Les Ressources de Quinola de M. de Balzac

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REVUE DRAMATIQUE

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LES RESSOURCES DE QUINOLA


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En vérité, c’est avec regret et douleur que j’écris cette page de notre histoire littéraire, et pourtant les faits ne me manqueraient pas pour la rendre vivante et curieuse. Jamais le nom d’artiste n’a été plus prodigué qu’à notre époque, jamais on n’a fait un plus bruyant étalage de tous les sentimens d’honneur, d’élévation, de désintéressement et de franchise, qu’un pareil nom doit comporter. Dans ces temps de doute et de déception, l’art est pour nous une parole magique, un mot de ralliement et d’espérance qui me rappelle, par les sympathies qu’il éveille, par les enthousiasmes qu’il excite, le grand mot si passionnément aimé, si mal compris de Jean-Jacques et de son siècle, le mot de vertu. Julie, Saint-Preux, Volmar, s’écrient : « Vertu ! vertu ! » à chaque page de la Nouvelle Héloïse ; il n’est pas un livre aujourd’hui où l’on ne parle sans cesse de l’art ; poètes, romanciers, critiques, tout le monde fait sonner ce beau nom. Eh bien ! il en est parmi nous qui s’efforcent de rendre cette religion aussi mensongère que l’a été celle du XVIIIe siècle. Le XVIIIe siècle était débauché : les élans vers la vertu se tournaient chez les écrivains en transports et en tendresses d’homme ivre aux soupers de Mlle Quinaut. Notre siècle est industriel les élans vers l’art se tourneront, si on n’y prend garde, en désirs effrénés de spéculations hasardeuses, en passion et en délire de joueur dans les tripots littéraires.

Je hais, et je hais profondément tous ces poèmes de l’existence parisienne que les romanciers de ce temps-ci ont maintes fois tenté d’écrire, le tableau des luttes de la conscience contre les mille misères de la vie, l’intervention de l’usurier chez l’écrivain, l’irruption des affreux spectres de la réalité parmi les doux fantômes de l’imagination. Eh bien ! c’est le chant d’un de ces poèmes, c’est le chapitre d’une de ces histoires que je serais obligé de tracer, si je voulais remuer les idées qui s’attacheront désormais au dernier drame de M. de Balzac en dehors de toutes les critiques que la pièce elle-même a pu soulever. Mais décidément ma plume s’y refuse. En jugeant l’œuvre sans apprécier la conduite de l’auteur, notre tache sera assez pénible encore.

M. de Balzac n’a prétendu à rien moins qu’à nous donner un second Figaro. Ce n’est pas la première fois qu’il s’égare sur les traces de Beaumarchais. Un jour il entreprit de faire une campagne semblable à celle qui extermina Goëzman. Là où Beaumarchais avait envoyé les légers escadrons de ses phrases rapides, ces essaims de guêpes qu’on eût dit enlevés aux ruches de Voltaire, M. de Balzac fit avancer les bataillons lourds et mal rangés de ses phrases traînantes. L’auteur du Lys dans la Vallée ne s’est pas contenté de cette première tentative ; il a eu l’imprudence de fournir une nouvelle preuve que la comédie et la satire échappaient à son esprit. Quand Geoffroy, le critique en rabat qui mettait les principes de sa discipline de collége au service de la discipline militaire de Bonaparte, quand Geoffroy parlait de Figaro, c’était avec des transports de colère, des épanchemens de bile dont on a peine à se faire idée. Au milieu des torrens d’injures que chaque représentation de la Folle Journée faisait sortir de sa plume, il y avait sans doute des réflexions justes et des reproches mérités ; mais ce qui donnait à la critique de Geoffroy quelque chose de la critique malencontreuse des Patouillet et des Nonotte, c’étaient ses efforts impuissans pour nier la verve incontestable, la chaleur entraînante, en un mot l’esprit, l’esprit souverain, tout puissant, radieux, qui brille, éclate et subjugue dans les pièces de celui que Maupertuis et d’Argens auraient pu appeler aussi bien que Voltaire leur révérend père en diable. Le pauvre jésuite se débattait vainement contre ce damnable esprit, le malin sortait vainqueur de ses exorcismes. A chaque reprise de Figaro, le goupillon de Geoffroy s’agitait d’une façon désespérée, et, après chaque article de Geoffroy, Figaro restait debout avec sa mine railleuse, hardie, provoquante ; l’engouement invincible du public ramenait toujours sur la scène la maudite apparition. Si M. de Balzac avait vécu sous l’empire, et si, ce dont je doute très fort, celui qui proscrivait Pinto avait laissé la scène libre aux Ressources de Quinola, Geoffroy aurait rencontré dans cette comédie les mêmes motifs de colère que dans la Folle Journée, et ses argumens ne s’y seraient certainement pas brisés contre le même obstacle. Le héros de M. de Balzac, c’est le héros de Beaumarchais, moins le brillant costume du corps et celui de la pensée ; sur son corps, les honteux haillons qui ont long-temps excité la risée des spectateurs du boulevart, le feutre percé, le pourpoint déchiré et crasseux, remplacent le chapeau enrubanné, la veste étincelante de boutons du joyeux barbier de l’Andalousie ; sur sa pensée, les lambeaux de la langue flétrie et déformée que l’habitude d’écrire de gros livres à la hâte a faite aux romanciers de ce temps-ci, remplacent les pimpans atours de la langue coquette et dégagée du Huron et de Candide.

Au reste, quand M. de Balzac aurait eu le talent nécessaire pour créer un Figaro, son époque aurait repoussé une semblable création. Le règne de Figaro est passé ; comme tous les règnes, du monde, il a eu son jour, qui s’est évanoui pour ne plus renaître. C’était vers 1784, à cette fin de siècle qu’on eût prise pour une fin d’orgie, quand les maîtres étaient ivres, et ressemblaient au Romain de Pétrone qui veut affranchir tous ses esclaves en arrivant à sa dernière coupe ; c’était alors, alors seulement que le laquais, qui était resté derrière la table, en voyant boire et en ne buvant pas, pouvait venir s’asseoir devant ceux qu’il servait, et profiter de ce que l’ivresse avait arraché le bâton de leurs mains, pour les traiter sur le pied d’une insolente égalité. Figaro n’a été possible qu’un seul moment ; cela est si vrai, que l’homme dont on met maintenant le génie au-dessus de tous les, génies de son temps, Molière lui-même, n’a produit dans son Scapin qu’un type incomplet, indigne de figurer parmi ceux dont il a doté la scène. Au XVIIe siècle, Léandre ou Valère écoutait volontiers Scapin disserter sur les tours à jouer aux barbons ; mais, si le drôle se fût mis à parler de la société et de la morale, on eût corrigé sur ses épaules les travers de son esprit. Tenez, voulez-vous que je vous raconte en deux mots l’histoire du héros de Beaumarchais, pour vous prouver qu’il ne peut plus revenir ? La voici : Du temps de Molière, il s’appelait donc Scapin, tendait la main aux bourses pleines, le dos aux nerfs de bœuf, et ne pensait à distinguer les hommes qu’en tuteurs et en amoureux. Du temps des philosophes, il déroba à ses maîtres les contes de Voltaire, et lut par-dessus leur épaule quelques pages de l’Encyclopédie ; on le trouva si instruit, qu’on le fit intendant ; il devint le Figaro dont nous nous sommes tous égayés, l’homme important de l’antichambre, gras et bien nourri, l’œil vif et le teint frais. Cet état dura pour lui jusqu’en 89. Alors Figaro disparut comme ceux qu’il avait attaqués. Je ne crois point qu’il ait émigré cependant, je le soupçonne plutôt d’avoir acheté les biens qu’abandonnaient ses maîtres. Ce qui est certain, c’est qu’à présent son rôle n’est plus possible, car l’ordre qu’il frondait n’existe plus.

Que représente donc Quinola ? Il représente une espèce d’hommes encore au-dessous de celle que Beaumarchais avait en vue. Celui qui l’a créé s’est trompé lui-même en le prenant pour un fils de Scapin et de Figaro. Ce n’est qu’une transformation nouvelle de ce honteux personnage dont on a fait le symbole des plus flétrissantes misères de notre époque, dont le nom est une des plus expressives injures du langage populaire. Je croyais qu’il y avait une convention tacite entre les honnêtes gens de laisser dans l’oubli cette odieuse création ; si elle a, comme on le prétend, son modèle dans une certaine nature avilie et corrompue, c’est une nature que, Dieu merci, nous n’avons jamais eue sous les yeux. Il y a long-temps que cet impur fantôme dont nous nous flattions d’être à jamais délivrés tourmente l’imagination de M. de Balzac. Vautrin eut le triste honneur de fournir à la langue des dernières classes un synonyme du nom que nous ne voulons pas tracer ici. Le rôle de Quinola n’est qu’une réminiscence de celui de Vautrin. Si M. de Balzac ne remuait pas dans les Ressources de Quinola d’autres idées que celles qu’il a soulevées déjà en abordant la scène, nous aurions passé sa pièce sous silence, nous ne nous reconnaissons point pour juge de portraits dont nous n’avons pas vu les originaux ; mais, à côté de la comédie grossière et infime, de l’imitation malheureuse de Beaumarchais, il a imaginé de placer une ébauche du drame moderne. Vouloir nous rendre la raillerie agressive et l’audacieuse gaieté du XVIIIe siècle était une prétention qui ne lui suffisait pas, il a voulu faire vibrer en même temps que ces grelots moqueurs les cordes bruyantes et sonores que le génie des temps actuels cherche toujours à faire retentir peu frappant à coups désespérés sur le clavier de l’ame humaine.

Voilà qui nous emporte vers un monde nouveau. Il existe une grande et sérieuse pensée qui peut faire naître dans les ames des désespoirs déchirans ou y verser des consolations infinies : c’est celle qui a été exprimée pour la première fois d’une façon éternellement sublime dans la passion du Christ, la pensée des souffrances, des douleurs, des tortures qu’une intelligence divine doit s’attendre à supporter ici-bas. Dans les siècles qui nous ont précédés, cette pensée, si elle a préoccupé les esprits, ne s’est pas traduite par des oeuvres d’art ; dans les deux derniers (puisque ce sont eux dont nous connaissons le mieux l’histoire), il lui était impossible de se produire : la société paisible et radieuse du XVIIe siècle ne l’aurait pas comprise, la société frivole et turbulente du siècle de Voltaire l’aurait impitoyablement raillée. De notre temps, où, il faut le reconnaître, si la foi est dans peu de coeurs, l’insulte n’est sur aucune bouche, on l’a vue reparaître comme bien d’autres idées élevées et austères dont l’ame des penseurs et des poètes, sinon celle des croyans, a fait son profit. La plus belle, la plus noble forme qu’elle ait reçue, c’est celle que lui a donnée l’auteur de Stello dans son beau drame de Chatterton. Chatterton, il s’agit ici du héros du drame et non pas, M. de Vigny l’a dit lui-même, du pauvre enfant désolé dont le talent et l’existence ne livrèrent au souffle de la mort que des fleurs de printemps ; Chatterton est le génie méconnu auquel l’indifférence, le dédain et les basses jalousies des hommes font subir une véritable passion. La pièce de M. de Vigny est une oeuvre d’artiste par excellence, portant l’empreinte d’un travail aimé et douloureux, laissant dans l’ame de longs frémissemens comme les symphonies de Weber ou de Beethoven ; enfin c’est une de ces œuvres qui suspendent des larmes aux cils de toutes les jeunes paupières ; le seul reproche à lui adresser, c’est que ces larmes, au lieu d’être salutaires, sont stériles et quelquefois dangereuses. Chatterton a le grand tort d’entretenir et d’exalter ce malheureux orgueil de dix-huit ans qu’on voudrait pouvoir conjurer au contraire, tout en le respectant comme une illusion, tout en l’admirant comme une vertu. Mais, si ce drame peut produire de funestes effets sur quelques-unes de ces ardentes cervelles toujours prêtes à faire pénétrer la balle du pistolet de Werther au milieu de leurs espérances déçues de gloire ou de tendresse, s’il peut envoyer, comme l’a fait le terrible roman de Goethe, des ames égarées l’accuser devant un autre tribunal que le nôtre, il a, pour combattre en sa faveur, les sentimens nobles et dignes qu’il ne cesse jamais d’exprimer ; et puis, c’est là une considération profane, et cependant la plus propre de toutes peut-être à nous toucher, si le breuvage qu’il renferme est dangereux, il l’offre dans la coupe de cristal la plus brillante, la plus pure qu’ait jamais tenue main de poète ou d’enchanteresse.

A côté du drame de Chatterton, j’en aperçois un qui reste encore à faire et que je n’esquisse qu’en tremblant, car d’autres que moi peuvent essayer de peindre le divin modèle que je crois entrevoir, et je ne voudrais pas qu’une ébauche grossière leur en eût gâté les traits. Je m’imagine un homme ayant vraiment reçu du ciel le magnifique présent dont M. de Vigny a doté son héros, un homme qui sent à chaque instant monter sur ses lèvres la parole de feu, et qui, par une fatalité de situation ou de nature, ne peut pas communiquer aux autres la foi légitime qu’il a lui-même dans la divinité de son esprit. Eh bien ! que fera cet apôtre inconnu de la sainte religion de l’art ? demandera-t-il à son coeur des hymnes de désespoir et de haine ? jettera-t-il des cimes solitaires de son orgueil un regard de dédain et de courroux sur l’humanité ? enfin, après quelques jours d’une existence passée dans l’amertume, ira-t-il sommer la mort de donner à sa grandeur outragée l’asile que lui demandent les douleurs hautaines et les désespoirs fastueux ? Non, il prendra un rôle plus digne et surtout meilleur. Au lieu d’être la source de ses souffrances, son génie sera au contraire celle de ses consolations. Sous le froid linceul que l’oubli aura jeté sur lui, son imagination cachera une Tempé éblouissante et fraîche, chère à son cœur, comme les lieux où l’on sent que nul regard n’a pénétré. Placez dans cette noble vie un amour ardent et pur comme celui que Chatterton rencontre dans Kitty Bell, une sûre et profonde amitié, comme celle qu’il trouve dans le quaker ; mettez-y aussi (car dans toute œuvre calquée sur la nature humaine on n’atteint point la vérité sans laisser au mal la part qu’il réclame), mettez-y des épreuves et des souffrances, mais des épreuves fermement acceptées, des souffrances domptées glorieusement, et vous aurez un drame à l’action émouvante et simple, au dénouement triomphant et pacifique. Avec la pensée dont je parlais tout à l’heure, je ne vois que deux drames possibles, le drame de M. de Vigny et celui-là. Il faut que le génie insulté et méconnu par les hommes leur échappe sur les ailes de la mort, ou, ce qui me paraît, mille fois préférable, s’élève au-dessus d’eux sur ses propres ailes.

M. de Balzac a trouvé moyen de donner un troisième dénouement à l’action que nous avons indiquée. Lui aussi a voulu créer un homme de génie portant sous son front une pensée méconnue de tous ; mais, après des efforts dont nul n’a réussi, des luttes dans lesquelles il a toujours été vaincu, son héros, au lieu de se résigner ou de mourir, de demander un refuge aux sombres abîmes du néant ou aux radieuses profondeurs de son ame, son héros tend une main à la femme perdue, une autre à l’homme flétri, et, fort de ces appuis indignes, se redresse pour défier la société. C’est là le dernier tableau de la pièce, celui sur lequel tombe la toile. Dans ce qui regarde Quinola, l’oeuvre de M. de Balzac n’est pas autre chose que Figaro, moins l’esprit d’observation et la verve comique de Beaumarchais ; dans ce qui regarde Fontanarès, le maître de Quinola, c’est Chatterton, moins la distinction profonde, le sens délicat et élevé de M. de Vigny. Je ne commencerai point par reprocher à Fontanarès le bizarre domaine que M. de Balzac lui a assigné dans le royaume du génie ; ce sera l’objet d’une critique spéciale. Au lieu de rêver chants d’oiseaux et sourires de femmes, vents des bois et brises des mers, il rêve tuyaux et vapeur, rouages et machines ; en un mot, au lieu d’avoir reçu le souffle poétique, il a reçu celui de l’industrie : soit, je l’accepte tel qu’il est. Je veux croire pour un instant que l’inspiration qui produit de beaux vers et celle qui crée des ressorts et des métiers sont également filles du ciel ; j’accorde à Fontanarès un don aussi divin, aussi sacré que celui qu’a reçu Chatterton : la différence qui existe entre les tendances de M. de Vigny et celles de M. de Balzac n’en ressortira que mieux. Quels sont les personnages que l’auteur de Stello place auprès du grand homme repoussé pour l’aider à supporter ses douleurs ? C’est une jeune femme qui réunit la tendresse de la mère et la pureté de la sainte, cette adorable Kitty Bell qu’on se représente comme les vierges entrevues par Raphaël et la Laurence rêvée par Jocelyn :

Une ombre sur le front, au coeur une espérance,

Et des enfans sur ses genoux.


C’est un vieillard à l’ame compatissante et austère, ce bon et paisible quaker qui ne trahit sa connaissance des misères de ce monde que par la tristesse de son sourire et la mansuétude de son regard. Quels sont les deux êtres que l’auteur de Vautrin donne pour soutiens au génie persécuté ? Une femme dont le corsage de brocard recouvre un coeur de courtisane, et un homme dont les haillons laisseraient voir une marque infamante à qui oserait les soulever. Si M. de Vigny a manqué de justice envers la société, lorsqu’il n’a placé dans les hautes classes que de l’indifférence ou du dédain pour le talent, du moins il n’a pas méconnu les lois de la nature humaine, puisqu’il a fait deviner l’élévation de l’esprit par celle du cœur. En reléguant dans les dernières classes, et dans les classes dégradées, les seules sympathies, les seuls secours qu’il soit permis d’attendre ici-bas à ceux qui portent une idée féconde dans leur sein, M. de Balzac a calomnié en même temps la nature humaine et la société. La première de ces calomnies n’a pas besoin qu’on la combatte, chacun a dans sa conscience de quoi en faire justice ; la seconde est plus dangereuse, parce qu’elle a été débitée souvent et accueillie quelquefois. Non, il n’y a jamais eu de ligue formée contre l’intelligence parmi ceux qui ont composé de tout temps ce qu’on nomme l’aristocratie. Quand l’auteur des Ressources de Quinola nous montre le génie insulté dans les palais et ne recevant que dans les greniers le noble, le magnifique hommage qu’il exige, comme la religion l’hommage de la foi, ce sont là des tableaux dont aucun trait n’appartient au monde réel ; au lieu de se haïr et de s’exclure, toutes les supériorités se recherchent et se comprennent. S’il existe des hommes chez qui le talent ne doive rencontrer ni défiance ni jalousie, mais au contraire de la bonté et de la prévenance, ce sont ceux qui, à l’abri des grandes inquiétudes du besoin, tranquilles sur les petits soucis de la vanité, ont le cerveau libre pour comprendre, le cœur libre pour aimer. Un des écrivains les plus charmans de notre langue, si ce n’est de notre pays, le prince de Ligne, a exprimé ces idées avec sa grace persuasive et son enjouement plein d’entrain ; il a même fait mieux encore que de les traduire par des paroles, il les a traduites par des actions. Ainsi je me souviens d’une note fugitive, page détachée de ses souvenirs, où il raconte la visite qu’il fit à Rousseau. Avec quel aimable respect le grand seigneur qui avait approché familièrement de l’impératrice des Russies et de Frédéric de Prusse aborde l’auteur de la Nouvelle Héloïse ! « Je sentais, dit-il, une sorte de tremblement en ouvrant sa porte. » Ces pauvres cœurs de courtisans ont été noircis bien des fois ; on voit pourtant qu’ils sont capables, eux aussi, de sincères admirations et de naïfs enthousiasmes. Ce prince de Ligne qui badinait avec tant d’aisance dans des cercles présidés par des personnes couronnées, à qui Louis XVI reprocha même un jour l’étourderie un peu libre de ses manières au petit spectacle de Trianon, le voilà qui tremble en entrant dans un galetas ; c’est que ce galetas (ce sont ses propres expressions qui me reviennent), s’il est le séjour des rats, est en même temps le sanctuaire du génie.

Puisque le nom de Rousseau s’est trouvé sous notre plume, combien d’exemples pourrait nous fournir encore la vie de cet homme, qui, en fait d’arrogance et de superbe, ne l’aurait cédé en rien aux poètes les plus orgueilleux d’aujourd’hui ! Est-ce chez les horlogers de Genève ou chez le maréchal de Luxembourg qu’il trouva appui et protection ? Les anges qui montaient l’étroit escalier de sa mansarde n’avaient pas des jupons courts et des béguins de grisettes, mais bien des chapeaux à plumes et de grands paniers. Le chagrin penseur de Genève a beau donner, dans ses Confessions, des interprétations malignes aux curiosités prévenantes, aux délicates attentions dont il était l’objet : elles n’en montrent pas moins avec quelle sollicitude tendre et gracieuse les nobles, les élégans, les heureux, vont au-devant du talent, bien loin de le méconnaître ou de le proscrire. Dans ce pays surtout, au lieu de faire la guerre aux idées nouvelles, ceux que ces idées nouvelles menaçaient cependant ont été les premiers à les fêter. C’est sous les voûtes dorées des salons que cette terrible philosophie du XVIIIe siècle, qui a été si haut et si loin dans son vol, a fait le premier essai de ses ailes ; des mains blanches et fines ont applaudi les premières à l’essor que des mains calleuses couvrirent ensuite de leurs redoutables applaudissemens. Que M. de Balzac se rappelle l’histoire même de l’écrivain dont sa dernière pièce nous prouve qu’il s’est si vivement préoccupé. Ce n’est pas un Quinola qui se glissa auprès de Louis XVI pour lui surprendre la permission de laisser jouer la fameuse pièce de Beaumarchais. Les illustres parrains de Figaro, la correspondance de Grimm nous les nomme, c’étaient les plus grands personnages de la cour. Le comte d’Artois protégea la Folle Journée avec toute l’ardeur enthousiaste d’une jeunesse bonne et chaleureuse ; M. de Vaudreuil avait déjà prêté le théâtre de son hôtel à la comédie proscrite, la reine voulut qu’on la représentât à Trianon. Ainsi, quand on nous montre l’homme de génie ne recevant que du paria un hommage de dévouement complet et sincère, réduit à enrôler au service de sa pensée les ressources honteuses et les ruses coupables d’une intelligence avilie, c’est une image aussi fausse qu’elle est immorale. Le prince de Ligne ému devant Rousseau comme un écolier devant le poète qui lui a inspiré sa première pièce de vers, nous prouve que les classes élevées connaissent la forme la plus humble et en même temps la plus glorieuse du culte qu’on doit à la divinité de l’intelligence. Le comte d’Artois protégeant Beaumarchais nous prouve que, loin de reculer avec effroi et dédain devant les esprits entreprenans et inventifs, elles sont prêtes sans cesse à propager, même à leur risque et péril, les nouveautés les plus hardies.

M. de Balzac, j’en suis donc bien convaincu, inflige à son grand homme méconnu des misères et des hontes que le génie n’a jamais dû subir ici-bas, à moins que le hasard ne l’ait quelquefois logé dans la cervelle d’un fripon ; mais je veux lui faire un instant trêve à ce sujet, et revenir sur un reproche que j’ai indiqué tout à l’heure. Quand, au lieu d’un prophète de l’art, il nous représente un apôtre de l’industrie, croit-il sérieusement que l’intérêt peut être le même ? L’industrie ! il faut qu’elle ait grandi dans des proportions bien colossales aux yeux du romancier-feuilletoniste pour qu’il l’ait jugée digne d’allumer dans le sein d’un homme la même ardeur brûlante et sacrée, la même passion puissante et dramatique que la poésie. Certes, je ne veux pas l’attaquer, ce qui me conduirait d’ailleurs aux mêmes lieux-communs déclamatoires que la défendre ; mais, pour Dieu ! n’a-t-elle pas assez de tous les champs qu’elle envahit ? Faut-il que sa pensée, qui plane déjà sur tant de lieux, vienne planer encore sur la scène ? Est-il dit qu’il n’y aura plus un coin du ciel, dans les régions de l’art comme dans les autres, que ne doivent obscurcir les noirs tourbillons de la vapeur ? Au lieu des simples et nobles objets qui se trouvent toujours chez le poète, lors même qu’entre lui et les astres qu’il chante il n’y a que le toit d’un grenier, au lieu de ces choses dignes ou charmantes qui, jusque dans sa misère, ne cessent jamais de distinguer sa demeure, que sais-je ? la vieille épée d’un père ou le jeune portrait d’une maîtresse, un humble pastel plein de souvenirs devant lequel on a pleuré, ou, ce qui est encore plus beau, une toile de grand maître devant laquelle on a eu faim ; en un mot, au lieu de la touchante mansarde, qui ressemble à un front dégarni où rayonne une ame divine, M. de Balzac nous montre un hideux tandis que l’œil parcourt sans y rencontrer rien qui fasse rêver ou sourire. Ce ne sont que roues et longues cheminées, tout l’affreux appareil d’une fabrique ; et, ce qui porte au dernier degré le malaise et la répugnance qu’on éprouve, on aperçoit dans un coin ce tableau, cet odieux tableau noir sur lequel ceux qui calculent font grincer la craie. Là tout rappelle à l’esprit, non pas le poète qui rend son galetas sublime, mais le chercheur de fortune qui avilit le sien.

Dernièrement quelqu’un me racontait le mot d’un saint-simonien qui s’écriait, il y a de cela dix années, dans l’accès d’un enthousiasme prophéthique assez mal justifié par les évènemens : « Voilà dix-huit cents ans qu’on joue ce vieux drame de la messe ; il est temps de le remplacer par un autre. » Je crois que M. de Balzac a voulu tenter dans l’art l’innovation que l’homme dont on me parlait souhaitait d’opérer dans la religion. Le saint-simonien se disait : Peut-on souffrir une chaire d’où l’on ne parle au peuple que de foi, de charité et d’espérance ? L’auteur de Quinola s’est dit : Peut-on souffrir un théâtre où il n’est question que de gloire, d’amour et de poésie ? Et tous les deux ont cru qu’il y avait auprès d’eux, à leur portée, dans l’air même qu’ils respiraient, une pensée qui remplacerait ces pensées vides et creuses, celle de cette industrie aux travaux gigantesques, à l’ambition sans bornes, dont les efforts aspirent à lier à ses destinées celles de notre siècle tout entier. Est-il besoin de montrer l’extravagance de ces rêves ? La glorification de l’industrie par des fêtes religieuses ou des solennités dramatiques, c’est quelque chose de monstrueux et d’absurde. Le pain que le prêtre de l’art et celui de la religion doivent montrer au peuple et élever au-dessus des fronts inclinés, ce n’est pas le pain qui se mange, le pain du corps ; c’est le pain de l’ame, le pain sacré, celui qui fait descendre un Dieu dans le sein du poète comme dans le cœur du chrétien.

Au reste, M. de Balzac ne sait peut-être pas de quelle littérature il se rapproche quand il entreprend de substituer le drame industriel au drame héroïque ou au drame amoureux. Le hasard nous a fait rencontrer dans les curieuses archives du théâtre populaire une pièce à grand spectacle, appelée Christophe le Suédois, qui appartient tout-à-fait à la même famille que la sienne. Ce Christophe a fait, comme Fontanarès, une découverte qui doit être très utile à la fortune du pays et à sa propre fortune. Les piéges, les trahisons, les obstacles de toute sorte ne manquent pas de se trouver sur sa route. Seulement le poète du boulevart s’est cru obligé envers ses spectateurs à un dénouement plus moral que celui qui termine les Ressources de Quinola. Le mérite triomphe par de légitimes moyens, et le dernier acte de Christophe le Suédois nous arrête sur le tableau de l’ovation décernée au génie par la reconnaissance des peuples. On aperçoit sur les derniers plans du théâtre des soldats, des drapeaux, des lauriers et un cheval blanc. Il est curieux de voir M. de Balzac chercher son point de départ dans ce que la scène sérieuse et la scène comique offrent de plus élevé, et arriver par d’invincibles tendances aux lieux où finit le domaine littéraire, à Christophe le Suédois. Encore si les Ressources de Quinola, en prenant au mélodrame actuel ses récens enthousiasmes, lui avaient pris également quelques traits de sa naïve morale, tradition bien affaiblie, quoique vivante encore, des mélodrames du vieux temps ! Mais les pensées sur lesquelles M. de Balzac suspend l’esprit des spectateurs à la fin de sa pièce ne sont pas de nature à l’édifier. Entre la courtisane et le forçat dont il a fait les compagnons de sa destinée, Fontanarès s’écrie : « Maintenant l’avenir est à moi ; nous irons en France ! » Ce qui, soit dit en passant, m’a paru une véritable épigramme contre notre pays. On prétend qu’à une représentation de Chatterton, un de ces pauvres jeunes gens dont l’auteur de Stello exaltait la folie noble et douloureuse essaya de se tuer quand on eut joué le dernier acte. Si le drame de M. de Balzac conservait dans le dénouement son analogie avec celui de M. de Vigny, si le corps de Fontanarès roulait à côté de sa machine brisée, comme celui de Chatterton roule à côté de ses manuscrits à demi dévorés par le feu, alors on aurait peut-être vu les soupirans méconnus, les amans repoussés de la mécanique, accourir puiser l’inspiration du suicide dans les Ressources de Quinola. La salle de l’Odéon aurait peut-être été ensanglantée par le trépas de quelque inventeur incompris, venant, le poignard à la main, insulter à la société qui lui refuse une patente ou un brevet. Tel qu’il est, le drame de M. de Balzac fera prendre aux poursuivans malheureux de la fortune des conseils beaucoup plus funestes pour les autres que pour eux ; Fontanarès peut leur communiquer un genre tout particulier d’exaltation qui ne me ferait pas craindre de laisser un pistolet à leur portée, mais bien de leur confier ma bourse.

Je crois la critique des idées beaucoup plus profitable que celle des faits ; aussi, c’est aux idées seulement que j’ai voulu m’attaquer dans le drame de M. de Balzac. Si l’on voulait descendre aux détails, on pourrait adresser aux Ressources de Quinola tout un ordre de reproches que les connaissances historiques de chaque spectateur, si faibles soient-elles, doivent suffire à lui indiquer ; mais je suis un peu de l’avis qu’émettait dernièrement encore un homme à qui la critique érudite serait pourtant aussi facile que la critique entraînante et chaleureuse. M. Magnin, à propos du Cid, tirait des nombreux anachronismes de Corneille, qu’il relevait avec une indulgence d’artiste et une certitude de savant, cette conclusion tout-à-fait juste, suivant nous, qu’il ne faut pas soumettre les œuvres de l’imagination au sévère contrôle de l’histoire. Si Quinola nous avait réellement rappelé ce Figaro auquel il avait tant le désir de ressembler, on se soucierait peu du temps et du lieu où M. de Balzac place son drame. Qui s’est jamais avisé de chercher des Espagnols dans les personnages de Beaumarchais ? Ainsi donc, que Fontanarès eût cité le nom de Galilée à une époque où Galilée était encore à naître, qu’on eût pu relever à chaque instant des erreurs de date, de pays, de costumes ; tout cela n’aurait été rien pour un spectateur gaiement occupé par une peinture de situations et de caractères tracés avec verve et vérité. Si quelques-uns ont reproché à M. de Balzac d’être un historien bien inexact du XVIe siècle, c’est qu’heureusement pour eux, ceux-là n’avaient pas compris qu’il voulait être l’historien de notre temps.

Maintenant faut-il parler du style ? Dans la forme comme dans le fond, les Ressources de Quinola offrent deux élémens distincts : l’imitation inhabile d’une bonne et ferme manière dont le secret se perd tous les jours, et l’imitation beaucoup trop habile, au contraire, de la manière mélodramatique et boursouflée dont nous avons tant d’exemples sous les yeux. C’est ce second élément qui domine. Le personnage qui donne son nom à la pièce, Quinola, s’efface près de Fontanarès. Il devait en être ainsi. Quand M. de Balzac fait parler Quinola, l’homme qui doit avoir la repartie vive et prompte, la phrase nette et concise, il ne trouve aucun mot dans son langage habituel, et il est obligé de tourner court dès qu’il est au bout de ses réminiscences de Lesage ou de Beaumarchais ; mais, quand il fait parler Fontanarès, l’homme à qui appartient la tirade ambitieuse, la phrase déclamatoire et bruyante, alors tous les mots du langage désordonné et violent qu’il entend parler tous les jours, qu’il a parlé si souvent lui-même, se présentent en foule à sa mémoire ; il n’a plus de raison pour s’arrêter ; les périodes longues et pressées suivent le repos haletant des exclamations furibondes ; enfin, la déclamation du XIXe siècle règne et triomphe sans obstacle. Or, cette déclamation n’a même pas la correction de collége qu’avait celle du siècle qui nous a précédés. Les contemporains de Jean-Jacques et de Diderot avaient, eux aussi, leur langue sonore et vide, leurs grands mots, leurs métaphores outrées, enfin toute cette rhétorique orgueilleuse et vulgaire que la littérature de chaque époque est obligée de subir ; mais ce mauvais style du XVIIIe siècle était préférable au mauvais style d’à-présent, en ce qu’il conservait certaines prétentions à la pureté, tandis que le nôtre, au nombre des lois qu’il foule, met au premier rang celles de la grammaire, comme ne le prouvent que trop les constructions vicieuses, les tours obscurs, les locutions impropres qui abondent dans les Ressources de Quinola. Au reste, ce qui unit entre eux non-seulement les déclamateurs du XVIIIe siècle et ceux du nôtre, mais les déclamateurs de tous les temps, c’est la même absence d’énergie qu’ils essaient en vain de cacher sous une élévation factice. Dans les endroits où on croit sentir quelques élans, la pièce de M. de Balzac me rappelle un mot que Jean-Paul Richter met dans la bouche de Schoppe, un des personnages de Titan, sur les écrivains à grands sentimens et à grandes phrases de son époque : « Le style de ces gens-là, dit Schoppe, me fait toujours penser à la queue des chevaux anglais ; si elle s’élève en l’air, c’est parce qu’on en a coupé le nerf. »

Du style et des pensées, du fond et de la forme, enfin de l’examen attentif des Ressources de Quinola, on doit, suivant nous, tirer cette conclusion que M. de Balzac a singulièrement compromis son talent en le conduisant dans de mauvaises routes ; mais que, l’eût-il conservé intact et complet, ce talent n’était pas appelé à se produire dans des œuvres dramatiques. Nous avons tous passé des heures entières dans les galeries du Louvre à contempler quelques-uns de ces merveilleux intérieurs de Van-Ostade, de Metzu ou de Gérard Dow, dans lesquels notre imagination pénètre, s’établit et s’amuse ; M. de Balzac savait quelquefois donner à ses romans le genre d’attrait mystérieux que présentent ces tableaux. Quelques pages de la Maison Claës nous ont fait éprouver ce plaisir bizarre et intime qu’on sent en suspendant sa pensée aux sculptures des boiseries luisantes, aux rosaces des tapis moelleux, aux fauteuils, aux chenets, aux flambeaux, enfin à ces mille objets connus que les pinceaux flamands savent rendre avec la puissance de la vérité, en les imprégnant cependant d’un charme fantastique et rêveur. Dans quelques-uns de ces petits cadres que je me rappelle en ce moment, une fenêtre entr’ouverte, au dernier plan, laisse voir à travers des treillages garnis de houblon un ciel de Belgique ou de Hollande. Le jour brumeux qui vient de cette croisée, c’est celui qui convient au tableau qu’on a sous les yeux ; à la place de cette pâle lumière, qu’on suppose un soleil d’Italie répandant tout à coup ses clartés ardentes dans cet intérieur où la demi-obscurité fait une partie du prestige ; que deviendront les doux rêves qui se cachaient pour nous dans les profondeurs de cette alcôve, dans les sombres plis de cette tenture, sous le chambranle de cette cheminée ? Le grand jour les mettra en fuite, et avec eux s’en ira tout notre plaisir. Eh bien ! le monde que M. de Balzac a reçu le don de comprendre et de reproduire, est le même que celui de ces peintures bourgeoises, il peut trouver dans le roman les teintes voilées dont il a besoin ; jetez sur ce monde la lumière du lustre, la clarté des rampes, tout l’éclat de la scène, il perdra sa poésie. L’imagination qui nous a donné Eugénie Grandet ne peut s’épanouir qu’à l’ombre de la vie retirée et solitaire ; elle n’est même pas née pour cueillir, comme deux imaginations charmantes dont nous parlions récemment, celle de l’auteur de Fa dièze, celle de l’auteur de Reisebilder, les coquelicots des blés dorés, les clochettes roses des prairies ; les fleurs qu’elle recherche avec une curiosité attentive, qu’elle contemple avec tendresse, ce sont ces fleurs pâles et étiolées qui, dans les cours humides et désertes des grandes maisons de province, croissent entre les fentes des pavés et entre les crevasses des murs.

Je sais que les écrivains qui font de la prose et des vers, des drames et des romans, croient volontiers qu’on exalte de parti pris la forme qu’ils avaient adoptée d’abord, pour leur interdire celle qu’ils Ont choisie en dernier lieu. Il existe un vieux mot avec lequel tous les romanciers qui ont éprouvé des revers sur la scène ont consolé leur amour-propre : « A mon premier roman, on dira du bien de mon drame. » Peut-être que M. de Balzac se l’est répété à son tour. Je ne crois pas pourtant que les Mémoires de deux jeunes Mariées aient inspiré à personne le panégyrique de Vautrin. Il est incontestable, des exemples encore récens en font foi, qu’il y a certains esprits qui, après avoir pris dans le roman un vol plein de vigueur, s’abaissent et rampent sur la scène. Il y aurait un travail curieux à faire, et que nous entreprendrons peut-être un jour, sur les motifs qui, de notre temps, ont fait échouer au théâtre des écrivains que le succès avait couronnés ailleurs, Mais ce qui est nécessaire en ce moment, c’est de protester et de protester avec énergie contre cette pensée, si prompte à se présenter aux auteurs, qu’on veut combattre leurs Oeuvres par leurs oeuvres, et vanter alternativement, pour les décourager, leur dernier roman aux dépens de leur dernier drame, ou leur dernier drame aux dépens de leur dernier roman.

Eh ! mon Dieu, drames et romans, nous voudrions pouvoir tout louer au contraire. Je ne conçois point de quoi les haines littéraires pourraient se nourrir aujourd’hui. Le caractère de notre époque, c’est un scepticisme sans raillerie qui ne demande qu’à se laisser séduire, une curiosité bienveillante qui accorde à toute chose sa part d’intérêt et d’attention. Pour moi, je déclare que la plus humble des oeuvres d’art m’inspire une sorte de sentiment religieux et un véritable amour, quand elle porte l’empreinte d’un travail consciencieux et d’une étude laborieuse ; je me reprocherais comme un crime d’en parler avec légèreté ou mépris. Je crois le denier dont l’artiste obscur augmente le trésor toujours grossissant des produits de l’intelligence humaine, aussi- sacré que le denier du pauvre. Mais plus cette religion de l’art m’est chère et nie paraît une indispensable croyance, plus j’en veux à ceux qui l’outragent quand ils pourraient la servir. Plus j’ai de tendresse sincère et de respect profond pour la noble toile sans cadre qui me révèle les longs et glorieux efforts d’une volonté persévérante, plus le tableau au cadre fastueux où je reconnais la touche hâtive d’un pinceau vénal m’inspire de répulsion. Ainsi donc, s’il n’y a pas aujourd’hui dans notre critique une plus grande part aux éloges qui compensent ou adoucissent le blâme, c’est que l’œuvre dont nous avions à parler, comme presque toutes celles qui passent maintenant sous nos yeux, révèle des habitudes et des tendances qui ne sont ni les habitudes ni les tendances d’un artiste. Nous ne croyons pas que M. de Balzac soit destiné à la carrière dramatique. Eh bien ! cependant, pour nous donner un démenti, qu’il s’enferme dans son cabinet d’étude avec une pensée sérieuse, qu’il s’abandonne dans le recueillement aux divins épanchemens et aux purifiantes ardeurs de cette immortelle prière qu’on nomme le travail, et puis, suivant la belle expression de M. de Vigny, tout frémissant des souffrances que son ouvrage lui aura causées, qu’il vienne soumettre cet ouvrage au public : nous lui promettons pour notre part, sinon approbation sans réserve et enthousiasme sans examen, du moins attention profonde et ardente sympathie.

Encore une fois, ce qui nous anime surtout contre la comédie de M. de Balzac, c’est l’inspiration qui l’a produite, c’est l’ordre de sentimens et d’idées dont elle est l’expression. Il a existé de tout temps deux espèces de drames, le drame du cœur et le drame des faits, celui qui repose sur une grande passion, celui qui porte sur une action héroïque. A notre époque, il s’en est formé un troisième, qu’à défaut d’autre nom j’appellerai le drame social. Pour écrire les deux premiers, il faudrait un cœur de poète et un esprit de moraliste, une intelligence de politique et un sens d’historien ; pour écrire le dernier, outre les qualités de poète, d’historien, de moraliste et de politique, il faudrait avoir le jugement certain et la sagacité prophétique du législateur. Mais, s’il est indispensable qu’on trouve dans le drame social la trace de tous ces mérites pour qu’il ait droit à l’admiration, il suffit, pour qu’il ait droit à l’estime, qu’on y découvre un but désintéressé et une conviction sincère. Or, je ne vois point de conviction dans l’œuvre de M. de Balzac, et, s’il y a un but, il n’est certainement pas désintéressé. Quand on se souvient du véritable lyrisme, du ton sombre et inspiré avec lequel l’auteur des Contes drolatiques a déploré maintes fois que toute son activité littéraire ne lui fit point gagner des millions, cinq grands actes consacrés tout entiers à la douleur d’un industriel que ses machines à vapeur ne conduisent pas à la fortune font faire des rapprochemens fâcheux. Ce que M. de Vigny réclamait pour les soldats de la pensée dans la noble et éloquente plaidoirie qu’il appela Chatterton, c’est ce que demandaient jadis les généraux de nos armées pour ceux qu’ils menaient au feu, du pain et de la gloire. Ce que M. de Balzac semble demander, je laisse à deviner au nom de qui, c’est de la célébrité et de l’argent.

Les Ressources de Quinola et Chatterton, ces deux pièces qui contiennent deux requêtes si différentes, représentent les deux littératures qui depuis long-temps déjà sont en présence l’une de l’autre. M. de Balzac, dans une fameuse lettre que nous n’avons pas oubliée, comparait autrefois le monde des écrivains au monde militaire, en s’assignant à lui-même la dignité de maréchal. Ne pourrait-on pas le comparer plutôt au monde maritime et dire : Il y a deux motifs qui font affronter les périls de la mer, le désir de s’enrichir et le désir de servir le pays ; en un mot il y a deux marines, la marine royale et la marine marchande. Ceux qui s’engagent dans la première sillonnent l’Océan toute leur vie pour gagner une paire d’épaulettes qui leur donne droit aux marques de respect partout où ils passent, et une retraite qui les fait à peine vivre ; ceux qui s’engagent dans la seconde sont soutenus dans chaque traversée par l’espoir de jouir des richesses qu’ils ont acquises dès qu’ils auront touché le port. Les nobles vaisseaux qui portent les uns intéressent tout le monde, c’est à nous tous qu’ils appartiennent ; les balles qui déchirent leur pavillon, les boulets qui brisent leur mâture, c’est pour notre cause qu’ils les reçoivent : s’ils triomphent, c’est une joie universelle ; s’ils succombent, c’est un deuil public. Les navires qui portent les autres intéressent ceux qui les montent et surtout ceux qui les équipent ; si la tempête ou les corsaires fondent sur eux, c’est un deuil pour quelques familles et pour une maison de commerce. Eh bien ! il y a une littérature qui répond à la marine de l’état, qui souffre et combat pour tous ; nous accompagnons de nos vœux les hardis bâtimens qu’elle lance. Il y a une littérature marchande qui défie pour elle seule les vents et les récifs ; que ses galions touchent au port ou fassent naufrage, cela n’intéresse que l’armateur qui les a frétés.

Aussi jadis nous aurions attendu avec anxiété la nouvelle du succès ou dit revers de Chatterton ; maintenant nous nous inquiétons fort peu de la réussite ou de la chute des Ressources de Quinola.


G. de Molènes.