amuser de quelque négociation.

Le 25 septembre, entre 9 et 10 heures du, soir, le colonel Pfyffer reçut une lettre où on lui enjoignait de se rendre rapidement à Meaux avec toutes ses forces. Les Suisses partirent le même soir à minuit. Ils arrivèrent à Meaux le lendemain dans la matinée, et la rapidité de cette marche, faite en moins de douze heures, déjoua les projets des huguenots. Comme une partie de la bourgeoisie de Meaux avait adopté la nouvelle foi, dix enseignes prirent la garde de la ville et des postes, le colonel lui-même fit la garde avec son enseigne auprès du roi pendant la nuit du 26 au 27 ; les dix autres enseignes campèrent dans un faubourg. On répète généralement, d’après de Thou et La Popelinière, que les Suisses ne restèrent que trois heures à Meaux ; ils y passèrent deux jours.

Le connétable et le chancelier de l’Hospital étaient d’avis que le roi s’enfermât à Meaux, sous la garde des Suisses ; ils craignaient de le livrer au hasard d’un combat, on n’avait point de cavalerie et la marche sur Paris leur semblait, dans ces conditions, trop hasardeuse. « M. de Nemours débatit fort et ferme qu’il faloit gagner Paris, pour beaucoup de raisons — et pour ce il fut crû, disant que sur la vie il mèneroit le roy sain et sauf dans Paris. » (La Popelinière.) Tous les Guises s’étaient retirés de la cour, pour ôter à ceux de la religion le prétexte de se servir de leur nom et de représenter le roi comme leur prisonnier. La marche sur Paris ne fut donc pas décidée sur leur conseil, mais uniquement sur le conseil du duc de Nemours. Davila raconte que le connétable ne se résolut au départ qu’après que le colonel des Suisses eut demandé à parler au roi et lui eut dit qu’il se faisait fort de le ramener à Paris avec ses piques. Les relations des officiers suisses ne mentionnent point cet épisode dramatique ; il est à croire cependant que l’on prit l’avis de Pfyffer avant de se résoudre au départ. Laissant dix enseignes, la moitié du régiment, à Meaux pour couvrir la retraite, le colonel partit à minuit, dans la nuit du 27 au 28 septembre, avec les dix autres enseignes et avec la cour ; à une petite distance de la ville, il rangea la phalange en bataille et se mit en route vers l’aube. À ce moment, les dix autres enseignes quittèrent la ville ; elles le joignirent, et se mirent aussi en ordre de bataille. Le régiment formait ainsi pendant la marche deux grands rectangles, comme à Dreux. L’es seigneurs catholiques, à cheval, entouraient le roi. On avait déjà fait la moitié du chemin, quand on aperçut un gros de neuf cents ou mille cavaliers huguenots dans le vallon où sont Lagny et Chelles. Condé et d’Andelot, suivant les rapports suisses, avaient environ deux mille chevaux ; les écrivains protestans ne parlent que de cinq cents hommes. Pfyffer fit arrêter les Suisses ; il mit le roi et la famille royale au centre d’une phalange unique et plaça les arquebusiers aux sommets du grand rectangle. Les Suisses mirent genou en terre et firent leur prière pour se préparer au combat. Ils voulaient marcher à l’ennemi, mais Pfyffer donna l’ordre d’attendre l’attaque et fit défense aux arquebusiers de tirer avant d’être très sûrs de leur coup. Cette prudence n’était pas dans les habitudes des Suisses, qui, une fois formés en phalange, marchaient toujours en avant, soit contre l’infanterie, soit contre la cavalerie ; mais le connétable avait un dépôt qu’il ne voulait pas exposer inutilement aux risques d’un combat. La fière mine et le grand nombre des Suisses en imposèrent peut-être moins à la brave cavalerie huguenote que la présence du jeune roi ; ils se contentèrent de tourner autour de la phalange, qui se remit bientôt en marche. A Lagny, on crut un moment à une attaque, au passage d’un ruisseau, mais les arquebusiers couvrirent les Suisses pendant le passage ; aussitôt après, le roi, la reine, le frère au roi, sa sœur, Madame Marguerite, le duc de Bouillon, encore enfant, les dames et les seigneurs de la cour prirent, le chemin le plus court pour aller à cheval à Paris. Le connétable et les Suisses les couvrirent et leur donnèrent le temps de prendre de l’avance ; le soir, ils firent une halte au Bourget, et, à une heure du matin, ils firent leur entrée dans Paris. Les escadrons huguenots n’avaient fait qu’insulter l’escorte du roi, sans en venir véritablement aux prises, et Charles IX n’oublia jamais cette journée où on l’avait fait marcher plus vite que le pas.

La retraite de Meaux donna un grand renom aux Suisses et leur fut comptée à l’égal d’une victoire. On admira comment des enseignes nouvellement levées avaient une si forte discipline, et combien elles étaient promptes dans leurs mouvemens. Paris les considéra comme les sauveurs du jeune roi, et on se fit une fête d’aller les voir dans leurs quartiers du faubourg Saint-Honoré. Les conséquences politiques de la retraite de Meaux, et surtout de la marche des Suisses de Château-Thierry sur Meaux, étaient de la plus haute importance. Si le roi fût devenu le prisonnier du prince de Condé et des Châtillon, toute notre histoire nationale eût peut-être changé de face. La monarchie ne courait aucun danger, et aucun des deux partis en lutte ne songeait à séparer sa cause de la cause royale ; mais tous deux voulaient avoir le roi, comprenant que, sans lui, ils ne pouvaient conserver ou gagner le cœur de peuple.

Le lendemain de l’arrivée des Suisses, le roi alla remercier le colonel Pfyffer et ses officiers pour le service qu’ils avaient rendu à sa couronne. On a raconté que, pendant la marche de Meaux, Charles IX passa au cou de Pfyffer l’ordre de Saint Michel et lui permit de mettre les fleurs de lis dans ses armes. Les rapports suisses, qui auraient certainement mentionné ce fait, n’y font aucune allusion. La famille Pfyffer possède, il est vrai, un fort beau collier en or du temps de fleuri II, mais ce collier n’est pas celui de Saint-Michel. Elle conserve aussi le Saint Michel du petit ordre (l’image de saint Michel pendue à un ruban noir), mais il ne fut apparemment donné à Pfyffer qu’après la bataille de Moncontour.

Le roi était si content, des Suisses que, peu de jours après son retour à Paris, il fit demander par son ambassadeur une nouvelle levée de quatre mille hommes ; neuf enseignes furent immédiatement envoyées à Nantua et de là partirent de suite pour Paris. De graves événemens avaient lieu pendant ce temps ; Condé avait entrepris le blocus de Paris et en occupait les principales approches. Il y avait dans la capitale, outre les Suisses, les troupes de Strozzi qu’on avait fait revenir de la Picardie, et celles de Brissac, revenues de Lyon. Le 10 novembre, le connétable sortit avec toutes ses forces, occupa la plaine de Saint-Denis et offrit la bataille aux huguenots, qui se tenaient entre Aubervilliers et Saint-Ouen.

Pendant la bataille dite de Saint-Denis, les Suisses avaient à leur droite quatorze pièces de canon et un peu plus loin la cavalerie de Cossé, de Biron, de Damville et d’Aumale ; à leur gauche, se tenait le connétable, qui avec un corps de cavalerie occupait le centre de la ligne de la bataille. La bataille de Saint-Denis fut surtout une affaire de cavalerie, car les huguenots n’avaient presque pas d’hommes de pied. Les Suisses n’eurent donc qu’un rôle à peu près passif, et Pfyffer écrivit dans son rapport qu’il n’avait pas perdu un seul homme ; la phalange empêcha sans doute les huguenots d’user des avantages qu’ils avaient obtenus au début et permit à la cavalerie royale de se reformer. L’ambassadeur de France dit aux cantons « que le régiment de la nation des ligues n’a rien oublié de sa générosité accoutumée, s’estant très vaillament présenté en bataille, si que les ennemys ne les auserent attaquer et ne sfest perdu ung seul homme des leurs. » Pfyffer écrivit : « Si le jour eût été plus long, nous en eussions fini avec eux. »

Les huguenots firent encore très bonne contenance le lendemain, mais ils levèrent le blocus de Paris. Le vieux connétable de Montmorency était mort à la bataille de Saint-Denis : en le tuant, écrivait Pfyffer dans son rapport, les huguenots « ont tué un ennemi qui leur était bon. » Le connétable avait, en effet, toujours cherché à s’interposer entre les deux partis ; allié aux Châtillon, il était l’ennemi de la maison de Lorraine. Catherine de Médicis fit nommer lieutenant-général du royaume le duc d’Anjou, le jour où il entrait dans sa quinzième année ; ce jeune prince devenait ainsi le commandant de l’armée royale, et le 19 décembre, le roi écrivait au colonel Pfyffer :

« Sieur colonel, vous scavez assez de longue main la fyance que j’ay en vous et ceux de vostre natyon, dont je ne pouvois faire plus ample ny meilleur tesmoynage qu’en vous baillant mon frère vous commander en mon armée. » Il lui explique ensuite qu’une « certaine entreprise doit se fere avec ung bon nombre de cavallerie, laissant derryere les Suisses, gens de pied francoys et l’artillerie, employez « ung autre effect ; » mais que le duc d’Anjou ne doit point se joindre à cette cavalerie et doit demeurer avec les Suisses.

Pendant la campagne qui suivit, l’armée royale fut pour ainsi dire énervée par les négociations de la reine, qui ne désespéra jamais de ramènera elle le prince de Condé ; mais celui-ci ne fit qu’amuser la reine mère et opéra sa jonction avec Jean-Casimir, qui lui amenait de grands renforts allemands. L’armée de Condé, très faible au début, s’éleva bientôt à trente mille hommes ; cette armée était toutefois fatiguée de la guerre, et les nobles huguenots auraient voulu en finir dans une bataille rangée qu’on leur refusait toujours.

Le régiment suisse s’était accru de 4,000 hommes qu’on avait trouvés à Vitry le 28 décembre 1567. Il resta dix jours immobile dans cette ville. On n’a ; aucun rapport suisse entre le commencement de l’année 1568 et le mois de mars ; la cavalerie huguenote tenait la campagne et arrêtait : tous les courriers. Le 5 mars, Pfyffer rapporte que l’armée royale était repartie pour Paris, où elle était rentrée le 19 février. Pendant cette marche d’hiver, le régiment avait eu beaucoup de malades et un grand nombre d’hommes avaientv déserté. Le séjour à Paris n’avait pas arrêté la désertion, et les malades étaient toujours en très grand nombre. On a une curieuse lettre du conseiller de Lucerne, où il se plaint que les officiers de Lucerne n’aient pas encore envoyé d’argent à leurs familles, comme avaient déjà fait ceux de Fribourg et de Soleure. Pfyffer et les officiers de Lucerne répondent qu’on n’a rien envoyé parce que les routes ne sont pas sûres et que l’argent tomberait aux mains des huguenots. La paix de Longjumeau mit fin à une campagne où les Suisses n’avaient pu recueillir aucune glouje. Parmi les causes qui déterminèrent la paix, Pfyffer fait sonner très haut la, conduite des reîtres allemands de l’armée royale. Beaucoup de ces reîtres, dit-il, étaient de la nouvelle religion, et toutes sortes d’intelligences s’étaient établies entre eux et les soldats du palatin qui avaient grossi l’armée de Condé. Reîtres royaux et reîtres de Condé avaient à l’envi saccagé le royaume, et si la guerre eût duré plus longtemps, la famine eût été universelle. Le régiment suisse cantonné à Villeneuve-Saint-Georges fut décimé par les maladies jusqu’au moment où on le licencia. Dix enseignes seulement restèrent en France.


III

La paix de Longjumeau, imposée par la fatigue et le dégoût, ne pouvait être qu’une courte trêve : Condé et la reine avaient donné au royaume le temps de respirer, mais les meneurs des deux partis étaient mécontens. Coligny n’avait pas déguisé sa mauvaise humeur, Le roi de France demanda quatre mille hommes aux cantons pour faire un gros régiment ; un peu plus tard il demanda que l’on fît non plus un seul régiment suisse de dix mille hommes, mais deux régimens de 6,000 hommes chacun. On se contenta cependant de porter à ce chiffre le régiment Pfyffer, et avec quatre mille hommes de nouvelles levées, on fit un second régiment qui fut commandé par Cléry, de Fribourg.

Condé s’était retiré à Noyers, en Bourgogne, une forteresse placée au centre de quantité de maisons huguenotes. D’Andelot était à peu de distance, dans son château de Tanlay. Condé et Coligny partirent ensemble de Noyers, le 23 août, pour recommencer la guerre ; ils se dirigèrent sur la Rochelle, où ils arrivèrent le 20 septembre. On attendait des renforts de la reine Elisabeth et du duc des Deux-Ponts. La reine de Navarre s’était jointe aux insurgés, et la lutte devait cette fois avoir pour théâtre le pays au sud de la Loire. Dès le 10 août, trois enseignes du régiment suisse avaient été envoyées à Orléans ; peu de jours après, le reste suivit, et l’armée royale se concentra autour de cette ville. Le duc d’Anjou, qui la commandait, passa par Blois et Amboise ; il rencontra à Châtellerault l’armée de Condé, forte d’environ trente mille hommes ; l’armée royale avait vingt-sept mille hommes, dont vingt mille hommes de pied.

Condé voulait s’assurer un passage sur la Loire et aller soulever le nord de la France, tandis que le duc d’Anjou cherchait à le tenir enfermé dans la Saintonge. Une bataille eut lieu à Jazeneuil (près de Lusignan), bataille hasardeuse et confuse, sans résultats tactiques : l’avantage stratégique appartint à Condé, car pendant que l’armée royale restait sous les armes et rectifiait ses positions, Condé prenait l’avance sur le chemin de la a France ; » c’est ainsi qu’on appelait encore le pays au nord de la Loire. Les Suisses, avec l’armée royale, quittèrent les environs de Poitiers et suivirent Condé à Mirebeau et Loudun. Un froid terrible ayant imposé une sorte de trêve aux deux armées, Condé prit ses cantonnemens autour de Loudun et le duc d’Anjou à Chinon. La campagne de 1568 était finie ; celle de 1569 devait être une des plus sanglantes de nos guerres civiles. Condé tenait les villes principales du Poitou ; les royaux gardaient les affluens de la Loire et de la Vienne, pour empêcher la jonction de Condé avec les secours allemands qui d’ordinaire longeaient les sources de la Seine et de ses affluens pour arriver dans la vallée de la Loire. On reprit la campagne dès la fin du mois de janvier, on manœuvra beaucoup des deux parts, et les deux armées ne se trouvèrent en présence que le 13 mars à Jarnac. Le duc d’Aumale a donné une brillante description de la grande bataille qui s’y livra, et les rapports suisses permettent seulement d’ajouter quelques touches au tableau qu’il a tracé.

A la faveur de la nuit et d’un brouillard épais, l’armée royale traversa la Charente sans être aperçue. Le duc d’Anjou, qui avait communié de bon matin avec tous les princes, la rejoignit sur la rive droite, à neuf heures du matin. L’avant-garde était commandée par Guise, Martigues et Montpensier. Elle était suivie des Suisses, avec l’artillerie et la cavalerie allemande ; ensuite venait le duc d’Anjou avec la bataille ; l’armée déboucha ainsi en une seule colonne. Elle ne fut aperçue qu’à ce moment par les patrouilles huguenotes. On sait comment Coligny et d’Andelot furent accablés, comment les appels de Coligny empêchèrent Condé de faire la retraite en bon ordre qu’il commençait déjà et l’amenèrent sur le champ de bataille, où il trouva la mort d’un héros.

Les Suisses étaient, comme toujours, à peu près au centre de la ligne de bataille des royaux ; Pfyffer dit positivement dans son rapport que ses hommes n’en vinrent pas aux mains pendant les principales attaques ; quand la bataille était déjà perdue pour les huguenots, ils tombèrent seulement sur les hommes de pied de l’armée de Condé qui cherchaient à passer la Charente sur des ponts. Quand Condé fit sa charge avec la noblesse française, il se jeta sur les gardes rouges de Monsieur ; les Suisses ne pouvaient être loin du duc d’Anjou. Dans la lettre que le roi écrivit au colonel après la bataille, il dit : « M’ayant plus particulièrement mondict frère mandé le bon devoir que vous y avait fait, ayant par votre moien obtenu la victoire, que Dieu luy a donnée. » Il n’y a peut-être là qu’une forme de la phraséologie toujours un peu emphatique du XVIe siècle. Voici ce que dit Pfyffer de la mort de Condé : « Le prince de Condé est arrivé au milieu des nôtres, mais ils l’ont tué. J’ai entendu dire du duc lui-même qu’il leur avait offert 12,000 couronnes s’ils voulaient lui garder la vie sauvé, mais ils ne l’ont pas voulu. Aussi le duc se montre-t-il très content d’eux ; on dit qu’il Veut leur faire présent de 10,000 couronnes. »

Un officier suisse, Hoffner, écrit au sujet de cette mort : « Que Dieu tout puissant soit miséricordieux pour le pieux prince de Condé, car il étoit un prince pieux et droit, mais il a été honteusement abusé par l’amiral Gasper de Colony (Coligny) : . » Un autre officier suisse appelle Condé, « ce grand abimeur de paya et de gens et faiseur de malheurs » (grossen land und lütverderber unglükmacher),

Les protestans ne voulaient pas, ne pouvaient pas séparer leur cause de la cause royale : leur ambition était de mettre leur foi sur le trône, et à défaut du roi, il leur fallait du moins un prince du sang. Condé mort, ils s’empressent de reconnaître comme leur chef Henri de Navarre, mais pour un temps Coligny devient le véritable maître du parti.

Pendant qu’on se battait sur la Charente et la Vienne, les troupes allemandes du duc des Deux-Ponts faisaient une puissante diversion dans l’est de la France. On leur avait opposé le duc d’Aumale avec mille chevaux, huit mille hommes de pied, le régiment suisse de Cléry et cinq mille Allemands et Wallons envoyés par le duc d’Albe. La cour crut un moment que le prince d’Orange joindrait ses efforts à ceux du duc des Deux-Ponts et se tournerait avec ce dernier sur Metz pour reprendre cette ville à la France ; l’inquiétude avait été si vive que le roi se rendit à Metz en personne. Le duc des Deux-Ponts avait réuni ses troupes en Alsace, il passa en revue, le 15 mars, près de Haguenau, une armée composée de sept mille cinq cent quatre-vingt-seize cavaliers et six mille hommes de pied, outre six cents seigneurs français et allemands. Le prince d’Orange et ses deux frères Louis et Henri de Nassau étaient dans son état-major. Il prit à peu près la route que d’Andelot avait suivie en 1562, il entra en Bourgogne, et le 24 mars il se trouvait à Beaune. L’armée allemande manœuvra avec une telle rapidité qu’elle put passer sans obstacle, du bassin de la Saône dans celui de la Loire et franchir ce fleuve à la Charité et à Pouilly.

Coligny pouvait reprendre la campagne : il fit sortir son armée des forteresses et s’unit, le 12 juin, aux Allemands sur la Vienne, près de Limoges. Le duc des Deux-Ponts, qui avait dû être transporté pendant la marche de son armée, était mort la veille et le commandement des Allemands avait été pris par le comte de Mansfeld (les Allemands n’avaient pas voulu reconnaître le prince d’Orange pour chef). Le colonel Pfyffer se lamente dans ses lettres sur les fautes de l’armée royale de l’est, qui avait laissé les Allemands traverser toute la France sans obstacle et permis ainsi à Coligny de sortir des griffes de Tavannes, le conseiller militaire du duc d’Anjou. Le champ de bataille des deux partis se trouvait maintenant en Limousin, « pays de châtaignes et de montagnes, » pauvre et sans ressources. Les deux armées étaient à peu près d’égale force, car si Coligny avait les Allemands de Mansfeld, l’armée de Tavannes avait été renforcée de celle du duc d’Aumale. Un combat eut lieu le 25 juin, à Roche-Abeille (près de Saint-Yrieix. « C’a été un jour sauvage, écrit Pfyffer, avec pluie et brouillard. » Il se plaint que la nature boisée du terrain ait empêché ses hommes de bien travailler, comme ils en avaient envie. L’amiral réussit à surprendre à l’aube l’avant-garde des royaux ; Strozzl, qui commandait l’infanterie, se porta à l’aide de l’avant-garde avec les hommes de pied, mais n’ayant point de cavalerie, attaqué par des forces supérieures, il fut repoussé et fait prisonnier ; ses troupes se replièrent sur les Suisses et ne se reformèrent qu’à l’abri de leur phalange. La pluie tombait à torrens, et l’amiral ne continua point la lutte. Ne pouvant plus vivre en Limousin, il passa avec le gros des siens dans le Périgord, où il entreprit divers sièges.

Les Suisses prirent le chemin de la Touraine ; Pfyffer tomba malade en route, mais nous le retrouvons le 1er septembre au camp de Courcey, près de Tours. Les maladies causaient de grands ravages dans les deux armées : les Allemands mouraient en grand nombre, les Suisses du régiment Cléry étaient décimés. Coligny avait fini par porter tous ses efforts contre Poitiers, où s’était jeté le jeune duc de Guise, âgé seulement de dix-huit ans. Le siège avait déjà duré six semaines, quand le duc d’Anjou résolut de quitter son camp près de Tours et d’aller au secours de Poitiers. Il se mit en route avec environ trente-deux mille hommes (douze mille hommes de pied, quatre mille cinq cents cavaliers noirs, trois mille Italiens, quatre mille deux cents chevaux français, huit mille Suisses). Il alla mettre le siège devant Châtellerault, où Coligny avait envoyé ses malades. En apprenant cette nouvelle, l’amiral leva le siège de Poitiers et marcha sur Châtellerault. Guise, qui avait montré pendant les épreuves de ce siège la bravoure de sa race, sortit de Poitiers et alla rejoindre le duc d’Anjou. Celui-ci avait aussi levé le siège de Châtellerault ; on tournait le dos aux murailles et l’on allait encore une fois en venir aux mains en bataille rangée. Les Suisses disaient tout haut qu’ils ne voulaient pas servir pendant un nouvel hiver si on ne leur accordait la bataille ; les Allemands de Coligny, qui n’étaient point payés, la demandaient aussi ; les gentilshommes étaient las. Le 25 septembre Pfyffer, écrivait de Chinon : « Que Dieu et sa sainte mère Marie fassent cette grâce à notre jeune prince et à nous, que nous puissions en finir d’une fois, car cette guerre coûte cher à bien des pauvres gens de toutes nations, et il y a dans ce pays de tels gémissemens et une telle misère que cela fait mal au cœur. » Ce même jour, le duc d’Anjou passait la Vienne avec son armée et se mettait en marche sur Loudun. Les Suisses partaient en tête avec l’artillerie et six mille hommes de pied ; la cavalerie suivit le lendemain. Coligny avait fait mine de prendre la direction de Châtellerault, puis se retournant brusquement, il arriva le 30 septembre de bonne heure à Saint-Clair, près de Moncontour avec six mille cavaliers français et allemands et douze mille hommes de pied. Il commandait lui-même l’avant-garde, Ludovic de Nassau était avec la bataille.

Le 3 octobre, les deux armées se trouvèrent en présence, ayant chacune à dos un pays hostile, dans la plaine qui sépare Moncontour de Mirebeau. L’armée royale, lit-on dans les Mémoires de Tavannes, était ainsi formée : « Il range les bataillons et escadrons d’un front, celui des Suysses aucunement advancé, duquel il avoit couvert les flancs d’arquebusiers et chariots, entremeslé les nations ; sur le flanc droit un régiment de gens de guerre françois, un de reistres et un autre d’Italiens ; sur la gauche deux de cavalerie française et au milieu un de reistres, fait un ost de réserve, conduict par M. de Cossé, qu’il met derrière les Suisses, l’artillerie advancée sur les deux coings, proche laquelle étoit l’infanterie, l’aisle droite en forme d’avant-garde, conduict par M. de Montpensier, la gauche, qui étoit la bataille, par Monsieur… L’armée des huguenots étoit de mesure estendue, les lansquenets et les arquebusiers au milieu, l’amiral conduisoit l’avant-garde sur le flanc droict, et le comte Ludovic commandoit à la bataille au flanc gauche. »

Le régiment de Cléry, réduit à deux mille hommes, était à l’aile droite, avec deux régimens d’arquebusiers, la cavalerie allemande et un peu de grosse cavalerie française sous Guise et Martigues ; le régiment de Pfyfrer, au grand complet, était dans la bataille avec le duc d’Anjou, en deux phalanges dont l’une servait de réserve à l’autre. La première phalange était renforcée de deux mille chevaux français, de deux mille chevaux allemande et des hommes de pied espagnols et flamands ; la seconde de quatre régimens français d’hommes de pied. Le duc d’Anjou était entre les cavaliers du margrave de Bade et les Suisses de Pfyffer, flanqués de deux régimens d’arquebusiers et de la cavalerie du maréchal de Cossé. Au moment critique, le duc d’Anjou se jeta dans la mêlée avec le margrave de Bade, qui fut tué à ses côtés ; à ce moment, Tavannes fit avancer le régiment Pfyffer au pas de course et fit charger la cavalerie royale pour dégager le duc d’Anjou : quinze cents cavaliers vinrent charger les Suisses en flanc pendant qu’ils couraient en avant. Mais ils ne purent entamer la phalange, même en marche, et s’en retournèrent « en faisant leur limaçon accoutumé. » Le régiment suisse tomba sur un régiment d’arquebusiers français de deux mille hommes, abandonné de sa cavalerie, et le mit en pièces. Pendant ce temps, le régiment Cléry luttait contre ce qui restait de la cavalerie huguenote, rompue par le duc d’Anjou. La bataille fut singulièrement courte et cependant très meurtrière, car tout le monde avait donné ; les pertes des huguenots s’élevèrent à dix mille, quelques-uns disent même quatorze mille tués et prisonniers ; celles des royaux furent très faibles. Les Suisses ne donnèrent point de quartier à Moncontour et tournèrent surtout leur furie sur les lansquenets allemands ; le régiment Cléry fut seul engagé avec ces derniers ; Pfyffer n’eut affaire qu’aux reitres allemands et à l’infanterie française. « Il ne faut pas oublier, dit M. de Segesser, que la coutume du temps était de ne faire prisonniers que ceux qui pouvaient payer rançon et qu’on ne pouvait laisser la vie sauve à l’ennemi que sur ordre supérieur. » Le duc d’Anjou fit grâce à ce qui restait des lansquenets et à mille arquebusiers français, qui mirent bas les armes après le combat. Cléry mourut le 19 octobre ; Pfyffer alla en Suisse immédiatement après la bataille et ne prit point de part aux opérations qui la suivirent, notamment au siège de Saint-Jean-d’Angely, pendant lequel les Suisses eurent à repousser une sortie. « Comme, dit La Noue, l’assiègement de Poitiers fut le commencement du malheur des huguenots, aussi fut celui de Saint-Jean-d’Angely l’arrest de la bonne fortune des catholiques. Et s’ils ne se fussent amusez là et eussent poursuivi le reliques de l’armée rompue, elles eussent été du tout anéanties. »

Les deux régimens suisses furent ramenés aux environs de Tours, mais le duc d’Anjou ayant quitté l’armée, ils refusèrent de servir plus longtemps. On ne leur donnait point d’argent, et ils réclamaient en vain leur solde de bataille. On se décida à les licencier, et le 19 mars 1570 ils étaient à Dijon, en route pour la Suisse.


AUGUSTE LAUGEL.

  1. L’original de cette lettre est aux archives de Lucerne.
  2. Histoire des princes de Condé, car le duc d’Aumale.