Les Rimes de François Pétrarque/Texte entier

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LES RIMES


DE


FRANÇOIS PÉTRARQUE






IL A ÉTÉ TIRÉ


Cinquante exemplaires numérotés sur papier de Hollande.


Prix : 7 fr.



OUVRAGE DU MÊME AUTEUR


publié dans la bibliothèque-charpentier


à 3 fr. 50 le volume.


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Boccace. Le Décaméron, traduction Francisque Reynard…… 2 vol.






LES RIMES


DE


FRANÇOIS PÉTRARQUE


TRADUCTION NOUVELLE


par


Francisque REYNARD


―――



PARIS


G. CHARPENTIER, ÉDITEUR


13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13



1883


Tous droits réservés.



LES RIMES

DE

FRANÇOIS PÉTRARQUE




PREMIÈRE PARTIE


SONNETS ET CANZONES


PENDANT LA VIE DE MADAME LAURE




SONNET I.


Il demande qu’on ait compassion de son état, et avoue la vanité de son amour.


Vous qui écoutez dans ces rimes éparses, le son de ces soupirs dont je nourrissais mon cœur, au seuil de ma première erreur juvénile, quand j’étais en partie un autre homme que je suis ;

Pour le style varié dans lequel je pleure et raisonne, entre les vains espoirs et la vaine douleur, j’espère trouver pitié non moins que pardon, partout où il y aura quelqu’un qui connaisse l’amour pour l’avoir éprouvé.

Mais je vois bien à présent comment j’ai été longtemps la fable de tout le peuple ; aussi, souvent, je rougis à part moi de moi-même ;

Et de mes vaines rêveries la honte est le fruit, ainsi que le repentir et la claire connaissance que tout ce qui plaît en ce monde est un songe rapide.


SONNET II.
Resté fort contre tant d’embûches de l’Amour, il n’a pu se défendre contre cette dernière.

Pour se faire une belle vengeance, et punir en un jour bien mille offenses, Amour reprit furtivement son arc, comme un homme qui, pour nuire, attend le lieu et le moment.

Ma force s’était concentrée dans mon cœur pour y faire ses défenses, ainsi que dans mon cœur, quand le coup mortel descendit frapper à l’endroit où avaient coutume de s’émousser toutes les flèches.

Mais troublée dès le premier assaut, elle n’eut pas assez de vigueur ni de temps, pour prendre les armes selon qu’il en était besoin,

Ou pour m’entraîner prudemment hors du champ de carnage, sur le mont pénible et élevé, dont elle voudrait — mais elle ne le peut — faire aujourd’hui mon point d’appui.


SONNET III.
Il traite Amour de lâche, pour l’avoir frappé un jour où il devait être
sans défiance.

C’était le jour où les rayons du Soleil s’assombrirent, par pitié pour son Créateur, quand je fus pris sans que je me gardasse, et quand vos beaux yeux, ô dame, m’enchaînèrent.

Il ne me semblait pas que ce fût le moment de me garer des coups d’Amour ; j’allais donc tranquille et sans crainte ; aussi mes peines commencèrent au milieu de la commune douleur.

Amour me trouva complètement désarmé, et s’ouvrit le chemin de mon cœur par mes yeux qui sont devenus une porte et un passage pour les larmes.

Mais, à mon avis, cela ne lui fut pas un honneur de me frapper de flèches en cet état, et de ne vous avoir pas même montré son arc, à vous qui étiez armée.


SONNET IV.
Il glorifie le lieu où Laure naquit.

Celui qui montra dans son œuvre admirable une prévision et un art infinis ; qui créa l’un et l’autre hémisphère, et fit Jupiter plus doux que Mars,

Venant sur la terre pour révéler le sens des Écritures qui avaient, pendant de longues années, tenu la vérité cachée, délivra Jean et Pierre de leurs liens, et dans le royaume du Ciel leur donna leur place,

Il ne fit pas à Rome la grâce de naître chez elle, mais bien à la Judée ; tant il lui plut toujours d’exalter l’humilité par-dessus tout.

Et, de nos jours, il nous a donné d’une petite bourgade un Soleil tel, qu’on rend grâce à la Nature et au lieu où une si belle dame vint au monde.


SONNET V.
Il joue ingénieusement sur le nom de Laure, pour célébrer ses louanges.

Lorsque j’applique mes soupirs à vous appeler et à prononcer le nom qu’Amour écrivit dans mon cœur, c’est la syllabe lau que l’on entend tout d’abord retentir parmi les doux accents de ma voix.

La syllabe re que je rencontre ensuite dans votre nom royal, redouble mon ardeur à poursuivre ma haute entreprise ; mais la dernière syllabe ta, me crie : tais-toi, car l’honorer est un fardeau pour lequel il faut d’autres épaules que les tiennes.

Ainsi, le son même de votre nom, alors même que je vous entends nommer par d’autres, m’apprend à vous louer et à vous vénérer, ô vous digne d’une suprême adoration et d’une suprême louange.

Mais peut-être Apollon s’indigne-t-il qu’une langue mortelle ait la présomption de venir parler de ses rameaux toujours verts.


SONNET VI.
Il décrit son ardent amour et l’honnêteté constante de Laure.

Mon désir affolé s’est tellement égaré à suivre celle qui a pris la fuite et qui, légère et non embarrassée par les lacs d’Amour, vole devant moi si lent à courir,

Que plus je l’appelle, plus je m’efforce de le ramener dans le chemin sûr, moins il m’écoute ; et il ne me sert de rien de l’éperonner, ou de vouloir lui faire tourner bride, car par sa nature Amour le rend rétif.

Et puisqu’il retire de force le frein à soi, je me remets en son pouvoir, et malgré moi il me mène à la mort,

Rien que pour atteindre le Laurier où l’on cueille un fruit tellement amer au goût, qu’il irrite les plaies d’autrui bien plus qu’il ne les soulage.


SONNET VII.
Il avoue qu’il est plus captif qu’un oiseau qu’on aurait privé de sa liberté.

Au pied des collines où la Dame que celui qui nous envoie à toi a souvent réveillée par ses pleurs prit la belle enveloppe de ses membres terrestres,

Libres et en paix nous traversions cette vie mortelle, chère à tout animal, sans crainte de trouver en chemin rien qui fût nuisible à notre marche.

Mais du misérable état auquel, de l’autre vie sereine, nous avons été conduits, une seule chose nous console, ainsi que de la mort ;

C’est d’être vengés de celui qui nous y a conduits, lequel, au pouvoir d’autrui, et près de sa fin, reste lié d’une plus forte chaîne.


SONNET VIII.
Il compare Laure à un soleil et cherche à en éviter les atteintes.

Quand la planète qui mesure les heures, revient dans le signe du Taureau, il tombe des cornes enflammées une vertu qui revêt le monde d’une couleur nouvelle.

Et non seulement elle orne de fleurs ce qui frappe nos yeux au dehors, comme les plaines et les collines, mais, en dedans où jamais il ne fait jour, elle féconde l’humeur terrestre.

Ce qui fait que l’on cueille ces fruits et d’autres semblables. De même, celle-ci qui, parmi les dames est un Soleil, avec les rayons de ses beaux yeux,

Crée en moi pensers, actes et paroles d’amour. Mais de quelque façon qu’elle les gouverne ou qu’elle les tourne, ce n’est jamais le printemps pour moi.


BALLADE I.
Dès que Laure s’est aperçue de son amour, elle est devenue plus sévère pour lui qu’auparavant.

Je ne vous ai jamais vu, madame, quitter votre voile, soit au soleil, soit à l’ombre, depuis que vous avez reconnu en moi le grand désir qui empêche toute autre volonté de m’entrer au cœur.

Pendant que je tenais cachés les beaux pensers qui ont tué mon esprit de désir, j’ai vu votre visage s’orner de pitié. Mais quand Amour vous eut éclairée sur mon compte, alors furent voilés les blonds cheveux, et l’amoureux regard fut en lui-même recueilli. Ce que je désirais le plus en vous m’est enlevé. Ainsi me traita le voile qui, pour ma mort, par le chaud et par le froid, cache la douce lumière de vos beaux yeux.


SONNET IX.
Il espère dans le temps qui, en rendant Laure moins belle, la lui rendra plus compatissante.

Si ma vie peut se défendre de l’âpre tourment et des angoisses assez longtemps pour que je voie, madame, la lumière de vos beaux yeux éteinte par l’effet des dernières années,

Et les cheveux d’or fin devenir d’argent ; si je vous vois laisser les guirlandes et les vêtements de couleur claire ; et si je vois se décolorer votre visage qui, dans mon malheur, me rend timide et paresseux à me plaindre,

Amour me donnera peut-être assez d’audace pour que je vous découvre quels ont été les ans, les jours et les heures de mon martyre.

Et si alors le temps est contraire aux beaux désirs, il ne pourra pas se faire du moins que ma douleur ne reçoive quelque allégement de vos tardifs soupirs.

SONNET X.
Il se réjouit de ce que l’amour de Laure le pousse au souverain bien.

Quand, parmi les autres dames, Amour vient parfois se poser sur le beau visage de celle-ci, autant chacune est moins belle qu’elle, autant croît le désir qui m’énamoure.

Je bénis le lieu, et le temps et l’heure où mes yeux regardèrent si haut, et je dis : mon âme, tu dois en rendre grâce d’avoir été alors jugée digne d’un tel honneur.

D’elle te vient l’amoureux penser qui, tandis que tu le suis, t’achemine au souverain Bien, te faisant estimer peu ce que tout homme désire.

D’elle te vient la noble franchise qui te guide vers le Ciel par un droit sentier, si bien que je vais déjà tout enorgueilli d’espérance.

BALLADE II.
Il doit rester longtemps sans la voir autrement que par la pensée, et il invite ses yeux à s’en rassasier.

Ô mes yeux fatigués, pendant que je vous tourne vers le beau visage de celle qui vous a donné la mort, je vous prie, soyez attentifs, car déjà Amour vous défie ; de quoi je soupire.

La mort peut seule fermer à mes pensers l’amoureux chemin qui les conduit au port de leur salut. Mais un obstacle moins grave peut vous cacher votre lumière, parce que vous êtes moins parfaits et d’une moindre vertu. Donc, ô pauvres yeux, avant que soient venues les heures des larmes, qui sont déjà proches, prenez pour la dernière fois une courte consolation pour un si long martyre.


SONNET XI.
Il est irrésolu de savoir s’il s’éloignera de Laure, et il décrit les sentiments divers dont il est agité.

Je me retourne en arrière à chaque pas, avec le corps las que je porte à grand’peine ; et je prends alors, à respirer votre air, le courage d’aller plus loin en disant : hélas !

Puis, repensant au doux bien que je quitte, au long chemin et à ma courte vie, j’arrête mes pas, effrayé et défaillant, et pleurant, je baisse les yeux à terre.

Parfois, au milieu de mes tristes pleurs, un doute vient m’assaillir : comment ces membres peuvent-ils vivre loin de leur âme ?

Mais Amour me répond : ne te souvient-il pas que c’est là le privilège des amants délivrés de toutes les infirmités humaines ?


SONNET XII.
Anxieux, il cherche partout les objets qui lui présentent la ressemblance de Laure.

Il s’en va, le pauvre vieillard, chenu et blanc, du doux lieu où ses années se sont déroulées, et loin de sa famille effrayée qui voit que son tendre père va lui manquer.

De là, traînant ensuite ses flancs vieillis pendant les derniers jours de sa vie, il s’aide autant qu’il peut de sa bonne volonté, rompu des ans et las du chemin.

Et il arrive à Rome, poussé par son désir, pour voir l’image vivante de celui qu’il espère voir plus tard là-haut dans le Ciel.

Ainsi, hélas ! vais-je parfois, madame, cherchant, autant qu’il est possible, chez d’autres votre vraie forme désirée.


SONNET XIII.
Il décrit son état quand Laure est présente, et quand elle le quitte.

Les larmes me pleuvent amères du visage, avec un vent de soupirs douloureux, quand il advient que je tourne les yeux sur vous par qui seule je suis séparé du monde.

Vrai est que le doux rire plein de mansuétude apaise mes ardents désirs et m’arrache au feu du martyre, pendant que je suis à vous regarder, attentif et immobile.

Mais mes esprits se glacent dès que je vois, au départ, mes fatales étoiles détourner de moi leur suave action.

Élargie enfin avec les amoureuses clefs, l’âme sort du cœur pour vous suivre, et s’en revient ensuite avec une multitude de pensées.
SONNET XIV
Afin de moins aimer Laure, il fuit, mais en vain, la vue de son beau visage.

Quand je suis tout entier tourné du côté où luit le beau visage de ma Dame, et qu’il m’est resté en la pensée la lumière qui me brûle et me détruit en dedans tout entier ;

Moi qui ai peur du cœur qui me brise ainsi, et qui me vois près de la fin de ma belle lumière, je m’en vais comme un aveugle privé de la clarté, qui ne sait où il va et qui cependant part.

Ainsi devant les coups de la Mort je fuis ; mais non si vite que le désir ne vienne avec moi, comme de venir il a coutume.

Je vais silencieux ; car mes paroles de mort feraient pleurer les gens, et je désire que mes larmes coulent seules.


SONNET XV.
Il se compare au papillon qui va se brûler à la flamme qu’il chérit.

Il y a des animaux au monde dont la vue est si forte, qu’elle résiste même au soleil ; d’autres, parce que la grande lumière les offusque, ne sortent que vers le soir.

Et d’autres, au fol désir, qui espèrent peut-être jouir dans le feu parce qu’il brille, éprouvent son autre vertu, celle qui brûle. Las ! ma place est dans cette dernière catégorie.

Car je ne suis pas assez fort pour supporter la lumière de cette Dame, et je ne sais pas me servir des lieux ténébreux et des heures tardives.

Mais mon destin me pousse à la voir avec les yeux pleins de larmes et malades, et je sais bien que je cours après ce qui me brûle.


SONNET XVI.
Il essaye vainement, à plusieurs reprises, de louer les beautés de sa Dame.

Rougissant parfois, madame, de n’avoir pas fait encore de rimes pour votre beauté, je me rappelle le temps où je vous vis pour la première fois, telle que jamais une autre ne pourra désormais me plaire.

Mais je trouve que c’est un poids trop lourd pour mes bras, et une œuvre que ma lime ne saurait polir. Aussi mon esprit, qui juge sa force, se glace complètement pendant cet essai.

Plusieurs fois déjà j’ai ouvert les lèvres pour parler ; puis la voix est restée au milieu de la gorge ; mais quel son pourrait monter si haut ?

Plusieurs fois j’ai commencé à écrire des vers ; mais la plume, et la main, et l’intelligence sont restées vaincues au premier assaut.


SONNET XVII.
Il montre que son cœur est en danger de mourir, si Laure ne vient pas à son secours.

Mille fois, ô ma douce ennemie, pour avoir la paix avec vos beaux yeux, je vous ai offert mon cœur ; mais il ne vous plaît point de regarder si bas, avec votre esprit altier.

Et si par hasard quelque autre dame espère l’avoir, elle vit dans un espoir débile et trompeur. Mon cœur, parce qu’il dédaigne ce qui vous déplaît, ne peut plus jamais redevenir comme il était.

Or, si je le chasse, et qu’il ne trouve pas dans son douloureux exil quelques secours en vous, comme il ne sait ni rester seul, ni aller où d’autres l’appellent,

Il pourra s’égarer de son chemin naturel, ce qui sera faute grave pour nous deux, et d’autant plus grave pour vous qu’il vous aime davantage.


SIXAIN I.
Il expose son état misérable. Il n’en accuse pas Laure ; il réclame sa pitié et désespère de l’obtenir.

Pour tous les animaux qui vivent sur la terre, excepté quelques-uns qui ont le soleil en haine, il est temps de travailler tant qu’il fait jour ; mais dès que le ciel a allumé ses étoiles, celui-ci, retourne à sa demeure, celui-là s’abrite dans les bois pour avoir du repos au moins jusqu’à l’aube.

Et moi, dès que la belle aube commence à secouer l’ombre d’autour de la terre, réveillant les animaux par tous les bois, je n’ai pas de trêve à mes soupirs tant que brille le soleil ; puis, quand je vois flamboyer les étoiles, je vais pleurant et désirant le jour.

Quand le soir chasse la clarté du jour, et que nos ténèbres font l’aube pour l’autre hémisphère, je regarde, pensif, les cruelles étoiles qui m’ont fait d’un peu de terre sensible, et je maudis le jour où je vis le soleil ; car cette existence me fait ressembler à un homme nourri dans les forêts.

Je ne crois pas qu’ait jamais pâturé par les forêts, de nuit ou de jour, une bête si cruelle que celle pour qui je pleure à l’ombre et au soleil ; et, de l’heure du premier somme à l’aube, je ne suis jamais las de pleurer, car, bien que je sois un corps mortel fait de terre, mon ferme désir vient des étoiles.

Avant que je retourne à vous, brillantes étoiles, ou que je tombe dans l’amoureuse forêt, y laissant mon corps qui deviendra poussière ténue, puissé-je voir en elle quelque pitié ; car en un seul jour elle peut réparer bien des années, et avant que reparaisse l’aube, elle peut m’enrichir dès le coucher du soleil.

Avec elle que ne fussé-je, à partir du moment où le soleil disparaît, et que ne pussions-nous voir autres choses que les étoiles, seulement une nuit ; et que jamais ne vînt l’aube, et qu’elle ne se transformât point en une verte plante pour s’échapper de mes bras, comme le jour où Apollon la poursuivait sur la terre.

Mais je serai sous terre entre de sèches planches, et l’on verra, de jour, le ciel plein d’étoiles serrées, avant que le soleil arrive à une aube si douce.


CANZONE I.
Il a perdu sa liberté et est devenu l’esclave de l’Amour. — Il décrit et déplore cette situation.

Je chanterai — car en chantant la douleur s’apaise — comment au doux temps de ma première jeunesse, qui vit naître presque en herbe la cruelle passion si accrue depuis pour mon malheur, je vécus en liberté tant que je dédaignai d’accueillir Amour en mon sein ; puis je poursuivrai en disant comment Amour se courrouça vivement de ce dédain, et ce qui m’en advint ; en quoi je puis servir d’exemple à bon nombre de gens. Je dirai tout cela, bien que mon dur martyre soit écrit de façon que mille plumes en soient déjà fatiguées, et que dans presque toutes les vallées retentisse le bruit des douloureux soupirs qui témoignent de ma vie misérable. Et si en cela la mémoire ne me vient point en aide, comme d’habitude, mes maux seront sans excuse ainsi que la pensée qui lui donne une angoisse telle qu’elle lui fait oublier tout le reste, et me fait à moi-même oublier ma propre existence ; car cette pensée tient mon âme, et moi je n’ai plus que l’écorce.

Je dis que jusqu’au jour où Amour me livra le premier assaut, de nombreuses années s’étaient écoulées, de façon que j’avais perdu l’aspect juvénil, et tout autour de mon cœur, les pensées graves et sérieuses avaient fait une enveloppe quasi aussi dure que le diamant, qui ne permettait pas à mon humeur farouche de l’adoucir. Les larmes ne baignaient pas encore ma poitrine, et n’interrompaient point mon sommeil ; et ce qui n’existait pas encore en moi me semblait un miracle chez les autres. Hélas ! que suis-je ! que fus-je ? La fin de la vie et le soir de la journée sont seuls à louer. Le cruel dont je parle, voyant que jusqu’alors les atteintes de son dard n’avaient pas dépassé mon vêtement, choisit dans son escorte une puissante dame auprès de laquelle ne m’ont jamais servi ou me servent peu l’esprit, la force, ou demander pardon. Tous deux me transformèrent en ce que je suis, me faisant, d’homme vivant, un laurier vert, qui, même dans la froide saison, ne perd pas son feuillage.

Que devins-je, quand je m’aperçus pour la première fois de la transfiguration de ma personne, et que je vis mes cheveux se changer en ce même feuillage dont j’avais autrefois espéré leur faire une couronne ; quand je sentis les pieds sur lesquels je m’étais jusque-là tenu debout, avec lesquels j’avais marché et couru — selon que chaque membre obéit à l’âme — devenir deux racines sur les ondes non du Pénée, mais d’un fleuve plus impétueux ; mes deux bras se changer en deux rameaux ! Je n’en suis pas moins glacé d’effroi en me souvenant comment je fus ensuite couvert de plumes blanches, alors que je vis mon espoir qui était monté trop haut, foudroyé et tomber mort. Et ne sachant où et quand le retrouver, je restai seul et tout en pleurs là où il me fut enlevé, cherchant jour et nuit deçà delà et jusqu’au milieu des ondes. Et à partir de ce jour jamais, tant qu’elle le put, ma langue ne cessa de se lamenter sur sa perte douloureuse ; d’où je pris la blancheur et la voix d’un cygne.

Ainsi j’allai le long des rives aimées ; car, dans mon désir de parler, je chantais sans cesse, clamant merci d’une voix étrange. Et jamais je ne sus faire résonner les amoureuses plaintes en chants assez doux et assez suaves pour amolir ce cœur âpre et féroce. Combien ce me fut dur à sentir, puisque le seul souvenir m’en est cuisant ! Mais il faut que je dise, sur ma douce et cruelle ennemie, bien plus de choses encore que ce que je viens de dire, bien que ces choses soient telles qu’elles surpassent tout ce qu’on peut entendre. Celle-ci, qui avec son regard dérobe les âmes, m’ouvrit la poitrine et me prit le cœur avec la main, en me disant : ne parle point de cela. Puis je la revis seule, sous un nouvel aspect, et telle que je ne l’avais point connue (ô sens humain !) je lui dis au contraire la vérité, plein de peur ; et elle, reprenant aussitôt son air habituel, me changea hélas ! d’homme que j’étais, en un rocher quasi vivant et épouvanté.

Elle parlait d’un air si courroucé, qu’elle me fit trembler dans la pierre où j’étais, en entendant : Je ne suis pas telle que tu me crois sans doute. Et je me disais à part moi : Si elle me délivre de cette enveloppe de pierre, nulle existence ne me sera ennuyeuse ni triste. Reviens, mon seigneur, me faire pleurer. Je ne sais comment, mais je m’en allai de là, n’accusant personne que moi-même, et je restai tout ce jour moitié vif et moitié mort. Mais comme le temps est court, la plume ne peut suivre de près le bon vouloir ; ce qui fait que je passe bien des choses écrites en mon souvenir, et que je parle seulement de quelques-unes, cause d’étonnement pour qui les écoute. La mort s’était roulée autour de mon cœur, et, en me taisant, je ne pouvais l’arracher de ses mains, ni secourir mes esprits oppressés. Parler de vive voix m’était interdit ; c’est pourquoi je criai avec le papier et l’encre : Je ne suis plus à moi, non ; si je meurs, c’est votre faute !

Je croyais bien ainsi me rendre à ses yeux digne de pardon, d’indigne que j’étais ; et cet espoir m’avait rendu audacieux. Mais tantôt l’humilité éteint l’indignation, tantôt elle l’enflamme ; j’ai su cela depuis, ayant vécu longtemps dans les ténèbres, car à cause de ces prières, ma lumière avait disparu. Et moi, ne retrouvant plus tout autour de moi la trace de son ombre ni même de ses pas, comme un homme qui dort en marchant, je me jetai, un jour, lassé sur l’herbe. Là, accusant le fugitif rayon, je lâchai le frein aux tristes larmes, et je les laissai tomber sur le sol comme il leur plut. Et jamais neige ne disparut au soleil aussi rapidement que je me sentis défaillir tout entier, et changer en fontaine au pied d’un hêtre. Je poursuivis longtemps cet humide voyage. Qui a jamais entendu dire qu’une fontaine naisse d’un homme ? Et pourtant je parle de choses manifestes et certaines.

L’âme que Dieu seul a faite noble — car une telle grâce ne peut venir d’un autre — a retenu quelque chose qui la fait ressembler à son Créateur. Aussi, elle n’est jamais lasse de pardonner à qui vient à merci, avec un cœur et une attitude humbles, queque nombreuses qu’aient été les offenses. Et si, contre sa nature, elle se laisse longtemps prier, elle se modèle sur lui. Et elle le fait pour qu’on s’épouvante de la faute ; car celui-là ne se repent point bien d’une faute, qui s’apprête à en commettre une autre. Quand ma Dame, émue de pitié, daigna me regarder, elle vit et elle reconnut que la peine avait été égale à la faute ; bénigne, elle me remit en mon premier état. Mais il n’y a rien au monde en qui l’homme sage doive se fier ; car, malgré mes prières, elle me changea les nerfs et les os en dure pierre, et je restai une voix dépouillée de ses anciens membres, appelant la mort et ma Dame seule par son nom.

Esprit douloureux, errant — je m’en souviens — par les cavernes désertes et étrangères, je pleurai pendant de nombreuses années mon audace effrénée. Mais ensuite ce mal prit encore fin et je revins dans mes membres terrestres pour y ressentir, je crois, une douleur encore plus grande. Je poursuivais si avant mon désir, qu’un jour je me mis à chasser, comme j’en avais l’habitude ; et je vis, cette belle et cruelle bête qui se tenait toute nue dans une source, à l’heure où le soleil ardait le plus fort. Moi qu’aucune autre vue ne saurait satisfaire, je m’arrêtai à la regarder, ce dont elle eut vergogne. Et, soit pour se venger, soit pour se cacher, elle me jeta de l’eau au visage avec ses mains. Je vais dire une chose vraie, et qui semblera peut-être un mensonge : je me sentis dépouillé de ma figure, et je fus sur-le-champ transformé en cerf solitaire et errant de forêt en forêt, fuyant jusqu’à mes propres chiens.

Chanson, je ne fus jamais cette nuée d’or qui tomba ensuite en pluie précieuse, et qui éteignit en partie le feu de Jupiter ; mais je fus bien la flamme qu’un beau regard allume ; et je fus l’oiseau qui s’élève le plus haut dans l’air, élevant avec moi celle que j’honore dans mes chants. Mais quelles qu’aient été mes métamorphoses, je n’ai jamais quitté le Laurier dans lequel je fus transformé tout d’abord, car sa douce ombre chasse de mon cœur tout autre plaisir moins beau.

CANZONE II.
Après avoir loué les beautés de Laure, il se demande s’il doit ou non cesser de l’aimer.

Jusqu’à présent, jamais vêtements de couleur claire, rouge, sombre ou éclatante ne furent endossés, jamais cheveux d’or ne furent tordus en une blonde tresse par une dame aussi belle que celle qui m’a privé de tout arbitre, et qui m’entraîne après elle hors du chemin de la liberté, de façon que je ne supporte aucun autre joug même plus léger.

Et si pourtant mon âme se hasarde parfois à se plaindre, alors que le bon sens vient à lui manquer et que sa douleur lui fait craindre de perdre la vie, Laure lui apparaît soudain et lui fait oublier son désir effréné ; car cette vue m’enlève du cœur toute folle idée, et change toute mon indignation en douceur.

De tout ce que j’ai souffert jusqu’ici par amour, et de ce que j’ai encore à souffrir jusqu’à ce que mon cœur soit guéri par celle-là même, rebelle à la merci, qui l’a mordu et l’énamoure, j’aurai vengeance, pourvu seulement que, par orgueil et par colère, en présence de mon humilité, elle ne tienne pas fermé à clef le beau passage par lequel je suis venu à elle.

Mais la première cause de cette existence douloureuse pour moi, ce fut l’heure et le jour où je jetai les yeux sur ces beaux yeux noirs et ce beau visage blanc qui me chassèrent de mon propre cœur où Amour courut se loger ; ce fut, d’autre part, cette dame en qui notre époque se contemple, et que peuvent voir sans en être effrayés ceux-là seuls qui sont de plomb ou de bois.

Donc, aucune des larmes que j’ai versées à cause de ces traits qui, dans mon flanc gauche, ont baigné de sang mon cœur qui s’en est aperçu le premier, aucune de ces larmes ne me détourne de ma volonté d’aimer cette dame, car la condamnation est tombée sur cette partie de mon être qui l’a méritée. Mon âme soupire pour elle ; et il est bien juste que mes larmes lavent les plaies qu’elle m’a faites.

Mes pensers sont devenus étrangers à moi-même. Ainsi, jadis, pris de la même fatigue que moi, le glaive aimé se tourna contre lui-même. Pourtant, je ne prie pas ma Dame de me rendre ma liberté, car toutes les autres routes sont moins droites pour aller au ciel que celle que je suis, et certainement on ne peut aspirer au glorieux royaume sur un navire plus sûr.

Bénignes étoiles que celles qui furent les compagnes du fortuné flanc, quand le bel enfantement se révéla au monde d’ici-bas ! Car Laure est une étoile sur la terre, et, comme la feuille sur le laurier, elle conserve dans toute sa verdeur le don précieux de l’honnêteté ; la foudre ne saurait l’atteindre, et jamais vent mauvais ne la moleste.

Je sais bien qu’à vouloir enfermer ses louanges dans des vers, se fatiguerait quiconque aurait la plus digne main pour écrire. En quelle chambre de mémoire peut être réuni autant de mérite, autant de beauté qu’on en voit en regardant ces yeux siège de toute vertu, douce clef de mon cœur ?

Madame, dans tout le cours du soleil, Amour n’a pas de plus cher gage que vous.


SIXAIN II.
Bien qu’il désespère de voir Laure s’attendrir, il proteste qu’il l’aimera jusqu’à la mort.

Je vis sous un vert laurier une jeune dame, plus blanche et plus froide que la neige qui n’a pas été frappée par les rayons du soleil pendant de nombreuses années. Et son parler, et son beau visage, et sa chevelure me plurent tellement, que je les ai et que je les aurai toujours devant les yeux, où que je sois, sur les monts, ou dans la plaine.

Mes désirs seront alors venus à bonne fin quand on ne trouvera plus une feuille verte au laurier ; quand mon cœur sera en paix, quand mes yeux seront séchés, nous verrons le feu se glacer et la neige brûler. Je n’ai pas autant de cheveux dans ma chevelure, que je consentirais à attendre d’années ce beau jour.

Mais comme le temps vole et que les années fuient, de sorte qu’on arrive également à la mort, avec les cheveux noirs ou blancs, je suivrai l’ombre de ce doux laurier par le plus ardent soleil et par la neige, jusqu’à ce que mon dernier jour ferme mes yeux.

Jamais ne furent vus d’aussi beaux yeux, ni dans notre âge, ni aux âges précédents ; ils me dévorent comme le soleil dévore la neige. De là découle un ruisseau de larmes, qu’Amour conduit au pied du dur Laurier dont les branches sont de diamant et le feuillage d’or.

Je crains de changer de visage et de cheveux avant que mon idole sculptée en laurier vif ne m’ait montré ses yeux adoucis par une vraie pitié ; car, si je ne me trompe point dans mon compte, il y a sept ans aujourd’hui que je vais soupirant de rive en rive, la nuit et le jour, par la chaleur et par la neige.

Cependant, feu au dedans et au dehors blanche neige, j’irai sur chaque rive, toujours pleurant, avec d’autres cheveux mais avec les mêmes pensées, afin de faire naître peut-être quelque pitié dans les yeux de celle qui vivra dans mille ans, si un laurier bien cultivé peut vivre aussi longtemps.

Les blonds cheveux voisins des yeux qui conduisent mes années à une fin si prompte, effacent l’éclat de l’or et des topazes au soleil sur la neige.


SONNET XVIII.

Laure, après sa mort, occupera certainement le siège le plus élevé dans la gloire céleste.

Cette âme gentille qui s’en va, appelée avant le temps à l’autre vie, si elle est récompensée là-haut autant qu’elle doit l’être, occupera la plus béate partie du ciel.

Si elle reste entre la troisième étoile et Mars, la lumière du soleil en sera décolorée, alors que les âmes bienheureuses, pour voir son infinie beauté, se grouperont autour d’elle.

Si elle se pose sous la quatrième étoile, chacune des trois premières sera moins belle, et elle seule aura réputation et renom.

Elle n’habiterait pas au cinquième giron ; mais si elle vole plus haut, je suis bien persuadé qu’avec Jupiter seront vaincues toutes les autres étoiles.


SONNET XIX.
Il n’attend aucun soulagement, ni aucune désillusion de son amour. Il n’espère que dans la mort.

Plus je m’approche du jour suprême qui termine l’humaine misère, plus je vois le temps marcher rapide et léger, et mon espoir en lui devenir trompeur et sans effet.

Je dis à mes pensers : nous n’irons plus beaucoup désormais, parlant d’amour, car il détruit mon corps terrestre comme une froide neige ; ainsi nous aurons la paix.

Car avec lui tombera cette espérance qui nous fait depuis si longtemps nous occuper de choses vaines, et le rire et les pleurs, et la peur et la colère.

Ainsi nous verrons ensuite clairement comme souvent on marche au milieu des choses incertaines, et comme souvent on soupire en vain.


SONNET XX.
Laure malade lui apparaît en songe, et lui affirme qu’elle vit encore.

Déjà l’amoureuse étoile flamboyait à l’Orient, et l’autre que Junon rend d’ordinaire jalouse, déroulait au septentrion ses rayons, brillante et belle ;

La pauvre vieille, sans ceinture et déchaussée, s’était levée pour filer et avait rallumé le feu ; les amants se sentaient aiguillonnés par l’heure qui d’ordinaire les invite à pleurer ;

Quand celle qui est mon espoir, déjà près de sa fin, se présenta à mon esprit, mais non par la voie accoutumée, car le sommeil la tenait fermée et la douleur l’avait humectée.

Qu’elle était changée, hélas ! de ce qu’elle était auparavant ! Et elle semblait dire : pourquoi perds-tu courage ? Voir ces yeux, ne t’est pas encore enlevé.

SONNET XXI.
Il compare sa Dame à un laurier, et il prie Apollon de le préserver de la tempête.

Apollon, si le beau désir qui t’enflammait aux rives thessaliennes vit encore, et si, les années se déroulant, tu n’as pas déjà mis en oubli la blonde chevelure aimée.

Du gel stérile et de la saison âpre et mauvaise, qui dure tout le temps que ton visage se cache, défends désormais le feuillage glorieux et sacré où, toi d’abord, et moi ensuite, nous fûmes englués.

Et par la vertu de l’amoureux espoir qui te soutint dans la vie acerbe, débarrasse l’air de ces vapeurs.

Alors nous verrons ensuite, par miracle, notre Dame s’asseoir sur l’herbe, et se faire à elle-même un ombrage de ses bras.


SONNET XXII.
Il vit solitaire et fuit tout le monde ; mais Amour est toujours avec lui.

Seul et pensif, je vais mesurant les plus désertes campagnes, à pas tardifs et lents ; et mes yeux sont uniquement préoccupés de rechercher, pour les fuir, les lieux où le sable porte l’empreinte de vestiges humains.

Je ne trouve pas d’autre défense pour éviter que les gens ne s’aperçoivent de mon état ; car dans l’air joyeux que j’affiche au dehors, on lit combien je brûle au dedans.

De sorte que je crois désormais que les monts et les plaines, les fleuves et les forêts, savent quelle est ma vie, qui est cachée à autrui.

Mais pourtant, je ne sais pas chercher des voies si rudes et si sauvages, qu’Amour ne vienne toujours raisonner avec moi, et moi avec lui.

SONNET XXIII.
Il reconnaît que la mort ne peut pas le tirer d’angoisse ; néanmoins, dans sa lassitude, il l’appelle.

Si je croyais pouvoir me délivrer par la mort de l’amoureux penser qui me terrasse, j’aurais déjà, de mes propres mains, mis en terre ces membres importuns et ce fardeau.

Mais comme je crains que mourir ne soit autre chose que passer d’une plainte à une autre, et d’une souffrance à une souffrance nouvelle, je reste suspendu, hélas ! entre ce passage qui me serre ainsi et le trépas.

Il serait bien temps désormais que l’impitoyable corde décochât la dernière flèche, déjà teinte et trempée du sang d’autrui.

Et j’en conjure Amour et cette sourde qui m’a laissé tout marqué de sa pâleur, et qui ne se souvient pas de m’appeler à elle.


CANZONE III.

Chagriné d’être loin de Laure, il brûle du désir de la revoir.

Si débile est le fil où s’attache ma vie pénible, que si personne ne lui vient en aide, elle sera bientôt au terme de son cours ; car depuis l’impitoyable séparation d’avec mon doux bien que j’ai dû subir, un seul espoir a été jusqu’ici la raison pour laquelle je vis, disant : puisque tu es privée de la vue aimée, conserve-toi, âme attristée ; qui sait si tu ne reviendras pas encore à des temps meilleurs et à de plus heureux jours ? Ou si le bien perdu ne se recouvre jamais ? Cet espoir m’a soutenu un temps ; or, il vient à me manquer, et je vieillis trop avec lui.

Le temps passe, et les heures sont si promptes à fournir leur voyage, que je n’ai pas assez de loisir pour penser seulement avec quelle rapidité je cours à la mort. À peine un rayon de soleil a-t-il surgi à l’orient, que tu le verras arrivé aux monts qui sont à l’autre bout de l’horizon, par des chemins longs et tortueux. Les vies sont si courtes, si lourds et si fragiles sont les corps des hommes mortels, que lorsque je me vois si séparé de ce beau visage, ne pouvant avec mon désir déployer les ailes, mon confort habituel me sert de peu, et je ne sais combien de temps je pourrai vivre en cet état.

Tout lieu m’attriste où je ne vois pas ces beaux yeux suaves qui ont emporté les clefs de mes doux pensers, jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu. Et pour que le dur exil me soit encore plus pénible, si je dors, si je marche ou si je repose, je ne demande jamais autre chose, et tout ce que j’ai vu depuis eux, me déplaît. Combien de montagnes, combien d’eaux, combien de mers et de fleuves me cachent ces deux flambeaux qui ont changé mes ténèbres quasi en une belle clarté de midi, afin que le souvenir m’en soit plus cruel, et que la vie âpre et ennuyeuse que je mène présentement me fasse sentir combien ma vie était alors joyeuse !

Hélas ! si parler d’elle redouble cet ardent désir qui naquit le jour où je laissai derrière moi la meilleure partie de moi-même, et si Amour s’en va par un long oubli, qui me pousse ainsi vers l’appât dont s’accroît ma douleur ? Et pourquoi, auparavant, n’essayé-je pas, en me taisant, de me pétrifier ? Certes, le cristal ni le verre n’ont jamais laissé voir au dehors une couleur étrangère, enfermée en eux, plus clairement que l’âme désolée ne montre nos pensées et la douceur cruelle cachée dans le cœur, au moyen des yeux qui, toujours avides de pleurer, ne font jour et nuit que chercher chose qui les satisfasse.

Étrange plaisir qui se trouve souvent dans l’esprit des humains, d’aimer toute chose nouvelle qui leur attire une plus grande foule de soupirs ! Et moi je suis un de ceux qui aiment à pleurer. Et il paraît bien que je m’étudie à ce que mes yeux soient imprégnés de larmes, comme mon cœur de douleur. Et parce que parler des beaux yeux de Laure me pousse à pleurer — et il n’y a chose au monde qui me touche à ce point, ou que je ressente si profondément — je reviens le plus souvent à ce qui est pour moi une plus large source de chagrin, et, par mon cœur, sont ainsi punis les deux yeux qui, sur le chemin d’Amour, furent mes guides.

Les tresses d’or qui devraient faire aller le soleil plein d’une immense jalousie ; et le beau regard serein, où les rayons d’amour sont si chauds qu’ils me font mourir avant le temps ; et les accortes paroles, si rares au monde et sous le soleil, dont elle me fit gracieusement largesse, tout cela m’est enlevé. Et je pardonne plus facilement toute autre offense, que de me voir refusé ce doux et angélique salut qui avait coutume d’élever mon cœur à la vertu, en allumant son désir. De sorte que je ne pense pas entendre jamais rien qui m’induise à autre chose qu’à pousser des gémissements.

Et pour que je pleure avec encore plus de charme, ces lieux alpestres et sauvages me cachent les blanches mains délicates, et les beaux bras, et les gestes suavement altiers, et les doux dédains altièrement humbles, et la belle et jeune poitrine, siège d’une haute intelligence. Et je ne sais si j’espère la voir avant que je meure. Pourtant, de temps en temps, surgit quelque espoir, mais il ne reste pas ; il retombe soudain et me confirme dans la crainte que je ne reverrai jamais celle que le ciel honore, en qui résident honneur et courtoisie, et avec laquelle je prie le ciel de me faire vivre.

Chanson, si dans son doux séjour, tu vois notre Dame, j’espère bien que tu crois qu’elle te tendra la belle main dont je suis si éloigné. Ne la touche pas ; mais, humblement prosternée à ses pieds, dis-lui que j’irai la rejoindre aussitôt que je pourrai, soit pur esprit, soit homme de chair et d’os.


SONNET XXIV.
Il se plaint du voile de Laure qui lui ôte la vue de ses beaux yeux.

Orso, il n’y eut jamais de fleuves, de marais, de mer où se jettent toutes les rivières, de murailles ou de montagne, d’ombre projetée par les ramures, de neige qui voile le ciel et inonde la terre,

Ni d’autre obstacle parmi ceux qui obstruent le plus la vue humaine, dont je me sois plaint autant que du voile qui cache deux beaux yeux, et qui semble dire : or, consume-toi et pleure.

De même ces yeux, qui ont éteint toute ma joie, quand ils s’inclinent à terre soit par humilité, soit par orgueil, seront cause qu’avant le temps je mourrai.

Je me plains aussi d’une blanche main qui a sans cesse été prompte à me causer de l’ennui, et a toujours été un écueil pour mes yeux.


SONNET XXV.
Blâmé d’avoir tant tardé à visiter Laure, il s’en excuse.

Je crains tellement l’assaut des beaux yeux dans lesquels Amour réside ainsi que ma mort, que je les fuis comme l’enfant fuit la verge ; et il y a longtemps que j’ai pris mon premier élan.

Désormais, il n’est pas de lieu élevé et pénible à atteindre, où je ne veuille monter, pour ne point rencontrer ceux qui m’ont enlevé l’usage de mes sens, me laissant, d’ordinaire, froid comme un marbre.

Donc, si j’ai tardé à venir vous voir, c’est pour ne point me rapprocher de qui me fait mourir ; ma faute n’est peut-être pas indigne d’excuse.

Je dis plus : être réuni à ce que tout homme fuit, et avoir chassé de mon cœur tant de crainte, n’a pas été un faible gage de ma foi.


SONNET XXVI.
Quand Laure s’en va, le ciel s’obscurcit soudain, et les étoiles surgissent.

Quand l’arbre qu’aima jadis Phébus en un corps humain, quitte la place qui lui est propre, Vulcain souffle et sue à l’ouvrage pour raviver les âpres flèches de Jupiter ;

Lequel tonne, neige ou pleut, sans plus avoir égard à César qu’à Jean. La terre se plaint, et le soleil se tient loin de nous, car il voit ailleurs sa chère amante.

Alors Saturne et Mars, ces cruelles étoiles, redoublent d’éclat ; le tumultueux Orion brise aux rochers gouvernail et cordages.

Éole, courroucé, se fait sentir à Neptune, à Junon et à nous, dès qu’est parti le beau visage des anges attendu.


SONNET XXVII.
Au retour de Laure, le ciel se rassérène, et le calme renaît.

Mais quand le doux rire, humble et tranquille, ne cache plus ses merveilleuses beautés, le très antique forgeron sicilien met en vain les bras à la forge ;

Car les armes trempées à toute épreuve dans le Mongibello, tombent des mains de Jupiter ; et il semble que sa sœur se renouvelle peu à peu sous le beau regard d’Apollon.

Du rivage occidental se meut un souffle qui fait naviguer en sûreté le navire, sans qu’il soit besoin de l’art du pilote, et qui réveille les fleurs, parmi les herbes, dans tous les prés.

Les étoiles malignes fuient de toutes parts, dispersées par le beau visage inspirant l’amour, pour lequel de nombreuses larmes ont déjà été répandues.


SONNET XXVIII.
Pendant tout le temps que Laure est absente, le ciel reste troublé et obscur.

Le fils de Latone avait déjà neuf fois regardé du haut du balcon céleste, pour chercher celle qui lui fit longtemps pousser en vain ses soupirs et qui en fait maintenant pousser aux autres.

Quand, las d’avoir cherché, il ne put savoir où elle s’était arrêtée, si elle était près ou loin, il se montra à nous, comme un homme insensé de douleur, qui n’a pas retrouvé la chose tendrement aimée.

Et triste ainsi, se tenant à l’écart, il ne vit pas revenir le visage qui, si je vis, sera célébré dans plus de mille écrits.

Et la pitié avait tellement changé ce même visage, que les beaux yeux pleuraient tous les deux à la fois. C’est pourquoi l’air resta dans son premier état.


SONNET XXIX.
Il y en a qui ont pleuré sur leurs ennemis, mais Laure ne daigne pas seulement lui accorder une larme.

Celui qui, en Thessalie, eut les mains si promptes a les rougir du sang des citoyens, pleura mort le mari de sa fille, qu’il reconnut aux traits de sa figure.

Et le pasteur qui fendit le front de Goliath, pleura sa famille rebelle, et versa des larmes sur le bon Saûl, ce dont la funeste montagne eut fort à se plaindre.

Mais vous, que jamais la pitié ne fait pâlir, et qui avez toujours des remparts tout prêts contre les flèches qu’Amour décoche en vain,

Vous me voyez déchiré de mille morts, et pourtant pas une larme n’est encore descendue de vos beaux yeux, mais bien le dédain et la colère.


SONNET XXX.
C’est le miroir de Laure qui lui fait souffrir le dur exil de ses yeux.

Mon rival, dans lequel vous avez coutume de voir vos yeux qu’Amour et le ciel honorent, vous séduit par des beautés qui ne sont pas siennes, et d’une suavité et d’une douceur plus qu’humaine.

Par son conseil, ma Dame, vous m’avez chassé hors du doux abri de votre cœur. Malheureux exilé ! bien que je ne sois pas digne d’habiter dans ce cœur où vous vivez seule.

Mais puisque j’y étais fixé par de solides clous, votre miroir, pour vous plaire à vous seule, ne devait pas vous rendre, à mon grand dam, dure et superbe pour moi.

Certes, s’il vous souvient de Narcisse, votre façon d’agir et la sienne mènent au même but, bien que l’herbe soit indigne d’une si belle fleur.


SONNET XXXI.
Il se met en colère contre les miroirs, parce qu’ils lui conseillent de l’oublier.

L’or et les perles, et les fleurs vermeilles et blanches, que l’hiver devrait faner et dessécher, sont pour moi acérées et vénéneuses épines, que j’endure dans la poitrine et dans les flancs.

Par là, mes jours se passent dans les pleurs et seront abrégés ; car il arrive rarement qu’une grande douleur soit cause qu’on vive vieux. Mais j’en accuse encore plus les miroirs meurtriers que vous avez lassés à force de vous y courtiser vous-même.

Ce sont eux qui imposèrent silence à mon seigneur lequel vous priait en ma faveur ; il s’est tu, en voyant finir en vous votre désir.

Ils ont été fabriqués sur les ondes de l’abîme infernal, et trempés dans le fleuve de l’éternel oubli. C’est de là que naquit le principe de ma mort.


SONNET XXXI.
Il n’ose regarder les yeux de Laure, mais son ardent désir lui en donne le courage.

Je sentais au dedans de mon cœur défaillir les esprits qui de vous reçoivent la vie ; et comme naturellement tout être sur terre lutte contre la mort,

Je laissai le champ libre au désir que je tiens habituellement si restreint, et je le lançai sur la voie quasi oubliée ; car bien que, jour et nuit, il m’invite à l’y suivre, je le mène ailleurs, contre son gré.

Et il m’amena, honteux et timide, à revoir les beaux yeux que j’évite soigneusement, pour ne pas les courroucer.

Je vivrai désormais pendant quelque temps encore, car un seul de vos regards a un tel pouvoir sur ma vie. Et puis, je mourrai, si je ne cède pas à mon désir de vous voir encore.


SONNET XXXIII.
Résolu à faire connaître ses souffrances à Laure,
il devient muet, dès qu’il est devant elle.

Puisque jamais feu n’a été éteint par le feu ; puisque jamais fleuve n’a été mis à sec par la pluie, mais que toujours une chose est augmentée par une chose semblable, et que souvent aussi une chose contraire en accroît une autre,

Pourquoi, Amour, toi qui gouvernes nos pensées, toi sur qui s’appuie une âme en deux corps, pourquoi fais-tu d’une manière inaccoutumée que, dans cette âme, les désirs soient moins intenses, à cause de leur véhémence même ?

Peut-être, comme le Nil, tombant de haut, assourdit tous les voisins d’alentour par son grand fracas, et comme le soleil aveugle qui le regarde fixement,

Ainsi le désir, qui ne s’accorde pas avec lui-même, va perdant de sa force par son impétuosité à courir vers son propre objet ; et, pour trop éperonner, on retarde la fuite.


SONNNET XXXIV.
En présence de Laure, il ne peut plus parler, ni pleurer, ni soupirer.

Quoique je t’aie, autant que j’ai pu, gardée de mensonge, et honorée constamment, ô langue ingrate, tu ne m’as cependant pas encore fait honneur, mais tu as au contraire attiré sur moi l’ire et la vergogne.

Car, plus j’ai besoin de ton aide pour demander merci, plus tu restes froide ; et si tu profères quelques paroles, elles sont imparfaites et comme d’un homme qui rêve.

Tristes larmes, vous aussi vous me tenez toutes les nuits compagnie, alors que je voudrais être seul ; puis vous fuyez en présence de celle qui est ma paix.

Et vous, si prompts à me remplir d’angoisse et de douleur, soupirs, vous vous traînez alors lents et entrecoupés. Seul mon visage ne cesse d’exprimer l’état de mon cœur.


CANZONE IV.
Tous les êtres se reposent après leurs travaux, et lui n’a jamais de repos.

À l’heure où le soleil, dans sa course rapide, décline à l’occident, et que notre jour vole vers des peuples qui l’attendent peut-être par là-bas, lasse, la pauvre vieille voyageuse, se voyant seule en lointain pays, redouble ses pas et presse de plus en plus sa marche. Et puis toujours seule, à la fin de sa journée, elle est parfois soulagée par quelque court repos, dans lequel elle oublie les ennuis et les malheurs de sa vie passée. Mais hélas ! toutes les douleurs que le jour m’amène, s’accroissent alors que l’éternelle lumière est près de nous quitter.

Quand le soleil meut ses roues enflammées, pour faire place à la nuit, alors que l’ombre plus grande descend des hautes montagnes, l’avare laboureur ramasse ses instruments de travail, et, par ses chants et ses mélodies rustiques, chasse de son sein toute fatigue. Puis il charge sa table de mets misérables, semblables à ces glands que tout le monde honore en les fuyant. Mais se repose de temps en temps quiconque voudra ; pour moi, je n’ai pas encore eu une heure, je ne dirai pas de joie, mais de repos, quels que soient les mouvements du ciel et de notre planète.

Quand le berger voit les rayons de la grande planète tomber à l’endroit où il se repose pendant la nuit, et les pays d’orient s’obscurcir, il se dresse sur ses pieds, et avec sa houlette habituelle, quittant les pâturages, les fontaines et les bois, il ramène doucement son troupeau. Puis, loin des hommes, il jonche sa cabane ou quelque caverne de verts feuillages, s’y couche et y dort sans souci. Ah ! cruel Amour, c’est alors que tu me forces à poursuivre avec plus d’ardeur une bête sauvage que je ne puis atteindre, car elle se dérobe et fuit.

Et les navigateurs, au fond de quelque golfe abrité, quand le soleil se cache, jettent leurs membres fatigués sur la dure planche et sous leurs habits grossiers. Mais moi, bien que le soleil se plonge au milieu des flots, et laisse l’Espagne derrière ses épaules, ainsi que Grenade, le Maroc et les Colonnes d’Hercule ; et bien que, hommes, femmes, animaux, et le monde entier se reposent de leurs peines, je ne vois pas finir mon obstiné souci ; et je me plains que chaque jour apporte quelque accroissement à mes maux ; car voilà bien près de dix ans déjà que je ne fais que croître en ce désir, et je ne puis deviner qui m’en délivrera.

Et, puisque je me soulage un peu à parler, je vois, le soir, les bœufs déliés revenir des champs et des coteaux labourés. Et moi, pourquoi mes soupirs, pourquoi mon joug si pesant, ne me sont-ils pas enlevés pendant quelque temps ? Pourquoi, jour et nuit, mes yeux sont-ils mouillés ? Malheureux ! qu’as-tu voulu, quand, pour la première fois, tu les tins fixés sur le beau visage pour le graver, par l’imagination, en un endroit d’où, par force ou par artifice, on ne l’effacera jamais, jusqu’à ce que cet endroit devienne la proie de celle à qui tout revient ? Et je ne sais même pas bien encore à quel point je puis croire en elle.

Chanson, si avoir été avec moi du matin au soir t’a faite du même esprit que moi, tu ne voudras te montrer nulle part ; et tu te soucieras si peu des éloges d’autrui, qu’il te suffira d’aller de montagne en montagne, songeant à l’état où m’a réduit le feu de cette pierre vivante sur laquelle je m’appuie.

SONNET XXXV.
Il souhaite d’être changé en rocher, plutôt que de vivre au milieu de tant d’ennuis.

Pour peu que la lumière qui les éblouit de loin se fût un peu plus approchée de mes yeux, j’aurais entièrement changé de forme, comme elle-même se vit changer en Thessalie.

Et si je ne puis pas me transformer en elle plus que je ne suis déjà — non que cela me vaille merci — je serais du moins à présent une statue à l’attitude pensive, de la plus dure pierre qui se puisse entailler,

De diamant, de beau marbre blanc, ou de jaspe, que peut-être dans sa frayeur le vulgaire avare et sot serait ensuite venu prier.

Et je serais délivré du joug pesant et rude qui fait que je porte envie à ce vieillard fatigué, dont les épaules couvrent le Maroc de leur ombre.


MADRIGAL I.
Rien qu’à la voir laver un voile, il a été tout ému.

Diane ne plut pas davantage à son amant quand, par semblable aventure, il la vit toute nue au milieu des eaux fraîches, qu’à moi la cruelle et sauvage pastourelle occupée à laver un joli petit voile qui protège contre l’air sa charmante et blonde chevelure. Cela fut si fort, que maintenant même où le ciel est brûlant, je tremble tout entier d’un amoureux frisson.

MADRIGAL II.
Il décrit un voyage d’amour qu’il avait entrepris.
Les dangers l’ont arrêté et il est revenu sur ses pas.

Parce qu’elle portait sur son visage les insignes d’Amour, une voyageuse émut mon cœur léger, car toute autre me paraissait moins digne d’honneur.

En la suivant à travers les vertes prairies, j’entendis une voix claire dire de loin : ah ! que de pas tu perds dans la forêt !

Alors, je me retirai à l’ombre d’un beau hêtre, tout pensif ; et, regardant autour de moi, je vis combien mon voyage était périlleux, et je revins sur mes pas, à moitié du jour.


BALLADE III.
Il se croyait délivré de l’Amour, et il voit qu’il en est plus que jamais esclave

Ce feu que je croyais éteint par la froide saison et par l’âge moins froid, renouvelle en mon âme sa flamme et mon martyre.

À ce que je vois, ses étincelles n’avaient jamais été entièrement éteintes, mais seulement un peu recouvertes ; et je crains que ma seconde erreur ne soit pire que la première.

Grâce aux larmes que je répands par milliers, il faut que ma douleur s’échappe, par les yeux, de mon cœur qui contient lesdites étincelles et qui les nourrit ; mais cette douleur n’est pas seulement ce qu’elle était auparavant, car elle me semble avoir augmenté.

Ce feu, les larmes que versent sans cesse mes tristes yeux, n’auraient-elles pas dû déjà l’éteindre et l’anéantir ? Amour — bien que je m’en sois aperçu trop tard — veut que je me consume entre deux choses contraires, et il tend ses lacs de tant de façons, qu’au moment où j’ai le plus espoir d’en débarrasser mon cœur, plus il m’englue dans ce beau visage.


SONNET XXXVI.
Trahi, désillusionné sur les promesses de l’Amour, il mène une vie plus douloureuse qu’avant.

Si, grâce à l’aveugle désir qui me ronge le cœur, je ne me trompe pas moi-même en comptant les heures, maintenant, pendant que je parle, finit le moment où Vous m’aviez promis de m’accorder merci.

Quelle est l’ombre assez cruelle pour étouffer la semence qui était si près de produire le fruit désiré ? Quelle bête cruelle rugit dans ma bergerie ? Entre l’épi mûr et la main quel mur est dressé ?

Hélas ! je ne sais ; mais je vois bien que, pour me rendre la vie plus douloureuse, Amour m’induisit en si joyeux espoir.

Et maintenant, je me souviens de ce que j’ai lu : avant l’heure du départ suprême, l’homme ne peut se dire heureux.


SONNET XXXVII.
Amour est trop amer pour lui ; il ne peut plus goûter sa douceur.

Mes bonheurs sont tardifs et paresseux à venir ; l’espoir est incertain, et le désir monte et s’accroît ; aussi la fatigue et l’attente me pèsent également ; mais, pour s’en aller, mes bonheurs sont plus agiles que le tigre.

Hélas ! les neiges deviendront tièdes et noires, la mer sera sans ondes, les poissons vivront sur les Alpes, et le Soleil remontera vers les lieux où l’Euphrate et le Tibre coulent d’une même source,

Avant que je trouve en cela paix ou trêve, ou avant qu’Amour et ma Dame n’en usent autrement, lesquels sont, à tort, conjurés contre moi.

Et si jamais je goûte quelque douceur, ce sera après tant d’amertumes, que, l’ayant en dédain, je n’en pourrai savourer le goût. Jamais je n’eus d’eux d’autres faveurs.


BALLADE IV.
Il veut l’aimer toujours, même quand il ne devrait plus voir ses yeux ni ses cheveux.

Quoique, par la faute d’une autre, je sois privé de la vue de ce qui m’a poussé tout d’abord à aimer, je n’abandonne pas ma ferme résolution.

Dans les cheveux dorés de Laure, Amour a caché le lien dont il m’étreint ; et de ses beaux yeux sort le froid glacial qui m’est entré dans le cœur par la force d’une splendeur soudaine, et qui enlève encore à mon âme tout autre désir, car elle se souvient de cela seul.

Puis la douce vue de ces blonds cheveux m’a été hélas ! ravie, et le mouvement de ses deux yeux, honnêtes et belles lumières, ma contristé par leur fuite ; mais comme par une belle mort on acquiert de la gloire, que je meure ou que je souffre, je ne veux pas qu’Amour me délivre d’un pareil lien.


SONNET XXXVIII.
Qu’il n’ait plus de privilège, ce laurier qui, de doux et favorable,
est devenu sans pitié pour lui.

Le gentil arbuste que j’aimai si fort pendant de longues années, alors que ses beaux rameaux ne m’avaient point en mépris, faisait fleurir à son ombre mon faible génie, et le faisait croître dans les tourments.

Depuis que, à l’abri de telles erreurs, j’ai vu cet arbre, de favorable qu’il était, devenir sans pitié, j’ai tourné toutes mes pensées vers un seul point, car elles parlent toujours de leurs tristes dams.

Que pourrait dire celui qu’Amour fait soupirer, si mes nouvelles rimes lui avaient donné une autre espérance, et s’il perdait cette espérance par la faute de ce même arbre ?

Que le poète n’en cueille jamais une branche ; que Jupiter lui enlève son privilège ; et qu’il devienne si odieux au Soleil, que celui-ci dessèche toutes ses vertes feuilles.


SONNET XXXIX.
Il bénit tout ce qui a favorisé son amour pour Laure.

Béni soit le jour, et le mois, et l’année, et la saison, et le moment, et l’heure, et le beau pays, et l’endroit où je fus rencontré des deux beaux yeux qui m’ont lié.

Et bénie soit la douce angoisse que j’éprouvai la première fois que je me sentis uni avec Amour ; bénis l’arc et les flèches dont je fus frappé, et les blessures qui m’atteignent jusqu’au cœur.

Bénies soient toutes les chansons que j’ai éparpillées en proclamant le nom de ma Dame ; et mes soupirs, et mes larmes, et mes désirs !

Et bénis soient tous les écrits où je lui ai fait une renommée, et mes pensers qui n’ont pas d’autre objet qu’elle !


SONNET XL.
S’étant aperçu de ses folies, il prie Dieu de le faire revenir à une vie meilleure.

Père du ciel, après les jours perdus, après les nuits passées le plus souvent à suivre ce farouche désir qui s’est allumé dans mon cœur pour avoir contemplé les grâces de Laure, si belles pour mon malheur,

Qu’il te plaise désormais de faire que, par ta lumière, je revienne à mon autre vie et à de plus belles entreprises ; de façon qu’ayant tendu ses lacs en vain, mon dur adversaire en reste tout confus.

Voici, mon Seigneur, que finit la onzième année depuis que je me suis soumis à cet impitoyable joug, d’autant plus dur qu’il a à faire des sujets plus soumis.

Aie pitié de mon martyre immérité ; remets mes pensées désordonnées en un meilleur chemin, et fais-les souvenir que c’est en un jour comme aujourd’hui que tu fus mis en croix.


BALLADE V.
Il démontre que sa vie est dans les mains de Laure.

En jetant les yeux sur ma pâleur nouvelle, qui rappelle aux gens l’image de la mort, vous avez été émue de pitié ; et, me saluant doucement, vous avez conservé la vie à mon cœur.

La frêle vie qui est encore en moi, fut un don manifeste de vos beaux yeux et de votre voix angélique et suave. Je reconnais que c’est à eux que je dois l’état où je suis ; c’est eux qui, comme l’animal se réveille aux coups de verge, ont réveillé en moi mon âme appesantie. Vous avez en mains, Madame, l’une et l’autre clef de mon cœur, et je suis content de cela, prêt à naviguer à tous les vents ; car tout ce qui vient de vous m’est un doux honneur.


SONNET XLI
Il engage Laure à ne pas mépriser ce cœur dont elle ne peut plus sortir.

Si par vos airs dédaigneux, par vos clignements d’yeux et vos hochements de tête ; si en vous dérobant plus vite que toute autre et en détournant le visage à mes prières honnêtes et justes ;

Ou si, par tout autre moyen, vous pouviez sortir jamais du cœur où, du premier laurier qui y fut planté, Amour a fait pousser tant de rameaux, je conviendrais bien que ce fut là une juste cause à vos dédains.

Car il semble qu’une noble plante soit déplacée sur un terrain aride, et qu’elle le quitte naturellement avec joie.

Mais puisque votre destinée vous interdit d’être ailleurs, faites du moins en sorte de ne pas toujours séjourner dans un lieu qui vous soit odieux.


SONNET XLII.
Il prie Amour d’allumer dans le cœur de Laure ce feu dont les flammes ne peuvent plus s’éteindre.

Las ! que je fus tout d’abord mal avisé, le jour où Amour vint à moi la première fois, pour me frapper, car petit à petit il est devenu le maître de ma vie, et m’a soumis à son joug.

Je ne croyais pas que, sous ses attaques répétées, mon cœur endurci manquerait jamais en quoi que ce soit de fermeté ou de vaillance. Mais c’est ainsi qu’il arrive à qui s’estime au delà du vrai.

Désormais toute autre défense serait tardive, si ce n’est d’éprouver si Amour a peu ou prou d’égards aux prières des mortels.

Je ne le prie point, et cela ne se peut plus, de faire que mon cœur brûle démesurément ; mais qu’au moins elle ait aussi sa part du feu qui me consume.

SIXAIN III.
Il compare Laure à l’hiver, et prédit qu’elle sera toujours ainsi.

L’air chargé de vapeurs, et la nuée importune, comprimée de toutes parts par les vents furieux, doivent promptement se convertir en pluie ; et déjà les rivières sont quasi de cristal ; et au lieu d’herbe, on ne voit par les vallons que brume et que glace.

Et moi, dans mon cœur bien plus froid que la glace, j’ai une nuée de pensées aussi épaisse que celle qui parfois s’élève de ces vallons abrités contre les vents amoureux, et entourés de fleuves stagnants, alors que la pluie tombe du ciel plus lente.

En un instant s’apaise une grande pluie ; la chaleur fait disparaître les neiges et la glace, et alors les fleuves coulent superbes à voir. Et jamais la fureur des vents n’a fait tomber du ciel une si grande quantité de neige, qu’elle ne finisse par disparaître des montagnes et des vallons.

Mais, hélas ! que me sert de voir les vallons fleuris ! Je pleure, qu’il pleuve ou que le ciel soit serein, que les vents soient glacés ou suaves. Car s’il arrive que ma Dame soit un jour sans glace au dedans, et sans son aspect de neige au dehors, je verrai la mer, les lacs et les fleuves devenir secs.

Tant que les fleuves descendront à la mer ; que les bêtes sauvages aimeront les vallons ombreux, elle restera devant ses beaux yeux, cette neige qui fait naître dans les miens une pluie continuelle ; elle restera dans sa belle poitrine, cette dure glace qui tire de ma poitrine de si douloureux soupirs.

Je dois bien pardonner à tous les vents pour l’amour de celui qui m’a enfermé au milieu de deux fleuves, entre de verts herbages et une douce glace ; de sorte que, allant ensuite par mille vallons, j’ai décrit l’ombrage où j’étais, sans souci de la chaleur, de la pluie, ou du bruit des avalanches de neige.

Mais je n’ai jamais fui la neige fouettée par les vents, je n’ai jamais fui les fleuves battus par la pluie, ni la glace quand le soleil entr’ouvre les vallons, comme j’ai fui le jour où je vis Laure en ce lieu.


SONNET XLIII.
Étant tombé dans un ruisseau, il dit que Laure seule peut lui sécher les yeux.

De la mer Tyrrhénienne à la sinistre rive où pleurent les ondes battues par le vent, je vis soudain cet altier feuillage dont il faut que parle en tant d’écrits.

Amour qui bouillait au dedans de mon âme, me faisant souvenir des tresses blondes de Laure, me saisit, et je tombai dans un ruisseau caché par les herbes, non plus comme une personne vivante.

Bien que je fusse seul parmi les bosquets et les vallons, j’eus honte de moi-même ; car cela suffit bien pour un cœur gentil, et il n’est pas besoin d’autre éperon.

Néanmoins, je serais content d’avoir changé de manière, de la tête aux pieds, si un plus doux avril venait sécher mes yeux mouillés de larmes.


SONNET XLIV.
Étant à Rome, il est combattu par deux pensées, aller à Dieu ou retourner à sa dame.

L’aspect sacré de votre ville me fait gémir sur mes erreurs passées, et crier : lève-toi, malheureux ! que fais-tu ? s’il te souvient bien, il est temps désormais de retourner voir notre Dame.

Mais contre cette pensée une autre pensée vient lutter, et me dit : — Pourquoi t’enfuir ? S’il te souvient bien, voici le moment de retourner voir notre Dame.

Moi, qui comprends ce raisonnement, je sens mon cœur se glacer, comme un homme qui apprend tout à coup une nouvelle qui l’afflige,

Puis la première pensée revenant, l’autre tourne les épaules : qui l’emportera ? je ne sais ; mais jusqu’à présent elles ont combattu et non pas une fois.


SONNET XLV.
Destiné à être esclave de l’Amour, il ne peut se délivrer, même par la fuite.

Je savais bien qu’aucune prévision humaine ne prévaut jamais contre toi, Amour, tellement j’avais éprouvé tes charmes, tes promesses fausses et tes serres cruelles.

Mais je le redirai — et je m’en étonne — comme un homme qui y est intéressé, et qui a fait cette remarque sur les ondes salées entre la rive Toscane, l’Elbe et le Giglio.

Je fuyais tes mains cruelles, et ballotté sur mon chemin par les vents, le Nil et les ondes, je m’en allais, voyageur inconnu,

Lorsque tes ministres — je ne sais d’où — survinrent pour me donner à comprendre qu’il est mauvais de résister à sa destinée et de se cacher d’elle.


CANZONE V.
Il voudrait se consoler en chantant, mais sa faute même le contraint à pleurer.

Malheureux moi, je ne sais où porter mon espérance qui a été si souvent trompée. Car s’il n’est personne qui m’écoute avec pitié, pourquoi jeter au ciel de si fréquentes prières ? Mais s’il arrive qu’on ne me refuse plus de finir ces tristes plaintes avant que je meure, qu’il ne déplaise point à mon maître que je le prie de nouveau de pouvoir dire un jour librement parmi l’herbe et les fleurs : j’ai une juste raison de chanter et de me réjouir.

Il est bien juste que je chante quelquefois après avoir soupiré si longtemps ; car je ne commencerai jamais assez tôt pour égaler par mes rires tant de douleurs déjà subies. Et si je pouvais faire que quelques-uns de mes doux chants procurassent le moindre plaisir aux beaux yeux que j’adore, je serais le plus heureux des amants. Mais plus heureux encore si je pouvais dire sans mentir : ma Dame m’en prie, c’est pourquoi je veux chanter.

Vains pensers, qui m’avez ainsi peu à peu conduit à tant espérer, sachez que ma Dame a un cœur d’émail, si dur que je ne puis y pénétrer. Elle ne daigne pas regarder si bas que de se soucier de nos paroles ; le ciel ne le veut pas, et je suis déjà las d’avoir combattu cette résistance. Aussi, de même que mon cœur s’endurcit et devient féroce, je veux être amer dans mes chants.

Que dis-je ? où suis-je ? Et qui donc m’égare, si ce n’est moi-même et la surabondance de mon désir ? Oui, si je parcours le ciel de cercle en cercle, je ne vois aucune planète qui me condamne à pleurer. Si un voile mortel obscurcit ma vue, en quoi est-ce la faute des étoiles ou des belles choses ? C’est en moi que réside ce qui jour et nuit m’oppresse, depuis que m’a enivré le plaisir de sa douce vue et de son beau regard suave.

Toutes les choses dont le monde est embelli, sortirent bonnes des mains du Maître éternel ; mais moi, qui ne pénètre pas si profond, je suis ébloui par la beauté qui se montre à moi. Et si parfois je retourne à la vraie splendeur, mon œil ne peut en supporter l’éclat. Ainsi l’a rendu débile sa propre faute, et non pas le jour que je le dirigeai sur l’angélique beauté « en la douce saison du printemps. »


CANZONE VI.
Il fait un grand éloge des yeux de Laure, et avoue la difficulté qu’il y a à les louer.

Comme la vie est courte et que mon esprit s’effraye devant sa haute entreprise, je ne me fie pas beaucoup à lui ni à elle ; mais j’espère que ma douleur, que mon silence même crie, sera comprise là où je le désire, et là où elle doit l’être. Beaux yeux, où Amour fait son nid, c’est à vous que je consacre mon faible style ; s’il est paresseux de lui-même, le grand plaisir l’aiguillonne ; et qui parle de vous, tient du sujet même une noble ardeur qui, l’élevant sur les ailes amoureuses, l’éloigné de toute pensée vile. Porté sur ces ailes, je vais vous dire maintenant des choses que j’ai longtemps tenues cachées dans mon cœur.

Non que je m’aperçoive combien mes éloges sont impérieux pour vous ; mais je ne puis résister au grand désir qui est en moi depuis que j’ai vu ce que la pensée ne peut comparer à aucune autre chose, loin que ma parole ni celle d’autrui puisse l’égaler. Principe de mon doux martyre, je sais bien que personne autre que vous ne me comprend. Quand à vos ardents rayons je deviens de neige, votre noble dédain est sans doute alors causé par mon indignité. Oh ! si cette crainte ne tempérait point le feu qui me brûle, je serais heureux de me sentir défaillir, car il m’est plus doux de mourir en leur présence, que de vivre sans elle.

Donc, si moi, objet fragile, je ne me consume pas à un feu si ardent, ce n’est point ma propre valeur qui me fait éviter ce danger, mais la peur, qui glace légèrement le sang errant dans les veines, consolide le cœur afin qu’il brûle plus longtemps. Ô montagnes, ô vallons, ô fleuves, ô forêts, ô champs, témoins de ma vie insupportable, combien de fois m’avez-vous entendu appeler la Mort ? Ah ! douloureux sort ! rester cause ma perte, et fuir ne peut me sauver. Mais si la crainte d’une peine plus grande ne me retenait pas, un moyen prompt et expéditif mettrait fin à cet âpre et rude martyre, causé par celle qui n’en a cure.

Douleur, pourquoi m’entraînes-tu à dire ce que je ne veux pas ? Laisse-moi aller où le plaisir me pousse. Je ne me plains pas de vous, ô yeux plus doux qu’aucun regard mortel, ni d’Amour qui me tient ainsi lié. Voyez de combien de couleurs Amour peint la plupart du temps mon visage, et vous pourrez vous imaginer ce qu’il fait de moi au dedans, alors que jour et nuit il me tient avec cette force qu’il a puisée en vous, ô yeux heureux et doux s’il ne vous était pas enlevé la faculté de vous voir vous-mêmes. Mais toutes les fois que vous vous tournez vers moi, vous voyez par mon aspect ce que vous êtes.

Si l’incroyable beauté divine dont je parle, vous était aussi connue qu’à celui qui la contemple, elle aurait au cœur une allégresse démesurée ; mais peut-être cette beauté n’est-elle pas soumise à la puissance naturelle qui vous ouvre et vous fait mouvoir. Heureuse l’âme qui soupire pour vous, lumières du ciel qui me font aimer la vie, car pour le reste je ne l’estime point. Hélas ! pourquoi me donnez-vous si rarement ce dont je ne suis jamais rassasié ? Pourquoi ne regardez-vous pas plus souvent le carnage qu’Amour fait en moi ? Et pourquoi me dépouillez-vous si vite du bien que de temps en temps mon âme éprouve ?

Je dis que de temps en temps, par votre grâce, je sens en mon âme une douceur inusitée et nouvelle, qui dissipe alors tout le fardeau des pensers ennuyeux, de façon que sur mille pensers qui y étaient, un seul y reste. Ce moment-là de ma vie, et non le reste, me réjouit. Et si ce bien durait un peu, nul état ne pourrait se comparer au mien ; mais un tel honneur ferait peut-être envie aux autres et me rendrait orgueilleux. Mais hélas ! il faut que les pleurs suivent de près la joie, et que les chaudes émotions cessent vite ; il faut que je revienne à moi, et que je pense à moi-même.

L’amoureux penser qui est en Laure, se révèle à moi par vous, de façon à me tirer toute autre joie du cœur ; alors, mes paroles et mes actes sont ainsi faits, que j’espère devenir immortel, bien que mon corps doive mourir. L’angoisse et l’ennui fuient à votre aspect, et quand vous partez, ils reviennent tous les deux. Mais comme ma mémoire pleine de ce que j’ai vu, leur ferme l’entrée, ils ne vont pas au delà de la porte. Donc, si quelque beau fruit naît de moi, c’est de vous qu’en vient la semence première. Moi je suis comme un terrain aride, cultivé par vous ; et tout le mérite de ce que je fais vous appartient.

Chanson, tu ne saurais me satisfaire ; au contraire, tu me stimules à parler de ceux qui m’ont volé à moi-même. Donc, sois sûre que tu ne seras pas seule.


CANZONE VII.
Les yeux de Laure s’élèvent à contempler les chemins du ciel.

Ma gente Dame, je vois, dans le mouvement de vos yeux, une douce lumière qui me montre la voie qui conduit au ciel ; et par suite d’une longue habitude, je vois à travers eux, où j’habite seul avec Amour, reluire quasi visiblement votre cœur. C’est là la vue qui me pousse à bien faire, et qui me guide au but glorieux. C’est là ce qui me sépare seul du vulgaire ; et jamais langue humaine ne pourrait raconter ce que ces divines splendeurs me font ressentir, soit quand l’hiver déverse ses bruines, soit quand l’année vient ensuite à rajeunir, comme elle était au moment où j’éprouvai ma première angoisse amoureuse.

Je pense : si là-haut, d’où l’éternel Moteur des étoiles daigne montrer quelques-unes de ses œuvres sur la terre, les autres œuvres de Dieu sont si belles, que s’ouvre vite la prison où je suis enfermé et qui me barre le chemin pour arriver à une telle vie. Puis je me remets à penser à ma souffrance habituelle, remerciant la Nature et bénissant le jour où je suis né, lesquels m’ont destiné à un si grand bien, et rendant grâce à celle qui a élevé mon cœur vers un tel espoir, car jusqu’alors j’avais vécu triste et à charge à moi-même. Depuis ce jour, j’ai été content de moi, emplissant d’une haute et suave pensée ce cœur dont les beaux yeux de Laure ont la clef.

Jamais Amour, ni la changeante Fortune, ne donnèrent à ceux qui furent leurs meilleurs amis en ce monde, un état si joyeux, et je ne le changerais pas contre un seul regard des yeux d’où me vient tout mon repos, comme tout arbre provient de ses racines. Brillantes, angéliques, heureuses étincelles de ma vie, où s’allume le plaisir qui doucement me consume et me ronge, de même que disparaît et fuit toute autre lumière là où la vôtre vient à resplendir, ainsi, quand une si grande douceur y descend, toute autre chose, toute autre pensée sort de mon cœur, et seul Amour y reste avec vous.

Toute la douceur qui fût jamais au cœur des amants fortunés, réunie en un seul lieu, est nulle en comparaison de celle que je ressens, quand parfois vous faites mouvoir, entre les beaux cils noirs et le beau teint blanc votre lumière où Amour se joue. Et je crois que, dès mon enfance et dès mon berceau, le ciel, dans sa prévision, a donné ce contrepoids à ma mauvaise fortune, pour compenser mon imperfection. Aussi combien ils me font tort, le voile et la main qui se mettent si souvent entre mon suprême plaisir et les yeux d’où, jour et nuit, découle le grand désir apaisant mon cœur, dont l’état varie selon l’aspect de Laure.

Comme je m’aperçois, et cela me chagrine, que mon mérite naturel ne peut me rendre digne d’un si cher regard, je m’efforce d’être à la hauteur d’une telle espérance et du noble feu dont je brûle tout entier. Si je pouvais, à force de soins, devenir prompt au bien et tardif pour faire le mal, dédaigneux de tout ce que le monde désire, une telle ardeur pourrait peut-être m’aider dans le doux jugement de Laure. Certes, la fin de mes pleurs, que mon cœur ne demande pas à autre chose, doit venir des beaux yeux tremblant enfin d’amour, suprême espoir des amants courtois.

Chanson, une de tes sœurs t’a précédée de peu, et je sens l’autel s’apprêter dans la même officine ; de sorte que j’ai plus d’une page encore à tracer.


CANZONE VIII.
Il trouve tout son bonheur dans les yeux de Laure,
et proteste qu’il ne cessera jamais de les louer.

Puisque, pour mon destin, ce désir enflammé qui m’a toujours forcé de soupirer, me contraint aujourd’hui à parler, Amour, toi qui me l’as mis au cœur, sois mon guide et enseigne-moi le chemin, et fais que mes rimes soient dignes de mon désir ; mais non de façon que mon cœur s’amollisse sous une trop grande douceur, comme me le fait craindre ce que je sens là où les regards d’autrui ne peuvent atteindre. Parler m’enflamme à la fois et me fait souffrir, et je ne trouve pas — ce dont je m’épouvante et ce qui me fait trembler — que, comme d’habitude, le grand feu de mon âme s’apaise par les efforts que je fais pour parler. Au contraire, je me consume au son de mes paroles, absolument comme si j’étais une statue de glace en plein soleil. Au commencement, je croyais trouver, en parlant, un peu de repos et quelque trêve à mon ardent désir. Cette espérance me donna l’audace de parler de ce que je sentais ; maintenant elle m’abandonne et se détache de moi. Pourtant il faut poursuivre ma haute entreprise, et continuer mes chants amoureux, si puissante est la volonté qui m’emporte, et puisque la raison qui lui retenait les rênes est morte et ne peut plus s’y opposer. Montre-moi, du moins, Amour, ce que je dois dire, de façon que si jamais mes paroles frappent les oreilles de ma douce ennemie, elle ait de moi compassion.

Je dis : à l’époque où les âmes étaient si enflammées pour le véritable honneur, l’industrie de quelques hommes se répandit en divers pays, franchissant les monts et les mers, et, recherchant les choses honorables, en retira la plus belle fleur. Puisque Dieu, la Nature et l’Amour ont voulu placer complaisamment toutes les vertus dans vos beaux yeux qui me font vivre joyeux, il n’est pas besoin que je dépasse cette limite et que je change de pays. Je reviens toujours à eux comme à la source de tout mon salut, et quand j’en suis à désirer la mort, c’est à eux seuls que je demande aide et secours.

De même que le nocher fatigué est contraint, par la fureur des vents, à lever les yeux vers les deux lumières qui brillent sans cesse à notre pôle, ainsi, dans la tempête d’Amour que j’essuie, les yeux brillants de Laure sont mon guide et mon seul confort. Mais, hélas ! le plaisir que je prends çà et là à la dérobée, suivant qu’Amour m’indique, est bien plus grand que celui qui m’est gracieusement concédé. C’est de les avoir toujours pour règle, qui m’a fait le peu que je suis. Depuis que je les ai vus pour la première fois, je n’ai pas fait un pas dans le bien sans eux ; aussi les ai-je mis au-dessus de moi pour me guider, car mon mérite est peu de chose par lui-même.

Je ne pourrais jamais imaginer, loin de pouvoir raconter, les effets que produisent dans mon cœur les yeux suaves de Laure. Tous les autres plaisirs de la vie, je les tiens pour bien inférieurs à celui-là, et toutes les autres beautés restent bien en arrière. Une tranquille paix, sans la moindre peine, semblable à celle que le ciel éternise, naît de leur sourire amoureux. Que ne puis-je passer seulement un jour à les contempler, alors que doucement Amour les fait mouvoir, sans que les sphères célestes accomplissent jamais leur mouvement de rotation, sans penser à d’autres ni à moi-même, et pendant que je retiendrais le plus possible le battement de mes yeux.

Hélas ! que vais-je désirer ce qui ne peut-être d’aucune façon ! Pourquoi vivre d’un désir en dehors de toute espérance ? Si seulement ce nœud qu’Amour noue autour de ma langue quand la trop grande splendeur des yeux de Laure éblouit ma vue d’homme, était dénoué, je prendrais l’audace de dire sur ce fait si nouveau des paroles qui feraient pleurer ceux qui les entendraient. Mais les blessures dont il est meurtri forcent mon cœur blessé à se tourner ailleurs. Et j’en deviens tout pâle ; mon sang se cache je ne sais où, et je ne suis plus ce que j’étais auparavant. Je me suis bien aperçu que c’est là le coup dont Amour m’a tué.

Chanson, je sens déjà ma plume se fatiguer du long et doux entretien que j’ai eu avec elle ; mais moi, je ne suis pas fatigué de m’entretenir avec mes pensées.


SONNET XLVI.
S’il ne parle de Laure comme elle le mérite, la faute en est à Amour
qui la fit si belle.

Je suis déjà las de penser comment il se fait que mes pensées ne soient pas lasses de parler de vous, et que je n’aie pas encore abandonné la vie, pour me débarrasser du lourd poids de mes soupirs ;

Et comment à parler du visage, des cheveux et des beaux yeux dont je ne cesse de m’entretenir, la langue et la voix ne m’aient jamais fait défaut, alors que nuit et jour je proclame votre nom ;

Et que mes pieds ne se soient pas rompus et lassés à suivre partout vos traces, perdant inutilement tant de leurs pas ;

Et d’où viennent l’encre et le papier que je remplis uniquement de vous ; mais, si je ne me trompe pas, c’est la faute de l’Amour, et non pas manque d’art.


SONNET XLVII.
Il s’encourage lui-même à ne point se lasser de louer les yeux de Laure.

Les beaux yeux dont je fus blessé de façon qu’eux seuls pourraient guérir ma plaie, et non point le suc des herbes, l’art de la magie, ou la vertu de certaine pierre d’outre-mer,

M’ont rendu toute autre préoccupation tellement impossible, qu’une seule douce pensée satisfait mon âme ; et si ma langue est désireuse de suivre cette pensée, c’est de celle-ci et non de ma langue qu’on peut se railler.

Ce sont ces beaux yeux qui font que les entreprises de mon seigneur sont partout victorieuses et surtout contre moi.

Ce sont ces beaux yeux qui tiennent toujours en mon cœur leurs étincelles allumées ; c’est pourquoi je ne me lasse point de parler d’eux.


SONNET XLVIII.
La prison où Amour le retient à tant de charmes que, s’il en sort, il soupire
après le moment où il pourra y rentrer.

Amour, me flattant avec ses promesses, m’a reconduit à mon ancienne prison, et a donné les clefs à cette douce ennemie qui me tient également exilé loin de moi-même.

Je ne m’en aperçus pas, hélas ! si ce n’est quand je fus en leur pouvoir ; et maintenant — qui le croira, même si je l’affirme par serment ? — C’est en soupirant que je recouvre ma liberté.

Et comme si j’étais encore vraiment prisonnier, je porte une grande partie de mes chaînes, et l’état de mon cœur se voit dans mes yeux et sur mon front.

Quand tu te seras aperçu de ma pâleur, tu diras : si je vois juste et si je juge bien, celui-ci avait peu à faire pour mourir.


SONNET XLIX.
Laure est si belle, que le peintre Memmi ne pouvait la peindre convenablement qu’en s’élevant jusqu’au ciel.

Quand Polyctète, et tous les autres peintres renommés l’auraient regardée attentivement pendant mille ans, ils n’auraient pas vu la minime partie de la beauté qui m’a subjugué le cœur.

Mais, certes, mon cher Simon a été dans le paradis d’où cette noble dame est venue ; c’est là qu’il l’a vue, et qu’il l’a peinte sur sa toile, pour témoigner ici-bas de son beau visage.

L’œuvre fut bien digne de celles qui se peuvent imaginer dans le ciel, mais non chez nous, où le corps fait un voile à l’âme.

Simon a fait acte de courtoisie ; il n’aurait pas pu le faire après être redescendu sur terre à la merci du chaud et du froid, et après que ses yeux eurent ressenti l’influence mortelle.


SONNET L.
Il ne demanderait plus rien à Simon, s’il avait pu donner une âme à ce portrait.

Quand vint à Simon la sublime pensée qui, sur mes instances, lui mit le pinceau à la main, s’il avait donné à son œuvre admirable la voix et l’intelligence, comme il lui a donné les traits,

Il m’aurait débarrassé la poitrine de bien des soupirs qui me font paraître de peu de prix ce que les autres ont de plus cher ; car dans son portrait elle se montre humble, et semble promettre de me satisfaire ;

Mais quand je viens ensuite à lui parler, bien qu’elle semble m’écouter avec bonté, elle ne saurait répondre à mes paroles.

Pygmalion, combien tu as dû te louer de ta statue, puisque tu as eu mille fois d’elle ce que moi je voudrais avoir une seule fois !


SONNET LI.
Si son ardeur amoureuse croit encore si fort, il prévoit qu’il ne tardera pas à mourir.

Si le milieu et la fin de la quatorzième année que je soupire répondent au commencement, le frais zéphir, ni l’ombre ne peuvent plus me sauver, tellement je sens croître mon ardent désir.

Amour, avec qui les pensées n’ont jamais de mesure, et sous le joug duquel jamais je ne respire, me gouverne de telle façon que je suis déjà à moitié défait par la faute de mes yeux que je tourne sans cesse vers la cause de mon mal.

Ainsi, je vais me consumant de jour en jour si insensiblement, que je suis seul à m’en apercevoir, et regardant celle qui me ronge le cœur,

J’ai eu grand’peine à suivre jusqu’ici mon âme, et je ne sais jusqu’à quand elle restera avec moi, car la mort s’approche et la vie s’enfuit.


SIXAIN IV.
Il s’est malheureusement embarqué sur le navire fragile d’Amour, et il prie Dieu de l’amener à bon port.

Celui qui est résolu à passer sa vie sur les ondes perfides et à travers les écueils, séparé de la mort par une frêle planche, ne saurait être bien loin de sa fin ; il serait donc prudent à lui de rentrer au port, pendant que la voile obéit encore au gouvernail.

La brise suave à qui, en entrant dans la vie amoureuse, j’ai confié mon gouvernail et ma voile, dans l’espoir d’arriver à meilleur port, m’a conduit depuis au milieu de plus de mille écueils ; et ce n’était pas seulement les périls du dehors qui m’exposaient à une fin douloureuse, mais ceux qui étaient dans le navire même.

Depuis longtemps j’étais enfermé dans ce navire aveugle, sans lever les yeux sur la voile qui, avant l’heure, m’emportait vers la fin, quand il plut à Dieu, qui me donna la vie, de me faire assez franchir les écueils, pour que le port m’apparût au moins de loin.

Comme, la nuit, un navire ou un bateau aperçoit souvent, de la haute mer, la lumière de quelque port, à moins que la tempête ou que les écueils ne l’en empêchent, ainsi, du haut de la voile gonflée, je vis les insignes de cette autre vie, et je soupirai alors après la mort.

Non pas que je sois encore sûr d’y arriver, car voulant entrer de jour au port, le voyage est long pour ma vie si courte. Puis, je crains, car je me vois sur une fragile planche, et je vois la voile gonflée plus que je ne voudrais par le vent qui me pousse sur ces écueils.

Si je sors vivant des écueils douteux, et si mon exil a une belle fin, comme je serais désireux de changer la direction de la voile et de jeter l’ancre dans quelque port, si n’était que je brûle comme un bois enflammé, tant il m’est dur d’abandonner ma vie accoutumée !

Maître de ma mort et de ma vie, avant que le navire n’aille se briser entre les écueils, dirige à bon port ma voile éperdue.


SONNET LII.
Il reconnaît ses erreurs et s’exhorte à écouter la voix de Dieu.

Je suis si las sous l’ancien fardeau de mes fautes et de mes mauvaises habitudes, que je crains fort de défaillir en chemin, et de tomber aux mains de mon ennemi.

Un grand ami est bien venu me délivrer par grande et ineffable courtoisie, puis il s’est envolé hors de ma vue, de sorte que je me fatigue en vain à le chercher des yeux.

Mais sa voix retentit encore ici-bas : ô vous qui souffrez, voici le chemin ; venez à moi, si rien ne vous en empêche.

Quelle faveur, quel amour ou quel destin me donnera des ailes comme à la colombe, afin que je m’élance loin de la terre, et que je me repose ?


SONNET LIII.
Il est près de l’abandonner, puisqu’elle ne cesse pas de lui être cruelle.

Je ne me suis jamais lassé de vous aimer, madame, et ne m’en lasserai jamais, tant que je vivrai ; mais je suis arrivé à ce point que je ne puis plus supporter de me haïr moi-même, et que je suis las de pleurer continuellement.

Et j’aime mieux une belle et blanche tombe, que si l’on inscrivait, pour mon malheur, votre nom sur quelque marbre où serait ma chair privée de l’esprit qui peut encore rester avec elle.

Donc, si vous pouvez vous contenter d’un cœur plein de fidélité et d’amour, sans le détruire, qu’il vous plaise avoir désormais pitié de celui-ci.

Si votre dédain cherche à se satisfaire d’une autre façon, il se trompe, et il n’arrivera point ce qu’il croit, ce dont je remercie grandement Amour et moi-même.


SONNET LIV.
Il se sent assez fort pour repousser les flèches de l’Amour.

Avant que ne soient devenues toutes blanches mes tempes que peu à peu le temps semble mêler de blanc et de noir, je ne serai pas entièrement assuré contre Amour, bien que parfois je me risque dans les endroits où il tire de l’arc et le garnit de flèches.

Je ne crains plus déjà qu’il me maltraite ou me retienne prisonnier, bien qu’il m’englue encore, ni qu’il me perce profondément le cœur, bien qu’il le blesse à la surface de ses flèches empoisonnées et impitoyables.

Les larmes ne peuvent plus sortir désormais de mes yeux, mais elles savent le chemin pour aller jusque-là, de sorte qu’il n’y aura jamais rien qui leur barrera le passage.

Le fier rayon des yeux de Laure peut bien me réchauffer, mais non pas au point de me faire brûler ; son image âpre et cruelle peut troubler mon sommeil, mais non le rompre.


SONNET LV.
Il cherche à savoir si c’est par les yeux ou par le cœur
qu’il est devenu amoureux de Laure.

— Yeux, pleurez ; accompagnez le cœur à qui votre faute fait endurer la mort. — C’est ce que nous faisons toujours, et il nous faut gémir sur une faute qui est plus celle d’autrui que la nôtre.

— C’est par vous que jadis Amour entra pour la première fois là ou il vient encore, comme en sa propre maison. — Nous lui ouvrîmes le chemin à cause de cette espérance qui naquit en ton cœur mourant.

— Entre mon cœur et vous, les raisons ne sont pas égales, comme cela vous semble ; car, au premier abord, vous fûtes avides de votre mal et du sien.

— C’est là ce qui nous attriste le plus, car les jugements parfaits sont très rares, et l’on est souvent blâmé de la faute commise par un autre.


SONNET LVI.
Il aime et aimera toujours le lieu, la saison et le moment

où il devint amoureux de Laure.

J’aimai toujours, et j’aime encore fortement, et de jour en jour j’aimerai davantage ce doux lieu où je retourne en pleurant toutes les fois qu’Amour m’attriste.

Et je suis bien décidé à aimer le temps et l’heure qui m’enlevèrent toute pensée vile, et plus encore celle dont le beau visage m’encourage, par son exemple, à bien faire.

Mais qui se serait attendu à voir réunis tous ensemble, pour assaillir mon cœur de çà de là, ces doux ennemis que j’aime tant ?

Amour, avec quelles forces tu me terrasses aujourd’hui ! Et n’était qu’avec le désir s’accroît l’espérance, je tomberais mort, alors que je désire le plus vivre.


SONNET LVII.
Il se fâche contre Amour, qui ne l’a pas tué après l’avoir rendu heureux.

J’aurai toujours en haine la fenêtre par laquelle Amour me lança jadis mille traits, parce qu’aucun d’eux ne fut mortel ; car il est beau de mourir quand la vie est heureuse.

Mais rester encore dans la prison terrestre m’est, hélas ! une cause de maux infinis ; et je me plains le plus que ces maux soient immortels comme moi, puisque l’âme ne se délivre pas du corps.

Malheureuse ! elle aurait dû, par une longue expérience, s’apercevoir que personne ne peut faire rétrograder le temps, ni lui mettre un frein.

Plus d’une fois je l’ai poursuivie par ces paroles : va-t’en, âme triste ; car celui-là ne part pas à temps, qui laisse derrière lui ses jours les plus heureux.


SONNET LVIII.
Il traite d’ennemis les yeux de Laure, qui ne le laissent vivre que pour le tourmenter.

Aussitôt qu’il a tiré un premier coup de son arc, un bon archer juge de loin quels sont les coups qu’il doit dédaigner, et ceux qu’il peut espérer voir atteindre le but auquel ils sont destinés.

C’est ainsi, madame, que vous avez senti le coup parti de vos yeux arriver droit à mon cœur, d’où il lui faut, par la plaie qui lui a été faite, verser d’éternelles larmes.

Et je suis sûr que vous dites alors : malheureux amant ! à quel désir court-il ? voici le trait dont Amour veut qu’il meure !

Maintenant, en voyant comme la douleur me dompte, j’estime que ce que me font encore vos yeux ennemis, ce n’est point pour me donner la mort, mais pour me faire souffrir une peine plus grande.


SONNET LIX.
Il conseille aux amants de fuir Amour avant d’être brûlés par ses feux.

Puisque mon espérance tarde trop à se réaliser, et que la vie est si courte, je voudrais m’en être aperçu plus à temps, afin de fuir au plus vite.

Je fuis encore, faible et boiteux que je suis, du côté où le désir m’a tordu. Je suis ici désormais en sûreté ; mais je porte au visage les marques que m’ont faites les chaînes de l’Amour.

C’est pourquoi, je donne ce conseil, à vous qui vous acheminez vers lui : retournez en arrière ; et à vous qu’Amour brûle déjà : n’attendez pas que l’ardeur qui vous consume soit arrivée à son paroxysme.

Car, bien que je sois vivant, sur dix mille, pas un n’échappe. Mon ennemie était bien forte, et cependant je l’ai vu blessée en plein cœur.


SONNET LX.
Après s’être enfui de la prison où Amour le tenait enfermé,
il a voulu y retourner et il ne peut plus en sortir.

Après que je me fus enfui de la prison où Amour me retint de longues années et fit de moi ce que bon lui sembla, il serait trop long, mesdames, de vous raconter combien ma nouvelle liberté me pesait.

Mon cœur me disait qu’il ne saurait vivre par lui-même un seul jour ; puis, sur mon chemin, m’apparut ce traître, si bien déguisé, qu’un plus sage que moi ne l’aurait pas reconnu.

Alors, soupirant plusieurs fois après le passé, je dis : hélas ! le joug, les chaînes et les fers étaient plus doux que d’aller en liberté.

Malheureux moi ! je connus trop tard mon mal ; et quelle peine j’ai aujourd’hui à me délivrer de l’erreur où je m’étais pris moi-même !


SONNET LXI.
Il dépeint les beautés célestes de sa dame et jure de les aimer toujours.

Les cheveux d’or étaient épars au vent qui les roulait en mille boucles charmantes, et l’amoureuse lumière denses beaux yeux, qui en sont aujourd’hui si avares brillait outre mesure.

Et il me semblait, je ne sais si c’était vrai ou faux, que son visage se peignait des couleurs de la pitié. Moi, qui avait au cœur l’amorce amoureuse, quoi d’étonnant si je brûlai soudain !

Sa démarche n’était pas chose mortelle, mais d’un ange : et ses paroles résonnaient tout autrement que la voix humaine.

Un esprit céleste, un soleil éclatant, voilà ce que je vis ; et si elle n’est plus ainsi maintenant, cela ne fait rien. La plaie ne se guérit pas parce que l’arc est détendu.


SONNET LXII.
Amour, irrité contre lui, le condamne à pleurer sans cesse.

Plusieurs fois déjà Amour m’avait dit : écris, écris en lettres d’or ce que tu as vu ; comment je fais pâlir mes disciples, et comment, en un moment, je les fais mourir et vivre.

Il fut un temps où tu l’éprouvas par toi-même, vulgaire exemple pour la foule des amants : puis un autre souci t’arracha de mes mains, mais je te rattrappai pendant que tu fuyais.

Et si les beaux yeux où je me montrai à toi, et où j’avais établi mon doux séjour quand je fendis la dureté de ton cœur,

Me rendent l’arc qui triomphe de tout, tu n’aurais peut-être pas toujours le visage sec ; car je me repais de larmes, et tu le sais.


SONNET LXIII.
Il décrit l’état de deux amants, et en prend occasion pour revenir sur lui-même.

Quand l’image souveraine arrive par les yeux au plus profond du cœur, toute autre pensée en sort ; et les facultés que l’âme distribue abandonnent les membres comme un poids immobile.

Et de ce premier miracle naît alors le second ; il advient que la partie chassée, fuyant de sa propre demeure, arrive en un lieu où elle trouve sa vengeance et un exil joyeux.

Puis sur deux visages apparaît la couleur de la mort, parce que la vigueur qui les faisait paraître vivants, n’est plus d’aucun côté à la place où elle était auparavant.

Et je me souvenais de cela, le jour où je vis deux amants se transformer ainsi, et montrer sur leur visage ce que le mien a l’habitude de faire voir.


SONNET LXIV.
Il se plaint de Laure, dont les yeux ne savent pas voir au fond de son cœur.

Que ne puis-je enfermer mes pensées dans mes vers, comme dans mon cœur ! il n’y aurait âme si cruelle au monde que je ne fisse pleurer de pitié.

Mais vous, beaux yeux dont j’ai reçu le coup duquel casque ni écu ne sauraient garantir, vous me voyez à nu au dehors comme au dedans, bien que ma douleur ne s’exhale point par la plainte.

Puisque votre vue pénètre en moi comme le rayon du soleil dans le verre, mon désir suffit donc sans que je l’exprime.

Hélas ! elle n’a pas nuit à Marie-Madeleine ni à Pierre, la foi qui à moi seul est si nuisible. Et je sais qu’en dehors de vous, personne ne m’entend.


SONNET LXV.
Il regrette la liberté qu’il a perdue, et déplore son malheureux état.

Ah ! belle liberté, comme en t’éloignant de moi tu m’as montré en quel état j’étais quand le premier trait me fit la plaie dont jamais je ne guérirai !

Mes yeux furent alors si charmés de leur malheur, que le frein de la raison n’a plus de pouvoir sur eux, car ils ont en mépris toute œuvre mortelle. Hélas ! je les ai habitués à cela dès le commencement.

Je ne puis plus écouter ceux qui ne parlent pas de celle qui cause ma mort ; qui ne remplissent pas l’air uniquement de son nom qui retentit si doucement.

Amour ne me pousse pas ailleurs ; mes pieds ne connaissent pas d’autre chemin, et mes mains ne savent pas comment on peut louer dans ses écrits une autre qu’elle.


SONNET LXVI.
Il montre à un ami quelle route il faut suivre, tout en avouant qu’il l’a perdue.

Puisque vous et moi nous avons plus d’une fois éprouvé combien notre espérance est fallacieuse, élevez votre cœur vers un état plus heureux, et poursuivez ce souverain bien qui ne lasse jamais.

Cette vie terrestre est comme un pré où le serpent gît parmi les fleurs et les herbes ; et si quelques-unes des choses qu’on y voit plaisent aux yeux, c’est pour fatiguer davantage l’âme engluée.

Si donc vous cherchez à avoir jamais l’esprit en paix avant la fin, suivez l’élite peu nombreuse des hommes, et non la foule vulgaire.

On pourrait bien me dire : Frère, tu t’en vas montrant aux autres le chemin dont tu t’es souvent écarté, et dont tu es maintenant plus loin que jamais.


SONNET LXVII.
En pensant aux diverses péripéties de son amour, il en arrive à pleurer.

Cette fenêtre où un soleil se fait voir quand il lui plaît, tandis que l’autre soleil s’y montre à l’heure de none, et celle où le vent glacial siffle dans les jours raccourcis, quand Borée la frappe ;

Et le banc de pierre où ma Dame s’assied pensive dans les grands jours, et s’entretient avec elle-même ; et tous les lieux que son beau corps couvrit jamais de son ombre, ou foula avec le pied ;

Et le sombre défilé où Amour me prit ; et la saison nouvelle qui d’année en année, renouvelle en ce jour mes anciennes blessures ;

Et le visage, et les paroles qui me restent profondément gravés au fond du cœur, tout cela fait que mes yeux ont envie de pleurer.


SONNET LXVIII.
Il sait combien le monde est vain ; il l’a combattu inutilement jusque-là ;
néanmoins, il espère le vaincre.

Hélas je sais bien quelles douloureuses proies nous sommes pour celle qui ne pardonne à personne, et que le monde nous abandonne vite et nous garde bien peu de temps sa foi.

Je vois qu’un long martyre obtient petite récompense ; et déjà mon dernier jour tonne dans mon cœur. Cependant, Amour qui réclame de mes yeux le tribut accoutumé, ne m’ouvre pas les portes de ma prison.

Je sais comment les ans emportent les jours, les minutes et les heures ; et je ne suis pas trompé, mais je reçois au contraire une force plus grande que celle que me donnerait l’art de la magie.

Mon désir et ma raison ont combattu sept et sept ans : c’est le meilleur qui l’emportera, si les âmes ont ici-bas un pressentiment juste.


SONNET LXIX.
Pour cacher ses angoisses, il rit et feint d’être joyeux.

César, quand le traître d’Égypte lui eut fait don de la tête illustre de Pompée, cachant sa joie, pleura par les yeux, ainsi que cela est écrit.

De même Annibal, quand il vit la fortune se montrer défavorable à sa patrie abattue, se mit à rire au milieu de toute la population larmoyante et triste, afin de dissimuler son amer dépit.

C’est ainsi que l’âme cache sa douleur sous l’apparence contraire et sous un visage tantôt joyeux, tantôt sombre.

Si donc parfois je ris ou je chante, je le fais parce que je n’ai que ce moyen pour cacher mon angoisse et mes larmes.


CANZONE IX.
Brisé sous tant de souffrances, il prend la résolution de ne plus aimer Laure.

Je ne veux plus jamais chanter comme j’en avais coutume, car personne autre ne me comprenait, ce dont je n’ai retiré que des affronts. Et l’on peut être importun dans un beau séjour. Soupirer toujours n’avance à rien. Déjà, là-haut, sur les Alpes, il neige de toutes parts et déjà le jour est proche ; ce qui fait que je suis réveillé. Une attitude douce et honnête est chose noble ; et chez une dame amoureuse ce qui me plaît aussi, c’est un visage altier et dédaigneux, mais non superbe et revêche. Amour gouverne son empire sans épée. Que celui qui a perdu son chemin, retourne en arrière ; que celui qui n’a pas d’abri, couche sur l’herbe ; que celui qui n’a pas d’or ou qui l’a perdu, étanche sa soif avec un beau verre.

Je vous avais donné en garde à saint Pierre ; aujourd’hui, je ne le fais plus, non. M’entende qui peut, car moi, je m’entends. On a du mal à soutenir un poids lourd. Je me pétrifie autant que je peux, et je reste solitaire. Je hais Phaéton qui tomba dans le Pô et y périt. Et le merle a déjà passé de l’autre côté du ruisseau ; eh ! venez le voir ; maintenant, moi je ne veux plus. Ce n’est pas un jeu qu’un écueil au milieu des ondes et que le gui au milieu des branches. Cela m’attriste beaucoup, quand un orgueil excessif cache chez une belle dame de nombreuses qualités. Il y en a qui répondent à qui ne les appelle pas ; d’autres, à qui les appelle se dérobent et fuient. D’autres, se consument au froid ; d’autres appellent jour et nuit la mort.

Le proverbe : aime qui t’aime, est ancien. Je sais bien ce que je dis. Maintenant, laisse aller ; car il faut que les autres s’instruisent à leurs dépens. Une femme d’humble condition désire un doux ami. On a du mal à connaître la figue. Il me paraît pourtant sensé de ne pas s’embarquer dans de trop hautes entreprises ; et par tout pays il y a de bonnes auberges. L’espérance sans fin tue ; et moi aussi j’ai été quelquefois à la danse. Le peu qui me reste, personne ne le mépriserait si je voulais le lui donner. Je me fie en celui qui régit le monde, et qui loge ses disciples dans le bois ; qu’avec sa houlette compatissante, il me mène désormais paître avec ses troupeaux.

Peut-être tous ceux qui lisent ne se comprennent pas, et ceux qui tendent les filets ne sont pas toujours ceux qui prennent le gibier ; qui prend trop de précautions se casse le cou. Qu’elle ne soit pas boiteuse la loi sur laquelle l’on compte. Pour être bien, il faut descendre pendant beaucoup de milles. Telle chose semble une grande merveille, qui est ensuite méprisée. Une beauté renfermée est plus suave. Bienheureuse la clef qui ouvre le cœur, délivre l’âme et la débarrasse d’une chaîne si lourde, et qui a tiré de mon sein d’infinis soupirs. Là où je me plains le plus, les autres se plaignent, et en se plaignant ils adoucissent ma douleur ; de sorte que je rends grâce à Amour, car je ne la sens plus, bien qu’elle ne soit pas moindre que d’habitude.

Les paroles accortes et sages, prononcées en silence, et les accents qui me déchargent de tout autre souci, et la prison obscure où est la belle lumière ; les violettes épanouies de nuit par les plaines, et les bêtes sauvages au dedans des murailles, et la douce peur, et le beau maintien, et le fleuve formé de deux fontaines, coulant en paix vers l’endroit pour lequel je pleure de désir et m’environnant partout où je suis ; l’amour et la jalousie m’ont enlevé le cœur, ainsi que les signes du beau visage qui me conduisent par une voie plus aplanie vers mon espérance, au terme de mes peines. Ô mon bien discret, et tout ce qui s’ensuit : tantôt la paix, tantôt la guerre, tantôt la trêve, ne m’abandonne jamais en ces ennuis.

De mes maux passés je pleure et je ris, parce que je me fie beaucoup à ce que j’entends. Je jouis du présent, et j’attends mieux. Et je vais comptant les années ; et je me tais, et je crie ; et je fais mon nid sur un beau rameau, et de telle façon que j’en remercie et que j’en glorifie le grand refus qui a fini par vaincre l’affection obstinée, et qui est imprimé en mon âme. Je serai entendu et montré du doigt ; pour cela je suis tellement poussé en avant, que je dirai seulement : tu n’as pas été si hardi. Que celui qui m’a blessé au flanc, me guérisse ; lui par qui j’écris en mon cœur plus

encore que dans mes livres ; qui me fait mourir et vivre ; qui, en un seul moment, me glace et me réchauffe[1].
MADRIGAL III.
Il décrit allégoriquement les circonstances dans lesquelles il est devenu amoureux.

Un nouvel ange, sur ses ailes courtoises, descendit du ciel sur la fraîche rive où je passais seul, poussé par ma destinée. Quand elle me vit sans compagnie et sans suite, elle tendit par les herbes qui verdissent le chemin, un lacet ourdi avec de la soie. C’est alors que je fus pris, et cela ne me déplut point, si douce était la lumière qui sortait de ses yeux.


SONNET LXX.
Il voudrait fuir loin des yeux de Laure, mais elle voit partout.

Je ne vois pas où je pourrais fuir désormais. Les beaux yeux de Laure me font une si longue guerre, que je crains, hélas ! que la surabondance de douleur ne tue mon cœur qui n’a aucune trêve.

Je voudrais fuir ; mais les rayons amoureux, qui jour et nuit sont dans mon cœur, resplendissent tellement, qu’après quinze ans ils m’éblouissent plus encore que le premier jour.

Et leur image est si répandue partout, que je ne puis aller nulle part sans voir cette lumière, ou une semblable, venir de là.

C’est un seul laurier qui fait verdir une telle forêt, car mon adversaire, par un artifice admirable, me fait errer parmi lés branches, partout où il veut.


SONNET LXXI.
Il revient joyeux saluer l’endroit où il fut salué par Laure.

Endroit plus fortuné que tout autre, où je vis autrefois Amour arrêter ses pas et tourner vers moi ses saintes lumières qui rendent autour d’elles l’air si serein ;

Avec le temps, une solide statue de diamant pourrait plutôt tomber en poussière, que s’efface de mes yeux le doux geste dont ma mémoire et mon cœur sont remplis.

Je ne te verrai jamais sans m’incliner pour rechercher les traces que le beau pied de Laure a faites en cet heureux séjour.

Mais si dans un cœur valeureux, Amour ne dort pas, prie-la, mon Sennuccio, quand tu la verras, de me faire la grâce d’une petite larme ou de quelque soupir.

SONNET LXXII.
Si Amour le trouble, il se rassure en pensant aux yeux et aux paroles de Laure.

Hélas ! quand Amour vient m’assaillir, et c’est plus de mille fois la nuit et le jour, je retourne à l’endroit où je vis briller les étincelles qui m’ont allumé au cœur une flamme éternelle.

Là, je redeviens calme, à ce point que, soit à l’heure de none ou de vesprée, soit à l’aube ou quand l’angélus sonne, ma pensée est redevenue si tranquille, que je ne me rappelle plus que cela et ne me soucie plus d’autre chose.

L’air suave, qui vient du clair visage de Laure au son de ses paroles prudentes, produit une douce clarté partout où il souffle.

Il me semble que dans cet air un gentil esprit du paradis vient sans cesse me réconforter, de sorte que mon cœur las ne respire plus ailleurs.

SONNET LXXIII.
Laure étant survenue au moment où il ne l’attendait pas, il n’ose pas lui parler.

Amour m’ayant poussé à l’endroit habituel, inquiet comme quelqu’un qui s’attend à être attaqué et qui se méfie et n’avance que prudemment, je me tenais armé de mes anciennes pensées.

Je me retournai, et je vis d’un côté une ombre dessinée par le soleil, et je reconnus par terre celle qui, si mon jugement ne se trompe point, était plus digne d’une existence immortelle.

Je disais en mon cœur : pourquoi trembles-tu ? Mais cette pensée n’était pas encore parvenue au fond de moi-même, que les rayons qui me consument étaient devant mes yeux.

De même que le coup de tonnerre se fait entendre au moment même où l’éclair brille, ainsi je fus surpris tout à la fois par l’apparition des beaux yeux brillants de Laure et par un doux salut.
SONNET LXXIV.
Le doux et affectueux salut de sa dame le rend fou de plaisir.

La Dame qui porte mon cœur sur son visage, m’apparut à l’endroit où j’étais assis, tout entier à mes belles pensées d’amour ; et moi, pour me faire honneur, je me levai, le front respectueusement incliné et tout pâle.

Aussitôt qu’elle se fut aperçue de mon état, elle se tourna vers moi avec un air si nouveau, qu’elle aurait fait tomber la foudre des mains de Jupiter même au moment de sa plus grande fureur, et vaincu sa colère.

J’étais tout tremblant ; et elle continua son chemin, me parlant de telle façon que je n’eus pas la force de supporter ses paroles, ni le doux éclat de ses yeux.

Maintenant, je me retrouve plein de joies si diverses, en pensant à ce salut, que je ne sens plus de douleur, et que je n’en ai plus senti depuis.

SONNET LXXV.
Il révèle à son ami l’état de son âme.

Sennuccio, je veux que tu saches de quelle façon je suis traité, et quelle vie est la mienne. Je brûle et je me consume encore comme d’habitude. Laure me gouverne à son gré, et je suis toujours celui que j’étais.

Ici je la vis humble, et ici altière ; tantôt farouche, et tantôt calme ; tantôt impitoyable et tantôt compatissante ; tantôt revêtue d’honnêteté et de grâces ; tantôt douce et tantôt dédaigneuse et farouche. Ici elle chanta doucement, et là elle s’assit ; ici elle se retourna vers moi, et là elle ralentit le pas ; là ses beaux yeux m’ont percé le cœur.

Là elle dit une parole, et là elle sourit, là elle changea de visage. C’est dans ces pensées, hélas ! que nuit et jour me tient Amour, notre maître.

SONNET LXXVI.
La vue seule de Vaucluse lui fait oublier tout les périls du voyage.

Ici, où je ne suis qu’à moitié, mon Sennuccio — que n’y suis-je en entier et content de vous y voir ! — je suis venu fuir la tempête et le vent qui ont rendu soudain le temps si mauvais.

Ici je suis en sûreté ; et je veux vous dire pourquoi je ne crains plus la foudre comme de coutume, et pourquoi je n’ai pas trouvé ici mon ardent désir diminué, loin de le voir éteint.

Aussitôt que, arrivé dans ce pays de l’Amour, j’ai vu les eaux sur les bords desquelles naquit Laure si douce et si pure, qui apaise l’air et chasse le tonnerre,

Amour a rallumé le feu dans mon âme où elle règne en maître, et a éteint la peur. Que serait-ce donc si je voyais les yeux de Laure !


SONNET LXVII.
De retour à Vaucluse, il désire seulement être en paix avec Laure,
et d’être honoré par son ami Colonna
.

Loin de l’impie Babylone, d’où toute honte est bannie, d’où toute chose bonne a été chassée, hôtellerie de douleur, mère d’erreurs, je me suis enfui pour consumer ma vie. Ici je suis seul, et, selon qu’Amour m’y invite, je cueille tantôt des rimes, tantôt des vers, des plantes ou des fleurs, m’entretenant avec lui, et pensant toujours à des temps meilleurs ; et cela seul me donne du courage.

Je n’ai souci ni du vulgaire ni de la fortune, ni de moi-même beaucoup, ni de la chose vile, et au dedans comme au dehors, je ne ressens point une grande chaleur.

Je désire seulement deux personnes ; je voudrais que l’une vînt à moi le cœur humble et apaisé, et que l’autre fût plus ferme que jamais sur ses pieds.


SONNET LXXVIII.
Laure s’étant retournée pour le saluer, le soleil, de jalousie, se couvre d’un nuage.

Entre deux amants je vis une dame honnête et altière, et avec elle, ce maître qui règne sur les hommes et sur les dieux. Le soleil était d’un côté et moi de l’autre.

Quand elle s’aperçut qu’elle était entourée des rayons du plus beau des deux amants, elle se tourna toute joyeuse vers moi, et je voudrais bien qu’elle ne me fût jamais plus cruelle.

Soudain se changea en allégresse la jalousie qui m’était tout d’abord née au cœur à la vue d’un si grand rival.

Pour lui, il voila d’un petit nuage sa face larmoyante et triste, tellement il eut de dépit d’avoir été vaincu.
SONNET LXXIX.
Il ne désire, il ne voit que l’image de sa Dame.

Plein de cette ineffable douceur que mes yeux tirèrent du beau visage de Laure, le jour où je les aurais volontiers fermés pour ne jamais voir de beauté moindre,

Je quittai ce que j’aime le plus, et mon esprit est si habitué à contempler uniquement Laure, qu’il ne voit pas autre chose, et que tout ce qui n’est pas elle, depuis longtemps il le hait et le dédaigne.

Dans une vallée fermée de tous côtés, et où je trouve le soulagement à mes peines, je suis venu seul avec Amour, à pas lents et tout rêveur.

Là point de dames, mais des sources et des rochers ; et j’y retrouve le souvenir de ce jour que ma pensée se retrace, où que je porte les yeux.

SONNET LXXX.
S’il pouvait voir la maison de Laure, ses soupirs seraient moins cuisants.

Si la montagne qui ferme principalement ce val, dont le nom dérive de là, avait, par dédain, le front tourné vers Rome et le dos vers Babel,

Mes soupirs auraient un chemin plus facile pour aller où vit leur espérance. Maintenant, ils s’en vont épars, et pourtant chacun d’eux arrive là où je l’envoie, et pas un ne manque d’y aller.

Et ils sont si doucement accueillis là-bas, comme je m’en aperçois, qu’aucun d’eux ne revient jamais, mais qu’ils y restent, tellement ils y trouvent de plaisir.

C’est pour mes yeux qu’est la douleur ; car aussitôt qu’il fait jour, à cause du grand désir de voir les lieux dont la vue leur a été ravie, ils apportent à moi les larmes et à mon pied lassé la fatigue.


SONNET LXXXI.
Rien qu’il reconnaisse que son amour le rend très malheureux, il persiste à vouloir toujours aimer Laure.

Elle est déjà passée la seizième année de mes soupirs ; et moi je cours avant l’heure à ma fin ; et cependant il me semble que c’est à peine si mon cruel martyre vient de commencer.

Aimer m’est doux, et ma peine m’est utile, et vivre m’est pénible. Et je désire que ma vie dure plus longtemps que ma mauvaise fortune ; et je crains que la mort ne ferme auparavant les beaux yeux qui me font parler.

Je suis maintenant ici, hélas ! et je veux être ailleurs ; et je voudrais le vouloir davantage, mais je ne peux pas, et je fais tout ce que je peux pour ne pas pouvoir plus.

Et les larmes nouvelles que je répands par suite de mes anciens désirs, prouvent que je suis le même que je suis d’ordinaire ; et que mille changements ne m’ont pas encore changé.


MADRIGAL IV.
Il pousse Amour à se venger de Laure qui, dans son orgueil, méprise son pouvoir.

Or vois, Amour, cette toute jeune dame qui méprise ton empire et n’a souci de mon cœur, et qui entre deux adversaires comme nous est en sûreté. Tu es armé, et elle les cheveux épars, en simple jupon et déchaussée, est assise sur l’herbe au milieu des fleurs, impitoyable pour moi, et pour toi pleine d’orgueil.

Je suis prisonnier ; mais si ton arc vigoureux a encore quelque pitié, et si tu possèdes encore quelque flèche, venge-nous toi et moi, ô mon maître.


SONNET LXXXII.
Une habitude ne se perd pas, quelque dommage qu’on en retire,
témoin son propre exemple.

Le ciel a déjà évolué pendant dix-sept ans, depuis que j’ai brûlé pour la première fois, et jamais mon ardeur n’a été éteinte ; mais il arrive que lorsque je pense de nouveau à mon état, je sens un froid glacial au milieu des flammes.

Bien vrai est le proverbe : on change de peau plutôt que d’habitude, et pour assoupir les sens, les affections humaines ne sont pas moins intenses. Cela nous vient de l’ombre mauvaise du lourd voile qui nous recouvre.

Hélas ! hélas ! Quand viendra le jour où, regardant fuir mes années, je sortirai du feu qui me consume et d’un si long tourment ?

Verrai-je jamais le jour où le doux air du beau visage de Laure plaira à mes yeux autant que je voudrais, et autant qu’il convient ?


SONNET LXXXIII.
Laure a pâli à la nouvelle qu’il doit s’éloigner d’elle.

Cette légère pâleur qui recouvrit d’un amoureux nuage le doux rire de Laure, frappa mon cœur avec tant de force, qu’elle me remonta en plein visage.

Je reconnus alors comment au paradis les bienheureux se voient l’un l’autre ; cette pensée compatissante se manifesta de telle sorte que les autres ne s’en aperçurent pas ; mais je m’en aperçus, moi qui n’ai jamais les yeux fixés ailleurs.

La vue la plus angélique, l’acte le plus courtois qui se soit jamais vu chez une dame férue d’amour, aurait paru comme un acte de dédain à côté de ce dont je parle.

Elle inclinait à terre son beau et noble regard, et disant dans son silence, ainsi qu’il me sembla : qui donc éloigne de moi mon fidèle ami ?


SONNET LXXXIV.
Amour, Fortune, et le souvenir du passé lui interdisent d’espérer des jours heureux.

Amour, Fortune et mon esprit dédaigneux de ce qu’il voit et tourné vers le passé, me tourmentent tellement, que je porte parfois envie à ceux qui sont sur l’autre rive.

Amour me consume le cœur ; Fortune lui enlève tout confort, et mon esprit affolé s’irrite et se plaint ; et c’est ainsi qu’il me faut vivre constamment sous le poids d’une grande peine.

Je n’espère pas que les jours heureux reviennent, mais qu’au contraire le reste de ma vie n’aille de mal en pis ; et j’ai déjà dépassé la moitié de ma course.

Hélas ! je vois tout espoir tomber de mes mains, non comme si c’était du diamant, mais du verre, et tous mes projets se briser par le milieu.
CANZONE X.
Il cherche tout les moyens d’adoucir son chagrin, mais il retombe toujours plus triste.

Si la pensée qui me ronge, tellement elle est poignante et forte, me peignait le visage d’une couleur proportionnée à la souffrance qu’elle me fait endurer, peut-être que celle qui me brûle et qui me fuit, aurait part à mon feu, et qu’Amour s’éveillerait en son cœur où il dort maintenant. Moins solitaires seraient les traces de mes pas par les campagnes et les collines, et mes yeux ne seraient pas constamment baignés de larmes, si elle brûlait aussi, elle qui est comme une glace, et qui ne laisse pas en moi un endroit qui ne soit feu et flamme.

Parce qu’Amour m’enlève ma force et mon savoir, je parle en rimes âpres et dénuées de douceur ; mais ce n’est pas toujours que la branche montre en dehors sa puissance naturelle par son écorce, par ses fleurs ou par ses feuilles. Qu’ils regardent ce que mon cœur enferme, Amour et les beaux yeux à l’ombre desquels il se tient. S’il arrive que la douleur qui le remplit déborde avec mes pleurs et ma plainte, mes pleurs me nuisent à moi et ma plainte est fastidieuse à Laure, car je ne réussis pas à l’émouvoir.

Douces et belles rimes dont je me servis quand Amour me livra son premier assaut, et que je n’avais pas d’autres armes, adviendra-t-il jamais que mon cœur, devenu dur comme l’émail, vous maîtrise jamais de façon que je puisse au moins me soulager comme j’en avais autrefois l’habitude ? Il est, ce me semble, en mon cœur, quelqu’un que ma Dame dépeint sans cesse et dont elle parle toujours. Quand je veux ensuite le dépeindre moi-même, je n’y peux suffire, et il semble que je m’y consume en vain. Hélas ! c’est ainsi que j’ai perdu mon doux aide.

Comme l’enfant dont la langue est à peine déliée, et qui ne sait pas parler, mais que se taire ennuie, ainsi le désir me pousse à parler ; et je veux que ma douce ennemie m’entende avant que je meure. Si, par hasard, elle ne prend plaisir qu’à voir son beau visage et méprise tout le reste, entends-le, ô douce rive, et jette sur mes soupirs un voile si épais, qu’on redise perpétuellement combien tu me fus amie.

Tu sais bien que jamais si beau pied ne toucha la terre, comme celui dont tu as déjà été foulée ; et que c’est pour cela que mon cœur las et que mon corps fatigué reviennent toujours te confier leurs pensées. Que n’as-tu gardé l’empreinte de ses belles traces parmi l’herbe et les fleurs ! ma triste vie y aurait trouvé un apaisement en y venant pleurer. Mais l’âme anxieuse et vagabonde se contente comme elle peut.

Partout où je tourne les yeux, je trouve ma douce clarté sereine, et je me dis : ici a frappé son beau regard. À chaque plante ou à chaque fleur que je cueille, je crois que l’endroit où elle a ses racines est celui où Laure avait l’habitude d’errer le long des rives du fleuve, et de s’asseoir parfois sur un frais tapis de verdure et de fleurs. Ainsi je ne perds rien de ce qui est elle, et une plus grande certitude ne serait pour moi qu’un mal pire. Heureux esprit, quel es-tu, puisque tu rends les autres ainsi ?

Ô ma pauvre petite chanson, comme tu es chétive ! je crois que tu le sais ; reste donc en ces bosquets.
CANZONE XL
Il contemple avec extase ces lieux où il la vit et où il fut heureux de l’aimer.

Glaires, fraîches et douces eaux, sur les bords desquelles celle que j’ai seule pour Dame a reposé ses beaux membres ; arbres gracieux où elle se plaisait — je me le rappelle en soupirant — à appuyer son beau flanc ; herbes et fleurs que sa robe légère a couvertes en même temps que son sein angélique ; air serein et béni où Amour m’ouvrit le cœur avec ses beaux yeux, écoutez tous mes douloureuses dernières paroles.

Si c’est bien ma destinée — et le ciel y consent — qu’Amour tienne mes yeux fermés par les larmes, faites à mon corps misérable la grâce d’être recouvert par vous, et que mon âme s’en retourne sans lui à sa véritable demeure. La mort sera moins cruelle si, au moment du douloureux passage, j’emporte cet espoir. Car mon esprit lassé ne pourrait en quittant ma chair et mes os, les laisser en un port plus propice au repos, ni en un plus tranquille tombeau.

Il viendra peut-être encore un temps où la belle et douce cruelle retournera à son séjour habituel, et portera sa vue joyeuse et pleine de désir là où elle m’apparut en un jour béni, et me cherchera. Alors, ô douleur ! me voyant déjà devenu poussière sous la pierre de ma tombe, Amour la fera soupirer si doucement, qu’elle obtiendra merci pour moi dans le ciel, et essuiera ses yeux avec son beau voile.

Ô doux souvenir ! Des beaux rameaux sous lesquels elle était assise, tombait sur sa poitrine une pluie de fleurs ; et elle, humble au milieu de tant de gloire, était déjà toute couverte de cet amoureux nuage. Telle fleur tombait sur le bord de sa robe, telle autre sur ses tresses blondes, qui ce jour-là ressemblaient à de l’or poli et à des perles. Une autre tombait à terre, une autre dans l’eau ; une autre, tombant en tournoyant avec grâce, semblait dire : ici règne Amour.

Combien de fois alors ai-je dit plein d’épouvante : pour sûr, elle est liée au paradis ! Son port divin, son air, ses paroles, son doux rire m’avaient fait tellement oublier la réalité, et m’en avait tellement éloigné, que je disais en soupirant : comment suis-je venu ici et quand ? croyant être au ciel et non là où j’étais réellement. Depuis ce moment, ces lieux si verdoyants m’ont tellement plu, que je n’ai pas de repos ailleurs.

Chanson, si tu avais autant de charmes que tu désires en avoir, tu pourrais hardiment sortir de ce bois et t’en aller par le monde.


CANZONE XII.
Loin de Laure, il se console en retrouvant partout sa belle image.

Il faut que je tourne mes rimes douloureuses du côté où Amour me pousse, car elles sont les humbles suivantes de mon esprit affligé. Quand en serai-je aux dernières, et que sont déjà loin les premières ! Celui qui s’entretient avec moi de mon mal, me laisse dans le doute, si confusément il me dicte. Mais néanmoins ; selon que je trouve en mon cœur, écrite de la propre main de l’amour, l’histoire de mon martyre, je parlerai ; car en parlant, on met une trêve aux soupirs et on apporte un soulagement à la douleur. Je dis que, bien que je prête attention à mille choses diverses, je ne vois qu’une dame et son beau visage.

Depuis que ma mâle aventure, pénible, inséparable et superbe, m’a éloigné de mon meilleur bien, Amour m’a soutenu par le seul souvenir. C’est pourquoi, si je vois l’univers, sous un aspect juvénile, commencer à se vêtir de verdure, il me semble voir à cet âge vert la belle jouvencelle qui maintenant est dame. Quand le soleil monte et devient plus chaud, il me semble que ce même soleil est la flamme d’Amour qui règne en maître dans un cœur élevé ; mais quand le jour se plaint de ce que le soleil disparaît, je vois Laure arrivée à la fin de ses jours.

En regardant les feuilles sur la branche, ou les violettes sur la terre, à la saison où le froid perd de sa force et où les étoiles en acquièrent une plus grande, j’ai dans les yeux les violettes et la verdure dont Amour était tellement armé au commencement de la guerre qu’il me fît, qu’il me tient encore sous son joug. Et cette douce et gracieuse enveloppe qui recouvre les membres délicats où réside l’âme gentille, laquelle me fait paraître tout autre plaisir vil, me rappelle aussi fortement la modeste démarche qu’elle avait alors et qui n’a fait que croître en devançant les années, seule raison et seule consolation de mes maux..

Chaque fois que je vois de loin la tendre neige frappée par le soleil sur les collines, je me dis : Amour me traite comme le soleil traite la neige, et je pense au beau visage plus qu’humain qui peut de loin mouiller mes yeux, mais qui de près les éblouit, et qui dompte mon cœur. Sur ce visage, entre la blancheur du teint et le ton doré de la chevelure, se montre sans cesse ce que ne vit jamais, à ce que je crois, œil mortel, si ce n’est le mien, et qui m’enflamme d’un chaud désir, alors que, moi soupirant, elle se met à sourire. Et ce désir est tel, qu’il ne redoute en aucune façon l’oubli, mais devient éternel. L’été ne le change point, et l’hiver ne saurait l’éteindre.

Je ne vis jamais, après une pluie nocturne, les étoiles s’en aller vagabondes dans le ciel serein et flamboyer à travers la rosée et la gelée, sans avoir devant moi les beaux yeux de Laure où s’appuie ma vie fatiguée, tels que je les vis derrière un beau voile ; et de même que ce jour-là le ciel resplendissait de leur éclat, je les voyais étinceler encore tout humides ; c’est pourquoi je brûle sans cesse. Si je regarde le soleil se lever, je sens apparaître la lumière qui m’énamoure ; si je le regarde se coucher sur le tard, il me semble voir cette même lumière s’en aller ailleurs, laissant les ténèbres à l’endroit qu’elle a quitté.

Si jamais mes yeux ont contemplé en un vase d’or des roses vermeilles et blanches que venait de cueillir la main d’une vierge, il leur a semblé voir le visage de celle qui surpasse toutes les autres merveilles par trois qualités excellentes réunies en elle : ses blondes tresses éparses sur son col, qui vaincrait la blancheur du lait ; et ses joues qu’embellit une douce flamme. Mais pour peu que l’air agite sur la rive les fleurs blanches et jeunes, alors me revient à l’esprit le premier jour où je vis ses cheveux d’or épars à la brise, sur quoi je m’enflamme soudain.

Peut-être j’ai cru pouvoir compter les étoiles une à une, et contenir toutes les eaux dans un petit verre, quand m’est venue l’étrange pensée de raconter en combien d’endroits la fleur des belles, sans sortir d’elle-même, a répandu son éclat, ce qu’elle a fait afin que jamais je ne me sépare d’elle. Je ne le ferai pas ; et si pourtant je cherche parfois à fuir, elle a enfermé mes pas dans le ciel et sur terre, car à mes yeux lassés elle est sans cesse présente, ce qui fait que je me consume entièrement. Et elle reste avec moi de façon que je ne désire pas en voir une autre, et que je ne prononce même pas dans mes soupirs un autre nom.

Tu sais bien, chanson, que tout ce que je dis n’est rien en comparaison de ce qui reste caché dans l’amoureuse pensée que, jour et nuit, je porte en mon esprit, et grâce à laquelle je n’ai pas encore succombé dans une si longue lutte ; car l’éloignement de mon cœur m’aurait déjà tué, à force de me faire verser des larmes. Mais ce confort retarde ma mort.


CANZONE XIII.
Fuyant les lieux habités, il cherche la solitude, pour apaiser le feu de son cœur.

De pensée en pensée, de montagne en montagne, Amour me conduit ; car je trouve tous les chemins fréquentés contraires à la tranquillité de la vie. Si, sur ma plage solitaire, se trouve un ruisseau ou une source, si entre deux monts une ombreuse vallée est assise, c’est là que s’apaise l’âme troublée. Et suivant qu’Amour l’excite, elle rit, pleure, tremble ou se rassure. Et le visage qui la suit, où qu’elle le mène, se trouble ou se rassérène, et reste peu de temps dans un même état. C’est pourquoi, à cette vue, un homme qui aurait quelque expérience d’une telle vie, dirait : celui-ci brûle et ne se doute pas de son état.

Par les monts altiers et par les forêts sauvages je trouve quelque repos ; tout endroit habité est ennemi mortel de mes yeux. À chaque pas, naît un penser nouveau au sujet de ma Dame, et souvent le tourment que je souffre à cause d’elle se tourne en jeu ; et c’est à peine si je voudrais changer cette vie douce et amère à la fois, car je dis : Amour te réserve peut-être encore pour un meilleur temps ; peut-être, tandis que tu te tiens toi-même pour peu de chose, es-tu cher à une autre ; et je passe outre en soupirant : Pourrait-ce bien être vrai ? Et comment, et quand ?

Parfois je m’arrête là où quelque pin élevé ou quelque coteau étend son ombre, et alors sur le premier rocher que je rencontre, je retrace par la pensée son beau visage ; quand je reviens à moi, je vois ma poitrine baignée de larmes de tendresse, et je dis : hélas ! où es-tu, et de qui es-tu séparé ! Mais aussi longtemps que je peux tenir mon esprit vagabond fixé sur la première pensée, et m’oublier moi-même dans cette contemplation, je sens Amour de si près, que de sa propre erreur mon âme est satisfaite. Je vois Laure en tant d’endroits, et si belle, que si mon erreur pouvait durer, je ne demanderais rien de plus.

Plus d’une fois — qui me croira ! — je l’ai vue dans l’onde claire et sur l’herbe verte ; dans le tronc d’un hêtre, dans une blanche nuée, si belle que Léda aurait avoué que sa fille lui était inférieure en beauté, comme l’étoile que le soleil efface avec ses rayons. Et plus est sauvage l’endroit où je me trouve, plus déserte est la rive, plus ma pensée se la représente belle. Puis, quand la réalité dissipe cette douce erreur, je m’assieds à l’endroit même, froid et comme une pierre morte sur une pierre vivante, à la façon d’un homme qui pense, et pleure et écrit.

Un désir intense me pousse d’habitude à monter jusqu’au pic le plus élevé et le plus dégagé, où l’ombre d’aucune autre montagne ne puisse frapper. De là, je me mets à mesurer des yeux mes souffrances, et entre temps, versant des larmes, je condense sur mon cœur un douloureux nuage, alors que je regarde devant moi et que je pense à la distance qui me sépare du beau visage qui est toujours si près et si loin de moi. Puis, je médis tout bas : que fais-tu, hélas ! peut-être là-bas on soupire maintenant à cause de ton absence. Et dans cette pensée mon âme respire plus librement.

Chanson, par delà ces Alpes, là où le ciel est plus pur et plus joyeux, tu me reverras sur les bords d’un ruisseau d’eau courante, où l’on sent le frais parfum d’un petit laurier odoriférant. Là est mon cœur, et celle qui me le déroba ; c’est là seulement que tu pourras voir mon image.


SONNET LXXXV.
Forcé de s’éloigner de Laure, il pleure, soupire et se console avec son imagination.

Puisque le chemin m’est fermé pour arriver à obtenir merci, je me suis éloigné, dans mon désespoir, des yeux en qui — je ne sais par quelle destinée — j’avais fait reposer la récompense de ma fidélité.

Je repais mon cœur de soupirs, car il ne demande pas autre chose ; et né pour pleurer, je vis de larmes. Je ne m’en plains pas, car en cet état les larmes sont plus douces qu’on ne le croit. Et je trouve ma seule consolation dans une image que n’ont faite ni Xeuxis, ni Praxitèle, ni Phidias, mais un bien meilleur maître, et d’un bien plus haut génie.

En quelle Scythie ou en quelle Numidie pourrais-je être en sûreté, puisque, non contente de mon exil immérité, l’envie vient me retrouver jusque dans la retraite où je suis caché ?


SONNET LXXXVI.
Il espère qu’en donnant plus de force à ses vers, Laure lui sera plus favorable

Je voudrais chanter assez admirablement l’amour pour arracher de force, du cœur endurci de Laure, mille soupirs par jour, et pour allumer mille brûlants désirs dans son esprit de glace.

Et je verrais son beau visage changer souvent de couleur, ses yeux se mouiller, et, devenus plus tendres, se tourner vers moi, comme font d’habitude ceux qui se repentent, mais trop tard, des souffrances qu’ils font endurer aux autres, et de leur propre erreur.

Je verrais les roses vermeilles de ses lèvres, parmi la neige de son visage, s’agiter au souffle de son haleine, et découvrir l’ivoire qui change en statue de marbre quiconque le regarde.

Et tout cela, parce que dans cette vie courte je ne me suis pas à charge à moi-même, et qu’au contraire je me fais gloire d’avoir été réservé pour vivre jusqu’à la vieillesse.


SONNET LXXXVII.
Il voudrait expliquer la cause de tant d’effets contraires qui se manifestent dans l’amour, mais il ne le sait pas.

Si ce n’est pas l’amour, qu’est-ce donc que je sens ? Mais si c’est l’amour, pour Dieu, quelle chose est-ce ? Si elle est bonne, pourquoi produit-elle un effet cruellement mortel ? Si elle est mauvaise, pourquoi tous les tourments qu’elle occasionne sont-ils si doux ?

Si c’est volontairement que je brûle, pourquoi est-ce que je pleure et que je me lamente ? Si c’est malgré moi, à quoi sert de me lamenter ? Ô mort aiguë, ô délicieux mal, comment avez-vous tant de pouvoir sur moi si je n’y consens point ?

Et si j’y consens, c’est à grand tort que je me plains. Au milieu de vents si contraires, je me trouve en pleine mer sur une frêle barque et sans gouvernail,

Si léger de savoir, si chargé d’erreur, que je ne sais pas moi-même ce que je me veux, et que je tremble en plein été, et brûle en plein hiver.


SONNET LXXXVIII.
Il reproche à l’Amour d’être cause des maux dont il est affligé, sans espoir d’en guérir.

Amour a fait de moi comme une cible pour ses traits ; je suis comme la neige au soleil, comme la cire au feu, et comme la neige au vent ; je me suis déjà enroué, madame, à vous crier merci, et vous n’en avez cure.

C’est de vos yeux qu’est parti le coup mortel contre lequel ni le temps ni le lieu ne sauraient servir de rien. C’est de vous seule que provient — et cela vous paraît un jeu — le soleil, le feu et le vent qui me mettent ainsi.

Les pensers sont des flèches, votre visage est un soleil et le désir un feu ; c’est avec toutes ces armes à la fois qu’Amour me blesse, m’éblouit et me consume.

Et l’angélique chant, et les paroles, et la douce haleine, qui font que je ne puis me défendre, sont l’air même devant qui ma vie s’enfuit.


SONNET LXXXIX.
Il prie Laure de voir la cruelle agitation dans laquelle elle l’a jeté.

Je ne trouve point de paix et je n’ai pas à faire de guerre ; et je tremble et j’espère, et je brûle, et je suis comme une glace. Je vole au-dessus des cieux et je rampe sur terre ; je n’étreins rien et j’embrasse le monde entier.

Celle qui me tient en prison, ne m’ouvre ni ne me ferme la porte ; elle ne me retient point dans ses liens, ni ne m’en délivre ; Amour lui-même ne veut ni me tuer, ni briser mes fers ; ni m’avoir en vie, ni me tirer de peine.

Je vois sans yeux ; je n’ai pas de langue et je crie ; je souhaite mourir et je réclame aide ; et je me hais moi-même, et j’aime autrui.

Je me repais de douleur ; je ris en pleurant ; la mort et la vie me déplaisent également. Voilà, madame, en quel état je suis à cause de vous.

CANZONE XIV.
Il essaye de démontrer que ses malheurs sont une chose extraordinaire et nouvelle.

Tout ce qu’il y eut jamais de plus étrange et de plus étonnant dans aucun climat du monde, c’est à cela que je ressemble le plus ; voilà où j’en suis venu, ô Amour. Aux pays d’où nous vient le soleil, est un oiseau qui seul, sans compagne, renaît après s’être volontairement donné la mort, et recommence une vie toute nouvelle. Ainsi mon désir est solitaire ; ainsi, sur la cime de ses pensées élevées, il s’ébat au soleil ; ainsi il se consume, et ainsi il revient à son premier état. Il brûle et meurt, et reprend de nouvelles forces, et vit ensuite aussi longtemps que le phénix.

Il y a dans la mer indienne un rocher si puissant de sa nature, qu’il attire à lui le fer, et qu’il l’enlève aux navires de façon à engloutir les navigateurs. C’est ce que j’éprouve moi-même au milieu de mes pleurs amers ; car ce bel écueil, avec son orgueil implacable, a conduit ma vie à un endroit où il faut qu’elle s’engloutisse. Ainsi un rocher, plus avide de chair humaine que de fer, a dépouillé mon âme, en me volant mon cœur qui jadis était chose invulnérable, et il me tient tout entier, alors que les parties de mon être sont divisées et éparses. Ô cruelle mésaventure ! car étant encore dans mon enveloppe de chair, je me vois entraîné à la rive par un vivant et doux aimant.

À l’extrémité de l’occident, se trouve une bête plus douce et plus paisible qu’aucune autre ; mais qui porte dans ses yeux le désespoir, le deuil et la mort. Il faut bien prendre garde quand on jette les regards sur elle ; pourvu qu’on ne la regarde pas dans les yeux, on peut regarder sans danger tout le reste de son corps. Mais moi, malheureux imprudent, je cours toujours à mon mal ; et je sais bien ce que j’en ai souffert et ce que j’en attends de souffrance ; mais mon avide désir, qui est aveugle et sourd, m’emporte tellement, que le saint et beau visage, et les yeux ardents de cette angélique et innocente bête, causeront ma perte.

Dans les pays du midi, jaillit une source qui tire son nom du soleil, et qui, de sa nature, est bouillante pendant la nuit et froide pendant le jour. Plus le soleil monte et plus il est voisin de nous, plus elle devient froide. Il m’en arrive à moi de même ; je suis une source et un séjour de larmes. Quand ma belle et brillante lumière, qui est mon soleil, s’éloigne de moi, mes yeux sont tristes et seuls, et pour eux il fait nuit obscure. Je brûle alors ; mais si je vois apparaître l’or et les rayons du soleil vif, je me sens changer entièrement au dedans et au dehors, et devenir de glace ; c’est ainsi que je redeviens froid.

Il y a, en Épire, une autre source, dont on dit que les eaux froides allument une torche éteinte, et éteignent une torche allumée. Mon âme, qui n’avait pas encore senti les atteintes de l’amoureuse flamme, pour s’être un peu approchée de cette froide dame pour laquelle je soupire sans cesse, s’est mise à brûler tout entière ; et jamais le soleil ni les étoiles ne virent semblable martyre, car il aurait ému de pitié un cœur de marbre. Quand elle eut bien embrasé mon âme, elle l’éteignit sous sa belle et glaciale vertu. C’est ainsi qu’elle m’a plusieurs fois allumé et éteint le cœur. Je le sais, moi qui le sens ; et souvent je m’en courrouce. Loin de tous nos rivages, dans les fameuses îles Fortunées, il y a deux sources. Qui boit à l’une, meurt en riant ; qui boit à l’autre, n’éprouve aucun mal. Un cas semblable marque ma vie, car je pourrais mourir en riant du grand plaisir que j’éprouve, si des cris de douleur ne venaient tempérer ce plaisir. Amour, qui m’as jusqu’ici conduit à l’ombre d’une renommée occulte et sombre, nous ne parlerons pas de cette source qu’en tout temps nous voyons, mais qui est plus copieuse encore quand le soleil rejoint le signe du Taureau. Ainsi, mes yeux pleurent en tout temps, mais surtout quand je vois ma Dame.

Chanson, si quelqu’un voulait savoir ce que je fais, tu peux dire : il habite sous un grand rocher, dans une vallée close, d’où sort la Sorgue ; personne ne le voit, si ce n’est Amour qui ne le quitte jamais d’un pas, et l’image d’une dame qui le consume. Pour lui, il fuit tous les autres.


SONNET XC.
Il n’a pas le courage de dire à Laure : je t’aime ; il se résigne à l’aimer en silence.

Amour qui vit et règne en ma pensée, et qui a fait son principal séjour dans mon cœur, s’armant de courage, vient parfois se poser et se montrer sur mon front.

Celle qui m’apprend à aimer et à souffrir, et qui veut que la raison, la vergogne et la décence réfrènent le grand désir et l’espoir allumé, s’indigne en elle-même de notre audace.

Alors Amour, plein de peur, s’enfuit au fond de mon cœur, abandonnant complètement son entreprise, et pleure et tremble. Il s’y cache, et ne paraît plus au dehors.

Que puis-je faire, moi qui crains mon maître, sinon rester avec lui jusqu’à l’heure suprême ? Quelle belle fin fait celui qui meurt en bien aimant !


SONNET XCI.
Il se compare au papillon qui, volant à la lumière, y trouve la mort.

Comme parfois, au temps chaud, un petit papillon, attiré par la lumière, vient voler dans les yeux, ce qui cause à lui la mort et aux autres la douleur ;

Ainsi je cours sans cesse à mon fatal soleil, c’est-à-dire à ces yeux où je trouve tellement de douceur qu’Amour n’écoute plus le frein de la raison, et que ce qui discerne est vaincu par ce qui veut.

Et je vois bien combien ils m’ont en mépris, et je sais que j’en mourrai vraiment, car mes forces ne pourront résister à la douleur.

Mais Amour m’éblouit si doucement, que je pleure sur la peine des autres et non sur la mienne ; et mon âme aveuglée consent à sa propre mort.


SIXAIN V.
Il raconte l’histoire fidèle de ses amours, et dit qu’il est bien temps de se consacrer à Dieu.

Sous le doux ombrage d’une belle ramure, j’ai fui en toute hâte une impitoyable lumière que le troisième ciel dardait sur moi jusqu’ici-bas ; et la brise amoureuse qui renouvelle la saison, débarrassait déjà les monts de leur neige, et les herbes et les branches verdissaient sur les rives. Le monde ne vit jamais si agréable ramure, le vent n’agita jamais si verts feuillages, comme il s’en offrit à mes yeux ce printemps-là. Aussi, redoutant l’ardente lumière, je ne voulus pas abriter mon refuge sous l’ombre des monts, mais bien sous celle de l’arbre qui est le plus chéri du ciel.

Un laurier m’abrita alors des rigueurs du ciel ; aussi, plusieurs fois, avide de ses beaux rameaux, j’allai souvent pour en chercher par les forêts et par les monts ; mais je ne retrouvai jamais tronc ni feuillage si favorisé de la lumière céleste qu’il ne perdît ses qualités avec le temps.

C’est pourquoi, toujours plus ferme et plus résolu, allant où je m’entendais appeler par le ciel, et guidé par ma douce et brillante lumière, je suis toujours revenu pieusement sous les premiers rameaux, et quand les feuilles sont éparses sur la terre, et quand le soleil fait reverdir les monts.

Forêts, rochers, champs, fleuves et monts, le temps dompte et change tout ce qui est créé. C’est pourquoi je demande pardon à ces branches si, après plusieurs années révolues sous le ciel, je me suis résolu à fuir les rameaux couverts de glu, dès que j’ai commencé à voir la vérité.

La douce lumière me plut tellement tout d’abord, que je traversai avec joie de nombreuses et grandes montagnes pour pouvoir me rapprocher des rameaux aimés. Maintenant, la brièveté de la vie, et le lieu et le temps me montrent un autre sentier pour aller au ciel, et pour cueillir enfin des fruits et non plus seulement des fleurs et des feuilles.

Je cherche un autre amour, d’autres rameaux et une autre lumière, je cherche un autre chemin pour monter au ciel par d’autres monts, ainsi que d’autres rameaux, car il est bien temps.

SONNET XCII.
Entendant parler de Laure et de l’Amour, il lui semble voir et entendre Laure elle-même.

Quand je vous entends parler si doucement, de la façon dont Amour inspire lui-même ses disciples, mon désir embrasé jette de telles étincelles, qu’il devrait enflammer les âmes les plus froides.

Il me semble alors voir présente la belle dame, telle que je la vis partout où elle fut douce et bienveillante pour moi, et avec cette attitude qui au son, non d’une cloche, mais des soupirs, me fit réveiller souvent.

Je vois ses cheveux, épars au vent, et elle-même penchée en arrière ; et elle revient aussi belle dans mon cœur, comme celle qui en tient la clef.

Mais le suprême plaisir qui se met en travers de ma langue, n’a pas assez d’audace pour la montrer au grand jour telle qu’elle est dans mon cœur.


SONNET XCIII.
Il dépeint les beautés de Laure quand il en devint amoureux.

Je n’ai jamais vu le soleil se lever si beau dans un ciel débarrassé de nuages, ni, après la pluie, l’arc céleste déployer tant de couleurs variées dans l’air,

Comme je vis se transformer en flamboyant — le jour où je pris l’amoureux fardeau — ce visage auquel — et mon dire est bien modéré — aucune chose mortelle ne se peut comparer. Je vis Amour faire mouvoir d’une façon si suave ses beaux yeux, que depuis ce moment je me mis à trouver obscure toute autre vue.

Sennuccio, je le vis ; je le vis tendre son arc de telle sorte que depuis ma vie n’a plus été en sûreté, et que je suis encore si désireux de revoir ce spectacle.

SONNET XCIV.
En quelque lieu qu’il se trouve, il soupirera toujours pour Laure.

Qu’on m’envoie là où le soleil tue l’herbe et les fleurs, ou bien là où il est lui-même vaincu par la glace et la neige ; qu’on m’envoie là où les rayons de son char sont tempérés et légers, et là où il nous est tour à tour rendu et soustrait ;

Qu’on me place en une humble ou une éclatante fortune ; qu’on m’expose à l’air doux et serein, épais ou lourd ; à la nuit, au jour court ou long ; que j’arrive à l’âge mûr ou à l’extrême vieillesse ;

Qu’on m’élève jusqu’au ciel, qu’on me laisse sur la terre, ou qu’on me plonge dans l’abîme ; que je sois sur la cime des monts, ou dans les vallées profondes et marécageuses ;

Qu’on me fasse une renommée obscure ou illustre, je serai ce que je fus, je vivrai comme j’ai vécu, continuant à soupirer comme je le fais depuis trois lustres.

SONNET XCV.
Il loue la vertu et les beautés de Laure ; il voudrait que son nom remplît le monde.

Ame gentille, qu’une ardente vertu embellit et réchauffe et pour laquelle j’ai composé tant d’écrits ; toi qui seule fus jadis le séjour intact de l’honneur ; tour solidement assise sur d’éminentes qualités ;

Ô flamme, ô roses éparses sur de tendres flocons de neige vive, où je me mire et me réconforte ; ô plaisir qui me fait élever les ailes jusqu’au beau visage qui brille sur tout ce que le soleil éclaire ;

Si mes rimes étaient comprises si loin, votre nom emplirait tout l’univers, des bords du Nil, à l’Atlas et à l’Olympe.

Puisque je ne puis le porter dans les quatre parties du monde, je le ferai entendre au beau pays que partage l’Apennin, et que la mer et les Alpes environnent.


SONNET XCVI.
Les regards à la fois doux et sévères de Laure l’encouragent dans sa timidité,
et l’arrêtent dans son audace.

Quand la passion, qui me mène et me gouverne avec deux éperons ardents et un dur frein, surmonte de temps en temps sa réserve accoutumée, afin de contenter en partie mes sens,

Il se trouve qu’on lit sur mon front les frayeurs et les audaces qui s’agitent au plus profond de mon cœur ; et Amour voit déjouer ses desseins, et l’éclair briller dans les yeux perçants et courroucés de Laure.

Alors, comme celui qui redoute les coups de Jupiter irrité, il se rejette en arrière, car une grande peur apaise un grand désir.

Mais parfois, par un doux regard, Laure adoucit le feu glacial et l’espoir plein de crainte, en mon âme où elle voit comme à travers un verre.
SONNET XCVII.
Il ne sait écrire des vers dignes de Laure que sur les rives de la Sorgue et à l’ombre du Laurier.

Non, le Tessin, le Pô, le Var, l’Arno, l’Adige, le Tibre, l’Euphrate, le Tigre, le Nil, l’Hermus, l’Indus et le Gange, le Tanaûs, l’Istrée, l’Alphée, la Garonne et la mer qui l’entoure, le Rhône, l’Ebre, le Rhin, la Seine, l’Albia, l’Ero, l’Ebre ;

Non, le lierre, le sapin, le pin, le hêtre ou le genévrier, ne pourraient apaiser le feu qui consume mon triste cœur, comme le beau ruisseau qui pleure sans cesse avec moi, comme l’arbuste que je célèbre et que je pare dans mes rimes.

Voilà le seul secours que je trouve contre les assauts de l’Amour ; d’où il faut que je passe tout armé la vie qui s’enfuit à si grandes enjambées.

Que le beau laurier croisse donc sur la fraîche rive ; et que celui qui le planta, écrive, sous son doux ombrage, de hautes et de belles pensées.


BALLADE VI.
Bien qu’elle ne lui soit point sévère, il n’a le cœur ni tranquille, ni content.

De temps en temps, sont moins durs pour moi l’angélique figure et le doux rire, et l’air du beau visage de Laure ; et moins sombre est l’éclat de ses beaux yeux.

Que font désormais chez moi ces soupirs, nés de la douleur, et qui montraient au dehors mes angoisses et ma vie désespérée ? S’il arrive que je jette les regards vers Laure, pour apaiser mon cœur, il me semble voir Amour plaider ma cause et m’apporter son aide. Cependant, je ne trouve pas que la lutte que j’ai à soutenir soit finie, et que mon cœur goûte une tranquillité complète ; car plus l’espoir me rassure, plus le désir m’enflamme.


SONNET XCVIII.
Bien qu’il soit à peu près sûr de l’amour de Laure,
il n’aura cependant de paix qu’elle ne le lui ait avoué.

Que fais-tu, mon âme ? À quoi penses-tu ? Aurons-nous jamais la paix ? Obtiendrons-nous jamais une trêve à nos maux ? Ou bien, aurons-nous à soutenir une guerre éternelle ? Qu’adviendra-t-il de nous ? Je ne sais ; mais, si je vois juste, ses beaux yeux ne se réjouissent point de notre mal.

— Mais à quoi cela sert-il, si avec ses yeux elle fait de nous, l’été une glace, et l’hiver un feu ? — Ce n’est pas elle qui fait cela, mais bien celui qui ordonne à ses yeux de faire ainsi. — Qu’est-ce que cela nous fait, si elle le voit et si elle se tait ?

Parfois la langue se tait, et le cœur se plaint à haute voix, et, le visage sec et joyeux, pleure, alors que ceux qui vous regardent ne le voient pas.

Nonobstant, l’esprit ne s’apaise point, et ne voit pas cesser la douleur qui s’amasse au dedans de lui. Le malheureux ne croit plus guère à l’espérance.


SONNET XCIX.

Les yeux de Laure l’ont percé d’amour, mais d’un amour pur et maîtrisé par la raison.

Jamais un nocher las n’a cherché dans le port un refuge contre la fureur des ondes tempétueuses, avec plus d’empressement que je fuis les pensées noires et mauvaises où me poussent et me portent mes gigantesques désirs.

Et jamais lumière divine n’a vaincu une vue mortelle, comme a fait de la mienne le rayon hautain des beaux yeux de Laure, dans lesquels Amour dore et aiguise ses traits.

Je le vois non pas aveugle, mais armé d’un carquois ; nu, tout autant que la déesse le permet ; sous la figure d’un jeune garçon avec des ailes, non pas peint, mais bien vivant.

C’est de là qu’il me montre ce qu’il cache au plus grand nombre ; car c’est dans les beaux yeux de ma Dame que je lis tout ce que je dis et tout ce que j’écris sur l’Amour.


SONNET C.
Réduit à espérer et à craindre toujours, il n’a plus la force de vivre.

Cette humble cruelle, au cœur de tigre ou d’ours, qui semble un ange sous un visage humain, me balance tellement entre le rire et les pleurs, la peur et l’espérance, qu’elle me tient dans une perpétuelle incertitude.

Si elle ne m’accueille pas bientôt, et ne m’ôte pas le mors, mais si, comme elle a coutume, elle me tient toujours en suspens, je vois bien, ô Amour, par ce doux venin que je sens pénétrer jusqu’à mon cœur à travers mes veines, que ma vie est près de finir.

Ma force fragile et lassée ne peut plus supporter des variations telles que, en un même moment, elles me font brûler, trembler de froid, rougir et devenir pâle.

Mon àme, comme quelqu’un qui d’heure en heure se sent défaillir, espère échapper par la fuite à ses douleurs ; car on ne peut plus rien quand on ne peut même pas mourir.


SONNET CI.
Il essaye d’attendrir Laure par ses soupirs, et en regardant son doux visage, il espère.

Allez, brûlants soupirs, au cœur froid de Laure ; rompez la glace qui fait obstacle à sa pitié ; et, si une prière mortelle est écoutée dans le ciel, que la mort ou qu’un doux merci mette fin à ma douleur.

Allez, doux pensers ; parlez-lui de ce que son beau regard ne peut pas voir ; et si son dédain et ma mauvaise étoile nous sont hostiles, nous ne conserverons plus d’espérance, et nous serons tirés d’erreur.

Vous pouvez bien dire, quoique d’une manière très incomplète, que notre état est aussi inquiet et sombre que le sien est calme et serein.

Allez désormais en toute sûreté, car Amour s’en ira avec vous ; et la fortune mauvaise pourra bien s’adoucir, si je sais juger du temps aux signes de mon Soleil.


SONNET CII.
Les honnêtes pensées de Laure et sa beauté sont sans rivaux.

Les étoiles et le ciel, et tous les éléments ont déployé tout leur art et tout leur soin pour former la vive lumière où la nature et le soleil se mirent, ne trouvant rien qui l’égale.

L’œuvre est si élevée, si belle et si extraordinaire, que le regard mortel n’ose pas la fixer, tellement aussi il semble qu’Amour ait répandu hors de toute mesure, de douceur et de grâce dans les beaux yeux de Laure.

L’air frappé de leurs doux rayons, se charge d’honnêteté, à tel point qu’il influe en maître sur nos paroles et sur nos pensées.

On n’éprouve aucun désir grossier, mais les sentiments de l’honneur et de la vertu. Or, quand la suprême beauté n’a-t-elle pas éteint un sentiment vil ?


SONNET CIII.
Des effets que produit en lui la vue de Laure pleurant de pitié.

Jupiter et César ne furent jamais si décidés, celui-ci à lancer la foudre, celui-là à frapper, que la pitié ne pût apaiser leur colère et leur faire tomber à tous deux les armes des mains.

Ma Dame pleurait, et mon Maître voulut que je fusse là pour la voir et pour entendre ses gémissements, afin de mettre le comble à ma douleur et à mes désirs, et de m’émouvoir jusqu’aux moelles et jusqu’aux os.

Ces douces larmes, Amour me les peignit, ou plutôt me les grava sur un diamant au beau milieu du cœur ; il y inscrivit ces plaintes suaves.

Armé de solides et ingénieuses clefs, il revient encore souvent en tirer quelques larmes et de longs et lourds soupirs.


SONNET CIV.
Les pleurs de Laure font envie au soleil et étonnent les éléments.

J’ai vu sur la terre les angéliques manières et les célestes beautés uniques au monde ; si bien qu’à me les rappeler je me réjouis et je souffre ; car en comparaison, toutes celles que je vois sont rêve, ombre et fumée.

Et j’ai vu pleurer ces deux beaux yeux qui mille fois ont rendu le soleil jaloux ; et j’ai entendu sa bouche dire en soupirant des paroles qui feraient se mouvoir les montagnes et s’arrêter les fleuves.

Amour, prudence, valeur, pitié et douleur, faisaient de ces pleurs un concert plus doux que tous ceux qu’on entend d’habitude au monde.

Et le ciel était si attentif à cette harmonie, qu’on ne voyait pas une feuille s’agiter sur les branches, tant l’air et la brise étaient imprégnés de sa douceur.


SONNET CV.
Il voudrait pouvoir la dépeindre telle qu’elle était le jour où elle pleurait.

Ce jour, à jamais pénible et honoré, laisse dans mon cœur une impression si vive, que jamais génie ni style ne se trouveront pour la décrire ; cependant je reviens souvent à lui par le souvenir.

Son attitude embellie d’une noble pitié, et les lamentations à la fois douces et amères que j’entendais, faisaient douter si c’était une mortelle ou une déesse qui rassérénait ainsi le ciel autour d’elle.

Sa tête était comme l’or fin, son visage avait la blancheur de la neige, ses cils étaient noirs comme l’ébène, et ses yeux étaient deux étoiles ; aussi Amour ne tendait pas son arc en vain.

Sa bouche, où la douleur accumulée formait d’ardentes et de belles paroles, était de perles et de roses vermeilles ; ses soupirs étaient de flammes, et ses larmes de pur cristal.


SONNET CVI.
Il a toujours présentes au cœur les belles larmes de sa Laure.

Où que je pose, où que je tourne mes yeux las, afin d’apaiser le besoin qui les pousse, je trouve qu’Amour y a peint l’image de ma Dame, pour rendre mes désirs plus nouveaux.

Il me semble toujours qu’elle exhale dans sa belle douleur, la profonde pitié dont son noble cœur est étreint. Outre cette vue, il semble qu’à mes oreilles se fassent entendre ses paroles et ses soupirs sacrés.

Amour et la vérité peuvent dire avec moi que les beautés que j’ai vues étaient uniques au monde, et qu’on n’en avait jamais vues de semblables sous les étoiles.

Et jamais non plus si tendres et si douces paroles ne s’étaient fait entendre ; et jamais le soleil n’avait vu de si belles larmes couler de si beaux yeux.


SONNET CVII.
Les vertus, les beautés et les grâces de Laure n’ont pas leur modèle au ciel.

Dans quelle partie du ciel, dans quelle idée était le modèle d’où Nature tira ce beau visage gracieux, où elle voulut montrer ici-bas ce que là-haut elle pouvait ?

Quelle nymphe dans les fontaines, quelle déesse dans les forêts déroula jamais à la brise chevelure d’or si fin ? Quand un cœur réunit-il en lui tant de vertus, bien que la plus grande de ces vertus soit cause de ma mort ?

En vain il croit voir une divine beauté, celui qui n’a jamais vu ses yeux, quand elle les tourne doucement.

Il ne sait pas comment Amour guérit et comment il tue, celui qui ne sait pas comme doucement elle soupire, et comme doucement elle parle, et comme doucement elle rit.


SONNET CVIII.
Qu’elle parle, qu’elle rie, qu’elle regarde, qu’elle soit assise, ou qu’elle marche,
c’est une chose merveilleuse.

Amour et moi, aussi remplis d’étonnement que celui qui voit par hasard une chose incroyable, nous regardions Laure, quand elle parle ou qu’elle rit, car elle ne ressemble à personne autre qu’à elle-même.

À la belle clarté qui tombe de ses tranquilles sourcils, mes deux étoiles fidèles étincellent si bien, qu’aucune autre lumière ne pourrait enflammer ou guider quiconque se propose d’aimer d’une noble affection.

Quelle merveille, quand, parmi l’herbe, comme une fleur elle s’assied ! Ou quand elle presse sur son sein candide une verte branche d’aubépine !

Quelle douceur, dans la saison tendre, de la voir aller seule, emportant ses pensées avec elle, tressant une couronne pour l’or de sa chevelure élégante et bouclée !


SONNET CIX.
Tout ce qu’il fait lui est une cause de tourment.

Pas épars, pensers instables et rapides, mémoire tenace, fière ardeur, puissant désir, cœur débile, et vous mes yeux, non pas des yeux à vrai dire, mais des fontaines ;

Feuillage, honneur des fronts renommés, marque unique de la double valeur, vie fatigante, douce erreur qui me faites chercher plages et monts ;

Beau visage, où Amour mit tout à la fois les éperons et le frein avec lesquels il m’excite et me tourne comme il lui plaît, sans qu’il soit possible d’être récalcitrant ;

Âmes nobles et amoureuses, s’il en est quelqu’une au monde ; et vous ombres nues et poudreuses, arrêtez-vous pour voir mon mal.


SONNET CX.
Il envie tous les lieux qui l’ont vue, tous les objets qui l’ont touchée.

Fleurs amoureuses et gaies, herbes fortunées que ma Dame, dans sa rêverie, a coutume de fouler ; plage qui entends ses douces paroles et qui gardes quelquefois la douce trace de son beau pied ;

Sveltes arbrisseaux, vertes feuilles naissantes, amoureuses et pâles violettes, forêts ombreuses sur lesquelles le soleil darde et qui vous dressez hautes et superbes sous l’influence de ses rayons ;

Suave contrée, pur ruisseau qui baignez son beau visage et ses yeux brillants dont la vive lumière redouble la beauté ;

Combien je vous envie d’avoir été témoins de ses actes honnêtes chéris, il n’y aura jamais parmi vous de roc assez habitué au feu pour ne pas apprendre quelque chose de ma flamme.
SONNET CXI.
Il rapportera toutes les peines d’Amour, pourvu que Laure le voie et s’en montre satisfaite.

Amour, qui vois ma pensée toute découverte et les durs chemins par lesquels toi seul me mènes, plonge les yeux au fond de mon cœur, ouvert pour toi et fermé pour tous les autres.

Tu sais ce que j’ai déjà souffert pour te suivre ; et pourtant tu m’entraînes chaque jour de précipice en précipice, et tu ne t’aperçois pas que je suis si las et que le sentier est trop rude pour moi.

Je vois bien de loin la douce lumière vers laquelle tu me pousses et me diriges par d’âpres voies ; mais je n’ai pas comme toi des ailes pour voler.

Laisse mes désirs se satisfaire, pourvu que je me consume à bien désirer, et que mes soupirs ne déplaisent point à Laure.


SONNET CXII.
Il est toujours inquiet, parce que Laure peut le faire mourir et ressusciter en un seul moment.

Maintenant que le ciel, et la terre, et le vent, tout se tait ; que les bêtes et les oiseaux sont domptés par le sommeil ; que la nuit mène en rond son char étoile, et que la mer sans vagues repose dans son lit.

Je vois, je pense, je brûle, je pleure ; et celle qui me consume ainsi est toujours devant mes yeux, pour ma douce peine. L’état où je suis, est une guerre pleine de colère et de douleur ; et c’est seulement quand je pense à cela, que j’ai quelque paix.

Ainsi d’une même source claire et vive découlent la douceur et l’amertume dont je me rejouis ; la même main me blesse et me guérit.

Et pour que mon martyre n’arrive jamais à sa fin, je meurs et je renais mille fois par jour, tellement je suis éloigné de ma guérison.


SONNET CXIII.
La démarche, les regards, les gestes et les paroles de Laure le jettent en extase.

Quand son pied candide meut doucement et paisiblement ses pas dans l’herbe fraîche, il semble qu’une vertu naisse de ses tendres plantes, et entr’ouvre et renouvelle les fleurs tout autour d’elle.

Amour qui seul englues les nobles cœurs, et dédaignes d’essayer ses forces d’un autre côté, fais pleuvoir de ses beaux yeux un plaisir si grand, que je n’aie souci d’aucun autre bien, et que je ne demande pas d’autre nourriture.

Avec sa démarche, avec son suave regard s’accordent ses douces paroles, son attitude pleine de mansuétude, humble et digne à la fois.

C’est de ces quatre étincelles — et elles ne sont pas les seules — que naît le grand feu dont je brûle et qui me fait vivre, car je suis devenu comme un oiseau de nuit au soleil.


SONNET CXIV.
Le bruit des soupirs et des paroles de Laure, est la seule cause qui le fait vivre.

Quand Amour incline les beaux yeux de Laure vers la terre, et rassemblant dans sa main en un seul soupir ses esprits errants, les transforme en une voix claire, suave, angélique, divine,

Je sens faire à mon cœur une douce violence, et mes pensées et mes désirs se changer tellement en dedans de moi, que je dis : Vienne maintenant mon heure dernière, puisque le ciel me destine une mort si noble.

Mais le bruit des soupirs et des paroles de Laure, qui enchaîne les sens par sa douceur, retient l’âme au moment où elle est prête à partir, par le grand désir qu’elle a d’écouter ce qui la rend heureuse.

C’est ainsi que je continue à vivre ; ainsi se déroule et s’étend le fil de la vie qui m’est donnée, exemple unique parmi nous.


SONNET CXV.
Il croit, puis il ne croit plus que Laure deviendra sensible ; mais l’espoir le soutient toujours.

Amour m’envoie ce doux penser qui est notre ancien confident à tous deux ; et il me réconforte, et il dit que je ne fus jamais si près que maintenant de voir ce que je désire et ce que j’espère.

Moi, qui parfois ai reconnu ses paroles pour un mensonge et parfois pour une vérité, je ne sais s’il faut le croire, et je vis dans l’incertitude ; le oui ni le non ne se font entendre entièrement en mon cœur.

Cependant le temps passe, et je vois dans mon miroir que je m’avance vers l’âge contraire à ses promesses et à mes espérances.

Or, advienne que pourra ; je ne suis pas seul à vieillir ; mon désir n’est pas encore changé par l’âge. Je crains bien que ma vie s’achève avant que mes désirs soient accomplis.
SONNET CXVI.
Il tremble en voyant Laure courroucée. Quand il la voit apaisée,
il voudrait lui parler, mais il n’ose.

Plein d’une ardente pensée qui me fait repousser toutes les autres et me fait aller seul au monde, je me dérobe de temps en temps à moi-même, cherchant celle que je devrais fuir.

Et je la vois passer si douce et si cruelle, que mon âme tremble, prête à prendre son vol, tant cette belle d’Amour, mon ennemie et mon amie, mène après elle de cuisants soupirs.

Si je ne me trompe pas, je distingue bien un rayon de pitié entre ses sourcils assombris et hautains, qui rassérène un peu mon cœur douloureux.

Alors je reprends mon âme, et quand je me suis bien résolu à lui découvrir mon mal, j’ai tant à lui dire que je n’ose pas commencer.


SONNET CXVII
.
Par son exemple, il enseigne aux amants qu’au véritable amour il faut le silence.

Plus d’une fois déjà, trompé par les apparences de son air compatissant, j’ai conçu l’audace d’aborder mon ennemie avec des paroles respectueuses et courtoises, et dans une attitude humble et suppliante.

Mais aussitôt ses yeux rendent ma résolution vaine ; car toute ma fortune, toute ma destinée, mon bien, mon mal, et ma vie et ma mort, celui qui seul pouvait le faire a placé tout cela dans la main de Laure.

C’est pourquoi je n’ai jamais pu assembler une parole qui pût être comprise d’un autre que moi-même, tellement Amour m’a rendu tremblant et timide.

Et je vois bien maintenant qu’un amour excessif lie la langue de l’homme et lui enlève ses esprits. Celui qui peut dire comment il brûle, ne ressent qu’un petit feu.

SONNET CXVIII.

Que Laure lui soit sévère, il n’en continuera pas moins de l’aimer et de soupirer pour elle.

Amour m’a conduit entre de beaux et cruels bras, qui me tuent sans que je l’aie mérité ; et si je me plains, il redouble mon martyre ; aussi, comme je fais, il vaut mieux que je meure en aimant, et que je me taise.

Car elle pourrait, alors que le Rhin est le plus couvert de glaces, le brûler avec ses yeux et rompre tous ses durs glaçons. Et comme elle est aussi orgueilleuse que belle, il lui déplaît de plaire aux autres.

Quelque effort que je fasse, je ne puis détacher une parcelle du beau diamant dont son cœur si dur est fait ; le reste de sa personne est un marbre qui se meut et respire.

Mais, tout son dédain, pas plus que son air sombre, ne m’enlèveront jamais mes espérances et ne me feront cesser mes deux soupirs.


SONNET CXIX.
Il l’aimera constamment, bien qu’elle soit jalouse de l’amour même qu’il a pour elle.

Ô envie, ennemie de la vertu, qui t’opposes si volontiers aux sentiments généreux, par quel chemin es-tu entrée, silencieuse, dans ce beau sein, et par quel artifice l’as-tu changé ?

Tu en as arraché mon salut par la racine ; tu m’as représenté comme un amant trop heureux à celle qui accueillit un certain temps mes humbles et chastes prières, et qui maintenant semble les haïr et les repousser.

Cependant que, par son attitude dure et cruelle, elle se plaigne de ma joie et se rie de mes pleurs, elle ne pourrait changer une seule de mes pensées.

Non, bien qu’elle me tue mille fois par jours, elle ne fera pas que je ne l’aime plus et que je n’espère pas en elle ; car si elle me glace d’épouvante, Amour me rassure.


SONNET CXX.

Être toujours entre la douceur et l’amertume, c’est la vie misérable des amants.

En contemplant la lumière sereine des beaux yeux où se tient celui qui souvent colore et baigne les miens, mon âme fatiguée s’envole pour aller vers son paradis terrestre.

Puis, le trouvant plein de douceur et d’amertume, elle voit que c’est une œuvre d’araignée comme jamais n’en fut tissée au monde ; c’est pourquoi elle se plaint à elle-même et à l’Amour de ce qu’il a des éperons si poignants et un frein si dur.

Entre ces deux extrêmes, qui se contrarient et se mêlent, les désirs sont tour à tour de glace et de flamme, et l’on reste misérable et heureux tout à la fois.

Mais on a peu de pensées joyeuses et l’on en a beaucoup de tristes. Et la plupart du temps, on se repent des entreprises audacieuses. Voilà le fruit qui naît d’un tel arbre.


SONNET CXXI.
Il pense dans sa douleur qu’il vaut mieux souffrir par Laure, qu’être heureux par une autre dame.

Ce fut une cruelle étoile — si le ciel a sur nous l’influence que quelques-uns croient — que celle sous laquelle je naquis. Cruel fut le berceau où l’on me coucha, et cruelle la terre où je fis ensuite mes premiers pas.

Cruelle aussi la dame qui, avec ses yeux et avec l’arc dont j’étais l’unique cible, me fît une blessure que je ne t’ai pas cachée, ô Amour, car tu peux la guérir avec ces mêmes armes.

Mais tu prends plaisir à mes douleurs ; quant à elle, elle ne s’en réjouit pas, parce qu’elle ne les trouve pas assez grandes, et que le coup qu’elle m’a porté est d’une flèche et non d’un épieu.

Et tu me consoles en me disant que languir pour elle vaut mieux qu’être heureux par une autre ; et tu me le jures par tes flèches dorées, et je te crois.


SONNET CXXII.
Il se réjouit en se remémorant le temps et le lieu où il devint pour la première fois amoureux.

Quand se représente à ma mémoire le temps et le lieu où je me perdis moi-même, et le cher lien dont Amour m’enchaîna de sa main, d’une façon telle qu’il me rendit l’amertume douce et la plainte agréable,

Je suis tout à la fois soufre et matière inflammable, mon cœur est un feu, et je suis tellement embrasé au dedans par ces soupirs suaves que j’entends toujours, que, tout en brûlant, je me réjouis, et que je vis de cela et me soucie peu d’autre chose.

Ce Soleil, qui seul resplendit à mes yeux, me réchauffe encore avec ses rayons dans l’âge mûr, comme il le faisait dans mon jeune âge.

Et il m’allume et me brûle de loin, de telle façon que la mémoire toujours jeune et solide me montre uniquement ce lien, et le temps et le lieu.


SONNET CXXIII.
La pensée toujours tournée vers Laure, il traverse seul et sans crainte les bois et les forêts.

Par les bois inhospitaliers et sauvages, où les hommes armés vont à grands risques, moi, je vais en sûreté ; car rien ne me peut effrayer qui reflète les vifs rayons d’Amour.

Et je vais chantant — pauvre fou que je suis ! — celle que le ciel ne pourrait éloigner de moi, car je l’ai dans les yeux ; et il me semble voir avec elle des dames et des damoiselles, tandis que ce sont des sapins et des hêtres.

Il me semble l’entendre, quand j’entends la brise jouer dans les branches et dans le feuillage, et les oiseaux se plaindre, et les eaux fuir en murmurant par les herbes vertes.

Rarement le silence, l’horrible solitude des forêts ombreuses me plut autant, si ce n’est que je perds trop de temps loin de mon Soleil.
SONNET CXXIV.
La vue du beau pays de Laure lui fait oublier les périls du voyage.

Amour, qui donne des ailes aux pieds et aux cœurs de ses disciples, pour les faire s’envoler vivants au troisième ciel, m’a montré en un jour, par la fameuse forêt d’Ardennes, mille plaines et mille ruisseaux.

Il m’est doux d’être allé seul et sans armes là où Mars armé frappe sans avertir ; à peu près comme un navire qui irait sur mer sans gouvernail et sans antennes, plein de pensers graves et fâcheux.

Pourtant, arrivé à la fin de la journée obscure, me rappelant d’où je viens et de quelle façon, je sens de mon trop d’audace naître ma peur.

Mais le beau pays et le fleuve délicieux, de leur accueil serein rassérènent mon cœur déjà tourné là où habite sa lumière.


SONNET CXXV.
Tourmenté par Amour, il veut le dompter avec la raison, mais il ne peut.

Amour m’éperonne et me serre tout en même temps le frein, il me rassure et m’épouvante, il me brûle et me glace, il me fait bon accueil et me dédaigne, il m’appelle à lui et me repousse, il me tient tantôt dans l’espérance et tantôt dans la peine.

Tantôt il exalte, tantôt il abaisse mon cœur lassé ; aussi mon désir flottant çà et là a-t-il perdu la voie, et son souverain plaisir paraît-il lui déplaire, tellement mon esprit est plein d’une si étrange erreur.

Une pensée amie lui montre le gué, mais ce n’est pas un gué de larmes par lequel il puisse aller promptement là où il espère être satisfait.

Puis, comme si une force plus grande le détournait, il lui faut suivre une autre voie, et, malgré lui, il faut qu’il consente à sa longue mort ainsi qu’à la mienne.

SONNET CXXVI.
Laure lui a plu uniquement pour son air humble.
Il engage un ami à faire de même avec sa dame.

Geri, quand parfois s’irrite contre moi ma douce ennemie qui est si altière, une consolation m’est donnée, à savoir que je n’en meurs pas, et c’est grâce à cela seulement que mon âme respire.

Partout où, dans son dédain, elle jette les yeux, espérant priver ma vie de toute lumière, je lui montre les miens pleins d’une humilité si vraie, que tout son dédain est forcément repoussé.

S’il n’en était pas ainsi, je ne pourrais pas risquer de la voir autrement que comme la face de Méduse qui changeait les gens en marbre.

Fais donc ainsi toi-même, car je vois qu’il n’existe pas d’autre moyen ; rien ne sert de fuir devant les ailes dont use notre Seigneur.


SONNET CXXVII.
Le Pô pourra bien l’emporter de corps loin de Laure, mais non d’esprit.

Pô, sur tes puissantes et rapides ondes, tu peux bien emporter mon corps, mais l’esprit qui y est enfermé n’a souci ni de ta force ni de celle de personne.

Sans louvoyer à droite ni à gauche, il fend l’air tout droit vers son désir favorable, et dirigeant ses ailes vers le feuillage doré, il dompte l’eau et le vent, et la voile et les rames.

Pleuve altier, superbe, roi de tous les autres, toi qui marches à l’encontre du soleil quand il nous ramène le jour, et qui laisses au Ponant un soleil bien plus beau,

Tu t’en vas, emportant sur ton dos ce qui de moi est mortel ; l’autre partie, couverte d’amoureuses plumes, retourne en volant à son doux séjour.


SONNET CXXVIII.
Il fut pris, au moment où il y pensait le moins, par Amour caché sous un laurier.

Amour tendit parmi les herbes un beau filet d’or et de perles, sous un rameau de l’arbre toujours vert que j’aime tant, bien que son ombre me soit plus triste que joyeuse.

L’appât fut la semence qu’il répand et qu’il émiette, à la fois douce et amère, que je redoute et que je désire. Depuis le jour où Adam ouvrit les yeux, jamais ses accents ne furent si suaves et si doux.

Et l’éclatante lumière qui fait disparaître le soleil flamboyait autour de moi ; et la corde qui devait me lier, était enroulée autour de cette main dont la blancheur surpasse celle de l’ivoire et de la neige.

C’est ainsi que je tombai dans les filets, et que me firent prisonnier les nonchalantes attitudes et les angéliques paroles, et le plaisir, et le désir, et l’espérance.


SONNET CXXIX.
Il brûle d’amour pour Laure, mais il n’est pas jaloux, car sa vertu est excessive.

Amour, qui consumes mon cœur d’un zèle ardent, le tiens serré par la peur glacée, et ce qui est bien plus, tiens mon intelligence dans le doute entre l’espérance et la crainte, la flamme ou la glace.

Je tremble sous le ciel le plus chaud, je brûle sous le ciel le plus froid, toujours plein de désir et de soupçon ; absolument comme si, sous son vêtement simple ou sous son voile léger, ma Dame cachait un homme vivant.

De ces peines, la première est la mienne propre ; je brûle jour et nuit ; et combien grand est ce doux mal, on ne peut se l’imaginer par la pensée, loin de pouvoir l’exprimer en vers ni en rimes.

L’autre, je ne l’éprouve point ; car mon beau feu est tel qu’aucun autre ne l’égale ; et celui qui espère voler jusqu’à la cime de sa belle lumière, déploie en vain les ailes.

SONNET CXXX.
Si les doux regards de Laure le font souffrir jusqu’à causer sa mort,
que serait-ce si elle les lui refusait ?

Si le doux regard de ma Dame me tue, ainsi que ses paroles courtoises, et si Amour lui donne tant d’empire sur moi seulement quand elle parle ou qu’elle sourit,

Que sera-ce, hélas ! si, par aventure, soit par ma faute, soit par malechance, ses yeux me privent de merci, et me donnent la mort alors que maintenant ils me rassurent contre elle ?

Si donc je tremble et vais le cœur glacé chaque fois que je vois sa figure changer, cette crainte est née d’une longue expérience.

La femme est chose mobile par nature ; d’où je sais bien que les sentiments amoureux durent peu dans le cœur d’une dame.
SONNET CXXXI.
Il se lamente, car il craint que la maladie de Laure ne la fasse mourir.

Amour, Nature et l’humble et belle âme où toutes les vertus résident et régnent, sont conjurés contre moi. Amour s’efforce de me faire mourir tout à fait, et en cela je suis sa volonté.

Nature tient Laure dans un si frêle filet, qu’il ne pourrait résister au moindre effort ; Laure est si fière, qu’elle dédaigne de rester plus longtemps en cette vie fatigante et vile.

Ainsi le souffle s’affaiblit de moment en moment dans ces beaux et précieux membres qui étaient un miroir de véritable grâce.

Et si la pitié ne met pas un frein à la mort, hélas ! je vois bien où en sont les vaines espérances dans lesquelles je vivais.


SONNET CXXXII.
Il attribue à Laure toutes les beautés et les rares dons du Phénix.

Ce Phénix fait sans art, avec ses plumes dorées, un si précieux collier à son beau col blanc, au port si noble, qu’il séduit tous les cœurs et consume le mien.

Il forme un diadème naturel qui illumine l’air tout autour de lui, et d’où le doigt silencieux d’Amour tire un subtil feu liquide qui me brûle par la plus froide brume.

Un vêtement de pourpre, aux bords de couleur azurée et parsemé de roses, voile ses belles épaules ; vêtement étrange et dont la beauté est unique.

La renommée le fait vivre et se cacher au sein des monts parfumés de l’Arabie, alors qu’il vole d’un air altier dans nos cieux.


SONNET CXXXIII.
Les plus fameux poètes n’auraient pas chanté autre chose que Laure, s’ils l’avaient vue.

Si Virgile et Homère avaient vu ce Soleil que je vois avec mes yeux, ils auraient mis tous leurs soins à lui donner la renommée, et ils auraient pour cela uni leurs deux styles.

De quoi se seraient courroucés et attristés Achille, Ulysse et les autres demi-dieux, et celui qui pendant cinquante-six ans régit si bien le monde, et celui qui fut tué par Egisthe.

Combien la fleur antique de vertus et de qualités guerrières eut un destin semblable à cette fleur moderne d’honneur et de beauté !

Ennius chanta l’une en vers rustiques ; et moi je chante l’autre ; oh ! puisse-t-elle ne pas trouver mon génie importun, et ne pas mépriser mes louanges !

SONNET CXXXIV.
Il craint que ses rimes ne soient pas aptes à célébrer dignement le mérite de Laure.

Alexandre, arrivé devant le tombeau fameux du fier Achille, dit en soupirant : heureux, toi qui as trouvé une si éclatante trompette pour célébrer ta gloire, et un poète qui a si magnifiquement écrit sur toi !

Mais cette pure et candide colombe, dont je ne sais pas si la pareille a jamais vécu au monde, retentit bien peu dans mon faible style ; ainsi chacun a ses destins marqués. Car elle était très digne d’Homère et d’Orphée, ou du pasteur que Mantoue honore encore ; et ils n’auraient jamais chanté qu’elle.

Une mauvaise étoile et le sort, seul coupable ici, l’ont donnée à quelqu’un qui adore son beau nom, mais qui nuit peut-être à sa gloire en chantant ses louanges.

SONNET CXXXV.
Il prie le soleil de ne pas le priver de la vue du beau pays de Laure.

Soleil splendide, tu as aimé le premier ce feuillage que maintenant j’aime seul ; maintenant il verdoie en ce beau séjour et sans pareil, depuis qu’Adam vit la première et belle cause de son malheur et du nôtre.

Restons à l’admirer ; je te prie et je t’implore, ô Soleil, et pourtant tu fuis, et tu rends les montagnes d’alentour toutes sombres, et tu emportes avec toi le jour, et tu m’enlèves, dans ta fuite, ce que je désire le plus.

L’ombre qui tombe de ces humbles collines, où étincelle ma douce flamme, et où le laurier devenu grand fut une toute petite tige,

Croissant pendant que je parle, enlève à mes yeux la vue des beaux lieux où mon cœur habite avec sa Dame.


SONNET CXXXVI.

Il se compare à un navire au milieu de la tempête et qui commence à désespérer
de gagner le port

Mon navire, surchargé d’oubli passe à minuit, pendant l’hiver, et par une mer courroucée, entre Scylla et Charybde ; et au gouvernail se tient mon Seigneur, ou plutôt mon ennemi.

À chaque rame est une pensée emportée et mauvaise, qui semble avoir en dédain la tempête et la mort ; la voile se rompt sous un vent éternellement humide de soupirs, d’espérances et de désirs.

Une pluie de larmes, un nuage de dédains baigne et ramollit les haubans déjà fatigués et tout embarrassés dans Terreur et l’ignorance.

Mes deux signaux habituels, si doux, se cachent ; la raison et l’habileté ont péri au milieu des vagues, de sorte que je commence à désespérer de gagner le port.


SONNET CXXXVII.
Il voit Laure dans une vision, et prédit sa mort.

Une biche toute blanche, avec des cornes dorées, m’apparut sur l’herbe verte, entre deux rivières, à l’ombre d’un laurier, au lever du soleil, en la jeune saison.

Son aspect était si doucement superbe, que je quittai tout pour la suivre ; comme l’avare qui, pour chercher un trésor, accepte avec joie tant de fatigues.

« Nul ne me touche ! » voilà ce qu’elle avait écrit sur son col, en lettres de diamants et de topazes ; « il a plu à mon César de me faire libre. »

Et le soleil était déjà à moitié jour ; mes yeux étaient fatigués de regarder, mais non rassasiés ; quand soudain je tombai dans l’eau, et elle disparut.
SONNET CXXXVIII.
Il met tout son bonheur à contempler les beautés de Laure.

De même que la vie éternelle consiste à voir Dieu, qu’on ne demande pas et qu’il n’est pas permis de demander plus, ainsi pour moi, ma Dame, vous voir me fait heureux en cette courte et frêle vie.

Et jamais je ne vous ai vue si belle que je vous vois aujourd’hui, si mes yeux disent la vérité à mon cœur, brise heureuse de mes douces pensées, qui dépasse les plus hautes espérances, les plus grands désirs.

Et n’était qu’elle est si prompte à s’enfuir, je ne demanderais pas plus ; car, s’il existe des gens — et on donne cette chose pour vraie — qui vivent seulement d’odeurs ;

S’il en est d’autres qui satisfont le goût et le toucher avec l’eau ou le feu, choses absolument privées de saveur, pourquoi ne me nourrirais-je pas, moi, de votre seule vue ?

SONNET CXXXIX.
Il invite Amour à voir la belle démarche et les gestes doux et suaves de Laure.

Restons, Amour, à regarder notre gloire, des choses au-dessus de la nature, nobles et inusitées ; vois quelle douceur elle renferme ; vois la lumière que le ciel montre sur terre.

Vois quel art a doré, couvert de perles et de pourpre son vêtement choisi et qu’on n’a jamais vu ailleurs ; combien doucement elle meut ses pas et ses regards par l’ombreuse enceinte de ces collines.

L’herbe verte et les fleurs de mille couleurs, éparses parmi ces chênes antiques au feuillage sombre, semblent prier que son beau pied les foule et les touche.

Et le ciel s’enflamme tout alentour d’ardentes et brillantes étincelles, et se réjouit visiblement de la sérénité que lui donnent de si beaux yeux.


SONNET CXL.
Rien ne se peut imaginer de plus parfait que Laure.

Je repais mon esprit d’une si noble nourriture, que je n’envie pas à Jupiter l’ambroisie ni le nectar ; car admirant uniquement Laure, l’oubli de toutes les autres douceurs tombe sur mon âme, et je bois le Lethé jusqu’au fond.

Chaque fois que je l’entends parler, j’inscris ses paroles en mon cœur, parce que j’y retrouve toujours matière à soupirer ; ravi par la main d’Amour, je ne sais où, je goûte en une seule fois une double douceur.

Car cette voix agréable au ciel même, résonne en paroles si gracieuses et si chères, que celui qui ne les a pas entendues ne pourrait se l’imaginer.

Alors, dans l’espace de moins d’une palme, apparaît visiblement tout ce qu’ici-bas l’art, le génie, la nature et le ciel peuvent faire.


SONNET CXLI.
En approchant du pays de Laure, il sent la force de son amour pour elle.

La brise gentille qui rassérène les monts, réveillant les fleurs par ce bois ombreux, je la reconnais à son souffle suave, qui me fait croître en souffrance et en renommée.

Pour retrouver où appuyer mon cœur lassé, je fuis loin de mon doux air natal de Toscane ; pour faire la lumière dans ma pensée troublée et sombre, je cherche mon soleil, et j’espère le voir aujourd’hui.

J’éprouve par lui tant de douceurs, et si grandes, qu’Amour me ramène par force vers lui ; puis, j’en suis tellement ébloui, qu’il me tarde de fuir.

Ce ne sont pas des armes que je voudrais pour me sauver, mais des ailes ; mais le ciel m’a destiné à périr par la vertu de cette lumière qui, de loin, me consume et de près me brûle.


SONNET CXLII.
Il ne peut guérir de sa blessure amoureuse que par pitié de Laure, ou par la mort.

De jour en jour je vais changeant de poil et de visage ; cependant je ne lâche pas des dents les doux hameçons garnis de leur appât, et je ne cesse de tenir embrassés les verts rameaux englués de l’arbre qui ne craint ni le soleil ni la gelée.

La mer sera sans eau et le ciel sans étoiles, avant que je cesse de craindre et de désirer son bel ombrage, ou de haïr et d’aimer la profonde plaie amoureuse que je cache mal.

Je n’espère pas voir jamais cesser mon tourment jusqu’à ce que je me sépare de mes os, de mes nerfs et que je meure, ou bien que mon ennemie ne m’ait en pitié.

Toute chose impossible peut arriver, plutôt que je sois guéri par d’autres que par la mort, ou par ma Dame, du coup qu’Amour m’a imprimé au cœur avec ses beaux yeux.

SONNET CXLIII.
Depuis le premier jour qu’il la vit, les grâces de Laure n’ont fait que croître
ainsi que son amour à lui.

La brise sereine qui, murmurant à travers les feuilles vertes, vient me frapper au visage, me fait ressouvenir du jour où Amour me fit les premières blessures si douces et si profondes ;

Et revoir le beau visage que le dédain ou la jalousie me tiennent caché ; et les cheveux tantôt roulés avec des perles et des pierreries, tantôt dénoués sur ses épaules, tantôt retombant en tresses blondes.

Et elle les déployait si doucement, puis les rassemblait avec des gestes si gracieux, qu’en y repensant, mon esprit en tremble encore.

Le temps les a tordus en nœuds plus solides et il m’a serré le cœur dans un lac si puissant, que la mort seule pourra l’en délivrer.


SONNET CXLIV.
La présence de Laure le transforme, et sa seule ombre le fait pâlir.

La brise céleste qui souffle dans ce vert laurier où Amour blessa Apollon au flanc, et me mit à moi un doux joug au col, de façon que je ne puis plus recouvrer ma liberté,

Peut faire en moi ce que fit Méduse du grand vieillard maure, quand elle le transforma en pierre. Et je ne puis désormais me dégager du beau nœud par lequel non pas seulement l’ambre ou l’or, mais le soleil lui-même sont vaincus.

Je veux parler des blonds cheveux, et du lien crêpelé qui lie et étreint si suavement mon âme, que j’arme d’humilité et non d’autre.

Son ombre seule fait se glacer mon cœur, et mon visage devenir blanc de peur ; mais ses yeux ont le pouvoir d’en faire un marbre.


SONNET CXLV.
Il ne peut redire les effets que font sur lui les yeux et les cheveux de Laure.

La brise suave déploie et agite l’or qu’Amour a filé et tissé de sa main ; par les beaux yeux et par les tresses mêmes de Laure, il lie mon cœur las, et ébranle mes esprits.

Je n’ai pas de moelle dans les os, ou de sang dans les veines, que je ne sente trembler, pour peu que je m’approche de celle qui souvent place et pèse la mort et la vie dans une même et frêle balance ;

Et quand je vois briller les lumières où je m’allume, et flamboyer les nœuds où je suis pris, tantôt sur son épaule droite, tantôt sur son épaule gauche,

Je ne puis le redire, car je ne le comprends pas : mon intelligence est éblouie par ces deux éclatantes lumières, en même temps qu’elle est oppressée et lasse de tant de douceur.


SONNET CXLVI.
Lui ayant dérobé un gant, il fait l’éloge de sa belle main, et se plaint d’avoir à le lui rendre.

Ô belle main qui me serres le cœur et enfermes ma vie en un si petit espace, main où la Nature et le Ciel ont déployé tout leur art et tous leurs soins, afin de se faire honneur ;

Doigts mignons, suaves, semblables par leur couleur à cinq perles d’Orient, durs et cruels seulement pour mes blessures, Amour permet que vous restiez nus un moment, pour m’enrichir à vos dépens.

Gracieux, candide et précieux gant, qui couvres un ivoire si net et de si fraîches roses, qui vit jamais au monde de si douces dépouilles ?

Que ne puis-je tenir aussi son beau voile ! ô inconstance des choses humaines ; ce n’est qu’un larcin que j’ai fait, et voici qu’on vient me le reprendre,

SONNET CXLVII.
Il prétend que non seulement les mains de Laure sont belles,
mais que tout chez elle est une merveille.

Ce n’est pas seulement cette belle main nue qui s’est revêtue de son gant, à mon grand dommage, mais l’autre, et les deux bras, qui sont adroits et prestes à étreindre mon cœur humble et timide.

Amour tend mille lacs, et pas un n’est tendu en vain, parmi ces formes extraordinairement belles qui parent tellement ce corps céleste, qu’aucun style ni aucun génie humain ne peut arriver à le dire ;

J’entends les yeux sereins et les cils étincelants, la belle bouche angélique, pleine de perles, de roses et de douces paroles,

Qui font trembler d’étonnement ; et le front et les cheveux, si beaux qu’à les voir l’été à midi, ils l’emportent en éclat sur le soleil.


SONNET CXLVIII.
Il se repent d’avoir rendu ce gant qui était un trésor pour lui.

Ma bonne fortune et Amour m’avaient tellement favorisé d’un beau gant tissé d’or et de soie, que j’étais arrivé quasi au comble de la félicité, en pensant en moi-même à quelle main ce gant avait servi.

Et je ne me rappelle jamais ce jour qui me fit riche et pauvre en un même moment, sans me sentir ému de colère et de douleur, sans me sentir plein de vergogne et d’amoureux dépit.

Car ma noble proie ne me resta pas plus qu’il n’était besoin, et ne put pas même résister à la force d’une ange.

Pendant qu’elle s’enfuyait, je ne pus pas mettre des ailes à mes pieds, pour avoir au moins vengeance de cette main qui me tira tant de larmes des yeux.

SONNET CXLIX.
Brûlé par les flammes amoureuses, il n’en accuse que son mauvais sort.

C’est d’une belle glace, vive, claire et polie que vient la flamme qui me brûle et me consume, et qui me sèche et me suce de telle façon les veines et le cœur, que je péris insensiblement.

La mort, le bras déjà levé pour frapper, de même que le ciel irrité tonne, ou que le lion rugit, s’acharne à poursuivre ma vie qui s’enfuit ; et moi, plein de peur, je tremble et je me tais.

La pitié, mêlée à l’amour, pourrait bien encore, pour me soutenir, interposer une double colonne entre mon âme lasse et le coup mortel ;

Mais je ne le crois pas, et je ne le vois pas à l’air de celle qui est ma douce ennemie et ma Dame. Et de cela, je ne l’inculpe pas, elle, mais bien ma mauvaise fortune.


SONNET CL.
Il l’aimera même après la mort. Elle ne le croit pas, et c’est ce qui l’attriste.

Hélas ! je brûle et elle ne le croit pas. Tout le monde le croit, excepté celle de qui seule je voudrais être cru. Il ne semble pas qu’elle le croie, et cependant elle le voit.

Ô vous qui avez une beauté infinie et peu de foi, ne voyez-vous donc pas mon cœur dans mes yeux ? Si ce n’était ma mauvaise étoile, je devrais pourtant trouver merci à la source même de la pitié.

L’ardeur que je déploie et qui vous touche si peu, les louanges que je vous prodigue dans mes rimes, pourraient encore enflammer mille dames ;

Car je vois par la pensée, ô ma douce flamme, que votre langue devenue froide et vos beaux yeux fermés, resteront après nous pleins d’étincelles.


SONNET CLI.
Il se donne à lui-même Laure comme un modèle de vertu

Ô mon âme qui vois, écoutes, lis, parles, écris et penses tant de choses diverses ; Ô mes yeux ardents, et toi qui, parmi mes autres sens, portes à mon cœur les sublimes paroles saintes ;

Combien ne donneriez-vous pas pour être venus avant ou après, dans le sentier de la vie où l’on marche si difficilement, afin de ne pas y rencontrer les deux beaux yeux enflammés, et les traces des pieds aimés ?

Avec une si éclatante lumière et de semblables signaux, on ne doit pas errer dans ce court voyage qui peut nous rendre digne d’une éternelle demeure. Efforce-toi de t’élever vers le ciel, ô mon courage fatigué ; pénètre dans le nuage de ses doux dédains, et suis les pas honnêtes de Laure et le rayon divin de ses yeux.


SONNET CLII.
Il se console en pensant qu’un jour son sort sera envié.

Douces colères, doux dédains et doux apaisements ; doux mal, douce angoisse et doux fardeau ; doux parler doucement compris, tantôt plein de froideur et tantôt si ardent !

Mon âme, ne te plains pas, mais souffre et tais-toi, et tempère la douce amertume qui nous a blessés par le doux honneur que tu retires d’aimer celle à qui j’ai dit : toi seule me plais.

Peut-être arrivera-t-il encore que quelqu’un, ému d’une douce jalousie, dise en soupirant : Celui-ci souffrit en son temps pour un très bel amour.

D’autres diront aussi peut-être : ô fortune ennemie de nos yeux ! pourquoi ne l’ai-je pas vue, moi ? Pourquoi ne naquit-elle pas plus tard, ou pourquoi ne suis-je pas né plus tôt moi-même ?


CANZONE XV.
Il cherche à persuader Laure qu’il est faux qu’il ait dit qn’il aimait une autre dame.

Si je l’ai jamais dit, que je vienne en haine à celle dont l’amour me fait vivre, et sans lequel je mourrais. Si je l’ai dit, que mes jours soient courts et maudits, et que mon âme soit esclave d’une vile passion ; si je l’ai dit, que chaque étoile s’arme contre moi, que la peur et la jalousie soient mon partage, et que mon ennemie soit toujours cruelle envers moi et de plus en plus belle.

Si je l’ai dit, qu’Amour épuise sur moi toutes ses flèches dorées, et sur elle toutes celles qui engendrent la haine ; si je l’ai dit, que le ciel et la terre, que les hommes et les dieux me soient hostiles, et qu’elle me soit toujours plus rebelle ; si je l’ai dit, qu’elle me fasse immédiatement mourir par son invisible flamme ; qu’elle reste avec moi ce qu’elle est d’habitude, c’est-à-dire ne se montre jamais ni plus douce ni plus compatissante, dans ses gestes ou dans son langage.

Si je l’ai jamais dit, que je trouve cette vie courte et rude, remplie de ce que je voudrais le moins ; si je l’ai dit, que la dévorante ardeur qui me fait mourir croisse en moi autant que la dure glace en elle ; si je l’ai dit, que jamais mes yeux ne voient le soleil éclatant ni sa sœur, ni dame, ni damoiselle, mais bien une terrible tempête, comme celle qui assaillit Pharaon poursuivant les Hébreux.

Si je l’ai dit, que tous les soupirs que j’ai poussés soient perdus, que toute pitié, que toute courtoisie soit morte pour moi ; si je l’ai dit, que le parler de Laure, si doux quand je me rendis vaincu, devienne âpre et cruel ; si je l’ai dit, que je déplaise à celle que je voudrais adorer, seul en une chambre obscure, depuis le jour où j’ai quitté la mamelle, jusqu’au jour où mon âme me quittera ; et peut-être le ferais-je.

Mais si je ne l’ai pas dit, que celle qui ouvre si doucement mon cœur à l’espérance en la saison nouvelle, dirige encore ma petite barque fatiguée avec le gouvernail de sa pitié naturelle ; qu’elle ne change pas, mais qu’elle reste comme elle a coutume d’être. Quand bien même je ne pourrais plus perdre que moi-même, je ne le devrais pas ; il agit mal, celui qui oublie sitôt une si grande foi.

Je ne l’ai jamais dit, et je ne pourrais le dire pour or, pour villes, ni pour château. Que la vérité soit donc victorieuse et reste en selle, et que le mensonge, vaincu, tombe à terre. Tu sais tout ce qui se passe en moi, Amour ; si elle te le demande, dis-lui ce que tu dois lui dire. Pour moi, j’estimerais trois, quatre et six fois heureux celui qui, destiné à languir, mourrait tout d’abord.

J’ai servi pour Rachel et non pour Lia ; et je ne saurais vivre avec une autre ; et, quand le ciel nous rappellera à lui, je n’hésiterai pas à m’en aller avec elle sur le char d’Élie.


CANZONE XVI.
Il ne peut vivre sans la voir, et il voudrait ne pas mourir pour pouvoir

l’aimer éternellement.

Je croyais bien vivre désormais comme j’avais vécu ces dernières années, sans autre souci et sans nouveaux artifices. Or, depuis que je n’obtiens plus de ma Dame le secours accoutumé, tu vois, Amour, toi qui m’as poussé dans cette voie, où tu m’as conduit. Je ne sais si je dois m’en indigner, car à cet âge tu me fais devenir voleur de la belle lumière sans laquelle je ne pourrais vivre au milieu de tant de maux. Eussé-je de même, en mes premières années, pris le style qu’il me faudrait prendre maintenant ! Car faillir jeune est moins honteux.

Les yeux suaves, qui me donnent d’habitude la vie, me furent au commencement si prodigues de leurs hautes beautés divines, que je me vis comme un homme qui s’appuie non sur ses propres ressources. mais sur l’aide caché qui lui vient du dehors ; or, bien que cela me pèse, je devins injurieux et importun, car le malheureux qui est à jeun, en arrive parfois à commettre des actes qu’il aurait blâmés chez autrui, s’il eût été en meilleur état. Si l’envie m’a fermé les mains de la pitié, ma faim amoureuse et mon impuissance à faire autrement, doit être mon excuse.

Car j’ai déjà cherché plus de mille voies pour voir si, sans ces yeux, il y aurait chose mortelle au monde qui pût tenir un seul jour mon âme en vie, puisqu’elle ne trouve pas de repos ailleurs, et qu’elle court uniquement aux angéliques étincelles. Et moi, qui suis de cire, je retourne au feu ; et j’observe tout autour de moi pour voir où l’on fait le moins de garde à ce que je désire. Et comme l’oiseau sur la branche, là où il craint le moins, il est plutôt pris ; ainsi de son beau visage, je ravis de temps en temps un regard, et je me nourris de cela, en même temps que je m’en consume.

Je me repais de ma mort et je vis dans les flammes ; étrange nourriture et étonnante salamandre ! Mais ce n’est point un miracle ; c’est Amour qui le veut. Je fus quelque temps tranquille ; maintenant en dernier lieu Fortune et Amour me traitent selon leur habitude. Ainsi le printemps a les roses et les violettes, et l’hiver la neige et la glace. Donc, si de côté et d’autre je pourchasse des aliments pour ma courte existence, on dit que je suis un voleur ; si riche dame doit être satisfaite de ce qu’autrui vive de son bien sans qu’elle s’en aperçoive.

Qui ne sait que je vis et que j’ai toujours vécu du jour où j’ai vu, pour la première fois, ces beaux yeux qui m’ont fait changer de vie et d’habitude ? À chercher par terre et par mer sur tous les rivages, qui peut savoir toutes les conditions de la vie humaine ? Voici que l’on vit d’odeurs là-bas sur le grand fleuve ; mais je nourris ici de feu et de lumière mes frêles et faméliques esprits. Amour, je puis bien te le dire, il n’est pas convenable à un maître d’être si parcimonieux. Tu as les traits et l’arc ; fais que je meure de ta main, et que je ne me consume pas de faim et de désir, car une belle mort honore toute la vie.

Une flamme enfermée est plus ardente ; et si cependant elle s’accroît, on ne peut plus, en aucune façon, la cacher. Amour, je le sais, car je l’éprouve par toi. Or, mes propres gémissements me fatiguent moi-même, car j’ennuie mes plus proches voisins et ceux qui sont le plus éloignés. Ô monde, ô pensers vains ! Ô cruelle malechance, où m’as-tu conduit ? Ô jour où une belle lumière fit naître en mon cœur l’espoir tenace, grâce auquel m’enchaîne et m’oppresse celle qui, par la force que tu lui prêtes, me mène à la mort ! La faute en est à vous, et moi j’en supporte le dommage et la peine.

Ainsi je porte le tourment de bien aimer, et je demande pardon de la faute d’autrui, ou plutôt de la mienne, car je devrais détourner mes yeux d’une lumière trop forte et fermer les oreilles à ce chant de sirènes ; et je ne m’en repends pas encore, car c’est d’un doux venin que mon cœur déborde. J’attends seulement que celui qui me donna le premier coup me porte le dernier ; ce sera, si j’estime juste, une sorte de pitié que de me tuer promptement, car je ne suis pas disposé à faire de moi autre chose que ce que j’ai coutume de faire ; car il meurt toujours bien, celui qui, en mourant, s’affranchit de ses maux.

Ma chanson, je resterai ferme sur le champ du combat, car c’est un déshonneur de mourir en fuyant ; et c’est moi seul que je reprends de tant de lamentations, si doux est mon sort, et si doux sont mes pleurs, mes soupirs et ma mort. Serf d’Amour, qui vois ces rimes, le monde n’a pas de bien qui se puisse comparer à mon mal.


SONNET CLIII.
Il prie le Rhône, qui descend vers le pays de Laure, de lui baiser le pied ou la main.

Fleuve rapide qui, né dans les Alpes, tourne tout autour d’elles, d’où tu prends ton nom, et qui, nuit et jour, descends avec moi là où Nature te mène et où, moi, Amour me conduit,

Va en avant ; ta course n’est arrêtée ni par la fatigue, ni par le sommeil, et avant que tu rendes à la mer ce qui lui est dû, regarde bien là où l’herbe se montre plus verte et l’air plus serein.

C’est là qu’est notre vif et doux soleil, qui pare et fleurit ta rive gauche ; peut-être, ou du moins je l’espère, mon retard l’afflige.

Baise son pied, ou sa main belle et blanche. Dis-lui : que ce baiser remplace les paroles. L’esprit est prompt, mais la chair est lente.


SONNET CLIV.
Absent de Vaucluse, il y a toujours été, il y sera toujours présent par la pensée.

Les douces collines où je me suis laissé moi-même en partant d’où je ne puis jamais partir, fuient devant moi, et j’emporte toujours avec moi ce cher fardeau qu’Amour m’a imposé.

Je me suis souvent à moi-même un sujet d’étonnement, de ce que, marchant toujours, je ne me suis pas encore débarrassé du beau joug que j’ai plusieurs fois essayé en vain de secouer, mais qu’au contraire, plus je m’en éloigne, plus je m’en rapproche.

Et de même que le cerf, blessé par la flèche, fuit emportant à son flanc le fer empoisonné, et ressent d’autant plus sa blessure qu’il presse davantage sa fuite,

Ainsi moi, avec ce trait enfoncé dans mon flanc gauche, qui me tue et me fait plaisir tout à la fois, je me consume de douleur et je me fatigue à fuir.


SONNET CLV.
Son tourment est étrange et unique, car Laure, qui en est la cause, ne s’en aperçoit pas.

Non, quand bien même on chercherait sur les rivages de toutes les mers, de l’Ibérus espagnol à l’Hydaspe indien, des bords de la mer Rouge à ceux de la mer Caspienne, au ciel et sur la terre il n’existe qu’un phénix.

Quel est donc le corbeau qui, à droite, a croassé mon destin ; quelle corneille l’a crié à gauche ; quelle est la Parque qui le file, que, seul, je trouve la pitié sourde comme un aspic, et que je reste misérable là où j’espérais être heureux ?

Je ne veux point parler d’elle ; mais de celui qui l’accompagne, lui remplit le cœur de douceur et d’amour, tant il en a et tant il en donne aux autres.

Et pour rendre mes douceurs amères et impitoyables, il fait semblant de ne pas voir, ou bien il ne voit pas que mes tempes fleurissent avant le temps, ou bien il n’en a cure.


SONNET CLVI.
Comment et quand il est entré dans le labyrinthe de l’Amour, et comment il y demeure.

Le désir m’éperonne, Amour me guide et me conduit, le plaisir me tire après lui, l’habitude me pousse, l’espérance me flatte et m’encourage, et porte la main droite à mon cœur déjà lassé.

Le misérable la prend, et ne s’aperçoit point que celui qui nous escorte est aveugle et déloyal ; les sens régnent et la raison est morte, et l’âme renaît d’un vague désir.

La vertu, l’honneur, la beauté, les nobles manières, les douces paroles m’ont saisi sous ces beaux rameaux où le cœur s’englue si doucement.

Ce fut en l’année mil trois cent vingt-sept, le sixième jour d’avril, vers la première heure, que j’entrai dans ce labyrinthe ; et je ne vois pas par où on en sort.


SONNET CLVII.
Depuis si longtemps qu’il est le fidèle serviteur d’Amour,
il n’a eu pour récompense que les larmes.

Heureux en songe, et content de languir, d’embrasser l’ombre et de courir après le vent, je nage dans une mer qui n’a ni fond ni rivage, je laboure l’eau, je bâtis sur le sable, et j’écris au vent.

Je me plais tellement à contempler le soleil, qu’il a déjà, par sa splendeur, éteint ma puissance visuelle : et je chasse une biche errante et fugitive monté sur un bœuf boiteux, malade et lent.

Aveugle, et fatigué pour toute autre chose que pour courir à mon propre dommage que je cherche jour et nuit le cœur palpitant, j’appelle uniquement Amour, ma Dame et la Mort.

Ainsi pendant vingt ans — lourd et long martyre ! — je n’ai connu que les larmes, les soupirs et la douleur, tellement m’a été fatale l’étoile où j’ai mordu à l’appât et à l’hameçon.


SONNET CLVIII.
Laure, par sa grâce, fut pour lui une véritable enchanteresse qui l’a transformé.

Ces grâces que le ciel accorde si largement à bien peu ; cette rare vertu, que l’espèce humaine ne connaît point ; cet esprit mûr sous des cheveux blonds ; cette haute et divine beauté en une humble dame ;

Ce charme étrange et précieux ; ce chant qui va jusqu’à l’âme ; cette démarche céleste, ce souffle ardent qui adoucit toute chose dure, et force toute grandeur à s’incliner ;

Ces beaux yeux qui font les cœurs d’émail, assez puissants pour éclairer l’abîme des nuits, et ravir l’âme du corps et la donner à autrui ;

Ce parler plein de pensers doux et élevés, et ces soupirs si suavement entrecoupés, voilà les magiciens qui m’ont transformé.


SIXAIN VI.
Il raconte l’histoire de son amour, et la difficulté qu’il a à s’en débarrasser.
Il invoque l’aide de Dieu.

Depuis trois jours une âme était créée dans un corps disposé à porter ses soins sur les choses nobles et nouvelles, et à dédaigner celles que prise la multitude. Cette âme, encore indécise du cours qui serait donné à sa destinée, seule, pensive, toute jeune et libre de tout bien, entra, au printemps, en un joli bois.

Une tendre fleur était née la veille en ce bois ; et ses racines étaient placées de façon que toute âme qui s’en approcherait ne put plus s’en débarrasser, car elles étaient formées de lacs si extraordinaires, et la fleur attirait à elle par un tel plaisir, qu’y perdre sa liberté était considéré comme une grande faveur.

Chère, douce, haute et pénible faveur, toi qui m’as si vite conduit au bois verdoyant qui nous fait d’habitude dévier de notre route au beau milieu de notre voyage ! Et je cherche depuis, dans toutes les parties du monde, si les vers, les pierres ou le suc des herbes étrangères ne rendront point un jour la liberté à mon âme.

Mais, hélas ! je vois maintenant que ma chair sera délivrée de ce bien qui fait son plus grand mérite, avant que les remèdes anciens ou nouveaux aient guéri les plaies qui me furent faites dans ce bois rempli d’épines ; ce qui fait que j’en sortirai boiteux, alors que j’y suis entré d’une si grande course.

J’ai à fournir une rude course pleine de lacs et d’épines, où de tous côtés font défaut les plantes légères, sveltes et saines. Mais toi, Seigneur, qui es renommé pour ta pitié, tends-moi ta main droite en ce bois ; que ton soleil dissipe mes nouvelles ténèbres.

Vois en quel état je suis réduit par les beautés qui, interrompant le cours de ma vie, me font un habitant du bois sombre ; rends, s’il se peut, libre et dégagée de tout lien, mon âme errante ; et accorde-moi cette faveur qu’un jour je la retrouve près de toi en un meilleur séjour.

Or, voici quelles sont mes nouvelles questions : existe-t-il encore pour moi quelque récompense, ou bien l’ai-je complètement perdue ? Mon âme sera-t-elle délivrée, ou restera-t-elle prisonnière dans ce bois ?


SONNET CLIX.
Vertu suprême, jointe à suprême beauté, tel est le portrait de Laure.

Une vie humble et tranquille dans un sang noble, et un cœur pur dans une haute intelligence ; le fruit de l’âge sénile sur une jeune fleur et une âme joyeuse sous un aspect pensif ;

Voilà ce qu’a rassemblé en cette dame son étoile, ou plutôt le roi des étoiles ; ainsi que le véritable honneur, les justes louanges, et la grande estime, et le mérite qui fatiguerait le plus divin poète.

Amour en elle est joint à l’honnêteté ; les habits élégants à la beauté naturelle, et une attitude qui parle par son silence même ;

Et je ne sais quoi en ses yeux qui peut, en un même moment, éclaircir la nuit et obscurcir le jour, rendre le miel amer et adoucir l’absinthe.


SONNET CLX.
Il veut bien supporter patiemment sa souffrance, mais non pas voir
Laure lui être toujours cruelle.

Tout le jour je pleure ; et puis, la nuit, quand les misérables mortels prennent du repos, je me retrouve tout en pleurs et je vois redoubler mes maux ; ainsi je dépense mon temps dans les larmes.

Je vais consumant mes yeux en une triste humeur, et mon cœur dans la douleur ; et parmi les animaux, je suis si bien le dernier, que les traits amoureux me tiennent constamment éloigné de toute paix

Hélas ! d’un soleil à l’autre et de l’une à l’autre nuit, j’ai déjà parcouru la plus grande partie de cette mort qu’on appelle la vie.

C’est bien plus la faute d’autrui que mon mal qui me fait souffrir ; car la pitié vivante et mon fidèle secours me voient brûler dans le feu, et ne me viennent point en aide.


SONNET CLXI.
Il se repent de s’être laissé emporter à l’indignation contre une beauté
qui lui rend encore la mort douce.

Déjà j’ai voulu exhaler ma si juste plainte, et me faire entendre en si brûlantes rimes, qu’une flamme de pitié se fît sentir au cœur endurci qui reste glacé en plein été ;

Et que l’impitoyable nue qui le refroidit et le voile, se rompît au souffle de mon ardente parole ; ou bien que celle qui me cache ses beaux yeux, ce qui me ronge, devînt odieuse aux autres.

Maintenant je ne cherche pas la haine pour elle, mais la pitié pour moi ; car je ne veux pas l’une et je ne puis pas avoir l’autre. Ainsi l’exige mon étoile, ainsi l’exige ma cruelle destinée.

Mais je chante sa divine beauté, afin que, lorsque je serai délivré de cette chair, le monde sache que ma mort est douce.


SONNET CLXII.
Laure est un soleil. Tout sera beau tant qu’elle vivra ; tout deviendra obscur à sa mort.

Quelque gracieuses et belles que soient toutes les dames parmi lesquelles apparaisse celle qui n’a pas sa pareille au monde, elle est habituée, rien qu’avec son beau visage, à faire des autres ce que fait le soleil des étoiles subalternes.

Il me semble qu’Amour me parle à l’oreille, disant : tant que celle-ci se montrera sur terre, la vie sera belle, et puis nous la verrons s’assombrir ; nous verrons périr les vertus et mon règne avec elles.

Comme si Nature enlevait au ciel la lune et le soleil, les vents à l’air ; à la terre les herbes et les feuillages ; à l’homme l’intelligence et la parole,

Et à la mer les poissons et les ondes ; ainsi et bien plus s’obscurciront les choses et le soleil, si la mort ferme et cache ses yeux.


SONNET CLXIII.
Le soleil se lève et les étoiles disparaissent ; Laure se lève et le soleil disparaît.

Les chants nouveaux et les plaintes des oiseaux font, au lever du jour, se réveiller les vallons, mêlés au murmure des liquides descendant, étincelants et rapides, le long de leurs fraîches rives.

Celle qui a le visage de neige et les cheveux d’or, et dont l’amour ne contint jamais tromperies ni méprises, me réveille au son des ballets amoureux, peignant les cheveux blancs de son vieil époux.

Ainsi je m’éveille pour saluer l’Aurore et le Soleil qui est avec elle, et plus encore cet autre soleil dont je fus tellement ébloui dans mes premiers ans, et qui m’éblouit encore.

Je les ai vus un jour se lever tous les deux ensemble, et, en un même instant, en une même heure, j’ai vu l’un effacer les étoiles, et s’effacer lui-même devant l’autre.

SONNET CLXIV.
Il demande à Amour où il a pris toutes les grâces dont il a paré Laure.

Où et à quelle veine Amour a-t-il pris l’or pour faire les deux tresses blondes ? Sur quels buissons a-t-il cueilli les roses, en quelle plaine a-t-il ramassé la tendre et fraîche rosée, auxquelles il a donné le pouls et l’haleine ?

Où a-t-il pris les perles entre lesquelles il brise et retient les douces, honnêtes et précieuses paroles ? où les nombreuses et si divines beautés de ce front plus serein que le ciel ?

De quels anges et de quelle sphère vient ce chant céleste qui me ronge tellement, que désormais il me reste bien peu à perdre ?

De quel Soleil naquit la douce et éclatante lumière de ces beaux yeux qui me tiennent tour à tour en guerre et en paix, qui me cuisent le cœur dans la glace et dans le feu ?

SONNET CLXV.
En regardant les yeux de Laure, il se sent mourir ; mais il ne peut s’en détacher.

Quel destin, quelle force ou quelle tromperie m’a reconduit désarmé au champ où je suis toujours vaincu ? Et si je m’en échappe, devrai-je m’en étonner ; si je meurs, devrai-je considérer cela comme un mal ?

Ce n’est pas un mal, mais un bien, si doux se maintiennent en mon cœur les étincelles et l’éclatante lueur qui l’éblouissent et le rongent, et dont moi-même je suis consumé ; et voici déjà la vingtième année que je brûle.

Je sens les messagers de mort, alors que je vois les beaux yeux apparaître et flamboyer de loin ; puis s’il arrive qu’en l’approchant elle les tourne sur moi,

Amour m’oint et me point d’une telle douceur, que je ne puis y repenser, loin de pouvoir le redire ; car ni génie, ni langue ne peuvent atteindre à la vérité.


SONNET CLXVI.
Ne la trouvant pas avec ses amies, il leur demande pourquoi.

— Dames joyeuses et pensives, réunies et seules, qui vous en allez, vous entretenant, par le chemin, savez-vous où est ma vie, où est ma mort ? Pourquoi n’est-elle pas avec vous, suivant son habitude ?

— Nous sommes joyeuses du souvenir de ce soleil ; dolentes à cause de sa douce compagnie, dont nous prive l’envie et la jalousie, laquelle se plaint du bien d’autrui comme de son propre mal.

Qui donc impose un frein aux amants, ou leur donne des lois ? Personne, en ce qui concerne l’âme ; quant au corps, c’est la colère et la cruauté. Elle l’éprouve maintenant, comme parfois nous l’éprouvons par nous-mêmes.

Mais souvent le cœur se lit sur le front ; ainsi nous avons vu s’obscurcir la sublime beauté, et ses yeux tout imprégnés de rosée.


SONNET CLXVII.
Pendant la nuit il soupire pour celle qui, le jour, peut seule adoucir ses peines.

Quand le Soleil baigne dans la mer son char doré, et rembrunit tout à la fois notre atmosphère et mon esprit, je me prépare, avec le ciel, les étoiles et la lune, à passer une nuit rude et pleine d’angoisses.

Puis, hélas ! je raconte à qui ne m’écoute pas, tous mes maux un à un, et je me plains au monde et à mon aveugle fortune, à Amour, à ma Dame et à moi-même.

Le sommeil est loin, et je n’ai point de repos ; mais je ne cesse de répandre des soupirs et des lamentations jusqu’à l’aube, et des larmes que mon âme envoie à mes yeux.

Puis l’Aurore vient et blanchit l’air obscur, et non pas moi ; mais c’est le Soleil qui me brûle et me réjouit le cœur ; voilà celui qui peut seul adoucir ma douleur.

SONNET CLXVIII.
Si les tourments qu’il souffre le font mourir, c’est lui qui en supportera le dommage,
mais c’est à Laure qu’en incombera la faute.

Si une amoureuse confiance, un cœur non feint, une douce langueur, un généreux désir ; si des vœux honnêtes allumés en un noble feu, si un long égarement dans un aveugle labyrinthe ;

Si toutes les pensées peintes sur le front ou dans des paroles entrecoupées à peine comprises et étouffées tantôt par la peur et tantôt par la vergogne ; si une pâleur de violette et d’amour ; Si avoir autrui plus cher que soi-même ; si pleurer et soupirer sans cesse, en ne se repaissant que de douleur, de colère et d’angoisse ;

Si brûler de loin et geler de près, sont les raisons qui font que je me consume en aimant, le péché sera pour vous, Madame, et pour moi le dommage.

SONNET CLXIX.
Il estime bien heureux celui qui conduit la barque et le char où Laure s’assied en chantant.

Je vis douze dames chastement enlacées, ou plutôt douze étoiles, et un Soleil au milieu, s’en aller allègres et seules en une petite barque telle, que je ne sais si jamais une pareille a fendu les ondes.

Je ne crois pas que Jason fut porté par une semblable, vers la toison dont aujourd’hui tout homme veut se revêtir : non plus que le pasteur dont Troie gémit encore, et qui ont fait toutes deux une telle rumeur dans le monde.

Puis je les vis sur un char triomphal, et ma Laure, avec sa sainte et modeste attitude, était assise à part et chantait doucement.

Ce n’était pas choses humaines ou vision mortelle. Heureux Automédon, heureux Typhis, qui avez conduit une si charmante compagnie !


SONNET CLXX.
Il est aussi malheureux d’être loin d’elle, que le lieu qui la possède est heureux.

Jamais passereau sous aucun toit, jamais bête en aucun bois ne fut aussi solitaire que moi, car je ne vois point le beau visage, et je ne connais pas d’autre Soleil et mes yeux n’ont pas d’autre objet.

Pleurer sans cesse est mon suprême plaisir ; rire est ma douleur suprême ; la nourriture est pour moi absinthe et poison ; la nuit m’est une angoisse ; le ciel serein est obscur pour moi, et mon lit est un cruel champ de bataille.

Le sommeil est vraiment, comme on dit, le frère de la mort ; et il soustrait le cœur à la douce pensée qui le tient en vie.

Pays unique au monde, heureux et sublime, vertes rives, plages ombreuses et fleuries, vous possédez mon bien, et moi je le pleure.


SONNET CLXXI.
Il envie le sort de la brise qui souffle, et du fleuve qui parcourt le pays habité par Laure.

Brise qui enveloppes et agites ses cheveux blonds et crespelés, et qui es doucement agitée par eux ; qui éparpilles ce doux or, puis le rassembles et le tords en nœuds gracieux,

Tu te tiens dans les yeux dont les amoureux aiguillons me poignent si fort, que je le ressens jusqu’ici et que j’en pleure ; et, vacillant, je cherche mon trésor, comme un animal qui, souvent, prend ombrage et trébuche.

Car tantôt il me semble le retrouver, et tantôt je m’aperçois que j’en suis loin ; tantôt je m’élève, tantôt je retombe ; car tantôt je vois ce que je désire et tantôt ce qui est réel.

Air bienheureux, reste avec le beau rayon vivant. Et toi, courant et clair ruisseau, que ne puis-je changer de cours avec toi !


SONNET CLXXII.
Laure a pris racine dans son cœur ; elle y croît et il la porte partout avec lui.

Amour de sa main droite m’ouvrit le flanc gauche, et il y planta au beau milieu du cœur un laurier si vert, que sa couleur aurait bien vaincu et effacé toute émeraude.

Le soc de ma plume, ainsi que les soupirs de mon flanc, et la douce rosée qui pleuvait de mes yeux, l’embellirent tellement, que l’odeur en parvint jusqu’au ciel, et je ne sais si l’odeur d’autres feuillages y est jamais parvenue.

La renommée, l’honneur, la vertu et la grâce, la beauté chaste en un maintien céleste, sont les racines de la noble plante.

Telle je la trouve en mon sein, où que je sois ; heureux fardeau, qu’avec de pieuses prières j’adore comme une chose sainte, et devant lequel je m’incline.


SONNET CLXXIII.
Bien qu’en proie à toutes sortes d’angoisses, il pense être le plus heureux des hommes.

J’ai chanté ; maintenant je pleure, et je n’éprouve pas moins de douceur à pleurer, que j’en ai éprouvé à chanter ; car mes sens, épris seulement de grandeur, ne prêtent attention qu’à la cause et non à l’effet.

De là vient que mansuétude et dureté, traitements cruels, favorables ou courtois, je supporte tout également, et qu’aucun fardeau ne me pèse ; de même que les coups de l’indignation ne peuvent briser mes armes.

Donc, qu’agissent envers moi suivant leur habitude, Amour, ma Dame, le monde et ma fortune, car je ne crois pas être jamais autre chose sinon heureux. Que je brûle, que je meure ou que je languisse, il n’est pas sous la lune de plus noble état que le mien, si douce est la racine de mon amertume.


SONNET CLXXIV.
Triste parce qu’il était loin d’elle, il se réconforte en la revoyant et revient à la vie.

J’ai pleuré ; maintenant je chante ; car ce vivant Soleil ne cèle plus à mes yeux la céleste lumière où le chaste Amour révèle clairement sa douce force et sa sainte coutume.

C’est de là qu’il tire d’habitude un tel fleuve de larmes pour accourcir la trame de ma vie, que non seulement ni pont, ni gué, ni rames, ni voile, mais ni ailes, ni plumes, ne me peuvent sauver.

Mes pleurs étaient si profonds, et provenaient d’une si abondante veine, et si loin était la rive, qu’à peine y atteignais-je avec la pensée.

Ce n’est pas un laurier ou une palme, mais un placide olivier que la pitié m’envoie ; et elle rassérène le temps, et elle essuie mes pleurs, et elle veut que je vive encore.


SONNET CLXXV.
Il craint que la maladie d’yeux de Laure ne le prive de leur vue.

Je vivais content de mon sort, sans larmes et sans aucune envie ; car si un autre amant a plus heureuse fortune, mille plaisirs ne compensent pas un tourment.

Or, ces beaux yeux, qui font que jamais je ne regrette mes peines que je ne voudrais pas diminuer d’une seule, se sont couverts d’un nuage si lourd et si épais, que le Soleil de ma vie est quasi éteint.

Ô Nature, pieuse et cruelle mère, d’où te vient un tel pouvoir et des volontés si contraires, que tu fasses et défasses des choses si charmantes ?

Toute puissance dérive d’une source vive. Mais toi souverain Père, comment souffres-tu qu’un autre pouvoir nous dépouille du don si précieux que tu nous as fait ?

SONNET CLXXVI.
Il se réjouit de souffrir aux yeux le même mal dont Laure est guérie.

Quelle fortune ce me fut, quand de l’un des deux plus beaux yeux qui furent jamais, et que je voyais troublé et obscurci par la douleur, s’échappa une vertu qui rendit le mien malade et assombri ?

Étant retourné pour rompre mon jeûne et pour voir celle dont seule au monde j’ai souci, le ciel et Amour me furent moins durs que jamais, quand même je rassemblerais toutes les autres faveurs que j’en ai reçues.

Car de l’œil droit, ou plutôt du soleil droit de ma Dame, m’est venu à l’œil droit le mal qui me réjouit loin de m’affliger.

Il est venu comme s’il avait eu de l’intelligence et des ailes, et quasi semblable à une étoile qui vole dans le ciel ; et la nature et la pitié ont dirigé son cours.


SONNET CLXXVII.

Ne trouvant pas de consolation en lui-même, ni dans la solitude, il la cherche parmi les hommes.

Ô chambrette, qui déjà a été un port pour mes graves tempêtes diurnes, tu es maintenant la fontaine de mes larmes nocturnes que, le jour, je tiens cachées par vergogne.

Ô petit lit, qui étais mon repos et mon confort en de telles angoisses, de quelles urnes douloureuses Amour t’arrose-t-il avec ces mains d’ivoire, si injustement cruelles envers moi seul ?

Et ce n’est pas seulement la solitude et le repos que je fuis, mais c’est surtout moi-même et ma pensée qui, alors que parfois je la suis, m’emporte dans son vol.

Le vulgaire, qui m’est ennemi et odieux, voilà — qui l’eût jamais pensé ! — le refuge que je cherche, tellement j’ai peur de me retrouver seul.


SONNET CLXXVIII.
Il sait bien qu’il l’ennuie à la regarder sans cesse, mais il s’en excuse
en rejetant la faute sur Amour.

Hélas ! Amour m’emporte où je ne veux pas ; et je m’aperçois bien que je dépasse les limites du devoir ; c’est pourquoi, à celle qui siège en reine dans mon Cœur, je suis bien plus importun que d’habitude.

Et jamais sage nocher ne garantit de l’écueil un navire chargé de marchandises précieuses, aussi soigneusement que j’ai toujours cherché à garantir ma frêle barque des chocs de son dur orgueil.

Mais la pluie de larmes et les vents furieux de soupirs sans fin l’ont maintenant poussée, — car c’est la nuit et c’est l’hiver sur ma mer horrible —

Là, où elle porte des ennuis pour autrui et pour elle-même des douleurs et des tourments, et non autre chose, déjà vaincue qu’elle est par les ondes, et désarmée de ses voiles et de son gouvernail.


SONNET CLXXIX.
Puisque Amour est cause de ses fautes, il le prie de faire que Laure
le comprenne et les lui pardonne.

Amour, je suis en faute et je vois mon erreur ; mais je fais comme un homme qui brûle et qui a le feu dans son sein, car la douleur croît sans cesse, et la raison s’en va et est déjà quasi vaincue parle martyre.

J’étais accoutumé à refréner mon ardent désir, pour ne pas troubler le beau et serein visage ; je ne le puis plus ; tu m’as arraché le frein de la main, et mon âme, dans son désespoir, est devenue audacieuse.

Donc, si contre son habitude, elle s’aventure, c’est toi qui en est cause, car tu l’enflammes et tu l’éperonnes si bien que, pour son salut, elle affronte les voies les plus rudes.

Mais ce qui en est encore plus cause, ce sont les rares et célestes dons que possède en soi ma Dame. Or, fais qu’au moins elle le comprenne, et qu’elle pardonne et mes fautes et elle-même.


SIXAIN VII.
Il désespère de pouvoir se délivrer de tant de maux qui l’accablent.

La mer n’a pas autant d’animaux parmi ses ondes, et jamais là-haut, au-dessus du cercle de la Lune, aucune nuit n’a vu autant d’étoiles ; il n’y a pas autant d’oiseaux par les bois, ni tant d’herbes dans les champs ou sur le penchant des collines, qu’il y a chaque soir de pensers en mon cœur.

De jour en jour, j’espère désormais arriver au dernier soir qui séparera en moi les ondes du sol de la vie, et me laissera dormir sur le penchant de quelque colline, car jamais sous la Lune homme ne souffrit autant de maux que moi ; ils le savent, les bois que, seul, je vais parcourant jour et nuit.

Je n’eus jamais une nuit tranquille, mais j’allai soupirant matin et soir, depuis qu’Amour a fait de moi un habitant des bois. Avant que je puisse me reposer, on verra certainement la mer sans ondes, le Soleil recevra sa lumière de la Lune, et les fleurs d’avril mourront sur le penchant de chaque colline.

Pensif, je passe le jour à errer de colline en colline ; puis je pleure la nuit ; et je n’ai pas plus de repos que la Lune. Aussitôt que je vois le soir s’embrunir, les soupirs sortent de ma poitrine, et les ondes de mes yeux, de façon à arroser les herbes et ébranler les bois.

Les cités sont des ennemis, les bois des amis pour mes pensers que, par cette haute colline, je vais apaisant au murmure des ondes, au milieu du doux silence de la nuit ; de sorte que, tout le jour, j’attends le soir que le Soleil parte et fasse place à la Lune.

Ah ! fussé-je, avec l’amant de la Lune, endormi maintenant en quelques bois verdoyants ; et celle qui, avant vêpres a fait pour moi le soir, put-elle venir seule avec elle et avec Amour sur cette colline, pour y rester une nuit ; et le jour put-il s’arrêter et le Soleil rester toujours au sein des ondes !

Sur des ondes cruelles, à la lumière de la Lune, chanson, née la nuit au milieu des bois, tu verras demain soir une riche colline.


SONNET CLXXX.
Il est pris de jalousie en voyant quelqu’un embrasser Laure sur le front

et sur les yeux.

Royale nature, angélique intelligence, âme pure, vue prompte, œil de lynx, discernement rapide, penser élevé et vraiment digne de cet esprit :

Un certain nombre de dames ayant été choisi pour orner ce glorieux jour de fête, le bon et entier jugement discerna aussitôt, parmi tant et de si beaux visages, le plus parfait de tous.

Il ordonna de la main, aux autres qui étaient supérieures par l’âge ou le rang, de s’écarter, et il fît un précieux accueil à celle-là seule.

Il lui baisa les yeux et le front d’un air si bienveillant, que chacune en fut dans l’allégresse ; moi, cet acte doux et étrange me remplit de jalousie.


SIXAIN VIII.
Elle est si sourde et si cruelle, qu’elle ne s’émeut pas de ses pleurs et n’a souci
ni de ses rimes, ni de ses vers.

Dès l’aurore, alors que la brise en la saison nouvelle a coutume d’agiter si doucement les fleurs, et que les oiseaux recommencent leurs chants, je sens mes pensers si doucement agités au fond de mon âme par celle qui les a tous en son pouvoir, qu’il me faut retourner à mes notes plaintives.

Puissé-je exhaler mes soupirs en notes si suaves, qu’ils adoucissent Laure, la raison faisant sur elle ce que fait sur moi la violence ! Mais l’hiver deviendra la saison des fleurs, avant qu’Amour fleurisse en cette âme si noble qui n’eut jamais souci de rimes ni de vers.

Que de larmes, hélas ! et que de vers j’ai déjà répandus en ma vie ! Par combien de notes plaintives ai-je essayé d’adoucir cette âme ! Mais elle reste comme les âpres Alpes à la douce brise, laquelle peut bien agiter les feuilles et les fleurs, mais est impuissante contre tout ce qui a une force supérieure.

Hommes et Dieux, Amour avait coutume de tout soumettre à son pouvoir, comme on le lit en prose et en vers ; et moi j’en ai fait l’épreuve au premier épanouissement des fleurs. Maintenant ni mon Maître, ni ses notes amoureuses, ni mes pleurs, ni mes prières ne peuvent faire que Laure arrache mon âme soit à la vie, soit à son martyre.

En ce besoin extrême, ô âme misérable, mets en œuvre tout ton génie, toute ta force, pendant que le souffle de la vie réside encore en nous. Il n’est rien au monde que ne puissent les vers ; ils savent, par leurs notes suaves, charmer les serpents, et non pas seulement orner la glace de fleurs nouvelles.

Maintenant, les herbes et les fleurs rient sur le penchant des collines ; il ne peut pas être que cette âme angélique n’entende pas le son des notes amoureuses. Si notre mauvaise fortune est la plus forte, nous irons pleurant et chantant nos vers, pourchassant la brise sur un bœuf boiteux.

Je prends la brise en un filet et je cueille des fleurs sur la glace, et j’essaye d’attendrir par mes vers une

âme sourde et inflexible, qui dédaigne et la puissance et les notes suppliantes d’Amour.
SONNET CLXXXI.
Il engage Laure à chercher en elle-même la raison pour laquelle il ne peut pas l’oublier.

J’ai prié Amour, et je le prie de nouveau, de m’excuser auprès de vous, ô ma douce peine, ô mon amer plaisir, si, dans ma pleine bonne foi, je m’écarte de mon droit sentier.

Je ne puis nier, Madame, et je ne nie pas que la raison, qui tient en bride toute âme bonne, n’ait été vaincue par la passion ; aussi cette dernière me mène parfois en un lieu où il me faut la suivre par force.

Vous, avec ce cœur que le ciel illumine du plus clair esprit, de la plus haute vertu qui soient jamais tombés d’une bénigne étoile,

Vous devez dire, avec pitié et sans courroux : Celui-ci pouvait-il faire autrement ? Mon visage le consume ; c’est parce qu’il est avide de le voir et que moi, je suis si belle.

SONNET CLXXXII.
Les pleurs qu’il verse à l’occasion de la maladie de Laure, n’éteignent pas mais au contraire accroissent sa flamme.

Le sublime Seigneur devant lequel il ne sert à rien de se cacher, ni de fuir, ni de se défendre, m’avait allumé l’esprit d’un beau désir, avec une ardente et amoureuse flèche.

Et bien que le premier coup fût par lui-même âpre et mortel, pour avancer son entreprise, il a pris une flèche de merci et, deçà et delà, il m’en a attaqué et percé le cœur.

Une de ces plaies brûle et verse feu et flamme ; l’autre verse des larmes que distille par mes yeux la douleur causée par votre cruelle attitude.

Et même par ces deux fontaines, il est impossible d’éteindre une seule des étincelles de l’incendie qui m’embrase ; au contraire, par la pitié mon désir s’accroît.

SONNET CLXXXIII.
Il dit à son cœur de s’en retourner vers Laure, sans songer qu’il est déjà près d’elle.

Regarde cette colline, ô mon cœur errant et las ; c’est là qu’hier nous laissâmes celle qui, pendant quelque temps, eut quelque souci de nous et qui s’en repentit ; maintenant elle voudrait tirer un lac de nos yeux.

Retournes-y ; car moi, je me plais à rester seul ; essaye s’il ne serait pas encore temps de soulager un peu notre douleur qui, jusqu’ici, n’a cessé de croître, ô toi qui participes à mes maux et qui les a pressentis.

Maintenant, toi qui t’es mis toi-même en oubli, et qui parles à ton cœur comme s’il était encore avec toi, malheureux, plein de pensers vains et insensés,

En quittant celle qui est ton suprême désir, tu t’en es allé seul, et ton cœur est resté avec elle, et s’est caché dans ses beaux yeux.


SONNET CLXXXIV.
Quand son cœur qui est resté avec Laure parle pour lui, elle se rit de ses prières.

Fraîche, ombreuse, fleurie et verdoyante colline, où tantôt rêveuse et tantôt chantant, s’assied et témoigne ici-bas de l’existence des célestes esprits, celle qui enlève à l’univers la renommée !

Mon cœur, qui a voulu me quitter pour elle, en quoi il a fait très sagement, surtout s’il ne revient jamais, s’en va maintenant comptant tous les endroits où l’herbe a été foulée par son beau pied, et arrosée par les pleurs de ses yeux.

Il se serre contre elle, et dit à chaque pas : ah ! que n’est-il ici maintenant pour quelques instants, ce malheureux qui est déjà las de pleurer et de vivre !

Elle, se met à rire ; et le jeu n’est pas égal : tu es au paradis, et moi sans mon cœur je suis un roc, ô lien, consacré, fortuné et doux.


SONNET CLXXXV.
À un ami qui est amoureux comme lui, il ne sait dire autre chose que d’élever son âme à Dieu.

Le mal présent m’accable et j’en redoute un pire, auquel je vois la route ouverte si large et si aplanie, que je suis entré en une frénésie semblable à la tienne, et, que, obsédé par de durs pensers, je viens rêver avec toi.

Et je ne sais si c’est la guerre ou la paix que je demande à Dieu pour moi ; car le dommage que me cause cette guerre est grand, et la honte que j’éprouve à la cesser est pénible. Mais pourquoi languir plus longtemps ? Il n’arrivera jamais de nous que ce qui est ordonné déjà dans le souverain séjour.

Bien que je ne sois pas digne du grand honneur que tu me fais, trompé que tu es par Amour qui fait souvent voir faux l’œil le plus sain.

Je suis pourtant d’avis qu’il faut élever son âme vers ce céleste royaume, et exciter son cœur de l’éperon ; car le chemin est long et le temps est court.


SONNET CLXXXVI.
Il se réjouit des paroles flatteuses que lui a adressées un ami en présence de Laure.

Deux roses fraîches et cueillies en paradis avant-hier, quand naissait le premier jour de mai, tel est le beau présent partagé également par un amant antique et sage, entre deux autres plus jeunes.

Et cela avec un rire à énamourer un homme sauvage, et un parler si doux qu’il fît changer de visage à l’un et à l’autre, et le fît briller d’un rayon amoureux.

Le soleil n’a pas vu un semblable couple d’amants, disait-il en riant et en soupirant tout à la fois, et les serrant toutes les deux dans sa main, il regardait autour de lui.

C’est ainsi qu’il partagea les roses et les paroles ; et mon cœur lassé s’en réjouit et en tremble encore. Ô bienheureuse éloquence ! Ô jour heureux !


SONNET CLXXXVII.
La mort de Laure sera un malheur public ; il supplie le ciel de le faire mourir avant elle.

Laure, qui par ses soupirs suaves agite le vert laurier et la chevelure d’or, fait avec ses airs gracieux et amoureux sortir les âmes de leur corps.

Rose candide, née sur de rudes buissons ! Quand trouvera-t-on sa pareille au monde ? Gloire de notre âge ! Ô vivant Jupiter, ordonne, je t’en prie, mon trépas avant le sien ;

Afin que je ne voie pas ce grand malheur public, et le monde rester sans son soleil, ainsi que mes yeux qui n’ont pas d’autre lumière,

Et mon âme, qui ne veut point penser à autre chose, et mes oreilles qui ne savent rien écouter, si ce n’est ses chastes et douces paroles.


SONNET CLXXXVIII.
Pour qu’on ne dise pas qu’il outrepasse la vérité dans ses éloges,

il invite tout le monde à voir Laure.

Il semblera peut-être à d’aucuns qu’en louant celle que j’adore sur terre, mon style ait exagéré, quand je l’ai faite au-dessus de toute autre, noble, sainte, sage, gracieuse, chaste et belle.

Pour moi, il me semble le contraire ; et je crains qu’elle n’ait en dédain mon langage beaucoup trop humble, digne qu’elle est d’un langage bien plus élevé et bien plus habile ; et que celui qui ne le croit pas, s’en vienne et la regarde.

Il dira bien : la chose à laquelle celui-ci aspire suffirait à fatiguer Athènes, Arpino, Mantoue et Smyrne, et l’une et l’autre lyre.

Langue mortelle ne peut atteindre à sa nature divine ; Amour la pousse et l’excite, non parce qu’elle a été choisie pour cela, mais parce que c’était sa destinée.


SONNET CLXXXIX.
Quiconque l’aura vue, devra confesser qu’on ne peut trop la louer.

Que celui qui veut voir tout ce que Nature et le Ciel peuvent faire parmi nous, vienne regarder celle-ci qui seule est un Soleil, non pas seulement à mes yeux, mais pour le monde aveugle et qui n’a cure de la vertu.

Et qu’il vienne vite, parce que la Mort enlève d’abord les meilleurs et laisse vivre les mauvais. Celle-ci, attendue au royaume des Dieux, est une belle chose mortelle, elle passe et ne dure pas.

Il verra, s’il arrive à temps, toute vertu, toute beauté, toute royale habitude réunies en un seul corps avec une admirable harmonie.

Alors il dira que mes rimes sont muettes, et que mon esprit a été accablé par l’excès de lumière ; mais s’il tarde plus longtemps, il en pleurera toujours.


SONNET CXC.
Pensant à ce jour où il la laissa si triste, il craint pour sa santé.

Quelle peur j’ai quand me revient en la mémoire ce jour où je laissai ma Dame sombre et pensive, et mon cœur avec elle ! Et ce n’est point chose à laquelle on pense si volontiers et si souvent.

Je la revois humblement assise parmi de belles dames, comme une rose au milieu de fleurs moindres ; ni joyeuse ni triste, comme quelqu’un qui appréhende et qui ne sent pas d’autre mal.

Elle avait déposé sa grâce accoutumée, les perles et les guirlandes et les vêtements gais, et le rire et le chant, et le parler doux et bienveillant.

Ainsi, dans cette incertitude, j’ai laissé ma vie ; maintenant les tristes augures et les songes et les noirs pensers m’assaillent ; et plaise à Dieu que ce soit en vain.


SONNET CXCI.
Laure lui apparaît en songe, et lui enlève l’espérance de la revoir.

Éloignée de moi, ma Dame avait coutume de me consoler dans mon sommeil avec sa douce vue angélique ; maintenant elle m’épouvante et m’attriste, et je ne puis me défendre de souffrir et de craindre.

Car souvent il me semble voir sur son visage une pitié réelle mêlée à une poignante douleur, et entendre des choses d’où mon cœur fidèle acquiert la conviction qu’il lui faut déposer toute joie et toute espérance.

Ne te souviens-tu pas de cette dernière soirée — dit-elle — où je te laissai les yeux baignés de pleurs, et où, pressée par l’heure tardive, je m’en allai ?

Je ne pus te le dire alors et je ne le voulus pas ; maintenant je te le dis comme chose certaine et vraie : n’espère plus me revoir jamais sur la terre.


SONNET CXCII.
Il ne peut pas croire que la nouvelle de la mort de Laure soit vraie,
et il prie Dieu de lui ôter la vie.

Ô misérable et horrible vision ! Est-il donc vrai, qu’avant le temps, se soit éteinte la belle lumière qui, d’habitude, me fait vivre content dans les peines et dans les espérances favorables ?

Mais comment se fait-il qu’une telle rumeur ne soit pas annoncée à grand bruit par d’autres messagers, et que ce soit par elle-même que je l’apprenne ? Maintenant, puissent Dieu et Nature ne pas y consentir, et que ma triste croyance soit fausse.

Il me plaît cependant d’espérer revoir encore la douce vue du bel et charmant visage qui me maintient en vie et qui est l’honneur de notre siècle.

Si pour monter au séjour éternel elle a quitté sa belle enveloppe, je prie pour que mon dernier jour ne se fasse pas attendre.


SONNET CXCIII.
Le doute où il est à l’égard de Laure l’épouvante, et il ne se reconnaît plus lui-même.

Dans l’incertitude de ma situation, tantôt je pleure, tantôt je chante ; et je crains et j’espère ; et par mes soupirs et mes rimes j’allège mon fardeau. Amour use toutes ses limes sur mon cœur tant affligé.

Or, arrivera-t-il jamais que ce beau visage sacré rende à mes yeux leurs clartés premières ? — Hélas ! je ne sais que penser de moi-même — ou bien les a-t-il condamnés à des pleurs éternels ?

Et pour prendre possession du ciel qui lui est dû, doit-il ne point avoir souci de ce qu’il arrivera sur la terre à ceux dont il est le soleil et qui ne voient que lui ?

Je vis dans une telle crainte et dans une lutte si continuelle, que je ne suis plus celui que j’ai été jadis ; tel celui qui, sur un chemin inconnu, s’est égaré et tremble de peur.

SONNET CXCIV.
Il soupire en pensant aux regards de celle dont, à son grand dommage,
il a été forcé de s’éloigner.

Ô doux regards, ô propos courtois, viendra-t-il maintenant jamais le jour où je vous reverrai et où je vous entendrai ? Ô blonds cheveux, avec lesquels Amour a noué mon cœur, et, ainsi pris, le mène à la mort ;

Ô beau visage, qui me fut donné par un cruel destin, et grâce auquel je pleure toujours et n’ai jamais la moindre joie ; ô douce tromperie, fraude amoureuse, rendez-moi un plaisir qui ne m’apporte que douleur.

Et si parfois des beaux yeux suaves où ma vie et ma pensée habitent, il m’arrive par hasard de recevoir quelque chaste faveur,

Soudain, afin de dissiper tout mon bonheur et d’éloigner de moi tout mon bien, la Fortune, toujours si prompte à me faire du mal, envoie soit des chevaux, soit des navires.


SONNET CXCV.
Ne recevant plus de nouvelles de Laure, il craint qu’elle soit morte,
et sent qu’il est lui-même près de sa fin.

J’ai beau écouter, je n’entends pas de nouvelles de ma douce et bien-aimée ennemie, et je ne sais ce qu’il faut que j’en pense ou que j’en dise, tellement la crainte et l’espérance me poignent le cœur.

Être si belle a jadis nui à plus d’une ; celle-ci est plus belle que toute autre, et plus pudique. Peut-être Dieu veut-il enlever à la terre une pareille amie de la vertu, et en faire dans le ciel une étoile,

Ou plutôt un soleil ; et si cela est, ma vie, mes courts instants de repos et mes longs tourments sont venus à leur fin. Ô dure départie,

Pourquoi m’as-tu éloigné de celle qui causait mes maux ? Mon illusion si courte est déjà disparue, et mon temps est accompli au milieu de mes années.


SONNET CXCVI.
Il appelle l’Aurore qui lui apporte le repos, et adoucit ses tourments de la nuit.

Soupirer après le soir, haïr l’aurore, voilà ce que font d’habitude ces amants calmes et joyeux ; pour moi, le soir redouble et ma douleur et mes larmes ; le matin est pour moi l’heure la plus heureuse.

Car souvent l’un et l’autre soleil se lèvent alors au même moment, comme deux orients, et si pareils de beauté et de lumière, que le ciel s’énamoure encore de la terre,

Comme il fît jadis, alors que se mirent à verdoyer les premiers rameaux qui ont jeté leurs racines dans mon cœur, et qui me font toujours aimer autrui plus que moi-même.

Ainsi font de moi les deux heures contraires ; et il est bien juste que j’appelle celle qui m’apaise, et que je craigne et haïsse celle qui me ramène l’ennui.


SONNET CXCVII.

Il se consume pour elle, et il s’étonne et s’indigne qu’elle ne le voie pas dans ses rêves.

Puissé-je tirer vengeance de celle qui me consume par ses regards et ses paroles, puis, pour comble de douleur, se cache et fuit, me dérobant ses yeux si doux et si meurtriers pour moi.

Ainsi elle épuise, en les consumant peu à peu, mes esprits affligés et las ; et comme un lion féroce, elle rugit la nuit sur mon cœur, alors que je devrais reposer.

L’âme, que la Mort chasse de sa demeure, se sépare de moi ; et délivrée de cette façon, s’en va droit vers celle qui la menace.

Je m’étonne bien si parfois, pendant qu’elle lui parle et qu’elle pleure, puis l’embrasse, elle n’interrompt pas son sommeil, si toutefois elle l’écoute.


SONNET CXCVIII.
Il la regarde fixement et elle se couvre de son voile.

Sur ce beau visage pour lequel je soupire, et qui fait l’objet de mes désirs, mes yeux s’étaient arrêtés ardents et fixes, lorsque Amour — comme pour dire : à quoi penses-tu ? — souleva cette main honorée que j’aime en second lieu.

Mon cœur pris là, comme le poisson à l’hameçon, ou comme un jeune oiseau à la branche engluée — ce qui me donne comme un vivant exemple à bien faire — ne dirigea plus vers la réalité mes sens occupés ;

Mais ma vue privée de son objet, comme en un songe, s’ouvrait le chemin sans lequel son bonheur est imparfait.

Mon âme, entre l’une et l’autre de mes gloires, éprouvait je ne sais quel céleste et nouveau plaisir, et quelle étrange douceur.


SONNET CXCIX.
Le joyeux accueil que lui fait Laure, contre son habitude, l’a quasi fait mourir de joie.

De vives étincelles sortaient des deux belles lumières qui flamboyaient si doucement vers moi, et en même temps s’échappaient d’un cœur sage, au milieu de soupirs, de si suaves fleuves de haute éloquence,

Que rien qu’à m’en souvenir, il me semble que je me consume, chaque fois que je reviens vers ce jour, et que je repense comment mes esprits affaiblis en vinrent à la faire varier de ses dures habitudes.

Mon âme, toujours nourrie dans la douleur et dans la peine — si grand est le pouvoir d’une longue habitude ! — fut tellement faible contre ce double plaisir,

Qu’au seul goût du bonheur inusité, tour à tour tremblante de peur et d’espérance, elle fut souvent sur le point de m’abandonner.


SONNET CC.
À penser toujours à elle, il lui faut aussi se souvenir du lieu où elle est.

J’ai toujours cherché une vie solitaire — les rives, les campagnes et les bois le savent — pour fuir ces esprits sourds et louches qui ont perdu le chemin du ciel ;

Et si mon désir était en cela accompli, loin du doux climat du pays des Toscans, la Sorgue m’aurait parmi ses belles collines touffues, la Sorgue qui m’aide à pleurer et à chanter.

Mais mon destin, toujours ennemi, me rejette vers le lieu où je m’indigne de voir mon beau trésor dans la fange.

Cette fois, il s’est montré favorable à la main dont j’écris ; et peut-être n’est-ce pas injuste ; Amour le yoit, et ma Dame le sait, ainsi que moi.

SONNET CCI.
La beauté de Laure est la gloire de la Nature ; il n’y a donc point de dame qui se puisse comparer à elle.

J’ai vu deux beaux yeux, tout remplis d’honnêteté et de douceur, en une étoile telle qu’auprès de ces gracieux nids d’amour mon cœur lassé dédaigne toute autre vue.

Qu’elle ne se compare point à elle, celle qu’on prise le plus, à quelque époque, sur quelques bords étrangers que ce soit ; non plus que celle qui, par son éclatante beauté, jeta la Grèce dans les plus grands malheurs, et Troie dans les dernières convulsions ;

Ni la belle Romaine qui ouvrit avec le fer sa chaste et dédaigneuse poitrine ; ni Polixène, Isiphile et Argia.

Cette supériorité est, si je ne me trompe, une grande gloire pour la Nature, et pour moi une joie suprême. Mais quoi ? elle vient bien tardivement et s’en va bien vite.


SONNET CCII.
Les dames qui voudraient prendre des leçons de vertu, devront jeter les yeux sur Laure.

Que toute dame qui aspire à glorieuse renommée de sagesse, de vertu, de courtoisie, tienne ses yeux fixés sur les yeux de cette mienne ennemie que le monde nomme ma Dame.

C’est là qu’on apprend comment l’honneur s’acquiert, comment on aime Dieu, comment on réunit la chasteté à la grâce, et quel est le droit chemin pour aller au ciel qui l’attend et la désire.

Là qu’on apprend le parler que nul style n’égale ; à se bien taire, et ces saintes manières que l’esprit humain ne peut expliquer dans les livres.

Mais on n’y apprend point la beauté infinie qui éblouit tous les autres ; car ces douces lumières s’acquièrent naturellement et non par l’art.


SONNET CCIII.
Il prouve que l’honneur doit être plus cher que la vie.

— La vie est chère, et, après elle, il me semble que c’est la vraie honnêteté qui doit exister en une belle dame. — Renversez cet ordre : jamais, ma mère, il n’y eut de choses belles et précieuses sans honnêteté.

Et celle qui se laisse ravir l’honneur, n’est plus ni dame, ni vivante ; et si elle paraît à la vue ce qu’elle était avant, une telle existence est cruelle et mauvaise bien plus que la mort, et bien plus féconde en peines amères.

Et dans Lucrèce, ce qui m’étonne, c’est qu’elle ait eu besoin de recourir au fer pour mourir, et que sa douleur ne lui ait pas suffi.

Que tous les philosophes qui furent jamais, viennent à parler là-dessus : tous leurs raisonnements seront vils ; et celui-ci sera le seul que nous verrons prendre son vol.


SONNET CCIV.
Laure méprise tellement les vanités, qu’elle serait désespérée d’être belle, si elle n’était pas chaste.


Arbre victorieux et triomphal, honneur des empereurs et des poètes, combien m’as-tu fait de jours douloureux et fortunés en ma courte vie mortelle ? Vraie Dame, et à qui tout est indifférent, sinon l’honneur que tu moissonnes plus que toute autre ; tu ne crains ni la glue, ni les liens, ni les rets d’Amour, de même que les artifices d’autrui ne peuvent rien contre ta sagesse.

Tu méprises également, comme un vil fardeau, la noblesse du sang, et toutes ces autres choses si. précieuses parmi nous : les perles, les rubis et l’or.

La sublime beauté qui n’a pas sa pareille au monde, te serait un ennui, n’était qu’elle te semble un ornement et une parure pour le beau trésor de la chasteté.


CANZONE XVII.
Il confesse ses misères et voudrait en être délivré ;
mais comme il n’a pas l’énergie nécessaire, il ne le peut.

Je m’en vais pensif, et, au milieu de mes pensées, je suis pris d’une telle pitié de moi-même, qu’elle m’entraîne souvent à pleurer pour un autre motif que celui qui me fait pleurer d’habitude. Car, voyant chaque jour ma fin s’approcher, j’ai mille fois demandé à Dieu ces ailes avec lesquelles notre intelligence, délivrée de sa prison mortelle, s’élève vers le ciel. Mais, jusqu’ici, quelles que soient les prières, quels que soient les soupirs, quelles que soient les larmes que j’ai répandues, rien ne m’a servi ; et il est juste qu’il en soit ainsi, car celui qui, pouvant se tenir debout, tombe en chemin, mérite de rester à terre malgré lui. Ces bras secourables en qui je me suis confié, je les vois encore s’ouvrir ; mais la crainte m’oppresse en me montrant l’exemple d’autrui ; et ma situation me fait trembler, car je suis poussé d’autre part, et je touche presque mon heure suprême.

L’un de mes pensers parle à mon esprit et dit : que veux-tu donc ? d’où attends-tu du secours ? Malheureux, ne vois-tu pas comme le temps s’enfuit à ton grand déshonneur ? Prends un parti prudent, prends-le, et arrache de ton cœur toute racine du plaisir qui ne peut jamais le rendre heureux et qui ne le laisse pas respirer. Si, depuis longtemps déjà, tu es fatigué et las de cette douceur fausse et fugitive que le monde trompeur peut donner aux hommes, pourquoi faire reposer davantage en lui ton espoir, puisqu’il est entièrement dénué de paix et de stabilité ? Pendant que ton corps est vivant, tu as en ta main le frein de tes pensers. Ah ! serre-le, maintenant que tu le peux ; car tout retard est dangereux, comme tu sais, et il ne sera plus temps désormais de commencer.

Tu sais déjà bien quelle douceur apporta à tes yeux la vue de celle que tu voudrais savoir encore à naître pour notre plus grande paix. Tu te souviens bien — et tu dois t’en souvenir — de son image, alors qu’elle courut à ton cœur, où peut-être aucun autre flambeau ne pouvait introduire la flamme ; Elle l’embrasa ; et si l’ardeur trompeuse a duré de longues années en attendant un jour qui, pour notre salut, n’est jamais venu, élève-toi maintenant à une plus heureuse espérance, en regardant le ciel qui tourne autour de toi, immortel et splendide. Car puisque votre désir, si heureux de son mal ici-bas, est apaisé par un mouvement d’yeux, une parole, un chant, combien sera grand le plaisir céleste, si celui-ci est tel ?

De l’autre côté, un penser aigre et doux, s’asseyant en dedans de l’âme où il pèse d’un pied fatigant et délicieux, oppresse le cœur de désir, le repaît d’espérance ; car rien que l’amour de la renommée glorieuse et éclatante fait que je ne sens pas quand je gèle ou quand je brûle, si je suis pâle ou maigre ; et si j’étouffe cette pensée, elle renaît plus forte. Depuis le temps où je dormais dans le maillot, elle m’a suivi grandissant de jour en jour avec moi, et je crains qu’un même sépulcre ne nous enferme tous deux. Quand l’âme a dépouillé les membres, ce désir ne peut plus la suivre. Mais si le Latin et le Grec parlent de moi après la mort, ce n’est rien que du vent ; aussi, comme je redoute d’amasser sans cesse ce qu’une heure disperse, je voudrais embrasser le vrai, et laisser les ombres.

Mais cet autre vouloir dont je suis rempli, semble étouffer tous ceux qui naissent à côté de lui ; et le temps fuit tandis que j’écris sur un autre sans souci de moi-même ; et la lumière des beaux yeux, qui me consume délicieusement à sa tiède clarté, me retient avec un frein contre lequel aucun esprit, aucune force ne me garantissent. À quoi sert donc que ma petite barque soit toute goudronnée, puisqu’elle est encore retenue parmi les écueils par deux liens pareils ? Toi qui m’as délivré complètement des autres liens qui, de diverses façons, enchaînent le monde, ô mon Maître, que n’enlèves-tu désormais cette honte de mon visage ? Car, ainsi qu’un homme qui rêve, il me semble avoir la mort devant les yeux ; et je voudrais me défendre, et je n’ai point les armes pour cela.

Ce que je fais, je le vois ; et je ne suis pas trompé par la vérité que je connais mal, mais je subis la volonté de l’Amour qui ne laisse jamais suivre le chemin de l’honneur à celui qui croit trop en lui. Et je sens d’heure en heure me venir au cœur un gracieux mépris, âpre et sévère, qui amène mes plus secrètes pensées sur mon front, où tout le monde peut les voir. Car aimer une chose mortelle avec la foi qu’il convient d’avoir pour Dieu seul à qui elle est due, est d’autant plus coupable qu’on en désire une plus grande récompense. Voilà ce que proclame à haute voix la raison égarée derrière les sens ; mais bien que je l’écoute, et que je pense à retourner en arrière, la mauvaise habitude la met en fuite, et retrace à mes yeux celle qui naquit uniquement pour me faire mourir, attendu qu’elle me plaît trop et qu’elle se plaît trop à elle-même.

Je ne sais pas quel espace le ciel m’a destiné, quand je vins tout d’abord sur la terre pour subir l’âpre guerre que j’ai su ourdir contre moi-même ; et je ne puis, à cause du voile corporel, prévoir le jour qui clôt la vie ; mais je vois mes cheveux changer, et, au dedans de moi-même, mes désirs changer également. Maintenant que je me crois près du moment du départ, ou n’en être guère loin, semblable à celui que la perte a rendu prudent et sage, je vais repensant où j’ai laissé la route, à main droite, qui mène à bon port ; et si d’un côté je suis aiguillonné par la honte et la douleur qui me font retourner en arrière, de l’autre, je n’ai pas la force de me débarrasser d’une passion dont l’habitude est en moi si forte, qu’elle me donne la hardiesse de pactiser avec la mort.

Chanson, voilà où j’en suis ; et la peur m’a bien plus refroidi que la neige glacée, car je me sens périr sans aucun doute. Pourtant, après réflexion, j’ai roulé autour de l’ensuble une grande partie de ma courte toile ; et jamais fardeau ne fut aussi lourd que celui que je supporte en cet état ; car, avec la mort à mon côté, je cherche une nouvelle manière de vivre ; et je vois la meilleure et c’est la pire que je choisis.


SONNET CCV.
Laure est si sévère à son égard qu’elle le ferait mourir,

s’il n’espérait la rendre compatissante

Un cœur âpre et sauvage, une volonté cruelle sous une douce, humble et angélique figure, s’ils persévèrent longtemps dans leur entreprise rigoureuse, remporteront sur moi des dépouilles qui leur feront peu d’honneur.

Car soit que naisse et meure la fleur, l’herbe et la feuille, soit pendant la clarté du jour ou l’obscurité de la nuit, je pleure à toute heure. J’ai bien sujet de me plaindre de ma destinée, de ma Dame et d’Amour.

Je vis seulement d’espérance, me rappelant que j’ai déjà vu une petite goutte d’eau user, par une incessante persévérance, le marbre et les pierres les plus dures.

Il n’est pas de cœur si dur qu’à force de larmes, de prières, d’amour, on ne finisse par émouvoir, ni de si froide volonté qu’on ne réchauffe.


SONNET CCVI.
Il se plaint d’être loin de Laure et de Colonna,

les deux seuls objets de son affection.

Mon cher Seigneur, chacune de mes pensées me pousse à aller vous voir, vous que je vois toujours ; ma destinée ― que peut-elle faire maintenant de pire ? — me tient sous son frein, me tourne et me retourne.

Puis ce doux désir qu’Amour m’inspire, me conduit à la mort sans que je m’en aperçoive ; et pendant que je cherche en vain mes deux lumières, en quelque endroit que je sois, jour et nuit je soupire.

L’amitié d’un seigneur, l’amour d’une dame, voilà les chaînes dont je suis lié au milieu de nombreux tourments, et où je me suis moi-même enserré.

J’ai porté dans mon sein un vert Laurier, une noble Colonne, l’un quinze ans et l’autre dix-huit, et jamais je ne m’en suis séparé.


Deuxième partie


Sonnets et canzones


après la mort de madame Laure




Sonnet I.
Il fait l’éloge de Laure pour adoucir la douleur que lui a causé sa mort.

Hélas ! le beau visage, hélas ! le suave regard ; hélas ! le gracieux et noble maintien ; hélas ! le parler qui adoucissait l’esprit le plus âpre et le plus farouche, et aurait rendu vaillant l’homme le plus lâche ;

Et le doux rire, hélas ! d’où sortit le dard dont je n’espère désormais d’autre bien que la mort ; âme royale, on ne peut plus digne de l’empire, si tu n’étais pas descendue si tard parmi nous !

Il faut que pour vous je brûle et qu’en vous je respire ; car je fus uniquement à vous ; et si de vous je suis séparé, tous les autres malheurs me font bien moins gémir.

Vous m’emplîtes d’espérance et de désir quand je m’éloignai de mon suprême bien encore vivant ; mais le vent emportait mes paroles.

CANZONE I.
La mort de Laure lui enlève toute consolation, et il ne vivra que pour chanter ses louanges.

Que dois-je faire ? Que me conseilles-tu, Amour ? Il est bien temps de mourir ; et j’ai tardé plus que je ne voudrais. Ma Dame est morte, et elle a emporté mon cœur avec elle ; si je veux le suivre, il me faut interrompre le cours de ces années misérables ; car je n’espère plus la revoir ici-bas, et attendre m’est un ennui. Depuis que, par son départ, toute ma joie est changée en pleurs, la vie n’a plus aucune douceur pour moi.

Amour, tu vois combien est âpre et grave la perte dont je me plains avec toi ; et je sais que mon mal, ou plutôt le nôtre, te pèse et te fait souffrir, car nous avons brisé notre navire sur un même écueil, et le soleil s’est obscurci au même moment pour nous deux. Quel esprit pourrait exprimer par des paroles mon douloureux état ? Ah ! monde aveugle, ingrat ! tu as grand sujet de pleurer avec moi, car, avec elle, tu as perdu tout ce qu’il y avait de bien en toi.

Ta gloire est tombée, et tu ne le vois pas ; et tu n’étais pas digne, pendant qu’elle vécut ici-bas, de la connaître, ni d’être touché par ses pieds sacrés ; car une si belle chose devait orner le ciel de sa présence. Mais moi, hélas ! qui sans elle ne puis aimer ni la vie mortelle, ni moi-même, je la rappelle en pleurant. Voilà ce qui me reste de tant d’espérances ! voilà ce qui seul me soutient encore ici-bas.

Hélas ! il est devenu un peu de terre, son beau visage qui était parmi nous un continuel témoignage du ciel et du bien qui existe là-haut. Sa forme invisible est en paradis ; elle s’est délivrée de ce voile qui ombrageait ici la fleur de ses années, pour s’en revêtir ensuite une fois encore, et ne plus jamais s’en dépouiller, quand nous la verrons devenir d’autant plus excellente et plus belle, que l’éternelle beauté l’emporte sur la beauté mortelle.

Plus belle et plus gracieuse dame que jamais, elle revient vers moi, comme là où elle sent que sa vue est plus chère. C’est là une des colonnes de ma vie. L’autre est son nom éclatant qui résonne en mon cœur si doucement. Mais quand il me revient à l’esprit que mon espérance est morte juste au moment où, pleine de vie, elle était dans sa fleur, Amour sait bien ce que je deviens, et — je l’espère — elle le voit aussi, celle qui est maintenant si près de la vérité.

Dames, vous qui admiriez sa beauté et son angélique vie, ainsi que sa démarche céleste sur la terre, pleurez sur moi et que la pitié vous touche, mais non pour elle qui s’est élevée à une si grande paix, et m’a laissé en pleine guerre, de telle sorte que si d’autres puissances me ferment longtemps encore le chemin pour la suivre, les paroles qu’Amour me dit m’empêcheront seules de trancher le nœud de ma vie ; mais voici la façon dont il raisonne au dedans de moi :

Mets un frein à la grande douleur qui te transporte ; car par excès de désirs on perd le ciel où ton cœur aspire, où est vivante celle qui semble morte aux autres, et où elle sourit de ses belles dépouilles, tandis que toi seul la fais soupirer. Et elle te prie de ne pas laisser éteindre sa renommée qui, en beaucoup d’endroits, respire encore par ta bouche ; mais que ta voix fasse au contraire briller son nom, si ses yeux te furent doux et chers.

Fuis la clarté et la verdure ; ne t’approche point des lieux où l’on rit, où l’on chante, ô ma chanson, mais bien des endroits où l’on pleure. Il n’est pas fait pour toi de rester parmi les gens joyeux, inconsolable veuve aux vêtements noirs.


SONNET II.
Il pleure la double perte de son ami Colonna et de sa Laure.

Elle est brisée la haute colonne, il est abattu le vert laurier qui ombrageait ma triste pensée ; j’ai perdu ce que je n’espère plus retrouver des plages Boréennes à celles de l’Auster, de la mer des Indes aux rivages Maures.

Tu m’as ravi, ô Mort, mon double trésor qui me faisait vivre heureux et marcher la tête haute ; et rien sur la terre ne peut me le faire recouvrer, ni empire, ni pierres d’Orient, ni monceaux d’or.

Mais si cela s’est fait du consentement du Destin, que puis-je davantage, sinon avoir l’âme triste, les yeux toujours humides de larmes, et le visage toujours baissé ?

Oh ! notre vie, qui est si belle en apparence, comme elle perd facilement, en une matinée, ce qu’on acquiert à grand’peine en de longues années !


CANZONE II.
Si Amour ne sait pas, et ne peut pas redonner la vie à Laure, il ne craint plus de tomber dans ses filets.

Amour, si tu veux que je retourne sous le joug d’autrefois, comme tu sembles en montrer le désir, il faut, pour me dompter, que tu surmontes d’abord une autre nouvelle et merveilleuse épreuve. Va trouver dans la terre mon bien-aimé trésor, qui est caché à mes regards, ce qui est une grande privation pour moi ; va trouver ce cœur sage et pudique où ma vie habite toujours ; et s’il est vrai que ta puissance dans le ciel et dans l’enfer soit aussi grande qu’on le dit — car ce que tu veux et ce dont tu es capable ici-bas parmi nous, je crois que tout noble cœur le sait — reprends à la Mort ce qu’elle nous a enlevé, et répands de nouveau tes charmes sur le beau visage.

Replace dans le beau regard la vive lumière qui était mon guide, et la flamme suave qui m’enflamme toute éteinte qu’elle est. — Que faisait-elle donc quand elle brûlait ? — Et jamais on ne vit cerf ni daim chercher source ni fleuve avec autant d’avidité, que je retourne moi-même à la douce habitude qui m’a déjà tant causé d’amertume et dont j’en attends plus encore, si je me connais bien moi-même et si je connais bien le désir qui me fait m’égarer rien que d’y penser, qui m’entraîne là où le chemin vient à manquer, et pousse mon âme fatiguée à la poursuite d’une chose que je n’espère jamais atteindre. Maintenant, je dédaigne de venir à ton appel, car tu n’as point de pouvoir hors de ton royaume.

Fais-moi sentir cette brise gentille qui vient du dehors, comme je sens encore celle qui souffle en moi, et qui, par ses chants, avait le pouvoir d’apaiser l’indignation et les colères, de rasséréner l’esprit tempétueux, d’en chasser tout nuage vil et sombre, et qui élevait mon style au-dessus de lui-même, là où maintenant il ne pourrait atteindre. Égale l’espérance au désir, et puisque l’âme est plus forte dans son raisonnement, rends aux yeux, rends aux oreilles leur objet propre, sans lequel leur œuvre est imparfaite et ma vie n’est qu’une mort. C’est en vain que, maintenant, tu uses ta force sur moi, tant que la terre recouvre mon premier amour.

Fais que je revoie le beau regard qui fut un soleil sur la glace dont j’allais toujours chargé ; fais que je te trouve au passage où mon cœur est passé sans retour ; prends tes flèches dorées et prends l’arc, et fais-le-moi entendre, comme d’habitude, avec le son des paroles par lesquelles j’appris quelle chose c’est que l’amour ; fais mouvoir la langue où étaient préparés à toute heure, les hameçons auxquels je fus pris, et l’appât que je désire toujours ; et cache tes lacs parmi les cheveux blonds et crespelés, car mon désir ne peut s’engluer ailleurs ; éparpille de tes mains ces cheveux au vent ; lie-m’en, et tu pourras me rendre heureux.

Il n’y aura jamais rien qui puisse me détacher de ce lien d’or, négligé avec art, débouclé et en liberté, ni de l’ardente attraction de sa vue doucement acerbe, laquelle, jour et nuit, conservait en moi l’amoureux désir plus vert que le laurier ou que le myrte, alors que le bois et la campagne se revêtissent ou se dépouillent de feuillage et d’herbe. Mais puisque la Mort est devenue si superbe qu’elle a brisé le nœud dont je redoutais de m’échapper, et que tu ne peux pas trouver, tant que tournera le monde, de quoi en ourdir un second, à quoi te sert, Amour, de mettre encore ton génie à l’épreuve ? La saison est passée, tu as perdu les armes qui me faisaient trembler ; désormais que peux-tu me faire ?

Tes armes, c’étaient les yeux dont les flèches embrasées sortaient d’un invisible feu, et craignaient peu la raison, car, contre le ciel, aucune défense humaine ne prévaut ; c’étaient la façon de penser et de se taire, de rire et de jouer ; le maintien honnête et l’entretien courtois ; les paroles qui, à les entendre, auraient fait un gentilhomme d’une âme vile ; l’angélique semblance, humble et douce, dont elle entendait faire de tous côtés l’éloge ; et la manière de s’asseoir et de se tenir debout, qui souvent laissaient les gens embarrassés de savoir quand et de quoi ils devaient le plus la louer. Avec ces armes, tu triomphais des cœurs les plus durs ; maintenant tu es désarmé, je suis tranquille.

Les esprits que le ciel soumet à ton empire, tu les lies tantôt d’une façon, et tantôt d’une autre ; mais moi, il n’y a qu’un lien dont tu aies pu me lier, car le ciel ne voulut pas t’en permettre plus. Cet unique lien est brisé ; et quoiqu’en liberté, je ne me réjouis pas, mais je pleure et je crie : ô noble voyageuse, quelle est la sentence divine qui, m’ayant lié le premier, te délie, toi, la première ? Dieu qui te retira promptement au monde, ne nous montra une si grande et une si haute vertu, que pour enflammer notre désir. Certes, je ne crains plus, Amour, de nouvelles blessures de ta main ; en vain tu tends l’arc, tu frappes à vide ; sa puissance est tombée quand les beaux yeux se sont fermés.

Amour, la mort m’a complètement affranchi de ta loi. Celle qui fut ma Dame est allée au ciel, laissant ma vie triste et libre.
SONNET III.
Amour a essayé de le prendre de nouveau, mais la mort a rompu ses filets, et il reste libre.

L’ardent lien où je restai pris vingt et une années bien comptées d’heure à heure, a été brisé par la mort, et jamais je n’éprouvai de coup si affreux ; et je ne crois pas qu’un homme puisse mourir de douleur.

Amour ne voulant pas encore me laisser échapper, avait tendu un nouveau lac dans l’herbe, et avec un nouvel appât, allumé un nouveau feu, de façon qu’à grand’peine je m’en serais sauvé.

Et n’eût été la grande expérience que m’ont donnée mes premiers tourments, je serais pris et brûlé d’autant plus facilement que je suis en bois moins vert.

La Mort m’a délivré une seconde fois ; elle a brisé le lien, et a éteint et dispersé le feu, la Mort contre laquelle ne prévaut ni force ni habileté.


SONNET IV.
Laure morte, le passé, le présent, l’avenir, lui sont odieux.

La vie fuit et ne s’arrête pas une heure ; et la mort vient derrière à grandes journées ; et les choses présentes, aussi bien que les choses passées et celles à venir, me donnent du tourment.

Et le souvenir et l’attente me fatiguent tellement de tous côtés, qu’en vérité, si je n’avais pitié de moi-même, je me serais déjà délivré de ces pensées.

D’un côté, je cherche si mon cœur triste goûta jamais auparavant quelque douceur ; et de l’autre je vois les vents courroucés contre mon navire ;

Je vois la fortune dans le port, et mon nocher fatigué désormais, et les mâts et les cordages rompus, et les beaux yeux que j’avais coutume de regarder, éteints pour toujours.


SONNET V.
Il invite son âme à s’élever vers Dieu, et à abandonner les vanités d’ici-bas.

Que fais-tu ? que penses-tu, âme inconsolée, que tu regardes uniquement en arrière vers le temps qui ne peut plus désormais revenir ; que tu vas portant sans cesse du bois au feu dont tu brûles ?

Les suaves paroles et les doux regards que tu as décrits et dépeints un à un, sont ravis à la terre ; et il est — tu le sais bien — intempestif et trop tard pour les chercher encore.

Ah ! cesse de renouveler ce qui nous tue ; ne poursuis plus une pensée vague et trompeuse, mais cherches-en une saine et certaine qui nous conduise à bonne fin.

Cherchons le ciel, puisqu’ici rien ne nous plaît ; car cette beauté serait apparue pour notre malheur, si, vivante et morte, elle devait nous ravir la paix.


SONNET VI.
Il ne peut plus avoir la paix avec les pensées qui assiègent son cœur.

Donnez-moi la paix, ô mes cruels pensers ; ne suffit-il pas bien qu’Amour, la Fortune et la Mort me fassent la guerre de toutes parts et jusqu’à ma porte, sans me susciter en dedans de nouveaux ennemis ?

Et toi, mon cœur, tu es encore ce que tu étais, déloyal à moi seul ; car tu donnes asile à de farouches cohortes, et tu t’es fait rallié de mes ennemis si prompts et si expéditifs.

C’est en toi qu’Amour cache ses messagers secrets, en toi que la Fortune déploie toute sa pompe, et que la Mort renouvelle la mémoire du coup

Qui doit briser ce qui reste de moi ; c’est en toi que les pensers errants s’arment d’erreur ; c’est pourquoi, de tous mes maux, c’est toi seul que j’accuse.


SONNET VII.
Il cherche à apaiser ses pensées en songeant au ciel.

Mes yeux, notre soleil est obscurci, ou plutôt il est monté au ciel et il y resplendit ; là nous le verrons encore ; là il nous attend et il s’afflige peut-être de notre retard.

Mes oreilles, les angéliques paroles résonnent dans un lieu où on les comprend mieux. Mes pieds, vous n’avez pas la faculté d’aller là où est celle qui a coutume de vous faire courir.

Donc, pourquoi me faites-vous une telle guerre ? Ce n’est pas moi qui suis cause qu’il ne vous est plus permis de la voir, de l’entendre et de la retrouver sur la terre.

Blâmez-en la Mort ; ou plutôt louez celui qui lie et délie, et qui en un même instant ouvre et ferme, et après les pleurs sait rendre heureux.
SONNET VIII.
Ayant perdu l’unique remède aux maux de cette vie, la seule chose qu’il désire, c’est de mourir.

Puisque, par son départ subit, la vue angélique et sereine a laissé mon âme dans une douleur profonde et dans une ténébreuse horreur, je cherche, en parlant, à soulager ma peine.

Certes, une juste douleur m’amène à me lamenter ; elle le sait, celle qui en est la cause, et Amour le sait aussi ; car mon cœur n’avait pas d’autre remède contre les ennuis dont la vie est pleine.

Cet unique remède, ô Mort, ta main me l’a enlevé, ainsi que toi, heureuse terre, qui couvres, gardes et as maintenant avec toi ce beau visage humain.

Pourquoi me laisses-tu inconsolé et aveugle, puisque la douce, amoureuse et tranquille lumière de mes yeux n’est plus avec moi ?


SONNET IX.
Il n’espère plus la revoir, et pourtant il se réconforte en se l’imaginant dans le ciel.

Si Amour ne m’apporte pas un nouveau conseil, il faudra nécessairement que ma vie change, tant la peur et la souffrance oppressent mon âme triste, où le désir vit et où l’espérance est morte.

Aussi ma vie s’affaiblit et se décourage entièrement, et nuit et jour pleure, fatiguée, sans gouvernail sur une mer qui brise, et doutant de la voie à prendre, privée qu’elle est d’un guide fidèle.

Un guide imaginaire la conduit, car son vrai guide est sous terre ; ou plutôt il est dans le ciel, d’où plus brillant que jamais il éclaire mon cœur, Mais non mes yeux, car un douloureux voile leur obstrue la lumière désirée, et me fait ainsi changer si vite de cheveux.


SONNET X.
Il désire mourir au plus vite, afin de la suivre avec son âme, comme il le fait avec sa pensée.

En sa saison la plus belle et la plus fleurie, alors qu’Amour a le plus d’empire sur nous, laissant dans la terre son enveloppe terrestre, ma Laure, ma vie, est partie loin de moi

Et vivante, belle et nue, elle est montée au ciel ; de là elle me gouverne, de là elle me fait sentir sa force. Ah ! pourquoi le dernier jour, qui est le premier de l’autre vie, ne me délivre-t-il pas de mon enveloppe mortelle ?

Afin que, comme nos pensées s’en vont derrière elle, ainsi légère, délivrée et joyeuse, mon âme puisse la suivre, et que je sois hors d’un pareil martyre.

Tout retard ne me fait vraiment que porter dommage, et me rendre à moi-même un plus lourd fardeau. Oh ! qu’il eût été beau de mourir il y a aujourd’hui trois ans !

SONNET XI.
Où qu’il se trouve, il lui semble la voir, et quasi l’entendre.

Si la plainte des oiseaux, ou le bruit des verts feuillages doucement remués par la brise estivale, ou si le rauque murmure des ondes limpides se fait entendre sur quelque rive fleurie et fraîche,

Où, plein de pensées d’amour, je m’étais assis pour écrire, je vais, et j’écoute, et j’entends celle que le ciel nous montra, que la terre nous cache, et qui, toujours vivante, répond de si loin à mes soupirs,

Ah ! pourquoi te consumes-tu avant le temps ? me dit-elle d’un air de pitié ; à quoi sert de répandre par tes tristes yeux un douloureux fleuve ?

Ne pleure pas sur moi ; car, par la mort, mes jours sont devenus éternels ; et quand je parus fermer les yeux, je les ouvris à l’éternelle lumière,


SONNET XII.
Il se rappelle les anciens liens d’amour et dédaigne les nouveaux.

Je ne fus jamais en un lieu où je visse si clairement celle que je voudrais voir, depuis que je ne l’ai plus vue ; ni où je me sois arrêté avec une liberté telle ; ni où le ciel s’emplisse de si amoureuses clameurs.

Et je ne vis jamais de vallées renfermer tant d’endroits propices et sûrs pour y soupirer ; et je ne crains pas qu’Amour ait eu jadis, en Chypre ou sur tout autre rivage, de si suaves nids.

Les eaux y parlent d’amour, et la brise, et les rameaux, et les petits oiseaux, et les poissons, et les fleurs, et l’herbe, tous ensemble me prient d’aimer toujours.

Mais toi, âme bien née, qui m’appelles du haut du ciel, par le souvenir de ta mort cruelle tu me pries de mépriser le monde et ses doux appâts.


SONNET XIII.
Il la voit à Vaucluse sous diverses figures, et le regardant toujours avec compassion.

Combien de fois, vers mon doux refuge, fuyant les autres et, s’il se peut, moi-même, je vais baignant des pleurs de mes yeux l’herbe et ma poitrine, et frappant de mes soupirs l’air qui m’entoure !

Combien de fois, seul, plein de soupçons, je me suis jeté à travers les lieux ombreux et obscurs, cherchant avec la pensée mon souverain bien que la Mort m’a ravi, pour que je l’appelle toujours !

Tantôt je l’ai vue sous la forme d’une nymphe ou d’une autre déesse, qui sortait de l’endroit le plus clair de la Sorgue, et s’asseyant sur la rive ;

Tantôt je l’ai vue sur l’herbe fraîche fouler les fleurs comme une dame vivante, et montrant sur son visage qu’elle a compassion de moi.


SONNET XIV.
Il la remercie de ce qu’elle revient de temps en temps le consoler par sa présence.

Ame bienheureuse, qui souvent reviens consoler mes douloureuses nuits, avec tes yeux que la Mort n’a pas éteints, mais qui, au contraire sont devenus plus beaux que toute beauté mortelle ;

Combien je te sais gré de consentir à distraire mes tristes jours par ta douce vue ! Ainsi je commence à voir tes beautés reparaître en leurs séjours accoutumés.

Là où j’allai chantant de toi pendant de nombreuses années, maintenant, comme tu vois, je vais pleurant de toi ; de toi, non, mais de mes propres maux.

Le seul adoucissement que je trouve au milieu de mes angoisses, c’est, quand tu reviens, que je te reconnais et que je t’entends à la démarche, à la voix, au visage et aux vêtements.


SONNET XV.
Les douces apparitions de Laure lui sont d’un grand secours dans sa douleur.

Tu as décoloré, ô Mort, le plus beau visage qui se vit jamais, et éteint les plus beaux yeux ; tu as délié du nœud le plus charmant et le plus beau, l’esprit le plus enflammé d’ardentes vertus.

En un instant, tu m’as ravi tout mon bien ; tu as imposé silence aux plus suaves accents qui jamais s’entendirent, et moi, tu m’as rempli de gémissements. Tout ce que je vois m’est un ennui, comme tout ce que j’écoute.

Ma Dame revient bien — guidée qu’elle est par la piété — consoler tant de douleurs ; et je ne trouve pas d’autre secours en cette vie.

Et si je pouvais redire comment elle parle et comment elle brille, j’enflammerais d’amour, je ne dirai pas un cœur d’homme, mais un cœur de tigre ou d’ours.


SONNET XVI.
Il se réjouit de l’avoir présente en sa pensée ; mais il trouve bien minime une telle consolation.

Si court est le temps et si rapide la pensée qui me rendent ainsi ma Dame morte, que pour une grande douleur le remède est petit ; pourtant, pendant que je la vois, je ne souffre plus.

Amour qui m’a lié et me tient en croix, tremble quand il la voit sur la porte de mon âme, où elle me tue encore tant elle est affable, tant sa vue est douce et sa voix suave.

Comme une dame en sa demeure, elle s’en vient altière, chassant avec son front serein les pensées tristes loin de mon cœur sombre et morne.

L’âme qui ne peut supporter une telle lumière, soupire et dit : Oh ! bénies soient les heures du jour où tu ouvris cette voie avec tes yeux !


SONNET XVII.
Elle descend du ciel pour l’exhorter à la vertu et élever son âme à Dieu.

Jamais pieuse mère à son cher fils, jamais dame brûlante d’amour à son époux aimé, n’a donné, avec tant de soupirs et une telle anxiété dans une situation critique, un si dévoué conseil,

Comme m’en donne celle qui, voyant mon pénible exil du haut de son sublime refuge éternel, revient souvent vers moi, avec son habituelle affection, et les yeux embellis d’un redoublement de pitié.

Elle a l’air tantôt d’une mère, tantôt d’une amante ; tantôt elle tremble, tantôt elle brûle d’un chaste feu, et me montre dans son parler, ce que je dois éviter ou suivre en ce voyage ;

Comptant les hasards de notre vie, priant pour que mon âme ne tarde pas à prendre son vol ; et seulement quand elle parle, j’ai trêve ou repos.


SONNET XVIII.
Elle revient le réconforter par ses conseils, et il lui est impossible de ne pas s’y soumettre.

Si cette brise suave formée par les soupirs que j’entends, poussés par celle qui fut ma Dame, et qui est maintenant au ciel et semble toujours être ici, et vivre, et sentir, et aller, et aimer, et respirer,

Pouvait être retracée, oh ! quels chauds désirs j’exciterais par mes paroles ! Si inquiète, si compatissante elle revient là où je suis, craignant que je me lasse en chemin, ou que je me tourne en arrière ou du mauvais côté.

Elle m’enseigne à aller droit au but élevé ; et moi qui entends ses chastes exhortations et ses justes prières, comme un doux et pieux murmure,

Il faut que je me plie à ses prières et que je me guide d’après elle, à cause de la douceur que je prends à sa parole qui aurait la vertu de faire pleurer un roc.


SONNET XIX.
Sennucio mort, il le prie de faire savoir à Laure son triste état.

Mon Sennucio, bien que tu m’aies laissé affligé et seul, je me console cependant, parce que, loin du corps où tu étais prisonnier et mort, tu as pris ton vol altier.

Maintenant, tu vois à la fois l’un et l’autre pôle, les étoiles vagabondes et la courbe qu’elles décrivent ; et tu vois combien notre vue est courte ; aussi ta félicité tempère ma douleur.

Mais je te prie bien de saluer dans la troisième sphère, Guitton et Messer Gino et Dante, notre Franceschino et toute cette troupe.

À ma Dame tu peux bien dire en quelles larmes je vis, et que je suis devenu une bête sauvage, en me rappelant son beau visage et ses actions saintes,

SONNET XX.
À l’aspect des lieux où elle naquit et où elle mourut, il étouffe avec ses soupirs sa peine amère.

J’ai rempli de soupirs tout l’air de ce pays, en contemplant la douce inclinaison des hautes collines où naquit celle qui, ayant eu dans sa main mon cœur en sa floraison et en sa maturité,

Est allée au ciel, et, par son départ subit, m’a réduit à une telle extrémité, que mes yeux fatigués la cherchant en vain loin de ce monde, ne laissent auprès d’eux aucune place à sec.

Il n’est pas de buisson ni de rochers dans ces montagnes, pas de branche ou de vert feuillage en ces plaines, pas de fleur ou de brin d’herbe en ces vallons,

Il ne vient pas une goutte d’eau dans ces sources, et ces bois n’ont pas de bêtes si sauvages, qui ne sachent combien ma peine est acerbe.


SONNET XXLI
Il reconnaît maintenant combien Laure était sage en se montrant sévère envers lui.

Ma sublime flamme, belle entre les plus belles, et à qui ici-bas le ciel fut si ami et si favorable, est retournée trop tôt pour moi dans son pays et vers l’étoile sa pareille.

Maintenant, je commence à me réveiller, et je vois qu’elle a agi pour le mieux en résistant à mon désir, et en tempérant par un regard doux et sévère ces ardentes volontés juvéniles.

Je lui en rends grâce, ainsi qu’à sa haute sagesse, car avec son beau visage et ses suaves dédains, elle me fit, au milieu de mon ardeur, penser à mon salut.

Ô gracieux artifices, ô effets dignes d’eux : l’un a opéré avec la langue, l’autre avec les yeux, de façon que moi j’ai acquis de la gloire pour elle, et elle, de la vertu pour moi.


SONNET XXII.
Il traitait de cruelle celle qui le guidait vers la vertu. Il s’en repend et la remercie.

Comme va le monde ! maintenant je me délecte et je me plais à ce qui me déplaisait le plus ; maintenant je vois et je sens que ce fut pour mon salut que je souffris, et que j’eus à soutenir une courte guerre pour une éternelle paix.

Ô espérance, ô désir toujours trompeur ! et cent fois plus trompeur celui des amants ! oh ! combien c’eût été pis si j’avais reçu contentement de celle qui siège maintenant au ciel et gît sous la terre !

Mais l’aveugle Amour et mon esprit sourd s’égaraient si bien, qu’il me fallait aller de vive force là où était la mort.

Bénie soit celle qui dirigea ma course vers une meilleure rive, et qui, me leurant, réfréna ma volonté impie et ardente, pour m’empêcher de périr.


SONNET XXIII.
Triste le jour et la nuit, il lui semble la voir au lever de l’Aurore, et cela redouble sa peine.

Quand je vois du ciel descendre l’Aurore avec son front de roses et avec ses cheveux d’or, Amour vient m’assaillir ; et je pâlis et je dis en soupirant : c’est là qu’est Laure maintenant.

Ô bienheureux Tithon ! tu sais bien l’heure où tu retrouveras ton cher trésor ; mais moi que dois-je faire du doux laurier ? Car si je veux le revoir, il faut que je meure.

Vos séparations ne sont pas si cruelles ; car au moins elle a coutume de revenir la nuit, celle qui n’a pas en mépris tes cheveux blancs ;

Elle fait mes nuits tristes et mes jours obscurs, celle qui a emporté mes pensées, et qui ne m’a rien laissé d’elle que son nom.


SONNET XXIV.
Il doit cesser de parler de ses grâces et de ses beautés qui n’existent plus.

Les yeux dont j’ai parlé si chaudement, et les bras, et les mains, et les pieds, et le visage qui m’avaient si bien ravi à moi-même, et avaient fait de moi quelque chose de distinct de tous les autres ;

Les cheveux crespelés, reluisant d’or pur, et l’éclair du rire angélique qui faisaient d’habitude un paradis sur la terre, sont un peu de poussière qui ne sent plus rien.

Et moi pourtant je vis ; je m’en afflige et je m’en indigne, resté que je suis sans la lumière que j’aimais tant, au milieu d’une grande tempête et sur un navire désemparé.

Or, qu’ici finisse mon chant amoureux ; la veine de mon génie habituel est tarie, et ma cithare s’est changée en pleurs.
SONNET XXV.
Il reconnaît trop tard combien plurent ses rimes. Il voudrait les polir davantage, mais il ne peut.

Si j’avais pensé que les rimes dans lesquelles j’exhalais mes soupirs fussent d’un tel prix, je les aurais faites, dès le premier jour où je me mis à soupirer, plus nombreuses comme quantité et plus rares comme style.

Après la mort de celle qui me faisait parler, et qui occupait la cime de mes pensées, je ne puis, n’ayant plus une assez douce lime, de rimes âpres et sombres en faire de suaves et de claires.

Et certes tout mon souci en ce temps-là, était uniquement de soulager, par un moyen quelconque, mon cœur douloureux, et non d’acquérir de la renommée.

Je cherchai à pleurer, et non à tirer gloire de mes pleurs. Maintenant, je voudrais bien plaire ; mais, silencieux et las que je suis, cette noble dame m’appelle à elle.

SONNET XXVI.
Laure morte, il a perdu tout son bien, et il ne lui reste plus qu’a soupirer.

Elle avait coutume, belle et vivante, d’être en mon cœur comme une grande dame en un lieu humble et de basse condition ; maintenant je suis devenu, par son trépas, non pas seulement mortel, mais mort ; et elle est devenue une divinité.

L’âme dépouillée et privée de tout son bien, Amour dépouillé et privé de sa lumière, devraient, de pitié, faire se rompre un rocher. Mais il n’y à personne pour raconter ou pour écrire leur souffrance.

Car ils pleurent en dedans, où toute oreille est sourde, excepté la mienne, sur laquelle pèse une si grande douleur, qu’il ne me reste plus rien qu’à soupirer.

Vraiment, nous ne sommes que poussière et ombre ; vraiment, le désir est aveugle et insensé ; vraiment, l’espérance est trompeuse.


SONNET XXVII.
Comme il ne pense qu’à elle, il espère que maintenant elle tournera les regards vers lui.

Mes pensers avaient coutume de s’entretenir doucement ensemble de leur objet ; la pitié se joint à eux et se repent d’avoir tant tardé ; peut-être maintenant parle-t-elle de nous, et peut-être elle espère ou elle craint.

Depuis que le dernier jour et les heures suprêmes l’ont enlevée à cette vie d’à présent, elle voit, du ciel, quelle est ma situation ; elle l’entend, elle là comprend ; c’est la seule espérance qu’il me soit restée d’elle.

Ô noble merveille ! ô âme bienheureuse ! ô beauté sans exemple, sublime et rare, qui est si vite retournée d’où elle était sortie !

Là, elle reçoit, pour ce qu’elle a fait de bien, la couronne et la palme, celle que rendirent si fameuse et si illustre au monde sa grande vertu et ma fureur.
SONNET XXVIII.
Il se félicite de mourir malheureux par elle.

D’ordinaire je m’accuse ; et maintenant je m’excuse, ou plutôt je me glorifie, m’en tenant pour beaucoup plus estimable, de l’honnête prison où j’ai été, de la blessure, à la fois douce et amère, que j’ai gardée cachée autrefois pendant de nombreuses années.

Envieuses Parques, comme vous avez promptement brisé le fuseau qui dévidait un fil doux et brillant à mon lien, ainsi que cette flèche dorée et rare qui me rendit la mort plus plaisante qu’elle n’est d’habitude !

Car jamais, au temps de Laure, il n’y eut d’âme si avide d’allégresse, de liberté et de vie, qui ne changeât sa nature et ses habitudes,

Aimant mieux gémir sans cesse pour elle, que chanter pour toute autre, et satisfaite de mourir d’une telle blessure, et de vivre en un tel lien.


SONNET XXIX.
Il rendra immortelle cette Dame chez laquelle l’honnêteté et la beauté cohabitaient en paix.

Deux grandes ennemies, la beauté et l’honnêteté, étaient réunies ensemble dans une paix telle que jamais son âme sainte ne ressentit de rébellion depuis qu’elles étaient venues habiter avec elle.

Et maintenant la mort les a dispersées et disjointes ; l’une est dans le ciel qui s’en glorifie et s’en vante ; l’autre est sous la terre qui voile les beaux yeux d’où sortirent jadis tant d’amoureux traits.

La suave attitude, et le parler sage et humble qui provenaient de haut lieu, et le doux regard qui me perçait le cœur — et qui l’émeut encore —

Sont disparus ; et si je tarde à les suivre, peut-être arrivera-t-il que je consacrerai avec ma plume fatiguée ce beau et noble nom.


SONNET XXX.
En se rappelant sa vie passée, il frémit et confiait la propre misère.

Quand je me tourne en arrière pour regarder les années qui, en fuyant, ont dispersé mes pensers, éteint le feu où je brûlai tout en gelant, mis un terme à mon repos plein d’angoisses,

Rompu la foi des amoureux mensonges, fait deux parts seulement de mon unique bien, dont l’une est dans le ciel et l’autre dans la terre, et perdu tout le fruit de mes peines ;

Je tressaille, et je me trouve si nu que je porte envie au sort le plus misérable, tant j’ai compassion et peur de moi-même.

Ô mon étoile, ô fortune, ô destin, ô mort, ô jour à jamais doux et cruel pour moi, en quel état d’abaissement vous m’avez mis !


SONNET XXXI.
La perte de Laure est très grande, car ses beautés étaient grandes et rares.

Où est le front qui, d’un léger signe, tournait mon cœur ici et là ? Où est le beau sourcil, et l’une et l’autre étoile qui projetèrent la lumière sur le cours de ma vie ?

Où est le mérite, le savoir et le sens, l’accorte, l’honnête, l’humble, la douce parole ? où sont les beautés réunies en elle, qui pendant longtemps firent de moi à leur volonté ?

Où est l’ombre gentille du bienveillant visage qui donnait la fraîcheur et le repos à mon âme lasse, et sur lequel mes pensers étaient tous écrits ?

Où est celle qui eut ma vie dans sa main ? Combien elle manque au misérable monde, et combien elle manque à mes yeux qui ne seront jamais secs !

SONNET XXXII.
Il envoie à la terre, au ciel, à la mort, ce bien sans lequel il ne peut vivre.

Combien je te porte envie, avare terre, qui tiens dans tes bras celle dont la vue m’est ravie, et qui me dispute l’aspect du beau visage où je trouvai la paix de toutes mes guerres !

Combien j’en porte au ciel qui enferme, retient, et a si avidement recueilli en lui-même l’esprit délivré des beaux membres, et qui s’ouvre si rarement pour d’autres !

Combien d’envie à ces âmes qui ont maintenant en partage sa sainte et douce compagnie, que je cherchai toujours avec tant de désir !

Combien à l’impitoyable et dure mort, qui ayant éteint en elle ma vie demeure en ses beaux yeux et ne m’appelle pas !


SONNET XXXIII.
Il revoit Vaucluse, que ses yeux reconnaissent ; mais non son cœur.

Vallée qui es pleine de mes lamentations, fleuve qui t’accrois souvent de mes pleurs, bêtes des bois, oiseaux vagabonds, et vous, poissons que retient l’une et l’autre rive verdoyante ;
Air échauffé et rafraîchi par mes soupirs, doux sentier qui m’apportes un si amer souvenir, colline qui me plaisait et qui maintenant m’ennuie, et où par habitude, Amour me mène encore ;

Je reconnais bien en vous les formes accoutumées, mais non, hélas ! en moi, qui loin d’une vie si heureuse, suis devenu le réceptacle d’une douleur infinie.

D’ici je voyais mon bien ; et sur ces traces, je reviens voir le lieu d’où elle est allée nue au ciel, laissant à la terre sa belle dépouille.


SONNET XXXIV.
Il s’élève par la pensée jusqu’au ciel. Il la voit, il l’entend, et reste en extase.

Ma pensée m’éleva en un lieu où était celle que je cherche et que je ne retrouve pas sur la terre ; là, parmi ceux qu’enferme le troisième cercle, je la revis plus belle et moins altière.

Elle me prit par la main et dit : « — Dans cette sphère, tu seras encore une fois avec moi, si ton désir ne s’égare pas ; je suis celle qui te fit une telle guerre, et j’accomplis ma journée avant le soir.

Mon bonheur ne peut être compris par une intelligence humaine : c’est toi seul que j’attends, et ce que tu as tant aimé et qui est resté là-bas, c’est-à-dire mon beau voile. — »

Ah ! pourquoi se tût-elle et ouvrit-elle sa main ? Car au son des paroles si compatissantes et si chastes, peu s’en fallut que je ne restasse au ciel.


SONNET XXXV.
Il apaise sa douleur avec tous les témoins de sa félicité passée.

Amour qui, au bon temps, étais avec moi parmi ces rives propices à nos pensées, et qui, pour solder nos anciens comptes, t’en venais raisonnant avec le fleuve et avec moi ;

Fleurs, feuillages, herbes, ombres, grottes, ondes, brises suaves, vallées closes, hautes collines et plaines ouvertes, port de mes amoureuses fatigues, de mes infortunes si nombreuses et si douloureuses ;

Ô vagabondes habitantes des bois verdoyants, ô nymphes, et vous que le fond herbeux et frais du liquide cristal héberge et nourrit ;

Mes jours qui furent si éclatants, sont maintenant aussi sombres que la mort qui en est cause. Ainsi, dans le monde, chacun a sa destinée marquée du jour où il naît.


SONNET XXXVI.
Si elle n’était pas morte si jeune, il aurait chanté plus dignement ses louanges.

Tant que mon cœur fut consumé par les amoureux désirs, et brûlé par les flammes amoureuses, je cherchai par les monts solitaires et incultes, les vestiges épars d’une cruelle vagabonde.

Et j’eus l’audace, tout en chantant, de me plaindre d’Amour, et d’elle, qui me parut si dure. Mais, à cet âge, le génie et les rimes étaient rebelles aux pensées jeunes et sans forces.

Ce feu est mort, et un petit marbre le recouvre. Que si, comme chez les autres, il eût été croissant avec le temps jusqu’à la vieillesse, Armé de rimes dont je suis aujourd’hui désarmé, j’aurais fait, en parlant avec mon style chenu, les pierres se rompre et pleurer de douceur.


SONNET XXXVII.
Il la prie pour que, de là-haut, elle lui jette un regard de pitié.

Belle âme, délivrée de ce nœud, le plus beau que sut jamais ourdir la Nature, tourne du haut du ciel ton esprit sur ma vie obscure, jetée de pensers si joyeux dans les pleurs.

Elle est sortie de ton cœur, la fausse opinion qui pendant un temps te fit paraître acerbe et dure pour moi ; rassurée désormais, tourne vers moi les yeux, et écoute mes soupirs.

Regarde le grand rocher d’où naît la Sorgue, et tu y verras quelqu’un qui, seul au milieu des herbes et des eaux, se repaît de ton souvenir et de douleur.

Je veux que tu abandonnes et que tu laisses de côté le lieu où est ta demeure et où naquit notre amour, afin que tu ne voies pas, parmi les tiens, celui qui te déplut.


SONNET XXXVIII.
Triste, il la cherche, et ne la trouvant pas, il en conclut qu’elle est montée au ciel.

Ce soleil qui me montrait le droit chemin pour aller au ciel d’un pas glorieux, retournant vers le soleil suprême, renferma sous quelques pierres et ma lumière et sa prison terrestre.

D’où je suis devenu un animal des bois, et sur mes pieds errants, solitaires et las, j’emporte un cœur douloureux, et des yeux humides et fermés au monde qui est pour moi un désert alpestre.

Ainsi, je vais recherchant chaque contrée où je la vis ; et toi qui m’affliges, ô Amour, tu t’en viens seul avec moi, et tu me montres où il faut que j’aille.

Je ne la trouve pas ; mais je vois ces saints vestiges tournés tous vers la céleste voie, loin des lacs d’Averne et du Styx.


SONNET XXXIX.
Elle était si belle, qu’il se juge indigne de l’avoir vue, à plus forte raison de la louer.

Je pensais être assez léger sur mes ailes, non par leur propre force, mais grâce à celle qui les déploie, pour arriver en chantant à égaler ce beau nœud d’où la Mort m’affranchit, et dont Amour me lie.

Je me trouvai à l’œuvre bien plus flexible et bien plus frêle qu’un petit rameau ployé sous un grand poids ; et je dis : il court à une chute, celui qui monte trop haut ; et l’homme ne fait rien de bien si le ciel s’y refuse.

Jamais la plume du génie, et non pas seulement le style sévère ou la parole, ne pourrait voler là où vola la Nature en tissant mon doux lien.

Amour la suivit, et l’embellit avec un soin si admirable que je n’étais pas digne seulement de sa vue ; mais ce fut ma destinée.


SONNET XL.
Il essaye de dépeindre ses beautés, mais il n’ose pas dépeindre ses vertus.

Celle pour qui j’ai échangé l’Arno contre la Sorgue, et de serviles richesses contre une franche pauvreté, a tourné en amertume les saintes douceurs dont j’ai autrefois vécu, et qui maintenant me consument et me détruisent.

Plusieurs fois depuis, j’ai essayé en vain de dépeindre dans mes chants au siècle qui viendra, ses hautes beautés, afin qu’il les aime et les apprécie ; mais je n’ai pu faire revivre son beau visage dans mon style.

Cependant je m’enhardis à esquisser tantôt une, tantôt deux des beautés qui, lui appartenant en propre et non à d’autres, furent répandues en elle comme les étoiles au ciel.

Mais quand j’arrive à la partie divine qui fut un court et brillant soleil pour le monde, là viennent à manquer l’audace, le génie et l’art.


SONNET XLI.
Laure a été un véritable miracle de beauté ;
il lui est donc impossible de la décrire telle qu’elle fut.

Le sublime et nouveau miracle qui, de nos jours, apparut au monde et ne voulut pas rester avec lui — car le ciel ne fit que nous la montrer, puis la rappela à lui pour orner ses chœurs étoilés —

Amour veut que je le dépeigne et que je le montre à qui ne le vit pas, Amour qui tout d’abord me délia la langue, puis mille fois en vain mit en œuvre génie, temps, plumes, parchemins et encre.

Mes rimes ne sont pas encore parvenues au faîte ; je le sens en moi, et quiconque jusqu’ici a parlé d’amour ou en a écrit, le sent bien aussi.

Que celui qui sait, par la pensée, discerner le vrai devant lequel tout style est impuissant, apprécie mon silence, et puis qu’il soupire : Donc, bienheureux les yeux qui la virent vivante !


SONNET XLII.
Le printemps, joyeux pour tous, l’attriste en lui rappelant ses maux.

Zéphir revient, et il ramène le beau temps, et les fleurs et les herbes, sa douce famille ; et les gazouillements de Progné, et les plaintes de Philomèle ; et le printemps candide et vermeil.

Les prés rient et le ciel se rassérène ; Jupiter se réjouit de voir sa fille ; l’air et l’eau, et la terre, tout est plein d’amour ; tous les animaux se remettent à aimer.

Mais pour moi, hélas ! reviennent plus pesants les soupirs que tire du plus profond de mon cœur celle qui en emporta les clefs au ciel.

Et les petits oiseaux qui chantent, et les coteaux qui fleurissent, et les belles dames honnêtes au suave maintien, sont un désert et des bêtes cruelles et sauvages.


SONNET XLIII.
La plainte du rossignol lui rappelle celle qu’il croyait ne jamais perdre.

Ce rossignol qui pleure d’une façon si suave, peut-être ses petits ou sa chère compagne, remplit de douceur le ciel et les campagnes de tant de notes mélancoliques et tendres !

Et toute la nuit, il semble m’accompagner et me rappeler ma cruelle destinée ; car je n’ai pas à me plaindre d’un autre que moi ; car je ne croyais pas que la Mort eût pouvoir sur les divinités.

Oh ! qu’il est facile de tromper celui qui n’a pas de soupçon ! Ces deux belle lumières, bien plus éclatantes que le soleil, qui eût jamais pensé les voir devenir une terre obscure ?

Maintenant je reconnais que ma cruelle destinée veut que je vive dans les larmes, pour apprendre comment il n’est rien ici-bas de plaisant et de durable.


SONNET XLIV.
Rien ne peut plus le consoler ! sinon l’espoir de mourir afin de la revoir.

Ni dans le ciel serein la marche des errantes étoiles, ni sur la mer tranquille les navires goudronnés, ni par les campagnes les cavaliers en armes, ni par les bois les bêtes agiles et joyeuses ;

Ni les fraîches nouvelles d’un bien attendu ; ni les récits d’amour en un style noble et orné ; ni parmi les claires fontaines et les prés verdoyants, les doux chants des honnêtes et belles dames ;

Ni autre chose ne m’arrivera jamais au cœur, si bien dût-elle l’ensevelir avec elle, celle qui fut seule pour mes yeux une lumière et un miroir.

Vivre m’est un ennui si grave et si long que j’appelle la fin à cause du grand désir de revoir celle qu’il eut mieux valu ne pas voir.


SONNET XLV.
Il désire être réuni à celle qui, le privant de tout bien, lui a encore ravi le cœur.

Le temps est désormais passé, hélas ! où j’ai vécu au milieu du feu dans une fraîcheur si grande ; elle n’est plus, celle sur qui j’ai pleuré et écrit ; mais elle m’a bien laissé la plume et les larmes.

Il n’est plus, le visage si gracieux et si saint ; mais en s’en allant, il m’a fixé ses deux yeux au cœur, au cœur qui fut jadis à moi, car il est parti, suivant celle qui l’avait roulé dans son beau manteau.

Elle l’a emporté sous terre et au ciel, où maintenant elle triomphe ornée du laurier que lui valut son honnêteté invaincue.

Ainsi, débarrassé de mon voile mortel, qui me retient ici de force, puissé-je être avec eux, libre de soupirs, parmi les âmes bienheureuses !


SONNET XLVI.
Il se plaint de n’avoir pas prévu ses malheurs, le dernier jour qu’il la vit.

Mon âme, toi qui, prévoyant tes maux, et déjà pensive et triste au temps heureux, a cherché si soigneusement dans la vue aimée un apaisement pour tes angoisses futures ;

Aux gestes, aux paroles, au visage, aux vêtements, à la pitié nouvelle mêlée de douleur, tu pus dire, si tu t’es aperçue de tout cela : voici le dernier jour de mes douces années.

Quelle douceur fut celle-ci, ô misérable âme ! comme nous brûlions au moment où je vis les yeux que je ne devais jamais revoir !

Quand, au moment de les quitter, je leur laissai en garde, comme à mes deux plus fidèles amis, ce que j’avais de plus précieux : mes chères pensées et mon cœur.

SONNET XLVII
La mort la lui ravit, alors qu’il pouvait sans crainte s’entretenir avec elle.

Ma saison verte et fleurie était entièrement passée et déjà je sentais s’attiédir le feu qui brûla mon cœur ; et j’étais arrivé au point où la vie descend, pour finir par tomber.

Déjà ma chère ennemie commençait à se rassurer peu à peu de ses soupçons, et sa douce honnêteté tournait en jeu mes peines acerbes.

Le temps était proche où Amour se rencontre avec la Chasteté, et où il est permis aux amants de s’asseoir ensemble et de parler de ce qui leur arrive.

La Mort envia mon heureux état, ou plutôt mon espoir, et elle vint à sa rencontre au milieu du chemin, comme un ennemi armé.


SONNET XLVIII.
Si elle vivait maintenant, il pourrait s’entretenir librement avec elle.

Il était temps désormais de trouver paix ou trêve en une telle guerre ; et j’étais peut-être en voie de la trouver, n’eût été que celle qui nivèle nos conditions inégales, rejeta en arrière mes pas joyeux.

Car, de même que le brouillard se dissipe au vent, ainsi elle a traversé rapidement sa vie, celle qui me guida autrefois avec ses beaux yeux, et qu’il me faut maintenant suivre avec la pensée.

Il nous restait peu de temps à attendre ; car les années changeaient nos cheveux et nos habitudes ; aussi, je n’avais pas éveillé le soupçon en m’entretenant avec elle de mon mal.

Avec quels chastes soupirs je lui aurais dit mes longues peines, qu’elle voit maintenant du ciel, j’en suis sûr, et dont elle s’afflige encore avec moi !


SONNET XLIX
Il a perdu en un instant cette chère paix qui devait être la récompense de son amour.

Amour avait montré un port tranquille à ma longue et furieuse tempête, dans les années de l’âge mûr et chaste qui se dépouille des vices et se revêt de vertu et d’honneur.

Déjà mon cœur devenait plus visible aux beaux yeux, et ma foi profonde leur était moins importune. Ah ! Mort cruelle, comme tu es prompte à arracher en si peu d’heures le fruit de mainte année !

Pourtant, si elle eût vécu, j’arrivais au moment où j’aurais pu, en lui parlant, déposer dans ses chastes oreilles l’antique fardeau de mes douces pensées ;

Et où elle m’aurait peut-être répondu, en soupirant, quelque sainte parole, nos visages et nos cheveux étant l’un et l’autre changés.


SONNET L.
Il a l’image de Laure si vivement gravée au cœur, qu’il lui parle
comme si elle était présente.

À la chute d’une plante qui a été arrachée comme celle que le fer ou le vent déracine, répandant à terre les dépouilles de sa partie supérieure, et montrant au soleil sa tige desséchée,

J’en vis une autre qu’Amour prit pour objet, et à qui Calliope et Euterpe m’ont donné comme sujet, car elle m’a envahi le cœur et y a établi sa propre demeure, de même qu’un lierre fait pour un tronc d’arbre ou pour un mur.

Ce Laurier vivant, où avaient coutume de faire leur nid les hautes pensées et mes soupirs ardents qui n’émurent jamais le feuillage des beaux rameaux,

Transporté au ciel, a laissé ses racines en sa fidèle demeure ; c’est pourquoi il s’y trouve encore quelqu’un pour appeler avec de tristes accents, et il ne s’y trouve personne pour y répondre.


SONNET LI.
Il s’éprend d’autant plus d’amour pour Laure dans le ciel, qu’il aurait dû moins l’aimer ici-bas.

Mes jours plus légers qu’aucun cerf, ont fui comme une ombre ; et ils n’ont pas trouvé d’autre bien qu’un battement d’œil et quelques heures sereines, dont je conserve en mon esprit le souvenir à la fois amer et doux.

Misérable monde, instable et obstiné ! il est de tout point aveugle, celui qui place en toi son espoir ; car c’est en toi que le cœur me fut ravi ; et maintenant elle le tient avec elle, celle qui est déjà devenue de la terre, et dont les os et les nerfs ne sont plus liés ensemble.

Mais la forme meilleure qui survit, et vivra toujours là-haut dans le ciel sublime, m’éprend chaque jour davantage de ses beautés.

Et je m’en vais seul, tandis que mes cheveux changent, en pensant à ce qu’elle est aujourd’hui, et en quel lieu elle demeure, et ce qu’est devenu à le voit son gracieux corps.


SONNET LII.
Il revoit Vaucluse où tout lui parle d’elle. Il songe alors au passé et s’attriste.

Je sens ma brise des anciens jours, et je vois apparaître les douces collines où naquit la belle lumière, qui, tout le temps qu’il plut au ciel, tint mes yeux pleins de désirs et joyeux, et qui maintenant les rend tristes et humides de pleurs.

Ô caduques espérances ! ô folles pensées ! les herbes sont veuves et les eaux sont troublées ; et vide et froid est le nid où elle reposa, et dans lequel, vivant et mort, j’ai voulu reposer moi aussi,

Espérant enfin de ses pieds si doux, et de ses beaux yeux qui m’ont brûlé le cœur, quelque repos après tant de fatigues.

J’ai servi un maître cruel et avare ; car j’ai brûlé tant que mon feu a été devant moi ; et maintenant je vais pleurant sa cendre dispersée.


SONNET LIII.
La vue de la maison de Laure lui rappelle combien il fut heureux, et combien il est misérable.

Est-ce là le nid où a posé ses plumes d’or et de pourpre mon phénix, qui tint mon cœur sous ses ailes, et qui en tire encore et paroles et soupirs ?

Ô première racine de mon doux mal, où est le beau visage d’où provint la lumière qui, me brûlant, m’a gardé vivant et joyeux ? Tu étais unique sur la terre ; maintenant, tu es heureuse dans le ciel.

Et tu m’as laissé ici, misérable et seul, de sorte que, rempli de douleur, je reviens sans cesse vers le lieu que j’honore et que je vénère comme sacré par toi, Voyant la nuit obscure envelopper les collines d’où tu pris ton dernier vol vers le Ciel, et où tes yeux avaient coutume de faire le jour.


CANZONE III.
Il décrit allégoriquement les vertus de Laure, et pleure sa mort prématurée.

Me tenant un jour, seul, à la fenêtre, d’où je voyais tant de choses et si nouvelles que rien que de les regarder j’étais déjà quasi fatigué, une bête m’apparut à main droite, avec un visage humain à enflammer Jupiter. Elle était chassée par deux lévriers, l’un noir et l’autre blanc, qui mordaient si fortement les deux flancs de la noble bête, qu’en peu de temps ils la menèrent au trépas ; alors sa grande beauté, enfermée sous une pierre, fut vaincue par la mort acerbe, et sa cruelle destinée me fait soupirer.

Ensuite, je vis sur la haute mer un navire aux cordages de soie et à la voile d’or, et tout entier construit d’ivoire et d’ébène. Et la mer était tranquille, et le ciel était ce qu’il est quand aucun nuage ne le voile ; le navire était chargé de précieuse et riche marchandise. Puis, soudain, une tempête, venue d’Orient, troubla tellement les airs et les flots, que le navire frappa sur un écueil. Oh ! quelle poignante désolation ! il suffit d’un court instant pour engloutir, d’un étroit espace pour cacher à jamais les sublimes richesses à nulle autre secondes.

En un joli bosquet florissaient les saints rameaux d’un laurier jeune et svelte, qui paraissait être un des arbres du paradis. Et de son ombre sortaient de si doux chants d’oiseaux divers, et tant d’autres délices, qu’ils m’avaient entièrement séparé du monde. Et pendant que je le regardais fixement, le ciel changea tout autour de lui, et, prenant un aspect sombre, le frappa d’un coup de foudre qui déracina soudain cette plante fortunée ; c’est de là que ma vie est triste, car pareil ombrage ne se retrouve jamais.

Une claire fontaine, en ce même bosquet, sortait d’un rocher et répandait ses eaux fraîches et douces avec un murmure suave. Pâtres ni laboureurs n’approchaient de ce beau séjour ignoré, ombreux et sombre, mais les nymphes et les muses venaient chanter à ses accords. Là, je m’assis ; et au moment où je goûtais le plus de douceur à un pareil concert et à une telle vue, je vis s’ouvrir une caverne qui engloutit la fontaine et le site tout entier ; de quoi je ressens encore de la douleur, et le seul souvenir m’en épouvante.

Ayant vu un phénix étranger, avec les deux ailes vêtues de pourpre et la tête d’or, aller par la forêt altier et solitaire, je crus voir d’abord une forme céleste et immortelle, jusqu’à ce qu’il arrivât au svelte laurier et à la fontaine engloutie par la terre. Chaque chose vole au trépas ; car ayant regardé les feuillages épars à terre, et le tronc brisé, et cette source vive desséchée, il tourna son bec contre soi-même, quasi plein de dédain, et en un instant il disparut ; de quoi mon cœur brûle de pitié et d’amour.

Enfin, je vis parmi les fleurs et l’herbe, marcher, pensive, une si gracieuse et si belle dame, que je n’y pense jamais sans brûler et trembler ; elle était humble en son maintien, mais pleine de superbe contre Amour ; et elle avait sur le corps une robe si blanche, tissée de telle sorte qu’elle semblait être à la fois d’or et de neige. Mais le haut de son corps était enveloppé d’un nuage obscur. Piquée ensuite au talon par un petit serpent, comme languit une fleur cueillie, elle s’en alla, non pas seulement tranquille, mais joyeuse. Ah ! rien autre chose au monde n’est durable que les pleurs !

Chanson, tu peux bien dire : ces six visions ont donné à mon maître un doux désir de mourir.

BALLADE I.
La douleur qu’il éprouve de survivre à Laure est adoucie par l’idée que
Laure connaît son chagrin.

Amour, alors que florissait mon espoir et la récompense de ma longue fidélité, m’a enlevé celle dont j’attendais merci.

Ah ! impitoyable mort ! ah ! cruelle vie ! l’une m’a mis en deuil et a cruellement éteint mes espérances ; l’autre me retient ici-bas contre ma volonté. Et elle, qui s’en est allée, je ne puis la suivre, car elle n’y consent pas. Mais pourtant, à toute heure présente, ma Dame siège au milieu de mon cœur, et ce qu’est ma vie, elle le sait.


CANZONE IV.
Il se rappelle les grâces qu’il découvrit en Laure du premier jour où il la vit.

Je ne puis me taire, et je crains que ma langue ne produise un effet contraire à ce que pense mon cœur, lequel voudrait glorifier sa dame qui, du ciel, nous écoute. Comment pourrai-je, Amour, si tu ne me l’enseignes pas, égaler avec des paroles mortelles les œuvres divines et ce que recouvre la haute humilité en soi-même recueillie ? Dans la belle prison dont elle est maintenant délivrée, l’âme gentille n’était pas encore depuis longtemps, alors que je la vis pour la première fois ; sur quoi, je courus soudain — car c’était l’avril de l’année et de mon âge — cueillir des fleurs dans les prés d’alentour, espérant, ainsi paré, plaire à ses yeux.

Les murs étaient d’albâtre et le toit était d’or, la porte d’ivoire et les fenêtres de saphir, à l’endroit d’où me vint au cœur le premier soupir et d’où me viendra le dernier. C’est de là que les messagers d’Amour sortirent armés de flèches et de feu ; aussi, en repensant à eux, que je vois couronnés de laurier, je tremble comme si j’y étais encore. On y voyait au milieu, un siège altier, fait d’un beau diamant équarri et qui n’avait jamais été terni, et sur lequel la belle dame avait coutume de s’asseoir. Devant le siège s’élevait une colonne de cristal, au dedans de laquelle étaient écrites toutes mes pensées, et qui projetait au dehors de si clairs rayons que j’en soupirais souvent.

À l’aspect de ces armes aiguës, ardentes et pleines d’éclat, de la victorieuse et verte bannière contre laquelle Jupiter, et Apollon, et Polyphème et Mars reculent en champ clos, je compris que j’étais venu là où les pleurs sont toujours nouveaux et reverdissent sans cesse ; et ne pouvant me défendre, je me laissai emmener prisonnier en un lieu d’où je ne sais pas aujourd’hui par quelle voie et par quel artifice on sort. Mais comme il arrive parfois qu’un homme pleure et voie en même temps une chose qui lui réjouit les yeux et le cœur ; ainsi, celle pour qui je suis en prison, et qui seule en sa vie fut une chose parfaite, se tenant sur un balcon, je me mis à la contempler avec un tel désir, que je mis en oubli et moi-même et mon mal.

J’étais sur la terre et mon cœur était au paradis, oubliant doucement tout autre souci ; et je sentais ma vivante personne se changer en marbre et s’emplir d’étonnement, quand une dame à l’air fier et assuré, d’âge antique et jeune de visage, me voyant si fixement attaché aux mouvements de ce front et de ces sourcils : « C’est de moi, dit-elle, c’est de moi qu’il te faut prendre conseil, car j’ai un tout autre pouvoir que tu ne le crois ; et je sais rendre en un instant joyeux et triste. Plus légère que le vent, je gouverne et bouleverse tout ce que tu vois en ce monde. Tiens, comme l’aigle, tes yeux fixés sur le soleil, et prête en même temps l’oreille à ces paroles de moi :

« Le jour que celle-ci naquit, les étoiles qui produisent parmi vous les effets heureux étaient aux lieux sublimes et choisis, tournées avec amour les unes vers les autres. Vénus et son père, sous un aspect bienveillant, occupaient les principales et les plus belles places ; et les étoiles funestes et perfides étaient quasi entièrement chassées du ciel. Le Soleil n’entr’ouvrit jamais un si beau jour ; l’air et la terre étaient pleins d’allégresse, et les eaux, par les mers et par les fleuves, jouissaient d’une paix profonde. Parmi tant de lumières amies, une nuée lointaine me déplut, et je crains qu’elle ne se résolve en pleurs, si la pitié ne tourne autrement le ciel.

« Lorsqu’elle vint vivre en ce séjour si bas, et qui, à vrai dire, n’était pas digne d’elle, ce fut chose étrange de la voir déjà sainte et douce, bien qu’encore enfant ; elle semblait une perle blanche dans l’or fin ; marchant tantôt sur ses mains et sur ses pieds. tantôt à pas tremblants, elle rendait le bois, l’eau, la terre ou la pierre, vert, limpide, suave ; l’herbe, touchée par ses mains et ses pieds, redevenait plus fraîche et plus élancée ; et l’on voyait ses beaux yeux faire fleurir les campagnes, et les vents et les tempêtes s’apaiser aux balbutiements de sa langue à peine sevrée de lait, montrant clairement au monde sourd et aveugle combien elle avait déjà en elle de la lumière du ciel.

« Après que, croissant en âge et en vertu, elle fut arrivée à son troisième été fleuri, je ne crois pas que jamais le soleil ait jamais vu tant de grâce ni de beauté. Ses yeux étaient pleins d’une honnête joie, et son parler de douceur et de confort. Toutes les langues sont muettes pour dire d’elle ce que seul tu en sais. Elle a le visage si éclairé de célestes rayons, que votre vue n’a pu se fixer sur lui, et sa belle présence terrestre t’a rempli le cœur d’un tel feu, que nul autre n’a jamais plus doucement brûlé. Mais il me paraît que son départ subit te sera trop tôt un motif de vie amère. »

Cela dit, elle retourna à sa roue mobile, sur laquelle elle file notre trame, triste et infaillible devineresse de mes maux ; car, quelques années après, celle pour laquelle j’ai une telle faim de mourir, ô ma chanson, la Mort acerbe et cruelle me la ravit, et elle ne pouvait tuer un plus beau corps.


SONNET LIV.
La mort a bien pu le priver des beautés de Laure, mais non lui enlever le souvenir de ses vertus.

Maintenant, tu as été jusqu’à l’extrême limite de ton pouvoir, ô cruelle Mort ! maintenant, tu as appauvri le royaume de l’Amour ; maintenant, tu as éteint la fleur, la lumière de beauté, et tu l’as enfermée en une étroite fosse.

Maintenant, tu as dépouillé et privé notre vie de tout ce qui l’ornait et de son suprême honneur ; mais la renommée et le mérite, qui jamais ne meurent, ne sont pas en ton pouvoir. Habite les os dénudés.

Leur reste, c’est le ciel qui l’a et qui se réjouit et se glorifie de son éclat, comme d’un plus beau Soleil ; et le monde des bons l’aura toujours en mémoire.

Ange nouveau, que votre cœur, au milieu d’une telle victoire, soit pris là haut de pitié pour moi, comme le mien fut vaincu ici-bas par votre beauté.


SONNET LV.
Sa douleur s’apaise de la voir heureuse dans le ciel et immortelle sur la terre.

Le souffle, et le parfum, et la fraîcheur, et l’ombre du doux laurier, et son aspect fleuri, lumière et repos de ma vie fatiguée, tout cela m’a été ravi par celle qui fauche le monde entier.

Comme le Soleil disparaît pour nous, quand sa sœur lui fait ombre, ainsi ma sublime lumière étant disparue pour moi, je demande à la Mort aide contre la Mort, tellement Amour m’accable de sombres pensées.

Tu as dormi, ô belle Dame, un court sommeil ; maintenant, tu es réveillée, parmi les esprits élus, là où l’âme se confond en son Créateur.

Et si mes rimes peuvent quelque chose, la mémoire de ton nom, consacrée parmi les nobles intelligences, sera éternelle ici-bas.


SONNET LVI.

Le dernier jour où il la vit, il eut de tristes présages de ses malheurs futurs.

J’étais, hélas ! arrivé au dernier de mes jours heureux, que j’ai vus peu nombreux durant cette courte vie ; et mon cœur était devenu une neige attiédie, présage sans doute des jours tristes et noirs.

De même que celui que la fièvre accoutumée va assaillir, a déjà les nerfs, le pouls et la pensée malades, ainsi je me sentais, sans savoir que s’approchait rapidement la fin de mon bonheur imparfait.

Les beaux yeux, qui sont maintenant au ciel, brillants et joyeux de la lumière d’où pleut le salut et la vie, et qui ont laissé les miens ici-bas misérables et mendiants,

Leur disaient, en leur jetant de favorables et d’étranges étincelles : restez en paix, ô chers amis ; nous ne nous reverrons plus jamais ici-bas, mais nous nous reverrons ailleurs.


SONNET LVII.
Aveugle qu’il était, il ne vit pas en ce jour que les regards de Laure étaient les derniers.

Ô jour, ô heure, ô suprême moment, ô étoiles conjurées pour ma ruine ! ô fidèle regard, que voulus-tu me dire alors que je partis pour ne plus jamais goûter de satisfaction ?

Maintenant, je connais mes pertes ; maintenant, je reprends mes sens, car je croyais — ah ! croyance vaine et débile ! — perdre en partant, une partie et mon tout. Combien d’espérances emporte le vent !

Car déjà le contraire était ordonné au ciel ; je devais voir s’éteindre la sublime lumière dont je vivais, et c’était écrit sur son aspect doux et amer.

Mais devant mes yeux s’était mis un voile qui m’empêchait de voir ce que je voyais, afin de rendre soudain ma vie plus triste.


SONNET LVIII.
Il aurait dû prévoir son malheur à l’éclat insolite des yeux de Laure.

Ce gracieux, doux, cher et chaste regard semblait dire : prends de moi ce que tu peux, car jamais plus tu ne me verras ici-bas, quand tu auras porté hors d’ici tes pas si lents à se mouvoir.

Intelligence plus prompte que le léopard, lente à prévoir tes douleurs, comment ne vis-tu pas dans ses yeux ce que tu vois maintenant, et ce qui fait que je me consume et que je brûle ?

Silencieux, plus étincelants que de coutume, ils disaient : Ô lumières amies, qui pendant longtemps, avec tant de douceur, avez fait de nous vos miroirs !

Le ciel nous attend ; il vous semblera, à vous, que c’est trop tôt ; mais celui qui nous lia ici-bas rompt notre lien ; et, pour vous mettre en courroux, il veut que le vôtre vieillisse.


CANZONE V.
Il a vécu heureux et uniquement pour elle. Elle aurait donc dû mourir à son heure.

J’avais coutume de m’éloigner de la fontaine de ma vie, et de chercher par les terres et les mers, suivant, non pas ma volonté, mais mon étoile ; et toujours je m’en allai, — tellement Amour me vint en aide, — pendant ces exils amers, autant qu’il a pu voir, me repaissant le cœur de souvenirs et d’espérance. Maintenant, hélas ! je lève la main, et je rends les armes à mon impitoyable et violente destinée qui m’a privé d’une si douce espérance. Seul, le souvenir me reste, et c’est de lui seul que je nourris mon grand désir ; aussi mon âme se consume et s’affaiblit par le jeûne.

Comme un courrier en chemin, si la nourriture lui manque, est contraint de ralentir sa course, la force qui le faisait marcher vite diminuant, ainsi ma vie fatiguée ayant manqué de ce cher aliment auquel vint mordre celle qui met le monde à nu et rend mon cœur triste, la douceur se change d’heure en heure pour moi en amertume, et le plaisir en ennui ; c’est pourquoi, je désespère et je crains de ne pas pouvoir accomplir mon voyage si court. Neige ou poussière au vent, je fuis pour abréger mon pèlerinage ; et qu’ainsi soit, si c’est bien là ma destinée.

Jamais cette vie mortelle ne me plut — Amour le sait, lui avec qui j’en parle souvent — sinon à cause de celle qui fut sa lumière et la mienne. Depuis qu’en mourant sur la terre, cet esprit par qui j’ai vécu est allé renaître au ciel, le suivre — que cela ne m’est-il permis ! — est mon suprême désir. Mais j’aurai toujours sujet de me plaindre de ce que je fus malhabile à prévoir mon sort qu’Amour me montra sous ce beau sourcil, pour me donner un autre conseil ; car tel est mort, triste et inconsolé, pour qui, peu auparavant, mourir eût été chose heureuse.

Dans les yeux où mon cœur avait coutume d’habiter, jusqu’à ce il portât envie à mon sort cruel, qui le bannit d’une si riche demeure, Amour avait écrit de sa propre main, en lettres pieuses, ce qu’il arriverait bientôt de mon désir d’aller si loin. Il était beau et doux de mourir alors, quand, moi mourant, ma vie ne mourait pas avec moi, mais que survivait au contraire la meilleure partie de moi-même. Maintenant, la Mort a dispersé mes espérances, et un peu de terre pèse sur mon bien. Et je vis ; et je n’y pense jamais sans que je tremble.

Si ma faible intelligence eût été avec moi quand j’en avais besoin, et si un autre désir, en la faisant dévier, ne l’eût pas tournée ailleurs, j’aurais bien lu sur le front de ma Dame : Tu es arrivé à la fin de toute ta douceur et au commencement de tes longues amertumes. En entendant cela, doucement délivré en sa présence de mon voile mortel et de cette ennuyeuse et pesante chair, je pouvais m’en aller devant elle pour voir préparer son siège dans le ciel ; maintenant, j’irai après elle désormais et avec d’autres cheveux.

Chanson, si tu trouves un homme qui vive tranquille dans son amour, dis : Meurs pendant que tu es heureux ; car la mort qui vient à temps n’est pas une douleur, mais un refuge ; et qui peut bien mourir, ne doit pas chercher à retarder sa mort.


SIXAIN VIII.
Malheureux, il désire d’autant plus la mort qu’il se souvient d’avoir été plus content et plus heureux.

Ma bénigne fortune et une vie joyeuse, les jours sereins et les nuits paisibles, et les suaves soupirs, et le doux style qui raisonnait d’habitude dans mes vers et dans mes rimes, tout cela changé subitement en deuil et en pleurs, me fait haïr la vie et désirer la mort. Cruelle, acerbe, inexorable Mort, tu me donnes sujet de n’être jamais joyeux, mais de passer toute ma vie dans les pleurs, mes jours dans l’obscurité, et mes nuits dans le deuil. Mes graves soupirs ne s’échappent plus en rimes, et mon dur martyre défie tout style.

À quoi est réduit mon amoureux style ? À des paroles de colère, à des entretiens de mort. À quoi sont réduits les vers, à quoi sont réduites les rimes qu’un noble cœur écoutait pensif et joyeux ? Où sont les nuits passées à deviser d’amour ? Je ne parle maintenant que de pleurs, et je ne pense pas à autre chose.

Autrefois, grâce au désir, les pleurs m’étaient si doux, qu’ils remplissaient de douceur le style le plus aigre, et me faisaient veiller toutes les nuits. Maintenant pleurer m’est plus amer que la mort, car je n’espère plus jamais revoir le regard honnête et joyeux, sublime sujet à mes rimes infimes.

Amour plaça pour mes rimes un clair signal dans les beaux yeux, et maintenant, il l’a placé dans les pleurs, me rappelant avec douleur le temps joyeux ; aussi, je vais changeant de style comme de pensée, et te priant de nouveau, pâle Mort, de me soustraire à de si pénibles nuits.

Le sommeil a fui de mes cruelles nuits, ainsi que l’harmonie de mes rimes rauques, qui ne savent traiter d’autre chose que de la mort ; ainsi mes chants se sont changés en pleurs. Le royaume d’Amour n’a pas de style si varié, car il est maintenant aussi triste qu’il fut autrefois joyeux.

Personne ne vécut jamais plus que moi joyeux ; personne ne vit plus tristes les jours ni les nuits ; et la douleur redoublant, le style redouble qui tire du cœur de si larmoyantes rimes. Je vécus d’espoir ; maintenant je vis de pleurs, et contre la Mort je n’ai d’espoir que dans la Mort.

La Mort m’a fait mourir, et seule la Mort peut faire que j’aille revoir ce visage joyeux qui faisait un plaisir pour moi des soupirs et des pleurs, brise douce et pluie bienfaisante pour mes nuits ; alors que, Amour, élevant mon style débile, je tissais en rimes les pensées choisies.

Maintenant que n’ai-je un si touchant style qu’il puisse reprendre ma Laure à la Mort, comme Orphée le fit pour Eurydice, sans avoir besoin d’employer les rimes ! Je vivrais encore plus que jamais joyeux. Si cela ne peut être, qu’une de ces nuits ferme enfin ces deux sources de pleurs.

Amour, j’ai maintes et maintes années pleuré ma grande souffrance en un douleureux style, et je n’espère pas avoir jamais de toi de moins cruelles nuits ; aussi, je suis venu prier la Mort de m’enlever d’ici pour me rendre joyeux là où est celle que je chante et que je pleure dans mes rimes.

Si mes rimes fatiguées peuvent aller si haut qu’elles arrivent jusqu’à elle qui ne connaît plus la colère ni les pleurs, et qui fait maintenant le ciel joyeux de ses beautés, elle reconnaîtra bien, quoique changé, le style qui lui plut peut-être autrefois, avant que la Mort ne lui eût fait un jour serein et à moi d’atroces nuits.

Ô vous qui soupirez dans de plus heureuses nuits, qui écoutez parler et qui parlez vous-mêmes d’amour dans vos rimes, priez pour que la Mort ne me soit plus sourde, la Mort, port des misères et terme des pleurs ; pour qu’elle change une fois son antique style qui attriste tout le monde, et peut me faire si joyeux.

Elle peut me rendre joyeux en une ou en peu de nuits ; et dans mon âpre style et dans mes rimes pleines d’angoisses, je prie la Mort de mettre fin à nos pleurs.

SONNET LIX.
Il envoie ses rimes sur la tombe de Laure, pour qu’elles la prient de l’appeler à elle.

Allez, rimes dolentes, vers la dure pierre qui cache mon cher trésor dans la terre. Là, appelez celle qui vous répondra du ciel, bien que sa dépouille mortelle soit en un lieu obscur et vil.

Dites-lui que je suis déjà las de vivre, de naviguer sur ces ondes horribles ; mais que, recueillant ses feuillages dispersés, je suis ses traces ainsi pas à pas,

Ne m’entretenant que d’elle seule, vivante ou morte, ou plutôt vivante et maintenant devenue immortelle, afin que le monde la connaisse et l’aime.

Qu’il lui plaise m’être favorable à l’heure de mon trépas qui est proche désormais ; qu’elle vienne à ma rencontre, et telle qu’elle est dans le ciel, qu’elle m’attire, qu’elle m’appelle à soi.


SONNET LX.
Maintenant qu’elle sait que son amour fut honnête, elle voudra enfin le prendre en pitié.

Si un amour honnête peut être digne de merci, et si la piété a encore autant de pouvoir que de coutume, j’aurai merci, car ma foi est plus claire que le soleil à ma dame et au monde.

Autrefois, elle avait peur de moi, maintenant elle sait, loin de le croire seulement, que ce que je veux aujourd’hui pour moi est absolument ce que j’ai toujours voulu ; et si elle entendait alors mes paroles, ou si elle voyait mon visage, maintenant elle voit mon âme et mon cœur.

Aussi j’espère qu’enfin, du haut du ciel, elle s’afflige de tant de soupirs que je pousse ; et elle le montre en se tournant vers moi, si pleine de piété.

Et j’espère que lorsque je laisserai ici-bas cette dépouille, elle viendra vers moi, avec cette escorte des nôtres, véritable amie du Christ et de l’honnêteté.


SONNET LXI.
Il la voit en imagination sous la forme d’un esprit céleste. Il veut la suivre, mais elle disparaît.

J’ai vu naguère, entre mille autres, ma Dame d’un aspect tel que mon cœur fut assailli d’une amoureuse peur, en la voyant sous une image non fausse, semblable, comme forme, aux esprits célestes.

Il n’y avait en elle rien de terrestre ou de mortel, comme à ceux qui ne se soucient d’autre chose que du ciel. Mon âme qui brûla si longtemps, et qui grandit pour elle, désireuse de la suivre, ouvrit les deux ailes.

Mais elle était trop haut pour mon poids terrestre ; et peu après je la perdis complètement de vue ; à cette pensée je me sens encore glacé et plein de stupeur.

Ô belles, hautes et resplendissantes fenêtres, par où celle qui a rendu tant de gens tristes, a trouvé une voie pour entrer dans un si beau corps !

SONNET LXII.
Elle lui est si bien restée au cœur et dans les yeux,
que parfois il en vient à croire qu’elle vit encore.

Sans cesse elle me revient à l’esprit, ou plutôt elle y est toujours, celle qui ne peut en être bannie par le Lethé, telle que je la vis en la saison fleurie, toute embrasée des rayons de son étoile.

Au premier abord, je la vois si chaste et si belle, si recueillie en elle-même et si concentrée, que je crie : c’est bien elle ; elle est encore en vie ; et je réclame, comme une faveur, sa douce parole.

Tantôt elle répond et tantôt elle ne dit mot. Moi, comme un homme qui se trompe et puis qui voit plus juste, je dis à mon esprit : tu t’es trompé ;

Tu sais qu’en mil trois cent quarante-huit, le sixième jour d’avril, en la première heure, cette àme bienheureuse sortit de son corps.


SONNET LXIII.
La nature, contre son habitude, réunit toutes les beautés en elle, mais la fit disparaître trop tôt.

Ce bien caduc et fragile que nous possédons, qui n’est que vent et qu’ombre et qu’on nomme beauté, ne fut jamais, sinon dans cet âge, réuni tout entier dans un seul corps ; et ce fut pour mon malheur.

Car la Nature ne veut pas, et il ne faut pas en effet, pour enrichir un seul, réduire tous les autres à la pauvreté. Or, elle a déversé sur une seule toutes ses largesses ; que toutes celles qui sont belles, ou se tiennent pour telles, me pardonnent.

Il n’y eut pas, je crois, il n’y aura jamais beauté semblable, antique ou moderne ; mais elle fut si cachée, qu’à peine le monde errant s’en aperçut-il.

Elle disparut vite ; aussi je suis joyeux de changer la courte vue que le ciel m’ait offerte uniquement pour plaire à ses saintes lumières.


SONNET LXIV.
Éclairé sur la fragilité de son amour sur cette terre, il revient à Dieu.

Ô temps, ô ciel variable, qui abusez en fuyant les aveugles et misérables mortels ; ô jours plus rapides que le vent et les flèches, maintenant je connais vos fraudes par expérience.

Mais je vous excuse, et c’est moi seul que je blâme : car la Nature vous ouvrit les ailes pour voler ; à moi, elle me donna les yeux, et je les ai seulement employés à mes propres maux ; dont j’ai vergogne et douleur.

Et il serait l’heure — elle est désormais passée — de les retourner d’un côté plus sûr, et de mettre terme aux gémissements sans fin.

Ce n’est pas de ton joug, Amour, que mon âme se délivre, mais de son mal ; avec quel soin, tu le sais. Ce n’est pas un hasard que la vertu, mais bien un bel art.


SONNET LXV.
Il a bien raison de s’estimer heureux de l’aimer, puisque Dieu l’a prise comme sa chose.

Celui qui surpassait en parfums et en éclat l’odoriférant et lumineux Orient, fruits, fleurs, herbes et feuillages, et d’où le Ponant avait le prix de toute rare excellence, Mon doux laurier, où avait coutume d’habiter toute beauté, toute ardente vertu, voyait s’asseoir chastement à son ombre mon Seigneur et ma Déesse.

Moi aussi j’ai placé le nid de mes pensées choisies sur cette belle plante ; et, dans le feu comme dans le gel, tremblant et brûlant, j’ai été très heureux.

Le monde était plein de ses mérites parfaits, alors que Dieu, pour en orner le ciel, la rappela à soi ; et c’était une chose faite pour lui.


SONNET LXVI.
Lui seul, qui la pleure, et le ciel, qui la possède, la connurent pendant qu’elle vécut.

Tu as laissé, ô Mort, le monde sans soleil, obscur et froid, Amour aveugle et désarmé, la grâce nue, les beautés impuissantes ; moi inconsolé et lourd fardeau à moi-même ;

La courtoisie exilée et l’honnêteté détruite. Je m’afflige seul, et cependant je n’ai pas seul motif de m’affliger, car tu as arraché le germe éclatant de la vertu. Maintenant que le premier mérite est éteint, qu’adviendra-t-il du second ?

L’air, et la terre et la mer devraient pleurer sur la race humaine qui, sans elle, est comme un pré sans fleur, ou un anneau sans pierre précieuse.

Le monde ne la connut pas pendant qu’il la posséda ; je la connus, moi qui suis resté ici à la pleurer, et le ciel aussi que la cause même de mes pleurs rend maintenant si beau.


SONNET LXVII.
Il s’excuse de ne pas l’avoir louée comme elle le méritait, parce que cela lui était impossible.

Je connus, tout le temps que le ciel m’ouvrit les yeux et que le désir et Amour élevèrent mes ailes, les choses nouvelles et charmantes, mais mortelles, que toutes les étoiles répandirent sur un seul objet.

Toutes les autres choses, si étrangères et si diverses, formes altières, célestes et immortelles, comme elles étaient au-dessus de mon intelligence, ma vue débile ne put les supporter.

C’est pourquoi, tout ce que d’elle j’ai dit ou écrit, et qu’elle me rend maintenant en éloges ou plutôt en prières à Dieu, fut une faible goutte dans d’infinis abîmes.

Car le style ne s’étend pas au delà du génie, et, pour avoir les yeux fixés sur le soleil, l’homme voit d’autant moins que la splendeur du Soleil est plus grande.


SONNET LXVIII.
Il la prie de le consoler au moins avec la chère et douce vue de son ombre.

Doux, cher et précieux gage que Nature m’a ravi et que le Ciel me garde, ah ! comment ta pitié pour moi est-elle si tardive, ô soutien habituel de ma vie ?

Jadis tu avais coutume de rendre mon sommeil au moins digne de ta vue ; et maintenant tu souffres que je brûle sans aucun rafraîchissement ; et qui cause ce retard ? Pourtant, là-haut n’habitent ni la colère ni le dédain,

Grâce auxquelles ici-bas un cœur bien compatissant se repaît parfois des tourments d’autrui, de sorte qu’Amour est vaincu dans son propre royaume.

Toi qui vois au dedans de moi et connais mon mal, et qui seule peut mettre fin à tant de douleur, apaise mes plaintes avec ton ombre.


SONNET LXIX.
Il est hors de soi, content et heureux de l’avoir vue et de l’avoir entendu parler.

Ah ! quelle pitié, quel ange furent si prompts à porter dans le ciel le deuil de mon cœur, que je vois encore, comme d’habitude, revenir ma Dame avec son doux et honnête maintien,

Pour apaiser mon cœur misérable et chagrin ? je la vois si remplie d’humilité, si dépouillée d’orgueil, et telle en somme, que je me reprends à la mort et que je vis, et que vivre ne m’est plus importun.

Bienheureuse es-tu, toi qui peux rendre heureux autrui par ta vue, ou par les paroles comprises seulement par nous deux.

Mon cher fidèle, je m’afflige beaucoup sur toi, mais pourtant c’est pour notre bien que je te fus cruelle. Voilà ce qu’elle dit, et d’autres choses encore à arrêter le Soleil.


SONNET LXX.
Quand il pleure, elle accourt sécher ses larmes, et le console.

De cette nourriture dont mon Seigneur abonde toujours les larmes et le deuil, je nourris mon cœur lassé ; et souvent je tremble et souvent je deviens pâle, en pensant à sa blessure âpre et profonde.

Mais celle qui n’eut, en son temps ni égale, ni seconde, vient près du lit où je languis, telle que j’ose à peine la regarder, et, pieuse, s’assoit sur le bord.

De cette main que j’ai tant désirée, elle essuie mes yeux, et son parler m’apporte une douceur qu’un homme mortel n’éprouva jamais.

Que sert de savoir, à celui qui se décourage ? dit-elle. Ne pleure plus ; ne m’as-tu pas assez pleurée ? Que n’es-tu maintenant vivant comme il est vrai que je ne suis pas morte !


SONNET LXXI.
Il mourrait de douleur, si elle ne venait point parfois le consoler par ses apparitions.

En repensant à ce suave regard qu’aujourd’hui le ciel honore, à la façon d’incliner sa tête dorée, à son visage, à cette angélique et modeste voix qui me calmait et qui maintenant m’attriste,

Je regarde comme une grande merveille que je vive encore ; et je ne vivrais déjà plus, si celle qui nous a laissés en doute de savoir ce qu’elle fut le plus, belle ou honnête, n’eût été si empressée à me secourir à l’heure de l’aurore.

Ô quels accueils doux, et chastes et pieux ! et comme attentivement elle écoute et note la longue histoire de mes peines !

Puis, quand la clarté du jour semble sur le point de la frapper, elle retourne au ciel, car elle en sait toutes les voies, les yeux humides, ainsi que l’une et l’autre joue.


SONNET LXXII.
La douleur de l’avoir perdue est si forte, que rien ne viendra plus l’adoucir.

Il fut peut-être un temps où l’amour était une douce chose — non pas que je sache quand — Maintenant c’en est une si amère que nulle ne l’est davantage. Bien sait la vérité de cela, celui qui l’apprend, comme moi je l’ai fait à ma grande douleur.

Celle qui fut l’honneur de notre siècle, est maintenant celui du ciel qu’elle orne et qu’elle éclaire tout entier. Pendant sa vie, elle me donna un repos court et rare ; maintenant elle m’a ravi tout repos.

La Mort cruelle m’a ravi tout mon bien ; et la grande félicité dont jouit ce bel esprit délivré de ses liens, ne peut consoler mon état malheureux.

J’ai pleuré et chanté ; je ne sais plus changer de note, mais jour et nuit j’exhale et je déverse par la langue et par les yeux le deuil amassé dans mon âme.


SONNET LXXIII.
En songeant que Laure est au ciel, il se repent de son excessive douleur, et il s’apaise.

L’amour et la douleur ont poussé, là où elle ne devait pas aller, ma langue portée à se lamenter, à dire sur celle pour qui j’ai chanté et brûlé, ce qui, si c’était vrai, serait un tort.

Car mon malheureux état devrait bien être adouci par la béatitude de Laure, et mon cœur devrait bien se consoler en la voyant tellement se familiariser avec lui que, vivante, elle eut toujours dans le cœur.

Et je m’apaise bien, et je me console moi-même ; et je ne voudrais pas la revoir en cet enfer ; je veux au contraire mourir et vivre seul.

Car, plus belle que jamais, je la vois avec le regard intérieur au milieu des anges, élevant son vol jusqu’au pied de son Seigneur éternel et du mien.


SONNET LXXIV.
Il élève toutes ses pensées vers le ciel où Laure le cherche et l’attend.

Les anges élus et les âmes bienheureuses, citoyennes du ciel, le premier jour que ma Dame fut trépassée, l’entourèrent, pleins d’étonnement et de pitié.

Quelle lumière est-ce là, quelle nouvelle beauté ? disaient-ils entre eux ; car dans tout cet âge, jamais corps si adorable ne monta, du monde errant, à ce sublime séjour.

Elle, contente d’avoir changé de demeure, se met de pair avec les plus parfaits, et cependant se retourne de temps en temps en arrière,

Regardant si je la suis, et semble attendre. Aussi, je dresse tous mes désirs et toutes mes pensées vers le ciel, car je l’entends prier que je me hâte.


SONNET LXXV.
Il demande comme récompense de son amour qu’il obtienne de la voir bientôt.

Dame, qui joyeuse te tiens auprès de notre principe, comme le requiert ta vie pure, assise sur un siège élevé et glorieux, et orné d’autre chose que de perles ou d’or ;

Ô parmi les dames haut et rare prodige, maintenant, sur le visage de celui qui voit tout, tu vois mon amour et cette foi pure pour laquelle j’ai versé tant de larmes et répandu tant d’encre ;

Et tu sais que mon cœur fut pour toi sur la terre ce qu’il est à présent dans le ciel, et que jamais je n’ai voulu autre chose de toi que le Soleil de tes yeux.

Donc, pour me dédommager de la longue guerre qui me fit tourner vers toi seule en ce monde, prie pour que j’aille bientôt demeurer avec vous.


SONNET LXXVI.
Privé de tout confort, il espère qu’elle lui obtiendra la grâce de la revoir dans le ciel.

Des plus beaux yeux et du plus éclatant visage qui ait jamais brillé, et des plus beaux cheveux qui aient jamais fait paraître moins beaux l’or et le Soleil ; du plus doux parler et du plus doux rire ;

Des mains, des bras qui, sans faire un geste, auraient conquis ceux qui furent le plus rebelles à l’Amour ; des plus beaux pieds, et des plus agiles ; de la personne formée en paradis,

Mes esprits prenaient vie ; maintenant c’est le Roi céleste et ses courriers ailés qui en jouissent ; et moi je suis resté ici nu et aveugle.

Je n’attends qu’un seul confort à mes peines ; c’est que, elle, qui voit toutes mes pensées, m’obtienne la grâce de pouvoir être avec elle.


SONNET LXXVII.
Il se croit déjà proche du jour où elle l’appellera à elle.

Il me semble d’heure en heure entendre le messager que ma Dame m’envoie pour me rappeler à elle ; ainsi je vais me changeant au dedans et au dehors, et je suis en peu d’années si défait,

Qu’à peine je me reconnais désormais moi-même ; j’ai banni toute ma façon habituelle de vivre. Je serais heureux de savoir quand je serai près d’elle, mais le moment devrait pourtant bien en être proche.

Ô heureux ce jour où, sortant de la terrestre prison, je laisserai brisé et dispersé mon lourd, frêle et mortel vêtement ;

Et où je m’éloignerai de ténèbres si épaisses, m’envolant si haut dans le pur éther, que je voie mon Seigneur et ma Dame.


SONNET LXXVIII.
Il lui parle en songe de ses maux. Elle s’attriste, et vaincu par la douleur, il s’éveille.

Ma brise sacrée souffle si souvent sur mon repos tourmenté, que je prends la hardiesse de lui dire le mal que j’ai senti et que je sens, ce que, elle vivante, je n’aurais pas osé.

Je commence par ce regard amoureux qui fut l’origine d’un si long tourment ; puis je poursuis, disant comment, misérable et satisfait, de jour en jour, d’heure en heure, Amour m’a consumé.

Elle se tait, et la pitié peinte dans les yeux, elle me regarde fixement ; en même temps elle soupire et son visage s’embellit de larmes honnêtes.

Et mon âme, vaincue par la douleur, pendant qu’en pleurant elle s’irrite avec elle, débarrassée du sommeil revient à elle-même.


SONNET LXXIX.
Il désire la mort que le Christ a souffert pour lui.

Chaque jour il me semble qu’il y a plus de mille ans que je suis ma fidèle et chère conductrice, qui me guida en ce monde, et maintenant me guide par une meilleure voie vers une vie sans angoisses.

Et les tromperies du monde ne peuvent me retenir, car je les connais ; et telle est la lumière qui du plus profond du ciel resplendit au dedans de mon cœur, que je commence à compter le temps et les dommages que j’ai subis.

Et je ne dois pas craindre les menaces de la Mort que le Roi souffrit avec de plus grandes peines, pour me rendre persévérant et fort à suivre son exemple.

Et maintenant elle vient d’entrer dans les veines de celle que le sort m’avait donnée, et elle n’a point troublé son front serein.


SONNET LXXX.
Depuis qu’elle est morte, il n’a pas vécu. Aussi il méprise et brave la mort.

La Mort ne peut rendre amer le doux visage ; mais le doux visage peut rendre la Mort douce. Qu’est-il besoin d’autres aides pour bien mourir ? Elle m’aide, celle dont j’apprends tout ce qui est bien.

Et celui qui ne fut pas avare de son sang, et du pied brisa les portes du Tartare, semble me réconforter par sa mort. Donc, viens, ô Mort ; ta venue m’est chère.

Et ne tarde pas, car il est bien temps désormais : sinon, ce fut bien le temps au moment où ma Dame passa de cette vie.

Depuis lors, je n’ai jamais vécu un jour ; j’ai été en route avec elle, et avec elle je suis arrivé au terme ; et j’ai fourni ma journée avec ses pieds.


CANZONE VI.
Elle lui apparaît de nouveau, et plus que jamais compatissante, elle cherche à le consoler.

Quand mon suave et fidèle confort, pour rendre le repos à ma vie fatiguée, vient se poser sur le côté gauche de mon lit, avec son doux et affable raisonnement, tout pâle de pitié et de peur, je dis : « — D’où viens-tu à cette heure, ô bienheureuse âme ? — » Elle tire de son beau sein un petit rameau de palme, et un autre de laurier, et dit : « — Je me suis départie du beau ciel Empyrée et de ces saintes régions, et je viens uniquement pour te consoler. — »

Par gestes et en paroles je la remercie humblement, et puis je lui demande : « — Or, d’où sais-tu mon état ? — » Et elle : « — Les tristes flots de pleurs dont jamais tu n’es rassasié, et le vent de tes soupirs, à travers tout l’espace arrivent au ciel et troublent ma paix. Te déplaît-il donc si fort que j’aie quitté cette misérable vie pour arriver à une meilleure, alors que cela devrait te plaire, si tu m’aimas autant que tu le montras par ton air et par tes discours ? —

Je réponds : « — Je ne pleure pas sur un autre que moi-même, qui suis resté au milieu des ténèbres et des souffrances, toujours aussi certain que tu étais montée au ciel, qu’on est sûr d’une chose qu’on voit de près. Comment Dieu et la Nature auraient-ils mis tant de vertu en un cœur juvénile, si le salut éternel n’avait pas été réservé d’avance à ton bien faire, ô toi, l’une des âmes rares, qui vécus saintement parmi nous, et puis t’envolas subitement au ciel !

« Mais moi, que dois-je faire, sinon pleurer toujours, misérable et seul, car sans toi je ne suis rien ? Que n’ai-je été étouffé à la mamelle et au berceau, afin de ne pas subir les amoureuses épreuves ! — » Et elle : « — Pourquoi pleures-tu, et te consumes-tu ? Combien eût-il mieux valu d’élever tes ailes au dessus de la terre ; et de peser dans une juste balance les choses mortelles et tes douces et trompeuses folies ; et de me suivre, s’il est vrai que tu m’aimes tant, cueillant désormais quelques-uns des rameaux que voici ! — »

« — Je voulais demander — réponds-je alors — ce que veulent signifier ces deux feuillages. — » Et elle : « — Toi-même tu réponds, toi dont la plume a tant honoré l’un d’eux. La palme, c’est la victoire ; et moi, jeune encore, j’ai vaincu le monde et moi-même ; le laurier est le signe du triomphe dont je suis digne, grâce à ce Seigneur qui me donna la force. Maintenant toi, si quelqu’un te fait violence, tourne-toi vers lui, demande-lui secours, afin que nous soyons avec lui à la fin de ta course. — »

« — Sont-ce là ces cheveux blonds et ce nœud doré — dis-je — qui me lie encore, et ces beaux yeux qui furent mon Soleil ? — » « — Ne divague pas avec les sots ; ne parle pas — dit-elle — et ne crois pas à leur façon. Je suis un pur esprit, et je me réjouis dans le ciel. Ce que tu cherches est déjà réduit en terre depuis longues années ; mais pour te tirer d’angoisse, il m’est donné de t’apparaître ainsi. Et, plus belle que jamais, et à toi plus chère, je serai encore une autre fois celle que je fus, quand, si sauvage et en même temps compatissante, je sauvegardais à la fois ton salut et le mien. — »

Je pleure, et elle avec ses mains m’essuie le visage ; et puis elle soupire doucement ; et elle s’afflige avec des paroles capables de rompre les rochers ; et après

cela, elle part et le sommeil avec elle.
CANZONE VII.
Amour, pour se disculper, fait le plus bel éloge de Laure.

Ce doux et impitoyable seigneur qui est depuis longtemps le mien, ayant été cité par moi devant la reine qui possède la portion divine de notre nature et en occupe le sommet, je m’y présente semblable à l’or qui s’affine dans le feu, chargé de douleur, de crainte et d’horreur, comme un homme qui craint la mort et demande justice ; et je commence : « — Madame, tout jeune, je mis le pied gauche dans le royaume de celui-ci, dont je n’ai jamais obtenu que colère et dédain ; et j’y ai souffert tant et de si divers tourments, qu’à la fin ma patience, bien qu’infinie, fut vaincue, et que j’en eus la vie en haine.

«  Ainsi mon temps s’est jusqu’ici passé dans la flamme et dans les peines ; et combien de voies utiles et honnêtes, combien de joies j’ai dédaignées, pour servir ce trompeur cruel ! Et quel esprit a les paroles assez promptes pour pouvoir résumer mon état infortuné, et les reproches si nombreux, et si graves et si justes que j’ai faits de cet ingrat ? Oh ! j’ai goûté peu de miel, et beaucoup d’aloès mêlé au fiel. En quelle amertume il a jeté ma vie, avec sa fausse douceur qui m’entraîna vers l’amoureuse troupe ! Car, si je ne me trompe, j’étais disposé à m’élever au-dessus de la terre ; et il m’a enlevé à la paix et m’a livré à la guerre.

« Il m’a fait moins aimer Dieu que je ne devais, et avoir moins soin de moi-même ; pour ma dame, j’ai eu toute pensée en un égal dédain. En cela, lui seul a été mon conseiller, aiguisant sans cesse le juvénile désir à l’impitoyable pierre où j’espérais me reposer de son joug âpre et féroce. Malheureux ! à quoi m’ont servi le génie clairvoyant et altier, et les autres dons que m’a faits le ciel, que je m’en vais changeant de cheveux, et ne peux changer ma volonté obstinée ? Il m’a tellement dépouillé de toute liberté, ce cruel que j’accuse, qu’il m’a changé la vie amère en douce habitude.

« Il m’a fait chercher les pays déserts, les bêtes sauvages et les larrons rapaces, les fourrés pleins d’épines, les gens cruels et les coutumes barbares, et toutes les erreurs qui entravent les voyageurs : monts, vallées, marais, et mers et fleuves ; mille lacets de tous côtés tendus ; et l’hiver en des mois inaccoutumés ; tout cela au milieu de fatigues et de périls toujours présents. Et ni celui-ci, ni mon autre ennemie que je fuyais, ne me laissaient seul un instant. Donc, si je n’ai pas, avant le temps, été atteint par une mort acerbe et cruelle, c’est que la pitié céleste a pris soin de mon salut, et non pas ce tyran qui se repaît de mon deuil et de mes maux.

« Depuis que je suis devenu sien, je n’ai pas eu une heure tranquille, et je n’espère pas en avoir ; et mes nuits ont banni le sommeil, et je ne peux plus, ni par herbes, ni par enchantements, le leur ramener. Par ruse et par force, il est devenu maître de mes esprits ; et depuis, il n’a pas sonné de cloche, en quelque endroit que ce soit, que je ne l’entendisse. Il sait que je dis vrai, car jamais ver n’a rongé un vieux bois, comme celui-ci a rongé mon cœur où il a fait son nid, et qu’il défie à mort. De là naissent les larmes et les tourments, les paroles et les soupirs dont je finis par me fatiguer et peut-être aussi autrui. Juge, toi qui me connais ainsi que lui. — »

Mon adversaire, avec d’aigres reproches, commence : « — Ô dame, écoute l’autre partie qui dira sans faute la vérité dont s’écarte cet ingrat. Celui-ci, dès son premier âge, fut adonné à l’art de vendre des paroles futiles, ou plutôt des mensonges ; et il ne paraît pas avoir honte, ayant été délivré de cet ennui pour goûter mes plaisirs, de se plaindre de moi qui l’ai conservé pur et net contre le désir qui souvent l’entraînait vers son mal ; voilà pourquoi il se lamente maintenant dans cette douce vie qu’il nomme misère, alors que par moi seul il est parvenu à quelque renommée, car j’ai élevé son intelligence où, par elle-même, elle ne se serait jamais élevée.

« Il sait que le grand Atride, et le sublime Achille, et Annibal si funeste à votre pays, et un autre encore, le plus illustre de tous par le mérite et la fortune, je les laissai, ainsi que leurs étoiles l’avaient ordonné pour chacun, tomber en un vil amour pour des servantes ; et pour celui-ci, entre mille dames choisies parmi les excellentes, j’en ai choisi une comme il ne s’en verra jamais sous la lune, quand même Lucrèce retournerait à Rome ; et je lui donnai un idiome si doux et un chant si suave, que jamais une pensée basse ou pesante ne put durer devant elle. Telles furent mes tromperies envers celui-ci.

« Tel fut le fiel, tels furent les dédains et les colères, plus doux de beaucoup que tout ce qu’aurait pu lui donner aucune autre. D’une bonne semence, je récolte un mauvais fruit, et voilà la récompense qu’obtient celui qui sert un ingrat. Je l’avais si bien conduit sous mes ailes, que sa façon de dire plaisait aux dames et aux cavaliers ; et je le fis monter si haut, que son nom bouillonne parmi les plus chauds génies, et qu’en tous lieux on conserve précieusement ses écrits. Alors qu’il serait peut-être maintenant un discoureur enroué de cour, un homme du vulgaire, je l’exalte et le rends fameux, grâce à ce qu’il apprit dans mon école, et de celle qui fut unique au monde.

« Et pour dire en somme le grand service que je lui ai rendu, je l’ai détourné de mille actions déshonnètes ; car jamais, quelque pacte qu’on lui ait proposé, il ne put se complaire à une chose vile. Jeune, il fut réservé et plein de vergogne dans ses actes et dans ses pensées, depuis qu’il est devenu homme lige de celle qui lui imprima au cœur une marque sublime et le fit semblable à elle. Tout ce qu’il a de remarquable et de noble, il le tient d’elle et de moi dont il se plaint. Jamais nocturne fantôme ne fut si plein d’erreur, que celui-ci ne l’est envers nous ; car, depuis qu’il nous connaît, il a été en faveur auprès de Dieu et des hommes ; de cela, l’orgueilleux se lamente et le regrette.

« En outre — et voici qui surpasse tout — je lui avais donné des ailes pour voler jusqu’au plus haut du ciel, à travers les choses mortelles qui sont une échelle vers le Créateur pour qui le comprend bien. Car en regardant bien attentivement combien et quelles étaient les vertus contenues dans cette espérance, il pouvait, d’une chose visible à une autre, s’élever jusqu’à la cause première ; et il l’a dit lui-même plus d’une fois dans ses rimes. Maintenant, il m’a mis en oubli avec cette dame que je lui donnai pour colonne de sa frêle vie. — » Sur quoi, je pousse une larmoyante clameur, et je crie : « — Il me la donna bien, mais il me la reprit vite. — » Il répond : « — Ce n’est pas moi, mais celui qui la voulut pour lui. — »

À la fin, tournés tous les deux vers le siège de la justice, moi avec un accent tremblant, et lui avec une voix haute et cruelle, chacun conclut pour soi : noble Dame, j’attends ta sentence. Elle alors, souriant : « — Il me plaît d’avoir entendu vos requêtes ; mais il faut plus de temps pour juger en un si grand procès. — »


SONNET LXXXI.
Les sages conseils de Laure le font rentrer en lui-même.

Souvent mon fidèle miroir, voyant mon esprit fatigué et mon corps si changé, et disparaître ma souplesse et ma force, me dit : « — Ne te le dissimule plus, tu es déjà vieux.

« En tout, le mieux est d’obéir à la Nature, car à vouloir lutter contre elle, le temps a raison de nous. — » Alors soudain, comme l’eau éteint le feu, je me réveille d’un long et pesant sommeil ;

Et je vois bien que notre vie s’envole, et qu’on ne peut pas être plus d’une fois ; et au milieu du cœurme résonne une parole

De celle qui est maintenant délivrée de son beau lien, mais qui, pendant sa vie, fut si unique au monde, qu’à toutes, si je ne me trompe, elle a ôté la renommée.
SONNET LXXXII.
Il a tellement fixé sa pensée sur Laure, qu’il lui semble être avec elle dans le ciel, et lui parler.

Je vole si souvent au ciel avec les ailes de la pensée, qu’il me semble presque être un de ceux qui y ont leur trésor, laissant sur la terre mon voile déchiré.

Parfois mon cœur tremble d’un doux frisson, entendant celle pour laquelle je pâlis, me dire : « — Ami, maintenant je t’aime et je t’honore, parce que tu as changé d’habitudes et de cheveux. — »

Elle me mène vers son Seigneur ; alors je m’incline, le priant humblement de consentir à ce que je reste à contempler l’un et l’autre visage.

Il répond : ta destinée est bien arrêtée ; si elle tarde encore vingt ou trente ans à s’accomplir, cela te paraîtra trop long, et cela ne sera cependant pas beaucoup.

SONNET LXXXIII.
Délivré des filets de l’amour, dégoûté et las de la vie, il retourne à Dieu.

La Mort a éteint ce Soleil qui a coutume de m’éblouir, et mes yeux, entiers et sains, sont dans les ténèbres ; celle par laquelle je sentis le froid et le chaud, est maintenant poussière ; mes lauriers dépouillés, sont devenus des chênes et des ormes.

C’est ce qui fait que je vois mon bien, et qu’en même temps je m’afflige. Je n’ai plus personne qui épouvante et qui enhardisse mes pensers, qui les glace et les réchauffe, ni qui les remplisse d’espérance et les comble dé douleur.

Hors des mains de celui qui blesse et guérit, et qui autrefois a fait de moi un si long carnage, je me trouve en une liberté amère et douce.

Et vers le Seigneur que j’adore et auquel je rends grâces, et qui d’un mouvement de sourcil gouverne et soutient le ciel, je reviens fatigué, non moins que rassasié de vivre.


SONNET LXXXIV.
Il reconnaît ses fautes ; il s’en repent et prie Dieu de le sauver des peines éternelles.

Amour me tint vingt-un ans brûlant joyeusement dans le feu, et plein d’espérance dans la douleur. Depuis que ma Dame, et mon cœur avec elle, sont montés au ciel, il m’a tenu dix autres années à pleurer.

Désormais je suis fatigué, et je retire ma vie d’une si grande erreur qui a quasi éteint le germe de la vertu ; et je te remets dévotement, ô souverain Dieu, ce qui me reste d’existence,

Triste et repentant de mes années ainsi dépensées, car elles devaient se dépenser pour un meilleur usage, à chercher la paix et à finir les tourments.

Seigneur qui m’as enfermé dans cette prison, tire m’en sain et sauf des dams éternels, car je connais ma faute et je ne l’excuse pas.


SONNET LXXXV.
Il s’humilie devant Dieu et implore sa grâce.

Je vais pleurant mes temps passés que j’ai consacrés à aimer une chose mortelle, sans élever mon vol, ayant cependant les ailes pour donner peut-être de de moi des exemples non vils.

Toi qui vois mes maux indignes et coupables, Roi du ciel, invisible, immortel, secourres mon âme égarée et fragile, et supplée à son défaut par ta grâce,

Afin que, si je vécus dans les luttes et la tempête, je meure en paix et dans le port ; et si le séjour fut inutile, qu’au moins le départ soit honorable.

Au peu de vie qui me reste et à ma mort, que ta main daigne être propice. Tu sais bien que je n’ai pas d’espérance en d’autres.


SONNET LXXXVI.
Il doit son propre salut à la vertueuse conduite de Laure à son égard.

Douces cruautés et placides refus, pleins de chaste amour et de pitié ; charmants dédains qui tempérèrent — je m’en aperçois maintenant — mes désirs enflammés et stupides ;

Gentil parler, où brillait clairement la suprême courtoisie jointe à la suprême honnêteté ; fleur de vertu, source de beauté qui chasse de mon cœur toute pensée vile ;

Divin regard, à rendre l’homme heureux, tantôt cruel à refréner mon esprit ardent pour ce qui est justement défendu,

Tantôt prompt à réconforter ma frêle existence ; cette belle diversité fut la racine de mon salut, qui autrement était perdu.


SONNET LXXXVII.
Elle était si pleine de grâces, qu’à sa mort la courtoisie et l’amour quittèrent ce monde.

Bienheureux esprit, qui si doucement tournas ces yeux plus clairs que le soleil, et qui exhalas les soupirs et les vives paroles qui résonnent encore à mon âme,

Jadis je te vis, brûlant d’un chaste feu, mouvoir parmi les herbes et les violettes, non comme une dame, mais comme un ange seul, les pas de celle qui maintenant m’est plus que jamais présente ;

Laquelle ensuite, retournant vers ton Créateur, tu laissas dans la terre, ainsi que le voile suave qui, par une haute destinée, te vint en partage.

À ton départ, Amour partit du monde ainsi que Courtoisie, et le Soleil tomba du ciel, et la Mort commença à devenir douce.


SONNET LXXXVIII.

Ah ! que ta main vienne en aide à mon génie haletant, Amour, ainsi qu’à mon style fatigué et fragile, pour parler de celle qui est devenue immortelle et citoyenne du céleste royaume.

Accorde-moi, Seigneur, que mon dire arrive à égaler ses mérites, ce à quoi il ne peut atteindre par lui-même, puisqu’il n’y eut pas de vertu ni de beauté égale dans ce monde qui ne fut pas digne de la posséder.

Amour répond : — Tout ce que le ciel et moi pouvons, tout ce que peuvent les bons conseils et les entretiens honnêtes, fut réuni dans celle que la Mort nous a ravie.

Il n’y eut jamais de femme pareille, depuis le jour où Adam ouvrit les yeux pour la première fois ; et maintenant que cela suffise, je le dis en pleurant, et toi en pleurant tu l’écris.
SONNET LXXXIX.
Le chant triste d’un petit oiseau lui rappelle ses propres chagrins.

Bel oiselet qui vas chantant ou pleurant tes jours passés, en voyant la nuit et l’hiver à tes côtés, et le jour ainsi que les mois joyeux derrière tes épaules !

Si, comme tu connais tes maux pesants, tu connaissais mon état semblable au tien, tu viendrais dans le sein de cet inconsolé pour partager avec lui les douloureuses plaintes.

Je ne sais si les parts seraient égales ; car celle que tu pleures est peut-être en vie, tandis que la Mort et le Ciel sont tant avares pour moi.

Mais la saison et l’heure moins propice, ainsi que le souvenir des douces années et des années amères, m’invitent à te parler avec pitié.


SONNET XC.
La mort de Laure l’engage à méditer sérieusement sur la vie future.

La belle dame que j’aimai tant, s’est en allée subitement loin de nous, et, du moins ce que j’espère, elle est montée au ciel, si doux et si suaves furent ses actes.

Il est temps de reprendre les deux clefs de ton cœur qu’elle possédait pendant sa vie, et de la suivre dans la voie droite et libre ; qu’aucun poids terrestre ne t’embarrasse.

Depuis que tu es délivré du poids le plus lourd, tu peux facilement déposer les autres, et monter au ciel comme un voyageur allégé.

Tu vois bien désormais que toute chose créée court à la mort, et combien l’âme a besoin d’aller légère au périlleux passage.

CANZONE VIII.
Repentant, il invoque Marie, et la conjure de le secourir pendant sa vie et à sa mort.

Vierge belle, qui de soleil vêtue, couronnée d’étoiles, plus tellement au souverain Soleil, qu’il cacha sa lumière en toi ; Amour me pousse à parler de toi, mais je ne sais pas commencer sans ton aide et sans l’aide de celui qui, dans son amour, s’est reposé en toi. J’invoque celle qui répondit toujours à qui l’appela avec la foi. Vierge, si jamais l’extrême misère des choses humaines t’amena à merci, incline-toi à ma prière ; soutiens-moi dans cette guerre, bien que je sois poussière, et que tu sois reine du ciel.

Vierge sage, et l’une du beau groupe des bienheureuses vierges prudentes, ou plutôt la première, celle dont la lampe est la plus claire ; ô solide bouclier des affligés contre les coups de la Mort et de la Fortune, sous lequel on trouve le triomphe et non pas seulement le salut ; ô soulagement à l’ardeur aveugle qui consume ici-bas les mortels insensés ; vierge, ces beaux yeux qui virent avec tristesse les plaies impies faites aux doux membres de ton cher fils, tourne-les sur ma périlleuse situation ; car, étant sans résolution, je viens à toi pour avoir un conseil.

Vierge pure, en tout parfaite, de ton noble fruit fille et mère, toi qui illumines cette vie et embellis l’autre ; c’est par toi que ton fils et celui du Père souverain, ô brillante et sublime fenêtre du ciel, vint pour nous sauver aux jours suprêmes ; et qui, parmi tous les autres terrestres séjours, a été seule élue, vierge bénie, pour changer en allégresse les pleurs d’Eve. Fais-moi, tu le peux, digne de sa grâce, ô toi éternellement bienheureuse, et qui fus autrefois couronnée dans le royaume céleste.

Vierge sainte, pleine de toutes les grâces, qui par une vraie et très haute humilité montas au ciel d’où tu écoutes mes prières ; tu enfantas la source de pitié et le Soleil de justice qui rassérène les siècles remplis d’erreurs obscures et épaisses. Tu possèdes réunis en toi trois noms doux et chers : mère, fille et épouse ; vierge glorieuse, Dame du Roi qui as brisé nos liens et fait le monde libre et heureux, et dans les saintes plaies duquel je te prie, véritable bienfaitrice, de contenter mon cœur.

Vierge unique au monde, sans modèle ; qui as énamouré le ciel de tes beautés ; qui n’as eu ni supérieure, ni pareille, ni seconde ; tes saints pensers, tes actes pieux et chastes firent au vrai Dieu un temple sacré et vivant dans ta virginité féconde. Par toi ma vie peut être joyeuse, si à tes prières, ô Marie, vierge douce et pieuse, la grâce abonde là où abonda le péché. Les genoux de l’âme ployés, je te prie d’être mon guide, et de redresser ma voie tortueuse vers une bonne fin.

Vierge resplendissante et stable dans l’éternité, étoile de cette mer tempétueuse, guide sûr de tout fidèle nocher ; regarde en quelle terrible tourmente je me retrouve, sans gouvernail, et déjà je suis près de pousser le cri suprême. Mais pourtant mon âme en toi se fie. C’est une pécheresse, je ne le nie pas, ô vierge ; mais je te prie de ne pas laisser ton ennemi rire de mon mal ; ressouviens-toi que c’est notre péché qui a fait que Dieu, pour nous sauver, s’incarna sous une forme humaine en ton flanc virginal.

Vierge, que de larmes j’ai déjà répandues, que de supplications et de prières adressées en vain et seulement pour ma peine et à mon grave détriment ! Depuis que je naquis sur la rive de l’Arno, cherchant tantôt dans un lieu et tantôt dans un autre, ma vie n’a pas été autre chose qu’un tourment. La beauté mortelle, les actes et les paroles ont anéanti toute mon âme. Vierge sacrée et sublime, ne tarde pas, car je suis peut-être à ma dernière année. Mes jours plus rapides que la flèche, se sont écoulés entre les misères et les péchés, et la mort seule m’attend.

Vierge, elle est poussière et elle a mis mon cœur en deuil, celle qui, vivante, le tint dans les pleurs, et ne savait pas une seule de mes mille souffrances, et quand elle l’aurait su, ce qui advint n’en serait pas moins advenu, car tout autre désir de sa part eût été la mort pour moi, et pour elle une coupable renommée. Maintenant toi, Dame du ciel, toi notre divinité — si parler ainsi est licite et convenable — vierge au sens élevé, tu vois tout ; et ce que d’autres ne pouvaient faire, n’est rien pour ta grande puissance ; mets fin à ma douleur ; ce sera un honneur pour toi, et pour moi le salut.

Vierge, en qui j’ai mis le complet espoir que tu pourras et voudras m’aider en ce grand besoin, ne m’abandonne pas au moment du suprême passage. Regarde non pas moi, mais celui qui daigna me créer ; que ce soit non pas mon mérite, mais sa sublime semblance qui est en moi, qui te pousse à avoir cure d’un homme si infime. Méduse et mon erreur ont fait de moi un rocher distillant une eau vaine ; Vierge, remplis de larmes saintes et pieuses mon cœur fatigué : qu’au moins mes derniers pleurs soient pleins de dévotion et débarrassés du limon terrestre, si les premiers ne furent pas exempts de folie.

Vierge compatissante et ennemie de l’orgueil, que l’amour de notre principe commun te touche ; aie pitié d’un cœur contrit, humble ; car si je continue àaimer avec une si admirable fidélité un peu de terre périssable, que devrai-je faire pour toi, chose si noble ? Si par tes mains je me relève de mon état si misérable et vil, ô vierge, je consacre et je purifie àton nom et mes pensées, et mon génie, et mon style, ma langue et mon cœur, mes larmes et mes soupirs. Conduis-moi vers un meilleur gué, et accueille favorablement mes désirs si changés.

Le jour s’approche et ne peut être loin, tellement le temps court et vole, ô vierge unique et seule ; et mon cœur est aiguillonné tantôt par la conscience, tantôt par la mort. Recommande-moi à ton Fils, vrai homme et vrai Dieu, afin qu’à mon dernier soupir il me reçoive en paix.



Troisième partie


Les triomphes


sur la vie et la mort de madame Laure




Argument général des Triomphes


L’intention du Poète, en composant ces triomphes, a été la même que celle qui lui a fait écrire le Canzoniere, c’est-à-dire de revenir de temps en temps par la pensée, soit au commencement, soit au cours, soit à la fin de sa passion amoureuse, et d’en prendre de fréquentes occasions pour payer un tribut d’éloges et d’hommages à l’unique et sublime objet de son amour.

Pour arriver à ce but, il a imaginé de décrire l’homme dans ses différents états et de saisir ce prétexte naturel pour parler de soi-même et de sa chère Laure.

L’homme, dans son premier état de jeunesse, est vaincu par ses appétits qui peuvent tous se résumer sous le nom générique de l’amour.

Mais, devenu sérieux, voyant les inconvénients d’un tel état, il lutte avec l’aide de la raison et du bon sens contre ses appétits, et il en triomphe au moyen de la chasteté, se gardant bien de les satisfaire.

Au milieu de ses combats et de ses victoires survient la Mort qui, faisant égaux les vaincus et les vainqueurs, les fait tous disparaître de ce monde.

Mais pourtant, elle n’a pas assez de pouvoir pour effacer aussi la mémoire de l’homme qui, par des actions éclatantes et honorables, a cherché à survivre à sa propre mort. Et, en fait, cet homme vit, grâce à sa renommée, une longue suite de siècles.

Le temps, il est vrai, parvint à effacer jusqu’au souvenir de cet homme, qui en fin de compte ne peut être sûr de vivre éternellement qu’en jouissant au sein de Dieu et avec Dieu de l’éternelle béatitude.

Ainsi l’amour triomphe de l’homme ; la chasteté triomphe de l’amour ; la mort triomphe de l’un et de l’autre ; la renommée triomphe de la mort ; le temps triomphe de la renommée, et l’éternité triomphe du temps.



TRIOMPHE DE L’AMOUR
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C’est là que voulut triompher Celui que le vulgaire adore. Et je vis à quel servage, à quelle mort, à quelle ruine va quiconque devient amoureux.
Triomphe de l’amour, ch. IV.


CHAPITRE I.

Dans ce premier chapitre, le poète raconte un songe où il voit Amour triomphant traîner après lui une foule de captifs. Un ami du poète, qui se trouve parmi eux, lui dit les noms de quelques-uns.

Au temps qui renouvelle mes soupirs, par la douce souvenance de ce jour qui fut le point de départ de si longs tourments,

Le Soleil échauffait déjà l’une et l’autre corne du Taureau, et la jeune épouse de Tithon courait glacée à son antique demeure.

Amour, les dédains, les plaintes et la saison m’avaient ramené au lieu clos où mon cœur lassé dépose tout fardeau.

Là, parmi les herbes, fatigué déjà de pleurer, vaincu par le sommeil, je vis une grande lumière, et au dedans beaucoup de douleur et peu de joie.

Je vis un victorieux et souverain capitaine, semblable à un de ceux qu’un char triomphal conduit dans le Capitole à une grande gloire.

Moi qui ne suis pas accoutumé à jouir d’une telle vue dans le siècle ennuyeux où je vis, siècle vide de tout mérite et tout rempli d’orgueil,

Je regardai, levant des yeux lourds et fatigués, ce spectacle grandiose, inusité et nouveau ; car je n’éprouve pas d’autre plaisir que celui d’apprendre.

Je vis quatre destriers bien plus blancs que neige, et, sur un char de feu, un jeune garçon à l’air cruel, l’arc en main et ayant au flanc les flèches

Contre lesquelles il n’y a ni casque ni bouclier qui résiste. Sur ses épaules, il avait deux grandes ailes aux mille couleurs, et tout le reste de son corps était nu.

Autour de lui étaient d’innombrables mortels, les uns pris dans la bataille, les autres tués, d’autres blessés de traits poignants.

Désireux d’avoir de leurs nouvelles, je m’avançai jusqu’à ce que je fusse mêlé à ces gens qu’Amour a séparés de la vie avant le temps.

Alors je m’efforçai de regarder si j’en reconnaîtrais quelques-uns parmi la foule épaisse des victimes de ce roi toujours à jeun de larmes.

Je n’y reconnus personne ; et s’il y avait quelqu’un de ma connaissance, la mort, ou la cruelle et dure prison avait changé son aspect.

Une ombre un peu moins triste que les autres vint à ma rencontre et m’appela par mon nom, disant : « — Voilà ce qu’on gagne à aimer. — »

Alors moi, tout étonné, je dis : « — Or, comment me connais-tu, puisque je ne te reconnais pas ? — » Et elle : « — Cela provient des lourdes charges

« Des chaînes que je porte ; l’air obscur empêche aussi tes yeux ; mais je te suis vraiment ami, et je naquis comme toi en terre toscane. — »

Ses paroles et sa façon de raisonner que j’avais connue autrefois, me découvrirent ce que son visage me cachait ; et nous montâmes ainsi sur un point découvert.

Et il commença : « — Il y a grand temps que je pensais te voir ici parmi nous : car dès tes premières années, ta vue me donnait de toi un semblable présage. — »

« — Et ce fut bien vrai ; mais les amoureux soucis m’épouvantèrent si bien que j’abandonnai l’entreprise ; mais j’en porte la poitrine et les vêtements déchirés. — »

Ainsi dis-je, et lui, quand il eut entendu ma réponse, dit en souriant : « — Ô mon fils, quelle flamme est allumée pour toi ! — »

Je ne le compris pas alors ; mais maintenant je retrouve ses paroles si bien gravées dans ma tête, que jamais rien n’a été plus solidement gravé dans le marbre.

Et à cause du jeune âge qui rend hardis et prompts l’esprit et la langue, je lui demandai : « — Dis-moi, de grâce, quels gens sont ceux-ci. — »

« — D’ici à peu de temps tu le sauras par toi-même, — répondit-il, — et tu en seras. Tel est le lieu qu’on te destine, et tu ne le sais pas.

« Et tu changeras de visage et de cheveux, avant que le lien dont je parle ait été dénoué de ton col et de tes pieds encore rebelles.

« Mais pour satisfaire ton juvénile désir, je te parlerai de nous, et premièrement du Maître qui nous enlève ainsi la vie et la liberté.

« C’est là celui que le monde nomme Amour ; cruel, comme tu vois, et comme tu le verras mieux quand il sera devenu ton maître, ainsi qu’il est le nôtre.

« C’est un doux enfant et un féroce vieillard ; bien le sait qui l’éprouve ; et cela te sera chose pleinement claire avant mille ans, et dès à présent je t’en avertis.

« Il naquit de l’oisivité et de la lascivité humaine ; il a été nourri de pensers doux et suaves ; il a été fait Seigneur et Dieu par les gens futiles.

« Les uns sont morts à cause de lui, les autres, soumis aux plus dures lois, traînent une vie âpre et acerbe, sous mille chaînes et sous mille clefs.

« Celui qui, d’un air si seigneurial et si superbe, vient le premier, est César que Cléopâtre enchaîna en Égypte parmi les fleurs et l’herbe.

« Maintenant on triomphe de lui ; et c’est bien juste, puisqu’un autre l’a vaincu lui qui vainquit le monde, que le monde se glorifie de la défaite de son vainqueur.

« L’autre est son fils ; et cependant celui-ci aima plus sagement ; c’est César-Auguste qui, par ses prières, enleva à un autre sa Livia.

« Le troisième est l’impitoyable et injuste Néron ; vois-le marcher plein d’ire et de dédain. Une femme le vainquit, tout fort qu’il paraisse.

« Vois le bon Marcus, digne de toute louange, la bouche et le cœur pleins de philosophie. Cependant Faustine est cause qu’il est ici enchaîné.

« Ces deux, remplis de crainte et de soupçons, l’un est Denys et l’autre est Alexandre ; mais ce dernier a reçu le juste prix de la crainte qu’il inspirait.

« Le suivant est celui qui pleura sous Antandre la mort de Créuse, et qui enleva la maîtresse de celui qui avait ravi à Évandre son fils.

« Tu as entendu parler de celui qui refusa d’assouvir la passion furieuse de sa belle mère, et qui se débarrassa par la fuite de ses obsessions.

« Mais cette résolution chaste et digne causa sa mort, tellement Phèdre, amante terrible et farouche, changea son amour en haine. « Elle aussi en mourut, vengeant peut-être Hippolyte, Thésée et Ariane ; car c’est en aimant, comme tu vois, qu’elle courut à la mort.

« Tel qui blâme autrui, se condamne soi-même ; car celui qui prend plaisir à tromper ne doit pas se plaindre si les autres le trompent.

« Vois ce fameux, avec toute sa gloire, emmené prisonnier entre les deux sœurs mortes. L’une est amoureuse de lui, et lui est amoureux de l’autre

« Celui qui l’accompagne est ce puissant et fort Hercule qu’Amour prit ; et l’autre est Achille dont les amours eurent une fin très douloureuse.

« Cet autre est Démophonte, et cet autre est Phillis ; celui-ci est Jason, et celle-là est Médée qui suivit Amour et Jason par tant de pays,

« Et qui fut d’autant plus courroucée et cruelle envers son amant, qu’elle avait été plus coupable envers son père et son frère ; car elle croyait en être plus digne de son amour.

« Hipsiphile vient ensuite ; elle se plaint elle aussi du barbare amour qui lui a ravi le sien ; puis vient celle qui a le titre de belle.

« Avec elle est le berger qui malheureusement contempla si attentivement son beau visage, ce qui occasionna de grandes tempêtes et bouleversa le monde.

« Écoute ensuite se plaindre, parmi les autres infortunés, Oenone de Paris et Ménélas d’Hélène, et Hermione appeler Oreste,

« Laodamia son Protésilas et Argia son Polynice, bien plus fidèle que l’avare épouse d’Amphiaraus.

Entends les pleurs et les soupirs, entends les cris des malheureuses embrasées, qui ont rendu leur esprit à celui-ci qui les mène de cette façon.

« Je ne pourrais jamais te dire le nom de tous ; et ce ne sont pas seulement des hommes, mais des dieux qui remplissent la plus grande partie de ce bois de myrtes ombreux.

« Vois Vénus la belle, et avec elle Mars, les pieds, les bras et le cou chargés de fers ; et Pluton avec Proserpine à l’écart.

« Vois Junon, la jalouse, et le blond Apollon qui avait coutume de mépriser le jeune âge de l’Amour et l’arc qui lui porta par la suite en Thessalie un tel coup.

« Que dois-je dire ? Pour abréger, ils sont tous ici prisonniers, les dieux de Varron ; et, chargés d’innombrables liens.

« Jupiter vient enchaîné en avant du char. — »


CHAPITRE II.

Le poète raconte une conversation qu’il a eue avec Massinissa et Sophonisbe, ainsi qu’une autre avec Séleucus. Il donne ensuite par une comparaison, une idée de l’immense multitude des amants qu’il n’a pu reconnaître ; il conclut en disant le nom de quelques-uns qu’il a reconnus.

Fatigué déjà, mais non encore rassasié de voir, je me tournais de çà, de là, regardant des choses que je n’ai pas le temps de me rappeler.

Mon cœur allait de penser en penser, quand il fut complètement attiré par deux qui passaient côte à côte, s’entretenant doucement.

Je fus ému par leur air extraordinaire et leur langage étranger qui m’était inconnu, mais que mon interprète me fît pleinement connaître.

Quand j’eus su qui ils étaient, je les accostai avec plus d’assurance ; car l’un d’eux était un esprit ami de notre nom, tandis que l’autre, lui, était cruel et dur.

Je m’approchai du premier : « — Ô antique Massinissa, par ton cher Scipion, et par celle-ci, commençai-je, ne te fâche pas de ce que je dis. — »

Il me regarda et dit : « — J’apprendrais d’abord volontiers qui tu es, puisque tu as si bien connu mes deux affections. — »

« — Ce que je suis, — lui répondis-je, — ne mérite pas d’être connu par un homme tel que toi, car une petite flamme ne peut projeter aussi loin une grande lumière.

« Mais ta royale renommée arrive partout ; et tel qui ne te verra jamais, ou ne t’a jamais vu, s’attache à toi par un beau lien d’amour.

« Or, dis-moi, puisque celui-ci vous mène en paix. (Et je montrai leur capitaine), quel est ce couple qui me semble compter parmi les choses rares et fidèles ? — »

« — Ta langue, si prompte à prononcer mon nom, prouve, — dit-il, — que tu le sais par toi-même. Mais je te le dirai pour soulager mon âme chagrine.

« Ayant placé toute mon âme sur ce grand homme, tellement qu’en cela je le cède à peine à Lélius, partout où furent ses enseignes je le suivis.

« La fortune lui fut toujours favorable ; mais non cependant comme le méritait la valeur dont, plus qu’un autre, il eut l’âme pleine.

« Après que les armes romaines se furent répandues à son grand honneur jusqu’à l’extrême occident, Amour survint qui nous enchaîna tous les deux.

« Et jamais plus douce flamme en deux cœurs ne brûla, ni ne brûlera, je crois. Mais hélas ! pour satisfaire tant de désirs, les nuits nous furent accordées courtes et rares.

« En vain nous fûmes conduits au joug du mariage ; en vain nous invoquâmes pour notre ardent amour les meilleures raisons, nos nœuds légitimes furent rompus :

« Celui qui, à lui seul, vaut plus que le monde entier, nous sépara par ses nobles paroles, sans tenir aucun compte de nos soupirs.

« Et bien que cette séparation soit la cause pour laquelle je me plaignis et je me plains, je vis briller en lui une éclatante vertu ; car tout à fait aveugle est celui qui ne voit pas le soleil.

« Une grande justice est un grave dommage pour les amants. Ce conseil donné par un tel ami fut donc l’écueil où vint échouer notre amoureuse entreprise.

« C’était pour moi un père par la gloire, un fils par l’amour, un frère par les années ; c’est pourquoi je dus obéir, mais le cœur triste et les yeux troublés.

« Ainsi cette amie qui m’était chère dut périr ; car se voyant tombée au pouvoir des Romains, elle aima mieux mourir qu’être esclave.

« Et moi je fus le ministre de ma douleur. Celui qui me priait m’adressait de si ardentes prières, que je me sacrifiai pour ne pas l’offenser.

« Et je lui envoyai le poison, avec quel poignant désespoir, moi seul je le sais, et elle le comprit bien. Et tu le comprendras aussi toi, si tu as ressenti peu ou prou l’amour.

« Les larmes, voilà l’héritage que me laissa une telle épouse. Je préférai perdre avec elle tout mon bien, toute mon espérance, que de manquer à ma foi.

« Mais cherche maintenant si tu trouves dans cette troupe chose digne de remarque ; car le temps est court, et tu as plus à voir qu’il ne te reste encore de jour. — »

J’étais plein de pitié, pensant au peu de temps qui avait été accordé à l’amour brûlant de deux amants pareils. Il me semblait que mon cœur se fondait comme neige au soleil ;

Quand j’entendis dire en poussant plus avant : « — Certes, celui-ci ne me déplut pas jadis, mais je suis résolu à haïr tous les autres tant qu’ils sont. — »

Puis je dis : « — Que ton cœur s’apaise, ô Sophonisbe ; car ta Carthage fut terrassée trois fois par nos mains, et, à la troisième, elle est restée gisante à terre. — »

Et elle : « — Je veux que tu me montres autre chose. Si l’Afrique pleura, l’Italie n’eut pas à en rire. Demandez-le à votre histoire. — »

Cependant son ami et le nôtre se mit à sourire, et se mêla avec elle à la grande foule ; et tous deux échappèrent à mes regards.

Comme un homme qui chevauche sur un terrain douteux, et qui à chaque pas s’arrête et regarde, et hésite à aller plus avant,

Ainsi les amants rendaient ma marche lente et indécise ; car j’étais désireux de savoir comment chacun d’eux brûlait dans ce feu.

J’en vis un à main gauche, hors du chemin, ayant l’air d’un homme qui a cherché et trouvé une chose dont il est à la fois honteux et joyeux ;

Il avait donné à un autre son épouse bien-aimée. Ô souverain amour, ô courtoisie insensée ! Elle aussi, paraissait joyeuse et honteuse

De cet échange, et tous deux s’en allaient ensemble, causant de leurs douces amours et soupirant après le royaume de Soria.

Je m’approchai de ces esprits qui, se tenant à l’écart, suivaient un autre chemin, et je dis au premier : « — Je te prie de m’attendre. — »

Et lui, à mon parler latin, s’arrêta un instant, le visage courroucé ; puis, comme s’il devinait mon intention,

Il dit : « — Je suis Séleucus, et celui-ci est Antiochus, mon fils, qui soutint une grande guerre contre vous. Mais la raison ne peut rien contre la force.

« Celle-ci, après avoir été ma femme fut ensuite la sienne ; car pour l’empêcher de mourir d’amour, je la lui donnai ; et ce don fut chose licite entre nous.

« Stratonice est son nom ; et, comme tu vois, notre sort est inséparable ; c’est à ce signe qu’on voit combien notre amour est tenace et fort.

« Elle consentit à me laisser le trône ; moi, je consentis à abandonner tout mon bonheur, et lui, consentit à donner sa vie, de sorte que chacun de nous faisait plus compte des autres que de soi-même.

« Et sans la discrète assistance du noble médecin, qui s’aperçut bien de son mal, son existence aurait été terminée en sa fleur.

« Aimant en silence, il fut sur le point de mourir ; aimer fut sa force, se taire fut sa vertu. Ce fut la pitié qui me fit le secourir. — »

Il dit ainsi ; et comme un homme qui change de volonté, il hâta tellement ses pas quand il eut fini de parler, qu’à peine je pus lui rendre son salut.

Quand cette ombre se fut dérobée à mes regards, je demeurai triste, et je m’en allai soupirant ; et mon cœur ne se détacha pas de son récit,

Jusqu’à ce qu’il me fut dit : « — Tu arrêtes trop longtemps ta pensée sur des choses diverses ; et tu sais bien que le temps est très court. — »

Xerxès mena moins de gens d’armes en Grèce, qu’il n’y avait là d’amants nus et prisonniers. L’œil ne pouvait en soutenir la vue.

Ils étaient de langues et de pays si divers, que sur mille c’est à peine si je savais le nom d’un seul, et le petit nombre de ceux dont j’eus connaissance fournirait matière à tout un volume.

Persée était l’un d’eux, et je voulus savoir comment lui plut, en Éthiopie, Andromède, la vierge noire aux beaux yeux et à la belle chevelure.

Il y avait aussi ce frivole amant, qui, amoureux de sa propre beauté, perdit la vie, et resta pauvre et seul pour en avoir eu trop grande abondance ;

Il devint une belle fleur qui ne produit pas de fruit ; elle était là aussi, celle qui l’aima, et dont le corps fut changé en un dur rocher à la voix résonnante.

Et cet autre si prompt à faire son propre malheur, Iphis, qui, par amour pour autrui, se prit en haine ; et quantité d’autres condamnés à semblable peine ;

Gens qui, pour avoir aimé, vécurent désespérés, et parmi lesquels je reconnus quelques modernes que je perdrais mon temps à nommer.

Il y avait ces deux infortunés qu’Amour a réunis éternellement, Alcyon et Ceïx, qui sur le rivage de la mer font leur nid sous de plus doux hivers.

Près d’eux, pensif, se tenait Esacus, cherchant Hespérie, tantôt assis sur un rocher, tantôt plongeant sous l’eau, tantôt planant dans les airs.

Et je vis la cruelle fille de Nisus s’enfuir en volant ; je vis courir Atalante qui fut vaincue par trois pommes d’or et par un beau visage.

Avec elle était Hippomène, la seule, au milieu de tant d’amants et de coureurs malheureux, qui se réjouisse et se vante de sa victoire.

Parmi ces fabuleux et frivoles amants, je vis Acis tenant Galathée dans ses bras, dont Polyphème faisait grande rumeur.

Je vis Glaucus flottant au milieu de cette foule, sans celle à qui seule semblent s’adresser ses prières, et traitant une autre amante de dure et de cruelle.

Je vis Carmente et Picus, qui fut jadis un de nos rois et qui est maintenant un oiseau vagabond. Celle qui le métamorphosa lui laissa son nom, son royal manteau et ses ornements.

Je vis les pleurs d’Égérie ; je vis Scylla, dont les os furent changés en un dur rocher alpestre, et qui devint une infamie pour la mer de Sicile ;

Et celle qui, douloureuse et désespérée, tenait la plume dans sa main droite et le fer nu dans sa main gauche.

Je vis Pygmalion avec sa statue vivante ; et mille autres que j’ai entendus chanter sur l’une et l’autre rive de Castalie et d’Aganippe.

Je vis, en dernier lieu, Cydipe, trompée au moyen d’une pomme.


CHAPITRE III.

Le poète se fait dire les noms d’une nouvelle troupe d’amants. Puis il raconte comment il s’énamoura et de qui. Il dit que Laure n’aimait pas ; il décrit ses beautés. Enfin, il dit ce qu’il sait par expérience de la vie des amants.


Mon cœur était si plein d’étonnement, que je restais comme un homme qui ne peut parler et se tait, et qui attend qu’on le conseille.

Quand mon ami : « — Que fais-tu ? Que regardes-tu ? à quoi penses-tu — dit-il — Ne sais-tu pas bien que je fais partie de cette foule, et qu’il faut que je la suive ? — »

« Frère, — répondis-je, — tu sais l’état où je suis, et que c’est le désir de savoir qui m’a si fort embrasé que ma marche est retardée par lui. — »

Et lui : « — J’avais déjà compris ton silence. Tu veux savoir qui sont encore ces autres amants. Je te le dirai, si cela ne m’est pas interdit.

« Vois ce grand, que chacun honore, c’est Pompée ; il a avec lui Cornélia qui pleure et se plaint du vil Ptolémée.

« L’autre, plus loin, est le grand roi grec qui ne vit pas Egisthe et l’impie Clytemnestre. Tu peux voir par là si l’Amour est bien aveugle.

« Voici un tout autre exemple de fidélité et d’amour : vois Hipermestre ; vois Pyrame et Thisbé, gisant tous les deux à l’ombre ; vois Léandre au milieu de la mer et Héro à sa fenêtre.

« Celui-là, si rêveur, est Ulysse, ombre aimable qu’attend et invoque sa chaste épouse ; mais l’amour de Circé le retient et l’enlace. « Cet autre est le fils d’Hamilcar ; pendant tant d’années Rome et toute l’Italie n’ont pu le vaincre, et voici qu’une vile femme de la Pouille le captive et l’enchaîne.

« Celle qui suit son maître, les cheveux coupés courts, fut reine du Pont. Vois comme son attitude est celle d’une esclave et comme elle se dompte elle-même !

« Cette autre est Portia que le fer et le feu rendent parfaite ; cette autre est Julie ; elle se plaint de son époux qui lui préfère sa seconde femme.

« Tourne là-bas les yeux vers le grand patriarche qui ne se repent pas d’avoir été trompé, et qui ne se plaint pas d’avoir servi deux fois sept ans pour obtenir Rachel.

« Amour vivace, qui croît au milieu des souffrances ! Vois le père de celui-ci, vois son aïeul qui quitte son pays natal avec Sarah.

« Vois ensuite comment l’amour cruel et dépravé vainquit David et l’entraîna à commettre le crime qu’il pleura plus tard en un lieu obscur et profond.

« Il semble qu’un semblable nuage obscurcisse et couvre la claire renommée de son fils, réputé comme le plus sage, et le rende tout à fait différent du prince que je viens de nommer.

« Vois son autre fils qui en un même instant aime et n’aime plus ; vois Tamar qui, pleine d’indignation et de douleur, se plaint à son frère Absalon.

« Un peu en avant d’elle, vois Samson, plus fort que sage, qui dans sa sottise, repose sa tête sur le sein de son ennemie.

« Vois ici comment, au milieu des épées et des lances, grâce à l’amour et au sommeil, une jeune veuve, par son beau parler et son beau visage,

Triomphe d’Holopherne ; vois-la s’en retourner seule, avec une servante, à minuit et en toute hâte, emportant l’horrible tête et remerciant Dieu.

« Vois Sichem et son sang mêlé par la circoncision et la mort ; vois le père et le peuple pris au même piège.

« Voilà ce qui a causé sa passion subite. Vois Assuérus ; vois de quelle façon il applique un remède à son amour, afin de pouvoir le supporter patiemment.

« Il se délivre d’une chaîne et se lie d’une autre ; voilà le remède qu’il emploie pour un tel mal ; c’est ainsi qu’on chasse un clou avec un autre clou.

« Veux-tu voir en un même cœur l’affection et l’ennui, la douceur et l’amertume ? Regarde maintenant le féroce Hérode ; l’amour et la cruauté l’assiègent.

« Vois comme il brûle tout d’abord, et puis se ronge dans un tardif repentir de sa férocité, appelant Marianne qui ne l’entend pas.

« Vois trois belles dames énamourées, Procris, Artémise et Déidamie ; et ces trois autres non moins ardentes que scélérates,

« Sémiramis, Biblis et la coupable Myrrha ; vois comme elles semblent honteuses de leur vie louche et coupable.

« Voici ceux qui remplissent les livres de songes, Lancelot, Tristan et les autres chevaliers errants, ce qui fait que le vulgaire les envie.

« Vois Ginevra, Iseult et les autres amants, et le couple de Rimini, qui vont ensemble faisant entendre de douloureuses plaintes. — »

Ainsi il parlait ; et moi, comme un homme qui redoute un mal futur, et tremble avant le danger, pressentant que quelqu’un va l’assaillir,

J’étais de la couleur du cadavre qu’on arrache à la tombe ; lorsque, à mes côtés, je vis ma jouvencelle, plus pure que la blanche colombe.

Elle s’empara de moi ; et moi qui aurais juré pouvoir me défendre d’un homme couvert de ses armes, je fus enchaîné par des paroles et par des gestes.

Et comme je crois bien me rappeler, mon ami s’approcha plus près de moi, et, avec son sourire, pour augmenter encore mon souci,

Me dit à l’oreille : « — Désormais il t’est permis de parler directement toi-même avec qui tu voudras, car nous sommes tous marqués de la même poix. — »

J’étais devenu un de ceux à qui le bonheur des autres déplaît plus que leur propre mal, en voyant celle qui m’avait fait son prisonnier, rester libre et paisible.

Et, comme je m’en aperçois trop tard après le mal, elle me faisait mourir d’amour, de jalousie, de désir pour sa beauté.

Je ne détournais pas les yeux de son beau visage, comme un homme malade qui désire toute chose douce et contraire à sa guérison.

J’étais aveugle et sourd à tout autre plaisir, la suivant par des endroits si dangereux, que j’en tremble encore quand je m’en souviens.

C’est depuis ce temps que je tiens les yeux humides et baissés, que j’ai le cœur plein de rêves, et que je cherche la solitude des fontaines, des ruisseaux, des montagnes, des bois et des rochers.

Depuis ce moment jusqu’à ce jour, je n’ai cessé de couvrir le papier de pensées, de larmes et d’encre ; autant j’en prépare et j’en écris, autant j’en déchire.

Depuis ce moment jusqu’à ce jour, je sais ce qui se fait dans le cloître de l’Amour ; à qui sait lire, je montre sur mon front ce qu’on y craint et ce qu’on y espère.

Et je vois cette beauté cruelle aller et venir sans se soucier de moi ni de mes peines, fière de sa vertu et de mes dépouilles.

D’autre part, si je comprends bien, ce Maître qui fait sentir sa force à tout l’univers, a peur d’elle ; ce qui fait que j’ai perdu tout espoir ;

Que je n’ai ni le courage ni la force de me défendre ; et celui en qui j’espérais la flatte, tandis qu’il nous maltraite cruellement, moi et les autres.

Personne ne peut l’émouvoir peu ou prou, tellement elle est sauvage et rebelle aux étendards de l’Amour.

Elle est vraiment un Soleil parmi les étoiles. Son port majestueux qui n’appartient qu’à elle, son sourire, ses dédains, ses discours,

Ses cheveux retenus par l’or ou épars au vent, ses yeux brillant d’une céleste lumière, m’enflamment tellement que je suis heureux de brûler pour elle.

Qui pourrait jamais dignement parler de ses manières à la fois si douces et si nobles, et de sa vertu auprès de laquelle mon style est quasi comme un petit fleuve auprès de la mer ?

Ce sont là choses nouvelles, qui n’ont jamais été vues et qu’on ne verra jamais plus d’une fois, ce qui fait que toutes les langues seraient muettes pour les célébrer.

Ainsi je me vois prisonnier et elle est libre ; je la prie jour et nuit — ô cruel destin — et c’est à peine si elle écoute une de mes prières sur mille.

Dure loi d’Amour ! mais bien qu’elle soit injuste, il faut l’observer, parce qu’elle est descendue du ciel sur la terre, qu’elle est universelle et de toute antiquité.

Je sais maintenant comment le cœur se déchire, comment il faut faire la paix, la guerre, ou la trêve ; et dissimuler sa douleur quand il est sous le coup d’un chagrin poignant.

Et je sais comment en un même instant le sang se retire des joues et s’y précipite, s’il arrive que peur ou vergogne s’ensuive.

Je sais comment le serpent se cache sous les fleurs ; comment on est toujours entre la veille et le sommeil ; comment, sans être malade, on languit et on meurt.

Je sais comment on cherche sans cesse les traces de sa douce ennemie, en tremblant de la trouver ; et je sais de quelle façon l’amante se transforme en celui qui l’aime.

Je connais les longs soupirs et les joies brèves ; les volontés dont on change à chaque instant ; je sais comment on peut vivre l’âme séparée du corps.

Je sais me tromper moi-même mille fois le jour ; je sais, suivant l’objet de ma flamme, partout où il me fuit, brûler de loin et geler de près.

Je sais comment Amour règne en tyran sur l’esprit, et comment il en chasse toute logique ; je sais de combien de manières le cœur peut se fondre.

Je sais quelle petite corde suffit pour lier une âme sensible, quand elle est seule et n’a personne pour la défendre.

Je sais comment Amour lance ses traits et comment il vole ; je sais comment il menace ou frappe ; comment il ravit par force ou par ruse ;

Et combien ses faveurs sont peu stables, ses espérances douteuses et ses douleurs certaines. Je sais combien sont vaines ses promesses de fidélité ;

Comment son feu couvert brûle au fond des os ; comment son venin secret s’insinue dans les veines, et cause une mort et un incendie manifestes.

En somme, je sais comme est changeante et vaine, mêlée d’audace et de timidité la vie des amants qui, pour quelque douceur, éprouvent mille amertumes.

Je connais leurs façons, leurs soupirs, leurs chants, leur langage entrecoupé et leurs silences soudains, leurs rires si courts et leurs longues plaintes ;

Et combien pour eux le miel est tempéré par l’absinthe.


CHAPITRE IV.

Le poète raconte comment après être devenu amoureux, il se lia avec tous les autres amants ses compagnons d’infortune, dont il connut les peines et les tribulations ; comment il vit plusieurs poètes amoureux, de divers pays. Puis il pleure la mort de Tomasso de Messine ; il loue Lelio et Socrate ses amis. Enfin, revenant à son premier sujet, il dit par quel chemin et en quel lieu, lui et ses compagnons furent emmenés prisonniers pour servir au triomphe de l’Amour.

Après que ma mauvaise fortune m’eut fait tomber au pouvoir d’autrui, et m’eut coupé tous les nerfs de la liberté dont j’avais joui pendant un certain temps,

Moi, qui étais plus sauvage que les cerfs, je devins subitement aussi soumis que mes infortunés et misérables compagnons ;

Et je vis leurs peines et leurs tourments, et par quels tortueux sentiers, et avec quel art ils étaient conduits à l’amoureux troupeau.

Pendant que je portais mes regards de tous côtés, pour voir si je n’en apercevrais aucun qui se soit illustré par ses écrits, soit dans l’antiquité, soit de nos jours,

Je vis celui qui n’aima qu’Eurydice et qui la suivit en Enfer, et, mourant pour elle, l’appela de sa langue déjà froide.

Je reconnus Alcée, si habile à parler de l’amour ; Pindare ; Anacréon qui avait abrité ses muses dans le seul port de l’Amour.

Je vis Virgile ; et il me sembla qu’il était entouré de compagnons à l’esprit élevé et subtil, de ceux que volontiers le monde a acclamés.

L’un était Ovide, et l’autre Tibulle ; cet autre était Properce, qui tous trois chantèrent ardemment l’amour ; un autre était Catulle,

Une jeune Grecque marchait de pair avec eux, qui chanta jadis avec les plus nobles poètes, et dont le style fut rare et beau.

Regardant ainsi de çà et de là, je vis sur une plage verte et fleurie des gens qui s’en allaient devisant d’amour.

Voici Dante et Béatrice ; voici Selvaggia ; voici Gino da Pistoia, Guitton d’Arezzo qui semble tout courroucé de n’être pas le premier.

Voici les deux Guido, jadis si estimés ; Onesto de Bologne ; et les Siciliens qui jadis étaient les premiers et sont ici les derniers ;

Sennuccio et Franceschin, dont le talent fut si humain, comme chacun sait ; puis venait une troupe de gens étrangers d’allure et de manières.

Le premier de tous était Arnauld Daniel, grand maestro d’amour, qui fait encore honneur à sa patrie pour son style neuf et beau.

Il y avait ceux qu’Amour eut si peu de peine à vaincre ; les deux Pierre ; Arnauld, moins célèbre que le précédent ; il y avait aussi ceux qui furent soumis avec plus de peine,

Je veux dire l’un et l’autre Raimbaud, dont l’un chanta Béatrice dans le Montferrat ; et le vieux Pierre d’Auvergne avec Giraud ;

Fouquet, qui a légué son nom à Marseille après en avoir déshérité Gênes, et qui, sur la fin de la vie, changea, pour une meilleure patrie, d’habit et d’état ;

Geoffroi Rudel, qui employa la voile et la rame pour courir à sa propre mort ; et ce Guillaume, qui, pour avoir trop chanté, se vit moissonner à la fleur de ses jours ;

Amerigo, Bernard, Hugo et Anselme ; et mille autres que j’ai vus, à qui la langue servit constamment de lance, d’épée, de bouclier et de casque.

Et, puisqu’il faut que j’expose clairement toute ma douleur, je me tournai vers les nôtres, et je vis le bon Tomasso qui illustra Bologne et qui est maintenant enseveli à Messine.

Ô douceur passagère ! ô vie pénible ! qui donc t’a enlevé si tôt à moi, toi sans lequel je ne savais pas faire un pas ?

Où es-tu maintenant, toi qui hier encore étais avec moi ? La vie mortelle, qui nous plaît tant, n’est en réalité qu’un rêve de malade et qu’une fable de roman.

J’étais à une petite distance en dehors du sentier commun, quand je vis tout d’abord Socrate et Lélio, avec lesquels j’ai vécu plus longtemps encore.

Ô quel couple d’amis ! En rimes, ni en prose, je ne pourrais jamais louer leur mérite comme il faut.

Avec eux deux j’ai poursuivi des doctrines diverses, car nous allions tous les trois sous le même joug. Je leur ai découvert toutes mes plaies.

Le temps, ni l’absence ne pourront jamais me séparer d’eux, comme je l’espère et le désire, jusqu’aux cendres du bûcher funéraire.

Avec eux j’ai cueilli le glorieux rameau dont, trop tôt peut-être, j’ai armé mes tempes, en mémoire de celle que j’aime tant,

Et dont, bien que mon cœur soit plein de sa pensée, je n’ai pu jamais cueillir ni branche ni feuille, tellement ses racines me furent amères et impitoyables.

Mais quoique j’aie sujet de me plaindre comme un homme offensé, ce que j’ai vu de mes yeux m’empêchera de le faire jamais.

C’est un sujet de tragédie et non de comédie, que de voir enchaîné celui dont on a fait le dieu des esprits lents, obtus et stupides.

Mais avant de décrire ce spectacle, je veux continuer à dire ce qu’Amour fit de nous, puis je dirai ce qu’il eut à souffrir à son tour d’une autre, bien que ce soit encore digne non d’un chantre comme moi, mais d’Homère ou d’Orphée.

Nous suivîmes le bruit des ailes pourprées des coursiers volants, à travers mille fossés, jusqu’à ce qu’il fût arrivé dans le royaume de sa mère.

Là, nos chaînes ne furent point allégées ni dénouées, mais nous fûmes traînés par les bois et les montagnes, et personne de nous ne savait en quelle partie du monde nous étions.

Au delà de l’endroit où Égée soupire et se plaint, est une petite île plus délicieuse et plus douce que toutes celles que le soleil échauffe et que la mer baigne.

Au centre, est une ombreuse et verte colline, aux parfums si suaves, aux eaux si douces, que toute pensée virile ne peut rester dans l’âme.

C’est la terre qui est si chère à Vénus, et qui lui fut consacrée dans ces temps où la vraie croyance était encore cachée et inconnue.

Aujourd’hui encore on y connaît si peu la vertu — tellement elle a gardé l’empreinte de sa vile origine — qu’elle paraît douce aux méchants et déplaisante aux gens vertueux.

Or, c’est là que le gentil Seigneur triompha de nous et de tous ceux qu’il avait pris dans ses lacs, de la mer des Indes à celle de Thulé.

Son sein était plein de pensées et ses bras de choses vaines, de plaisirs fugitifs et de constants ennuis ; il faisait éclore les roses pendant l’hiver et était de glace au cœur de l’été.

Il avait devant lui l’espérance douteuse et la joie passagère, et derrière lui le repentir et la douleur, comme on le voit dans l’empire de Rome et dans celui de Troie.

Et toute cette vallée retentissait du bruit des eaux tombantes et du chant des oiseaux, et ses rives étaient blanches, vertes, roses, perses et jaunes.

On trouvait des ruisseaux s’échappant de sources vives, et, pendant la saison chaude, la fraîcheur de l’herbe, les ombrages touffus, et les doux zéphyrs ;

Puis, quand l’hiver vient rafraîchir l’atmosphère, les soleils tièdes, les jeux, les mets exquis, et la molle oisiveté qui envahit les cœurs faibles.

C’était la saison où l’équinoxe fait que le jour l’emporte sur la nuit, et où Progné avec sa sœur retourne à ses doux travaux.

Ô instabilité de notre destin ! C’est dans l’endroit, dans la saison et à l’heure où il réclame un plus large tribut,

Que voulut triompher celui que le vulgaire adore. Et je vis à quel servage, à quelle mort, à quelle ruine va quiconque devient amoureux.

Les erreurs, les songes et les sombres imaginations entouraient son char triomphal, et sur le seuil de son palais se tenaient les fausses opinions.

Par les escaliers on voyait l’espérance lubrique, le gain mal acquis et le dommage utile, et des degrés où plus on monte, plus on se trouve avoir descendu.

On y trouvait le repos pénible, l’agitation tranquille ; le déshonneur éclatant et la gloire obscure ; la loyauté perfide et la perfidie fidèle ;

La fureur diligente et la raison paresseuse ; il y avait une prison où l’on arrive par des voies larges, et d’où l’on sort à grand’peine par des chemins étroits.

On y descend par une pente rapide, on en sort par une montée pénible. Au dedans, habite la confusion aux allures troubles, et mêlées de douleurs assurées et de joies incertaines.

Jamais Vulcain, Lipari ou Ischia, le Stromboli ou le Montgibello n’ont bouillonné avec tant de rage. Il s’aime bien peu, celui qui se risque à une telle aventure.

C’est dans si noire et si étroite cage que nous fûmes enfermés. C’est là que, avec le temps, je changeai de plumes et d’aspect.

Et cependant, regrettant la liberté, mon âme que le grand désir rendait prompte et légère, se consola en voyant les choses passées.

J’étais devenu comme la neige au soleil, en voyant tant d’esprits si illustres renfermés dans cette affreuse prison, comme lorsque, pressé par le temps, on regarde un grand tableau.

Et qu’on tourne encore les yeux en arrière, alors que le pied est déjà en route.


TRIOMPHE DE LA CHASTETÉ


Ce fut au milieu d’elles et de quelques autres âmes illustres, que je vis triompher de Celui que j’avais vu triompher d’abord de l’univers entier.
Triomphe de la chasteté.
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CHAPITRE UNIQUE.

Le poète se console de n’avoir pas été épargné par l’Amour, en voyant que les dieux et les hommes les plus grands ne le furent pas davantage. Il explique que si Laure a été épargnée par l’Amour, c’est que ce dieu n’a pas pu faire autrement. Puis il décrit le combat de l’Amour contre Laure. Il raconte la victoire remportée par Laure sur l’ennemi commun et la confusion de ce dernier. Il cite le nom de quelques dames qui assistèrent au triomphe de Laure et désigne le lieu où elle a triomphé. Il dit comment Scipion raccompagna jusqu’à Rome au temple de la Pudeur, à qui elle consacra les dépouilles de la victoire ; comment elle mit l’Amour en prison et à qui elle en confia la garde.

Quand je vis domptée sous un même joug et en un même lieu la superbe des Dieux et des hommes que le monde regarde comme des divinités,

Je pris exemple sur leur malheureux sort, faisant profit du mal des autres pour me consoler de mes mésaventures et de mes propres douleurs.

Car si je vois Phébus et le jouvenceau d’Abidos, l’un honoré comme Dieu, et l’autre simple mortel, frappés d’un même trait et atteints d’une même blessure ;

Et si je vois, prises dans un même filet, Junon et Didon qui fut poussée à la mort par son pieux amour pour son mari et non pas pour Énée, comme on le croit généralement, Je ne dois pas me plaindre d’avoir été vaincu, moi jeune, imprudent, désarmé et livré à moi-même. Et si Amour n’a point enchaîné mon ennemie,

Ce n’est pas encore une juste raison pour que je me plaigne ; car je l’ai vu par suite réduit en un tel état, que je n’eus pas à en pleurer, tellement les ailes et la faculté de voler lui avaient été enlevées.

Une plus grande rumeur n’est pas produite par deux fiers lions qui se heurtent de la poitrine, ou par deux éclairs ardents qui se font faire place par le ciel, la terre et la mer,

Que celle que je vis produire par Amour lorsqu’il s’ébranla avec toutes ses forces contre celle dont je parle. Elle, de son côté, fut plus prompte que la flamme ou que le vent.

Le bruit est moins grand et moins terrible, quand l’Etna est secoué plus violemment par Encelade, ou quand Scylla et Charybde sont en colère,

Que ne fut le bruit produit par le premier choc de ce douteux et grave combat ; et je ne crois pas que je sache et que je puisse le dire.

Chacun des assistants cherchait les endroits élevés pour mieux voir ; et l’horreur de l’aventure avait rendu immobiles les cœurs et les yeux.

Ce vainqueur, qui avait attaqué le premier, tenait dans sa main droite la flèche et dans son autre main l’arc, dont il avait déjà tendu la corde à son oreille.

Jamais un léopard, libre dans la forêt, ou venant de rompre sa chaîne ne courut si rapidement au passage de la biche qui fuit,

Qu’il n’eût paru ici lent et tardif, tellement Amour fut prompt à frapper, et le visage étincelant du feu dont je brûle tout entier.

La pitié et le désir combattaient en moi ; il m’eût été doux d’avoir une telle compagne de captivité, et dur de la voir périr d’une telle façon.

Mais la vertu qui n’abandonne jamais les bons, montra à quel point ont tort ceux qui la délaissent et se plaignent d’autrui.

Car jamais maître d’armes ne fut si habile à éviter un coup, ni nocher si prompt à détourner un navire d’un écueil pour le faire entrer au port,

Que ce beau visage fut prompt à se recouvrir d’un intrépide et honnête bouclier contre le coup si rude et si funeste à qui ose l’attendre.

Je me tenais dans l’attente, et les yeux fixés sur l’issue du combat, espérant que la victoire resterait à celui à qui elle était d’habitude, et dans mon désir de ne plus être séparé de ma dame,

Comme celui qui veut démesurément une chose l’a écrite, avant même de parler, sur le front et dans les yeux,

J’allais dire : « — Mon Seigneur, si tu es vainqueur, enchaîne-moi avec celle-ci, si tu m’en crois digne ; et ne crains pas que jamais je ne me sauve d’ici. — »

Quand je le vis si plein de rage et d’indignation, si courroucé que les plus grands génies, à plus forte raison le mien qui est si petit, succomberaient à le dire.

Car déjà sur cette froide honnêteté étaient venus s’éteindre ses traits d’or, allumés au feu de l’amoureuse beauté et trempés dans le plaisir.

Jamais ne déployèrent une valeur aussi vraie, Camille ni les autres amazones qui marchaient au combat, ayant seulement conservé le sein gauche. César montra moins d’ardeur à Pharsale contre son gendre, que celle-ci n’en montra contre celui qui brise toutes les cottes de mailles.

Toutes ces illustres vertus étaient armées pour elle — ô troupe glorieuse ! — et se tenaient par la main, deux à deux.

Honnêteté et Vergogne étaient en tête, noble couple de vertus divines qui la rendent si supérieure aux autres femmes.

Bon sens et Modestie suivaient les deux premières ; Prestance et Gaieté formaient le corps de bataille ; Persévérance et Gloire se tenaient à l’arrière-garde. En dehors, et tout autour, se voyaient Bel-Accueil, Prévoyance, Courtoisie, Pureté, Crainte d’infamie, Désir d’honneur ;

Pensées mûres en un jeune âge, et — accouplement si rare en ce monde — Chasteté unie à Beauté suprême.

C’est ainsi escortée qu’elle s’avançait contre Amour ; et elle fut si bien secondée par la faveur du ciel et par les âmes bien nées dont je parlerai tout à l’heure, que son adversaire ne put supporter l’éclat de sa vue.

Je lui vis enlever mille et mille fameuses et chères dépouilles, et arracher des mains mille glorieuses palmes de victoire.

Il dut paraître moins étrange à Annibal, après tant de victoires, de tomber tout d’un coup vaincu par un jeune Romain.

Ce grand Philistin, devant qui tout Israël tournait les épaules, dut tomber avec moins de rage dans la vallée de Térébinthe,

Au premier coup de pierre du jeune garçon hébreu ; et de même Cyrus, en Scythie, dut trouver moins dur de succomber sous la vengeance mémorable de la veuve dont on avait tué le fils,

Comme un homme sain, qui s’étonne et se plaint de tomber subitement malade ; ou comme un homme surpris dans une action honteuse, qui cache ses yeux dans ses mains,

Tel était Amour et pis encore ; car la crainte et la douleur, la honte et la colère étaient imprimées tout d’un trait sur son visage.

La mer ne frémit pas si fortement quand elle se courrouce, ni Inarimé quand Typhée se plaint, ni Mongibello quand Encelade soupire.

Je passe ici sous silence les choses grandes et glorieuses que je vis et que je n’ose dire ; j’en viens à ma Dame et à ses autres compagnes au-dessous d’elle.

Elle était vêtue ce jour-là d’une robe blanche ; elle avait à la main le bouclier dont Méduse ne put supporter la vue. Il y avait là une colonne d’un beau jaspe,

À laquelle, au moyen d’une chaîne de diamant et de topaze, trempée dans le Léthé, en usage jadis chez les femmes, mais qui ne l’est plus aujourd’hui,

Je la vis lier Amour. Puis elle lui infligea un tel traitement, que cela suffit bien pour tirer vengeance de mille autres méfaits. Pour moi, j’en fus content et satisfait.

Je ne pourrais faire entrer dans mes rimes les bienheureuses vierges sacrées qui se trouvaient présentes ; Calliope, Clio et les sept autres muses, ne le pourraient même pas.

Je parlerai seulement de quelques-unes qui sont au plus haut sommet de la vrai honnêteté ; parmi elles, Lucrèce marchait la première, à main droite.

L’autre était Pénélope. Elles avaient brisé les traits, l’arc et le carquois de cet insolent, et lui avaient arraché les ailes.

Virginie venait après, suivant son père farouche, armé d’indignation, de pitié et de son épée, qui changea la condition de sa fille et de Rome,

Rendant la liberté à l’une à l’autre. Puis venaient les Tudesques qui, par une mort cruelle, conservèrent leur barbare honneur.

La juive Judith, sage, chaste et courageuse ; et cette Grecque qui se précipita dans la mer pour mourir pure et fuir un sort rigoureux.

Ce fut au milieu d’elles et de quelques autres âmes illustres, que je vis triompher de celui que j’avais vu triompher d’abord de l’univers entier.

Parmi les autres, je vis la pieuse jeune vestale qui courut avec confiance au Tibre, et, pour se disculper de toute infamie,

Porta dans un crible l’eau du fleuve jusqu’au temple ; je vis aussi Ersilia avec ses Sabines, troupe dont le nom remplit tous les livres.

Puis je vis, parmi les étrangères, celle qui voulut mourir pour son cher et fidèle époux, et non pour Énée.

Que le vulgaire ignorant se taise là-dessus ; je veux parler de Didon, qui courut vers la mort, poussée par l’honneur et non par un futile amour, comme la renommée le dit.

Enfin, je vis une femme qui se renferma à l’étroit sur la rive de l’Arno pour conserver son honneur ; mais cela ne lui réussit pas, car la force l’emporta sur sa belle résolution.

Le triomphe de Laure était arrivé à l’endroit où les ondes salées battent les murs de Baia. C’était pendant la douce saison. Il prit à main droite et aborda en terre ferme.

De là, passant entre le mont Barbara et l’Averne, antique séjour de la Sibylle, il s’en alla droit à Linterne.

Dans une si étroite et si solitaire bourgade était le grand homme à qui l’Afrique a donné son nom, parce que le premier il l’entr’ouvrit jusqu’au vif avec son épée.

Là, la grande nouvelle du triomphe de Laure, triomphe qui n’était pas diminué à être vu de près, plut à tous ; et la plus chaste était ici la plus belle.

Et il ne déplut pas de suivre le triomphe d’un autre, à celui qui, si ce qu’on en croit n’est pas un vain bruit, n’était né que pour triompher et pour commander.

Ainsi nous arrivâmes à la cité souveraine, et nous allâmes tout d’abord à ce temple consacré par Sulpicia pour chasser de son esprit une flamme insensée.

Puis nous passâmes au temple de la Pudeur, qui allume en tout cœur noble les honnêtes désirs, et dédié non à la plèbe, mais à la race patricienne.

Là, la belle victorieuse étala les glorieuses dépouilles ; là elle déposa les lauriers sacrés de sa victoire.

Et le jouvenceau Toscan, qui ne cache point les blessures que lui fit un fer non suspect, fut commis à la garde de l’ennemi commun,

Ainsi que plusieurs autres, qui avaient fait à Amour une éclatante résistance. Et mon compagnon, du mieux qu’il sut, me dit le nom de quelques-uns d’entre eux,

Parmis lesquels je vis Hippolyte et Joseph.


TRIOMPHE DE LA MORT


Ô aveugles ! à quoi sert de tant vous donner de peine ? Vous retournez tout à la grande mère antique, et c’est à peine si l’on retrouve la trace de votre nom.
(Triomphe de la Mort, ch. ier)


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CHAPITRE I.

Dans ce chapitre, Pétrarque décrit le retour de Rome en Provence de Laure victorieuse. Il dit comment sur sa route elle rencontra la Mort, et quel entretien elle eut avec cette dernière. Il entre dans une digression sur la vanité des choses mondaines, à propos de la multitude de ceux qui meurent en pleine puissance. Puis il raconte la mort de Laure.

Cette belle et glorieuse Dame, qui n’est plus aujourd’hui qu’un pur esprit et qu’un peu de poussière, et qui fut autrefois une colonne de haute valeur,

S’en revenait de cette guerre couverte d’honneur, heureuse d’avoir vaincu le grand ennemi qui dompte tout l’univers par ses artifices,

Et cela avec la seule arme d’un cœur pudique, d’un beau visage, de vertueuses pensées, d’un langage prudent et ami de l’honnêteté.

C’était un miracle tout nouveau que de voir les armes brisées de l’Amour, l’arc et les flèches avec lesquelles il a tué les uns et fait les autres prisonniers.

La belle Dame et ses compagnes choisies, revenant de leur noble victoire, marchaient serrées autour d’un beau drapeau.

Elles étaient peu nombreuses, parce que la véritable gloire est rare ; mais chacune d’elle paraissait bien digne d’être illustrée par la poésie et par l’histoire.

Leur bannière victorieuse représentait une blanche hermine sur champ de sinople, avec un collier d’or fin et de topazes.

Leur démarche et leur saints discours étaient vraiment chose non humaine, mais divine. Ah ! bienheureux qui naît pour une telle destinée !

Elles semblaient de claires étoiles autour d’un Soleil qui, loin de cacher leur vue, redoublait leur éclat ; elles étaient couronnées de roses et de violettes.

Et, comme tout cœur gentil, cette troupe s’en venait joyeuse de l’honneur acquis, quand je vis une enseigne obscure et triste.

Et une femme enveloppée dans un vêtement noir, avec un air si furieux, que je ne sais pas s’il y eut une telle fureur à Flégra au temps des géants,

S’avança et dit : « — Ô toi, Dame, qui va si fière de ta jeunesse et de ta beauté, et qui ne sait pas le terme de ta vie,

« Je suis l’importune et la cruelle que vous appelez sourde et aveugle, ô vous pour qui il fait nuit avant le soir.

« De mon glaive qui frappe et tranche, j’ai conduit à leur fin la race grecque et la race troyenne, et en dernier lieu, les Romains,

« Ainsi que les autres peuples barbares et étrangers ; j’arrive quand on ne m’attend pas, et j’ai interrompu mille projets vains.

« Or, pendant qu’il vous est le plus doux de vivre, je dirige ma course vers vous, avant que la Fortune n’ait mêlé quelque amertume à votre joie. — »

« — Tu n’as aucun pouvoir sur celles-ci, et tu en as bien peu sur moi et seulement en ce qui regarde mon corps — répondit celle qui fut unique en ce monde —

« J’en connais un qui en sera plus fâché que moi, c’est celui dont le salut dépend de ma vie ; quant à moi tu me feras une grâce en m’enlevant d’ici bas. — »

Comme celui qui jette les yeux sur une chose nouvelle et voit qu’elle ne concorde pas avec son principe, ce qui l’étonne et le fait revenir sur soi-même,

Ainsi fut-il de cette bête féroce ; puis, quand elle se fut un peu remise : « — je les reconnais bien — dit-elle, — et je sais quand mes dents les ont mordues. — »

Puis, d’un œil moins courroucé et moins sombre, elle dit : « — Toi qui mènes la belle troupe, tu n’as jamais éprouvé, il est vrai, mon rude choc.

« Si tu en crois mon conseil, alors que je pourrais user de la force, il vaut mieux fuir la vieillesse et ses nombreuses infirmités.

« Je suis disposée à te faire un honneur que je ne fais point d’habitude aux autres, et à te faire disparaître sans peur et sans souffrance aucune. — »

« — Comme il plaira au Maître qui est au ciel et qui de là régit et modère l’univers, tu feras de moi ce que tu fais des autres. — »

Ainsi répondit Laure. Et voici que toute la campagne apparut pleine de tant de morts, que prose ni vers ne pourraient le rendre.

De l’Inde, du Catay, du Maroc et de l’Espagne, cette immense multitude de gens morts dans la longue succession des temps, avait déjà rempli le milieu et les côtés de la plaine.

Là étaient ceux qui furent appelés les heureux : pontifes, rois et empereurs. Maintenant ils sont nus, pauvres et misérables.

Où sont maintenant leurs richesses ? Où sont les honneurs, et les pierreries, et les sceptres, et les couronnes, et les mitres, et les vêtements de pourpre ?

Malheureux qui place son espoir sur les choses mortelles ! — Et qui donc ne l’y place pas ? — S’il se trouve à la fin trompé, c’est bien juste.

Ô aveugles ! à quoi sert de tant vous donner de peine ? Vous retournez tous à la grande mère antique, et c’est à peine si on retrouve la trace de votre nom !

Cependant, des mille peines que vous vous donnez, y en a-t-il une qui soit utile ? Ne sont elles pas toutes d’évidentes vanités ? Que celui qui connaît vos préoccupations me le dise.

À quoi sert de subjuguer tant de pays, et de rendre tributaires les nations étrangères, pour que les esprits soient toujours embrasés de haine ?

Après les entreprises périlleuses et vaines, après avoir conquis, en versant le sang, terres et trésors, trouve-t-on l’eau et le pain plus doux ?

Trouve-t-on le verre et le bois plus doux que les pierreries et que l’or ? Mais pour ne pas poursuivre davantage un si long thème, il est temps que je revienne à mon premier sujet.

Je dis qu’était arrivée la dernière heure de cette courte vie glorieuse, et le moment du pas douloureux que le monde redoute.

Il y avait là pour voir Laure, une autre vaillante troupe de dames non encore séparées de leurs corps, et qui voulaient savoir si la Mort serait pitoyable.

Cette belle compagnie était rassemblée là pour contempler la fin qu’il faut que tous fassent et ne fassent qu’une fois.

Elles étaient toutes ses amies et ses voisines. Alors la Mort arracha de sa main un cheveu d’or de cette blonde tête.

Ainsi elle cueillit la plus belle fleur du monde ; non par haine, mais pour démontrer plus clairement sa puissance sur les choses sublimes.

Que de lamentations ! que de pleurs furent répandus, sans qu’une larme tombât de ces yeux secs désormais, et pour lesquels j’ai si longtemps chanté et brûlé !

Et au milieu de tant de soupirs et de tant de douleurs, elle seule était silencieuse et gaie, cueillant déjà les fruits de sa belle vie.

« — Va-t’en en paix, ô véritable Déesse mortelle — », dirent ses compagnes. Et elle le fut bien en vérité ; mais cela ne lui servit de rien contre la Mort si sévère à exiger son droit.

Qu’adviendra-t-il des autres, si celle-ci fut tour à tour brûlante et glacée en quelques nuits, et changea tant de fois ? Ô espérances humaines, aveugles et fausses !

Si la terre fut baignée de nombreuses larmes par la pitié de ces âmes gentilles, celui-là le sait qui le vit ; et toi qui l’écoutes, tu peux te l’imaginer.

Ce fut à la première heure du sixième jour d’avril qu’elle s’empara jadis de moi, et qu’elle m’a laissé maintenant hélas ! Comme la Fortune change de façons d’agir !

Jamais personne ne se plaignit, autant de sa propre servitude ou de sa mort, que moi de la liberté et de la vie qui me furent laissées.

Suivant les lois du monde et de l’âge, on aurait dû me faire partir avant elle, moi qui étais venu le premier, et ne pas priver si tôt l’univers de son plus bel ornement.

Or, quelle fut ma douleur, cela ne se peut mesurer ici, car à peine osé-je y penser, loin d’être assez hardi pour en parler en vers ni en rimes.

« — La vertu est morte, ainsi que la beauté et la courtoisie — disaient tristement les belles dames autour du chaste lit — qu’adviendra-t-il désormais de nous ?

« Qui verra jamais plus dans une femme, beauté si parfaite ? qui entendra un langage si plein de savoir, un chant si rempli d’angélique douceur ?

« Son esprit, pour quitter ce beau sein où il s’était caché avec toutes les vertus, avait rendu le ciel serein sur son passage.

« Aucun de ses ennemis n’eut jamais la hardiesse de paraître devant elle avec un visage sombre, jusqu’à ce que la Mort eût livré son rude assaut. — »

Après qu’on lui eût rendu un juste tribut de larmes et de crainte, chacune de ses compagnes regardait son beau visage, et se tenait muette de désespoir,

L’âme de Laure s’en alla en paix et contente, non comme une flamme qu’on éteint de force, mais comme une lumière qui s’éteint d’elle-même,

Comme un suave et pur flambeau auquel la nourriture manque peu à peu, conservant jusqu’à la fin sa contenance habituelle.

Non point pâle, mais plus blanche que la neige qui tombe à flocons dans une belle vallée, alors que le vent se tait, elle paraissait reposer comme une personne lasse.

Son esprit étant déjà séparé d’elle, ce que les sots appellent mourir était comme un doux sommeil dans ses beaux yeux.

La Mort semblait belle sur son beau visage.


CHAPITRE II

Le poète raconte comment dans un songe, il lui sembla voir Laure qui le consolait de la douleur que sa mort lui avait causée, et comment il s’entretint avec elle.

La nuit qui suivit l’horrible événement qui éteignit pour moi le soleil, ou pour mieux dire le replaça dans le ciel, d’où je suis resté ici-bas comme un homme aveugle,

Épanchait dans l’air sa douce fraîcheur estivale, en même temps que la blanche amie de Tithon a coutume de soulever le voile des songes confus,

Quand une dame, ressemblant à la saison, et couronnée de pierreries orientales, vint vers moi du milieu de mille autres femmes couronnées comme elle.

Parlant et soupirant, elle me tendit cette main tant de fois désirée ; et j’en ressentis au cœur une douceur éternelle.

« — Reconnais celle qui détourna tes pas des sentiers vulgaires, dès que ton cœur gentil se fut aperçu d’elle. — »

Puis, pensive, d’un air humble et sage, elle s’assit et me fît asseoir sur une rive qu’ombrageaient un beau laurier et un hêtre.

« — Comment ne reconnaîtrais-je pas mon âme, ma Déesse ? — » répondis-je comme un homme qui parle et pleure. « — Mais dis-moi, je te prie, si tu es morte ou vivante. — »

« — Moi je suis vivante, et toi tu es mort encore — dit-elle — et tu le seras jusqu’à ce que ta dernière heure vienne t’arracher à la terre.

« Mais le temps est court et notre désir est long. Donc, je te préviens que tu aies à restreindre et à refréner tes paroles avant que le jour, qui est déjà proche, ne se lève. — »

Et moi : « — Au terme de cette autre sirène qu’on nomme la vie, dis-moi, toi qui le sais pour l’avoir éprouvé, si mourir est une grande souffrance. — »

Elle répondit : « — Pendant que tu vas à la remorque du vulgaire et de son opinion aveugle et cruelle, tu ne peux jamais être heureux.

« La mort est la fin d’une prison obscure pour les âmes gentilles ; pour les autres qui ont placé tout leur succès dans la fange, c’est une souffrance.

« Et maintenant ma mort qui te rend si triste, te réjouirait si tu sentais la millième partie de ma joie. — »

Ainsi elle parlait, les yeux dévotement fixés au ciel ; puis elle imposa silence à ses lèvres de roses jusqu’à ce que je dis :

« — Sylla, Marius, Néron, Gaius et Mesenticus, les maux d’entrailles et d’estomac, les fièvres ardentes font paraître la mort plus amère que l’absinthe. — »

« — Je ne puis nier — dit elle — que l’angoisse qui précède la mort ne soit une forte douleur, mais plus forte encore est la crainte du dam éternel.

« Mais si l’âme se réconforte en Dieu, ainsi que le cœur qui, par lui-même, est faible, la mort n’est-elle pas autre chose qu’un léger soupir ?

« J’étais déjà proche du dernier pas ; ma chair était malade et mon âme encore vigoureuse, quand j’entendis dire d’un ton triste et bas :

« Oh ! malheureux qui compte les jours, dont chacun lui semble mille années ; qui vit en pure perte, et jamais ne redescend en lui-même sur la terre ;

« Qui va cherchant sur la mer et sur toutes les rives, et partout où il se trouve, n’a jamais qu’une seule préoccupation : penser à elle seule, parler d’elle seule, écrire sur elle seule ! »

« Alors, du côté d’où venait le son, je tournai mes regards langoureux ; et je vis celle qui nous servit tous deux, qui me poussa et qui te retint.

« Je la reconnus à son visage et à sa voix ; car souvent autrefois elle a consolé mon cœur. Maintenant grave et sage, elle était alors honnête et belle.

« Et quand j’étais dans mon plus bel état, dans mon âge le plus vert ; quand je t’étais plus chère que tu ne l’as donné à dire et à penser à beaucoup de gens,

« La vie me fut presque amère en comparaison de cette tranquille et douce mort si rarement accordée aux mortels ;

« Car dans tout ce passage de la vie à la mort j’étais plus joyeuse que l’exilé qui revient à sa douce chaumière ; si ce n’est que j’étais seulement troublée de pitié pour toi. — »

« — Eh ! madame — dis-je — par cette fidélité qui vous fut, je crois, manifeste en son temps et qui maintenant vous est encore plus évidente en présence de celui qui voit tout,

« Amour vous mit-il jamais en tête d’avoir pitié de mon long martyre, sans pour cela abandonner votre haute et honnête entreprise ?

« Car vos doux dédains, vos douces colères, vos doux apaisements écrits dans vos beaux yeux, ont tenu pendant de nombreuses années mon désir dans le doute. — »

À peine eus-je dit ces paroles, que je vis briller ce doux rire qui était autrefois un Soleil pour mes facultés abattues.

Puis elle dit en soupirant : « — Mon cœur n’a jamais été séparé de toi et ne le sera jamais ; mais je modérai ta flamme par la sévérité de mon visage ;

« Parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen pour sauver, à toi et à moi, notre jeune renommée. Une mère qui donne le fouet à son enfant, ne l’en aime pas moins.

« Combien de fois me dis-je à moi-même : celui-ci m’aime ; bien plus, il brûle ; or il convient que je veille à cela ; et mal prend garde celui qui craint ou désire.

« Qu’il regarde le dehors et qu’il ne voie pas le dedans ; voila ce qui te retint et te contraignit souvent, comme le frein retient le cheval.

« Plus de mille fois la colère était peinte sur mon visage quand Amour me brûlait le cœur. Mais jamais en moi le désir ne vainquit la raison.

« Puis quand je te voyais vaincu par la douleur, je tournais doucement les yeux vers toi, sauvant et ta vie et notre honneur.

« Et quand ta passion était trop puissante, je te saluais de la tête et de la voix, tantôt d’un air craintif, tantôt d’un air courroucé.

Voilà quels furent envers toi mes agissements et mes artifices : tantôt de douces complaisances et tantôt de fiers dédains ; tu le sais, car tu l’as chanté en mainte occasion.

« Parfois j’ai vu tes yeux si imprégnés de larmes, que j’ai dit : Il va mourir si je ne l’aide, je le vois bien.

« Alors, je faisais en sorte de te donner un honnête secours. Parfois aussi je t’ai vu éperonné de tels désirs, que j’ai dit : ici il faut employer un mors plus dur.

« Ainsi te réchauffant ou t’apaisant, te faisant devenir pâle ou vermeil, tantôt triste et tantôt joyeux, je t’ai conduit jusqu’ici sain et sauf, quoique las, et je m’en réjouis. — »

Et moi : « — Madame, c’est-là une trop grande récompense de ma fidélité pour que j’y croie — » dis-je en tremblant, et le visage baigné de larmes.

« — Homme de peu de foi ! Or, si je ne le savais pas, moi, pour être bien vrai, pourquoi le dirais-je ? — répondit-elle, et son visage parut s’enflammer. —

« Si dans le monde, tu plus à mes yeux, je me tais là-dessus ; mais ce doux lien que tu avais autour du cœur me plut beaucoup.

« Elle me plut aussi la belle renommée que de loin et de près tes chants m’ont acquise, si j’ai bien entendu la vérité ; et je n’ai jamais demandé à ton amour autre chose que la modération.

« C’est ce qui lui a seul manqué ; et tandis que par ton attitude triste tu cherchais à me montrer ce que je voyais toujours, tu as ouvert ton cœur à tout le monde.

« De là ma froideur dont tu te plains encore ; quant au reste, il y avait entre nous cette intelligence qu’inspire l’amour, pourvu qu’il soit tempéré par l’honnêteté.

« Les flammes amoureuses brûlèrent quasi également en nous deux, au moins après que je me fus aperçue de ton feu ; mais si l’un de nous les montrait, l’autre les cachait.

« Tu étais déjà fatigué de crier merci, que moi je me taisais ; car la vergogne et la crainte faisaient paraître peu de chose un grand désir.

« La douleur n’est pas moindre parce qu’on la cache, de même qu’elle n’est pas plus grande quand on va se lamentant ; la fiction n’accroît ni ne diminue la vérité,

« Mais au moins tout voile ne s’est-il pas déchiré, quand, toi présent, j’ai accueilli tes paroles par cette chanson : « Dire plus, notre amour ne l’ose ? »

« Mon cœur était avec toi ; je gardai les yeux pour moi ; tu t’es plaint de cela comme d’un partage injuste, alors cependant que je te donnais le meilleur et que je t’enlevais le moins bon.

« Et ne crois pas que, bien qu’ils te fussent enlevés, ils ne t’ont pas été mille et mille fois rendus, et qu’ils ne se tournèrent pas vers toi avec pitié.

« Et ils se seraient toujours tournés tranquillement vers toi, si je n’avais pas eu peur de tes dangereuses flammes.

« Je veux te dire plus encore, pour ne pas te laisser sans une conclusion qu’il te sera peut-être agréable d’entendre au moment de nous séparer :

« Très heureuse en toutes les autres choses, une seule m’a déplu ; c’est d’être née dans une trop humble cité.

« Je regrette vraiment encore de ne pas être née au moins plus près de ton nid de fleurs. Mais assez beau fut le pays dans lequel je te plus.

« Car ton cœur, en lequel seul je me fie, pouvait se tourner ailleurs si tu ne m’avais pas connue ; et j’en aurais été moins illustre et d’une moindre renommée. — »

« — Cela non — répondis-je — car la troisième sphère du ciel m’élevait à un tel amour, où qu’il fût, stable et immobile. — »

« — Or, quoi qu’il en soit — dit-elle — j’en tirai un honneur qui me suit encore ; mais le plaisir de m’entendre t’empêche de voir que l’heure s’enfuit.

« Vois l’Aurore qui ramène aux mortels le jour de son lit doré ; vois le Soleil qui est déjà sorti de l’Océan jusqu’à la ceinture.

« L’Aurore vient nous séparer, et j’en souffre. Si tu as autre chose à dire, efforce-toi d’être bref, et mesure tes paroles au temps qui te reste. — »

« — Autant j’ai souffert autrefois, autant — dis-je — votre langage suave et léger m’a causé de douceur et de joie ; mais la vie sans vous m’est dure et lourde.

« Donc, je voudrais savoir, Madame, si je dois vous suivre bientôt ou tardivement. — » Elle, déjà levée pour partir, dit : « — À ce que je crois,

« Tu ne resteras pas longtemps sur la terre sans moi. — »


TRIOMPHE DE LA RENOMMÉE


Soudain, regardant autour de moi parmi les herbes, je vis venir du côté opposé, celle qui tire l’homme du tombeau et le fait revivre.
(Triomphe de la Renommée, ch. I.)


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CHAPITRE I.

Continuant son rêve, le poète dit comment, après le départ de la Mort, survint la Renommée triomphante. Décrivant les personnages célèbres qui l’accompagnaient, il les partage en trois groupes : le premier composé de Romains, que la guerre ou d’autres œuvres que les lettres ont rendus illustres ; le deuxième d’étrangers qui se sont illustrés également en dehors des lettres ; et le troisième de romains et d’étrangers que les lettres ont rendus célèbres. Dans ce chapitre, il décrit le premier de ces groupes.

Après que la Mort eut triomphé de celle qui d’ordinaire triomphait de moi, et que notre monde eut été privé de son soleil,

Cette impitoyable et mauvaise partit, la pâleur empreinte sur son visage, horrible, glorieuse d’avoir éteint le flambeau de beauté.

Soudain, regardant autour de moi parmi les herbes, je vis venir du côté opposé celle qui tire l’homme du tombeau, et le fait revivre.

Comme au point du jour l’amoureuse étoile s’avance d’ordinaire de l’orient, précédant le Soleil qui en fait volontiers sa compagne,

Ainsi venait celle-ci. Et maintenant de quelle école sortira le maître qui pourra pleinement décrire ce que je vais dire en simples paroles ?

Tout autour le ciel était si serein que, nonobstant le grand désir qui me brûlait dans le cœur, mon œil ne pouvait pas ne pas en être ébloui.

Sur les fronts des gens illustres qui l’accompagnaient, était écrite leur propre valeur ; ce qui fit que je reconnus un grand nombre de ceux que j’avais vus enchaîner par Amour.

À main gauche, où je portai tout d’abord les yeux, la belle dame avait César et Scipion ; mais lequel était le plus près, je pus à grand peine le discerner.

L’un esclave de la vertu et non de l’amour, l’autre esclave de tous deux. Puis, après un si glorieux et si beau commencement, j’aperçus

Des gens armés de fer et de vaillance, comme on en voyait au Capitole dans les temps antiques, soit par la voie Sacrée, soit par la voie Lata.

Ils venaient tous dans l’ordre que je vais dire, et chacun d’eux portait sur le front le nom qui lui avait acquis le plus de gloire.

J’étais attentif à leur noble chuchotement, à leur visage, à leurs gestes. Ces deux premiers étaient suivis, l’un par son neveu, l’autre par son fils,

Lequel fut sans égal au monde. Je vis ceux qui voulurent fermer avec leur corps le passage aux armées ennemies,

Les deux pères, accompagnés de leurs trois fils, dont l’un marchait en avant des deux autres ; et le dernier était le plus illustre.

Ensuite, flamboyait comme un rubis celui qui, du conseil et de la main, apporta le meilleur secours a toute l’Italie.

Je parle de Claude, qui nuitamment et sans bruit, ainsi que le vit le Métaurus, vint purger le bon champ Romain de la mauvaise semence.

Il eut des yeux pour voir, et des ailes pour voler. Un grand vieillard venait après lui, qui amusa Annibal par ses artifices.

Puis venaient un autre Fabius, avec les deux Caton, les deux Paul, les deux Brutus et les deux Marcellus ; Régulus qui aima Rome et non soi-même.

Un Curius et un Fabricius, bien plus beaux dans leur pauvreté que Midas et Crassus avec leur or qui les rendit ennemis de la vertu ;

Cincinnatus et Serranus qui ne font point un pas sans les précédents ; et le grand Camille, las de vivre, mais non de bien faire,

Le ciel lui accorda une faveur telle que sa haute vertu le ramena dans sa patrie, d’où l’avait chassé une rage aveugle.

Puis venaient ce Torquatus qui frappa son propre fils, et qui aima mieux le perdre, que de permettre qu’on portât atteinte à la discipline militaire ;

L’un et l’autre Décius, dont l’un ouvrit avec sa poitrine les bataillons ennemis. Ô noble vœu, qui conduisit le père et le fils à un même genre de mort !

Avec eux venaient Curtius, non moins dévoué à sa patrie, qui, de son corps et de ses armes, combla l’horrible gouffre entr’ouvert au milieu du forum ;

Mummius, Levinius, Attilius avec Titus Flaminius qui, par la force et plus encore par la douceur, vainquit le peuple grec.

Il y avait aussi celui qui entoura le roi de Syrie d’un cercle magnanime, et par ses paroles et son énergique volonté le contraignit à lui obéir ;

Et celui qui, seul et en armes, défendit le rocher d’où il fut plus tard précipité ; et celui qui défendit à lui tout seul un pont contre toutes les forces de la Toscane ;

Et celui qui, au milieu de l’armée ennemie, frappa vainement de sa main et la brûla ensuite, si irrité contre lui-même qu’il ne sentit pas la douleur ;

Et celui qui remporta la première victoire sur mer contre les Carthaginois, et brisa et dispersa leurs navires contre la Sicile et la Sardaigne.

Je reconnus Appius à ses yeux et à ses compagnons qui furent toujours durs et impitoyables pour l’humble plèbe ; puis j’en vis un, grand, avec des manières pleines de douceur.

Et n’eût été que sa lumière s’obscurcit à la fin de sa vie, il eût été le premier de tous ; et certes il fut pour nous ce que Bacchus, Alcide et Épaminondas furent pour Thèbes.

Mais il est parfois malheureux de vivre trop longtemps ; je vis ensuite celui que son adresse et sa légèreté firent surnommer le « Curseur » et qui fut la fleur de son temps.

Autant il fut cruel et sévère sous les armes, autant celui qui venait après lui fut bénin ; je ne sais s’il fut meilleur comme général ou comme soldat.

Puis venaient celui que la vanité de son sang enfla d’une tumeur maligne, le noble Volumnius, dont les hauts faits furent dignes d’une haute louange ;

Cossus, Philon, Rutilius. Je vis, se tenant à l’écart des autres lumières, venir trois Soleils, aux membres brisés et aux armures défaites et rompues.

Ces trois rois, ces trois foudres de guerre étaient Lucius Dentatus, Marcus Sergius et Sceva. Un coupable successeur avait obscurci la gloire de ce dernier.

Puis venaient Marius qui terrassa Jugurtha et les Cimbres ainsi que la fureur tudesque ; et Fulvius Flaccus qui était bien placé pour punir les traîtres ;

Et le plus noble des Fulvius ; et un seul Gracchus de ce grand nid turbulent et inquiet, qui lassa plus d’une fois le peuple romain ;

Et celui qui fut réputé heureux et plein de joie — je ne dis pas qu’il le fut, car on ne voit pas clairement le secret enfermé au plus profond d’un cœur.

Je veux parler de Métellus ; je vis son père, ainsi que son héritier, qui revinrent chargés des dépouilles de la Macédoine, de la Numidie, de la Crète et de l’Espagne.

Puis, je vis Vespasien et son fils, le bon et le beau et non pas le beau et le mauvais ; et le bon Nerva, et Trajan, loyaux princes.

Hélius Adrien et son fils Antonin le Pieux, belle succession de princes jusqu’à Marcus Aurélius, et qui eurent au moins une conduite naturelle.

Pendant que, curieux, je cherchais encore des yeux, je vis le grand fondateur et les cinq autres rois ; le septième était sous terre, chargé d’iniquité,

Comme il advient à quiconque délaisse la vertu.


CHAPITRE II

Le poète, après avoir dit comment, après les Romains dont il vient de parler, il vit les étrangers qui se sont illustrés par leurs belles actions, en nomme un grand nombre qu’il loue pleinement, et d’autres auxquels il n’accorde qu’une certaine part d’éloges.

Plein d’un immense et noble étonnement, je m’étais mis à regarder le vaillant peuple de Mars, dont il n’y eut pas le pareil au monde.

Je confrontais ce que je voyais avec les antiques livres où sont écrits les noms illustres et les hauts faits, et je sentais que dans l’énumération que je venais d’en faire, il en manquait une grande partie.

Mais les étrangers illustres me détournèrent de cette pensée. Annibal marchait le premier, ainsi qu’Achille qui a été chanté en vers, et eut une si belle renommée.

Puis venaient les deux illustres Troyens et les deux grands Persans : Philippe et son fils qui, courant de Pellas aux Indes, vainquit tant de pays divers.

Je vis l’autre Alexandre, non loin de là, qui ne courait pas si vite car il eut de bien autres obstacles. Combien, ô Fortune ! tu es parcimonieuse du véritable honneur !

Je vis les trois Thébains dont j’ai déjà parlé, formant un beau groupe ; et, dans un autre, Ajax, Diomède et Ulysse qui désira trop voir de ce monde ;

Nestor qui sut et vit tant de choses ; Agamemnon et Ménélas, lesquels, peu heureux en femmes, soulevèrent de grandes guerres parmi les nations.

Léonidas qui proposa joyeusement à ses compagnons un dur dîner, un souper terrible, et qui en un petit espace fit d’admirables choses.

Alcibiade qui, à son plaisir, tourna et retourna si souvent Athènes, avec sa douce parole et son visage serein ;

Miltiade qui affranchit la Grèce du grand joug ; et le bon fils, qui, avec une parfaite piété filiale, s’enchaîna vivant pour délivrer son père mort.

Thémistocle et Thésée, dans cette même troupe ; Aristide qui fut un Fabricius grec. À tous fut cruellement refusée

La sépulture dans leur patrie. La malice de leurs concitoyens les a rendus illustres ; rien ne fait mieux voir la différence qui existe entre deux choses contraires que de les voir à petite distance l’une de l’autre.

Phocion allait avec les deux précédents ; il fut chassé de son pays et mourut en exil ; récompense bien différente de celle qu’avaient méritée ses œuvres.

Comme je me retournais, je vis le bon Pyrrhus et le bon roi Massinissa qui semblait regarder comme une injure de ne pas être compris dans la troupe des Romains.

Regardant d’un côté et d’autre, je reconnus avec lui Hiéron le Syracusain, et le cruel Hamilcar si divisé de sentiments avec eux tous.

Je vis le roi de Lydie qui sortit jadis tout nu du feu, exemple manifeste que nul bouclier ne prévaut contre la fortune.

Je vis Siphax qui fut livré à pareil sort ; Brennus, sous qui nombre de gens tombèrent, et qui tomba à son tour sous le fameux temple.

Cette troupe était très nombreuse et composée de gens de physionomies très diverses ; et pendant que je levais les yeux, j’en vis une partie rassemblée en un groupe.

Le premier de ce groupe était celui qui voulut faire un grand temple à Dieu pour qu’il habitât parmi les hommes ; mais celui qui exécuta cette œuvre, venait derrière lui.

C’est à lui qu’était réservé de construire le temple, et il bâtit, des fondements au sommet, le saint édifice. À mon avis, il ne fut pas aussi bon architecte pour ses propres actions.

Puis je vis celui qui fut si avant dans la faveur de Dieu, qu’il lui parla face à face, ce dont aucun autre ne peut se vanter.

Et celui qui, de même qu’on enchaîne un animal, lia le Soleil avec sa langue puissante, pour suivre la trace de ses ennemis.

Ô noble confiance ! qui honore dûment Dieu, a pouvoir sur tout ce que Dieu a créé, et peut arrêter le ciel avec une simple parole !

Puis je vis notre père à qui il fut ordonné de quitter sa patrie, et d’aller habiter le pays déjà élu pour le salut de l’espèce humaine.

Il avait avec lui son fils et son neveu, sur qui fut faite l’épreuve des deux épouses, ainsi que le sage et le chaste Joseph, que je vis un peu à l’écart de son père.

Puis, étendant la vue aussi loin que je le pouvais, et regardant jusqu’au point que l’œil ne dépasse pas, je vis le juste Ezéchias et Samson dégradé.

Je vis derrière lui celui qui construisit la grande arche, et celui qui commença plus tard la grande tour, laquelle fut si chargée de péché et d’erreur.

Puis ce bon Judas que personne ne put forcer à abandonner les lois de ses pères, invaincu et franc comme un homme qui court à la mort par amour pour la justice.

Déjà mon désir était presque fatigué, quand un agréable spectacle me rendit encore plus désireux de voir que je ne l’avais été jusqu’alors.

Je vis plusieurs femmes en une seule troupe, Antiope et Oritie, armée et belle, Hyppolyte affligée et triste à cause de son fils ;

Et Ménalippe ; et chacune était si experte aux armes, qu’il fut glorieux au grand Alcide de les vaincre ; il vainquit l’une, et Thésée vainquit l’autre sœur.

J’aperçus la veuve qui vit mourir son fils d’un air si tranquille, et se vengea si bien que, du même coup, elle tua Cyrus et sa renommée.

Pourtant, l’esprit de Cyrus, encore aujourd’hui, voyant combien misérable fut sa fin, semble en mourir encore de vergogne, tellement, ce jour-là, il perdit de son renom.

Puis je vis celle qui malheureusement pour elle vint à Troie ; parmi ces mêmes femmes, je vis une vierge latine qui causa tant d’ennuis aux Troyens en Italie.

Puis je vis la magnanime reine qui, les cheveux à moitié tressés et le reste épars, courut apaiser la sédition de Babylone.

Puis je vis Cléopâtre ; et chacune d’elles brûlait d’indignes feux ; je vis aussi dans ce groupe Zénobie, beaucoup plus avare de son honneur.

Elle était belle, dans l’âge de la floraison et de la fraîcheur, et son honnêteté doit être d’autant plus louée, qu’elle était plus jeune et plus belle.

Il y eut dans ce cœur de femme tant de fermeté, qu’avec son beau visage et armée de sa chevelure, elle fit trembler qui, par nature, méprisait tous les autres.

Je parle de l’altier empire romain qu’elle assaillit par les armes, bien qu’à la fin, elle servit de riche ornement à notre triomphe.

Parmi les noms que je tais et que je passe pour abréger, je ne mets pas Judith, l’audacieuse veuve, qui trancha la tête à son fol amant.

Mais Ninus, d’où tirent leur origine toutes les histoires humaines, pourquoi le laissé-je, ainsi que son grand successeur que l’orgueil conduisit à une vie bestiale ?

Pourquoi laissé-je Bélus, source de l’erreur, bien que ce n’ait pas été sa faute ? Et Zoroastre qui fut l’inventeur de l’art de la magie ?

Et celui qui fit une si malheureuse conduite à nos généraux, forcés de repasser l’Euphrate à la sombre lueur des étoiles, cruel accroissement aux douleurs de l’Italie ?

Où est le grand Mithridate, cet éternel ennemi des Romains, qui, toujours errant, fuyait devant eux l’été comme l’hiver ?

J’enserre bien des grandes choses en un petit faisceau. Où est le roi Artus ? Où sont les trois Césars-Augustes, celui d’Afrique, celui d’Espagne, celui de Lorraine ?

Ce dernier était accompagné de ses douze vaillants ; puis s’en venait seul le bon Godefroy, qui fît la sainte entreprise et la juste expédition.

Celui-ci — je m’en indigne et j’en fais de vains reproches — fonda à Jérusalem, de ses propres mains, le royaume mal gardé et si négligé depuis.

Allez dans votre superbe, ô misérables chrétiens, vous exterminant les uns les autres, sans vous soucier que le tombeau du Christ soit aux mains des chiens !

Après celui-là, je ne vis presque plus personne — si je ne me trompe — qui ait acquis une grande renommée, dans la paix ou dans la guerre.

Cependant, de même que dans les cérémonies les meilleurs viennent les derniers, je vis à la fin le Sarrazin qui causa aux nôtres grande vergogne et grand dommage.

Celui de Lure suivait le Sarrazin ; puis venait le duc de Lancastre qui, il y a peu de temps, fut un rude voisin pour le royaume des Français.

Je regardai, comme un homme qui pousse volontiers plus loin, si j’en verrais que mes yeux eussent déjà vus ailleurs ;

Et j’en vis deux qui ont quitté depuis peu notre siècle et notre pays ; ils fermaient cette illustre troupe.

C’était le bon roi sicilien, qui visa aux choses élevées et sut voir de loin, en véritable Argus ; et d’un autre côté, mon grand Colonna,

Magnanime, gentil, constant et libéral.


CHAPITRE III.

Dans ce chapitre, le poète place ceux qui se sont rendus célèbres par leurs œuvres littéraires. Il ne fait mention toutefois que des Grecs et des Romains.

Je ne savais pas m’arracher d’un tel spectacle, lorsque j’entendis : « Regarde de l’autre côté, car on s’acquiert bien aussi de la gloire autrement que par les armes. »

Je me tournai à main gauche, et je vis Platon qui, de toute cette troupe, s’est le plus approché du but qu’atteint seul celui à qui cela est concédé par le ciel.

Puis Aristote, plein d’un génie sublime ; Pythagore, qui le premier appela modestement la philosophie d’un nom digne d’elle ;

Socrate et Xénophon ; et cet ardent vieillard à qui les Muses furent tant amies, qu’Argos, Mycènes et Troie s’en sont ressenties.

Il chanta les pérégrinations et les fatigues du fils de Laerte et de la Déesse ; il fut le premier peintre des mémoires antiques.

À ses côtés, s’en allait chantant le Mantouan, qui rivalisa avec lui, et un autre sous les pas duquel l’herbe fleurissait.

C’était Marcus Tullius, par lequel on vit tout ce que l’éloquence contient de fruits et de fleurs ; ces deux là sont les yeux de notre langue,

Ensuite venait Démosthènes, ayant désormais perdu l’espérance de tenir le premier rang, et peu satisfait d’honneurs secondaires.

Il me paraissait un grand foudre de feu, ainsi que le dit Eschine qui put le sentir, lui qui, auprès de l’éloquence de Démosthènes, parut rude.

Je ne puis raconter par ordre quand ni où je vis celui-ci ou celui-là, ni dire lequel marchait le premier ou lequel suivait ;

Car pensant à d’innombrables choses et regardant une si nombreuse foule et de telle qualité, mes yeux s’écartaient de ma pensée.

Je vis Solon, inventeur de l’utile plante qui, si elle est mal cultivée, produit un mauvais fruit ; il était avec les six autres dont la Grèce se glorifie.

Là, je vis des gens de notre pays. Ils avaient à leur tête Varron, la troisième grande lumière des Romains ; plus je le regardais, plus il brillait.

Je vis Crispus Salluste ; et tout à côté de lui, quelqu’un qui, le regardant de travers, lui porta envie, à savoir le grand Tite-Live de Padoue.

Pendant que je regardais, je découvris soudain son voisin Pline, le véronnais, plus avisé pour écrire que pour se garer de la mort.

Puis je vis Platinus, le grand platonicien, qui croyant vivre en sûreté dans l’oisiveté, fut prévenu par sa cruelle destinée,

Laquelle avait été marquée dès le ventre de sa mère, et qu’aucune précaution ne put détourner. Puis je vis Crassus, Antoine, Ortensius, Galba, Calvus

Avec Pollion, qui eurent une telle audace, qu’ils armèrent leur langue contre Cicéron, cherchant à l’accabler sous des calomnies indignes.

Je vis Thucydide, qui sut bien distinguer les temps, les lieux et les belles choses qui s’y produisirent, et les endroits qui s’imbibèrent de sang.

Je vis Hérodote, père de l’histoire grecque ; ainsi que le noble géomètre, tout bariolé de triangles, de cercles et de carrés ;

Et celui qui à notre égard fut comme une pierre, Porphyre, qui remplit le carquois de la dialectique de sillogismes aiguisés,

Se servant de sophismes pour combattre la vérité ; et celui de Cos, qui fit une œuvre meilleure, si bien compris furent ses aphorismes.

Apollon et Esculape sont devant lui, si obscurcis, qu’à peine mon regard peut les distinguer, tellement il semble que le temps efface et recouvre les noms.

Celui qui le suit est de Pergame ; c’est de lui que vient l’art si déchu de nos jours. À son époque, cet art n’était pas encore avili, mais peu étendu et obscur ; il l’éclaira et l’agrandit ;

Je vis Anaxarque, intrépide et viril ; et Xénocrate plus solide qu’un roc et que nulle force ne put amener à commettre acte vil.

Je vis Archimède, qui se tenait le visage baissé, et Démocrite marchant tout pensif, qui de sa propre volonté se priva d’or et de lumière.

Je vis Hippicis, le vieillard qui fut assez hardi pour dire : je sais tout ; puis Archésilaüs certain de rien et doutant de toute chose.

Je vis Héraclite, écrivain obscur, et Diogène le Cynique étalant sa vie au grand jour beaucoup plus ouvertement que ne le veut la pudeur ;

Et cet autre qui, riche d’une autre richesse, vit d’un air joyeux ses champs dévastés et déserts, croyant qu’ils lui auraient attirés la haine et l’envie.

Là était Dicéarque le Curieux ; et, bien différents dans leur profession, Quintilien, Sénèque et Plutarque.

J’y vis quelques-uns qui ont troublé de vents adverses les mers et les flots de l’intelligence, illustres non par leur savoir, mais par leur manie de contredire ;

Qui se sont entrechoqués comme des lions, et se sont enchaînés avec leur queue comme des dragons, chacun d’eux se contentant de sa propre science.

Je vis Carnéades, si habile dans ses leçons, que lorsqu’il parlait, c’est à peine si l’on discernait le vrai du faux, tellement il parlait vite.

Sa longue vie et la grandeur de son génie le poussa à mettre d’accord les diverses sectes que la fureur littéraire excite à la guerre ;

Mais il ne put y parvenir, car à mesure que la science croissait, l’envie croissait aussi, et avec le savoir le venin s’emparait des cœurs enflés.

Contre le bon Sire qui éleva l’espèce humaine, en déclarant l’âme immortelle, Épicure s’arma, ce qui obscurcit sa renommée.

Il fut assez audacieux pour soutenir que l’âme n’était pas immortelle — à la fois aveugle à la lumière de la vérité, et fameux pour cela même — ses disciples égalèrent le maître.

Je parle de Métradore et d’Aristippe. Puis, je vis Chrysippe tisser une toile subtile avec un grand ensuple et un admirable fuseau.

Je vis Zénon, père des Stoïciens, qui se tenait tout debout pour rendre ses paroles claires, montrant successivement la paume de sa main ouverte, et son poing fermé.

Je vis aussi Cléante qui, pour affermir l’œuvre commencée par Zenon, tissait sa toile gentille qui ramène au vrai l’opinion flottante.

Ici, je les laissai, et je ne dirai plus rien d’eux.


TRIOMPHE DU TEMPS


C’est un printemps douteux, une instable sérénité, que votre renommée ; un léger nuage suffit pour l’obscurcir. Le temps est un grand poison pour les grands noms.
(Triomphe du Temps.)


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CHAPITRE UNIQUE.

Dans ce triomphe, pour montrer comment la renommée des hommes périt promptement, effacée par le temps qui la détruit, le poète fait quereller le Soleil, qui représente le Temps, avec la Renommée. Afin d’anéantir plus vite celle-ci, le Soleil redouble sa propre vitesse. Le poète se base là-dessus pour déprécier la vie humaine qui est si courte, et pour blâmer ceux qui fondent leur espérance sur elle, ou qui s’imaginent que leur renommée les fera vivre éternellement après leur mort.

Le soleil, ceint de rayons et précédé de l’Aurore, sortait de son palais d’or avec une telle précipitation que vous auriez dit : il vient seulement de se coucher.

Dès qu’il fut un peu élevé, il regarda tout autour de lui, comme font les gens sages, et il se dit à lui-même : « — À quoi penses tu ? Il faut désormais que tu montres plus de souci.

« Voici : si un homme fameux, vivant sur terre, ne doit point mourir grâce à sa renommée, qu’adviendra-t-il de la loi que le Ciel a faite ?

« Et si la renommée d’un mortel, qui devait s’éteindre si rapidement, s’accroît par la mort même, je vois notre supériorité toucher à sa fin, ce qui me fâche.

« Pourquoi attendre davantage ? ou bien que peut-il arriver de pis ? qu’ai-je dans le ciel que n’ait un homme sur la terre, puisque je demande comme une grâce d’être son égal ?

« J’entretiens, avec quelle peine ! quatre chevaux ; je les fais paître dans l’Océan, je les aiguillonne et je les fouette ; et je ne puis dompter la renommée d’un mortel !

« C’est une injure digne de mon courroux et non de mon dédain, même quand je serais dans le ciel, non pas le premier, mais le second ou le troisième.

« Or, il faut que mon zèle s’allume, de telle sorte que la colère double les ailes à mon vol ; car je porte envie aux hommes, et je ne le cache pas.

« J’en vois, après mille, et mille et mille ans, plus illustres encore que pendant leur vie ; et moi je marche au milieu de perpétuelles fatigues.

« Je suis aujourd’hui tel que j’étais avant que la terre fût créée, roulant jour et nuit sur la route circulaire de l’infini. — »

Après qu’il eut dit cela, il reprit, dédaigneux, son cours, plus rapide que le faucon planant de haut à la recherche de sa proie.

Je dis plus rapide ; la pensée même, et non pas seulement la parole ni la plume, ne pourrait jamais suivre son vol. Aussi, je le regardai avec une grande frayeur.

Alors, la comparant à cette admirable rapidité, j’eus d’autant plus notre existence en mépris, qu’elle m’avait auparavant paru charmante.

Et il me sembla que c’était une grande vanité que d’arrêter son cœur sur des choses que le temps efface, et qui passent au moment même qu’on croit le plus les tenir.

Donc, que celui qui a souci de soi-même, ou qui craint pour l’avenir, ait bien soin, pendant qu’il a son entier libre arbitre, de placer son espoir sur des choses durables.

Car j’ai vu le Temps marcher si rapide à la suite de son guide qui jamais ne se repose, que je ne le dirai pas, parce que je craindrais de ne pas pouvoir le faire.

J’ai vu la glace, et tout de suite après la rose ; presque en un même moment le grand froid et le grand chaud ; ce qui, seulement à l’entendre, semble une admirable chose.

Mais quiconque y réfléchira avec un jugement sain, verra bien qu’il en est ainsi, ce que je n’avais pas encore vu, quant à moi ; de quoi je suis très fâché contre moi-même.

Jusque-là, j’avais suivi les espérances vaines et les vains désirs ; maintenant, j’ai devant les yeux un éclatant spectacle ; maintenant, je me vois moi-même et je comprends mon erreur.

Et, autant que je peux, je m’apprête pour la fin, songeant combien est courte ma vie pendant laquelle j’étais ce matin un enfant, et je suis maintenant un vieillard.

La vie mortelle est-elle rien de plus qu’un jour nébuleux, court, froid et plein de tristesse, qui peut sembler belle, mais qui ne vaut rien ?

Ici est l’espérance humaine et, ici la joie ; ici les misérables mortels lèvent la tête ; et aucun ne sait le temps qu’il a à vivre et l’heure où il doit mourir.

Je vois combien est prompte la fuite de ma vie et de celle de tous les autres ; et dans la rapidité du soleil, la ruine du monde se manifeste.

Maintenant, ô jeunes gens, raffermissez-vous dans vos folles sornettes, et mesurez-vous largement le temps, car un mal prévu cause une douleur moindre.

Peut-être je prodigue en vain mes paroles, mais je vous avertis que vous êtes affligés d’une grave et mortifère léthargie.

Car les heures volent, et les jours, et les ans, et les mois ; et tous nous avons, à des intervalles fort courts, à chercher d’autres pays.

Ne faites pas au cœur un calus contre la vérité, comme vous en avez l’habitude ; ouvrez au contraire les yeux, pendant que vous pouvez amender votre erreur.

N’attendez pas que la Mort frappe, comme font la plupart, car le nombre des sots est certes infini.

Quand j’eus vu bien clairement le vol et la fuite de la grande planète, qui m’ont causé tant de tourments et d’erreurs,

J’aperçus des gens qui s’en allaient tranquillement sans crainte du Temps ni de sa rage, étant sous la garde de quelque historien ou de quelque poète.

Il semble que l’envie s’acharne plus sur eux que sur d’autres, car eux-mêmes ils ont pris leur vol hors de la commune cage.

C’est contre eux que celui qui seul brille s’apprêtait à faire le plus d’efforts, et redoublait la vitesse de son vol.

Il avait doublé l’avoine à ses coursiers ; et la reine dont j’ai parlé plus haut voulait déjà se séparer de quelques-uns des siens.

J’entendis dire — je ne sais par qui, mais ce qui fut dit, je l’écrivis — « — contre ces hommes, qui sont à proprement parler de frêles plantes, abîmes obscurs d’aveugle oubli,

« Le Soleil, vainqueur de tout génie, roulera non pas seulement des années, mais des lustres et des siècles, et fera voir le peu de consistance de ces illustres.

« Combien furent célèbres, depuis le Pénée jusqu’à l’Èbre, dont le souvenir s’est évanoui ou ne tardera pas à s’évanouir ! Combien sur le Xante et combien dans la vallée du Tibre !

« C’est un printemps douteux, une instable sérénité que votre renommée ; un léger nuage l’obscurcit. Le long espace de temps est un grand poison pour les grands noms.

« Ils passent vos triomphes et vos pompes ; elles passent les seigneuries, ils passent les royaumes ; le Temps détruit toute chose mortelle.

« Et ce qu’il enlève aux moins bons, il ne le donne pas aux plus dignes. Et ce n’est pas seulement les choses du dehors que le Temps efface, mais vos éloquences et vos génies.

« Ainsi fuyant, il emporte le monde avec lui ; et jamais il ne se repose ; jamais il ne s’arrête ni ne revient sur ses pas, jusqu’à ce qu’il vous ait réduit à un peu de poussière.

« Or, la gloire humaine ayant tant de têtes, ce n’est pas grande merveille si, pour les abattre, il faut plus longtemps que pour le reste.

« Mais quoi que le vulgaire pense ou dise, si notre vie n’était pas si courte, vous les verriez bientôt réduites en poussière. — »

Après avoir entendu cela — car on ne doit pas se refuser à croire au vrai, mais on doit lui donner une entière croyance — je vis toute notre gloire fondre comme neige au soleil.

Et je vis le Temps emporter comme une proie une telle quantité de vos noms, qui je les tins pour nuls, bien que la foule ne sache pas cela et ne le croit pas,

La foule aveugle, jouet du vent, qui se repaît d’opinions fausses, estimant que mieux vaut mourir vieux qu’au berceau.

Combien déjà sont morts heureux au maillot ! Combien son morts misérables dans l’extrême vieillesse ! D’aucuns disent : heureux qui ne naît point.

Mais en admettant que, pour la foule habituée aux grandes erreurs, le nom soit plus éclatant après une longue existence, qu’est-ce que cette renommée qu’on prise tant ?

Autant en détruit et en emporte le Temps avare. On appelle cela de la renommée, et c’est une seconde mort contre laquelle il n’y a pas plus de remède que contre la première.

Ainsi le Temps triomphe des noms et de l’univers.


TRIOMPHE DE LA DIVINITÉ
Et les années ne gouverneront plus les renommées des mortels ; mais celui qui sera une fois illustre, le sera éternellement.
(Triomphe de la Divinité.)
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CHAPITRE UNIQUE.

Effrayé de la fragilité des choses terrestres, Pétrarque ne veut plus se confier qu’à Dieu ; il décrit la fin du monde et annonce l’éternité d’un autre. Il se réjouit avec ceux qui sont appelés à participer à la gloire de ce nouveau monde, et s’apitoie sur ceux qui en sont exclus. Il espère être au nombre des premiers et revoir Laure au ciel.

N’ayant rien vu de stable ni de durable sous le ciel, je me retournai tout épouvanté et je dis : « Regarde, à quoi te fieras-tu ? »

Je repris : « Au Seigneur qui n’a jamais manqué à la promesse faite à quiconque se fie à lui. Mais je vois bien que le monde s’est joué de moi.

« Et je sens ce que je suis et ce que je fus ; et je vois marcher, pour ainsi dire voler le temps ; et je voudrais me plaindre, mais je ne sais de qui.

« Car la faute est uniquement à moi, qui aurais dû ouvrir à temps les yeux et ne pas attendre à la fin de ma vie, laquelle, à dire le vrai, est désormais trop avancée.

« Mais les grâces divines n’arrivent jamais trop tard. J’espère en elles pour opérer encore en moi des effets rares et élevés. »

C’est ainsi que je me parlai et que je me répondis : Maintenant, si les choses que le ciel roule et gouverne n’ont point de stabilité, quelle fin auront-elles après leur longue évolution ?

Ainsi je pensais, et pendant que mon esprit s’enfonçait davantage dans cette pensée, il me sembla voir un monde nouveau, immobile dans le temps et éternel.

Il me sembla que le Soleil et tout le ciel autour de lui, avec ses étoiles, disparaissait, ainsi que la terre et la mer, et qu’il en renaissait un plus beau et plus joyeux.

Quel ne fut pas mon étonnement quand je vis s’arrêter celui qui jamais ne s’arrête et qui, dans son cours, fait changer tout !

Je vis ses trois parties réduites à une seule ; et cette partie unique devenir stable, de façon à ne plus pouvoir changer comme elle avait coutume de le faire.

Et comme en un pays désert et inculte, il n’y avait eu dans ce nouveau monde, il n’y a, il n’y aura jamais, ni avant, ni après, choses qui rendent la vie amère, changeante et mauvaise.

Ma pensée passe outre comme les rayons du soleil à travers le verre, et bien plus encore, car rien ne la retient. Oh ! quelle grâce ce me sera, si jamais je l’obtiens,

De voir ici présent le souverain Bien sans aucun mélange de mal, que seul le temps produit, et qui vient et s’en va avec lui !

Le Soleil ne s’arrêtera plus dans le Taureau ni dans les Poissons, pour produire ces variations d’où naît et meurt, se ralentit ou s’accroît notre labeur.

Bienheureux les esprits qui se trouveront ou qui se trouvent dans ce chœur sublime de telle façon que leur nom jouisse d’une éternelle mémoire !

Heureux celui qui trouve le gué de ce torrent montagneux et rapide qui s’appelle la vie et qui est si cher au plus grand nombre !

Malheureux le vulgaire aveugle qui place ses espérances sur les choses que le temps emporte si rapidement !

Ô malheureux mortels vraiment sourds, nus et frêles, dénués de prévoyance et de sagesse, malades de tous vos membres !

Cherchez celui qui gouverne le monde d’un signe, qui soulève et apaise les éléments ; de la connaissance duquel je ne m’approche point,

Mais dont les anges sont joyeux et satisfaits de voir une des mille parties, à quoi ils bornent leurs désirs et leurs pensées.

Ô esprit incertain, toujours privé de l’objet de tes désirs, à quoi bon tant de pensées ? Une heure disperse ce qu’on avait eu grand’peine à rassembler en beaucoup d’années.

Ce qui pèse sur notre âme et l’entrave, le passé, le présent, hier, demain, le matin et le soir, tout cela passera en un moment comme l’ombre.

Rien n’aura plus été, ni ne sera plus ; seul le présent subsistera, et l’éternité seule restera une et entière.

Combien d’obstacles qui cachaient la vue du passé et celle de l’avenir, seront aplanis ! Il ne restera rien sur quoi nous puissions appuyer notre espérance ou notre souvenir,

Dont la diversité fait tellement dévier l’homme, que la vie semble un jeu, chacun pensant : que deviendrai-je, qu’ai-je été ?

Le temps ne sera plus divisé en petites portions, mais il sera un ; il n’y aura plus d’été, ni d’hiver, mais le temps sera immobile comme la mort, et l’espace sera changé.

Et les années ne gouverneront plus les renommées des mortels ; au contraire, celui qui une fois sera devenu célèbre, le sera éternellement.

Heureuses les âmes qui sont ou qui seront dans le chemin qui conduit à cette fin dont je parle, quelle qu’elle soit.

Et parmi les autres âmes belles et choisies, plus heureuse encore celle que la Mort faucha bien avant le terme naturel !

C’est alors qu’apparaîtront les angéliques vertus, les paroles honnêtes et les chastes pensées que Nature avait mises dans son cœur juvénile.

Et que bon nombre de visages que le Temps et la Mort ont flétris, reviendront à leur plus florissant état ; c’est alors, Amour, qu’on verra à quoi tu m’as enchaîné.

Et je serai montré au doigt : voici, dira-t-on, celui qui pleure toujours, et au milieu de ses larmes fut plus heureux que les autres ne le furent au milieu des éclats de rire.

Et celle que je chante encore en pleurant, s’émerveillera grandement en soi-même, en se voyant louée par-dessus toutes les autres.

Quand cela arrivera-t-il ? je ne sais ; elle le sait peut-être, elle. Une telle croyance a de nombreux sectateurs ; mais qui peut connaître un si grand secret ?

Je crois que ces choses sont proches, et qu’il sera bientôt fait justice des vérités et des erreurs, car toutes les œuvres humaines seront alors comme des toiles d’araignée.

On verra comme on se repose sur des soins superflus, comme on travaille et comme on sue en vain, et comme se trompent les hommes.

Aucun secret ne pourra se cacher ou rester enfermé ; toute conscience, pure ou flétrie, apparaîtra nue aux yeux du monde entier.

Et quelqu’un viendra pour nous juger et nous reconnaître ; puis nous verrons chacun aller au lieu qui lui sera assigné, comme la bête qui, étant chassée, se renfonce dans le bois.

Et l’on verra que dans ces hauts parages dont vous êtes si orgueilleux, l’or et les terres ont été un dommage et non un avantage.

Et, par contre, on verra ceux qui ont toujours vécu, courbés sous le frein d’un modeste sort, sans pompe aucune, se réjouir en eux-mêmes.

Ces cinq Triomphes, nous les avons vus ici bas sur cette terre, et, Dieu le permettant, nous verrons enfin le sixième là-haut

Nous verrons le Temps détruire toute chose aussi promptement ; et la Mort si avare de ses droits ; et l’un et l’autre seront anéantis en même temps.

Nous verrons ceux qui ont mérité une éclatante renommée et que le Temps a détruits ; et les beaux visages que le Temps et la Mort cruelle ont fait pâlir.

Revenant plus beaux que jamais, ils laisseront à la Mort impétueuse l’oubli, les aspects sombres et moroses et les jours mauvais.

Revenus à l’âge de leur plus verte floraison, ils auront, avec une beauté immortelle, une éternelle renommée ; mais au-dessus de tous ceux qui vont se refaire une nouvelle existence,

Est celle que le monde pleure et réclame par ma voix et par ma plume fatiguée. Mais le ciel veut la posséder tout entière.

Sur la rive d’un fleuve qui naît dans la Gébenne, Amour me fit à cause d’elle une si longue guerre, que le souvenir en est encore dans mon cœur.

Heureuse pierre qui recouvre son beau visage ! Mais quand elle aura repris sa belle forme, si celui qui la vit sur terre fut heureux,

Que sera-ce donc quand il la reverra dans le ciel ?


Quatrième partie


Sonnets et canzones


sur des sujets variés.




Sonnet I.
Il encourage un ami à l’étude des lettres et de la philosophie.

La gloutonnerie, le sommeil et les lits moelleux, ont banni toute vertu du monde, d’où notre nature est quasi déviée de sa voie, vaincue par les habitudes.

Et toute bénigne influence de la lumière du ciel, par laquelle la vie humaine reçoit sa forme, est éteinte, ce dont s’étonne quiconque veut faire sortir un fleuve de l’Hélicon.

Quelle avidité du laurier, quelle avidité du myrte ! Va-t’en pauvre et nue, ô philosophie, dit la foule occupée aux vils gains.

Tu auras peu de compagnons dans l’autre sentier ; je te prie d’autant plus, noble esprit, de ne pas abandonner ta magnanime entreprise.


SONNET II.
À Stefano Colonna le Vieux, qui était venu à Avignon et en repartait.

Glorieuse Colonne, sur laquelle repose notre espérance et le grand nom latin ; toi qui n’as pas encore fait dévier du vrai chemin la colère de Jupiter à travers les vents pluvieux ;

Ici, il n’y a point de palais, de théâtre, ni de riches terrasses, mais le sapin, le hêtre, le pin parmi les herbes verdoyantes et sur la belle montagne voisine où l’on monte et dont on redescend en poétisant.

Ici, nous élevons notre esprit de la terre jusqu’au ciel ; et le rossignol qui doucement dans l’ombre se lamente et se plaint chaque nuit,

Nous emplit le cœur de pensers amoureux. Mais tant de bien-être est gâté et rendu imparfait par cela seul que tu t’éloignes de nous, mon seigneur.


SONNET III.
Il répond à Stramazzo de Pérouse, qui l’invitait à faire des vers.

Si le glorieux feuillage qui arrête l’ire du ciel quand le grand Jupin tonne, ne m’avait pas refusé la couronne qui orne d’habitude ceux qui écrivent en vers,

J’aurais été ami de vos divines Muses, que le siècle délaisse si honteusement. Mais l’injure qui m’a été faite, m’a depuis longtemps éloigné de celle qui la première planta l’olivier.

La poussière d’Éthiopie ne tourbillonne pas sous le plus ardent soleil avec plus de violence que je n’enrage moi-même d’avoir perdu une chose tant aimée et que je considérais comme mon propre bien,

Cherchez donc une source plus tranquille, car la mienne serait entièrement privée d’eau si elle n’avait pas celle que mes larmes distillent.


SONNET IV.
Il félicite son ami Boccace d’être guéri des intrigues amoureuses.

Amour pleurait, et moi qui ne m’en séparai jamais, je pleurais parfois avec lui en voyant par quels effets acerbes et étranges votre âme a été délivrée de ses liens.

Maintenant que Dieu l’a ramenée dans le droit chemin, levant les deux mains au ciel je lui rends grâce de ce qu’il consent à écouter avec bonté les prières des humains.

Et si, en revenant à la vie amoureuse, vous avez trouvé sur votre route, pour vous faire tourner les épaules, un beau désir, des précipices et des obstacles,

Ce fut pour montrer par quel épineux sentier, par quelle montée âpre et rude l’homme doit parvenir au vrai mérite.


SONNET V.
Il se réjouit de ce que Boccace ait renoncé à sa vie licencieuse.

Jamais navire battu et dompté par les vagues n’éprouva plus de joie de se voir aborder à terre, alors que l’équipage, inspirant la pitié, se prosterne sur le rivage pour rendre grâces ;

Jamais, non plus, un homme ayant eu la corde au cou ne sortit de prison avec plus de joie que je n’en éprouvai en voyant enfin déposée cette épée qui fit à mon maître une si longue guerre.

Et vous tous qui célébrez l’amour dans vos rimes, rendez hommage au bon tisseur des récits amoureux, qui jusqu’à présent avait été égaré.

Car il y a plus de joie au royaume des élus pour un esprit égaré qui se convertit, et il en est fait plus de cas, que pour quatre-vingt-dix-neuf autres parfaits.


SONNET VI.
Aux princes d’Italie pour les engager à prendre part à la croisade prêchée par le pape Jean XXII.

Le successeur de Charles, sur la tête duquel brille la couronne de son aïeul, a déjà pris les armes pour abaisser l’orgueil de la Babylonie et de tout ce qui porte ce nom.

Et le Vicaire du Christ, avec la lourde charge des clefs et du manteau, retourne au nid ; de sorte que, si quelque accident nouveau ne l’en détourne, il verra Bologne, puis Rome, la noble cité.

Votre douce et gentille brebis abat les loups féroces ; et qu’il en arrive ainsi à tous ceux que divise un légitime amour.

Consolez-le donc, lui qui attend encore ; consolez Rome qui se plaint de l’absence de son époux, et ceignez l’épée pour Jésus.


CANZONE I.
À Giacomo Colonna, pour qu’il seconde l’entreprise du roi de France contre les infidèles.

Âme bienheureuse et belle, toi qui es attendue au ciel et qui t’en vas revêtue et non chargée, comme les autres, de notre nature humaine ; toi la servante obéissante de Dieu, à qui tu es chère, afin que les chemins qui conduisent d’ici-bas à son royaume te soient désormais moins rudes ; voici qu’un doux vent d’Occident vient de s’élever pour pousser vers un meilleur port ta barque qui a tourné le dos au monde aveugle. Au milieu de cette obscure vallée où nous pleurons nos péchés et ceux d’autrui, il la conduira, délivrée des antiques liens, par un droit sentier, au céleste Orient vers lequel elle est tournée.

Peut-être les dévotes et amoureuses prières, peut-être les larmes saintes des mortels sont-elles parvenues jusqu’à la pitié suprême ; peut-être aussi n’ont-elles pas été assez nombreuses ni assez fortes, pour que leur mérite fît changer le cours de la justice éternelle ; mais ce Roi clément qui gouverne le ciel, a-t-il jeté, par le simple effet de sa grâce, les yeux sur le lieu sacré où il fut mis en croix, et a-t-il inspiré au cœur du nouveau Charles le désir d’une vengeance dont le retard nous est si nuisible que depuis nombre d’années l’Europe soupire après elle. C’est ainsi qu’il a secouru son épouse aimée, de sorte que sa voix seule a fait trembler la Babylonie et la rend inquiète.

Quiconque habite entre la Garonne et les monts, entre le Rhône, le Rhin et les ondes salées, accompagne les étendards très chrétiens ; et quiconque, des Pyrénées jusqu’à l’extrême horizon, s’est montré désireux de la vraie gloire, laissera déserts l’Espagne et l’Aragon. L’Angleterre ainsi que les îles que baigne l’Océan entre le Chariot et les Colonnes, enfin tous les pays où s’enseigne la doctrine du saint Évangile, pays variés de langage, d’armes et de costumes, sont poussés par la charité à la sainte entreprise. Eh ! quel amour plus licite et plus noble, même l’amour filial et l’amour maternel, fournit jamais matière à si juste indignation ?

Il est une portion du monde qui est toujours dans les glaces et dans les neiges glacées, tellement elle est loin du chemin du soleil. Là, parmi les jours nébuleux et courts, naît une population naturellement ennemie de la paix, et à qui il n’en coûte rien de mourir. Si cette population, plus dévouée que d’habitude, prend les armes pour seconder la fureur tudesque, tu dois bien comprendre combien elle est à craindre des Turcs, des Arabes, des Chaldéens et de tous ceux qui placent leur espoir dans les dieux de ce côté de la mer aux eaux sanglantes, nations qui combattent sans armures, craintives et efféminées, qui ne surent jamais manier le fer, mais qui confient au vent tous leurs coups.

Donc, c’est l’heure et le temps de retirer notre cou de l’antique joug, et de déchirer le voile qui avait été déroulé autour de nos yeux ; il est temps que le noble génie que tu tiens du ciel par la grâce de l’immortel Apollon, montre ici la valeur de son éloquence par des discours et par des écrits dignes de louange. Si, en lisant les exploits d’Orphée et d’Amphion, tu ne t’étonnes point, tu t’étonneras bien moins encore que l’Italie et ses enfants se lèvent au son de ton éclatante parole, et prennent la lance en faveur de Jésus. Car si cette antique mère voit juste, elle comprendra qu’en aucune de ses guerres, elle n’a eu de si belles et de si admirables raisons.

Toi qui, pour t’enrichir d’un beau trésor, as consulté les ouvrages anciens et modernes, t’élevant jusqu’au ciel malgré la pesanteur terrestre, tu sais combien, depuis le fils de Mars jusqu’au grand Auguste qui, trois fois triomphant, orna trois fois sa tête du vert laurier, Rome fut prodigue de son sang pour venger les injures faites à d’autres. Pourquoi donc aujourd’hui ne serait-elle pas, non point prodigue, mais reconnaissante et pieuse, pour venger les offenses impies faites au glorieux fils de Marie ? Quel espoir nos ennemis mettront-ils dans les humaines défenses, si le Christ est parmi leurs adversaires ?

Reporte ton esprit à la téméraire audace de Xerxès qui, pour fouler aux pieds nos rivages, osa outrager la mer en la couvrant de ponts d’une nouvelle espèce, et tu verras toutes les femmes de la Perse, revêtues de noir à cause de la mort de leurs maris, et la mer de Salamine toute teinte en rouge. Or la victoire ne te promet pas seulement une semblable défaite du peuple infidèle d’Orient, mais une extermination comme celle de Marathon, comme celle des mortels défilés que défendit Léonidas avec si peu de gens, et comme mille autres dont tu as entendu parler ou que tu as lues. C’est pourquoi, il convient d’incliner profondément les genoux et l’esprit devant Dieu qui a choisi ton siècle pour tant de bienfaits.

Ô ma chanson, tu verras l’Italie et sa rive glorieuse que défend et cache à nos yeux, non point la mer, non point une montagne ou un fleuve, mais l’Amour seul qui me charme d’autant plus qu’il m’embrase davantage. La nature ne peut résister à l’habitude. Or va, ne te sépare point de tes autres compagnons ; l’Amour, par qui l’on vit et l’on pleure, ne marche pas toujours un bandeau sur les yeux.


SONNET VII.
Il prie un ami de lui prêter les œuvres de saint Augustin.

Si l’Amour ou la Mort ne font pas quelque accroc à la nouvelle toile que j’ourdis, et si je me délivre de ma tenace passion, pendant que j’accouple l’une et l’autre vérité,

Je ferai peut-être une œuvre si bien mêlée, entre le style des modernes et le langage antique, que — je n’ose le dire qu’en tremblant — tu en entendras le bruit jusqu’à Rome.

Mais comme, pour terminer l’ouvrage, il me manque un peu de ces fils bénis que mon cher père eut en abondance,

Pourquoi, contre ton habitude, tiens-tu les mains si serrées à mon égard ? Je te prie de les ouvrir, et tu verras éclore d’admirables choses.


CANZONE II.
À Colas di Rienzo, pour le prier de rendre à Rome son antique liberté.

Noble esprit, qui gouverne ces membres où est renfermé un seigneur valeureux, bienveillant et sage, puisque tu es parvenu à posséder la verge honorée avec laquelle tu corriges Rome et ses citoyens aveuglés par l’erreur, et tu les rappelles à son antique chemin, je m’adresse à toi, parce que je ne vois pas ailleurs un seul rayon de vertu, car elle est disparue du monde, et parce que je ne trouve ailleurs personne qui ait vergogne de mal faire. Je ne sais ce qu’attend ou ce que désire l’Italie, car il semble qu’elle ne sente pas ses maux ; elle est vieille, paresseuse et indifférente. Dormira-t-elle toujours, et ne viendra-t il personne qui la réveille ? Ah ! si j’avais les mains roulés dans ses cheveux !

Je n’espère pas qu’elle relève jamais la tête dans son sommeil nonchalant, tellement elle est affaissée sous une lourde charge. Mais ce n’est pas sans un but du destin que Rome, notre tête, est maintenant confiée à ton bras qui peut la secouer fortement et la relever. Porte sans crainte la main sur sa vénérable chevelure et dans ses tresses éparses, de façon à tirer cette indolente de sa fange. Moi, qui jour et nuit pleure sur son état misérable, j’ai placé en toi la plus grande partie de mon espoir ; car si jamais le peuple de Mars devait lever les yeux sur son propre honneur, il me semble que la gloire ne pourrait en échoir qu’à ton temps.

Les antiques murs que le monde craint et aime encore, et au souvenir desquels il tremble quand il se rappelle le temps passé et se rejette en arrière ; les tombeaux où furent enfermés les ossements de tant de gens qui ne seront point sans renommée tant que l’univers ne tombera point en dissolution, et tout ce qui est enveloppé dans une même ruine, espère guérir par toi de tous ses vices. Ô grands Scipions, ô fidèle Brutus, combien elle a dû vous plaire, si elle vous est arrivée là-bas, la rumeur de cette mission si bien placée ! Comme je crois que Fabricius a dû être joyeux en apprenant la nouvelle, et comme il a dû dire : Ma Rome sera belle encore.

Et si on a souci dans le ciel de quelque chose d’ici-bas, les âmes qui habitent là haut et ont laissé leur corps à la terre, te prient de mettre fin aux longues discordes civiles qui enlèvent toute sécurité aux citoyens, et qui font que leurs sépultures, jadis si honorées, sont aujourd’hui, par suite de la guerre, abandonnées comme des sépultures de voleurs, tellement que les bons en sont seuls exclus, et que, parmi les autels et parmi les statues dépouillées, on se livre aux plus cruelles entreprises. Oh ! que d’actes coupables ! On ne commence aucun assaut sans sonner les cloches, lesquelles furent élevées pour rendre grâce à Dieu.

Les femmes larmoyantes et la multitude sans défense des enfants, les vieillards fatigués qui ont en horreur eux-mêmes et leur trop longue existence ; les moines noirs, gris et blancs, ainsi que les autres classes de citoyens malades et infirmes, crient : « Notre seigneur, aide, aide ! » et la malheureuse population épouvantée, te découvre par milliers ses plaies qui apitoieraient Annibal lui-même. Et si tu regardes attentivement la maison de Dieu, qui aujourd’hui est tout en flammes, tu verras qu’en éteignant seulement quelques étincelles, les esprits qui se montrent si enflammés de haine, redeviendront tranquilles. Pourquoi, ton œuvre serait louée dans le ciel.

Les ours, les loups, les aigles et les serpents nuisent souvent à une grande colonne de marbre, tout en se nuisant à eux-mêmes. C’est d’eux que se plaint la noble dame qui t’a appelé, afin que tu arraches de son sein les mauvaises plantes qui ne peuvent fleurir. Voilà plus de mille ans que lui font défaut ces belles âmes qui l’avaient placée là où elle était. Ah ! nouvelles générations, démesurément hautaines, indignes d’une si grande et d’une telle mère ! Tu es son époux, tu es son père ; elle attend tout secours de ta main, car son souverain père a l’esprit occupé à d’autres œuvres.

Rarement il arrive que la fortune injurieuse ne s’oppose pas aux hautes entreprises, car elle s’accorde mal aux grandes actions. Or, débarrassant le passage par lequel tu es entré, fais que je lui pardonne ses autres nombreux méfaits ; qu’au moins, en cela, elle se montre diverse d’elle même. De mémoire d’homme, aucun mortel n’eut, comme toi, la voie ouverte pour s’acquérir une éternelle renommée ; car, si je ne me trompe point, tu peux relever la plus noble monarchie. Quelle gloire ce sera pour toi, d’entendre dire : les autres l’ont aidée quand elle était jeune et forte, lui, l’a sauvée de la mort, dans sa vieillesse !

Chanson, tu verras sur le mont tarpéien un chevalier que l’Italie tout entière honore, plus soucieux des autres que de soi-même. Dis lui : quelqu’un qui ne t’a pas encore vu de près, mais qui s’est épris de toi, sur ton renom, dit que Rome, les yeux baignés et humides de douleur, te crie à toute heure merci de toutes les sept collines.


SONNET VIII.
À messer Agapito, en le priant d’accepter en souvenir de lui quelques légers présents.

Sur le premier de ces présents, reposez, mon cher Seigneur, vos joues fatiguées d’avoir longtemps pleuré, et soyez désormais plus avare de vous-même à ce cruel qui rend blêmes et pâles ceux qui le suivent.

Avec le second, fermez à ses messagers, du côté gauche, le chemin par lequel ils ont déjà passé, vous montrant le même en août et en janvier ; car le temps est court pour gagner la vie éternelle.

Et avec le troisième, buvez un suc d’herbe tout d’abord amer, mais doux ensuite, qui purge de toutes les pensées dont le cœur est affligé.

Placez-moi dans la partie de votre cœur où l’on place les choses plaisantes, de façon que je ne craigne pas le nocher du Styx, si ma prière n’est pas trop orgueilleuse.


SONNET IX.
Il invite les dames et les amoureux à pleurer avec lui la mort de Cino da Pistoia.

Pleurez, dames, et qu’avec vous pleure Amour ; pleurez, amants de tous pays, puisqu’est mort celui qui, pendant qu’il vécut en ce monde, mit tous ses soins à vous faire honneur.

Pour moi, je supplie mon acerbe douleur de ne pas m’empêcher de pleurer sur lui, et de me laisser la faculté de soupirer autant qu’il sera besoin pour me soulager le cœur.

Que mes rimes pleurent aussi, et mes vers, car notre amoureux messer Gino vient de nous quitter.

Que Pistoia pleure ainsi que ses citoyens pervers, qui ont perdu un si doux voisin ; et que se réjouisse le Ciel où il est allé.


SONNET X.
À Orso dell’Anguillara, qui se plaignait de ne pouvoir assister à un tournoi.

Orso, on peut bien mettre un frein à votre destrier et le faire revenir sur ses pas, mais qui pourra enchaîner le cœur de façon qu’il ne se délivre pas de ses liens, s’il a soif de l’honneur et s’il abhorre le contraire ?

Ne vous plaignez pas ; on ne peut lui enlever son prix parce qu’on vous empêche à vous d’y aller ; car, ainsi que le proclame la publique renommée, il est déjà là où nul autre ne l’a précédé.

Il suffit qu’il se retrouve au milieu du champ clos au jour dit, sous ces armes que lui ont donné le temps, l’amour, la valeur et le sang ;

Et qu’il crie : je brûle d’un noble désir avec mon maître qui n’a pu me suivre et qui, de n’être pas ici, se ronge et languit.


SONNET XI.
À Stefano Colonna, pour qu’il poursuive le cours de sa victoire contre les Orsini.

Annibal vainquit et ne sut pas ensuite bien employer sa fortune victorieuse. Donc, mon cher Seigneur, prenez garde qu’il ne vous en arrive autant à vous.

L’ourse, mise en rage à cause de ses oursons qui trouvèrent en mai une dure nourriture, se ronge en elle-même, et aiguise ses dents et ses ongles pour venger sur nous ses désastres.

Pendant que sa douleur encore nouvelle lui trouble le cœur, ne déposez pas votre glorieuse épée ; au contraire, allez là où vous appelle

Votre fortune, droit par le chemin qui peut vous donner, mille et mille ans encore après la mort, honneur et renommée en ce monde.


SONNET XII.
Sur le mérite de Malatesta, qu’il veut rendre immortel en écrivant sa louange ;

Le mérite attendu qui fleurissait en vous quand Amour commença de vous livrer bataille, produit maintenant un fruit égal à cette fleur, et qui a réalisé mon espérance.

Aussi mon cœur me dit d’inscrire dans mes ouvrages quelque chose dont votre nom acquière du prix car nulle part ailleurs on ne grave aussi solidement pour faire de marbre une personne vivante

Croyez-vous que César ou Marcellus, ou bien Paul, ou l’Africain fussent jamais devenus tels qu’ils sont, par l’enclume ou par le marteau ?

Mon Pandolphe, ces œuvres-là deviennent fragiles avec le temps, mais c’est notre œuvre à nous qui fait, par la renommée, les hommes immortels.


CANZONE III.
Il s’est épris de la Gloire, parce qu’elle lui montrera le chemin de la vertu.

Une dame, bien plus belle, bien plus resplendissante que le Soleil, tout aussi antique que lui, et d’une beauté fameuse, m’a entraîné dans sa compagnie, quand j’étais encore tout jeune. Bien qu’elle soit au nombre des choses rares en ce monde, elle m’a conduit par mille chemins, toujours belle et hautaine en pensées, en paroles et en actions. C’est pour elle seule que j’ai changé de ce que j’étais, du jour où j’affrontai ses regards de près. Par amour pour elle, je m’étais lancé, fort jeune, dans une entreprise si pénible que, si j’arrive au port désiré, j’espère par elle vivre longtemps, quand on me tiendra pour mort.

Cette mienne dame me guida pendant de nombreuses années, brûlant d’une juvénile ardeur, uniquement, comme je le comprends aujourd’hui, pour m’éprouver plus sûrement, me montrant tantôt son ombre, tantôt son voile ou ses vêtements, mais me cachant son visage. Et moi, hélas ! croyant en voir assez, je passai dans la joie toute ma jeunesse, et le souvenir m’en réjouit encore. Puisque maintenant je vois un peu plus d’elle que par le passé, je dis qu’il y a peu de temps elle se découvrit à moi comme je ne l’avais pas vue jusque-là ; ce qui me produisit dans le cœur un froid glacial qui y est encore, et qui y restera jusqu’au jour où je serai dans ses bras.

Mais la peur et le trouble ne me ravirent pas tellement à moi-même que je ne donnai à mon cœur assez de hardiesse pour les fouler aux pieds, afin de tirer plus de douceur de ses yeux. Et elle, qui avait déjà remis le voile devant les miens, me dit : « — Ami, vois comme je suis belle ; et demande tout autant qu’il te semble convenir à ton âge. — »

« — Madame, dis-je, il y a déjà longtemps que j’ai mis en vous mon amour que je sens maintenant si ardent ; ce qui fait, qu’en cet état, toute autre volonté m’est enlevée. — » Alors, avec une voix admirablement douce, et avec un air qui me fera trembler et espérer toujours, elle répondit :

« — Rarement en ce monde, parmi une si grande foule, un homme a entendu parler de mon mérite sans ressentir au cœur, au moins pour quelque temps, quelque étincelle d’amour. Mais mon ennemie, que toute chose bonne irrite, l’éteint bientôt ; de là meurt toute vertu, et domine un autre maître qui promet une vie plus tranquille. Amour, qui l’ouvrit tout d’abord, m’a dit sur ton esprit des choses d’où je vois vraiment que le grand désir te fera digne d’une fin honorée. Et comme tu es déjà de mes rares amis, tu verras en cette qualité une dame dont la vue te réjouira plus que la mienne. — »

Je voulais dire : c’est chose impossible, quand elle : « — Or, lève un peu les yeux et vois, dans un lieu plus calme, une dame qui s’est toujours montrée à peu de gens. — » J’inclinai vivement mon front couvert de rougeur, sentant en moi un feu plus grand. Et elle s’en fit un jeu, disant : — « Je vois bien à quoi tu penses. De même que le Soleil, par ses rayons puissants, fait soudain disparaître toutes les autres étoiles, ainsi maintenant ma vue te semble moins belle, vaincue qu’elle est par une lumière plus éclatante. Mais pourtant je ne permets pas que tu me quittes, car cette dame et moi, nous sommes nées d’une même semence, et nous avons été enfantées d’une même couche, elle d’abord et moi ensuite. — »

La vergogne rompit alors le lien qui m’avait été noué autour de la langue, lors de cette première confusion que j’éprouvai quand je m’aperçus qu’elle s’apercevait de mon trouble ; et je commençai : « — Si ce que j’entends est vrai, bienheureux le père, et bienheureux le jour qui vous ont produite au monde pour l’embellir ; et bienheureux tout le temps que j’ai employé à vous suivre ! Et si jamais je me détournai de la droite voie, je m’en repens fort, et plus que je ne le montre. Mais si j’étais digne d’en entendre davantage sur votre condition, j’en brûle de désir. — » Pensive, elle me répondit, son doux regard tellement fixé sur le mien qu’elle le faisait pénétrer au fond de mon cœur avec ses paroles :

« — Ainsi qu’il plut à notre père éternel, chacune de nous deux naquit immortelle. Malheureux, à quoi cela vous sert-il ? Il eût mieux valu pour vous que nous fussions moins parfaites. Pendant un temps, nous fûmes aimées, belles, jeunes et agréables ; et maintenant nous en sommes venues à un tel point, que ma sœur bat des ailes pour retourner à son antique patrie. Pour moi, je suis une ombre ; et maintenant je t’en ai dit tout autant que tu pouvais en entendre si rapidement. — » Puis, elle fit quelques pas en disant : « — Ne crains pas que je m’éloigne. — » Et elle cueillit une couronne de vert laurier, qu’elle posa de ses mains tout autour de mon front.

Chanson, à qui dira que ton sens est obscur, réponds : je n’en ai cure, car j’espère que bientôt un autre écrit fera éclater la vérité dans un langage plus clair. Je viens seulement pour réveiller les esprits, si toutefois celui qui m’a imposé ce rôle ne m’a pas trompée quand je me suis séparée de lui.


SONNET XIII.
À Antonio de Beccari de Ferrare, pour le rassurer et le convaincre qu’il est encore vivant.

Ces rimes affectueuses, où j’ai reconnu votre esprit et votre tendre affection, ont eu tant de pouvoir sur moi, qu’aussitôt j’ai mis la main à ma plume,

Pour vous assurer que je n’ai jamais ressenti les dernières morsures de celle que j’attends comme tout le monde ; cependant, sans m’en douter, je suis allé jusqu’à la porte de sa demeure ;

Puis je suis revenu sur mes pas, ayant vu écrit sur le seuil que le temps qu’il m’était donné de vivre n’était pas encore accompli,

Bien que je n’aie pu lire ni le jour ni l’heure où il le sera. Donc, que votre cœur inquiet s’apaise et cherche, pour l’honorer ainsi, un homme qui en soit digne.


CANZONE IV.
Aux grands de l’Italie, pour les engager à la délivrer de son dur esclavage.

Mon Italie, bien qu’il soit vain de parler devant les plaies mortelles que je vois répandues si nombreuses sur ton beau corps, il me plaît au moins que mes soupirs soient tels que les attendent le Tibre et l’Arno et le Pô où, dolent et grave, je m’assieds maintenant. Recteur du ciel, je demande que la pitié qui t’amena sur la terre, te fasse tourner vers ton doux pays aimé. Vois, Seigneur courtois, quelle guerre cruelle pour de si légers motifs ! Et les cœurs, qu’endurcit et ferme Mars superbe et féroce, ouvre-les, toi, notre père, attendris-les et les dénoue. Fais que ta vérité, quelque indigne que je sois, s’entende par ma bouche.

Vous, aux mains de qui la Fortune a mis les rênes des belles contrées pour lesquelles il semble qu’aucune pitié ne vous étreigne, que font ici tant d’épées étrangères ? Pourquoi cette verte terre se teindrait-elle du sang barbare ? Une erreur vaine vous leurre ; vous voyez peu et il vous semble voir beaucoup, car dans un cœur vénal vous cherchez amour ou fidélité. Celui qui possède le plus de gens d’armes, est celui qui a le plus d’ennemis autour de lui. Ô déluge venu de quels déserts étranges pour inonder nos douces campagnes ! Si c’est de nos propres mains que cela nous arrive, qui donc nous en délivrera ?

La Nature a bien pourvu à notre tranquillité, quand elle a placé le rempart des Alpes entre nous et la rage tudesque ; mais le désir aveugle et qui va contre son propre intérêt, s’est depuis tellement ingénié, qu’à un corps sain il a donné la gale. Maintenant, en une même cage, sont enfermées les bêtes sauvages et les douces brebis, de sorte que c’est toujours le meilleur qui en souffre. Et, pour plus de honte, cela nous vient des descendants du peuple sans loi à qui, comme on le lit dans l’histoire, Marius ouvrit si bien le flanc, que le souvenir de ce haut fait n’est pas encore effacé, alors que, las et assoiffé, il ne trouva plus à boire dans le fleuve que du sang au lieu d’eau.

Je passe sous silence César, qui teignit l’herbe du sang de leurs veines, par toutes les plaies qu’il leur fit avec notre fer. Maintenant il semble, par je ne sais quelles malignes étoiles, que le ciel nous ait en haine, grâce à vous à qui une si grande mission a été confiée. Vos volontés divisées ruinent la plus belle partie du monde. Quelle faute, quel jugement ou quelle destinée vous font molester le voisin appauvri, poursuivre les malheureux affligés et en fuite, chercher au dehors des gens d’armes, et avoir pour agréable qu’ils répandent leur sang et vendent leur âme pour un vil prix ? Je parle pour dire la vérité, non par haine d’autrui, ni par mépris.

Ne vous apercevez-vous pas non plus, après tant de preuves, de la fourberie bavaroise, qui, levant le doigt, plaisante avec la mort ? Ce jeu est pire, à mon avis, que le dommage qu’il nous cause. Mais votre sang pleut plus largement, car une autre colère vous excite. De mâtine à tierce, pensez à nous, et vous verrez combien peu on estime autrui quand on se tient soi-même pour si vil. Noble sang latin, secoue loin de toi ces dangereux fardeaux ; ne te fais pas, sans sujet, une idole d’un vain titre, car si la fureur d’une nation sauvage nous surpasse en intelligence, c’est notre faute et non chose naturelle.

N’est-ce pas là la terre que j’ai foulée la première ? N’est-ce pas là le nid où je fus élevé si doucement ? N’est-ce pas là la patrie en qui je me confie, mère bénigne et pieuse, qui recouvre mes ancêtres ? Pour Dieu, que cela émeuve parfois votre esprit ; considérez avec pitié les larmes du peuple douloureux qui de vous seul, après Dieu, attend le repos ; et pour peu que vous donniez quelque signe de pitié, la vertu s’armera contre la fureur, et le combat sera court, car l’antique valeur n’est pas encore morte dans les cœurs italiens.

Seigneurs, voyez comme le temps vole, comme fuit la vie, et comme la mort est sur nos épaules. Aujourd’hui, vous êtes ici ; pensez au départ, car il faut que l’âme, nue et seule, arrive à ce douteux sentier. Pour traverser cette vallée, qu’il vous plaise de déposer la haine et l’envie, vents contraires à la vie sereine ; et que celui qui passe son temps à nuire à autrui, emploie à quelque action plus digne son bras ou son intelligence, à prononcer quelque belle louange, et se convertisse à quelque honnête entreprise. C’est ainsi qu’on est heureux ici bas et que l’on s’ouvre le chemin du ciel.

Chanson, je t’avertis de dire doucement tes raisons, car il te faut aller parmi des gens altiers, dont les esprits sont déjà remplis de la coutume ancienne, mauvaise et toujours ennemie du vrai. Tu tenteras la fortune parmi peu de magnanimes, à qui le bien plaise. Dis-leur : « Qui me rassurera ? Je vais criant : la paix, la paix, la paix ! »


SONNET XIV.
Il s’élève contre les scandales qui se passaient à cette époque à la cour d’Avignon.

Que la flamme du ciel pleuve sur ta tête, mauvaise, qui après avoir commencé par boire l’eau des fontaines et par te nourrir de glands, es devenue riche et grande en faisant les autres pauvres, puisque tu prends tant de plaisir à mal faire ;

Nid de trahisons, où se couve tout le mal qui se répand aujourdhui par le monde ; esclave du vin, des lits voluptueux, des victuailles, chez qui la luxure est passée à ses extrêmes limites.

Par tes palais, tes jeunes filles et tes vieillards dansent en rond, ayant Belzébuth au milieu d’eux, avec les soufflets de feu et les miroirs.

Jadis tu ne fus pas élevée à l’ombre sur la plume, mais nue au vent et déchaussée parmi les ronces. Maintenant tu vis de telle façon que jusqu’à Dieu en monte la puanteur.


SONNET XV.
Il prédit à Rome la venue d’un grand personnage qui la fera revenir à l’antique vertu.

L’avare Babylonie a comblé le sac de la colère de Dieu, et des vices impies et coupables, tellement qu’il déborde ; elle a pris pour Dieux, non pas Jupiter et Pallas, mais Vénus et Bacchus.

Je me consume et je me lasse d’attendre sa punition ; mais pourtant je vois venir pour elle un nouveau sultan qui en fera, mais non pas aussi vite que je voudrais, un seul siège, et celui-ci sera à Baldacco.

Ses idoles seront renversées à terre, ainsi que les tours orgueilleuses, ennemies du ciel, et les gardiens de ces tours seront brûlés au dehors comme ils le sont au dedans.

Les âmes belles et amies de la vertu gouverneront le monde ; et nous le verrons revenir à l’âge d’or et se remplir des œuvres antiques.


SONNET XVI.
Il attribue la perversité de la cour de Rome aux donations que lui a faites Constantin.

Source de douleur, repaire de colère, école d’erreurs, temple d’hérésie ; jadis tu étais Rome, aujourd’hui tu es une Babylonie fausse et perverse, à cause de laquelle on se plaint et l’on soupire tant.

Ô forge de tromperies, ô prison cruelle, où le bien meurt, où le mal naît et s’accroît ; enfer de damnés vivants, ce sera un grand miracle, si à la fin Christ ne se courrouce point contre toi.

Fondée dans une humble et chaste pauvreté, tu élèves ton front contre tes fondateurs, putain effrontée. Et où as-tu placé ton espoir ?

Dans tes adultères, dans tant de richesses mal acquises ? Aujourd’hui Constantin ne peut plus revenir ; mais que le triste monde qui supporte de telles choses, les garde pour lui.


SONNET XVII.
Loin de ses amis, il vole près d’eux par la pensée, et y reste de cœur.

Plus j’étends vers vous mes ailes pleines de désir, ô douce troupe amie, plus la Fortune entrave mon vol par une glue épaisse, et me force à errer de côté et d’autre.

Le cœur, qu’en dépit de la Fortune je puis envoyer loin de moi, est toujours avec vous dans cette vallée ouverte où notre mer entoure davantage la terre. L’autre jour, je me séparai de lui, tout en pleurs.

Je pris à main gauche, et lui à droite ; moi traîné de force, et lui escorté par l’Amour ; lui à Jérusalem, et moi en Égypte.

Mais la patience est un confort dans la douleur ; car, par suite d’une longue habitude établie autrefois entre nous, nous avions été rarement et peu longtemps ensemble, lui et moi.


SONNET XVIII.
Il déclare que s’il avait persévéré dans l’étude de la poésie, il aurait maintenant la réputation d’un grand poète.

Si j’étais resté assidûment dans la caverne où Apollon devint prophète, Florence aurait peut-être aujourd’hui son poète, et non pas seulement Vérone, Mantoue et Arunca.

Mais puisque mon génie n’est plus arrosé par l’eau de ce rocher, il faut que je suive une autre planète, et qu’avec la faux recourbée j’extraie de mon champ les herbes folles et les ronces.

L’olivier est séché, et l’eau qui découle du Parnasse et qui le faisait en d’autre temps fleurir, s’est détournée ailleurs.

Ainsi ma malechance ou ma faute m’aura privé de tout bon fruit, si l’éternel Jupiter ne fait pleuvoir sa grâce sur moi.


SONNET XIX.
Des graves dommages causés par la colère, d’après les exemples d’hommes illustres.

La colère vainquit Alexandre victorieux, et le rendit en partie inférieur à Philippe ; que lui sert d’avoir été taillé dans le marbre ou le bronze seulement par Pirgotel ou Lisippes, et peint par Apelles ?

La colère poussa Tydée à une telle rage, qu’elle le rongea à l’en faire mourir. La colère avait rendu Sylla, non pas seulement borgne, mais tout à fait aveugle ; elle finit par le tuer.

Valentinien le sait, lui que la colère conduisit à un semblable destin ; il le sait aussi Ajax qui en mourut, et tourna sa force contre tant de gens puis contre lui-même.

La colère est une courte folie ; quand on ne la dompte pas, c’est une folie longue qui mène souvent à la honte et parfois à la mort celui qu’elle possède.


SONNET XX.
Il remercie Giacomo Colonna de ses sentiments affectueux.

Je ne verrai jamais avec les yeux secs, ni d’un cœur tranquille, ces lignes où il semble qu’Amour étincelle et que la Pitié semble avoir écrites de sa main,

Ô Esprit jadis invaincu dans les luttes terrestres, et qui maintenant répands du haut du ciel une telle douceur, que tu as ramené mes rimes vers le haut style dont la mort les avait écartées.

J’espérais te montrer un tout autre fruit de mes tendres rameaux. Quel destin cruel nous porta envie à tous deux, ô mon noble trésor,

Pour qu’avant le temps tu m’aies été enlevé et caché ? Mais je te vois avec le cœur, je t’honore avec la langue, et mon âme s’apaise en toi, doux objet de mes soupirs.


FIN.

  1. Cette canzone, quel qu’en soit le motif, a été faite de façon à n’être comprise de personne. Bembo dit que c’est une enfilade de proverbes sans suite, du genre de celles que les anciens appelaient balivernes (frottole). Castelvetro croit que ces proverbes concernent Laure ; Lelio pense que cette canzone fait allusion à la cour papale ; d’autres enfin pensent qu’elle se rapporte tout à la fois à la retraite de Pétrarque à Vaucluse, à son amour pour Laure et à la cour pontificale. Quoi qu’il en soit, j’ai dû en donner ici la traduction, me bornant à suivre littéralement le texte, sans chercher à lui attribuer un sens, ni même à compléter, au point de vue grammatical, bon nombre de phrases inachevées. (Note du traducteur.)