Les Renaissances/Lemerre, 1870/La Double vie

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Alphonse Lemerre, éditeur (pp. 51-53).
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La Double vie


À Théodore Moutard.


 
Quelque chose de moi, plus vivant que la vie,
Plus vrai que le réel dont je croyais souffrir,
Plus puissant que l’amour dont j’eus l’âme asservie,
Quelque chose de moi qui ne saurait mourir,

C’est la part de moi même à moi-même ravie,
Eparse au sein de tout ce qui ne peut finir,

Que l’oubli me dérobe et que la mort m’envie :
— Celle que n’atteint plus même mon souvenir. —

Ce qui de moi s’en fut vers la chose éternelle
Qui fleurit sous les cieux du divin renouveau,
Ce que m’a pris le Rêve, emportant sur son aile
Mes aspirations vers le Juste et le Beau ;

Ce que j’ai dit tout bas à la nuit solennelle
Quand son aube invisible éclairait mon cerveau,
Ce que mes yeux ont vu quand j’ai clos ma prunelle,
Ma chair ne saurait plus l’entraîner au tombeau !

Je suis dans tout cela qui loin de moi demeure,
Partout où sous des yeux vola mon rêve altier,
Et tout cela vivra, que je vive ou je meure :

— Mon suprême désir me fera tout entier : —

Mon suprême désir et mon amour suprême
Dont l’objet immuable a dispersé mon cœur.
Donc, vainement le Temps me chasse de moi-même ;

L’Éternité saura m’y ramener vainqueur !