Les Ressources de Quinola

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LES

RESSOURCES DE QUINOLA

COMÉDIE EN CINQ ACTES, EN PROSE, ET PRÉCÉDÉE D’UN PROLOGUE.


Représentée sur le second Théâtre-Français (odéon),
le samedi 19 mars 1842.

PRÉFACE


Quand l’auteur de cette pièce ne l’aurait faite que pour obtenir les éloges universels accordés par les journaux à ses livres, et qui peut-être ont dépassé ce qui lui était dû, les Ressources de Quinola seraient une excellente spéculation littéraire ; mais, en se voyant l’objet de tant de louanges et de tant d’injures, il a compris que ses débuts au théâtre seraient encore plus difficiles que ne l’ont été ses débuts en littérature, et il s’est armé de courage pour le présent comme pour l’avenir.

Un jour viendra que cette pièce servira de bélier pour battre en brèche une pièce nouvelle, comme on a pris tous ses livres, et même sa pièce intitulée Vautrin, pour en accabler les Ressources de Quinola.

Quelque calme que doive être sa résignation, l’auteur ne peut s’empêcher de faire ici deux remarques.

Parmi cinquante faiseurs de feuilletons, il n’en est pas un seul qui n’ait traité comme une fable, inventée par l’auteur, le fait historique sur lequel repose cette pièce des Ressources de Quinola.

Longtemps avant que M. Arago ne mentionnât ce fait dans son histoire de la vapeur, publiée dans l’Annuaire du Bureau des longitudes, l’auteur, à qui le fait était connu, avait pressenti la grande comédie qui devait avoir précédé l’acte de désespoir auquel fut poussé l’inventeur inconnu qui, en plein seizième siècle, fit marcher par la vapeur un navire dans le port de Barcelone, et le coula lui-même en présence de deux cent mille spectateurs.

Cette observation répond aux dérisions qu’a soulevées la prétendue supposition de l’invention de la vapeur avant le marquis de Worcester, Salomon de Caus et Papin.

La deuxième observation porte sur l’étrange calomnie sous laquelle presque tous les faiseurs de feuilletons ont accablé Lavradi, l’un des personnages de cette comédie, et dont ils ont voulu faire une création hideuse. En lisant la pièce, dont l’analyse n’a été faite exactement par aucun critique, on verra que Lavradi, condamné pour dix ans aux présides, vient demander sa grâce au roi. Tout le monde sait combien les peines les plus sévères étaient prodiguées dans le seizième siècle pour les moindres délits, et avec quelle indulgence sont accueillis dans le vieux théâtre les valets dans la position où se trouve Quinola.

On ferait plusieurs volumes avec les lamentations des critiques qui, depuis bientôt vingt ans, demandaient des comédies dans la forme italienne, espagnole ou anglaise : on en essaye une ; et tous aiment mieux oublier ce qu’ils ont dit depuis vingt ans plutôt que de manquer à étouffer un homme assez hardi pour s’aventurer dans une voie si féconde, et que son ancienneté rend aujourd’hui presque nouvelle.

N’oublions pas de rappeler, à la honte de notre époque, le hourra d’improbations par lequel fut accueilli le titre de duc de Neptunado, cherché par Philippe II pour l’inventeur, hourra auquel les lecteurs instruits refuseront de croire, mais qui fut tel, que les acteurs, en gens intelligents, retranchèrent ce titre dans le reste de la pièce. Ce hourra fut poussé par des spectateurs qui, tous les matins, lisent dans les journaux le titre de duc de la Victoire, donné à Espartero, et qui ne pouvaient pas ignorer le titre de prince de la Paix, donné au dernier favori de l’avant-dernier roi d’Espagne. Comment prévoir une pareille ignorance ? Qui ne sait que la plupart des titres espagnols, surtout au temps de Charles-Quint et de Philippe II, rappellent la circonstance à laquelle ils furent dus.

Orendayes prit le titre de la Pes, pour avoir signé le traité de 1725.

Un amiral prit celui de Transport-Real, pour avoir conduit l’Infant en Italie.

Navarro prit celui de la Vittoria après le combat naval de Toulon, quoique la victoire eût été indécise.

Ces exemples, et tant d’autres, sont surpassés par le fameux ministre des finances, négociant parvenu, qui prit le titre de marquis de Rien-en-Soi (l’Ensenada).

En produisant une œuvre faite avec toutes les libertés des vieux théâtres français et espagnol, l’auteur s’est permis une tentative appelée par les vœux de plus d’un organe de l’opinion publique et de tous ceux qui assistent aux premières représentations : il a voulu convoquer un vrai public, et faire représenter la pièce devant une salle pleine de spectateurs payants. L’insuccès de cette épreuve a été si bien constaté par tous les journaux, que la nécessité des claqueurs en reste à jamais démontrée.

L’auteur était entre ce dilemme, que lui posaient les personnes expertes en cette matière : introduire douze cents spectateurs non payants, le succès ainsi obtenu sera nié ; faire payer leur place à douze cents spectateurs, c’est rendre le succès presque impossible. L’auteur a préféré le péril. Telle est la raison de cette première représentation, où tant de personnes ont été mécontentes d’avoir été élevées à la dignité de juges indépendants.

L’auteur rentrera donc dans l’ornière honteuse et ignoble que tant d’abus ont creusée aux succès dramatiques ; mais il n’est pas inutile de dire ici que la première représentation des Ressources de Quinola fut ainsi donnée au bénéfice des claqueurs, qui sont les seuls triomphateurs de cette soirée, d’où ils avaient été bannis.

Pour caractériser les critiques faites sur cette comédie, il suffira de dire que sur cinquante journaux qui tous, depuis vingt ans, prodiguent au dernier vaudevilliste tombé cette phrase banale : La pièce est d’un homme d’esprit qui saura prendre sa revanche, aucun ne s’en est servi pour les Ressources de Quinola, que tous tenaient à enterrer. Cette remarque suffit à l’ambition de l’auteur.

Sans que l’auteur eût rien fait pour obtenir de telles promesses, quelques personnes avaient d’avance accordé leurs encouragements à sa tentative, et celles-là se sont montrées plus injurieuses que critiques ; mais l’auteur regarde de tels mécomptes comme les plus grands bonheurs qui puissent lui arriver, car on gagne de l’expérience en perdant de faux amis. Aussi, est-ce autant un plaisir qu’un devoir pour lui que de remercier publiquement les personnes qui lui sont restées fidèles comme monsieur Léon Gozlan, envers lequel il a contracté une dette de reconnaissance ; comme monsieur Victor Hugo, qui a, pour ainsi dire, protesté contre le public de la première représentation, en revenant voir la pièce à la seconde ; comme monsieur de Lamartine et madame de Girardin, qui ont maintenu leur premier jugement malgré l’irritation générale. De telles approbations consoleraient d’une chute.


Lagny, 2 avril 1842.
PERSONNAGES DU PROLOGUE.

PHILIPPE II.

LE CARDINAL CIENFUGOS, grand inquisiteur.

LE CAPITAINE DES GARDES.

LE DUC D’OLMÉDO.

LE DUC DE LERME.

ALFONSO FONTANARÈS.

QUINOLA.

UN HALLEBARDIER.

UN ALCADE DU PALAIS.

UN FAMILIER DE L’INQUISITION (personnage muet.)

LA REINE D’ESPAGNE.

LA MARQUISE DE MONTDÉJAR.


PERSONNAGES DE LA PIÈCE.

DON FREGOSE, vice-roi de Catalogne.

LE GRAND INQUISITEUR.

LE COMTE SARPI secrétaire de la vice-royauté.

DON RAMON, savant.

AVALOROS, banquier.

MATHIEU MAGIS, Lombard.

LOTHUNDIAZ, bourgeois.

ALFONSO FONTANARÈS.

LAVRADI, QUINOLA, ou valet.

MONIPODIO, ancien miquelet.

COPPOLUS, marchand de métaux.

CARPANO, serrurier (personnage muet.)

ESTEBAN, ouvrier,

GIRONE, autre ouvrier.

L’HÔTE du Soleil d’or.

UN HUISSIER.

UN ALCADE.

MADAME FAUSTINA BRANCADORI.

MARIE LOTHUNDIAZ.

PAQUITA, camériste de madame Faustina.


L’action se passe en 1589.

PROLOGUE

La scène est à Valladolid, dans le palais du roi d’Espagne. Le théâtre représente la galerie qui conduit à la chapelle. L’entrée de la chapelle est à gauche du spectateur, celle des appartements royaux est à droite. L’entrée principale est au fond. De chaque côté de la principale porte, il y a deux hallebardiers.

Au lever du rideau, le capitaine des gardes et trois seigneurs sont en scène. Un alcade du palais est debout au fond de la galerie. Quelques courtisans se promènent dans le salon qui précède la galerie.



Scène première.

LE CAPITAINE DES GARDES, QUINOLA enveloppé dans son manteau, UN HALLEBARDIER.


LE HALLEBARDIER., Il barre la porte à Quinola.

On n’andre bointe sans en affoir le troide. Ki ê dû ?


QUINOLA, levant la hallebarde.

Ambassadeur. (On le regarde.)


LE HALLEBARDIER.

T’où ?


QUINOLA., Il passe.

D’où ! Du pays de misère.


LE CAPITAINE DES GARDES.

Allez chercher le majordome du palais pour rendre à cet ambassadeur-là les honneurs qui lui sont dus. (Au hallebardier.) Trois jours de prison.


QUINOLA, au capitaine.

Voilà donc comment vous respectez le droit des gens ! Écoutez, Monseigneur, vous êtes bien haut, je suis bien bas, avec deux mots, nous allons nous trouver de plain-pied.


LE CAPITAINE.

Tu es un drôle très-drole.


QUINOLA, le prend à part.

N’êtes-vous pas le cousin de la marquise de Mondéjar !


LE CAPITAINE.

Après ?


QUINOLA.

Quoiqu’en très-grande faveur, elle est sur le point de rouler dans un abîme… sans sa tête.


LE CAPITAINE.

Tous ces gens-là font des romans !… Écoute ; tu es le vingt-deuxième, et nous sommes au dix du mois, qui tente de s’introduire ainsi près de la favorite, pour lui soutirer quelques pistoles. Détale… ou sinon…


QUINOLA.

Monseigneur, il vaut mieux parler à tort vingt-deux fois à vingt-deux pauvres diables, que de manquer à entendre celui qui vous est envoyé par votre bon ange ; et vous voyez, qu’à peu de chose près (Il ouvre son manteau), j’en ai le costume.


LE CAPITAINE.

Finissons, quelle preuve donnes-tu de ta mission? 7


QUINOLA, lui tend une lettre.

Ce petit mot, remettez-le vous-même pour que ce secret demeure entre nous, et faites-moi pendre si vous ne voyez la marquise tomber en pâmoison à cette lecture. Croyez que je professe, avec l’immense majorité des Espagnols, une aversion radicale pour… la potence.


LE CAPITAINE.

Et si quelque femme ambitieuse t’avait payé ta vie pour avoir celle d’une autre ?


QUINOLA.

Serais-je en guenilles? Ma vie vaut celle de César. Tenez, Monseigneur (Il décachète la lettre, la sent, la replie, et la lui rend), êtes-vous content ?


LE CAPITAINE.

J’ai le temps encore. (À Quinola.) Reste là, j’y vais. Balzac - Œuvres complètes, éd. Houssiaux, 1855, tome 19.djvu


Scène II.


QUINOLA, seul, sur le devant de la scène, en regardant le capitaine.

Marche donc ! Ô mon cher maître, si la torture ne t’a pas brisé les os, tu vas donc sortir des cachots de la s… la très-sainte inquisition, délivré par votre pauvre caniche de Quinola ! Pauvre !… qui est-ce qui a parlé de pauvre ? Une fois mon maître libre, nous finirons bien par monnoyer nos espérances. Quand on a su vivre à Valladolid, depuis six mois sans argent, et sans être pincé par les alguazils, on a de petits talents qui, s’ils s’appliquaient à… autre chose, mèneraient un homme où… ?… ailleurs enfin ! Si nous savions où nous allons, personne n’oserait marcher… Je vais donc parler au roi, moi, Quinola. Dieu des gueux ! donne-moi l’éloquence… de… d’une jolie femme, de la marquise de Mondéjar…


Scène III.

QUINOLA, LE CAPITAINE.


LE CAPITAINE, à Quinola.

Voici cinquante doublons que t’envoie la marquise pour te mettre en état de paraître ici convenablement.


QUINOLA. Il verse l'or d'une main dans l'autre.

Ah ! ce rayon de soleil s’est bien fait attendre ! Je reviens, Monseigneur, pimpant comme le valet de cœur, dont j’ai pris le nom ; Quinola pour vous servir, Quinola, bientôt seigneur d’immenses domaines où je rendrai la justice, dès que… (à part) je ne la craindrai plus pour moi.


Scène IV.

LES COURTISANS, LE CAPITAINE.


LE CAPITAINE, seul sur le devant de la scène.

Quel secret ce misérable a-t-il donc surpris ? ma cousine a failli perdre connaissance. Il s’agit de tous ses amis, a-t-elle dit. Le roi doit être pour quelque chose dans tout ceci. (À un seigneur.) Duc de Lerme, y a-t-il quelque chose de nouveau dans Valladolid ?


LE DUC DE LERME, bas.

Le duc d’Olmédo aurait été, dit-on, assassiné ce matin, à trois heures, au petit jour, à quelques pas du jardin de l’hôtel Mondéjar.


LE CAPITAINE.

Il est bien capable de s’être fait un peu assassiner pour perdre ainsi ma cousine dans l’esprit du roi, qui, semblable aux grands politiques, tient pour vrai tout ce qui est probable.


LE DUC DE LERME.

On dit que l’inimitié du duc et de la marquise n’est qu’une feinte, et que l’assassin ne peut pas être poursuivi.


LE CAPITAINE.

Duc, ceci ne doit pas se répéter sans une certitude, et ne s’écrirait alors qu’avec une épée teinte de mon sang.


LE DUC DE LERME.

Vous m’avez demandé des nouvelles… (Le duc se retire.)


Scène V.

les mêmes, LA MARQUISE DE MONDÉJAR.


LE CAPITAINE.

Ah ! mais voici ma cousine (À la marquise.) Chère marquise, vous êtes encore bien agitée. Au nom de notre salut, contenez-vous, on va vous observer.


LA MARQUISE.

Cet homme est-il revenu ?


LE CAPITAINE.

Mais comment un homme placé si bas peut-il vous causer de telles alarmes ?


LA MARQUISE.

Il tient ma vie dans ses mains ; plus que ma vie, car il tient aussi celle d’un autre qui, malgré les plus habiles précautions, excite la jalousie…


LE CAPITAINE.

Du roi… Aurait-il donc fait assassiner le duc d’Olmédo, comme on le dit.


LA MARQUISE.

Hélas… je ne sais plus qu’en penser… Me voilà seule, sans secours… et peut-être bientôt abandonnée.


LE CAPITAINE

Comptez sur moi… Je vais être au milieu de tous nos ennemis, comme le chasseur à l’affût.


Scène VI.

les précédents, QUINOLA.


QUINOLA.

Je n’ai plus que trente doublons, mais je fais de l’effet pour soixante… Hein ! quel parfum ? La marquise pourra me parler sans crainte.


LA MARQUISE, montrant Quinola.

Est-ce là notre homme ?


LE CAPITAINE.

Oui.


LA MARQUISE.

Mon cousin, veillez à ce que je puisse causer sans être écoutée. (A Quinola) Qui êtes-vous, mon ami?


QUINOLA., à part.

Son ami ! Tant qu’on a le secret d’une femme, on est toujours son ami. (Haut.) Madame, je suis un homme au-dessus de toutes les considérations et de toutes les circonstances.


LA MARQUISE.

On va bien haut ainsi !


QUINOLA.

Est-ce une menace ou un avis ?


LA MARQUISE.

Mon cher, vous êtes un impertinent !


QUINOLA.

Ne prenez pas la perspicacité pour de l’impertinence. Vous voulez m’étudier avant d’en venir au fait, je vais vous dire mon caractère : mon vrai nom est Lavradi. En ce moment, Lavradi devrait être en Afrique pour dix ans, aux présides, une erreur des alcades de Barcelone, Quinola est la conscience, blanche comme vos belles mains, de Lavradi. Quinola ne connaît pas Lavradi. L’âme connaît-elle le corps ? Vous pourriez faire rejoindre l’âme — Quinola, au corps — Lavradi, d’autant plus facilement que ce matin, Quinola se trouvait à la petite porte de votre jardin, avec les amis de l’aurore qui ont arrêté le duc d’Olmédo…


LA MARQUISE.

Que lui est-il arrivé ?


QUINOLA.

Lavradi profiterait de ce moment plein d’ingénuité, pour demander sa grâce mais Quinola est gentilhomme.


LA MARQUISE.

Vous vous occupez beaucoup trop de vous…


QUINOLA.

Et pas assez de lui… c’est juste. Le duc nous a pris pour de vils assassins, nous lui demandions seulement, d’un peu trop bonne heure, un emprunt hypothéqué sur nos rapières. Le fameux Majoral qui nous commandait, vivement pressé par le duc, a été forcé de le mettre hors de combat par une petite botte dont il a le secret.


LA MARQUISE.

Ah ! mon Dieu !…


QUINOLA.

Le bonheur vaut bien cela, Madame.


LA MARQUISE., à part.

Du calme, cet homme a mon secret.


QUINOLA.

Quand nous avons vu que le duc n’avait pas un maravédis, — quelle imprudence ! — on l’a laissé là. Comme j’étais de tous ces braves gens le moins compromis, on m’a chargé de le reconduire ; en remettant ses poches à l’endroit, j’ai trouvé le billet que vous lui avez écrit ; et, en m’informant de votre position à la cour, j’ai compris…


LA MARQUISE.

Que ta fortune était faite ?


QUINOLA.

Du tout… que ma vie était en danger.


LA MARQUISE.

Eh bien ?


QUINOLA.

Vous ne devinez pas ? Votre billet est entre les mains d’un homme sûr, qui, s’il m’arrivait le moindre mal, le remettrait au roi. Est-ce clair et net ?


LA MARQUISE.

Que veux-tu ?


QUINOLA.

À qui parlez-vous? à Quinola ou à Lavradi !


LA MARQUISE.

Lavradi aura sa grâce. Que veut Quinola ? entrer à mon service ?


QUINOLA.

Les enfants trouvés sont gentilshommes : Quinola vous rendra votre billet sans vous demander un maravédis, sans vous obliger à rien d’indigne de vous, et il compte que vous vous dispenserez d’en vouloir à la tête d’un pauvre diable qui porte sous sa besace le cœur du Cid.


LA MARQUISE.

Comme tu vas me coûter cher, drôle ?


QUINOLA.

Vous me disiez tout à l’heure : mon ami.


LA MARQUISE.

N’étais-tu pas mon ennemi ?


QUINOLA.

Sur cette parole, je me fie à vous, Madame, et vais vous dire tout. Mais là… ne riez pas… vous le promettez… Je veux…


LA MARQUISE.

Tu veux ?


QUINOLA.

Je veux… parler au roi… là, quand il passera pour aller à la chapelle ; rendez-le favorable à ma requête.


LA MARQUISE.

Mais que lui demanderas-tu ?


QUINOLA.

La chose la plus simple du monde, une audience pour mon maître.


LA MARQUISE.

Explique-toi, le temps presse.


QUINOLA.

Madame, je suis le valet d’un savant ; et, si la marque du génie est la pauvreté, nous avons beaucoup trop de génie, Madame.


LA MARQUISE.

Au fait.


QUINOLA.

Le seigneur Alfonso Fontanarès est venu de Catalogne ici pour offrir au roi notre maître le sceptre de la mer. À Barcelone, on l’a pris pour un fou, ici pour un sorcier. Quand on a su ce qu’il promet, on l’a berné dans les antichambres. Celui-ci voulait le protéger pour le perdre, celui-là mettait en doute notre secret pour le lui arracher : c’était un savant ; d’autres lui proposaient d’en faire une affaire : des capitalistes qui voulaient l’entortiller. De la façon dont allaient les choses, nous ne savions que devenir. Personne assurément ne peut nier la puissance de la mécanique et de la géométrie, mais les plus beaux théorèmes sont peu nourrissants, et le plus petit civet est meilleur pour l’estomac ; vraiment, c’est un défaut de la science. Cet hiver, mon maître et moi, nous nous chauffions de nos projets et nous remâchions nos illusions… Eh bien ! Madame, il est en prison, car on l’accuse d’être au mieux avec le diable ; et malheureusement, cette fois, le saint-office a raison, nous l’avons vu constamment au fond de notre bourse. Eh bien ! Madame, je vous en supplie, inspirez au roi la curiosité de voir un homme qui lui apporte une domination aussi étendue que celle que Colomb a donnée à l’Espagne.


LA MARQUISE.

Mais depuis que Colomb a donné le nouveau monde à l’Espagne, on nous en offre un tous les quinze jours !


QUINOLA.

Ah ! Madame, chaque homme de génie a le sien. Sangodémi, il est si rare de faire honnêtement sa fortune et celle de l’État, sans rien prendre aux particuliers, que le phénomène mérite d’être favorisé.


LA MARQUISE.

Enfin, de quoi s’agit-il ?


QUINOLA.

Encore une fois ! ne riez pas Madame ! Il s’agit de faire aller les vaisseaux sans voiles, ni rames, malgré le vent, au moyen d’une marmite pleine d’eau qui bout.


LA MARQUISE.

Ah ! ça, d’où viens-tu ? Que dis-tu Rêves-tu ?


QUINOLA.

Et voilà ce qu’ils nous chantent tous ! Ah ! vulgaire, tu es ainsi fait que l’homme de génie qui a raison dix ans avant tout le monde, passe pour un fou pendant vingt-cinq ans. Il n’y a que moi qui croie en cet homme, et c’est à cause de cela que je l’aime : comprendre, c’est égaler.


LA MARQUISE.

Que, moi, je dise de telles sornettes au roi ?


QUINOLA.

Madame, il n’y a que vous dans toute l’Espagne à qui le roi ne dira pas : taisez-vous !


LA MARQUISE.

Tu ne connais pas le roi, et je le connais, moi ! (À part.) Il faut ravoir ma lettre. (Haut.) Il se présente une circonstance heureuse pour ton maître : on apprend en ce moment au roi la perte de l’Armada ; tiens-toi sur son passage et tu lui parleras.


Scène VII.

LE CAPITAINE DES GARDES, LES COURTISANS, QUINOLA.


QUINOLA

Il ne suffit donc pas d’avoir du génie et d’en user, car il y en a qui le dissimulent avec bien du bonheur, il faut encore des circonstances : une lettre trouvée qui mette une favorite en péril, pour obtenir une langue qui parle, et la perte de la plus grande des flottes, pour ouvrir les oreilles à un prince. Le hasard est un fameux misérable ! Allons ! dans le duel de Fontanarès avec son siècle, voici pour son pauvre second le moment de se montrer !… (On entend les cloches, on porte les armes.) Est-ce un présage du succès ? (Au capitaine des gardes.) Comment parle-t-on au roi ?


LE CAPITAINE.
Tu t’avanceras, tu plieras le genou, tu diras : Sire !… Et prie Dieu de conduire ta langue.
(Le cortège défile.)

QUINOLA.

Je n’aurai pas la peine de me mettre à genoux, ils plient déjà, car il ne s’agit pas seulement d’un homme, mais d’un monde.


UN PAGE.

La reine !


UN PAGE.

Le roi !

(Tableau.)

Scène VIII.

les précédents, LA REINE, LE ROI, LA MARQUISE DE MONTDÉJAR, LE GRAND INQUISITEUR, TOUTE LA COUR.


PHILIPPE II.

Messieurs, nous allons prier Dieu qui vient de frapper l’Espagne. L’Angleterre nous échappe, l’Armada s’est perdue et nous ne vous en voulons point : amiral (Il se tourne vers l’amiral), vous n’aviez pas mission de combattre les tempêtes.


QUINOLA.

Sire ! (Il plie un genou.)


PHILIPPE II.

Qui es-tu ?


QUINOLA.

Le plus petit et le plus dévoué de vos sujets, le valet d’un homme qui gémit dans les prisons du saint-office, accusé de magie pour vouloir donner à Votre Majesté les moyens d’éviter de pareils désastres…


PHILIPPE II.

Si tu n’es qu’un valet, lève-toi. Les grands doivent seuls ici fléchir devant le roi.


QUINOLA.

Mon maître restera donc à vos genoux.


PHILIPPE II.

Explique-toi promptement : le roi n’a pas dans sa vie autant d’instants qu’il a de sujets.


QUINOLA.

Vous devez alors une heure à un empire. Mon maître, le seigneur Alfonso Fontanarès, est dans les prisons du saint-office…


PHILIPPE II, au grand Inquisiteur.

Mon père, (le grand Inquisiteur s’approche) que pouvez-vous nous dire d’un certain Alfonso Fontanarès ?


LE GRAND INQUISITEUR.

C’est un élève de Galilée, il professe sa doctrine condamnée, et se vante de pouvoir faire des prodiges en refusant d’en dire les moyens. Il est accusé d’être plus Maure qu’Espagnol.


QUINOLA, à part.

Cette face blême va tout gâter… (Au roi.) Sire, mon maître, pour toute sorcellerie, est amoureux fou, d’abord de la gloire de Votre Majesté, puis d’une fille de Barcelone, héritière de Lothundiaz, le plus riche bourgeois de la ville. Comme il avait ramassé plus de science que de richesse en étudiant les sciences naturelles en Italie, le pauvre garçon ne pouvait réussir à épouser cette fille que couvert de gloire et d’or… Et voyez, Sire, comme on calomnie les grands hommes : il fit, dans son désespoir, un pèlerinage à Notre-Dame-del-Pilar, pour la prier de l’assister, parce que celle qu’il aime se nomme Marie. Au sortir de l’église, il s’assit fatigué, sous un arbre, s’endormit, la madone lui apparut et lui conseilla cette invention de faire marcher les vaisseaux sans voiles, sans rames, contre vent et marée. Il est venu vers vous, Sire : on s’est mis entre le soleil et lui, et après une lutte acharnée avec les nuages, il expie sa croyance en Notre-Dame-del-Pilar et en son roi. Il ne lui reste que son valet assez courageux pour venir mettre à vos pieds l’avis qu’il existe un moyen de réaliser la domination universelle.


PHILIPPE II.

Je verrai ton maître au sortir de la chapelle.


LE GRAND INQUISITEUR.

Le roi ne court-il pas des dangers ?


PHILIPPE II.

Mon devoir est de l’interroger.


LE GRAND INQUISITEUR.

Le mien est de faire respecter les priviléges du saint-office.


PHILIPPE II.

Je les connais. Obéis et tais-toi. Je te dois un otage, je le sais… (Il regarde.) Où donc est le duc d’Olmédo ?


QUINOLA, à part.

Aïe ! aïe !


LA MARQUISE, à part.

Nous sommes perdus.


LE CAPITAINE DES GARDES.

Sire, le duc n’est pas encore… arrivé…


PHILIPPE II.

Qui lui a donné la hardiesse de manquer aux devoirs de sa charge ? (À part.) Il me semble que l’on me trompe. (Au capitaine des gardes.) Tu lui diras, s’il arrive, que le roi l’a commis à la garde d’un prisonnier du saint-office. (Au grand inquisiteur.) Donnez un ordre.


LE GRAND INQUISITEUR.

Sire, j’irai moi-même.


LA REINE.

Et si le duc ne vient pas ?…


PHILIPPE II.

Il serait donc mort. (Au capitaine.) Tu le remplaceras dans l’exécution de mes ordres. (Il passe.)


LA MARQUISE, à Quinola.

Cours chez le duc, qu’il vienne et se comporte comme s’il n’était pas mourant. La médisance doit être une calomnie.


QUINOLA.

Comptez sur moi, mais protégez-nous. (Seul.) Sangodémi ! le roi m’a paru charmé de mon invention de Notre-Dame-del-Pilar, je lui fais vœu… de quoi ?… Nous verrons après le succès.

Le théâtre change et représente un cachot de l’Inquisition.

Scène IX.


FONTANARÈS, seul.

Je comprends maintenant pourquoi Colomb a voulu que ses chaînes fussent mises près de lui dans son cercueil. Quelle leçon pour les inventeurs ! Une grande découverte est une vérité. La vérité ruine tant d’abus et d’erreurs, que tous ceux qui en vivent se dressent et veulent tuer la vérité : ils commencent par s’attaquer à l’homme. Aux novateurs, la patience ! j’en aurai. Malheureusement, ma patience me vient de mon amour. Pour avoir Marie, je rêve la gloire et je cherchais… Je vois voler au dessus d’une chaudière un brin de paille. Tous les hommes ont vu cela depuis qu’il y a des chaudières et de la paille ; moi j’y vois une force ; pour l’évaluer, je couvre la chaudière, le couvercle saute et il ne me tue pas. Archimède et moi, nous ne faisons qu’un ! il voulait un levier pour soulever le monde : ce levier, je le tiens, et j’ai la sottise de le dire : tous les malheurs fondent sur moi. Si je meurs, homme de génie à venir qui retrouveras ce secret, agis et tais-toi. La lumière que nous découvrons, on nous la prend pour allumer notre bûcher. Galilée, mon maître, est en prison pour avoir dit que la terre tourne, et j’y suis pour la vouloir organiser. Non ! j’y suis comme rebelle à la cupidité de ceux qui veulent mon secret ; si je n’aimais pas Marie, je sortirais ce soir, je leur abandonnerais le profit, la gloire me resterait… Oh ! rage… La rage est bonne pour les enfants soyons calme, je suis puissant. Si du moins j’avais des nouvelles du seul homme qui ait foi en moi ? Est-il libre, lui qui mendiait pour me nourrir… La foi n’est que chez le pauvre, il en a tant besoin !


Scène X.

LE GRAND INQUISITEUR, UN FAMILIER, FONTANARÈS.


LE GRAND INQUISITEUR.

Eh ! bien mon fils ? vous parliez de foi, peut-être avez-vous fait de sages réflexions. Allons, évitez au saint-office l’emploi de ses rigueurs.


FONTANARÈS.

Mon Père, que souhaitez-vous que je dise ?


LE GRAND INQUISITEUR.

Avant de vous mettre en liberté, le saint-office doit être sûr que vos moyens sont naturels…


FONTANARÈS.

Mon père, si j’avais fait un pacte avec le mauvais esprit, me laisserait-il ici ?


LE GRAND INQUISITEUR.

Vous dites une parole impie : le démon a un maître, nos auto-da-fé le prouvent.


FONTANARÈS.

Avez-vous jamais vu un vaisseau en mer ! (Le grand inquisiteur fait un signe affirmatif.) Par quel moyen allait-il ?


LE GRAND INQUISITEUR.

Le vent enflait ses voiles.


FONTANARÈS.

Est-ce le démon qui a dit ce moyen au premier navigateur ?


LE GRAND INQUISITEUR.

Savez-vous ce qu’il est devenu ?


FONTANARÈS.

Peut-être est-il devenu quelque puissance maritime oubliée… Enfin mon moyen est aussi naturel que le sien : j’ai vu comme lui dans la nature une force, et que l’homme peut s’approprier, car le vent est à Dieu, l’homme n’en est pas le maître, le vent emporte ses vaisseaux, et ma force à moi est dans le vaisseau.


LE GRAND INQUISITEUR, à part.

Cet homme sera bien dangereux. (Haut.) Et vous refusez de nous la dire !…


FONTANARÈS.

Je la dirai au roi, devant toute la cour ; personne alors ne me ravira ma gloire ni ma fortune.


LE GRAND INQUISITEUR.

Vous vous dites inventeur, et vous ne pensez qu’à la fortune ! Vous êtes plus ambitieux qu’homme de génie.


FONTANARÈS.

Mon père, je suis si profondément irrité de la jalousie du vulgaire, de l’avarice des grands, de la conduite des faux savants, que… si je n’aimais pas Marie, je rendrais au hasard ce que le hasard m’a donné.


LE GRAND INQUISITEUR.

Le hasard !


FONTANARÈS.

J’ai tort. Je rendrais à Dieu la pensée que Dieu m’envoya.


LE GRAND INQUISITEUR.

Dieu ne vous l’a pas envoyée pour la cacher, nous avons le droit de vous faire parler… (À son familier.) Qu’on prépare la question.


FONTANARÈS.

Je l’attendais.


Scène XI.

LE GRAND INQUISITEUR, FONTANARÈS, QUINOLA, LE DUC D’OLMÉDO


QUINOLA.

Ça n’est pas sain, la torture.


FONTANARÈS.

Quinola ! et dans quelle livrée !


QUINOLA.

Celle du succès, vous serez libre.


FONTANARÈS.

Libre ? Passer de l’enfer au ciel, en un moment ?


LE DUC D’OLMÉDO.

Comme les martyrs.


LE GRAND INQUISITEUR.

Monsieur, vous osez dire ces paroles ici !


LE DUC D’OLMÉDO.

Je suis chargé, par le roi, de vous retirer cet homme des mains, et je vous en réponds…


LE GRAND INQUISITEUR.

Quelle faute !


QUINOLA.

Ah ! vous vouliez le faire bouillir dans vos chaudières pleines d’huile, merci ! Les siennes vont nous faire faire le tour du monde… comme ça ! (Il fait tourner son chapeau.)


FONTANARÈS.

Embrasse-moi donc, et dis-moi comment…


LE DUC D’OLMÉDO.

Pas un mot ici…


QUINOLA.

Oui, (il montre les talons de l’inquisiteur) car les murs ont ici beaucoup trop d’intelligence. Venez. Et vous, monsieur le duc, courage ! Ah ! vous êtes bien pâle, il faut vous rendre des couleurs ; mais ça me regarde.

La scène change et représente la galerie du palais.

Scène XII.

LE DUC D’OLMÉDO, LE DUC DE LERME, FONTANARÈS, QUINOLA.


LE DUC D’OLMÉDO.

Nous arrivons à temps !


LE DUC DE LERME.

Vous n’êtes donc pas blessé ?


LE DUC D’OLMÉDO.

Qui a dit cela ? La favorite veut-elle me perdre ? Serais-je ici comme vous me voyez ? (À Quinola.) Tiens-toi là pour me soutenir…

QUINOLA, à Fontanarès.

Voilà un homme digne d’être aimé…


FONTANARÈS.

Qui ne l’envierait ? On n’a pas toujours l’occasion de montrer combien l’on aime.


QUINOLA.

Monsieur, gardez-vous bien de toutes ces fariboles d’amour devant le roi… car le roi, voyez-vous…


UN PAGE.

Le roi !


FONTANARÈS.

Allons, pensons à Marie !


QUINOLA, voyant faiblir le duc d’Olmédo.

Eh bien ? (Il lui fait respirer un flacon.)


Scène XIII.

les précédents, LE ROI, LA REINE, LA MARQUISE DE MONTDÉJAR, LE CAPITAINE DES GARDES, LE GRAND INQUISITEUR, LE PRÉSIDENT DU CONSEIL DE CASTILLE, TOUTE LA COUR.


PHILIPPE II, au capitaine des gardes.

Notre homme est-il venu ?


LE CAPITAINE.

Le duc d’Olmédo, que j’ai rencontré sur les degrés du palais, s"est empressé d’obéir au roi.


LE DUC d’OLMÉDO, un genou en terre.

Le roi daigne-t-il pardonner un retard… impardonnable.


PHILIPPE II le relève par le bras blessé.

On te disait mourant… (Il regarde la marquise.) d’une blessure reçue dans une rencontre de nuit.


LE DUC D’OLMÉDO.

Vous me voyez, Sire.


LA MARQUISE, à part.

Il a mis du rouge !


PHILIPPE II, au duc.

Où est ton prisonnier ?


LE DUC d’OLMÉDO, montrant Fontanarès.

Le voici…


FONTANARÈS, un genou en terre.

Prêt à réaliser, à la très-grande gloire de Dieu, des merveilles pour la splendeur du règne du roi mon maître…


PHILIPPE II.

Lève-toi, parle ; quelle est cette force miraculeuse qui doit donner l’empire du monde à l’Espagne ?


FONTANARÈS.

Une puissance invincible, la vapeur… Sire, étendue en vapeur, l’eau veut un espace bien plus considérable que sous sa forme naturelle, et pour le prendre elle soulèverait des montagnes. Mon invention enferme cette force : la machine est armée de roues qui fouettent la mer, qui rendent un navire rapide comme le vent, et capable de résister aux tempêtes. Les traversées deviennent sûres, d’une célérité qui n’a de bornes que dans le jeu des roues. La vie humaine s’augmente de tout le temps économisé. Sire, Christophe Colomb vous a donné un monde à trois mille lieues d’ici ; je vous le mets à la porte de Cadix, et vous aurez, Dieu aidant, l’empire de la mer.


LA REINE.

Vous n’êtes pas étonné, Sire ?


PHILIPPE II.

L’étonnement est une louange involontaire qui ne doit pas échapper à un roi. (À Fontanarès.) Que me demandes-tu ?


FONTANARÈS.

Ce que demanda Colomb, un navire et mon roi pour spectateur de l’expérience.


PHILIPPE II.

Tu auras le roi, l’Espagne et le monde. On te dit amoureux d’une fille de Barcelone. Je dois aller au delà des Pyrénées, visiter mes possessions, le Roussillon, Perpignan. Tu prendras ton vaisseau à Barcelone.


FONTANARÈS.

En me donnant le vaisseau, Sire, vous m’avez fait justice ; en me le donnant à Barcelone, vous me faites une grâce qui change votre sujet en esclave.


PHILIPPE II.

Perdre un vaisseau de l’État, c’est risquer ta tête. La loi le veut ainsi…


FONTANARÈS.

Je le sais, et j’accepte.


PHILIPPE II.

Eh bien ! hardi jeune homme, réussis à faire aller contre le vent, sans voiles ni rames, ce vaisseau comme il irait par un bon vent. Et toi, — ton nom ?


FONTANARÈS.

Alfonso Fontanarès.


PHILIPPE II.

Tu seras don Alfonso Fontanarès, duc de… Neptunado, grand d’Espagne…


LE DUC DE LERME.
Sire… les statuts de la Grandesse…

PHILIPPE II.

Tais-toi, duc de Lerme. Le devoir d’un roi est d’élever l’homme de génie au-dessus de tous, pour honorer le rayon de lumière que Dieu met en lui.


LE GRAND INQUISITEUR.

Sire…


PHILIPPE II.

Que veux-tu ?


LE GRAND INQUISITEUR.

Nous ne retenions pas cet homme parce qu’il avait un commerce avec le démon, ni parce qu’il était impie, ni parce qu’il était d’une famille soupçonnée d’hérésie ; mais pour la sûreté des monarchies. En permettant aux esprits de se communiquer leurs pensées, l’imprimerie a déjà produit Luther, dont la parole a eu des ailes. Mais cet homme va faire, de tous les peuples, un seul peuple ; et, devant cette masse, le saint-office a tremblé pour la royauté.


PHILIPPE II.

Tout progrès vient du ciel.


LE GRAND INQUISITEUR.

Le ciel n’ordonne pas tout ce qu’il laisse faire.


PHILIPPE II.

Notre devoir consiste à rendre bonnes les choses qui paraissent mauvaises, à faire de tout un point du cercle dont le trône est le centre. Ne vois-tu pas qu’il s’agit de réaliser la domination universelle que voulait mon glorieux père… (À Fontanarès.) Donc, grand d’Espagne de première classe, et je mettrai sur ta poitrine la Toison-d’Or tu seras enfin grand-maître des constructions navales de l’Espagne et des Indes… (À un ministre.) Président, tu expédieras aujourd’hui même, sous peine de me déplaire, l’ordre de mettre à la disposition de cet homme, dans notre port de Barcelone, un vaisseau à son choix, et… qu’on ne fasse aucun obstacle à son entreprise.


QUINOLA.

Sire…


PHILIPPE II.

Que veux-tu ?


QUINOLA.

Pendant que vous y êtes, accordez, Sire, la grâce d’un misérable nommé Lavradi, condamné par un alcade qui était sourd.


PHILIPPE II.

Est-ce une raison pour que le roi soit aveugle ?


QUINOLA.

Indulgent, Sire, c’est presque la même chose.


FONTANARÈS.

Grâce pour le seul homme qui m’ait soutenu dans ma lutte.


PHILIPPE II, au ministre.

Cet homme m’a parlé, je lui ai tendu la main ; tu expédieras des lettres de grâce entière…


LA REINE, au roi.

Si cet homme (elle montre Fontanarès) est un de ces grands inventeurs que Dieu suscite, Don Philippe, vous aurez fait une belle journée.


PHILIPPE II, à la reine.

Il est bien difficile de distinguer entre un homme de génie et un fou ; mais si c’est un fou, mes promesses valent les siennes.


QUINOLA, à la marquise.

Voici votre lettre, mais, entre nous, n’écrivez plus.


LA MARQUISE.

Nous sommes sauvés.

La cour suit le roi qui rentre.

Scène XIV.

FONTANARÈS, QUINOLA.


FONTANARÈS.

Je rêve… Duc ! grand d’Espagne ! la Toison-d’Or !


QUINOLA.

Et les constructions navales ? Nous allons avoir des fournisseurs à protéger. La cour est un drôle de pays, j’y réussirais : que faut-il ? de l’audace ! j’en puis vendre ; de la ruse ? et le roi qui croit que c’est Notre-Dame-del-Pilar… (Il rit.) qui… Eh bien ! à quoi donc pense mon maitre ?


FONTANARÈS.

Allons !


QUINOLA.

Où ?


FONTANARÈS.

À Barcelone.


QUINOLA.

Non… au cabaret… Si l’air de la cour donne bon appétit aux courtisans, il me donne soif, à moi… Et après, mon glorieux maître, vous verrez à l’œuvre votre Quinola ; car ne nous abusons pas : entre la parole du prince et le succès, nous rencontrerons autant de jaloux, de chicaniers, d’ergoteurs, de malveillants, d’animaux crochus, rapaces, voraces, écumeurs de grâces, vos charençons enfin ! que nous en avons trouvés entre vous et le roi.


FONTANARÈS.

Et pour obtenir Marie, il faut réussir.


QUINOLA.

Et pour nous donc ?



FIN DU PROLOGUE

ACTE PREMIER

LA SCÈNE SE PASSE À BARCELONE.

Le théâtre représente une place publique. À gauche du spectateur, des maisons parmi lesquelles est celle de Lothundiaz qui fait encoignure de rue. À droite, se trouve le palais où loge madame Brancadori, dont le balcon fait face au spectateur et tourne. On entre par l’angle du palais à droite et par l’angle de la maison de Lothundiaz.

Au lever du rideau il fait encore nuit ; mais le jour va poindre.


Scène PREMIÈRE.

MONIPODIO, enveloppé dans un manteau, assis sous le balcon du palais Brancadori.
QUINOLA se glisse avec des précautions de voleur, et frôle Monipodio.


MONIPODIO.

Qui marche ainsi dans mes souliers?


QUINOLA, déguenillé comme à son entrée au prologue.

Un gentilhomme qui n’en a plus.


MONIPODIO.

On dirait la voix de Lavradi.


QUINOLA.

Monipodio !… je te croyais… pendu.


MONIPODIO.

Je te croyais roué de coups en Afrique.


QUINOLA.

Hélas ! on en reçoit partout.


MONIPODIO.

Tu as l’audace de te promener ici ?


QUINOLA.

Tu y restes bien. Moi. j’ai dans ma résille mes lettres de grâce. En attendant un marquisat et une famille, je me nomme Quinola.


MONIPODIO.

À qui donc as-tu volé ta grâce ?


QUINOLA.

Au roi.


MONIPODIO.

Tu as vu le roi (Il le flaire.) et tu sens la misère…


QUINOLA.

Comme un grenier de poète. Et que fais-lu ?


MONIPODIO.

Rien.


QUINOLA.

C’est bientôt fait ; si ça te donne des rentes, je me sens du goût pour ta profession.


MONIPODIO.

J’étais bien incompris, mon ami ! Traqué par nos ennemis politiques…


QUINOLA.

Les corrégidors, alcades et alguazils.


MONIPODIO.

Il a fallu prendre un parti.


QUINOLA.

Je te devine : de gibier, tu t’es fait chasseur !


MONIPODIO.

Fi donc! je suis toujours moi-même. Seulement, je m’entends avec le vice-roi. Quand un de mes hommes a comblé la mesure, je lui dis : Va-t’en ! et s’il ne s’en va pas, ah ! dame ! la justice. Tu comprends… Ce n’est pas trahir ?


QUINOLA.

C’est prévoir…


MONIPODIO.

Oh ! tu reviens de la cour. Et que veux-tu prendre ici ?


QUINOLA.

Écoute ? (À part.) Voilà mon homme, un œil dans Barcelone. (Haut.) D’après ce que tu viens de me dire, nous sommes amis comme…


MONIPODIO.

Celui qui a mon secret doit être mon ami…


QUINOLA.

Qu’attends-tu là comme un jaloux ? Viens mettre une outre à sec et notre langue au frais dans un cabaret : voici le jour.


MONIPODIO.

Ne vois-tu pas ce palais éclairé par une fête ? Don Frégose, mon vice-roi, soupe et joue chez madame Faustina Brancadori.


QUINOLA.

En vénitien, Brancador. Le beau nom ! Elle doit être veuve d’un patricien.


MONIPODIO.

Vingt-deux ans, fine comme le musc, gouvernant le gouverneur, et (ceci entre nous) l’ayant déjà diminué de tout ce qu’il a ramassé sous Charles-Quint dans les guerres d’Italie. Ce qui vient de la flûte…


QUINOLA.

A pris l’air. L’âge de notre vice-roi ?


MONIPODIO.

Il accepte soixante ans.


QUINOLA.

Et l’on parle du premier amour ! Je ne connais rien de terrible comme le dernier, il est strangulatoire. Suis-je heureux de m’être élevé jusqu’à l’indifférence ? Je pourrais être un homme d’État…


MONIPODIO.

Ce vieux général est encore assez jeune pour m’employer à surveiller la Brancador ; elle, me paye pour être libre ; et… comprends-tu comment je mène joyeuse vie en ne faisant pas de mal ?


QUINOLA.

Et tu tâches de tout savoir, curieux, pour mettre le poing sous la gorge à l’occasion. (Monipodio fait un signe affirmatif.) Lothundiaz existe-t-il toujours ?


MONIPODIO.

Voilà sa maison, et ce palais est à lui : toujours de plus en plus propriétaire.


QUINOLA.

J’espérais trouver l’héritière maîtresse d’elle-même. Mon maitre est perdu !


MONIPODIO.

Tu rapportes un maître ?


QUINOLA.

Qui me rapportera plusieurs mines d’or.


MONIPODIO.

Ne pourrais-je entrer à son service ?


QUINOLA.

Je compte bien sur ta collaboration ici… Écoute, Monipodio ? nous revenons changer la face du monde. Mon maître a promis au roi de faire marcher un des plus beaux vaisseaux, sans voiles, ni rames, contre le vent, plus vite que le vent.


MONIPODIO, après avoir tourné autour de Quinola.

On m’a changé mon ami.


QUINOLA.

Monipodio, souviens-toi que des hommes comme nous ne doivent s’étonner de rien. C’est petites gens. Le roi nous a donné le vaisseau, mais sans un doublon pour l’aller chercher ; nous arrivons donc ici avec les deux fidèles compagnons du talent : la faim et la soif. Un homme pauvre, qui trouve une bonne idée, m’a toujours fait l’effet d’un morceau de pain dans un vivier : chaque poisson vient lui donner un coup de dent. Nous pourrons arriver à la gloire, nus et mourants.


MONIPODIO.

Tu es dans le vrai.


QUINOLA.

À Valladolid, un matin, mon maître, las du combat, a failli partager avec un savant qui ne savait rien… je vous l’ai mis à la porte avec une proposition en bois vert que je lui ai démontrée, et vivement.


MONIPODIO.

Mais, comment pourrons-nous gagner honnêtement une fortune ?


QUINOLA.

Mon maître est amoureux. L’amour fait faire autant de sottises que de grandes choses ; Fontanarès a fait les grandes choses, il pourrait bien faire les sottises. Il s’agit, nous deux, de protéger notre protecteur. D’abord, mon maître est un savant qui ne sait pas compter…


MONIPODIO.

Oh ! prenant un maître, tu l’as dû choisir…


QUINOLA.

Le dévouement, l’adresse valent mieux pour lui que l’argent et la faveur ; car pour lui la faveur et l’argent seront des trébuchets. Je le connais ; il nous donnera ou nous laissera prendre de quoi finir nos jours en honnêtes gens.


MONIPODIO.

Eh ! voilà mon rêve.


QUINOLA.

Déployons donc, pour une grande entreprise, nos talents jusqu’ici fourvoyés… Nous aurions bien du malheur si le diable s’en fâchait.


MONIPODIO.

Ça vaudra presque un voyage à Compostelle. J’ai la foi du contrebandier : je tope.


QUINOLA.

Tu ne dois pas avoir rompu avec l’atelier des faux monnayeurs, et nos ouvriers en serrurerie.


MONIPODIO.

Dame ! dans l’intérêt de l’État…


QUINOLA.

Mon maitre va faire construire sa machine, j’aurai les modèles de chaque pièce, nous en fabriquerons une seconde…


MONIPODIO.

Quinola ?


QUINOLA.

Eh bien ? (Paquita se montre au balcon.)


MONIPODIO.

Tu es le grand homme !


QUINOLA.

Je le sais bien. Invente, et tu mourras persécuté comme un criminel ; copie, et tu vivras heureux comme un sot ! Et d’ailleurs, si Fontanarès périssait, pourquoi ne sauverais-je pas son invention pour le bonheur de l’humanité ?


MONIPODIO.

D’autant plus que, selon un vieil auteur, nous sommes l’humanité… Il faut que je t’embrasse…


Scène II.

les mêmes, PAQUITA.


QUINOLA, à part.

Après une dupe honnête je ne sais rien de meilleur qu’un fripon qui s’abuse.


PAQUITA.

Deux amis qui s’embrassent, ce ne sont pas donc des espions…


QUINOLA.

Tu es déjà dans les chausses du vice-roi, dans la poche de la Brancador. Ça va bien ! Fais un miracle ! habille-nous d’abord ; puis, si nous ne trouvons pas à nous deux, en consultant un flacon de liqueur, quelque moyen de faire revoir à mon maître sa Marie Lothundiaz, je ne réponds de rien… Il ne me parle que d’elle depuis deux jours,et j’ai peur qu’il n’extravague tout à fait…


MONIPODIO.

L’infante est gardée comme un homme à pendre. Voici pourquoi. Lothundiaz a eu deux femmes : la première était pauvre et lui a donné un fils. La fortune est à la seconde, qui en mourant a laissé tout à sa fille, de manière à ce qu’elle n’en puisse être dépouillée. Le bonhomme est d’une avarice dont le but est l’avenir de son fils. Sarpi, le secrétaire du vice-roi, pour épouser la riche héritière, a promis à Lothundiaz de le faire anoblir, et s’intéresse énormément à ce fils…


QUINOLA.

Bon ! déjà un ennemi…


MONIPODIO.

Aussi faut-il beaucoup de prudence. Écoute, je vais te donner un mot pour Mathieu Magis, le plus fameux Lombard de la ville et à ma discrétion. Vous y trouverez tout, depuis des diamants jusqu’à des souliers. Quand vous reviendrez ici, vous y verrez notre infante.


Scène III.

PAQUITA, FAUSTINE.


PAQUITA.

Madame a raison, deux hommes sont en vedette sous son balcon, et ils s’en vont en voyant venir le jour.


FAUSTINE.

Ce vieux vice-roi finira par m’ennuyer ! il me suspecte encore chez moi pendant qu’il me parle et me voit.


Scène IV.

FAUSTINE, DON FRÉGOSE.


DON FRÉGOSE.

Madame, vous risquez de prendre un rhume : il fait ici trop frais.


FAUSTINE.

Venez ici, Monseigneur. Vous avez foi, dites-vous, en moi ; mais vous mettez Monipodio sous mes fenêtres. Cette excessive prudence n’est pas d’un jeune homme et doit irriter une honnête femme. Il y a deux sortes de jalousies : celle qui fait qu’on se défie de sa maîtresse, et celle qui fait qu’on se défie de soi-même ; tenez-vous-en à la seconde.


DON FRÉGOSE.

Ne couronnez pas, Madame, une si belle fête par une querelle que je ne mérite point.


FAUSTINE.

Monipodio, par qui vous voyez tout dans Barcelone, était-il sous mes fenêtres, oui ou non ? répondez sur votre honneur de gentilhomme.


DON FRÉGOSE.

Il peut se trouver aux environs, afin d’empêcher qu’on ne fasse un méchant parti dans les rues à nos joueurs.


FAUSTINE.

Stratagème de vieux général ! Je saurai la vérité. Si vous m’avez trompée, je ne vous revois de ma vie ! (Elle le laisse.)


Scène V.


DON FRÉGOSE, seul.

Ah ! pourquoi ne puis-je me passer d’entendre et de voir cette femme. Tout d’elle me plait, même sa colère, et j’aime à me faire gronder pour l’écouter.


Scène VI.

PAQUITA, MONIPODIO, en frère quêteur, DONA LOPEZ.


PAQUITA.

Madame me dit de savoir pour le compte de qui Monipodio se trouve là, mais… je ne vois plus personne.


PMONIPODIO.

L’aumône, ma chère enfant, est un revenu qu’on se fait dans le ciel.


PAQUITA.

Je n’ai rien.


MONIPODIO.

Eh bien ! promettez-moi quelque chose.


PAQUITA.

Ce frère est bien jovial.


MONIPODIO.

Elle ne me reconnait pas, je puis me risquer.

Il va frapper à la porte de Lothundiaz.

PAQUITA.

Ah ! si vous comptez sur les restes de notre propriétaire, vous seriez plus riche avec ma promesse. (À la Brancador, qui paraît sur la balcon.) Madame, les hommes sont partis.


Scène VII.

MONIPODIO, DONA LOPEZ.


DONA LOPEZ, à Monipodio.

Que voulez-vous ?


MONIPODIO.

Les frères de notre Ordre ont eu des nouvelles de votre cher Lopez…


DONA LOPEZ.

Il vivrait ?


MONIPODIO.

En conduisant la señorita Marie au couvent des Dominicains, faites le tour de la place, vous y verrez un homme échappé d’Alger qui vous parlera de Lopez.


DONA LOPEZ.

Bonté du ciel, pourrai-je le racheter ?


MONIPODIO.

Sachez d’abord à quoi vous en tenir sur son compte : s’il était… musulman ?


DONA LOPEZ.

Mon cher Lopez ! je vais faire dépêcher la señorita. (Elle rentre.)


Scène VIII.

MONIPODIO, QUINOLA, FONTANARÈS.


FONTANARÈS.

Enfin, Quinola, nous voilà sous ses fenêtres.


QUINOLA.

Eh bien ! où donc est Monipodille, se serait-il laissé berner par la duègne ? (il regarde le frère.) Seigneur pauvre ?


MONIPODIO.

Tout va bien.


QUINOLA.

Sangodémi, quelle perfection de gueuserie ? Titien te peindrait. (À Fontanarès.) Elle va venir. (À Monipodio.) Comment le trouves-tu ?


MONIPODIO.

Bien.


QUINOLA.

Il sera grand d’Espagne.


MONIPODIO.

Oh !… il est encore bien mieux…


QUINOLA.

Surtout, Monsieur, de la prudence, n’allez pas vous livrer à des hélas ! qui pourraient faire ouvrir les yeux à la duègne.


Scène IX.

les précédents, DONA LOPEZ, MARIE.


MONIPODIO, à la duègne, en lui montrant Quinola.

Voilà le chrétien qui sort de captivité.


QUINOLA, à la duègne.

Ah ! Madame, je vous reconnais au portrait que le seigneur Lopez me faisait de vos charmes… (Il l'emmène.)


Scène X.

MONIPODIO, MARIE, FONTANARÈS.


MARIE

Est-ce bien lui ?


FONTANARÈS.

Oui, Marie, et j’ai réussi, nous serons heureux.


MARIE

Ah ! si vous saviez combien j’ai prié pour votre succès !


FONTANARÈS.

J’ai des millions de choses à vous dire ; mais il en est une que je devrais vous dire un million de fois pour tout le temps de mon absence.


MARIE.

Si vous me parlez ainsi, je croirai que vous ne savez pas quel est mon attachement : il se nourrit bien moins de flatteries que de tout ce qui vous intéresse.


FONTANARÈS.

Ce qui m’intéresse, Marie, est d’apprendre, avant de m’engager dans une affaire capitale, si vous aurez le courage de résister à votre père, qui, dit-on, veut vous marier.


MARIE.

Ai-je donc changé ?


FONTANARÈS.

Aimer, pour nous autres hommes, c’est craindre ! vous êtes si riche, je suis si pauvre. On ne vous tourmentait point en me croyant perdu, mais nous allons avoir le monde entre nous. Vous êtes mon étoile ! brillante et loin de moi. Si je ne savais pas vous trouver à moi au bout de ma lutte, oh ! malgré le triomphe, je mourrais de douleur.


MARIE.

Vous ne me connaissez donc pas ? Seule, presque recluse en votre absence, le sentiment si pur qui m’unit à vous depuis l’enfance a grandi comme… ta destinée ! Quand ces yeux qui te revoient avec tant de bonheur seront à jamais fermés ; quand ce cœur qui ne bat que pour Dieu, pour mon père et pour toi, sera desséché, je crois qu’il restera toujours de moi sur terre une âme qui t’aimera encore ! Doutes-tu maintenant de ma constance ?


FONTANARÈS.

Après avoir entendu de telles paroles, quel martyre n’endurerait-on pas !


Scène XI.

les précédents, LOTHUNDIAZ.


LOTHUNDIAZ.

Cette duègne laisse ma porte ouverte…


MONIPODIO, à part.

Oh ! ces pauvres enfants sont perdus !… (À Lothundiaz.) L’aumône est un trésor qu’on s’amasse dans le ciel.


LOTHUNDIAZ.

Travaille, et tu t’amasseras des trésors ici-bas. (Il regarde.) Je ne vois point ma fille et sa duègne dans leur chemin.

(Jeu de scène entre Monipodio et Lothundiaz.)

MONIPODIO.

L’Espagnol est généreux.


LOTHUNDIAZ.

Eh ! laisse-moi, je suis Catalan et suis soupçonneux. (Il aperçoit sa fille et Fontanarès.) Que vois-je ?… ma fille avec un jeune seigneur. (Il court à eux) On a beau payer des duègnes pour avoir le cœur et les yeux d’une mère, elles vous voleront toujours. (À sa fille.) Comment, Marie, vous, héritière de dix mille sequins de rente, vous parlez à… Ai-je la berlue ?… c’est ce damné mécanicien qui n’a pas un maravedis.

(Monipodio fait des signes à Quinola.)

MARIE.

Alfonso Fontanarès, mon père, n’est plus sans fortune, il a vu le roi.


LOTHUNDIAZ.

Je plains le roi.


FONTANARÈS.

Seigneur Lothundiaz, je puis aspirer à la main de votre belle Marie.


LOTHUNDIAZ.

Ah !…


FONTANARÈS.

Accepterez-vous pour gendre le duc de Neptunado, grand d’Espagne et favori du roi ? (Lothundiaz cherche autour de lui le duc de Neptunado.)


MARIE.

Mais c’est lui, mon père.


LOTHUNDIAZ.

Toi que j’ai vu grand comme ça, dont le père vendait du drap, me prends-tu pour un nigaud ?


Scène XII.

les mêmes, QUINOLA, DONA LOPEZ.


QUINOLA.

Qui a dit nigaud ?


FONTANARÈS.

Pour cadeau de noces, je vous ferai anoblir, et ma femme et moi, nous vous laisserons constituer, sur sa fortune, un majorat pour votre fils…


MARIE.

Eh bien ! mon père ?


QUINOLA.

Eh bien ! Monsieur ?


LOTHUNDIAZ.

Oh ! c’est ce brigand de Lavradi.


QUINOLA.

Mon maître a fait reconnaître mon innocence par le roi.


LOTHUNDIAZ.

M’anoblir est alors chose bien moins difficile…


QUINOLA.

Ah! vous croyez qu’un bourgeois devient grand seigneur avec les patentes du roi ? Voyons. Figurez-vous que je suis marquis de Lavradi. Mon cher, prête-moi cent ducats ?


LOTHUNDIAZ.

Cent coups de bâton ! Cent ducats ?… le revenu d’une terre de deux mille écus d’or.


QUINOLA.

Là ! voyez-vous ?… Et ça veut être noble ! Autre chose. Comte Lothundiaz, avancez deux mille écus d’or à votre gendre, pour qu’il puisse accomplir ses promesses au roi d’Espagne.


LOTHUNDIAZ, à Fontanarès.

Et qu’as-tu donc promis ?


FONTANARÈS.

Le roi d’Espagne, instruit de mon amour pour votre fille, vient à Barcelone voir marcher un vaisseau sans rames ni voiles, par une machine de mon invention, et nous mariera lui-même.


LOTHUNDIAZ, à part.

Ils veulent me berner. (Haut.) Tu feras marcher les vaisseaux tout seuls, je le veux bien, j’irai voir ça. Ça m’amusera. Mais je ne veux pas pour gendre d’homme à grandes visées. Les filles élevées dans nos familles n’ont pas besoin de prodiges, mais d’un homme qui se résigne à s’occuper de son ménage, et non des affaires du soleil et de la lune. Être bon père de famille est le seul prodige que je veuille en ceci.


FONTANARÈS.

À l’âge de douze ans, votre fille, Seigneur, m’a souri comme Béatrix à Dante. Enfant, elle a vu d’abord un frère en moi ; puis, quand nous nous sommes sentis séparés par la fortune, elle m’a vu concevant l’entreprise hardie de combler cette distance à force de gloire. Je suis allé pour elle en Italie, étudier avec Galilée. Elle a, la première, applaudi à mon œuvre, elle l’a comprise ! elle a épousé ma pensée avant de m’épouser moi-même ; elle est ainsi devenue pour moi le monde entier : comprenez-vous maintenant combien je l’idolâtre ?


LOTHUNDIAZ.

Et c’est justement pour cela que je ne te la donne pas ! Dans dix ans, elle serait abandonnée pour quelque autre découverte à faire…


MARIE.

Quitte-t-on, mon père, un amour qui a fait faire de tels prodiges ?


LOTHUNDIAZ.

Oui, quand il n’en fait plus.


MARIE.

S’il devient duc, grand d’Espagne et riche ?…


LOTHUNDIAZ.

Si ! si ! si !… Me prends-tu pour un imbécile ? Les si sont les chevaux qui mènent à l’hôpital tous ces prétendus découvreurs de mondes.


FONTANARÈS.

Mais voici les lettres par lesquelles le roi me donne un vaisseau.


QUINOLA.

Ouvrez donc les yeux ! Mon maître est à la fois homme de génie et joli garçon ; le génie vous offusque et ne vaut rien en ménage, d’accord ; mais il reste le joli garçon que faut-il de plus à une fille pour être heureuse ?…


LOTHUNDIAZ.

Le bonheur n’est pas dans ces extrêmes. Joli garçon et homme de génie, voilà deux raisons pour dépenser les trésors du Mexique. Ma fille sera madame Sarpi.


Scène XIII.

les mêmes, SARPI sur le balcon.


SARPI, à part.

On a prononcé mon nom. Que vois-je ? l’héritière et son père, à cette heure, sur la place !


LOTHUNDIAZ.

Sarpi n’est pas allé chercher un vaisseau dans le port de Valladolid, il a fait avancer mon fils d’un grade.


FONTANARÈS.

Par l’avenir de ton fils, Lothundiaz, ne t’avise pas de disposer de ta fille sans son consentement ; elle m’aime, et je l’aime. Je serai dans peu (Sarpi paraît) l’un des hommes les plus considérables de l’Espagne, et en état de me venger…


MARIE.

Oh ! contre mon père ?


FONTANARÈS.

Eh bien ! dites-lui donc, Marie, tout ce que je fais pour vous mériter.


SARPI.

Un rival ?


QUINOLA, à Lothundiaz.

Monsieur, vous serez damné.


LOTHUNDIAZ.

D’où sais-tu cela?


QUINOLA.

Ce n’est pas assez : vous serez volé, je vous le jure.


LOTHUNDIAZ.

Pour n’être ni volé, ni damné, je garde ma fille à un homme qui n’aura pas de génie, c’est vrai, mais du bon sens…


FONTANARÈS.

Attendez, du moins.


SARPI.

Et pourquoi donc attendre ?


QUINOLA, à Monipodio.

Qui est-ce ?


MONIPODIO.

Sarpi.


QUINOLA.

Quel oiseau de proie !


MONIPODIO.

Et difficile à tuer, c’est le vrai gouverneur de Catalogne.


LOTHUNDIAZ.

Salut, monsieur le secrétaire ! (À Fontanarès.) Adieu, mon cher, votre arrivée est une raison pour moi de presser le mariage. (À Marie.) Allons, rentrez, ma fille. (À la duègne.) Et vous, sorcière, vous allez avoir votre compte.


SARPI, à Lothundiaz.

Cet hidalgo a donc des prétentions ?


FONTANARÈS, à Sarpi.

Des droits !

(Marie, la duègne, Lothundiaz sortent.)

Scène XIV.

MONIPODIO, SARPI, FONTANARÈS, QUINOLA.


SARPI.

Des droits ?… Ne savez-vous pas que le neveu de Fra-Paolo Sarpi, parent des Brancador, créé comte au royaume de Naples, secrétaire de la vice-royauté de Catalogne, prétend à la main de Marie Lothundiaz ? En se disant y avoir des droits, un homme fait une insulte à elle et à moi.


FONTANARÈS.

Savez-vous que, depuis cinq ans, moi, Alfonso Fontanarès, à qui le roi, notre maître, a promis le titre de duc de Neptunado, la grandesse et la Toison-d’Or, j’aime Marie Lothundiaz, et que vos prétentions à l’encontre de la foi qu’elle m’a jurée, seront, si vous n’y renoncez, une insulte et pour elle et pour moi ?


SARPI.

Je ne savais pas, Monseigneur, avoir un si grand personnage pour rival. Eh bien ! futur duc de Neptunado, futur grand, futur chevalier de la Toison-d’Or, nous aimons la même femme ; et si vous avez la promesse de Marie, j’ai celle du père ; vous attendez des honneurs, j’en ai.


FONTANARÈS.

Tenez, restons-en là. Ne prononcez pas un mot de plus, ne vous permettez pas un regard qui puisse m’offenser… vous seriez un lâche. Eussé-je cent querelles, je ne veux me battre avec personne qu’après avoir terminé mon entreprise, et répondu par le succès à l’attente de mon roi. Je me bats en ce moment seul contre tous. Quand j’en aurai fini avec mon siècle, vous me retrouverez… près du roi.


SARPI.

Oh ! nous ne nous quitterons pas.


Scène XV.

Les mêmes, FAUSTINE, DON FRÉGOSE, PAQUITA.


FAUSTINE, au balcon.

Que se passe-t-il donc, Monseigneur, entre ce jeune homme et votre secrétaire ? descendons.


QUINOLA, à Monipodio.

Ne trouves-tu pas que mon homme a surtout le talent d’attirer la foudre sur sa tête ?


MONIPODIO.

Il la porte si haut !


SARPI, à don Frégose.

Monseigneur, il arrive en Catalogne un homme comblé, dans l’avenir, des faveurs du roi, notre maître, et que Votre Excellence, selon mon humble avis, doit accueillir comme il le mérite.


DON FRÉGOSE, à Fontanarès.

De quelle maison êtes-vous ?


FONTANARÈS, à part.

Combien de sourires semblables n’ai-je pas déjà dévorés. (Haut.) Excellence, le roi ne me l’a pas demandé. Voici d’ailleurs sa lettre et celle de ses ministres…

(Il remet un paquet.)

FAUSTINE, à Paquita.

Cet homme a l’air d’un roi.


PAQUITA.

D’un roi qui fera des conquêtes.


FAUSTINE, reconnaissant Monipodio.

Monipodio ! sais-tu quel est cet homme ?


MONIPODIO.

Un homme qui va, dit-on, bouleverser le monde.


FAUSTINE.

Ah ! voilà donc ce fameux inventeur dont on m’a tant parlé.


MONIPODIO.

Et voici son valet.


DON FRÉGOSE.

Tenez, Sarpi, voici la lettre du ministre, je garde celle du roi. (À Fontanarès.) Eh bien ! mon garçon, la lettre du roi me semble positive. Vous entreprenez de réaliser l’impossible ! Quelque grand que vous vous fassiez, peut-être devriez-vous, dans cette affaire, prendre les conseils de don Ramon, un savant de Catalogne, qui, dans cette partie, a écrit des traités fort estimés…


FONTANARÈS.

En ceci, Excellence, les plus belles dissertations du monde ne valent pas l’œuvre.


DON FRÉGOSE.

Quelle présomption (À Sarpi.) Sarpi, vous mettrez à la disposition du cavalier que voici le navire qu’il choisira dans le port


SARPI, au vice-roi.

Êtes-vous bien sûr que le roi le veuille ?


DON FRÉGOSE.

Nous verrons. En Espagne, il faut dire un Pater entre chaque pas qu’on fait.


SARPI

On nous a d’ailleurs écrit de Valladolid.


FAUSTINE, au vice-roi.

De quoi s’agit-il ?


DON FRÉGOSE.

Oh ! d’une chimère.


FAUSTINE.

Eh ! mais, vous ne savez donc pas que je les aime ?


DON FRÉGOSE.

D’une chimère de savant que le roi a prise au sérieux, à cause du désastre de l’Armada. Si ce cavalier réussit, nous aurons la cour à Barcelone.


FAUSTINE.

Mais nous lui devrons beaucoup.


DON FRÉGOSE, à Faustine.

Vous ne me parlez pas si gracieusement, à moi ! (Haut.) Il s’est engagé sur sa tête à faire aller comme le vent, contre le vent, un vaisseau sans rames ni voiles…


FAUSTINE.

Sur sa tête ? Oh ! mais, c’est un enfant !


SARPI.

Et le seigneur Alfonso Fontanarès compte sur ce prodige pour épouser Marie Lothundiaz.


FAUSTINE.

Ah ! il aime…


QUINOLA, tout bas, à Faustine.

Non, Madame, il idolâtre.


FAUSTINE.

La fille de Lothundiaz !


DON FRÉGOSE.

Vous vous intéressez à lui bien subitement.


FAUSTINE.

Quand ce ne serait que pour voir la cour ici, je souhaite que ce cavalier réussisse.


DON FRÉGOSE.

Madame, ne voulez-vous pas venir prendre une collation à la villa d’Avaloros ? Une tartane vous attend au port.


FAUSTINE.

Non, Monseigneur, cette fête m’a fatiguée, et notre promenade en tartane serait de trop. Je n’ai pas comme vous l’obligation de me montrer infatigable ; la jeunesse aime le sommeil, trouvez bon que j’aille me reposer.


DON FRÉGOSE.

Vous ne me dites rien sans y mettre de la raillerie.


FAUSTINE.

Tremblez que je ne vous traite sérieusement !

(Faustine, le gouverneur et Paquita sortent.)

Scène XVI.

AVALOROS, QUINOLA, MONIPODIO, FONTANARÈS, SARPI.


SARPI, à Avaloros.

Il n y a plus de promenade en mer.


AVALOROS.

Peu m’importe, j’ai gagné cent écus d’or. Sarpi et Avaloros se parlent.)


FONTANARÈS, à Monipodio.

Quel est ce personnage ?


MONIPODIO.

Avaloros, le plus riche banquier de la Catalogne ; il a confisqué la Méditerranée à son profit


QUINOLA.

Je me sens plein de tendresse pour lui.


MONIPODIO.

C’est notre maitre à tous !


AVALOROS, à Fontanarès.

Jeune homme, je suis banquier ; et si votre affaire est bonne, après la protection de Dieu et celle du roi, rien ne vaut celle d’un millionnaire.


SARPI, au banquier.

Ne vous engagez à rien… à nous deux, nous saurons bien nous en rendre maîtres.


AVALOROS, à Fontanarès.

Eh bien ! mon cher, vous viendrez me voir.

(Monipodio lui prend sa bourse.)

Scène XVII.

MONIPODIO, FONTANARÈS, QUINOLA.


QUINOLA.

Vous vous faites dès l’abord de belles affaires ?


MONIPODIO.

Don Frégose est jaloux de vous.


QUINOLA.

Sarpi va vous faire échouer !


MONIPODIO.

Vous vous posez en géant devant des nains qui ont le pouvoir ! Attendez donc le succès pour être fier ! On se fait tout petit, on s’insinue, on se glisse.


QUINOLA.

La gloire ?… mais, Monsieur, il faut la voler.


FONTANARÈS.

Vous voulez que je m’abaisse ?


MONIPODIO.

Tiens ! pour parvenir.


FONTANARÈS.

Bon pour un Sarpi ! Je dois tout emporter de haute lutte. Mais que voyez-vous entre le succès et moi ? Ne vais-je pas dans le port choisir une magnifique galère ?


QUINOLA.

Ah ! je suis superstitieux en cet endroit. Monsieur, ne prenez pas de galère !


FONTANARÈS.

Je ne vois aucun obstacle.


QUINOLA.

Vous n’en avez jamais vu ! Vous avez bien autre chose à découvrir. Eh ! Monsieur, nous sommes sans argent, sans une auberge où nous ayons crédit, et si je n’avais rencontré ce vieil ami qui m’aime, car un a des amis qui vous détestent, nous serions sans habits…


FONTANARÈS.

Mais elle m’aime ! (Marie agite son mouchoir à la fenêtre.) Tiens, vois, mon étoile brille.


QUINOLA.

Eh Monsieur, c’est un mouchoir ! Êtes-vous assez dans votre bon sens pour écouler un conseil ?… Au lieu de cette espèce de madone, il vous faudrait une marquise de Mondéjar ! une de ces femmes à corsage frêle, mais doublé d’acier, capables par amour de toutes les ruses que nous inspire la détresse, à nous… Or, la Brancador…


FONTANARÈS.

Si tu veux me voir laisser tout là, tu n’as qu’à me parler ainsi ! Sache-le bien : l’amour est toute ma force, il est le rayon céleste qui m’éclaire.


QUINOLA.

Là, là, calmez-vous.


MONIPODIO.

Cet homme m’inquiète ! il me paraît mieux posséder la mécanique de l’amour que l’amour de la mécanique.


Scène XVIII.

Les mêmes, PAQUITA.


PAQUITA, à Fontanarès.

Ma maîtresse vous fait dire, Seigneur, que vous preniez garde à vous. Vous tous êtes attiré des haines implacables.


MONIPODIO.

Ceci me regarde. Allez sans crainte par les rues de Barcelone ; quand on voudra vous tuer, je le saurai le premier.


FONTANARÈS.

Déjà ?


PAQUITA.

Vous ne me dites rien pour elle.


QUINOLA.

Ma mie, on ne pense pas à deux machines à la fois !… Dis à ta céleste maîtresse que mon maître lui baise les pieds. Je suis garçon, mon ange, et veux faire une heureuse fin. (Il l'embrasse.)


PAQUITA, lui donne un soufflet.

Fat !


QUINOLA.

Charmante ! (Elle sort.)


Scène XIX.

Les mêmes, moins PAQUITA.


MONIPODIO.

Venez au Soleil-d’Or, je connais l’hôte, vous aurez crédit.


QUINOLA.

La bataille commence encore plus promptement que je ne le croyais.


FONTANARÈS.

Où trouver de l’argent ?


QUINOLA.

On ne nous en prêtera pas, mais nous en achèterons. Eh ! que vous faut-il ?


FONTANARÈS.

Deux mille écus d’or.


QUINOLA.

J’ai beau évaluer le trésor auquel je songe, il ne saurait être si dodu.


MONIPODIO.

Ohé ! je trouve une bourse.


QUINOLA.

Tiens, tu n’as rien oublié. Eh ! Monsieur, vous voulez du fer, du cuivre, de l’acier, du bois… toutes ces choses-là sont chez les marchands. Oh ! une idée ! Je vais fonder la maison Quinola et compagnie, si elle ne fait pas de bonnes affaires, vous ferez toujours la vôtre.


FONTANARÈS.

Ah ! sans vous, que serais je devenu ?


MONIPODIO.

La proie d’Avaloros.


FONTANARÈS.

À l’ouvrage donc ! l’inventeur va sauver l’amoureux. (Ils sortent.)

Fin du premier acte.

ACTE DEUXIÈME

Un salon du palais de madame Brencador.


Scène première.

AVALOROS, SARPI, PAQUITA.


AVALOROS.

Notre souveraine serait-elle donc vraiment malade ?


PAQUITA.

Elle est en mélancolie.


AVALOROS.

La pensée est-elle donc une maladie ?


PAQUITA.

Oui, mais vous êtes sûr de toujours bien vous porter.


SARPI.

Va dire à ma chère cousine que le seigneur Avaloros et moi nous attendons son bon plaisir.


AVALOROS.

Tiens, voici deux écus pour dire que je pense…


PAQUITA.

Je dirai que vous dépensez. Je vais décider Madame à s’habiller. (Elle sort.)


Scène II.

AVALOROS, SARPI.


SARPI.

Pauvre vice-roi ! il est le jeune homme, et je suis le vieillard.


AVALOROS.

Pendant que votre petite cousine en fait un sot, vous déployez l’activité d’un politique, vous préparez au roi la conquête de la Navarre française. Si j’avais une fille, je vous la donnerais. Le bonhomme Lothundiaz n’est pas un sot.


SARPI.

Ah ! fonder une grande maison, inscrire un nom dans l’histoire de son pays : être le cardinal Granvelle ou le duc d’Albe.


AVALOROS.

Oui ! c’est bien beau. Je pense a me donner un nom. L’empereur a créé les Fugger princes de Babenhausen, ce titre leur coûte un million d’écus d’or. Moi, je veux être un grand homme, à bon marché.


SARPI.

Vous ! comment ?


AVALOROS.

Ce Fontanarès tient dans sa main l’avenir du commerce.


SARPI.

Vous, qui ne vous attachez qu’au positif, vous y croyez donc ?


AVALOROS.

Depuis la poudre, l’imprimerie et la découverte du nouveau monde, je suis crédule. On me dirait qu’un homme a trouvé le moyen d’avoir en dix minutes ici des nouvelles de Paris, ou que l’eau contient du feu, ou qu’il y a encore des Indes à découvrir, ou qu’on peut se promener dans les airs, je ne dirais pas non, et je donnerais…


SARPI.

Votre argent ?


AVALOROS.

Non, mon attention à l’affaire.


SARPI.

Si le vaisseau marche, vous voulez être à Fontanarès ce qu’Améric est à Christophe Colomb.


AVALOROS.

N’ai-je pas là dans ma poche de quoi payer dix hommes de génie ?


SARPI.

Comment vous y prendrez-vous ?


AVALOROS.

L’argent, voilà le grand secret. Avec de l’argent à perdre, on gagne du temps ; avec le temps tout est possible ; on rend à volonté mauvaise une bonne affaire ; et, pendant que les autres en désespèrent, on s’en empare. L’argent, c’est la vie ; l’argent c’est la satisfaction des besoins et des désirs : dans un homme de génie, il y a toujours un enfant plein de fantaisies, on use l’homme et l’on se trouve tôt ou tard avec l’enfant : l’enfant sera mon débiteur, et l’homme de génie ira en prison.


SARPI.

Et où en êtes-vous ?


AVALOROS.

Il s’est défié de mes offres, non pas lui ; mais son valet, et je vais traiter avec le valet.


SARPI.

Je vous tiens : j’ai l’ordre d’envoyer tous les vaisseaux de Barcelone sur les côtes de France ; et, par une précaution des ennemis que Fontanarès s’est fait à Valladolid, cet ordre est absolu et postérieur à la lettre du roi.


AVALOROS.

Que voulez-vous dans l’affaire ?


SARPI.

Les fonctions de grand maître des constructions navales ?…


AVALOROS.

Mais que reste-t-il donc alors ?


SARPI.

La gloire.


AVALOROS.

Finaud !


SARPI.

Gourmand !


AVALOROS.

Chassons ensemble, nous nous querellerons au partage. Votre main ? (À part.) Je suis le plus fort, je tiens le vice-roi par la Brancador.


SARPI, à part.

Nous l’avons assez engraissé, tuons-le ; j’ai de quoi le perdre.


AVALOROS.

Il faudrait avoir ce Quinola dans nos intérêts, et je l’ai mandé pour tenir conseil avec la Brancador.


Scène III.

Les mêmes, QUINOLA.


QUINOLA.

Me voici comme… entre deux larrons ; mais ceux-ci sont saupoudrés de vertus et caparaçonnés de belles manières. On nous pend, nous autres !


SARPI.

Coquin ! tu devrais, en attendant que ton maître les fasse aller par d’autres procédés, conduire toi-même les galères.


QUINOLA.

Le roi, juste appréciateur des mérites, a compris qu’il y perdrait trop.


SARPI.

Tu seras surveillé.


QUINOLA.

Je le crois bien, je me surveille moi-même.


AVALOROS.

Vous l’intimidez, c’est un honnête garçon. Voyons ? tu t’es fait une idée de la fortune.


QUINOLA.

Jamais, je l’ai vue à de trop grandes distances.


AVALOROS.

Et quelque chose comme deux mille écus d’or…


QUINOLA.

Quoi ? plaît-il ? J’ai des éblouissements. Cela existe donc, deux mille écus d’or ? Être propriétaire, avoir sa maison, sa servante, son cheval, sa femme, ses revenus, être protégé parla Sainte-Hermandad, au lieu de l’avoir à ses trousses ; que faut-il faire ?


AVALOROS.

M’aider à réaliser un contrat à l’avantage réciproque de ton maître et de moi.


QUINOLA.

J’entends ! le boucler. Tout beau, ma conscience ! Taisez-vous, ma belle, on vous oubliera pour quelques jours, et nous ferons bon ménage pour le reste de ma vie.


AVALOROS, à Sarpi.

Nous le tenons.


SARPI., à Avaloros.

Il se moque de nous ! il serait bien autrement sérieux.


QUINOLA.

Je n’aurai sans doute les deux mille écus d’or qu’après la signature du traité ?


SARPI., vivement.

Tu peux les avoir auparavant.


QUINOLA.

Bah ! (Il tend la main.) donnez !


AVALOROS.

En me signant des lettres de change… échues.


QUINOLA.

Le Grand Turc ne présente pas le lacet avec plus de délicatesse.


SARPI.

Ton maître a-t-il son vaisseau ?


QUINOLA.

Valladolid est loin, c’est vrai, monsieur le secrétaire ; mais nous y tenons une plume qui peut signer votre disgrâce.


SARPI.

Je t’écraserai.


QUINOLA.

Je me ferai si mince que vous ne pourrez pas.


AVALOROS.

Eh ! maraud, que veux-tu donc ?


QUINOLA.

Ah ! voila parler d’or.


Scène IV.

Les précédents, FAUSTINE et PAQUITA.


PAQUITA.

Messieurs, voici Madame.


Scène IV.

Les précédents, moins PAQUITA.


QUINOLA, va au-devant de la Brancador.

Madame, mon maître parle de se tuer s’il n’a son vaisseau que le comte Sarpi lui refuse depuis un mois ; le seigneur Avaloros lui demande la vie en lui offrant sa bourse, comprenez-vous ?… (À part.) Une femme nous a sauvés à Valladolid, les femmes nous sauveront à Barcelone. (Haut et à la Brancador.) Il est bien triste !


AVALOROS.

Le misérable a de l’audace.


QUINOLA.

Et sans argent, voilà de quoi vous étonner.


SARPI, à Quinola.

Entre à mon service.


QUINOLA.

Je fais plus de façons pour prendre un maître.


FAUSTINE, à part.

Il est triste ! (Haut.) Eh quoi ! vous Sarpi, vous Avaloros, pour qui j’ai tant fait, un pauvre homme de génie arrive, et au lieu de le protéger, vous le persécutez… (Mouvement chez Avaloros et Sarpi.) Fi !… fi !… vous dis-je. (À Quinola.) Tu vas bien m’ expliquer leurs trames contre ton maître.


SARPI, à Faustine.

Ma chère cousine, il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour deviner quelle est la maladie qui vous tient depuis l’arrivée de ce Fontanarès.


AVALOROS, à Faustine.

Vous me devez, Madame, deux mille écus d’or, et vous aurez encore à puiser dans ma caisse.


FAUSTINE.

Moi ! Que vous ai-je demandé ?


AVALOROS.

Rien, mais vous acceptez tout ce que j’ai le bonheur de vous offrir.


FAUSTINE.

Votre privilége pour le commerce des blés est un monstrueux abus.


AVALOROS.

Je vous dois, Madame, deux mille écus d’or.


FAUSTINE.

Allez m’écrire une quittance de ces deux mille écus d’or que je vous dois, et un bon de pareille somme, que je ne vous devrai pas. (À Sarpi.) Après vous avoir mis dans la position où vous êtes, vous ne seriez pas un politique bien fin, si vous ne gardiez mon secret.


SARPI.

Je tous ai trop d’obligations pour être ingrat.


FAUSTINE, à part.

Il pense tout le contraire, il va m’envoyer le vice-roi furieux.

(Sort Sarpi.)

Scène VI.

Les mêmes, moins SARPI.


AVALOROS.

Voici, Madame.


FAUSTINE.

C’est très-bien.


AVALOROS.

Serons-nous encore ennemis ?


FAUSTINE.

Votre privilège pour les blés est parfaitement légal.


AVALOROS.

Ah ! Madame.


QUINOLA, à part.

Voilà ce qui s’appelle faire des affaires.


AVALOROS.

Vous êtes, Madame, une noble personne, et je suis…


QUINOLA, à part.

Un vrai loup-cervier.


FAUSTINE, en tendant le bon à Quinola.

Tiens, Quinola, voici pour les frais de la machine de ton maître.


AVALOROS, à Faustine.

Ne lui donnez pas, Madame, il peut le garder pour lui Et d’ailleurs, soyez prudente, attendez…


QUINOLA, à part.

Je passe de la Torride au Groënland : quel jeu que la vie !


FAUSTINE.

Vous avez raison. (À part.) Il vaut mieux que je sois l’arbitre du sort de Fontanarès. (À Avaloros.) Si vous tenez à vos priviléges, pas un mot.


AVALOROS.

Rien de discret comme les capitaux. (À part.) Elles sont désintéressées jusqu’au jour où elles ont une passion. Nous allons essayer de la renverser, elle devient trop coûteuse.


Scène VII.

FAUSTINE, QUINOLA.


FAUSTINE.

Tu dis donc qu’il est triste ?


QUINOLA.

Tout est contre lui.

(Il se fait un jeu de scène entre Faustine et Quinola à propos du bon de deux mille écus qu’elle tient à la main.)

FAUSTINE.

Mais il sait lutter ?


QUINOLA.

Voici deux ans que nous nageons dans les difficultés et nous nous sommes vus quelquefois à fond : le gravier est bien dur.


FAUSTINE.

Oui, mais quelle force, quel génie !


QUINOLA.

Voilà, Madame, les effets de l’amour.


FAUSTINE.

Et qui maintenant aime-t-il ?


QUINOLA.

Toujours Marie Lothundiaz !


FAUSTINE.

Une poupée !


QUINOLA.

Une vraie poupée !


FAUSTINE.

Les hommes de talents sont tous ainsi…


QUINOLA.

De vrais colosses à pied d’argile !


FAUSTINE.

… Ils revêtent de leurs illusions une créature et ils s’attrappent : ils aiment leur propre création, les égoïstes !


QUINOLA, à part.

Absolument comme les femmes ! (Haut.) Tenez, Madame, je voudrais, par un moyen honnête, que cette poupée fût au fond… non… mais d’un couvent.


FAUSTINE.

Tu me parais être un brave garçon.


QUINOLA.

J’aime mon maître.


FAUSTINE.

Crois-tu qu’il m’ait remarquée ?


QUINOLA.

Pas encore.


FAUSTINE.

Parle-lui de moi.


QUINOLA.

Mais alors il parle de me rompre un bâton sur le dos. Voyez-vous, Madame, cette fille…


FAUSTINE.

Cette fille doit être à jamais perdue pour lui.


QUINOLA.

Mais s’il en mourait, Madame ?


FAUSTINE.

Il l’aime donc bien !


QUINOLA.

Ah ! ce n’est pas ma faute ! De Valladolid ici, je lui ai mille fois soutenu cette thèse, qu’un homme comme lui devait adorer les femmes, mais en aimer une seule ! jamais…


FAUSTINE.

Tu es un bien mauvais drôle ! Va dire à Lothundiaz de venir me parler et de m’amener lui-même ici sa fille : (À part.) Elle ira au couvent.


QUINOLA.

Voila l’ennemi, elle nous aime trop pour ne pas nous faire beaucoup de mal.

(Quinola sort en rencontrant don Frégose.)

Scène VIII.

FAUSTINE, FRÉGOSE.


FRÉGOSE.

En attendant le maître, vous tâchiez de corrompre le valet.


FAUSTINE.

Une femme doit-elle perdre l’habitude de séduire ?


FRÉGOSE.

Madame, vous avez des façons peu généreuses : j’ai cru qu’une patricienne de Venise ménagerait les susceptibilités d’un vieux soldat.


FAUSTINE.

Eh ! Monseigneur, vous tirez plus de parti de vos cheveux blancs qu’un jeune homme ne le ferait de la plus belle chevelure, et vous y trouvez plus de raisons que de… (Elle rit.) Quittez donc cet air fâché.


FRÉGOSE.

Puis-je être autrement en vous voyant vous compromettre, vous que je veux pour femme ? N’est-ce donc rien qu’un des plus beaux noms de l’Italie à porter ?


FAUSTINE.

Le trouvez-vous donc trop beau pour une Brancador?


FRÉGOSE.

Vous aimez mieux descendre jusqu’à un Fontanarès.


FAUSTINE.

Mais s’il peut s’élever jusqu’à moi ? quelle preuve d’amour ! D’ailleurs, vous le savez par vous-même, l’amour ne raisonne point.


FRÉGOSE.

Ah ! vous me l’avouez.


FAUSTINE.

Vous êtes trop mon ami pour ne pas savoir le premier mon secret.


FRÉGOSE.

Madame !… oui, l’amour est insensé ! je vous ai livré plus que moi-même !… Hélas ! je voudrais avoir le monde pour vous l’offrir. Vous ne savez donc pas que votre galerie de tableaux m’a coûté presque toute ma fortune ?…


FAUSTINE.

Paquita !


FRÉGOSE.

Et que je vous donnerais jusqu’à mon honneur.


Scène IX.

Les mêmes, PAQUITA.


FAUSTINE, à Paquita.

Dis à mon majordome de faire porter les tableaux de ma galerie chez don Frégose.


FRÉGOSE.

Paquita, ne répétez pas cet ordre.


FAUSTINE.

L’autre jour, m’a-t-on dit, la reine Catherine de Médicis fit demander à madame Diane de Poitiers les bijoux qu’elle tenait de Henri II : Diane les lui a renvoyés fondus en un lingot. Paquita, va chercher le bijoutier.


FRÉGOSE.

N’en faites rien et sortez.

(sort Paquita.)

Scène X.

Les mêmes, moins PAQUITA.


FAUSTINE.

Je ne suis point encore la marquise de Frégose, comment osez-vous donner des ordres chez moi ?


FRÉGOSE.

C’est à moi d’en recevoir, je le sais. Ma fortune vaut-elle une de vos paroles ? pardonnez à un mouvement de désespoir.


FAUSTINE.

On doit être gentilhomme jusque dans son désespoir ; et le vôtre fait de Faustine une courtisane. Ah ! vous voulez être adoré ?… Mais la dernière Vénitienne vous dirait que cela coûte très-cher.


FRÉGOSE.

J’ai mérité cette terrible colère.


FAUSTINE.

Vous dites aimer ? Aimer ! c’est se dévouer sans attendre la moindre récompense ; aimer ! c’est vivre sous un autre soleil auquel on tremble d’atteindre. N’habillez pas votre égoïsme des splendeurs du véritable amour. Une femme mariée, Laure de Noves a dit à Pétrarque : Tu seras à moi sans espoir, reste dans la vie sans amour. Mais l’Italie a couronné l’amant sublime en couronnant le poëte, et les siècles à venir admireront toujours Laure et Pétrarque !


FRÉGOSE.

Je n’aimais déjà pas beaucoup les poëtes, mais celui-là, je l’exècre ! Toutes les femmes jusqu’à la fin du monde le jetteront à la tête des amants qu’elles voudront garder sans les prendre.


FAUSTINE.

On vous dit général, vous n’êtes qu’un soldat.


FRÉGOSE.

Eh bien en quoi puis-je imiter ce maudit Pétrarque ?


FAUSTINE.

Si vous dites m’aimer, vous éviterez à un homme de génie, (mouvement de surprise chez don Frégose) oh ! il en a, le martyre que veulent lui faire subir des Myrmidons. Soyez grand, servez-le ! Vous souffrirez, je le sais, mais servez-le : je pourrai croire alors que vous m’aimez, et vous serez plus illustre par ce trait de générosité que par votre prise de Mantoue.


FRÉGOSE.

Devant vous, ici, tout m’est possible ; mais vous ne savez donc pas dans quelles fureurs je tomberai tout en vous obéissant ?


FAUSTINE.

Ah ! vous vous plaindriez de m’obéir ?


FRÉGOSE.

Vous le protégez, vous l’admirez, soit ; mais vous ne l’aimez pas ?


FAUSTINE.

On lui refuse le vaisseau donné par le roi, vous lui en ferez la remise, irrévocable, à l’instant.


FRÉGOSE.

Et je l’enverrai vous remercier.


FAUSTINE.

Eh bien ! vous voilà comme je vous aime.


Scène XI.


FAUSTINE, seule.

Et il y a pourtant des femmes qui souhaitent d’être hommes !


Scène XII.

FAUSTINE, PAQUITA, LOTHUNDIAZ, MARIE.


PAQUITA.

Madame, voici Lothundiaz et sa fille. (sort Paquita.)


Scène XIII.

Les mêmes moins PAQUITA.


LOTHUNDIAZ.

Ah ! Madame, vous avez fait de mon palais un royaume !…


FAUSTINE, à Marie.

Mon enfant, mettez-vous là près de moi. (À Lothundiaz.) Vous pouvez vous asseoir.


LOTHUNDIAZ.

Vous êtes bien bonne, Madame ; mais permettez-moi d’aller voir cette fameuse galerie dont on parle dans toute la Catalogne. (Il sort.)


Scène XIV.

FAUSTINE, MARIE.


FAUSTINE.

Mon enfant, je vous aime et sais en quelle situation vous vous trouvez. Votre père veut vous marier à mon cousin Sarpi, tandis que vous aimez Fontanarès.


MARIE.

Depuis cinq ans, Madame.


FAUSTINE.

À seize ans on ignore ce que c’est que d’aimer.


MARIE.

Qu’est-ce que cela fait, si j’aime ?


FAUSTINE.

Aimer, mon ange, pour nous, c’est se dévouer.


MARIE.

Je me dévouerai, Madame.


FAUSTINE.

Voyons ? renonceriez-vous à lui, pour lui, dans son intérêt ?


MARIE.

Ce serait mourir, mais ma vie est à lui.


FAUSTINE, à part et en se levant.

Quelle force dans la faiblesse de l’innocence ! (Haut.) Vous n’avez jamais quitté la maison paternelle, vous ne connaissez rien du monde ni de ses nécessités, qui sont terribles ! Souvent un homme périt pour avoir rencontré soit une femme qui l’aime trop, soit une femme qui ne l’aime pas : Fontanarès peut se trouver dans cette situation. Il a des ennemis puissants ; sa gloire, qui est toute sa vie, est entre leurs mains : vous pouvez les désarmer.


MARIE.

Que faut-il faire ?


FAUSTINE.

En épousant Sarpi, vous assureriez le triomphe de votre cher Fontanarès ; mais une femme ne saurait conseiller un pareil sacrifice ; il doit venir, il viendra de vous. Agissez d’abord avec ruse. Pendant quelque temps, quittez Barcelone. Retirez-vous dans un couvent.


MARIE.

Ne plus le voir ? Si vous saviez, il passe tous les jours à une certaine heure sous mes fenêtres, cette heure est toute ma journée.


FAUSTINE, à part.

Quel coup de poignard elle me donne ! Oh ! elle sera comtesse Sarpi !


Scène XV.

Les mêmes, FONTANARÈS.


FONTANARÈS, à Faustine.

Madame. (Illui baise la main.)


MARIE, à part.

Quelle douleur !


FONTANARÈS.

Vivrai-je jamais assez pour vous témoigner ma reconnaissance ! Si je suis quelque chose, si je me fais un nom, si j’ai le bonheur, ce sera par vous.


FAUSTINE.

Ce n’est rien encore ! Je veux vous aplanir le chemin. J’éprouve tant de compassion pour les malheurs que rencontrent les hommes de talent, que vous pouvez entièrement compter sur moi. Oui, j’irais, je crois, jusqu’à vous servir de marche-pied pour vous faire atteindre à votre couronne.


MARIE, tire Fontanarès par son manteau.

Mais je suis là, moi ! (Il se retourne.) et vous ne m’avez pas vue.


FONTANARÈS.

Marie ! Je ne lui ai pas parlé depuis dix jours. (À Faustine.) Oh ! Madame, mais vous êtes donc un ange ?


MARIE, à Fontanarès.

Dites donc un démon. (Haut.) Madame me conseillait d’entrer dans un couvent.


FONTANARÈS.

Elle !


MARIE.

Oui.


FAUSTINE.

Mais, enfants que vous êtes, il le faut.


FONTANARÈS.

Je marche donc de piéges en piéges, et la faveur cache des abîmes ! (À Marie.) Qui donc vous a conduite ici ?


MARIE.

Mon père !


FONTANARÈS.

Lui ! est-il donc aveugle ? Vous, Marie, dans cette maison.


FAUSTINE.

Monsieur !


FONTANARÈS.

Ah ! au couvent, pour se rendre maître de son esprit, pour torturer son âme !


Scène XVI.

Les mêmes, LOTHUNDIAZ.


FONTANARÈS.

Et vous amenez cet ange de pureté chez une femme pour qui don Frégose dissipe sa fortune, et qui accepte de lui des dons insensés, sans l’épouser…


FAUSTINE.

Monsieur !


FONTANARÈS.

Vous êtes venue ici, Madame, veuve du cadet de la maison Brancador, à qui vous aviez sacrifié le peu que vous a donné votre père, je le sais ; mais ici vous avez bien changé…


FAUSTINE.

De quel droit jugez-vous de mes actions ?


LOTHUNDIAZ.

Eh ! tais-toi donc : Madame est une noble dame qui a doublé la valeur de mon palais.


FONTANARÈS.

Elle ! mais c’est une…


FAUSTINE.

Taisez-vous.


LOTHUNDIAZ.

Ma fille, voilà votre homme de génie, extrême en toutes choses et plus près de la folie que du bon sens. Monsieur le mécanicien, Madame est la parente et la protectrice de Sarpi.


FONTANARÈS.

Mais emmenez donc votre fille de chez la marquise de Mondéjar, de la Catalogne.


Scène XVII.

FAUSTINE, FONTANARÈS.


FONTANARÈS.

Ah ! votre générosité, Madame, était donc une combinaison pour servir les intérêts de Sarpi ? Nous sommes quittes alors! adieu…


Scène XVIII.

FAUSTINE, PAQUITA.



FAUSTINE.

Comme il était beau dans sa colère, Paquita !



PAQUITA.

Ah ! Madame, qu’allez-vous devenir si vous l’aimez ainsi ?


FAUSTINE.

Mon enfant, je m’aperçois que je n’ai jamais aimé, et je viens, là, dans un instant, d’être métamorphosée comme par un coup de foudre. J’ai, dans un moment, aimé pour tout le temps perdu ? Peut-être ai-je mis le pied dans un abîme. Envoie un de mes valets chez Mathieu Magis le Lombard.


Scène XIX.


FAUSTINE, seule.

Je l’aime déjà trop pour confier ma vengeance au stylet de Monipodio, car il m’a trop méprisée pour que je ne lui fasse pas regarder comme le plus grand honneur de m’avoir pour sa femme ! Je veux le voir soumis à mes pieds, ou nous nous briserons dans la lutte.


Scène XX.

FAUSTINE, FRÉGOSE.


FRÉGOSE.

Eh bien ! je croyais trouver ici Fontanarès heureux d’avoir par vous son navire ?


FAUSTINE.

Vous le lui avez donc donné ? Vous ne le haïssez donc pas ? J’ai cru, moi, que vous trouveriez le sacrifice au-dessus de vos forces. J’ai voulu savoir si vous aviez plus d’amour que d’obéissance.


FRÉGOSE.

Ah ! Madame…


FAUSTINE.

Pouvez-vous le lui reprendre ?


FRÉGOSE.

Que je vous obéisse ou ne vous obéisse pas, je ne sais rien faire à votre gré. Mon Dieu! lui reprendre le navire! mais il y a mis un monde d’ouvriers, et ils en sont déjà les maîtres.


FAUSTINE.

Vous ne savez donc pas que je le hais, et que je veux ?…


FRÉGOSE.

Sa mort !


FAUSTINE.

Non, son ignominie.


FRÉGOSE.

Ah ! je vais donc pouvoir me venger de tout un mois d’angoisses.


FAUSTINE.

Gardez-vous bien de toucher à ma proie, laissez-la-moi. Et d’abord, don Frégose, reprenez les tableaux de ma galerie. (Mouvement d’étonnement chez don Frégose.) Je le veux.


FRÉGOSE.

Vous refusez donc d’être marquise de…


FAUSTINE.

Je les brûle en pleine place publique, ou les fais vendre pour en donner le prix aux pauvres.


FRÉGOSE.

Enfin quelle est votre raison ?


FAUSTINE.

J’ai soif d’honneur, et vous avez compromis le mien.


FRÉGOSE.

Mais alors acceptez ma main.


FAUSTINE.

Eh ! laissez-moi donc.


FRÉGOSE.

Plus on vous donne de pouvoir, plus vous en abusez.


Scène XXI.


FAUSTINE, seule.

Maîtresse d’un vice-roi ! Oh ! je vais ourdir, avec Avaloros et Sarpi, une trame de Venise.


Scène XXII.

FAUSTINE, MATHIEU MAGIS.


MATHIEU MAGIS.

Madame a besoin de mes petits services ?


FAUSTINE.

Qui donc êtes-vous ?


MATHIEU MAGIS.

Mathieu Magis, pauvre Lombard de Milan, pour vous servir.


FAUSTINE.

Vous prêtez ?


MATHIEU MAGIS.

Sur de bons gages, des diamants, de l’or, un bien petit commerce. Les pertes nous cousent, Madame. L’argent dort souvent. Ah ! c’est un dur travail que de cultiver les maravédis. Une seule mauvaise affaire emporte le profit de dix bonnes, car nous hasardons mille écus dans les mains d’un prodigue pour en gagner trois cents, et voilà ce qui renchérit ce prêt. Le monde est injuste à notre égard.


FAUSTINE.

Êtes-vous juif ?


MATHIEU MAGIS.

Comment l’entendez-vous ?


FAUSTINE.

De religion ?


MATHIEU MAGIS.

Je suis Lombard et catholique, Madame.


FAUSTINE.

Ceci me contrarie.


MATHIEU MAGIS.

Madame m’aurait voulu…


FAUSTINE.

Oui, dans les griffes de l’Inquisition.


MATHIEU MAGIS.

Et pourquoi ?


FAUSTINE.

Pour être sûre de votre fidélité.


MATHIEU MAGIS.

J’ai bien des secrets dans ma caisse, Madame.


FAUSTINE.

Si j’avais votre fortune entre les mains…


MATHIEU MAGIS.

Vous auriez mon âme.


FAUSTINE.

Il faut se l’attacher par l’intérêt, cela est clair. (Haut.) Vous prêtez…


MATHIEU MAGIS.

Au denier cinq.


FAUSTINE.

Vous vous méprenez toujours. Écoutez : vous prêtez votre nom au seigneur Avaloros.


MATHIEU MAGIS.

Je connais le seigneur Avaloros, un banquier ; nous faisons quelques affaires, mais il a un trop beau nom sur la place et trop de crédit dans la Méditerranée pour avoir jamais besoin du pauvre Mathieu Magis…


FAUSTINE.

Tu es discret, Lombard. Si je veux agir sous ton nom dans une affaire considérable…


MATHIEU MAGIS.

La contrebande ?


FAUSTINE.

Que t’importe ? Quelle serait la garantie de ton absolu dévouement ?


MATHIEU MAGIS.

La prime à gagner.


FAUSTINE, à part.

Quel beau chien de chasse !(Haut.) Eh bien ! venez, vous allez être chargé d’un secret où il y va de la vie, car je vais vous donner un grand homme à dévorer.


MATHIEU MAGIS.

Mon petit commerce est alimenté par les grandes passions belle femme, belle prime.


FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

Le théâtre représente un intérieur d’écurie. Dans les combles, du foin : le long des murs, des roues, des tubes, des pivots, une longue cheminée en cuivre, une vaste chaudière. À gauche du spectateur, un pilier sculpté, où se trouve une Madone. À droite une table ; sur la table, des papiers, des instruments de mathématiques. Sur le mur, au-dessus de la table, un tableau noir couvert de figures. Sur la table, une lampe. À côté du tableau, une planche sur laquelle sont des oignons, une cruche et du pain. À droite du spectateur, il y une grande porte d’écurie ; et, à gauche, une porte donnant sur des champs. Un lit de paille à côté de la Madone.

Au lever du rideau il fait nuit.



Scène PREMIÈRE.

FONTANARÈS, QUINOLA.

Fontanarès, en robe noire serrée par une ceinture de cuir, travaille à sa table. Quinola vérifie les pièces de la machine.

QUINOLA.

Mais moi aussi, monsieur, j’ai aimé ! Seulement quand j’ai eu compris la femme, je lui ai souhaité le bonsoir. La bonne chère et la bouteille, ça ne vous trahit pas et ça vous engraisse. {Il regarde son maître.) Bon ! il ne m’entend pas. Voici trois pièces à forger. (Il ouvre la porte.) Eh ! Monipodille.


Scène II.

Les mêmes, MONOPODIO.


QUINOLA.

Les trois dernières pièces nous sont revenues, emporte les modèles, et fais-en toujours deux paires en cas de malheur.

(Monipodio fait signe dans la coulisse ; deux hommes paraissent.)

MONIPODIO.

Enlevez, mes enfants, et pas de bruit, évanouissez-vous comme des ombres, c’est pire qu’un vol. (À Quinola.) On s’éreinte à travailler.


QUINOLA.

On ne se doute encore de rien.


MONIPODIO.

Ni eux, ni personne. Chaque pièce est enveloppée comme un bijou, et déposée dans une cave. Mais il faut trente écus.


QUINOLA.

Oh! mon Dieu !


MONIPODIO.

Trente drôles bâtis comme ça boivent et mangent comme soixante.


QUINOLA.

La maison Quinola et compagnie a fait faillite, et l’on est à mes trousses.


MONIPODIO.

Des protêts ?


QUINOLA.

Es-tu bête ? de bonnes prises de corps. Mais j’ai pris chez un fripier deux ou trois défroques qui vont me permettre de soustraire Quinola aux recherches des plus fins limiers, jusqu’au moment où je pourrai payer.


MONIPODIO.

Payer ?… c’te bêtise !


QUINOLA.

Oui j’ai gardé un trésor pour la soif. Reprends ta souquenille de Frère quêteur, et va chez Lothundiaz parlementer avec la duègne.


MONIPODIO.

Hélas ! Lopez est tant de fois retourné d’Alger, que notre duègne commence à en revenir.


QUINOLA.

Bah ! il ne s’agit que de faire parvenir cette lettre à la sénorita Marie Lothundiaz. (Il lui donne une lettre.) C’est un chef-d’œuvre d’éloquence inspiré par ce qui inspire tous les chefs-d’œuvre, vois : nous sommes depuis dix jours au pain et à l’eau.


MONIPODIO.

Et nous donc ? crois-tu que nous mangions des ortolans ? Si nos hommes croyaient bien faire, ils auraient déjà déserté.


QUINOLA.

Veuille l’amour acquitter ma lettre de change, et nous nous en tirerons encore… (Monipodio sort.)


Scène III.

QUINOLA, FONTANARÈS.


QUINOLA, frottant un oignon sur son pain.

On dit que c’est avec ça que se nourrissaient les ouvriers des pyramides d’Égypte, mais ils devaient avoir l’assaisonnement qui nous soutient : la foi… (Il boit de l’eau.) Vous n’avez donc pas faim, Monsieur ? Prenez garde que la machine ne se détraque.


FONTANARÈS.

Je cherche une dernière solution.


QUINOLA, sa manche craque quand il remet la cruche.

Et moi j’en trouve une… de continuité à ma manche. Vraiment, à ce métier, mes hardes deviennent par trop algébriques.


FONTANARÈS.

Brave garçon toujours gai, même au fond du malheur.


QUINOLA.

Sangodémi ! Monsieur, la fortune aime les gens gais presque autant que les gens gais aiment la fortune.


Scène IV.

Les mêmes, MATHIEU MAGIS.


QUINOLA.

Oh ! voilà notre Lombard ; il regarde toutes les pièces comme si elles étaient déjà sa propriété légitime.


MATHIEU MAGIS.

Je suis votre très-humble serviteur, mon cher seigneur Fontanarès.


QUINOLA.

Toujours comme le marbre, poli, sec et froid.


FONTANARÈS.

Je vous salue, monsieur Magis. (Il se coupe du pain.)

MATHIEU MAGIS.

Vous êtes un homme sublime, et, pour mon compte, je vous veux toute sorte de bien.


FONTANARÈS.

Et c’est pour cela que vous venez me faire toute sorte de mal ?


MATHIEU MAGIS.

Vous me brusquez ! ça n’est pas bien. Vous ignorez qu’il y a deux hommes en moi.


FONTANARÈS.

Je n’ai jamais vu l’autre.


MATHIEU MAGIS.

J’ai du cœur hors les affaires.


QUINOLA.

Mais vous êtes toujours en affaires.


MATHIEU MAGIS.

Je vous admire luttant tout deux.


FONTANARÈS.

L’admiration est le sentiment qui se fatigue le plus promptement chez l’homme. D’ailleurs vous ne prêtez pas sur les sentiments.


MATHIEU MAGIS.

Il y a des sentiments qui rapportent et des sentiments qui ruinent. Vous êtes animés par la foi, c’est très-beau, mais c’est ruineux. Nous fîmes, il y a six mois, de petites conventions : vous me demandâtes trois mille sequins pour vos expériences…


QUINOLA.

À la condition de vous en rendre cinq mille.


FONTANARÈS.

Eh bien ?


MATHIEU MAGIS.

Le terme est expiré depuis deux mois.


FONTANARÈS.

Vous nous avez fait sommation, il y a deux mois, et raide, le lendemain même de l’échéance.


MATHIEU MAGIS.

Oh ! sans fâcherie, uniquement pour être en mesure.


FONTANARÈS.

Eh bien ! après ?


MATHIEU MAGIS.

Vous êtes aujourd’hui mon débiteur.


FONTANARÈS.

Déjà huit mois, passés comme un songe ! Et je viens de me poser seulement cette nuit le problème à résoudre pour faire arriver l’eau froide, afin de dissoudre la vapeur ! Magis, mon ami, soyez mon protecteur, donnez-moi quelques jours de plus ?


MATHIEU MAGIS.

Oh ! tout ce que vous voudrez.


QUINOLA.

Vrai ? Eh bien ! voilà l’autre homme qui paraît. (À Fontanarès.) Monsieur, celui-là serait mon ami. À Magis.) Voyons, Magis Deux, quelques doublons ?


FONTANARÈS.

Ah ! je respire.


MATHIEU MAGIS.

C’est tout simple. Aujourd’hui je ne suis plus seulement prêteur, je suis prêteur et copropriétaire, et je veux tirer parti de ma propriété.


QUINOLA.

Ah ! triple chien.


FONTANARÈS.

Y pensez-vous ?


MATHIEU MAGIS.

Les capitaux sont sans foi.


QUINOLA.

Sans espérance ni charité ; les écus ne sont pas catholiques.


MATHIEU MAGIS.

À qui vient toucher une lettre de change, nous ne pouvons pas dire : « Attendez! un homme de talent est en train de chercher une mine d’or dans un grenier ou dans une écurie ! » En six mois, j’aurais doublé mes petits sequins. Écoutez, Monsieur, j’ai une petite famille.


FONTANARÈS, à Quinola.

Ça a une femme !


QUINOLA.

Et si ça fait des petits, ils mangeront la Catalogne.


MATHIEU MAGIS.

J’ai de lourdes charges.


FONTANARÈS.

Vous voyez comme je vis.


MATHIEU MAGIS.

Eh ! Monsieur, si j’étais riche, je vous prêterais… (Quinola tend la main) de quoi vivre mieux.


FONTANARÈS.

Attendez encore quinze jours.


MATHIEU MAGIS, à part.

Ils me fendent le cœur. Si ça me regardait, je me laisserais peut-être aller ; mais il faut gagner ma commission, la dot de ma fille. (Haut.) Vraiment, je vous aime beaucoup, vous me plaisez…


QUINOLA, à part.

Dire qu’on aurait un procès criminel si on l’étranglait !


FONTANARÈS.

Vous êtes de fer, je serai comme l’acier.


MATHIEU MAGIS.

Qu’est-ce, Monsieur ?


FONTANARÈS.

Vous resterez avec moi, malgré vous.


MATHIEU MAGIS.

Non, je veux mes capitaux, et je ferai plutôt saisir et vendre toute cette ferraille.


FONTANARÈS.

Ah ! vous m’obligez donc à repousser la ruse par la ruse. J’allais loyalement !… Je quitterai, s’il le faut, le droit chemin, à votre exemple. On m’accusera, moi ! car on nous veut parfaits ! Mais j’accepte la calomnie. Encore ce calice à boire ! Vous avez fait un contrat insensé, vous en signerez un autre, ou vous me verrez mettre mon œuvre en mille morceaux, et garder là (il se frappe le cœur) mon secret.


MATHIEU MAGIS.

Ah ! Monsieur, vous ne ferez pas cela. Ce serait un vol, une friponnerie dont est incapable un grand homme.


FONTANARÈS.

Ah ! vous vous armez de ma probité pour assurer le succès d’une monstrueuse injustice !


MATHIEU MAGIS.

Tenez, je ne veux point être dans tout ceci, vous vous entendrez avec don Ramon, un bien galant homme, à qui je vais céder mes droits.


FONTANARÈS.

Don Ramon ?


QUINOLA.

Celui que tout Barcelone vous oppose.


FONTANARÈS.

Après tout, mon dernier problème est résolu. La gloire, la fortune vont enfin ruisseler avec le cours de ma vie.


QUINOLA.

Ces paroles annoncent toujours, hélas ! un rouage à refaire.


FONTANARÈS.

Bah ! une affaire de cent sequins.


MATHIEU MAGIS.

Tout ce que vous avez ici, vendu par autorité de justice, ne les donnerait pas, les frais prélevés.


QUINOLA.

Pâture à corbeaux, veux-tu te sauver !


MATHIEU MAGIS.

Ménagez don Ramon, il saura bien hypothéquer sa créance sur votre tête. (Il revient sur Quinola.) Quant à toi, fruit de potence, si tu me tombes sous la main, je me vengerai ! (À Fontanarès.) Adieu, homme de génie. (Il sort.)


Scène V.

FONTANARÈS, QUINOLA


FONTANARÈS.

Ses paroles me glacent.


QUINOLA.

Et moi aussi ! Les bonnes idées viennent toujours se prendre aux toiles que leur tendent ces araignées-là !


FONTANARÈS.

Bah ! Encore cent sequins, et après la vie sera dorée, pleine de fêtes et d’amour. (Il boit de l’eau.)


QUINOLA.

Je vous crois, Monsieur, mais avouez que la verte espérance, cette céleste coquine, nous a menés bien avant dans le gâchis.


FONTANARÈS.

Quinola !


QUINOLA.

Je ne me plains pas, je suis fait à la détresse. Mais où prendre cent sequins ? Vous devez à des ouvriers, à Carpano le maître serrurier, à Coppolus le marchand de fer, d’acier et de cuivre, à notre hôte qui, après nous avoir mis ici moins par pitié que par peur de Monipodio, finira par nous en chasser ; nous lui devons neuf mois de dépenses.


FONTANARÈS.

Mais tout est fini !


QUINOLA.

Mais cent sequins ?


FONTANARÈS.

Et pourquoi, toi si courageux, si gai, viens-tu me chanter ce De profundis ?


QUINOLA.

C’est que pour rester à vos côtés, je dois disparaître.


FONTANARÈS.

Et pourquoi ?


QUINOLA.

Et les huissiers donc ? J’ai fait, pour vous et pour moi, cent écus d’or de dettes commerciales, qui ont pris la forme, la figure et les pieds des recors.


FONTANARÈS.

De combien de malheurs se compose donc la gloire ?


QUINOLA.

Allons ! ne vous attristez pas. Ne m’avez-vous pas dit qu’un père de votre père était allé, il y a quelque cinquante ans, au Mexique avec don Cortez : a-t-on eu de ses nouvelles ?


FONTANARÈS.

Jamais.


QUINOLA.

Vous avez un grand père ?… vous irez jusqu’au jour de votre triomphe.


FONTANARÈS.

Veux-tu donc me perdre ?


QUINOLA.

Voulez-vous me voir aller en prison et votre machine à tous les diables ?


FONTANARÈS.

Non !


QUINOLA.

Laissez-moi donc vous faire revenir ce grand-père de quelque part : ce sera le premier qui sera revenu des Indes.


Scène VI.

Les mêmes, MONIPODIO.


QUINOLA.

Eh ! bien ?


MONIPODIO.

Votre infante a la lettre.


FONTANARÈS.

Qu’est-ce que don Ramon ?


MONIPODIO.

Un imbécile.


QUINOLA.

Envieux ?


MONIPODIO.

Comme trois auteurs sifflés. Il se donne pour un homme étonnant.


QUINOLA.

Mais, le croit-on ?


MONIPODIO.

Comme un oracle. Il écrivaille, il explique que la neige est blanche parce qu’elle tombe du ciel, et soutient contre Galilée que la terre est immobile.


QUINOLA.

Vous voyez bien, Monsieur, qu’il faut que je vous défasse de ce savant-la ? (À Monipodio.) Viens avec moi, tu vas être mon valet.


Scène VII.


FONTANARÈS, seul.

Quelle cervelle cerclée de bronze résisterait à chercher de l’argent en cherchant les secrets les mieux gardés par la nature, à se défier des hommes, les combattre et combiner des affaires ? deviner sur-le-champ le mieux en toute chose, afin de ne pas se voir voler sa gloire par un don Ramon, qui trouverait le plus léger perfectionnement, et il y a des don Ramon partout. Oh ! je n’ose me l’avouer… Je me lasse.


Scène VIII.

FONTANARÈS, ESTEBAN, GIRONE ET DEUX OUVRIERS, Personnages muets.


ESTEBAN.

Pourriez-vous nous dire où se cache un nommé Fontanarès ?


FONTANARÈS.

Il ne se cache point, le voici : mais il médite dans le silence. (À part.) Où est donc Qninola ? il sait si bien les renvoyer contents. (Haut.) Que voulez-vous ?


ESTEBAN.

Notre argent ! Depuis trois semaines nous travaillons à votre compte : l’ouvrier vit au jour le jour.


FONTANARÈS.

Hélas ! mes amis, moi je ne vis pas.


ESTEBAN.

Vous êtes seul, vous, vous pouvez vous serrer le ventre. Mais nous avons femme et enfants. Enfin, nous avons tout mis en gage…


FONTANARÈS.

Ayez confiance en moi.


ESTEBAN.

Est-ce que nous pouvons payer le boulanger avec votre confiance ?


FONTANARÈS.

Je suis un homme d’honneur.


GIRONE.

Tiens ! et nous aussi nous avons de l’honneur.


ESTEBAN.

Portez donc nos honneurs chez le Lombard, vous verrez ce qu’il prêtera dessus.


GIRONE.

Je ne suis pas un homme à talent, moi ! on ne me fait pas crédit.


ESTEBAN.

Je ne suis qu’un méchant ouvrier, mais si ma femme a besoin d’une marmite, je la paye, moi !


FONTANARÈS.

Qui donc vous ameute ainsi contre moi ?


GIRONE.

Ameuter ? Sommes-nous des chiens ?


ESTEBAN.

Les magistrats de Barcelone ont rendu une sentence en faveur de maîtres Coppolus et Carpano, qui leur donne privilége sur vos inventions. Où donc est notre privilége, à nous ?


GIRONE.

Je ne sors pas d’ici sans mon argent.


FONTANARÈS.

Quand vous resterez ici, y trouverez-vous de l’argent ? d’ailleurs, restez, bonsoir.

(Il prend son chapeau et son manteau.)

ESTEBAN.

Oh ! vous ne sortirez pas sans nous avoir payés.

(Mouvement chez les ouvrièrs pour barrer la porte.)

GIRONE.

Voici une pièce que j’ai forgée, je la garde.


FONTANARÈS.

Misérable ! (Il tire son épée.)


LES OUVRIERS.

Oh ! nous ne bougerons pas.


FONTANARÈS, fondant sur eux.

Oh !… (Il s’arrête et jette son épée.) Peut-être Avaloros et Sarpi les ont-ils envoyés pour me pousser à bout. Je serais accusé de meurtre et pour des années en prison. (Il s’agenouille devant la madone.) Ô mon Dieu ! le talent et le crime seraient-ils donc une même chose à tes yeux ? Qu’ai-je fait pour souffrir tant d’avanies, tant d’insultes et tant d’outrages ? Faut-il donc d’avance expier le triomphe ? (Aux ouvriers.) Tout Espagnol est maître dans sa maison.


ESTEBAN.

Vous n’avez pas de maison. Nous sommes ici au Soleil-d’Or ; l’hôte nous l’a bien dit.


GIRONE.

Vous n’avez pas payé votre loyer, vous ne payez rien !


FONTANARÈS.

Restez, mes maîtres ! j’ai tort : je dois.


Scène IX.

Les mêmes, COPPOLUS et CARPANO.


COPPOLUS.

Monsieur, je viens vous annoncer qu’hier les magistrats de Barcelone m’ont, jusqu’à parfait payement, donné privilége sur votre invention, et je veillerai à ce que rien ne sorte d’ici. Le privilége comprend la créance de mon confrère Carpano, votre serrurier.


FONTANARÈS.

Quel démon vous aveugle ? Sans moi, cette machine, ce n’est que du fer, de l’acier, du cuivre et du bois ; avec moi, c’est une fortune.


COPPOLUS.

Oh ! nous ne nous séparerons point.

(Les deux marchands font un mouvement pour serrer Fontanarès.)

FONTANARÈS.

Quel ami vous enlace avec autant de force qu’un créancier ? Eh bien ! que le démon reprenne la pensée qu’il m’a donnée.


TOUS.

Le démon !


FONTANARÈS.

Ah ! veillons sur ma langue, un mot peut me rejeter dans les bras de l’inquisition. Non, aucune gloire ne peut payer de pareilles souffrances.


COPPOLUS, à Carpano.

Ferons-nous vendre ?


FONTANARÈS.

Mais, pour que la machine vaille quelque chose, encore faut-il la finir, et il y manque une pièce dont voici le modèle.

(Coppolus et Carpano se consultent.)

Cela coûterait encore deux cents sequins.


Scène X.

Les mêmes, QUINOLA, en vieillard centenaire, une figure fantastique, dans le genre de Callot, MONIPODIO, en habit de fantaisie, L’HÔTE DU SOLEIL-D’OR.


L’HÔTE DU SOLEIL-D’OR, montrant Fontanarès.

Seigneur, le voici.


QUINOLA.

Et vous avez logé le petit-fils du capitaine Fontanarès dans une écurie ! la république de Venise le mettra dans un palais ! Mon cher enfant, embrassez-moi ? (Il marche vers Fontanarès.) La sérénissime république a su vos promesses au roi d’Espagne, et j’ai quitté l’arsenal de Venise, à la tête duquel je suis, pour… (À part.) Je suis Quinola.


FONTANARÈS.

Jamais paternité n’est ressuscitée plus à propos…


QUINOLA.

Quelle misère !… voilà donc l’antichambre de la gloire.


FONTANARÈS.

La misère est le creuset où Dieu se plaît à éprouver nos forces.


QUINOLA.

Qui sont ces gens ?


FONTANARÈS.

Des créanciers, des ouvriers qui m’assiègent.


QUINOLA, à l’hôte.

Vieux coquin d’hôte, mon petit-fils est-il chez lui ?


L’HÔTE.

Certainement, Excellence.


QUINOLA.

Je connais un peu les lois de Catalogne, allez chercher le corrégidor pour me fourrer ces drôles en prison. Envoyez des huissiers à mon petit fils, c’est votre droit ; mais restez chez vous, canaille ! (Il fouille dans sa poche.) Tenez ! allez boire à ma santé. (Il leur jette de la monnaie.) Vous viendrez vous faire payer chez moi.


LES OUVRIERS.

Vive Son Excellence ! (Ils sortent.)


QUINOLA, à Fontanarès.

Notre dernier doublon ! c’est la réclame.


Scène XI.

Les mêmes, moins L’HÔTE et LES OUVRIERS.


QUINOLA, aux deux négociants.

Quant à vous, mes braves, vous me paraissez être de meilleure composition, et avec de l’argent, nous serons d’accord.


COPPOLUS.

Excellence, nous serons alors à vos ordres.


QUINOLA.

Voyons ça, mon cher enfant, cette fameuse invention dont s’émeut la république de Venise ? Où est le profil, la coupe, les plans, les épures ?


COPPOLUS, à Carpano.

Il s’y connaît, mais prenons des informations avant de fournir.


QUINOLA.

Vous êtes un homme immense, mon enfant ! Vous aurez votre jour comme le grand Colombo. (Il plie un genou.) Je remercie Dieu de l’honneur qu’il fait à notre famille. (Aux marchands.) Je vous paye dans deux heures d’ici… (ils sortent.)


Scène XII.

QUINOLA, FONTANARÈS, MONIPODIO


FONTANARÈS.

Quel sera le fruit de cette imposture ?


QUINOLA.

Vous rouliez dans un abîme, je vous arrête.


MONIPODIO.

C’est bien joué! Mais les Vénitiens ont beaucoup d’argent, et pour obtenir trois mois de crédit, il faut commencer par jeter de la poudre aux yeux : de toutes les poudres, c’est la plus chère.


QUINOLA.

Ne vous ai-je pas dit que je connaissais un trésor, il vient.


MONIPODIO.

Tout seul ?

(Quinola fait un signe affirmatif.)

FONTANARÈS.

Son audace me fait peur.

Les mêmes, MATHIEU MAGIS, DON RAMON.



MATHIEU MAGIS.

Je vous amène don Ramon, sans l’avis duquel je ne veux plus rien faire.


DON RAMON, à Fontanarès.

Monsieur, je suis ravi d’entrer en relations avec un homme de votre science. À nous deux nous pourrons porter votre découverte à sa plus haute perfection.


QUINOLA.

Monsieur connaît la mécanique, la balistique, les mathématiques, la dioptrique, caloptrique, statique… stique.


DON RAMON.

J’ai fait des traités assez estimés.


QUINOLA.

En latin ?


DON RAMON.

En espagnol.


QUINOLA.

Les vrais savants, Monsieur, n’écrivent qu’en latin. Il y a du danger à vulgariser la science. Savez- vous le latin ?


DON RAMON.

Oui, Monsieur.


QUINOLA.

Eh bien ! tant mieux pour vous.


FONTANARÈS.

Monsieur, je révère le nom que vous vous êtes fait ; mais il y a trop de dangers à courir dans mon entreprise pour que je vous accepte : je risque ma tête, et la vôtre me semble trop précieuse.


DON RAMON.

Croyez-vous donc, Monsieur, pouvoir vous passer de don Ramon, qui fait autorité dans la science ?


QUINOLA.

Don Ramon ? le fameux don Ramon, qui a donné les raisons de tant de phénomènes qui, jusqu’ici, se permettaient d’avoir lieu sans raison.


DON RAMON.

Lui-même.


QUINOLA.

Je suis Fontanarèsi, le directeur de l’arsenal de la république de Venise, et grand-père de notre inventeur. Mon enfant, vous pouvez vous fier à Monsieur ; dans sa position, il ne saurait vous tendre un piége : nous allons tout lui dire.


DON RAMON.

Ah ! je vais donc tout savoir.


FONTANARÈS.

Comment ?


QUINOLA.

Laissez-moi lui donner une leçon de mathématiques, ça ne peut pas lui faire de bien, mais ça ne vous fera pas de mal. (À don Ramon.) Tenez, approchez ! (Il montre les pièces de la machine.) Tout cela ne signifie rien pour les savants, la grande chose…


DON RAMON.

La grande chose ?


QUINOLA.

C’est le problème en lui-même. Vous savez la raison qui fait monter les nuages ?


DON RAMON.

Je les crois plus légers que l’air.


QUINOLA.

Du tout ! ils sont aussi pesants, puisque l’eau finit par se laisser tomber comme une sotte. Je n’aime pas l’eau, et vous ?


DON RAMON.

Je la respecte.


QUINOLA.

Nous sommes faits pour nous entendre. Les nuages montent autant parce qu’ils sont en vapeur, qu’attirés par la force du froid qui est en haut.


DON RAMON.

Ça pourrait être vrai. Je ferai un traité là-dessus.


QUINOLA.

Mon neveu formule cela par R plus O. Et comme il y a beaucoup d’eau dans l’air, nous disons simplement O plus O, un nouveau binôme.


DON RAMON.

Ce serait un nouveau binôme ?


QUINOLA.

Ou, si vous voulez, un X.


DON RAMON.

X, ah ! je comprends.


FONTANARÈS.

Quel âne !


QUINOLA.

Le reste est une bagatelle. Un tube reçoit l’eau qui se fait nuage par un procédé quelconque. Ce nuage veut absolument monter, et la force est immense.


DON RAMON.

Immense, et comment ?


QUINOLA.

Immense… en ce qu’elle est naturelle, car l’homme… saisissez bien ceci, ne crée pas de forces…


DON RAMON.

Eh bien ! alors comment ?…


QUINOLA.

Il les emprunte à la nature ; l’invention, c’est d’emprunter… Alors… au moyen de quelques pistons, car en mécanique… vous savez…


DON RAMON.

Oui, Monsieur, je sais la mécanique.


QUINOLA.

Eh bien! la manière de communiquer une force est une niaiserie, un rien, une ficelle comme dans le tourne-broche…


DON RAMON.

Ah ! il y a un tourne-broche ?


QUINOLA.

Il y en a deux, et la force est telle qu’elle soulèverait des montagnes qui sauteraient comme des béliers… C’est prédit par le roi David.


DON RAMON.

Monsieur, vous avez raison, le nuage, c’est de l’eau…


QUINOLA.

L’eau, Monsieur ?… Eh ! c’est le monde. Sans eau, vous ne pourriez… c’est clair. Eh bien ! voilà sur quoi repose l’invention de mon petit-fils : l’eau domptera l’eau. O plus O, voilà la formule.


DON RAMON.

Il emploie des termes incompréhensibles.


QUINOLA.

Vous comprenez ?


DON RAMON.

Parfaitement.


QUINOLA, à part.

Cet homme est horriblement bête. (Haut.) Je vous ai parlé la langue des vrais savants…


MATHIEU MAGIS, à Monipodio.

Qui donc est ce seigneur si savant ?


MONIPODIO.

Un homme immense auprès de qui je m’instruis dans la balistique, le directeur de l’arsenal de Venise, qui va vous rembourser ce soir pour le compte de la république.


MATHIEU MAGIS.

Courons avertir madame Brancador, elle est de Venise. (Il sort.)


Scène XIV.

Les précédents, moins Mathieu Magis, LOTHUNDIAZ, MARIE.


MARIE.

Arriverai-je à temps ?.…


QUINOLA.

Bon ! voilà notre trésor.

(Lothundiaz et don Ramon se font des civilités, et regardent les pièces de la machine au fond du théâtre.)

FONTANARÈS.

Marie, ici !


MARIE.

Amenée par mon père. Ah ! mon ami, votre valet en m’apprenant votre détresse…


FONTANARÈS

Maraud !


QUINOLA.

Mon petit-fils !


MARIE.

Oh ! il a mis fin à mes tourments.


FONTANARÈS.

Et qui donc vous tourmentait ?


MARIE.

Vous ignorez les persécutions auxquelles je suis en butte depuis votre arrivée, et surtout depuis votre querelle avec madame Brancador. Que faire contre l’autorité paternelle ? elle est sans bornes. En restant au logis, je douterais de pouvoir vous conserver, non pas mon cœur, il est à vous en dépit de tout, mais ma personne…


FONTANARÈS.

Encore un martyre !


MARIE.

En retardant le jour de votre triomphe, vous avez rendu ma situation insupportable. Hélas ! en vous voyant ici, je devine que nous avons souffert en même temps des maux inouïs. Pour pouvoir être à vous, je vais feindre de me donner à Dieu : j’entre ce soir au couvent.


FONTANARÈS.

Au couvent ? Il veulent nous séparer. Voilà des tortures à faire maudire la vie. Et vous, Marie, vous, le principe et la fleur de ma découverte ! vous, cette étoile qui me protégeait, je vous force à rester dans le ciel. Oh ! je succombe.

(Il pleure.)

MARIE.

Mais en promettant d’aller dans un couvent, j’ai obtenu de mon père le droit de venir ici : je voulais mettre une espérance dans mes adieux, voici les épargnes de la jeune fille, de votre sœur, ce que j’ai gardé pour le jour où tout vous abandonnerait.


FONTANARÈS.

Et qu’ai-je besoin, sans vous, de gloire, de fortune, et même de la vie ?


MARIE.

Acceptez ce que peut, ce que doit vous offrir celle qui sera votre femme. Si je vous sais malheureux et tourmenté, l’espérance me quittera dans ma retraite, et j’y mourrai, priant pour vous !


QUINOLA, à Marie.

Laissez-le faire le superbe, et sauvons-le malgré lui. Chut ! je passe pour son grand-père.

(Marie donne son aumônière à Quinola.)

LOTHUNDIAZ, à don Ramon.

Ainsi, vous ne le trouvez pas fort ?


DON RAMON.

Lequel ? Oh ! lui ! c’est un artisan qui ne sait rien et qui sans doute aura volé ce secret en Italie.

LOTHUNDIAZ.

Je m’en suis toujours douté, comme j’ai raison de résister à ma fille et de le lui refuser pour mari.


DON RAMON.

Il la mettrait sur la paille. Il a dévoré cinq mille sequins et s’est endetté de trois mille, en huit mois, sans arriver à un résultat ! Ah ! parlez-moi de son grand-père, voilà un savant du premier ordre, et il a fort à faire avant de le valoir. (Il montre Quinola.)


LOTHUNDIAZ.

Son grand-père ?…


QUINOLA.

Oui, Monsieur, mon nom de Fontanarès s’est changé, à Venise, en celui de Fontanarési.


LOTHUNDIAZ.

Vous êtes Pablo Fontanarès ?


QUINOLA.

Pablo, lui-même.


LOTHUNDIAZ.

Et riche !


QUINOLA.

Richissime.


LOTHUNDIAZ.

Touchez là, Monsieur, vous me rendrez donc les deux mille sequins que vous empruntâtes à mon père.


QUINOLA.

Si vous pouvez me montrer ma signature, je suis prêt a y faire honneur.


MARIE, après une conversation avec Fontanarès.

Acceptez pour triompher, ne s’agit-il pas de notre bonheur ?


FONTANARÈS.

Entraîner cette perle dans le gouffre où je me sens tomber.

(Quinola et Monipodio disparaissent.)

Scène XV.

Les mêmes, SARPI.


SARPI, à Lothundiaz.

Vous et avec votre fille, Seigneur Lothundiaz ?


LOTHUNDIAZ.

Elle a mis pour prix de son obéissance à se rendre au couvent, de venir lui dire adieu.


SARPI.

La compagnie est assez nombreuse pour que je ne m’offense point de cette condescendance.


FONTANARÈS.

Ah ! voilà le plus ardent de mes persécuteurs. Eh bien ! Seigneur, venez-vous mettre de nouveau ma constance à l’épreuve ?


SARPI.

Je représente ici le vice-roi de Catalogne, Monsieur, et j’ai droit à vos respects. (À don Ramon.) Êtes-vous content de lui ?


DON RAMON.

Avec mes conseils, nous arriverons.


SARPI.

Le vice-roi espère beaucoup de votre savant concours.


FONTANARÈS.

Rêvé-je ? Voudrait-on me donner un rival ?


SARPI.

Un guide, Monsieur, pour vous sauver.


FONTANARÈS.

Qui vous dit que j’en aie besoin ?


MARIE.

Alfonso, s’il pouvait vous faire réussir ?


FONTANARÈS.

Ah ! jusqu’à elle qui doute de moi.


MARIE.

On le dit si savant !


LOTHUNDIAZ.

Le présomptueux ! il croit en savoir plus que tous les savants du monde.


SARPI.

Je suis amené par une question qui a éveillé la sollicitude du vice-roi : vous avez depuis bientôt dix mois un vaisseau de l’État, et vous en devez compte.


FONTANARÈS.

Le roi n’a pas fixé de terme à mes travaux.


SARPI.

L’administration de la Catalogne a le droit d’en exiger un, et nous avons reçu des ministres un ordre à cet égard. (Mouvement de surprise chez Fontanarès.) Oh ! prenez tout votre temps ; nous ne voulons pas contrarier un homme tel que vous. Seulement, nous pensons que vous ne voulez pas éluder la peine qui pèse sur votre tête, en gardant le vaisseau jusqu’à la fin de vos jours.


MARIE.

Quelle peine ?


FONTANARÈS.

Je joue ma tête.


MARIE.

La mort ! et vous me refusez.


FONTANARÈS.

Dans trois mois, comte Sarpi, et sans aide, j’aurai fini mon œuvre. Vous verrez alors un des plus grands spectacles qu’un homme puisse donner à son siècle.


SARPI.

Voici votre engagement, signez-le.

(Fontanarès va signer.)

MARIE.

Adieu, mon ami ! Si vous succombiez dans cette lutte, je crois que je vous aimerais encore davantage.


LOTHUNDIAZ.

Venez, ma fille, cet homme est fou.


DON RAMON.

Jeune homme ! lisez mes traités.


SARPI.

Adieu, futur grand d’Espagne.


Scène XVI.


FONTANARÈS, seul sur le devant de la scène.

Marie au couvent, j’aurai froid au soleil. Je supporte un monde, et j’ai peur de ne pas être un Atlas… Non, je ne réussirai pas, tout me trahit. Œuvre de trois ans de pensée et de dix mois de travaux, sillonneras-tu jamais la mer ?… Ah ! le sommeil m’accable…

(Il se couche sur la paille.)

Scène XVII.

FONTANARÈS, endormi, QUINOLA et MONIPODIO., revenant par la petite porte.


QUINOLA.

Des diamants ! des perles et de l’or ! nous sommes sauvés.


MONIPODIO.

La Brancador est de Venise.


QUINOLA.

Il faut donc y retourner, fais venir l’hôte, je vais rétablir notre crédit !


MONIPODIO.

Le voici.


Scène XVIII.

Les mêmes, L’HÔTE DU SOLEIL-D’OR.


QUINOLA.

Or çà ! monsieur l’hôte du Soleil-d’Or, vous n’avez pas eu confiance dans l’étoile de mon petit-fils.


L’HÔTE.

Une hôtellerie, seigneur, n’est pas une maison de banque.


QUINOLA.

Non, mais vous auriez pu par charité ne pas lui refuser du pain. La sérénissime république de Venise m’envoyait pour le décider à venir chez elle, mais il aime trop l’Espagne ! Je repars comme je suis venu, secrètement. Je n’ai sur moi que ce diamant dont je puisse disposer. D’ici à un mois, vous aurez des lettres de change. Vous vous entendrez avec le valet de mon petit-fils pour la vente de ce bijou.


L’HÔTE.

Monseigneur, ils seront traités comme des princes qui ont de l’argent.


QUINOLA.

Laissez-nous.

(Sort l’hôte.)

Scène XIX.

Les mêmes, moins L’HÔTE.


QUINOLA.

Allons nous déshabiller. (Il regarde Fontanarès.) Il dort ! cette riche nature a succombé à tant de secousses ; il n’y a que nous autres qui sachions nous prêter à la douleur, il lui manque notre insouciance. Ai-je bien agi en demandant toujours le double de ce qu’il fallait ? (À Monipodio.) Voici le dessin de la dernière pièce, prends-le.

(Ils sortent.)

Scène XX.

FONTANARÈS endormi, FAUSTINE, MATHIEU MAGIS.


MATHIEU MAGIS.

Le voici !


FAUSTINE.

Voilà donc en quel état je l’ai réduit ! Par la profondeur des blessures que je me suis ainsi faites à moi-même, je reconnais la profondeur de mon amour. Oh ! combien de bonheur ne lui dois-je pas pour tant de souffrances !


Fin du troisième acte

ACTE QUATRIÈME

Le théâtre représente une place publique. Au fond de la place. sur des tréteaux, au pied desquels sont toutes les pièces de la machine, s’élève un huissier. De chaque côté de ces tréteaux, il y a foule. À gauche du spectateur, un groupe composé de Coppolus, Carpano, l’hôte du soleil-d’Or, Esteban, Girone, Mathieu Magis, don Ramon, Lothundiaz. À droite, Fontanarès, Monipodio et Quinola caché dans un manteau derrière Monipodio.


Scène première.

FONTANARÈS, MONIPODIO, QUINOLA, COPPOLUS, L’HÔTE DU SOLEIL-D’OR, ESTEBAN, GIRONE, MATHIEU MAGIS, DON RAMON, LOTHUNDIAZ, L’HUISSIER; Deux groupes de peuple.


L’HUISSIER.

Messeigneurs, un peu plus de chaleur ! il s’agit d’une chaudière où l’on pourrait faire un olla-podrida pour le régiment des gardes-vallones.


L’HÔTE.

Quatre maravédis.


L’HUISSIER.

Personne ne dit mot, approchez, voyez, considérez !


MATHIEU MAGIS.

Six maravédis.


QUINOLA, à Fontanarès.

Monsieur, l’on ne fera pas cent écus d’or.


FONTANARÈS.

Sachons nous résigner.


QUINOLA.

La résignation me semble être une quatrième vertu théologale, omise par égard pour les femmes.


MONIPODIO.

Tais-toi, la justice est sur tes traces, et tu serais déjà pris, si tu ne passais pour être un des miens.


L’HUISSIER.

C’est le dernier lot, Messeigneurs. Allons, personne ne dit mot ? Adjugé pour dix écus d’or, dix maravédis, au seigneur Mathieu Magis.


LOTHUNDIAZ, à don Ramon.

Eh bien ! voilà comment finit la sublime invention de notre grand homme ! il avait, ma foi, bien raison de nous promettre un fameux spectacle.


COPPOLUS.

Vous pouvez en rire, il ne vous doit rien.


ESTEBAN.

C’est nous autres, pauvres diables, qui payons ses folies.


LOTHUNDIAZ.

Rien, maitre Coppolus ? Et les diamants de ma fille que le valet du grand homme a mis dans la mécanique !


MATHIEU MAGIS.

Mais on les a saisis chez moi.


LOTHUNDIAZ.

Ne sont-ils pas dans les mains de la justice ? et j’aimerais mieux y voir Quinola, ce damné suborneur de trésors.


QUINOLA.

Ô ma jeunesse, quelle leçon tu reçois ! Mes antécédents m’ont perdu.


LOTHUNDIAZ.

Mais si on le trouve, son affaire sera bientôt faite, et j’irai l’admirer donnant la bénédiction avec ses pieds.


FONTANARÈS.

Notre malheur rend ce bourgeois spirituel.


QUINOLA.

Dites donc féroce.


DON RAMON.

Moi, je regrette un pareil désastre. Ce jeune artisan avait fini par m’écouter, et nous avions la certitude de réaliser les promesses faites au roi ; mais il peut dormir sur les deux oreilles : j’irai demander sa grâce à la cour en expliquant combien j’ai besoin de lui.


COPPOLUS.

Voilà de la générosité peu commune entre savants.


LOTHUNDIAZ.

Vous êtes l’honneur de la Catalogne !


FONTANARÈS. (Il s’avance.)

J’ai tranquillement supporté le supplice de voir vendre à vil prix une œuvre qui devait me mériter un triomphe… (Murmures chez le peuple.) Mais ceci passe la mesure. Don Ramon, si vous aviez, je ne dis pas connu, mais soupçonné l’usage de toutes ces pièces maintenant dispersées, vous les auriez achetées au prix de toute votre fortune.


DON RAMON.

Jeune homme, je respecte votre malheur ; mais vous savez bien que votre appareil ne pouvait pas encore marcher, et que mon expérience vous était devenue nécessaire.


FONTANARÈS.

Ce que la misère a de plus terrible entre toutes ces horreurs, c’est d’autoriser la calomnie et le triomphe des sots.


LOTHUNDIAZ.

N’as-tu donc pas honte dans ta position de venir insulter un savant qui a fait ses preuves ? Où en serais-je si je t’avais donné ma fille ? tu me mènerais, et grand train, à la mendicité, car tu as déjà mangé en pure perte dix mille sequins ! Hein ? le grand d’Espagne est aujourd’hui bien petit.


FONTANARÈS.

Vous me faites pitié.


LOTHUNDIAZ.

C’est possible, mais tu ne me fais pas envie : ta tête est à la merci du tribunal.


DON RAMON.

Laissez-le ne voyez-vous pas qu’il est fou ?


FONTANARÈS.

Pas encore assez, Monsieur, pour croire que O plus O soit un binôme.


Scène II.

Les mêmes, Don FRÉGOSE, FAUSTINE, AVALOROS, SARPI.


SARPI.

Nous arrivons trop tard, la vente est finie…


DON FRÉGOSE.

Le roi regrettera d’avoir eu confiance en un charlatan.


FONTANARÈS.

Un charlatan, Monseigneur ? Dans quelques jours, vous pouvez me faire trancher la tête ; tuez-moi, mais ne ne me calomniez pas : vous êtes placé trop haut pour descendre si bas.


DON FRÉGOSE.

Votre audace égale votre malheur. Oubliez-vous que les magistrats de Barcelone vous regardent comme complice du vol fait à Lothundiaz ? La fuite de votre valet prouve le crime, et vous ne devez d’être libre qu’aux prières de Madame. (Il montre Faustine.)


FONTANARÈS.

Mon valet, Excellence, a pu, jadis, commettre des fautes, mais depuis qu’il s’est attaché à ma fortune, il a purifié sa vie au feu de mes épreuves. Par mon honneur, il est innocent. Les pierreries saisies au moment où il les vendait à Mathieu Magis, lui furent librement données par Marie Lothundiaz, de qui je les ai refusées.


FAUSTINE.

Quelle fierté dans le malheur ! rien ne saurait donc le faire fléchir.


SARPI.

Et comment expliquez-vous la résurrection de votre grand-père, ce faux intendant de l’arsenal de Venise ? car, par malheur, Madame et moi nous connaissons le véritable.


FONTANARÈS.

J’ai fait prendre ce déguisement à mon valet pour qu’il causât sciences et mathématiques avec don Ramon. Le seigneur Lothundiaz vous dira que le savant de la Catalogne et Quinola se sont parfaitement entendus.


MONIPODIO, à Quinola.

Il est perdu !


DON RAMON.

J’en appelle… à ma plume.


FAUSTINE.

Ne vous courroucez pas, don Ramon, il est si naturel que les gens, en se sentant tomber dans un abîme, y entraînent tout avec eux !


LOTHUNDIAZ.

Quel détestable caractère !


FONTANARÈS.

Avant de mourir, on doit la vérité, Madame, à ceux qui nous ont poussé dans l’abîme ! (À don Frégose.) Monseigneur, le roi m’avait promis la protection de ses gens à Barcelonne, et je n’y ai trouvé que la haine ! Ô grands de la terre, riches, vous tous qui tenez en vos mains un pouvoir quelconque, pourquoi donc en faites-vous un obstacle à la pensée nouvelle ? Est-ce donc une loi divine qui vous ordonne de bafouer, de honnir ce que vous devez plus tard adorer ? Plat, humble et flatteur, j’eusse réussi ! Vous avez persécuté dans ma personne ce qu’il a de plus noble en l’homme ! la conscience qu’il a de sa force, la majesté du travail, l’inspiration céleste qui lui met la main à l’œuvre, et… l’amour, cette foi humaine, qui rallume le courage quand il va s’éteindre sous la bise de la raillerie. Ah ! si vous faites mal le bien, en revanche, vous faites toujours très-bien le mal ! Je m’arrête… vous ne valez pas ma colère.


FAUSTINE, à part, après avoir fait un pas.

Oh ! j’allais lui dire que je l’adore.


DON FRÉGOSE.

Sarpi, faites avancer des alguasils, et emparez-vous du complice de Quinola.

(On applaudit, et quelques voix crient : Bravo.)

Scène III.

Les mêmes, MARIE LOTHUNDIAZ.

Au moment où les alguasils s’emparent de Fontanarès, Marie parait en novice, accompagnée d’un moine et de deux sœurs.

MARIE LOTHUNDIAZ, au vice-roi.

Monseigneur, je viens d’apprendre comment, en voulant préserver Fontanarès de la rage de ses ennemis, je l’ai perdu : mais on m’a permis de rendre hommage à la vérité : j’ai remis moi-même à Quinola mes pierreries et mes épargnes. (Mouvement chez Lothundiaz.) Elles m’appartenaient, mon père, et Dieu veuille que vous n’ayez pas un jour à déplorer votre aveuglement.


QUINOLA, se débarrassant de son manteau.

Ouf, je respire à l’aise !


FONTANARÈS. Il plie le genou devant Marie.

Merci, brillant et pur amour par qui je me rattache au ciel pour y puiser l’espérance et la foi ; vous venez de sauver mon honneur.


MARIE.

N’est-il pas le mien ? la gloire viendra.


FONTANARÈS.

Hélas ! mon œuvre est dispersée en cent mains avares qui ne la rendraient que contre autant d’or qu’elle en a coûté. Je doublerais ma dette et n’arriverais plus à temps. Tout est fini.


FAUSTINE, à Marie.

Sacrifiez-vous, et il est sauvé.


MARIE.

Mon père ? et vous, comte Sarpi ? (À part.) J’en mourrai ! (Haut.) Consentez-vous à donner tout ce qu’exige la réussite de l’entreprise faite par le seigneur Fontanarès ? à ce prix, je vous obéirai, mon père. (À Faustine.) Je me dévoue, Madame !


FAUSTINE.

Vous êtes sublime, mon ange. (À part.) J’en suis donc enfin délivrée !


FONTANARÈS.

Arrêtez, Marie ! j’aime mieux la lutte et ses périls, j’aime mieux la mort que de vous perdre ainsi.


MARIE.

Tu m’aimes donc mieux que la gloire ? (Au vice-roi.) Monseigneur, vous ferez rendre à Quinola mes pierreries. Je retourne heureuse au couvent : ou à lui, ou à Dieu !


LOTHUNDIAZ.

Est-il donc sorcier ?


QUINOLA.

Cette jeune fille me ferait réaimer les femmes.


FAUSTINE, à Sarpi, au vice-roi et à Avaloros.

Ne le dompterons-nous donc pas ?


AVALOROS.

Je vais l’essayer.


SARPI, à Faustine.

Tout n’est pas perdu. (À Lothundiaz.) Emmenez votre fille chez vous, elle vous obéira bientôt.


LOTHUNDIAZ.

Dieu le veuille ! Venez, ma fille.

(Lothundiaz, Marie et son cortège, Don Ramon et Sarpi sortent.)

Scène IV.

FAUSTINE, FRÉGOSE, AVALOROS, FONTANARÈS, QUINOLA, MONIPODIO.


AVALOROS.

Je vous ai bien étudié jeune homme, et vous avez un grand caractère un caractère de fer. Le fer sera toujours maître de l’or. Associons-nous franchement : je paye vos dettes,je rachète tout ce qui vient d’être vendu, je vous donne à vous et à Quinola cinq mille écus d’or, et, à ma considération, Monseigneur le vice-roi voudra bien oublier votre incartade.


FONTANARÈS.

Si j’ai, dans ma douleur, manqué au respect que je vous dois, Monseigneur, je vous prie de me pardonner.


DON FRÉGOSE.

Assez, Monsieur. On n’offense point don Frégose.


FAUSTINE.

Très-bien, Monseigneur.


AVALOROS.

Eh bien ! jeune homme, à la tempête succède le calme, et maintenant tout vous sourit. Voyons, réalisons ensemble vos promesses au roi.


FONTANARÈS.

Je ne tiens à la fortune, Monsieur, que par une seule raison : épouserai-je Marie Lothundiaz ?


DON FRÉGOSE.

Vous n’aimez qu’elle au monde ?


FONTANARÈS.

Elle seule ! (Faustine et Avaloros se parlent.)


DON FRÉGOSE.

Tu ne m’avais jamais dit cela. Compte sur moi, jeune homme, je suis tout acquis.


MONIPODIO.

Ils s’arrangent, nous sommes perdus. Je vais me sauver en France avec l’invention.


Scène V.

QUINOLA, FONTANARÈS, FAUSTINE, AVALOROS.


FAUSTINE, à Fontanarès.

Eh bien ! moi aussi je suis sans rancune, je donne une fête, venez-y ; nous nous entendrons tous pour vous ménager un triomphe.


FONTANARÈS.

Madame, votre première faveur cachait un piége.


FAUSTINE.

Comme tous les sublimes rêveurs qui dotent l’humanité de leurs découvertes, vous ne connaissez ni le monde, ni les femmes.


FONTANARÈS., à part.

Il me reste à peine huit jours. (À Quinola.) Je vais me servir d’elle…


QUINOLA.

Comme vous vous servez de moi !


FONTANARÈS.

J’irai, Madame.


FAUSTINE.

Je dois en remercier Quinola. (Elle tend une bourse à Quinola.) Tiens. (À Fontanarès.) À bientôt.


Scène VI.

FONTANARÈS, QUINOLA.


FONTANARÈS.

Cette femme est perfide comme le soleil en hiver. Oh ! j’en veux au malheur, surtout pour éveiller la défiance. Y a-t-il donc des vertus dont il faut se déshabituer ?


QUINOLA.

Comment, Monsieur, se défier d’une femme qui rehausse en or ses moindres paroles. Elle vous aime, voilà tout. Votre cœur est donc bien petit qu’il ne puisse loger deux amours ?


FONTANARÈS.

Bah ! Marie, c’est l’espérance, elle a réchauffé mon âme. Oui, je réussirai.


QUINOLA, à part.

Monipodio n’est plus là. (Haut.) Un raccommodement, Monsieur, est bien facile avec une femme qui s’y prête aussi facilement que madame Brancador.


FONTANARÈS.

Quinola !


QUINOLA.

Monsieur, vous me désespérez ! Voulez-vous combattre la perfidie d’un amour habile avec la loyauté d’un amour aveugle ? J’ai besoin du crédit de madame Brancador pour me débarrasser de Monipodio, dont les intentions me chagrinent. Cela fait, je vous réponds du succès, et vous épouserez alors votre Marie.


FONTANARÈS.

Et par quels moyens ?


QUINOLA.

Eh ! Monsieur, en montant sur les épaules d’un homme qui voit comme vous, très-loin, on voit plus loin encore. Vous êtes inventeur, moi je suis inventif. Vous m’avez sauvé de… vous savez ! Moi, je vous sauverai des griffes de l’envie et des serres de la cupidité. À chacun son état. Voici de l’or, venez vous habiller, soyez beau, soyez fier, vous êtes à la veille du triomphe. Mais, là, soyez gracieux pour madame Brancador.


FONTANARÈS.

Au moins, Quinola, dis-moi comment ?


QUINOLA.

Non, Monsieur, si vous saviez mon secret, tout serait perdu, vous avez trop de talent pour ne pas avoir la simplicité d’un enfant.

(Ils sortent.)
Le théâtre change et représente les salons de madame Brancador.

Scène VII.


FAUSTINE, seule.

Voici donc venue l’heure à laquelle ont tendu tous mes efforts depuis quatorze mois. Dans quelques moments, Fontanarès verra Marie à jamais perdue pour lui. Avaloros, Sarpi et moi, nous avons endormi le génie et amené l’homme à la veille de son expérience, les mains vides. Oh ! le voilà bien à moi comme je le voulais. Mais revient-on du mépris à l’amour ? Non, jamais. Ah ! il ignore que, depuis an, je suis son adversaire, et voilà le malheur, il me haïrait alors. La haine n’est pas le contraire de l’amour, c’en est l’envers. Il saura tout : je me ferai haïr.


Scène VIII.

FAUSTINE, PAQUITA.


PAQUITA.

Madame, vos ordres sont exécutés à merveille par Monipodio. La señorita Lothundiaz apprend en ce moment, par sa duègne, le péril où va se trouver ce soir le seigneur Fontanarès.


FAUSTINE.

Sarpi doit être venu, dis-lui que je veux lui parler. (Paquita sort.)-


Scène IX.


FAUSTINE, seule.

Écartons Monipodio ! Quinola tremble qu’il n’ait reçu l’ordre de se défaire de Fontanarès ; c’est déjà trop que d’avoir à le craindre.


Scène X.

FAUSTINE, FRÉGOSE.


FAUSTINE.

Vous venez à propos, Monsieur, je veux vous demander une grâce.


DON FRÉGOSE.

Dites que vous m’en voulez faire une.


FAUSTINE.

Dans deux heures, Monipodio ne doit pas être dans Barcelone, ni même en Catalogne ; envoyez-le en Afrique.


DON FRÉGOSE.

Que vous a-t-il fait ?


FAUSTINE.

Rien.


DON FRÉGOSE.

Eh bien ! pourquoi ?…


FAUSTINE.

Mais parce que… Comprenez-vous ?


DON FRÉGOSE.

Vous allez être obéie.

(Il écrit.)

Scène XI.

Les mêmes, SARPI.


FAUSTINE.

Mon cousin, n’avez-vous pas les dispenses nécessaires pour célébrer à l’instant votre mariage avec Marie Lothundiaz ?


SARPI.

Et par les soins du bonhomme, le contrat est tout prêt.


FAUSTINE.

Eh bien ! prévenez au couvent des Dominicains, à minuit vous épouserez, et de son consentement, la riche héritière ; elle acceptera tout, en voyant (bas à Sarpi) Fontanarès entre les mains de la justice.


SARPI.

Je comprends, il s’agit seulement de le venir arrêter. Ma fortune est maintenant indestructible ! Et… je vous la dois. (À part.) Quel levier que la haine d’une femme !


DON FRÉGOSE.

Sarpi, faites exécuter sévèrement cet ordre, et sans retard.

(Sarpi sort.)

Scène XII.

Les précédents, moins SARPI.


DON FRÉGOSE.

Et notre mariage, à nous ?


FAUSTINE.

Monseigneur, mon avenir est tout entier dans cette fête : vous aurez ma décision ce soir. (Fontanarès parait.) (À part.) Oh ! le voici. (À Frégose.) Si vous m’aimez, laissez-moi.


DON FRÉGOSE.

Seule avec lui.


FAUSTINE.

Je le veux !


DON FRÉGOSE.

Après tout, il n’aime que sa Marie Lothundiaz.


Scène XIII.

FAUSTINE, FONTANARÈS.


FONTANARÈS.

Le palais du roi d’Espagne n’est pas plus splendide que le vôtre, Madame, et vous y déployez des façons de souveraine.


FAUSTINE.

Écoutez, cher Fontanarès.


FONTANARÈS.

Cher ?… Ah ! Madame, vous m’avez appris à douter de ces mots-là !


FAUSTINE.

Vous allez enfin connaître celle que vous avez si cruellement insultée. Un affreux malheur vous menace. Sarpi, en agissant contre vous, comme il le fait, exécute les ordres d’un pouvoir terrible, et cette fête pourrait être, sans moi, le baiser de Judas. On vient de me confier qu’à votre sortie, et peut-être ici même, vous serez arrêté, jeté dans une prison et votre procès commencera… pour ne jamais finir. Est-ce en une nuit qui vous reste que vous remettrez en état le vaisseau que vous avez perdu ? Quant à votre œuvre elle est impossible à recommencer. Je veux vous sauver, vous et votre gloire, vous et votre fortune.


FONTANARÈS.

Vous ! et comment ?


FAUSTINE.

Avaloros a mis à ma disposition un de ses navires, Monipodio m’a donné ses meilleurs contrebandiers ; allons à Venise, la République vous fera patricien, et vous donnera dix fois plus d’or que l’Espagne ne vous en a promis… (À part.) Et ils ne viennent pas.


FONTANARÈS.

Et Marie ? si nous l’enlevons, je crois en vous.


FAUSTINE.

Vous pensez à elle au moment où il faut choisir entre la vie et la mort. Si vous tardez, nous pouvons être perdus.


FONTANARÈS.

Nous ?… Madame.


Scène XIV.

Les mêmes, Des gardes paraissent à toutes les portes. Un alcade se présente. SARPI.


SARPI.

Faites votre devoir !


L’ALCADE, à Fontanarès.

Au nom du roi, je vous arrête.


FONTANARÈS.

Voici l’heure de la mort venue !… Heureusement j’emporte mon secret à Dieu, et j’ai pour linceul mon amour.


Scène XV.

Les mêmes, MARIE, LOTHUNDIAZ.


MARIE.

On ne m’a donc pas trompée, vous êtes la proie de vos ennemis ! À moi donc, cher Alfonse, de mourir pour toi, et de quelle mort ? Ami, le ciel est jaloux des amours parfaites, il nous dit par ces cruels événements, que nous appelons des hasards, qu’il n’est de bonheur que près de Dieu. Toi…


SARPI.

Señora !


LOTHUNDIAZ.

Ma fille !


MARIE.

Vous m’avez laissée libre en cet instant, le dernier de ma vie ! je tiendrai ma promesse, tenez les vôtres. Toi, sublime inventeur, tu auras les obligations de ta grandeur, les combats de ton ambition, maintenant légitime : cette lutte occupera ta vie ; tandis que la comtesse Sarpi mourra lentement et obscurément entre les quatre murs de sa maison… Mon père, et vous, comte, il est bien entendu que, pour prix de mon obéissance, la vice-royauté de Catalogne accorde au seigneur Fontanarès un nouveau délai d’un an pour son expérience.


FONTANARÈS.

Marie, vivre sans toi ?


MARIE.

Vivre avec ton bourreau !


FONTANARÈS.

Adieu, je vais mourir.


MARIE.

N’as-tu pas fait une promesse solennelle au roi d’Espagne, au monde ! (Bas.) Triomphe ! nous mourrons après.


FONTANARÈS.

Ne sois point à lui, j’accepte.


MARIE.

Mon père, accomplissez votre promesse.


FAUSTINE.

J’ai triomphé !


LOTHUNDIAZ.

(Bas.) Misérable séducteur ! (Haut.) Voici dix mille sequins. (Bas.) Infâme ! (Haut.) Un an des revenus de ma fille. (Bas.) Que la peste l’étouffe ! (Haut.) Dix mille sequins que sur cette lettre, le seigneur Avaloros vous comptera.


FONTANARÈS.

Mais, Monseigneur, le vice-roi consent-il à ces arrangements ?…


SARPI.

Vous avez publiquement accusé la vice-royauté de Catalogne de faire mentir les promesses du roi d’Espagne, voici sa réponse : (Il tire un papier) une ordonnance qui, dans l’intérêt de l’État, suspend toutes les poursuites de vos créanciers, et vous accorde un an pour réaliser votre entreprise.


FONTANARÈS.

Je serai prêt.


LOTHUNDIAZ.

Il y tient ! Venez ma fille : on nous attend aux Dominicains, et Monseigneur nous fait l’honneur d’assister à la cérémonie.


MARIE.

Déjà !


FAUSTINE, à Paquita.

Cours, et reviens me dire quand ils seront mariés.


Scène XVI.

FAUSTINE, FONTANARÈS.


FAUSTINE, à part.

Il est là, debout comme un homme devant un précipice et poursuivi par des tigres. (Haut.) Pourquoi n’êtes-vous pas aussi grand que votre pensée ? N’y a-t-il donc qu’une femme dans le monde ?


FONTANARÈS.

Eh ! croyez-vous, Madame, qu’un homme arrache un pareil amour de son cœur, comme une épée de son fourreau ?


FAUSTINE.

Qu’une femme vous aime et vous serve, je le conçois. Mais aimer, pour vous, c’est abdiquer. Tout ce que les plus grands hommes ont tous et toujours souhaité : la gloire, les honneurs, la fortune, et plus que tout cela !… une souveraineté au-dessus des renversements populaires, celle du génie ; voilà le monde des César, des Lucullus et des Luther devant vous !… Et vous avez mis entre vous et cette magnifique existence, un amour digne d’un étudiant d’Alcala. Né géant, vous vous faites nain à plaisir. Mais un homme de génie a, parmi toutes les femmes, une femme spécialement créée pour lui. Cette femme doit être une reine aux yeux du monde, et pour lui une servante, souple comme les hasards de sa vie, gaie dans les souffrances, prévoyante dans le malheur comme dans la prospérité ; surtout indulgente à ses caprices, connaissant le monde et ses tournants périlleux ; capable enfin de ne s’asseoir dans le char triomphal qu’après l’avoir, s’il le faut traîné…


FONTANARÈS.

Vous avez fait son portrait.


FAUSTINE.

De qui ?


FONTANARÈS.

De Marie.


FAUSTINE.

Cette enfant t’a-t-elle su défendre ? A-t-elle deviné sa rivale ? Celle qui t’a laissé conquérir est-elle digne de te garder ? Une enfant qui s’est laissée mener pas à pas à l’autel où elle se donne en ce moment… Mais, moi, je serais déjà morte à tes pieds ! Et à qui se donne-t-elle ? à ton ennemi capital qui a reçu l’ordre de faire échouer ton entreprise.


FONTANARÈS.

Comment n’être pas fidèle à cet inépuisable amour, qui, par trois fois, est venu me secourir, me sauver, et qui, n’ayant plus qu’à s’offrir lui-même au malheur, s’immole d’une main en me tendant de l’autre, avec ceci (il montre la lettre), mon honneur, l’estime du roi, l’admiration de l’univers.

(Entre Paquita qui sort après avoir fait un signe à Faustine.)

FAUSTINE, à part.

Ah ! la voilà comtesse Sarpi ! (À Fontanarès.) Ta vie, ta gloire, ta fortune, ton honneur sont enfin dans mes mains, et Marie n’est plus entre nous.


FONTANARÈS.

Nous ! nous !


FAUSTINE.

Ne me démens point, Alfonse ! j’ai tout conquis de toi, ne me refuse pas ton cœur ! tu n’auras jamais d’amour plus dévoué, plus soumis et plus intelligent ; enfin, tu seras le grand homme que tu dois être.


FONTANARÈS.

Votre audace m’épouvante. (Il montre la lettre.) Avec cette somme je suis encore seul l’arbitre de ma destinée. Quand le roi verra quelle est mon œuvre et ses résultats, il fera casser le mariage obtenu par la violence, et j’aime assez Marie pour attendre.


FAUSTINE.

Fontanarès, si je vous aime follement, peut-être est-ce à cause de cette délicieuse simplicité, le cachet du génie…


FONTANARÈS.

Elle me glace quand elle sourit.


FAUSTINE.

Cet or ! le tenez-vous ?


FONTANARÈS.

Le voici.


FAUSTINE.

Et vous l’aurais-je laissé donner, si vous l’aviez dû prendre ? Demain, vous trouverez tous vos créanciers entre vous et cette somme que vous leur devez. Sans or, que pourrez-vous ? Votre lutte recommence ! Mais ton œuvre, grand enfant ! n’est pas dispersée, elle est à moi : mon Mathieu Magis en est l’acquéreur, je la tiens sous mes pieds, dans mon palais. Je suis la seule qui ne te volera ni ta gloire, ni ta fortune, ne serait-ce pas me voler moi-même ?


FONTANARÈS.

Comment, c’est toi, Vénitienne maudite !…


FAUSTINE.

Oui… Depuis que tu m’as insultée, ici, j’ai tout conduit : et Magis et Sarpi, et tes créanciers, et l’hôte du Soleil-d’Or, et les ouvriers ! Mais combien d’amour dans cette fausse haine ! N’as-tu donc pas été réveillé par une larme, la perle de mon repentir, tombée de mes paupières, durant ton sommeil, quand je t’admirais, toi, mon martyr adoré !


FONTANARÈS.

Non, tu n’es pas une femme…


FAUSTINE.

Ah ! il y a plus qu’une femme, dans une femme qui aime ainsi.


FONTANARÈS.

… Et, comme tu n’es pas une femme, je puis te tuer.


FAUSTINE.

Pourvu que ce soit de ta main ! (À part.) Il me hait !


FONTANARÈS.

Je cherche…


FAUSTINE.

Est-ce quelque chose que je puisse trouver ?


FONTANARÈS.

… Un supplice aussi grand que ton crime.


FAUSTINE.

Y a-t-il des supplices pour une femme qui aime? Éprouve- moi, va !


FONTANARÈS.

Tu m’aimes, Faustine, suis-je bien toute ta vie ? Mes douleurs sont-elles bien les tiennes.


FAUSTINE.

Une douleur chez toi devient mille douleurs chez moi.


FONTANARÈS.

Si je meurs, tu mourras… Eh bien ! quoique ta vie ne vaille pas l’amour que je viens de perdre, mon sort est fixé.


FAUSTINE.

Ah !


FONTANARÈS.

J’attendrai, les bras croisés, le jour de mon arrêt. Du même coup, l’âme de Marie et la mienne iront au ciel.


FAUSTINE, se jette aux pieds de Fontanarès.

Alfonso ! je reste à tes pieds jusqu’à ce que tu m’aies promis…


FONTANARÈS.

Eh ! courtisane infâme, laisse-moi. (Il la repousse.)


FAUSTINE.

Vous l’avez dit en pleine place publique : les hommes insultent ce qu’ils doivent plus tard adorer.


Scène XVII.

Les mêmes, FRÉGOSE.


DON FRÉGOSE.

Misérable artisan ! si je ne te passe pas mon épée à travers du cœur, c’est pour te faire expier plus chèrement cette insulte.


FAUSTINE.

Don Frégose ! j’aime cet homme qu’il fasse de moi son esclave ou sa femme, mon amour doit lui servir d’égide.


FONTANARÈS.

De nouvelles persécutions, Monseigneur ? vous me comblez de joie. Frappez sur moi mille coups, ils se multiplieront, dit-elle, dans son cœur. Allez !


Scène XVIII.

Les précédents, QUINOLA.


QUINOLA.

Monsieur !


FONTANARÈS.

Viens-tu me trahir aussi, toi ?


QUINOLA.

Monipodio vogue vers l’Afrique avec des recommandations aux. mains et aux pieds.


FONTANARÈS.

Eh bien ?


QUINOLA.

Soi-disant pour vous voler, nous avons à nous deux fabriqué, payé une machine, cachée dans une cave.


FONTANARÈS.

Ah ! un ami véritable rend le désespoir impossible. (Il embrasse Quinola.) (À Frégose.) Monseigneur, écrivez au roi, bâtissez sur le port un amphithéâtre pour deux cent mille spectateurs ; dans dix jours, j’accomplis ma promesse, et l’Espagne verra marcher un vaisseau par la vapeur, contre les vagues et le vent. J’attendrai une tempête pour la dompter.


FAUSTINE, à Quinola.

Tu as fabriqué une…


QUINOLA.

Non, j’en ai fabriqué deux, en cas de malheur.


FAUSTINE.

De quels démons t’es-tu donc servi ?


QUINOLA.

Des trois enfants de Job : Silence, Patience et Constance.


Scène XIX.

FAUSTINE, FRÉGOSE.


DON FRÉGOSE, à part.

Elle est odieuse, et je l’aime toujours.


FAUSTINE.

Je veux me venger, m’aiderez-vous ?


DON FRÉGOSE.

Oui, nous le perdrons.


FAUSTINE.

Ah ! vous m’aimez quand même, vous !


DON FRÉGOSE.

Hélas ! après cet éclat, pouvez-vous être marquise de Frégose ?


FAUSTINE.

Oh ! si je le voulais…


DON FRÉGOSE.

Je puis disposer de moi ; de mes aïeux, jamais.


FAUSTINE.

Un amour qui a des bornes, est-ce l’amour ? Adieu, Monseigneur je me vengerai à moi seule.


DON FRÉGOSE.

Chère Faustine !


FAUSTINE.

Chère ?


DON FRÉGOSE.

Oui, bien chère, et maintenant et toujours ! Dès cet instant, il ne me reste de Frégose qu’un pauvre vieillard qui sera malheureusement bien vengé par ce terrible artisan. Ma vie à moi est finie. Ne me renvoyez point ces tableaux que j’ai eu tant de bonheur à vous offrir. (À part.) Elle en aura bientôt besoin. (Haut.) Ils vous rappelleront un homme de qui vous vous êtes joué, mais qui le savait et qui vous pardonnait ; car dans son amour, il y avait aussi de la paternité.


FAUSTINE.

Si je n’étais pas si furieuse, vraiment, don Frégose, vous m’attendririez ; mais il faut savoir choisir ses moments pour nous faire pleurer.


DON FRÉGOSE.

Jusqu’au dernier instant, j’aurai tout fait mal à propos, même mon testament.


FAUSTINE.

Eh bien ! si je n’aimais pas, mon ami, votre touchant adieu vous vaudrait et ma main et mon cœur ; car sachez-le, je puis encore être une noble et digne femme.


DON FRÉGOSE.

Oh ! écoutez ce mouvement vers le bien, et n’allez pas, les yeux fermés, dans un abîme.


FAUSTINE.

Vous voyez bien que je puis toujours être marquise de Frégose.

(Elle sort en riant.)

Scène XX.


FRÉGOSE, seul.

Les vieillards ont bien raison de ne pas avoir de cœur.


Fin du quatrième acte.

ACTE CINQUIÈME

Le théâtre représente la terrasse de l’hôtel de ville de Barcelone, de chaque côté duquel sont des pavillons. La terrasse qui donne sur la mer est terminée par un balcon régnant au fond de la scène. On voit la haute mer, les mâts du vaisseau du port. On entre par la droite et par la gauche.

Un grand fauteuil, des sièges et une table se trouvent à la droite du spectateur.

On entend le bruit des acclamations d’une foule immense.

Faustine regarde, appuyée au balcon, le bateau à vapeur. Lothundiaz est à gauche, plongé dans la stupéfaction ; don Frégose est à droite avec le secrétaire qui a dressé le procès-verbal de l’expérience. Le grand inquisiteur occupe le milieu de la scène.


Scène première.

LOTHUNDIAZ, LE GRAND INQUISITEUR, DON FRÉGOSE.


DON FRÉGOSE.

Je suis perdu, ruiné, déshonoré ! Aller tomber aux pieds du roi, je le trouverais impitoyable.


LOTHUNDIAZ.

À quel prix ai-je acheté la noblesse ! Mon fils est mort en Flandre dans une embuscade, et ma fille se meurt ; son mari, le gouverneur du Roussillon, n’a pas voulu lui permettre d’assister au triomphe de ce démon de Fontanarès. Elle avait bien raison de me dire que je me repentirais de mon aveuglement volontaire.


LE GRAND INQUISITEUR, à don Frégose.

Le saint-office a rappelé vos services au roi ; vous irez comme vice-roi au Pérou, vous pourrez y rétablir votre fortune mais achevez votre ouvrage : écrasons l’inventeur pour étouffer cette funeste invention.


DON FRÉGOSE.

Et comment ? Ne dois-je pas obéir aux ordres du roi, du moins ostensiblement.


LE GRAND INQUISITEUR.

Nous vous avons préparé les moyens d’obéir à la fois au saint-office et au roi. Vous n’avez qu’à m’obéir. (À Lothundiaz.) Comte Lothundiaz, en qualité de premier magistrat municipal de Barcelone, vous offrirez au nom de la ville une couronne d’or à don Ramon, l’auteur de la découverte dont le résultat assure à l’Espagne la domination de la mer.


LOTHUNDIAZ, étonné.

À don Ramon ?


LE GRAND INQUISITEUR et DON FRÉGOSE.

À don Ramon.


DON FRÉGOSE.

Vous le complimenterez.


LOTHUNDIAZ.

Mais…


LE GRAND INQUISITEUR.

Ainsi le veut le saint-office.


LOTHUNDIAZ, pliant le genou.

Pardon !


DON FRÉGOSE.

Qu’entendez-vous crier par le peuple ?

(On crie : vive don Ramon.)

LOTHUNDIAZ.

Vive don Ramon. Eh bien ! tant mieux, je serai vengé du mal que je me suis fait à moi-même.


Scène II.

Les mêmes, DON RAMON, MATHIEU MAGIS, L’HÔTE DU SOLEIL-D’OR, COPPOLUS, CARPANO, ESTEBAN, GIRONE, et tout le peuple.

Tous les personnages et le peuple forment un demi-cercle au centre duquel arrive don Ramon.

LE GRAND INQUISITEUR.

Au nom du roi d’Espagne, de Castille et des Indes, je vous adresse, don Ramon, les félicitations dues à votre beau génie.

(Il le conduit au fauteuil.)

DON RAMON.

Après tout, l’autre est la main, je suis la tête. L’idée est au-dessus du fait. (À la foule.) Dans un pareil jour, la modestie serait injurieuse pour les honneurs que j’ai conquis à force de veilles, et l’on doit se montrer fier du succès.


LOTHUNDIAZ.

Au nom de la ville de Barcelone, don Ramon, j’ai l’honneur de vous offrir cette couronne due à votre persévérance et à l’auteur d’une invention qui donne l’immortalité.


Scène III.


Les mêmes, FONTANARÈS.

Il entre, ses vêtements souillés par le travail de son expérience.

DON RAMON.

J’accepte… (il aperçoit Fontanarès) à la condition de partager avec le courageux artisan qui m’a si bien secondé dans mon entreprise.


FAUSTINE.

Quelle modestie !


FONTANARÈS.

Est-ce une plaisanterie ?


TOUS.

Vive don Ramon !


COPPOLUS.

Au nom des commerçants de la Catalogne, don Ramon, nous venons vous prier d’accepter cette couronne d’argent, gage de leur reconnaissance pour une découverte, source d’une prospérité nouvelle.


TOUS.

Vive don Ramon !


DON RAMON.

C’est avec un sensible plaisir que je vois le commerce comprendre l’avenir de la vapeur.


FONTANARÈS.

Avancez, mes ouvriers. Entrez, fils du peuple, dont les mains ont élevé mon œuvre, donnez-moi le témoignage de vos sueurs et de vos veilles ! Vous qui n’avez reçu que de moi les modèles, parlez, qui de don Ramon ou de moi créa la nouvelle puissance que la mer vient de reconnaître ?


ESTEBAN.

Ma foi ! sans don Ramon, vous eussiez été dans un fameux embarras.


MATHIEU MAGIS.

Il y a deux ans, nous en causions avec don Ramon, qui me sollicitait de faire les fonds de cette expérience.


FONTANARÈS, à Frégose.

Monseigneur, quel vertige a saisi le peuple et les bourgeois de Barcelone ? J’accours au milieu des acclamations qui saluent don Ramon, moi, tout couvert des glorieuses marques de mon travail, et je vous vois immobile, sanctionnant le vol le plus honteux qui se puisse consommer à la face du ciel et d’un pays… (Murmures.) Seul, j’ai risqué ma tête. Le premier, j’ai fait une promesse au roi d’Espagne, seul je l’accomplis et je trouve à ma place don Ramon, un ignorant ! (Murmures.)


DON FRÉGOSE.

Un vieux soldat ne se connaît guère aux choses de la science, et doit accepter les faits accomplis. La Catalogne entière reconnaît à don Ramon la priorité de l’invention, et tout le monde ici déclare que sans lui vous n’eussiez rien pu faire ; mon devoir est d’instruire Sa Majesté le roi d’Espagne de ces circonstances.


FONTANARÈS.

La priorité ! oh ! une preuve ?


LE GRAND INQUISITEUR.

La voici ! Dans son traité sur la fonte des canons, don Ramon parle d’une invention appelée tonnerre par Léonard de Vinci, votre maître, et dit qu’elle peut s’appliquer à la navigation.


DON RAMON.

Ah ! jeune homme, vous aviez donc lu mes traités ?…


FONTANARÈS, à part.

Oh ! toute ma gloire pour une vengeance !


Scène IV.

Les mêmes, QUINOLA.


QUINOLA.

Monsieur, la poire était trop belle, il s’y trouve un ver.


FONTANARÈS.

Quoi ?…


QUINOLA.

L’enfer nous a ramené, je ne sais comment, Monipodio altéré de vengeance, il est dans le navire avec une bande de démons, et va le couler si vous ne lui assurez dix mille sequins.


FONTANARÈS. Il plie le genou.

Ah ! merci. Océan que je voulais dompter, je ne trouve donc que toi pour protecteur : tu vas garder mon secret jusque dans l’éternité. (À Quinola.) Fais que Monipodio gagne la pleine mer, et qu’il y engloutisse le navire à l’instant.


QUINOLA.

Ah ça ! voyons, entendons-nous ? qui de vous ou de moi perd la tête ?


FONTANARÈS.

Obéis !


QUINOLA.

Mais, mon cher maitre…


FONTANARÈS.

Il va de ta vie et de la mienne.


QUINOLA.

Obéir sans comprendre ; pour une première fois, je me risque.

(Il sort.)

Scène V.

Les mêmes, moins QUINOLA.


FONTANARÈS, à don Frégose.

Monseigneur, laissons de côté la question de priorité qui sera facilement jugée ; il doit m’être permis de retirer ma tête de ce débat, et vous ne sauriez me refuser le procès-verbal que voici, car il contient ma justification auprès du roi d’Espagne, notre maître.


DON RAMON.

Ainsi vous reconnaissez mes titres ?…


FONTANARÈS.

Je reconnais tout ce que vous voudrez, même que O plus O est un binôme.


DON FRÉGOSE, après s’être consulté avec le grand inquisiteur.

Votre demande est légitime. Voici le procès-verbal en règle, nous gardons l’original.


FONTANARÈS.

J’ai donc la vie sauve. Vous tous ici présents, vous regardez don Ramon comme le véritable inventeur du navire qui vient de marcher par la vapeur en présence de deux cent mille Espagnols.


TOUS.

Oui…

(Quinola se montre.)

FONTANARÈS.

Eh bien ! don Ramon a fait le prodige, don Ramon pourra le recommencer (on entend un grand bruit) ; le prodige n’existe plus. Une telle puissance n’est pas sans danger ; et le danger, que don Ramon ne soupçonnait pas, s’est déclaré pendant qu’il recueillait les récompenses. (Cris au dehors. Tout le monde retourne au balcon voir la mer.) Je suis vengé !


DON FRÉGOSE.

Que dira le roi ?


LE GRAND INQUISITEUR.

La France est en feu, les Pays-Bas sont en pleine révolte, Calvin a remué l’Europe, le roi a trop d’affaires sur les bras pour s’occuper d’un vaisseau. Cette invention et la réforme, c’est trop à la fois. Nous échappons encore pour quelque temps à la voracité des peuples.

(Tous sortent.)

Scène VI.

QUINOLA, FONTANARÈS, FAUSTINE.


FAUSTINE.

Alfonse, je vous ai fait bien du mal !


FONTANARÈS.

Marie est morte, Madame : je ne sais plus ce que veulent dire les mots mal et bien.


QUINOLA.

Le voilà un homme.


FAUSTINE.

Pardonnez-moi, je me dévoue à votre nouvel avenir.


FONTANARÈS.

Pardon ! ce mot est aussi effacé de mon cœur. Il y a des situations où le cœur se brise ou se bronze. J’avais naguère vingt-cinq ans ; aujourd’hui, vous m’en avez donné cinquante. Vous m’avez fait perdre un monde, vous m’en devez un autre…


QUINOLA.

Oh ! si nous tournons à la politique.


FAUSTINE.

Mon amour, Alfonso, ne vaut-il pas un monde ?


FONTANARÈS.

Oui, car tu es un magnifique instrument et de destruction et de ruine. Maintenant, par toi je dompterai tout ceux qui jusqu’à présent m’ont fait obstacle : je te prends, non pour femme, mais pour esclave, et tu me serviras.


FAUSTINE.

Aveuglément.


FONTANARÈS.

Mais sans espoir de retour… tu le sais, il y a du bronze, là. (Il se frappe le cœur.) Tu m’as appris ce qu’est le monde ! Ô monde des intérêts, de la ruse, de la politique et des perfidies, à nous deux maintenant !


QUINOLA.

Monsieur ?


FONTANARÈS.

Eh bien ?


QUINOLA.

En suis-je ?


FONTANARÈS.

Toi, tu es le seul pour lequel il y ait encore une place dans mon cœur. À nous trois, nous allons…


FAUSTINE.

Où ?


FONTANARÈS.

En France.


FAUSTINE.

Partons promptement ; je connais l’Espagne, et l’on y doit méditer votre mort.


QUINOLA.

Les Ressources de Quinola sont au fond de l’eau ; daignez excuser nos fautes, nous ferons sans doute beaucoup mieux à Paris. Décidément, je crois que l’enfer est pavé de bonnes inventions.


Fin des Ressources de Quinola.