Les Reines de Mabille

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte original sur un document d'époque.

La Gaudriole de 1860
(p. 300-304).


LES REINES DE MABILLE
OU
LA FONTAINE CLARA
RONDEAU
Paroles de M. Gustave Nadaud,
Musique de M. A. Pilati.


Air de la Valse favorite du Jardin Mabille.

Pomaré, Maria
Mogador et Clara,

À mes yeux enchantés
Apparaissez, belles divinités.
Le samedi, dans le jardin Mabille,
Vous vous livrez à vos joyeux ébats,
C’est là qu’on trouve une gaîté tranquille
Et des vertus qui ne se donnent pas.

Le Cerbère crépu
M’a déjà reconnu,
Et l’orchestre… bravo !
Est dirigé par monsieur Pilodo.
Voyez là-bas le sémillant Mercure,
Et ses fuseaux qui tricotent gratis,
Représentant le Dieu qui nous récure
Et la maison Giraudeau père et fils.

Dans un quadrille à part,
Voici le grand Chicard,
Avec grâce étalant
Un pantalon qui, dimanche, était blanc.
Ton noble front, ô grand roi de l’époque,
Porte le sceau de l’immortalité ;
Mais avec toi, ton ignoble défroque
Veut-elle aller a la postérité ?

Dans ton rapide essor,
Je te suis Mogador,
Partage mon destin,
Fille des cieux… et du quartier Latin.

En te faisant si belle d’élégance,
Ton père eût dû songer en même temps
À te doter d’un contrat d’assurance
Contre la grêle… et d’autres accidents.

Maria, passe l’eau,
Laisse-là ton Prado ;
Prodiges superflus !
L’étudiant, hélas ! ne donne plus !
Que j’aime autour de ta prunelle r.oire,
Ce cercle bleu, tracé par le bonheur,
Liste d’azur qui garde la mémoire
Des amoureux effacés de ton cœur.

Ô grande Pomaré,
À ton nom révéré,
Ton peuple transporté
S’est incliné devant ta majesté !
Ah ! cambre-toi, ma superbe sultane,
Et sous les plis que tu sais ramener,
Fais ressortir ce vigoureux organe
Que la pudeur me défend de nommer.

De ton humble sujet,
Accepte ce bouquet,
Plus frais que tes appas,
Et parfumé… comme tu ne l’es pas.
Je t’aimais mieux, lorsque modeste et bonne
Ô Rosita, tu faisais cent heureux ;

Ta tête alors n’avait pas de couronne,
Mais elle avait encore des cheveux.

Ô charmante Clara,
Professeur de polka,
J’aime mieux les ébats
Et les leçons que tu n’affiches pas.
Depuis dix ans, comment, sur cette foule,
As-tu gardé ton prestige enchanteur ?
C’est que toujours la fontaine qui coule
De tes attraits entretient la fraîcheur !

Coule, coule toujours,
Fontaine des amours :
Qui sait si quelque jour
Je n’irai pas y puiser à mon tour ?
Oui, tu vivras autant que la Chaumière,
Oui, sur l’airain ton nom se gravera ;
On a bien fait la fontaine Molière,
Je te promets la fontaine Clara !

En voyant ces beaux yeux,
Ce sourire amoureux,
Et cette taille-là,
Qui ne dirait : « La reine, la voilà ! »
Ah ! que ne puis-je, en nue folle orgie,
Réunissant vos quatre déités,
Vous décerner, comme à l’Académie,
Des prix Monthyon de toutes qualités.


Pomaré, Maria,
Mogador et Clara,
Quel superbe festin
Je paierai quand… il n’en coûtera rien.
Pardon, pardon, Louise, ô Balocheuse,
Je t’oubliais, toi, tes trente printemps,
Ton nez hardi, ta bouche aventureuse,
Et tes amis plus nombreux que tes dents.

Pince avec agrément
Ce sublime cancan,
Dont l’élan infernal
Fait frissonner jusqu’au municipal !
Va, ne crains rien de l’austère police,
Sache braver la morale en pompon ;
L’étudiant est là, jeune milice,
Qui craint Clichy plus que le violon.

Sans reproche et sans peur,
Viens embrasser l’auteur,
Et puissent mes couplets
Longtemps survivre à tes défunts attraits.