Les Relations de la France avec l’extrême sud de l’Algérie

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Les Relations de la France avec l’extrême sud de l’Algérie
Napoléon Ney


Rendant compte de l’expédition entreprise en 1872 sur El-Goléah, dans le sud de la province de Constantine, le général de Lacroix faisait remarquer dans son rapport au gouverneur-général que des points les plus éloignés du Sahara, d’In-Çalah même, nous étaient venues des protestations d’amitié. « Notre influence, disait-il, s’étend donc aujourd’hui jusqu’à plus de la moitié du chemin de la mer à Timbektou. » — Il nous a paru intéressant de suivre les explorations qui ont été tentées dans cette direction depuis dix ans, et d’étudier quels sont aujourd’hui nos rapports avec l’extrême sud de l’Algérie au point de vue des relations à établir.

Un commerce important a longtemps existé entre l’Algérie et le Soudan par les oasis du Sahara : les produits du centre de l’Afrique venaient alors sur les marchés du Tell. Depuis la conquête, ce courant a quitté son ancien lit ; se détournant de la colonie, il s’est dirigé à l’est et à l’ouest, vers Tunis et Tripoli, au profit des entrepôts anglais de la Méditerranée et de l’Océan : Malte et Gibraltar. Arrivées à In-Çalah dans le Touât, les caravanes se séparent pour prendre l’une des deux routes nouvelles. Pourtant ln-Çalah, tête de ligne du transit soudanien, n’est qu’à 400 kilomètres de notre frontière, au-delà de laquelle les routes sont exemptes de dangers pour les personnes et les marchandises. Il y a donc pour l’Algérie un intérêt de premier ordre à ramener le commerce du sud dans sa direction primitive. Aussi les tentatives ont-elles été nombreuses, et l’initiative des particuliers a égalé la sollicitude du gouvernement. Reconnaissances des routes qui se dirigeaient vers ces contrées lointaines, missions envoyées pour conclure des traités de commerce, rien n’a été négligé pour renouer avec le sud des rapports pacifiques. C’est surtout pendant ces dernières années que la question a fait de notables progrès, et le temps n’est peut-être pas loin où nous verrons refleurir le trafic de l’Algérie avec le Sahara central et le Soudan.


I

Aussitôt que la domination de la France sur les tribus sahariennes fut affirmée par l’occupation militaire et permanente de Géryville, de Laghouat, de Biskra et de Tougourt, le gouvernement sentit qu’il devait s’occuper de préparer au commerce de notre pays l’ouverture des grands marchés du Soudan. Dès l’année 1846, le général Daumas avait rassemblé sur ces pays les renseignemens les plus précieux et les plus authentiques, qu’il a consignés dans plusieurs ouvrages. Cependant l’activité de nos compatriotes n’avait pas attendu jusqu’alors pour explorer cette terre mystérieuse. René Caillié, en 1827, avait frayé le chemin ; il n’eut pas le bonheur de voir flotter le drapeau français au point d’arrivée de son voyage. Le capitaine Rillet était assassiné en 1846 dans l’Oued-Noun, sur la côte marocaine. En 1856, le capitaine Bonnemain, mettant à profit sa parfaite connaissance du pays et de la langue, allait en costume arabe jusqu’à Ghadamez. Un indigène de notre possession du Sénégal, Bou-Moghdad, remontait à l’ouest de la route suivie par René Caillié, et parvenait à Mogador. Un jeune interprète indigène, M. Bou-Derba, aujourd’hui interprète principal de la province de Constantine, faisait un voyage à Ghat, dans le pays des Touaregs du nord, et bientôt un nouvel explorateur, M. Henri Duveyrier (1859-1861), échouant sur la route du Touât, était arrêté à El-Goléah et forcé de retourner sur ses pas. Il visita Ghadamez, séjourna quelque temps devant les murs de Ghat sous la protection du chef touareg Ikhenoukhen, et revint ensuite par le Fezzan.

En 1860, le commandant Colonieu et le lieutenant Burin firent, sous la protection des Ouled-Sidi-Cheik, un voyage au Gourara, une des oasis du Touât, et s’efforcèrent, mais en vain, d’atteindre Timimoum. Ils écrivirent aux gens de l’oasis, offrant d’aller seuls et sans armes au milieu de la djemmâa dire ce qu’ils étaient venus faire dans leur pays : une visite. La réponse fut hautaine : jamais chrétien n’avait mis le pied dans le queçar et n’y entrerait que par force ou par surprise. Sujets de l’empereur du Maroc, les gens de Timimoum avaient d’ailleurs l’ordre de ne pas recevoir les voyageurs. Ainsi placés dans les conditions les plus favorables, — la protection d’une puissante tribu du désert, — les deux officiers échouaient dans leur projet et se retiraient devant une aveugle opposition. Peu après, M. Cusson, voulant pénétrer dans ces mêmes oasis, essaya d’y parvenir par Tanger, puis par nos frontières de la province d’Oran, sans pouvoir atteindre Figuig.

Le Touât ne nous était pas encore ouvert. La fanatique population des oasis se ressentait de l’influence et du séjour de Mohammed-ben-Abdallah, le prétendu chérif. Avant de renouveler de ce côté des tentatives qui pouvaient rester vaines encore une fois, il fallait savoir si le but qu’on voulait atteindre méritait de pareils efforts. La route par Ghadamez et Ghat au contraire, alors aux mains des Touaregs-Azgueurs, offrait les garanties indispensables de sécurité. Le 26 novembre 1862, les chefs touaregs Si-Othman et Si-Ameur-el-Hadj, au nom de toutes les tribus azgueurs, ont en effet signé avec la France, représentée par MM. Mircher et de Poli-gnac, une convention pour l’ouverture de relations commerciales entre l’Algérie et le Soudan. Cette convention avait été en 1862 l’objet de la mission de Ghadamez.

Dès 1859, la pacification du pays paraissant achevée, le maréchal Pélissier, gouverneur-général de l’Algérie, s’était préoccupé d’ouvrir à nos nationaux et à nos indigènes, à travers les vastes déserts qui séparent notre Sahara des régions soudaniennes, l’accès des grands marchés de ces pays. Les marchandises européennes connaissent depuis longtemps le chemin du Soudan ; les négocians de la Tripolitaine et du Maroc, qui en effectuent l’importation pour leur compte ou par commission, réalisent des bénéfices considérables, et certainement d’autres produits manufacturés devaient être aussi favorablement accueillis. Or les produits de retour ne manquent pas ; il suffit de citer l’ivoire, la poudre d’or, les dépouilles d’autruche, le séné, la gomme, l’indigo et d’autres matières tinctoriales ; mais jusqu’à ce jour c’est exclusivement par les ports du Maroc et de Tripoli que pénètrent en Afrique les marchandises européennes à destination du Soudan. Des entrepositaires ou des commissionnaires européens reçoivent les marchandises des pays de production, et les remettent aux indigènes en leur faisant souvent crédit jusqu’au retour des caravanes. De Tripoli, les caravanes suivent deux routes : celle de Mourzouk et celle de Ghadamez. Ghadamez est le débouché principal de Tripoli vers le Soudan. Le courant commercial de Ghadamez peut être évalué à 3 millions environ par année, dont 1 million pour les opérations sur Timbektou et 2 millions pour les opérations sur Kano.

Jusqu’alors tous les efforts tentés en Algérie étaient demeurés sans résultats, à cause de l’insécurité du voyage. Un engagement solennel des Touaregs, gardiens des routes que suivent les caravanes, était nécessaire. Obtenir semblable concession d’un peuple fier et farouche semblait fort difficile ; toutefois à la fin de 1861 la situation était devenue meilleure. Un des plus puissans chefs de la tribu des Azgueurs, cheik Ikhenoukhen, venait, à l’occasion du voyage de M. Duveyrier, de donner des preuves manifestes de son bon vouloir et de son amitié pour la France, en se compromettant même vis-à-vis de ses compatriotes. Un autre personnage très influent chez les Touaregs avait visité Alger. Venu en France avec sa suite, il avait été présenté à l’empereur, qui lui fit l’accueil le plus bienveillant. On se rappelle la sensation que fit à cette époque à Paris l’arrivée des chefs touaregs avec leurs visages couverts de voiles noirs. Le cheik avait remporté de son voyage une impression favorable ; de retour en Algérie, il accepta de proposer aux notables de son pays une entrevue avec des mandataires de la France qui devaient arrêter les clauses d’une convention assurant à nos négocians nationaux ou indigènes une entière sécurité dans le pays des Touaregs. Le lieu choisi pour l’entrevue, fixée au 25 octobre 1862, fut Ghadamez, le centre commercial le plus rapproché de l’Algérie parmi ceux que fréquentent ces peuples. La mission française devait se rendre par mer à Tripoli, de là à Ghadamez ; elle était commandée par M. le chef d’escadron Mircher. A son arrivée à Tripoli, le muchir turc Mahmoud-Pacha fit le plus gracieux accueil à la mission ; il lui donna une escorte de vingt cavaliers et trente chameaux. Après quatorze jours de marche, la mission était à Ghadamez. Elle avait rencontré à 3 kilomètres de la ville le mudir Achmet-Bey et une partie de la population, qui s’était portée au-devant. d’elle. Les envoyés français firent une entrée triomphale dans cette grande ville de commerce, l’antique Cydamus, conquise par le consul L. Cornélius Balbo l’an 30 avant Jésus-Christ.

Dès le premier jour de son arrivée, la mission française reçut de nombreuses visites : tous les Touaregs présens à Ghadamez vinrent la saluer. Il n’y avait encore parmi eux aucun des personnages convoqués par le gouverneur-général. Le chef de la mission crut devoir renouveler les invitations faites précédemment, et le jour même des Touaregs partaient dans toutes les directions sur leurs rapides méharis, porteurs de lettres adressées aux principaux chefs des trois grandes tribus touaregs.

La mission attendit de la fin d’octobre au commencement de novembre les mandataires des tribus. Ce temps fut mis à profit par elle pour explorer la ville et. les environs, et se livrer à l’étude du commerce que depuis de longs siècles les Ghadamsiens font avec le Soudan. Enfin le 23 novembre arrivèrent cheik Othman, Ameur-el-Hadj, frère d’Ikhenoukhen, et cinq autres chefs touaregs. Les conférences commencèrent aussitôt et se poursuivirent pendant trois jours. Le 26 novembre était signée une convention dont voici les principaux articles :

1° Il y aura amitié et échange mutuel de bons offices entre les autorités françaises et indigènes de l’Algérie ou leurs représentans et les chefs des différentes fractions de la nation touareg.

2° Les Touaregs pourront venir commercer librement des différentes denrées et produits du Soudan et de leurs pays sur tous les marchés de l’Algérie, sans autre condition que d’y acquitter les droits de vente que paient les produits semblables du territoire français.

Voici les articles additionnels :

1° Conformément aux anciennes traditions qui règlent les relations commerciales entre les états du nord de l’Afrique et les différentes nations des Touaregs, la famille de cheik Ikhenoukhen reste chargée du soin d’assurer aux caravanes de l’Algérie une entière sécurité à travers tout le pays des Azgueurs… Toutefois les usages particuliers de garantie commerciale existant actuellement entre d’autres familles des Azgueurs et différentes fractions des Chambâa et du Souf restent maintenues. — 2° En raison de ces garanties de sécurité, il sera payé par les caravanes françaises ou algériennes allant au Soudan, à cheik Ikhenoukhen, ou à ses mandataires, ou enfin aux héritiers de son pouvoir politique, un droit qui sera réglé ultérieurement entre son excellence le maréchal gouverneur et le cheik…

Les membres de la mission militaire française quittèrent Ghadamez le 20 novembre, emportant avec eux un exemplaire du traité. Ali — Bey, caïd de Tougourt, qui était venu avec son goum les chercher à Ghadamez, les accompagna jusqu’à Biskra, où la mission arriva le 17 décembre.

Le but que se proposait le maréchal était atteint : la signature d’une convention commerciale avec les Touaregs assurait à nos négocians à travers les déserts la protection de ces maîtres redoutés. La France affirmait d’une manière solennelle sa puissance en Afrique, et les concessions qu’elle venait d’obtenir des chefs touaregs furent considérées dans ces pays comme un événement de la plus haute importance. On crut qu’un grand mouvement commercial allait suivre ; les chambres de commerce de Lyon et de Marseille manifestèrent l’intention de concourir aux explorations.

L’insurrection du sud éclata, le maréchal Pélissier mourut ; des questions d’un autre ordre occupèrent la colonie. Les tentatives en si bon cours d’exécution furent abandonnées ; bientôt on les oublia, et les clauses que l’on avait établies, n’étant pas suivies d’effet, furent pour les contractans indigènes lettre morte. Le traité de Ghadamez ne pouvait d’ailleurs être considéré que comme une première opération destinée à en préparer d’autres qui malheureusement furent négligées. La sécurité des trafiquans français étant garantie, la France aussitôt aurait dû avoir à Ghadamez un agent chargé spécialement d’en faciliter l’exécution. Il convenait de faire explorer la route nouvelle par des voyageurs chargés d’en dresser l’itinéraire. Dans ces conditions seulement, des négocians doués de quelque hardiesse auraient pu tenter un essai dont la réussite devait provoquer d’autres entreprises.

La guerre de 1870, suivie bientôt de l’insurrection de 1871 en Algérie, porta un coup funeste à notre influence dans le sud ; tout le pays était soulevé jusqu’à Biskra. Les gens de Tougourt ayant massacré leur garnison, il fallait à tout prix faire des exemples et rétablir la situation. Deux expéditions furent dirigées de ce côté à moins d’une année d’intervalle, la première par le général de Lacroix au-delà d’Ouargla, la seconde par le général de Galiffet sur El-Goléah. La première de ces expéditions a eu pour objet de ramener à l’obéissance ces régions éloignées qui avaient pris une part active à l’insurrection de 1871, et qui servaient de refuge à nombre de tribus rebelles. La seconde semble s’être proposé de compléter les résultats obtenus par la première, et peut-être aussi de faire réfléchir les populations du Gourara et du Touât, qui de tout temps ont prêté leur appui à nos adversaires musulmans. Ces deux expéditions ont parfaitement réussi, car les tribus remuantes de notre Sahara algérien ont fait leur soumission et demandé l’aman.

El-Goléah est le point extrême où soient parvenues nos armes dans le Sahara. Aujourd’hui dépouillée de son prestige lointain, l’oasis a vu percer le mystère derrière lequel elle s’enveloppait jusqu’à ce jour. Perchée sur un roc comme un nid de forbans, cette sentinelle avancée de la France dans le désert ne laisse pas, avec la demi-ceinture de palmiers clair-semés dans des enclos, que d’avoir assez bon air ; elle occupe une position très forte. Au nord se dressent, à 12 ou 15 kilomètres, plusieurs mamelons, dont deux paraissent très rapprochés. Au pied du rocher, vers le sud, les palmiers disséminés à intervalles inégaux donnent à cette partie du paysage l’aspect moucheté d’une peau de panthère. Partout ailleurs les aregs, mer rigide dont les vagues de sable, dorées par un soleil splendide, brillent d’un éclat éblouissant. El-Goléah est le point de jonction de la double ligne qui d’Ouargla et de Metlili conduit à ces oasis, et certes la présence d’une colonne française sur ce point rapproché a dû causer un vif émoi dans le groupe. Des envoyés touâtiens se sont présentés au général de Galiffet pour l’assurer de leur intention de vivre en bonne intelligence avec les Français.


II

Ces deux expéditions semblèrent ranimer le goût éteint des explorations de cette partie de l’Afrique. Presqu’en même temps, à la fin de 1873, deux voyageurs français demandaient à la Société de géographie de Paris son appui moral et effectif. Le premier de ces voyageurs était M. Dournaux-Duperé, le second M. Soleillet, d’Alger.

Né aux colonies en 1845, M. Norbert Dournaux-Duperé avait été pendant plusieurs années commissaire de marine au Sénégal. Passionné pour les voyages, il s’éprit de l’idée d’accomplir à nouveau la traversée de René Caillié, d’Algérie au Sénégal. Ce projet, par lui sérieusement étudié, lui parut exécutable en partant d’Algérie. Le prix spécial fondé en 1855 par la Société de géographie de Paris n’avait pas encore été mérité ; M. Dournaux-Duperé rêva de le conquérir. Donnant sa démission de commissaire de marine, il partit pour Alger, et, comme il n’avait encore qu’une connaissance imparfaite de la lange arabe, il s’établit à Frenda, dans le sud de la province d’Oran, où il remplit pendant deux ans les modestes fonctions d’instituteur. Sûr de lui-même, il vint alors à Paris et se présenta à la Société de géographie, qui lui accorda une subvention de 2,000 francs. M. Duperé, ayant reçu pareille somme du ministère de l’instruction publique, quittait la France avec des notes très complètes dressées pour lui par M. Duveyrier. Il voulait se rendre à Timbektou en passant par Tougourt, par la vallée de l’Igharghar, par les monts Ahazgar et le Sahara méridional.

Débarqué à Philippeville en novembre 1873, il vit à son passage à Constantine M. Ismaïl Bou-Derba, interprète principal de la division de Constantine, un des voyageurs à Ghadamezi M. Bou-Derba communiqua à l’explorateur les dernières nouvelles du Sahara central apportées à Constantine par des marchands d’In-Çalah. Ces nouvelles étaient satisfaisantes : un calme relatif régnait dans le sud. M. Dournaux-Duperé arriva à Biskra le 22 novembre et poussa d’abord une pointe jusqu’à Ouargla. Le dernier voyage accompli dans cette direction avait été celui de Gerhard Rohlfs, dont le nom a été fort compromis dans les événemens dont l’Algérie fut le théâtre pendant la guerre avec l’Allemagne.

Depuis l’arrivée de la colonne du général de Lacroix, Ouargla paraît entrer dans une voie nouvelle de prospérité. Cette ville, qui eut jadis dans le Sahara une grande importance, qui s’intitule avec orgueil la ville la plus ancienne du désert, semble sous notre impulsion reprendre au moins une partie de son ancienne influence. En 1872, elle a été constituée en aghalick, sous le commandement d’un officier de spahis indigène, Mohammed Ben-Driss. Élevé au collège arabe d’Alger, l’agha d’Ouargla parle français et est marié à la française. C’est un homme fort intelligent. Grâce à ses efforts persévérans, un commerce régulier semble s’ouvrir entre Ouargla et le Tidikelt par l’initiative de la famille princière d’In-Çalah. En décembre 1873, trois membres de cette famille ont amené des ânes, des moutons, des plumes d’autruche, et sont repartis dix jours après, emportant de menus objets achetés à Ouargla. Cette caravane a été suivie d’autres plus importantes.

Le voyageur fut bien accueilli par Ben-Driss, qui lui fournit tous les renseignemens qu’il était en mesure de lui donner. Ces renseignemens n’étaient guère favorables à l’issue de l’entreprise. Ainsi cheik Othman, le grand marabout sur l’appui duquel avait compté M. Dournaux-Duperé, venait de mourir ; le pays des Touaregs était profondément troublé, et cheik Ikhenoukhen, suspect à ses compatriotes, ne pouvait plus maintenant lui être d’aucune utilité. Sur ces entrefaites parvint à Ouargla la nouvelle d’un événement très significatif. Un officier de spahis, Piémontais d’origine, El-Arbi, caïd du Souf, venait d’être assassiné le 25 novembre, et ses assassins se réfugiaient en Tunisie. Bien que la responsabilité de ce meurtre ait été attribuée plus tard à Ali-Bey, caïd dépossédé du Souf, un tel acte d’audace n’indiquait pas moins des sentimens hostiles à la France, frappée dans son représentant.

M. Dournaux-Duperé revint à Tougourt en décembre. Il y trouva cinq Ghadamsiens qui, le 3 janvier 1874, lui proposèrent de le conduire à Ghadamez par la route ordinaire. Vainement l’autorité militaire s’efforça-t-elle de faire comprendre au voyageur l’imprudence de sa tentative. Trois explorateurs seulement avaient avant lui suivi cette route : MM. Bou-Derba, Duveyrier et Rohlfs ; encore avaient-ils accompli leur voyage à une époque de tranquillité relative, tandis qu’à présent le Sahara était en feu. Dans une razzia sur Bou-Choucha, chérif, chef des révoltés, le frère de Ben-Driss, Si-Saïd, avait en le malheur de brûler la cervelle à un chef touareg, et les différentes fractions de ce peuple avaient juré de se venger. Rien ne put arrêter M. Dournaux-Duperé. Peut-être avait-il déjà conscience du sort qui l’attendait : les lettres qu’il écrivait à cette époque sont empreintes de mélancolie ; mais il eût considéré comme une lâcheté de déserter son poste à l’heure du danger. Accompagné de M. Eugène Joubert, négociant à Tougourt, qui, dans l’intention de se livrer au commerce, se décida à le suivre à Ghadamez, M. Dournaux-Duperé se mit en route, emmenant Ahmed-bou-Zerma, ex-guide de M. Duveyrier, pour le conduire à Ghat. Au départ de Tougourt, la route paraissait libre : Bou-Choucha venait de se diriger, disait-on, sur In-Çalah.

Pour des Français, les voyages de découverte au Sahara sont accompagnés des mêmes dangers que les explorations dans l’Asie centrale par les Anglais, il y a peu de temps encore. Ces dangers proviennent, comme là-bas, de causes politiques et religieuses qui se confondent dans leurs effets. Sorti de ses possessions, il est impossible au voyageur français d’échapper aux conséquences de sa nationalité. Il ne peut se dispenser, dans le sud, de s’occuper de politique, c’est-à-dire de scruter l’état des esprits et d’étudier les conditions qui peuvent le modifier en bien comme en mal. Outre les luttes de race à race qui se raniment de temps en temps et ferment les routes des pays qui en sont le théâtre, on voit fréquemment dans le sud se produire des luttes politiques et des actes de brigandage que les opinions religieuses attirent surtout aux voyageurs chrétiens.

M. Dournaux-Duperé se mit donc, avec M. Joubert, en route pour Ghadamez, où il parvint sans encombre. De cette ville sont datées les dernières nouvelles qu’on ait reçues des malheureux voyageurs ; ils en partirent le 12 avril 1874, et le 19 ils étaient assassinés en route. Voici les renseignemens qu’a transmis sur ce funeste événement M. Delaporte, notre consul à Tripoli. MM. Dournaux-Duperé et Joubert, accompagnés d’un domestique arabe qui avait servi dans les spahis, d’un guide et de quelques chameliers, étaient parvenus à sept journées de marche de Ghadamez lorsqu’ils furent rejoints par une troupe de sept Chambâa qui demandèrent à les accompagner. M. Duperé y consentit, et on se remit en marche. Tout à coup les Chambâa, profitant d’un moment d’inattention des voyageurs, se précipitèrent sur MM. Joubert et Duperé, ainsi que sur Ahmed. En un instant, ces trois infortunés furent jetés à terre, percés de coups, dépouillés. Les chameliers loués à Ghadamez par les voyageurs avaient été témoins de ce meurtre ; considérés comme neutres par les brigands, ils furent épargnés. Revenus à Ghadamez, ils informèrent le gouverneur de la ville, et M. Delaporte dressa l’inventaire de la caravane. Quant aux Chambâa, ils s’étaient réfugiés chez les Touaregs-Ahaggar, avec lesquels ils étaient de connivence.

Ce crime resta d’abord impuni. Comment atteindre au fond des déserts les assassins ? L’hostilité était d’ailleurs si grande contre les deux voyageurs qu’un parti de Touaregs-Ahaggar s’était mis à leur poursuite quand ils eurent quitté Ghadamez ; ces Touaregs apprirent en route que d’autres s’étaient chargés d’exécuter leurs desseins. Les Chambâa, qui avaient fui après le meurtre, appartenaient aux tribus qui, après avoir soutenu Mohammed-ben-Abdallah dans sa lutte contre la France, se sont ralliées au parti de Bou-Choucha et enfoncées avec lui dans le désert. Ce sont ces dissidens qui excitent contre nous la haine des peuplades du Sahara depuis le Maroc jusqu’au Fezzan. Mais la mort de notre compatriote a été vengée. Les nouvelles les plus récentes qui nous parviennent de Ghadamez nous apprennent que, cinq des assassins étant allés au Fezzan pour y acheter de la farine et des dattes, cheikh Ikhenoukhen, qui s’y trouvait, leur reprocha d’avoir assassiné les Français qui venaient chez eux pour les voir, et leur dit qu’il était résolu à les punir. Il les laissa néanmoins quitter l’oasis ; mais, lorsqu’ils furent engagés dans le désert, il envoya des hommes qui les massacrèrent.

M. Dournaux-Duperé était un homme actif, instruit, entreprenant, d’une très grande énergie, qui eût pu mener à bien son entreprise. Il lui manquait cependant cette qualité indispensable à ceux qui, comme lui, se décident à voyager dans des pays fanatiques : savoir compter avec les événemens, au besoin même attendre et renoncer provisoirement. Plein de foi presque jusqu’à la fin dans le succès de son entreprise, il dut aux derniers jours se rendre à l’évidence ; mais il croyait son honneur engagé. Tout espoir d’ailleurs n’était pas éteint en lui : il persévéra, et c’est ainsi qu’il trouva la mort. Fort heureusement il avait eu l’idée d’envoyer en France, avant son départ pour Ghadamez, la copie de son journal de voyage. Aussi ses observations ne seront-elles pas perdues : la partie de son œuvre qu’il a pu accomplir est publiée, et le nom de ce nouveau martyr de la science ne demeurera pas inconnu.

Bien moins hardi que son émule, M. Soleillet ne voulait aller que jusqu’à In-Çalah. S’offrant comme un de ces négocians entrepreneurs qui iraient les premiers étudier sur place les ressources de ces pays inconnus ouverts par le traité de Ghadamez, il comptait faire revivre les anciennes relations commerciales qui existaient autrefois entre l’Algérie et le Soudan par l’archipel des oasis. Seulement pour réussir, il arrivait un peu tard : bien des événemens avaient passé, on l’a vu, depuis le traité de Ghadamez.

M. Soleillet se présentait avec le patronage de la chambre de commerce d’Alger, qui, sous le titre un peu vague de « Société d’encouragement pour l’exploration commerciale du Sahara central, » organisait par souscription une sorte de caravane d’essai dont M. Soleillet serait le chef. Le rapport de M. le docteur Warnier, député d’Alger, présenté à la chambre de commerce de cette ville en avril 1873, dit que M. Soleillet se propose « de se rendre à In-Çalah, entrepôt du Sahara du nord, tête de ligne du Soudan, au moment des caravanes annuelles de Maroc, de Tunis et de Tripolitaine. Il présentera des échantillons de tous les produits que la France peut offrir aux négocians sahariens et soudaniens en concurrence avec ceux de l’Angleterre. » La chambre de commerce d’Alger demanda des informations à nos agens consulaires de Mogador, Tripoli et Tunis sur la valeur des transactions habituelles de ces états et de la région à explorer. Notre consul de Tunis répondit que le commerce n’existait plus ; il était alimenté autrefois par des caravanes de Ghadamez. Les esclaves étaient l’objet principal de trafic, puis l’ivoire, la poudre d’or, les plumes d’autruche ; les importations consistaient en cotonnades, armes, poudre à fusil, verroterie et tous produits manufacturés. De Tripoli, notre consul écrivait qu’il y aurait pour l’Algérie avantage à reprendre le commerce très important avec le sud, dont Tripoli est une des têtes de ligne. Le chiffre des exportations s’élevait pour Tripoli seul à 13 millions de francs pendant les trois dernières années. L’ivoire y entrait pour 6 millions 1/2 : c’est, on le voit, le principal produit d’exportation. Venaient ensuite les plumes d’autruche, s’élevant à la somme de 5 millions passés. L’importation pendant la même période de temps avait produit 4 millions 1/2 de francs en verroteries, calicots, draps et articles divers. Les exportations étaient actuellement plus élevées que les importations, parce que la sécurité des routes manquait ; autrement elles atteindraient des proportions considérables. — Au dernier moment » la chambre de commerce d’Alger, ayant appris la présence à Constantine de quatre négocians d’In-Çalah, leur fit demander s’ils consentiraient à entrer en relations suivies : ils acceptèrent.

Enfin le voyage étant préparé, les lettres de recommandation envoyées, M. Soleillet partit le 27 décembre 1873 pour Laghouat. Il put, avant son départ, recevoir une lettre de M. Dournaux-Duperé, qui l’engageait à passer par Ouargla, où il trouverait près de l’agha des renseignemens précieux. Il apprit en effet de Ben-Driss que les deux familles influentes d’In-Çalah étaient les Ouled-Moktar et les Ouled-Boudjouda, dont il devait, par des présens, s’assurer la protection. D’Ouargla, M. Soleillet vint à El-Goléah, point extrême où nos armes soient parvenues dans le sud. Il arriva enfin au Tidikelt, devant un queçar verdoyant : c’était l’oasis d’In-Çalah, la terre promise ; mais, nouveau Moïse, M. Soleillet devait la voir sans y pénétrer. Malgré ses efforts persistans, les présens qu’il envoya, l’amitié qui unissait un de ses serviteurs avec El-Hadj-Abd-el-Ka-der, cheik d’In-Çalah, la djemmâa d’In-Çalah, prétextant les ordres de l’empereur du Maroc, refusa avec des menaces l’accès du queçar à l’explorateur. Elle engagea le chrétien à quitter le pays sans retard pour éviter les complications que pourrait amener sa présence sur le territoire d’In-Çalah.

M. Soleillet s’exécuta prudemment. Parti d’Alger le 29 décembre 1873, il y revenait le 2 janvier 187A, ramenant avec lui un certain nombre de naturels du pays. Ces indigènes, qui avaient apporté avec eux quelques objets d’échange, — plumes d’autruche, échantillons d’alun, de salpêtre et de roses sèches, — sont retournés d’ailleurs très mécontens des bas prix qu’ils en avaient trouvés. Le voyage de M. Soleillet a donc manqué son effet ; c’est une tentative à reprendre. A cette heure, la chambre de commerce d’Alger, qui n’a pas cessé d’appuyer l’explorateur, fait appel aux chambres de. commerce de la métropole pour solliciter d’elles un concours, soit en argent, soit en nature. Souhaitons à ce voyageur bon succès, et puissent ses tentatives donner bientôt les meilleurs résultats !

Les conditions qui peuvent assurer la réussite, selon M. Soleillet, sont les suivantes. Si l’on se présentait muni d’une lettre du sultan du Maroc ou du chérif de Aouellam, rien ne pourrait s’opposer à une réception immédiate dans les villes du Tidikelt et du Gourara. Il est essentiel que la caravane d’essai ait un caractère exclusivement commercial ; on ne saurait trop faire pour calmer ces appréhensions, si habilement exploitées, qui nous représentent toujours à ces populations comme cherchant à étendre notre conquête et à agrandir notre territoire dans le sud. C’est de là que vient l’éloignement de ces populations pour une nation comme la nôtre, qui, placée à leurs portes, est restée jusqu’à ce jour sans aucune relation avec elles.

Parlons enfin d’un agent actif de la France dans l’extrême sud de l’Algérie, agent qu’elle utilise à cette heure, car depuis trois mois il est de nouveau en voyage : c’est un Juif indigène du Maroc, le rabbin Mardochée (Mordokhaï Aby-Serour). Il nous paraît destiné à rendre de très grands services. Né à l’oasis d’Akka, dans la province de Draa (Maroc), Mardochée offre l’exemple de ce que peut une volonté énergique associée à l’esprit aventureux du Juif. A neuf ans, il a quitté son pays pour tenter la fortune ; il a d’abord gagné l’Espagne, puis la France, et s’est ensuite embarqué à Marseille pour la terre-sainte. Là, il passe cinq ans à Jérusalem, où il acquiert, à force d’études, le droit de porter le titre de rabbin ; puis par l’Égypte, la Tripolitaine, la Tunisie et l’Algérie, il regagne le pays natal. Son vieux père était malade et sans ressources ; aussitôt le docteur se fait négociant. Connaissant assez des mœurs et des coutumes de l’islam pour s’aventurer sans péril dans le sud, il s’en va trafiquer avec le pays des nègres. Il a visité déjà In-Çalah, le Touât ; il peut essayer d’étendre ses entreprises jusqu’à Timbektou. Secondé par une volonté persistante, il parvient, au prix des plus grands dangers, à établir dans cette ville le premier comptoir israélite qu’on y eût jamais vu. Malheureusement, après dix ans d’efforts et au moment où il commençait à jouir d’une fortune inespérée, les Touaregs pillèrent ses caravanes et le forcèrent de revenir dans son pays, plus misérable qu’il n’en était parti. Le récit de ses entreprises et de ses infortunes toucha notre consul à Mogador, M. Beaumier, qui le recommanda à la Société de géographie. Le rabbin vint à Paris à la fin de l’an dernier, proposant de tenter une nouvelle exploration à la fois scientifique et commerciale sur Timbektou. Il pensait que cette expédition serait avantageuse pour la science et ouvrirait des écoulemens à un certain nombre de nos marchandises. Il fut accueilli avec beaucoup de cordialité par M. Henri Duveyrier, qui lui donna l’hospitalité et lui fit acquérir les connaissances qu’un explorateur doit posséder : observations barométriques, usage des instrumens, etc.

Le rabbin Mardochée a fait preuve, dans ces différentes démarches, d’une grande intelligence personnelle et d’une connaissance approfondie des milieux dans lesquels il a si longtemps vécu. Il s’est tiré avec honneur des différens examens qu’on lui a fait subir, et il a témoigné de son dévoûment à la France. La communauté israélite, ne voulant pas rester étrangère à ce concours de bienveillance, a contribué par un don pécuniaire aux entreprises de son coreligionnaire. Mardochée a pu repartir à la fin de juillet 1874 avec une instruction plus approfondie et de nombreux échantillons de marchandises diverses. Cette pacotille lui permettra de préparer sans précipitation son voyage à Timbektou.

L’entreprise du rabbin Mardochée peut donner des résultats importans. Les relations commerciales sont peut-être les seules qui puissent créer un trait d’union entre les peuples chrétiens et les peuples musulmans. La pacotille du rabbin vaut à peu près 5,000 fr. Il l’a expédiée, grâce à son frère, négociant de Tamanart, par la caravane d’octobre, à Timbektou, où il compte être arrivé vers le mois de mai 1875. Jusqu’à présent il s’écoule chaque année, sur les confins du Maroc et de l’Algérie, une quantité plus ou moins considérable de marchandises européennes, anglaises, espagnoles et même allemandes, où ne figurent que peu ou point de produits français. Le projet de Mardochée n’intéresse donc pas moins nos commerçans que nos savans ; il peut avoir d’heureuses conséquences pour la prospérité de nos trois provinces d’Algérie.
III

Telles sont les dernières tentatives faites en Algérie pour ouvrir avec le sud des relations suivies. Une grave question se pose tout d’abord : quel avenir est réservé au Sahara ? On est ici en présence de deux opinions ; les uns considèrent le désert comme un pays maudit destiné à devenir complètement inhabité, les autres au contraire, confians dans l’industrie de l’homme aidé de la nature, prédisent à ces plaines désolées une transformation merveilleuse : la verdure et la fraîcheur. Ici est, nous le croyons, la vérité. N’avons-nous pas sous les yeux des exemples frappans, les résultats produits par les forages de puits artésiens dans le sud des trois provinces de l’Algérie ? Ils tiennent du prodige, et un savant ingénieur des mines, M. H. Fournel, a pu justement dire que, lorsqu’on songe aux métamorphoses que les eaux artésiennes amènent dans la fertilité d’un sol comme celui de l’Algérie, on est entraîné à dire que « c’est par le dessous qu’on arrivera à la conquête définitive du dessus. »

Voici deux tentatives d’exploration entreprises cependant dans de bonnes conditions : l’une d’entre elles a échoué tragiquement par la mort du voyageur. Ce parcours de plusieurs centaines de lieues, où la sécurité des marchandises aussi bien que la vie des individus sont constamment menacées ne constitue donc pas, quant à présent, un débouché suffisant pour les produits d’une région aussi considérable que celle du Soudan central ; mais, si la mer intérieure venait à être créée, les conséquences qu’aurait pour le commercé avec le sud l’exécution d’un tel projet sont incalculables. La mer intérieure a trouvé ici même un chaleureux défenseur, un apôtre convaincu, M. le capitaine d’état-major Roudaire. Depuis la publication de son travail, le savant officier a vu d’éclatantes adhésions se prononcer en sa faveur. Il a fait passer dans d’autres esprits sa foi dans la réalisation d’un si grand projet. L’Académie des Sciences, saisie de la question, a nommé une commission spéciale dont les conclusions ont été des plus favorables. L’assemblée nationale, sur là proposition d’un de ses membres, a voté une somme de 10,000 francs pour subvenir aux premières études ; la Société de géographie, le ministère des travaux publics, ont envoyé des délégués. M. Le Verrier, M. de Lesseps, ont chaleureusement pris la défense du projet. Il est vrai que des objections sérieuses se sont produites.

C’est d’abord un ingénieur en mission à Tunis, M. Fuchs, envoyé par le gouvernement du bey sur les chotts de la régence. Dans une communication faite à l’Académie des Sciences, M. Fuchs a cru pouvoir affirmer que jamais dans les temps historiques il n’avait existé de communication directe entre la Méditerranée et la dépression des chotts. « L’isthme qui sépare les chotts de la mer, large d’environ 20 kilomètres, est formé, dit cet ingénieur, non pas de sable, mais d’un groupe de collines, grès et roches calcaires, d’une hauteur moyenne de 50 à 60 mètres, de sorte que, pour établir le canal, il faudrait déplacer des millions de mètres cubes en roche dure et faire une dépense de plus de 300 millions de francs. M. le docteur Cosson croit le dattier des oasis destiné à périr, si le projet de M. Roudaire se réalise. Enfin M. Pomel, discutant les résultats physiques de la mer intérieure, ne voit pas comment « une aussi petite surface mouillée pourrait modifier le climat du pays. » Le capitaine Roudaire s’est efforcé, en reprenant les faits et les argumens déjà développés, de répondre à ses contradicteurs ; puis, nommé chef de la mission chargée du nivellement des chotts, ils s’est mis à l’œuvre. Partis de Biskra le 2 décembre, les officiers ont commencé leurs opérations le lendemain au signal de Chegga, vérifié à l’avance par les soins du ministère de la guerre. Depuis cette époque, 400 kilomètres ont été nivelés, il y en aura 700 à la fin de la campagne. Les coordonnées géographiques de tous les points principaux ont été déterminées.

La dernière lettre de M. Roudaire est datée d’El-Oued 28 février 1875. A cette date, la mission n’avait pas trouvé entre les chotts algériens et tunisiens la communication qu’elle était allée chercher au sud de Bei-ben-Nâh après avoir abandonné le nord, trompée par de faux renseignemens. Le nivellement sur Négrin élucidera complètement la question. M. Roudaire ne désespère pas de découvrir la dépression cherchée ; mais, quand bien même devant une expérience acquise il faudrait renoncer au projet de mer intérieure, les travaux de la mission auront eu pour résultat de relier Biskra, le Souf et Négrin, en faisant connaître à fond le nivellement, la topographie, la géologie et la nature des eaux de cette région.

Si la mer d’Algérie devenait une réalité, il serait facile d’établir dans un de ses ports un grand comptoir pour le commerce du centre de l’Afrique. Les caravanes, attirées par les ressources de notre commerce et de notre industrie, afflueraient bientôt sur ce nouveau marché, plus voisin de leur pays que ne le sont aujourd’hui Tripoli et le Maroc. On a déjà dit qu’au moment où la France fit la conquête de l’Algérie des caravanes nombreuses emportaient dans la régence les produits de l’Afrique centrale et du Soudan. Puis ces caravanes régulières se sont détournées de l’Algérie pour aller aboutir l’une à l’Océan, l’autre à la Méditerranée, par le Maroc et Tripoli. Au nombre des causes qui ont motivé ce changement de direction dans le commerce du Sahara, il en est une plus importante que les autres : les sentimens hostiles ont été habilement exploités contre la France. Si jusqu’à ce jour les caravanes du Sahara et du Soudan ne sont pas venues échanger leurs produits sur notre littoral, c’est que non-seulement le trajet eût été plus long que pour aller à Tripoli ou au Maroc, mais encore parce qu’il fallait traverser notre colonie dans toute sa profondeur, relever de notre autorité pendant ce parcours, et que ces fiers Africains ont craint de compromettre leur indépendance. Une foire a été établie à Alger pour les gens du sud ; jamais un musulman saharien n’y a paru. Il en devait être ainsi. Le gouverneur-général de l’Algérie vient de décider la création de foires qui se tiendront chaque année sur plusieurs points, à la limite extrême de nos possessions. C’est là une idée bonne et pratique. En agissant avec prudence, il est possible de donner à ces marchés une importance réelle et d’en faire le lieu de rendez-vous des caravanes qui parcourent le Sahara, se détournant maintenant vers les marchés de l’est et de l’ouest. Quoique nous ignorions encore les oasis sur lesquelles va s’arrêter le choix du gouverneur-général, les points de Géryville, Laghouat, Biskra, nous paraissent indiqués comme têtes de ligne des trois provinces. Que l’on songe toutefois à la cherté des transports dans ces postes éloignés, et l’on verra que notre commerce ne peut, en l’état actuel, offrir qu’à des taux très élevés les objets recherchés des Sahariens, cotonnades, métaux, armes, en échange de leurs propres produits. Il serait bon de compléter la création de ces marchés en affranchissant, comme on l’a déjà fait pour Biskra, la région où ils se tiendront de toute redevance douanière. Il faudrait enfin que la libre circulation nous fût acquise à titre définitif au Touât ou dans les régions avoisinantes qui relèvent de l’empire marocain, car il est à remarquer que, si aujourd’hui le sultan de Maroc est reconnu au Touât, c’est par crainte de notre domination. Ces pays ont redouté, il y a quelques années, d’être envahis par les troupes françaises ; alors ils ont réclamé la souveraineté du chérif des chérifs en offrant de lui payer un impôt qui a été accepté. A notre contact seulement s’évanouiront les craintes et les préventions des indigènes. Tous nos efforts doivent donc tendre à rapprocher de nous les tribus du désert ; c’est pourquoi la tentative du général Chanzy est une heureuse inspiration. C’est quant à présent la seule manière de faire du commerce avec le Sahara et de préparer pour l’avenir des relations plus étendues avec l’Afrique centrale.


NAPOLEON NEY.