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Les Rochelais à Terre-Neuve/1° L’Aunis et la Saintonge

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Chez Georges Musset (p. 64-97).

1o L’Aunis et la Saintonge à la conquête de la Nouvelle-France.


Les entreprises de la pêche se trouvent liées à la conquête de la Nouvelle-France et aux expéditions glorieuses qui dotèrent notre pays, pour des années malheureusement trop courtes, de ces belles et riches colonies. Relater ces expéditions, quand la question de la pêche s’y trouve mêlée, c’est en même temps d’ailleurs mettre en lumière la grande part que La Rochelle et la Saintonge surent y prendre.

Il n’est pas oiseux de rappeler tout d’abord les idées de colonisation qui furent inspirées par Coligny et qui donnèrent lieu aux voyages célèbres effectués en Floride, en 1562, et dans les années suivantes, par Jean de Ribaud, de Dieppe, et par René de Laudonnière qui, dans plusieurs occasions, eut La Rochelle comme point d’attache.

Le 2 août 1567, Dominique de Gourgues partait à son tour de Bordeaux, pour secourir les premiers colonisateurs. À sa sortie de la Gironde, il fut arrêté par des vents contraires et obligé de relâcher en Charente où il demeura jusqu’au 22 août. Au nombre des gentilshommes qui l’accompagnaient, se trouvait un saintongeais, appartenant vraisemblablement à l’illustre famille de Pons, et qui mourut au cours de l’expédition. C’est à La Rochelle que de Gourgues vint également mouiller au retour de sa glorieuse campagne, avant de rentrer à Bordeaux. Et à peine, avait-il quitté notre rade, que la flotte espagnole qui le poursuivait avec 19 pataches et un bâtiment de 200 tonneaux, y apparut et le poursuivit jusqu’à Blaye.

Mais le pouvoir royal ne songeait pas seulement à La Floride. La pêche et le commerce des pelleteries offraient un débouché avantageux à notre marine. La concurrence anglaise se faisait jour, et le gouvernement britannique se préoccupait, de son côté, dans un édit de 1563, de porter l’activité de ses sujets vers ce point de l’Amérique « aussi bien dans l’intérêt du commerce extérieur que pour accroître le nombre des pêcheurs et des marins et les ressources des villes maritimes, et pour économiser les vivres frais du royaume. »

Puis en 1583, l’Angleterre, accentuant son action, envoyait sir Humphrey Gilbert, muni de lettres patentes de la reine Elisabeth, prendre possession de la rade de Saint-Jean. Cette tentative ne fut pas toutefois couronnée de succès, car Gilbert perdit son bâtiment en revenant en Europe, et ses projets furent abandonnés. Malgré tout, il fallait, même de la part des pêcheurs français, se défendre contre les actes de violence des sujets anglais ; aussi voit-on constamment les terre-neuviers armés en guerre.

En présence de ces conflits, Henri IV plaça la pêche du nord de l’Amérique sous la protection spéciale de l’État. Il renouvela les privilèges donnés à l’origine à Roberval, et institua le marquis de La Roche, gentilhomme breton, lieutenant général au pays de Canada, Hochelaga, Terres Neuves, Labrador, rivière de la Grande Baye (c’est-à-dire le Saint-Laurent), Norimbegue et terres adjacentes.

Ce n’est pas le lieu de s’étendre sur les résultats de cette entreprise qui ne fut pas malheureusement couronnée d’un succès immédiat.

Qu’il suffise de rappeler que cette expédition fut suivie, en 1601-1602, de celle du sieur du Pont-Gravé, négociant de Saint-Malo, et en 1603 de celle du commandeur de Chaste, gouverneur de Dieppe, qui forma, sous la conduite de Robert Gravé, sieur du Pont, connu surtout sous le nom de Pontgravé, une compagnie de marchands, destinée à développer le commerce de la colonie.

C’est à cette dernière entreprise que se rattache le départ, pour la Nouvelle-France, de deux illustres Saintongeais : Pierre du Gua, seigneur de Mons en la paroisse de Royan, fils de Guy du Gua et de Claire Goumard, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi et gouverneur de Pons, et Samuel de Champlain, de Brouage, auquel les Canadiens viennent d’élever un monument reproduit par la Revue de Saintonge et d’Aunis, dans sa livraison du 1er juillet  1898.

Les voyages et les découvertes de Champlain sont connus. Ce serait dépasser les limites de cette notice que de s’y attarder. Qu’il nous suffise de renvoyer le lecteur soit aux œuvres de Champlain, soit aux nombreux ouvrages ou mémoires qui ont été consacrés à ce vaillant pionnier par tous les historiens des XVIe siècle et XVIIe siècle, et parmi les modernes, par Carneau, l’historien du Canada, Margry, Délayant, Delavaud, Audiat, Garnault et tant d’autres.

Pour éclairer l’histoire du commerce rochelais, il y a lieu toutefois de retenir les faits suivants. Le sieur de Mons avait obtenu du roi le privilège du commerce exclusif des pelleteries depuis le 40° de latitude nord jusqu’au 54° ; le droit de concéder des terres jusqu’au 46°, et des lettres patentes de vice-amiral et de lieutenant général dans tout le pays. De Mons était calviniste ; il obtint, pour lui et les siens, la permission de pratiquer sa religion en Amérique.

L’armement de Pierre du Gua fut fait en partie à Dieppe et en partie au Havre. Il se composait de quatre vaisseaux, sur lesquels se trouvaient Champlain et Jean de Biencourt, écuyer, sieur de Poutrincourt et baron de Saint-Just en Champagne.

De Mons avait donné une nouvelle vie à la compagnie commerciale déjà formée par le commandeur de Chaste, et plusieurs négociants rochelais s’y étaient intéressés. Au nombre des membres de cette compagnie, l’on trouve notamment deux Rochelais qui prirent une part active et importante aux armements pour la pêche de la morue, des baleines et autres poissonneries, et pour le commerce des pelleteries. Ce sont Jean Macaing et Samuel Georges.

C’est à eux que Lescarbot fait allusion dans la Tabagie marine, poésie comprise dans les Muses de la Nouvelle-France et composée vraiseniblement en 1607, sur le navire Le Jonas, dont était maître sieur Nicolas Martin :

Ça, garson, de ce bon vin
Du cru de M. Macquin

Et buvons à pleine gorge
A luy et à Monsieur George.
Ce sont des hommes d’honneur
Et d’une agréable humeur,
Car ils nous ont l’autre année
Fourni de bonne vinée
Dont le parfum non pareil
A garenti de cercueil
Plusieurs qui fussent grand’erre
Allé dormir sous la terre.
Et ne trouve quant à moy
Drogue de meilleur aloy
En notre France nouvelle
Pour braver la mort cruelle
Que vivre joyeusement
Avec le fruit du sarment.
Est-ce pas bon ménage
D’avoir vu si bon bruvage
Jusques ores conservé.
Car ici n’avons trouvé
Que bien petite vendange
Ce qui nous est bien étrange.
Car le cidre malouin
Ne vaut pas du petit vin.
Mais aions la patience
Que soyons rendus en France.

Le vin de l’Aunis, de la Saintonge et du Bordelais était en effet constamment chargé, mais en petite quantité toutefois, sur les navires. Si l’on en croit Denis de la Ronde, dans sa Description de l’Amérique septentrionale, on le ménageait, on le réservait pour les jours de fête et les dimanches ; et les autres jours, pour ne pas épuiser la provision, on en faisait un breuvage en l’allongeant de beaucoup d’eau.

Macaing et Georges, cités par Lescarbot, étaient de notables bourgeois de la Rochelle.

En s’en reportant à la mine si riche des notes biographiques de Jourdan, on trouve la famille Macaing, dont le nom s’écrit aussi indifféremment Maquin et Maquain, dès le xive siècle à la Rochelle. Cette famille occupait une place très honorable dans la ville. Elle fournit plusieurs pairs à l’échevinage, des possessionnés de terres nobles, et un vice-amiral de la flotte rochelaise, où il avait remplacé Treslehois, et qui fut noyé à la suite du combat de 1622.

C’est lui, ou peut-être ses parents Daniel ou Antoine, mais lui plus probablement qui, pour éviter sans doute une concurrence désastreuse pour le commerce, forma, le 4 octobre 1608, une association avec vingt-six armateurs rochelais pour faire « la sécherie » à Terre-Neuve. Ces négociants s’engageaient réciproquement à ne pas donner au maître et à l’équipage de leurs bateaux plus du tiers du profit sans aucun « pots de vin, saultades, mortes adventages ni autres choses quelconques, à peine de 1500 livres tournois d’amende. » Les signataires de ce traité étaient Bizet, Dorliac, Bouildron, Mesnade, Gaultron, Jehan David, J. Prou, J. Mondot, Delpy, Darryete, François Tallemant, l’aïeul de Tallemant des Réaux, P. Pernel, Delastes, M. de Harriette, Dubin, J. Bureau, Bodier, Blays, David Papin, J. Sicerel, J. Lemaire, Fenyou, J. Delass…, M. Dessalle, d’Harriette et Payault.

Un descendant des Macquin, existait en 1812, à Londres, et aurait été l’auteur d’un ouvrage publié en cette ville en cette année, sous le titre : « History of three hundred animals. »

Jean Macaing avait été nommé pair en 1603 à la place de Jean Blandin ; il s’était marié le 15 décembre 1581 avec Anne Georges.

Quant à la famille Georges, elle n’a pas jusqu’à présent attiré l’attention des érudits rochelais, et sa généalogie n’a pas été faite.

On en trouve néanmoins quelques traces dans les documents contemporains.

Le 11 août 1642, Samuel Bernardeau, sieur des Mouées, obtenait d’Elie Chevrauld, abbé de la Grâce-Dieu, la concession de 1200 journaux des marais de La Brie, paroisse d’Audilly pour en opérer le dessèchement. Il s’associait pour cette œuvre Jean Pandin, écuyer, sieur des Martes, et Samuel Georges. Et en mai 1682, Louis Bernardeau figure dans un arrêt de la Chambre des requêtes, à l’occasion de ce dessèchement, comme tuteur de Pierre, Jean, Henri, Georges, Henriette et Jeanne Georges, frères et sœurs, sur la descendance desquels ce n’est pas le lieu de s’étendre.

Macaing et Georges, les deux beaux-frères, se livrèrent, au commencement du xviie siècle, à de nombreuses opérations commerciales dans la Nouvelle-France. Ils se donnaient réciproquement pouvoir pour gérer leurs affaires ou bien envoyaient des tiers pour trafiquer à leur place. On voit, en 1613, David Lomeron chargé pour eux d’aller dans l’Amérique Septentrionale pour y faire toutes sortes d’opérations et notamment y acheter des peaux de castors, de loutres, de cerfs et autres quelconques. David Lomeron s’était même construit près du cap Fourchu une habitation à laquelle il avait donné le nom de Port-Lomeron. Ce sont Macaing ou Georges qui seront chargés de gérer la même année les affaires de Jean de Biencourt, écuyer, sieur de Poutrincourt, l’un des compagnons de Champlain. Michel Esprinchard, pair de La Rochelle, fut aussi à l’occasion l’associé de Macaing, qui, en 1604, occupa avec Georges une maison dans la rue de La Taulpinerie, autrement appelée Saint-Yon, et qu’il prenait de ferme de Jehan Derin et de Samuel Mesnadde.

La pêche à cette époque devait procurer aux armateurs des bénéfices énormes. En dehors de la morue dont l’abondance était extrême, abondance qui était due en partie à l’ignorance dans laquelle les naturels du Canada se trouvaient de l’importance de cette pêche, il y avait tous les autres habitants de la mer, et notamment les baleines qui foisonnaient.

En 1591, une flotte française arrivait devant Québec pour s’y livrer à la pêche des cachalots, et la tradition rapporte que l’on s’empara de 15.000 cétacés dans l’espace de six mois. Charlevoix raconte de son côté que dans le seul port de Moucouadi on pouvait pêcher en une seule saison assez de baleines pour la cargaison de plusieurs navires.

Mais les privilèges accordés à certains nuisaient à l’intérêt général. De Mons revint en France en 1605. Les pêcheurs présentèrent une requête au roi disant « que sous prétexte de les empêcher de traiter avec les sauvages, on les privait des choses les plus nécessaires pour leur pêche » et qu’ils seraient contraints d’y renoncer si l’on ne faisait cesser ces vexations.

Dans beaucoup de contrats d’armements on trouve en effet une clause, visant sans doute ces difficultés, et interdisant au maître ou à l’équipage de faire la troque avec les indigènes.

Le conseil du roi fit droit à la requête des pêcheurs et révoqua les privilèges du sieur de Mons.

Il y eut cependant des fluctuations dans les décisions royales, et dans les années qui suivirent, on vit le privilège tantôt supprimé, tantôt maintenu, mais à la condition que la compagnie se bornerait au commerce des pelleteries, la pêche restant libre.

C’est au cours de ces évènements, qu’une nouvelle expédition partit de La Rochelle le 13 mai 1606 ; de Mons avait armé dans notre port un vaisseau sur lequel se trouvaient le sieur de Biencourt et Lescarbot qui donne un récit détaillé et pittoresque de son départ et de son voyage.

Le rendez-vous était à La Rochelle chez Macquin et Georges qui, associés du sieur de Mons, fournissaient l’équipage. L’avocat Lescarbot s’était rendu de Paris à Orléans, avait descendu la Loire jusqu’à Saumur et de là était arrivé à La Rochelle par Thouars et Marans sur des chevaux de louage. Chemin faisant, il lui prit fantaisie de mettre sur ses tablettes un Adieu à la France qu’il fit imprimer à La Rochelle, le lendemain de son arrivée, le 3 août 1606, et « fut si bien receu qu’il n’y avait fils de bonne mère qui ne le voulust avoir. » Lescarbot retrouva à La Rochelle de Mons et Biencourt qui y étaient venus en poste, et le Jonas, navire de 150 tonneaux prêt à sortir des chaînes de la ville, commandé par le capitaine Foulques et le pilote, maître Olivier Fleuriot, de Saint-Malo. Lescarbot faisait si bonne chère à La Rochelle, qu’il lui tardait de prendre la mer pour se mettre à la diète ; et ses hommes aussi, qui « faisoient, (avec leur solde de vingt sols par jour) de merveilleux tintamares au quartier Saint-Nicolas où ils estaient logez. Ce qu’on trouvoit fort étrange en une ville si réformée que La Rochelle, en laquelle ne se fait aucune dissolution apparente et faut que chacun marche l’œil droit s’il ne veut encourir la censure soit du maire, soit des ministres de la ville. De fait, il y en eut quelques uns prisonniers, lesquels on garda à l’Hôtel-de-Ville jusqu’à ce qu’il fallut partir. »

Au moment de prendre la mer, un coup de vent jeta le Jonas sur le mur qui faisait suite à la tour de la chaîne et le défonça. Il fallut le radouber, et Lescarbot rapporte que « à ce spectacle, estoit presque toute la ville de La Rochelle sur les remparts. »

En route, aux environs des Açores, le Jonas rencontre un navire garni de gens mêlés de Flamands et d’Anglais qui déclarent être « Terre-Neuviers, c’est-à-dire qu’ils allaient à la morue. » Mais Lescarbot estime « après avoir considéré leur vaisseau qui estoit tout chargé de mousse verte par le ventre et les côtez, » que ce devoit être des forbans. Au milieu du récit de son voyage, Lescarbot rapporte que l’équipage se livrait à l’occasion avec les harpons qu’il avait à bord, comme d’usage, à la pêche des marsouins qui venaient par milliers ce jour d’une façon plaisante autour du navire. Plus loin ce sont des baleines que l’on rencontre sans doute, et que Lescarbot ne nomme pas, mais c’étaient « de gros poissons, dit-il, qui faisoient paraître plus de demi-arpent de leur échine hors de l’eau et poussoient plus de deux lances de hauteur des gros canaux d’eau en l’air par les trous qu’ils avoient sur la tête. »

En arrivant au Grand Banc de Terre-Neuve où se fait la pêche des morues vertes, le Jonas retrouve une forêt de navires que Lescarbot et ses compagnons avaient vue à la rade de Chef-de-Bois et de La Pallice et qui les avait devancés de deux jours. Là l’équipage se livre à la pêche de la morue et à la chasse des oiseaux appelés Happefoies si friands des débris des morues ; on y pêchait également des merlus et des bars. Près de la baie de de Campseau, on rencontra un bateau de Saint-Malo, au service de la compagnie, qui leur fit don de bars, de merlus et de grands flétans.

À leur arrivée à terre, les hommes de l’équipage employaient leurs loisirs à recueillir des moules, ou des « houmars (espèces de langoustes) ou des crappes qui sont abondamment sous les roches. »

Laissons Lescarbot poursuivre son voyage, et passons aux expéditions qui suivirent.

De Mons avait en 1607 le crédit nécessaire pour faire relever son privilège, mais pour un an seulement, et équipait deux navires à Honfleur à destination de Tadoussac sous la conduite de Champlain et Pontgravé. À cette époque, on voit de Mons chercher, avec l’aide des Rochelais, à se procurer les fonds nécessaires à ses entreprises. Le 21 décembre 1607, il négociait à Paris, par l’entremise de Tallemant, Pierre ou Gédéon, une lettre de change tirée sur Guibert, pair de La Rochelle, payable au 20 janvier 1608 entre les mains de Paul Yvon, beau-frère de Tallemant. Cette lettre de change fut payée en notre ville par François Morin à l’acquit du sieur de La Bourage.

À mesure que le commerce des pelleteries se multipliait, la compagnie prenait de l’extension principalement à Saint-Malo. Mais de Mons sentit que son nom nuisait aux associés et il se retira. Le privilège fut alors rendu aux associés qui visaient cependant bien plus leurs intérêts commerciaux que l’avenir du pays.

Il n’en était pas ainsi toutefois de Champlain qui cherchait surtout à augmenter l’avenir de la Nouvelle-France et la gloire de sa patrie. En cette année 1608, le 3 juillet, poursuivant le cours de ses campagnes, Champlain s’arrêta à Québec qu’il fonda.

Cette même année, le roi confirma à Biencourt la concession de Port-Royal qu’il tenait de M. de Mons. Le roi lui recommanda à cette occasion la conversion des sauvages. Le P. Cotton, confesseur du roi, reçut l’ordre de choisir des missionnaires jésuites pour l’Acadie. Biencourt fit quelques résistances, des difficultés surgirent, et c’est alors que l’on voit apparaître dans cette histoire de la Nouvelle-France une célèbre saintongeaise Antoinette de Pons, marquise de Guercheville.

Antoinette de Pons était la seconde fille d’Antoine de Pons, sire de Pons, comte de Marennes, dernier mâle de la branche aînée de cette illustre famille qui joua un si grand rôle dans l’histoire de France, et dont les terres, si elles avaient été réunies, auraient eu l’étendue d’une grande province.

Antoinette, marquise de Guercheville, baronne d’Arvert et de Nieul, dame d’honneur de la reine, fut mariée en premières noces avec Henri de Silly, duc de La Rocheguyon, damoiseau de Commercy, baron d’Acguigny, chevalier des ordres du roi et capitaine de 50 hommes d’armes, né le 3 septembre 1551. Elle était veuve en juillet 1591. Elle avait eu, de son premier mariage, François de Silly, chevalier des ordres du roi, duc de La Rocheguyon, grand pannelier de France, marié à Catherine Gillone Goyon de Matignon, et mort sans enfants au siège de La Rochelle.

Antoinette épousa en secondes noces, par contrat du 17 février 1594, Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, comte de Beaumont-sur-Oise, baron de Montlouet et de Gallardon, chevalier des ordres du roy, conseiller d’État, capitaine de 50 hommes d’armes, premier écuyer de la petite écurie du roi, chevalier d’honneur de la reine, gouverneur et lieutenant général pour sa Majesté, en la ville, prévôté et vicomté de Paris. Morte le 16 janvier 1632, elle laissa pour enfant Roger du Plessis, marquis de Guercheville, pair de France, et Gabrielle du Plessis, fille d’honneur de la reine Marie de Médicis, mariée, par contrat du 17 mars 1611, à François ve du nom, premier duc de La Rochefoucauld, prince de Marcillac.

« La marquise de Guercheville, dit l’abbé de Choisy, était une des plus belles femmes de son temps ; mais sa beauté la rendit moins recommandable que sa vertu. Elle échappa à la plus sensible des tentations, aux soins empressés d’un roi, le plus galant des rois. Henri le Grand sentit pour elle tout ce que l’estime et l’amitié peuvent inspirer de plus tendre… » Désarmé par ses résistances, et ne voulant pas laisser sans récompense une si grande vertu, Henri IV l’envoya chercher, quand il se maria, et la mit auprès de Marie de Médicis, en lui disant : « Madame, je vous donne pour dame d’honneur une véritable femme d’honneur. » C’est par cette dame d’honneur que Richelieu fut présenté à Marie de Médicis.

Antoinette de Pons s’employait d’ailleurs à toutes les grandes œuvres ; elle s’était déclarée la protectrice des missions de l’Amérique, et ce fut elle qui réussit à vaincre la résistance de Biencourt en ce qui concernait les missions de la Nouvelle France, et qui y contribua largement de ses deniers.

La colonisation lui dut ainsi un précieux appui. Alors que les intérêts privés étaient surtout en lutte, que les nationaux même se combattaient pour augmenter leur gain ou leur profit, Antoinette de Pons poursuivit un double but plus élevé, celui de l’évangélisation et celui de la colonisation de ces contrées. Elle acheta de M. de Mons tous les droits qu’il avait obtenus de Henri IV, et fit avec Biencourt un traité de société par lequel la subsistance des missionnaires devait être prise sur le produit de la pêche et du commerce des pelleteries. Champlain enregistre dans ses voyages les heureux résultats de cette intervention.

Tout ne marcha pas d’ailleurs sans difficultés. En opposition avec de Mons, calviniste, la marquise de Guercheville chargea le sieur de La Saussaye, en 1613, de commander en son nom en Amérique et de fonder une nouvelle colonie. C’est à La Haive, un des premiers et des plus beaux ports du monde, que La Saussaye débarqua, puis il alla à Pentagoët où il fonda la colonie de Saint-Sauveur. L’embouchure de la rivière de Pentagoët, où se trouvait l’île des Monts déserts, était un lieu de pêche très appréciable. Le hareng y était rare, mais le gasparot qui était une espèce plus petite, y était fort abondant, ainsi que la morue.

Cet établissement fut toutefois troublé dès son origine par une escadrille anglaise composée de onze bâtiments sous la conduite de Samuel Argall. Malgré la paix qui régnait alors entre les deux couronnes, celui-ci s’efforça de ruiner la nouvelle colonie et obligea La Saussaye à se rendre après une résistance héroïque. Port-Royal eut le même sort, et Argall arbora les armes d’Angleterre aux lieux mêmes où avaient été celles de la marquise de Guercheville.

Ce serait trop étendre les bornes de ce mémoire que de raconter en détail toutes les difficultés qui entourèrent les expéditions de Champlain, de Pontgravé, de Mons et de Poutrincourt dans les années suivantes. Ce dernier fut ruiné et obligé de rentrer en France où il obtint quelques dédommagements d’Antoinette de Pons.

Les Rochelais, suivant les temps, faisaient ou non partie des compagnies fondées pour le développement de la Nouvelle France. Ils continuaient à se livrer naturellement à la pêche, reconnue libre pour tous. Mais qu’ils fissent ou non partie des compagnies, quelques uns d’entre eux n’en organisaient pas moins des expéditions commerciales pour leur propre compte, même à l’encontre des édits et des règlements. Quand Champlain, en 1620, retourne à la Nouvelle France, avec sa famille, il rencontre

à Tadoussac des Rochelais qui, au préjudice de la compagnie, et à l’encontre des défenses expresses du roi, traitaient avec les sauvages. On accusa même nos compatriotes d’avoir fait pis encore, c’est-à-dire, d’avoir vendu aux sauvages des armes à feu, ce que l’on avait sagement évité jusque là. Il est d’ailleurs à remarquer, comme nous l’avons déjà fait, que dans ces contrats d’associations, même dans les privilèges accordés à la grande Compagnie des Cent associés, fondée en 1627, par Richelieu sous la direction de Champlain, la pêche, y compris celle de la morue et des baleines, est déclarée libre pour tous les sujets du roi de France.

Malheureusement cette dernière organisation susceptible de développer considérablement le commerce de la Nouvelle France se trouvait correspondre à l’époque du siège de La Rochelle.

Aussi les Anglais profitant de la circonstance, et peu soucieux, comme à leur ordinaire, de la paix qui régnait entre l’Angleterre et la France, s’emparèrent-ils des premiers vaisseaux que la compagnie envoya en Amérique. L’année suivante (1628), David Kerk, français, natif de Dieppe, mais calviniste et réfugié en Angleterre, « sollicité, dit-on, par Guillaume de Caen qui vouloit se venger de la perte de son privilège, entreprit une nouvelle campagne, qui eut surtout pour résultat la prise de Québec par les Anglais. »

Jusque là, rapporte Champlain en 1630, le commerce de la Nouvelle France « est fort peu congneu des estrangers, si non depuis deux ans que quelques Français dénaturés y ont mené les Anglais, que Vostre Majesté deslogera quand il luy plaira, ne souffrant qu’un estranger emporte et jouysse de ce qui vous est si justement acquis depuis cent ans et plus. »

Ce ne fut qu’en 1632, que Québec fut rendu à la France.

Au milieu de ces derniers évènements, les expéditions des Rochelais soit pour la pêche, soit pour le commerce des pelleteries subirent de graves atteintes ; aussi les armements diminuèrent-ils.

La Rochelle néanmoins profitait de toutes les occasions pour venir en aide aux colonisateurs, tout en cherchant à reprendre ses vieilles traditions commerciales. Nous lui voyons notamment soutenir vaillamment les droits et les intérêts d’un courageux français dont les hauts faits méritent d’être rapportés, bien qu’il ait donné cours à son activité dans l’Acadie et dans la Nouvelle-Écosse plutôt qu’à Terre-Neuve.

Charles de Saint-Estienne, écuyer, seigneur de La Tour et de Warre, plus spécialement connu sous le nom de M. La Tour, était lieutenant-général pour le roi en la côte d’Acadie et créa dans cette région de nombreux, établissements. Il en avait un, sa principale résidence, semble-t-il, au Fort-La Tour, près le Port-La Tour, dans la baie de Sable. C’est à cette concession royale qu’il avait emprunté son nom de la Tour. Il en avait un certain nombre d’autres, notamment aux îles de Tousquet, pour y faire la traite de la pelleterie ; près la rivière Saint-Jean, non loin de Port-Royal, ou il avait tait une écluse et construit un fort qui lui donna de sérieuses difficultés avec le sieur d’Aunai et avec un Rochelais, le sieur Le Borgne, qui joua un rôle assez aventureux en Acadie. La Tour avait aussi construit sur les côtes de la Nouvelle-Écosse, le port de Pentagoët près de la rivière de ce nom, qui fut pris par les Anglais, mais qui fut remis en 1629 au commandeur de Razilly, à la suite du traité fait avec la France.

À l’époque du siège de La Rochelle, La Tour eut une conduite éminemment patriotique. Son père, se trouvant à Londres pendant le siège, y épousa une fille d’honneur de la reine. Cédant à l’influence de sa nouvelle famille, il promit au roi d’Angleterre de le mettre en possession du fort de La Tour, habité à ce moment là par son fils et reçut pour cela deux navires sur lesquels il s’embarqua avec sa femme. Arrivé près de son fils, le père de La Tour lui promit maintes : faveurs et notamment l’ordre de la Jarretière, mais rien n’y fit. La Tour ne voulut pas violer la foi promise à son souverain et ne céda pas davantage devant les lettres de prières et de menaces qui suivirent. Le général anglais qui accompagnait son père essaya alors d’enlever le poste par la violence. Mais après une vigoureuse résistance qui le tint en échec pendant deux jours, il y renonça. Le père n’osant pas retourner en Angleterre après cet insuccès, déclara à sa femme, qu’il lui rendait la liberté ; celle-ci lui répondit qu’elle l’avait épousé pour le suivre et qu’elle ne l’abandonnerait pas. Les deux époux reçurent alors un asile dans une maison, que La Tour fit construire à quelque distance de son fort, sur un terrain fertile et dans une situation agréable, où il prit soin de leur entretien.

Denys rapporte qu’il les y rencontra en 1635 et qu’ils y étaient assez bien établis.

C’était le port de La Rochelle qui pourvoyait aux besoins et aux approvisionnements de La Tour, et des siens. L’analyse de quelques unes des pièces qui se rapportent à ce hardi pionnier pourront intéresser le lecteur et démontreront une fois de plus que la pêche de la morue n’était pas la seule qui tentât le commerce rochelais :

Le 3 septembre 1634 Samuel Georges et David Lomeron, marchands de La Rochelle, gérant les affaires de Charles de Saint-Etienne, font un traité d’affrètement avec Jean Pietersoon, de Sardan (Saardam), en Hollande, maître du Saint-Jean du dit lieu, du port de 250 tonneaux. Le navire est garni de ses câbles, ancres, funains, voiles, etc., et armé de neuf pièces de canons, deux sacres, huit pierriers, sept fusils et mousquets, deux douzaines de piques, quatre cents livres de poudre, des balles à canons et à mousquets, des mèches et autres munitions. C’est Lomeron qui sera le capitaine. Ce Rochelais d’ailleurs connaissait bien le pays où il allait, car il y avait lui-même une habitation appelée le Port-Lomeron, au cap Fourchu. Georges et Lomeron chargeront sur le navire des marchandises, victuailles, munitions et autres choses utiles et nécessaires au sieur de La Tour et à ceux qu’il a dans ses habitations, tant pour la traite et troque des pelleteries avec les sauvages et autres habitants de la Nouvelle-France que pour y faire la « pêcherie des moullues vertes et sèches, huilles d’icelles, de loups marins et autres poissons de mer. » Pietersoon faisait le voyage, mais uniquement pour veiller à son navire. Le retour devait avoir lieu à La Rochelle. Le fret était de 5.000 livres, plus 200 livres pour chausses et pot-de-vin, avec défense à Pietersoon et à l’équipage de faire la troque ou la traite.

En mars 1640, l’intendant des affaires de La Tour est honorable homme Guillaume des Jardins, sieur de Saint-Val, contrôleur principal des guerres. Celui-ci affrète l’Amitié de La Rochelle, du port de 250 tonneaux, dont il est bourgeois pour une moitié, les deux autres quarts appartenant à Jacques Pépin et Jacques Jamin. Le navire est armé de neuf canons de fonte de fer, trois pierriers et leurs boîtes, seize mousquets, deux douzaines de piques, et d’autres munitions. Des Jardins sera le capitaine du navire. Le but est le même que pour l’armement précédent. Le retour aura lieu à La Rochelle ou Brouage. Le fret pour le corps du navire était de 5.000 livres.

Des Jardins louait également de Jean d’Hérideau, marchand de Chaillevette, en Saintonge, le Jacques de Chaillevette, du port de 70 à 80 tonneaux, armé de six pièces de canon de fonte de fer, de deux pierriers et leur boîte, de quinze mousquets et autant de piques, pour le prix de 4.200 livres. L’équipage se composait de seize hommes, y compris le maître et deux garçons. Le retour devait avoir lieu à Saint-Martin de Ré, pour y attendre l’ordre de décharger soit à l’île de Ré, soit en Seudre ou Brouage.

Il ne peut rentrer dans le cadre de cette étude de suivre toutes les opérations des Rochelais dans cette partie du Nouveau-Monde, ni de s’étendre sur les expéditions des Le Borgne, des Guilbaud, des d’Iberville, des Denys et de tant d’autres, qui pour la défense de leurs droits et des droits de la France, créaient des ports, des comptoirs et des établissements de pêche, trouvant, en face d’eux, chaque jour, les Anglais, qui, même en temps de paix, cherchaient à les supplanter par la violence.

Il est bon toutefois de rappeler en terminant qu’en tête de ces ardents pionniers se trouvaient les Denys, représentés encore aujourd’hui à La Rochelle par les Denys de Bonnaventure. Les Denys, anoblis au xvie siècle, pour leurs faits d’armes dans la Touraine, prirent une part considérable au développement de la colonie. C’est à leurs actions d’éclat qu’ils durent les nombreuses concessions qui leur furent accordées à La Nouvelle-France, et d’où leurs viennent ces noms de Fronsac, de La Ronde et de Bonnaventure rappelant les établissements qu’ils fondèrent et les lieux dans lesquels ils développèrent les bienfaits de la civilisation. Les Denys avaient contracté des alliances à La Rochelle, y faisaient la majeure partie de leurs opérations commerciales, et vinrent plus tard s’y fixer définitivement.

L’un d’eux, Nicolas Denys, dit la Grande-Barbe, essaya même de fonder un établissement de pêche sédentaire qui était appelé à rendre de grands services à la colonie et à l’émigration. Il a laissé en outre un curieux ouvrage, la Description géographique et historique des costes de l’Amérique septentrionale avec l’histoire naturelle du pays, publié en 1672, à Paris, chez Louis Billaine. Dans cet ouvrage se trouvent des renseignements précieux sur les usages de la pêche de Terre-Neuve au xviie siècle.

À la fin du xvie siècleet dans le cours du xviie siècle ; en dehors des grands colonisateurs que nous avons signalés, tels que les Champlain, les de Mons, les Georges, les Macaing, les Biencourt, les de la Tour, etc., on trouve comme armateurs tous les noms connus du grand commerce rochelais : Paul de La Lande, Jacques Rondeau, Henri Denis, Jacques Froger de La Rigaudière, Jean et Samuel de Pont, Isaac Mouchard, Philippe Rozet, Jacques Fouchart, les Picassary, les Esprinchard, Benjamin Pineau, sieur de Fétilly, les Tuffet, Jacques Pajot, Jacques Pépin, Jean Chauvet, Pierre Robert, Nicolas Bonneau, David de La Croix, Samuel Pagez, Paul Thévenin, Pierre Faneuil, etc.

Quelle que soit l’époque à laquelle on consulte d’ailleurs les documents rochelais, les armements pour Terre-Neuve sont considérables. Sans doute dans les moments de crise, lors du siège de 1573, du siège de 1628, des périodes les plus aiguës des guerres de religion, ou des guerres avec l’étranger, il y a relâche forcée. Dans ces moments-là, les navires rochelais font plutôt la course ; il leur arrive aussi d’armer à deux fins. Mais dès que le calme renaît, les ports de l’ouest reprennent la mer pour les opérations commerciales.

Quelques exemples en feront foi.

Sur un seul registre de notaire du 27 août 1561 au 6 mars 1562, figurent les chartes-parties de 29 Terre-Neuviers donnant un total de 3.278 tonneaux.

En voici la liste :

1.
La Catherine, de Cap-Breton 
120 tx.
2.
La Magdeleine, de La Rouillière en Olonne 
70
3.
La Marie, de Cap-Breton 
140
4.
La Françoise, de La Rochelle 
50
5.
La Bonaventure, de La Rochelle 
120
6.
Le Sauveur, de Cap-Breton 
110
7.
La Marie, de Marennes 
120
8.
La Magdeleine, de Ribérou en Saintonge 
120
9.
La Catherine, du même lieu 
80
10.
La Jeanne, de Cap-Breton 
60
11.
Le Croissant, de La Rochelle 
120
12.
Le Griffon, de La Rochelle 
80
13.
La Marie, de St-Jean-de-Luz 
300
14.
Le Lyon, de Saujon ou Ribérou 
78
15.
L’Esprit ou L’Espoir, de Charente 
100
16.
La Barbe, de Ste-Marie-de-Ré 
80
17.
La Marie, de St-Jean-de-Luz 
200
18.
Le St-Esprit, du même lieu 
200
19.
Le Gabriel, de Ribérou 
90
20.
La Marie, de Saint-Vincent-de-Ciboure 
150
21.
La Sarra, de La Rochelle 
100
22.
Un navire de St-Gilles-sur-Vie 
140
23.
La Marie, de Bayonne 
100
24.
La Grâce-de-Sybeulle, de Cap-Breton ou Ciboure 
100
25.
Le Rolet, de La Rochelle 
100
26.
Le Jacques, de Saint-Martin-de-Ré 
100
27.
Le Petit-Charles, de La Rochelle 
100
28.
La Marie, de Jard 
40
29.
La Françoise, de Cap-Breton 
110

À quelques quarante années de distance, un seul contrat démontrera quelle part et quel intérêt La Rochelle prenait aux armements des terre-neuviers.

Le 22 février 1608, Jean David, l’un des pairs de La Rochelle, est chargé d’arrêter les bases d’un important prêt à la grosse sur des navires basques qui devaient faire leurs victuailles à La Rochelle. L’emprunteur est le sieur Sauvat Diturbide, marchand de Saint-Jean-de-Luz et bailli du pays de Labour. Ce marchand ne possède pas moins de huit navires du lieu, de Saint-Jean-de-Luz. Ce sont : la Grâce, du port de 500 tonneaux, maître Pierre de Haresteguy ; la Marie de 400 tonneaux, maître Sansin Dahault ; la Saubadine, de 200 tonneaux, maître Johannis de Rathon ; une autre Marie du port de 150 tonneaux, maître Miguel Siguarroa ; l’ Espérance, du port de 150 tonneaux, maître Marticquot Duvorssu ; la Marie, du port de 150 tonneaux, maître Johannis Daldaule ; la Jehanne, du port de 200 tonneaux, maître Meczengo de Haristeguy ; l’Esteberotte du port de 120 tonneaux, maître Estienne de Haristeguy. L’emprunt à la grosse aventure est de 15.000 livres tournois, à 27 1/2 p.100 de profit ; somme qui en tenant compte du pouvoir de l’argent, représenterait aujourd’hui plus de 200,000 francs. Le prêteur était messire Louis Carlier, chevalier, sieur de Manières et autres lieux, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, représenté par David Garin, marchand de La Rochelle, en vertu d’une procuration donnée à Péronne, le 7 décembre précédent. Le but du voyage était, pour sept navires la pêche à Terre-Neuve, à terre, du poisson sec, et spécialement pour l’un d’eux, la Marie, commandée par Michel Siguarroa, la pêche des baleines. L’un des deux témoins de ce contrat, reçu par le notaire cousseau, était Pierre Jarrousseau, valet de chambre du prince de Condé, résidant à Saintes.

Le même notaire recevait, la même année, vingt-deux « convenances », comme cela s’appelait alors, de maîtres et d’armateurs pour Terre-Neuve.

Cet exemple n’est pas unique ; il serait possible de le faire suivre de bien d’autres, desquels il résulte que les Rochelais, dans le xviie siècle, comme dans le xvie siècle, équipaient tantôt leurs propres navires, tantôt ceux des autres ports. Ils prêtaient également leurs capitaux aux propriétaires des navires. De toute façon La Rochelle était un grand centre d’opération pour l’organisation de la pêche ou la vente de ses produits.

De l’examen des registres conservés dans les archives de Saint-Jean-de-Luz, il ressort qu’un grand nombre de navires basques avaient en effet l’habitude de passer à La Rochelle pour y compléter leur armement, y acheter leurs victuailles, et que les retours se faisaient fréquemment à La Rochelle ou à Brouage.

Sur les navires on trouve l’indication de tous les objets signalés antérieurement pour la pêche des « moullues vertes ou sèches, graisses et autres poissonneries », tels que les chaloupes, les ains, les harpons, etc. On y trouve plus fréquemment que par le passé l’artillerie et les munitions qui permettaient de tenir tête aux ennemis ou à l’occasion de faire la course avec le brevet de l’amiral.

Au xviiie siècle, comme le constate un mémoire adressé le 22 décembre 1761, à Choiseul, par la Chambre de commerce de Bordeaux, 150 vaisseaux sortaient chaque année des ports français pour aller à la pêche de la morue dans les mers du Canada. Dix à douze mille hommes montaient ces vaisseaux, de 25 à 30.000, disent quelques uns. La pêche donnait alors un grand profit, car la morue française était mieux préparée que celle des Anglais ou avec un meilleur sel et se vendait à des conditions plus avantageuses.

De plus ces armements pour la pêche étaient une excellente école pour la marine française.

Ainsi s’explique cette protestation énergique des Rochelais, les fils de ces ardents pionniers de la France, qui disaient à Choiseul : « Plutôt une guerre éternelle, plutôt porter vers la mer toutes les finances, toutes les forces du royaume, que de céder jamais le Canada et nos pêches. »

Voici un dernier exemple, emprunté à des statistiques anciennes, et qui démontre par l’exposé de la pratique de quelques ports de la région, ce que pouvait être la pêche en totalisant les opérations de tous les ports qui se livraient à cette industrie.

En 1748, Les Sables d’Olonne arment dix-sept terre-neuviers ; ce nombre est doublé en 1749, quadruplé en 1750. De cette date à 1756, les armements varient de 62 à 66 navires. En 1755, on retombe à 38.

Puis une lacune forcée se produit de 1756 au traité de Paris, « la paix honteuse », de 1763.

De cette dernière date à la fin du siècle, les armements des Sables d’Olonne, pour la pêche, se maintiennent à 30 en moyenne, par année, représentant environ 3.600 tonneaux. Quelques terre-neuviers partaient tard, les autres étaient de prime. Deux cents matelots y étaient embarqués, ainsi que trois cents novices et cent mousses. La moyenne de la pêche était de 450 milliers de morue qui, à 1.000 livres le millier, représentaient 450.000 livres. Les ports de destination étaient La Rochelle, Nantes, Bordeaux, Dieppe et Le Havre.

Les armements à La Rochelle étaient un peu en diminution sur le xviie siècle, le commerce ayant développé son activité vers d’autres sources de trafic. En 1763, à la paix, La Rochelle reprend avec 6 terre-neuviers qui sont portés à 13 en 1764, à 16 en 1766. La moyenne est ensuite de 11 à 12. Le tonnage des navires était en moyenne de 100 tonneaux pour la pêche à terre, de 30, 40, et allait quelquefois jusqu’à 90, pour la pêche au banc. La pêche se faisait soit au banc, à la morue verte, soit à terre à la morue sèche ; le retour à La Rochelle, Bordeaux, Saint-Jean-de-Luz, rarement en Seudre, à Port-Louis, à Rochefort, à Marseille et La Martinique.

De 1763 à 1775 les navires rochelais avaient rapporté 454,686 morues vertes, 108,705 quintaux de morue sèche, 1.355 barriques d’huile.

Dans la rivière de Seudre, on arma, au siècle dernier, jusqu’à 20 navires, par année, pour Terre-Neuve, d’un tonnage total de 2.400 tx, montés de 130 matelots, 200 novices et 70 mousses. Ces navires rapportaient environ 300 milliers de morues valant à 1.000 livres le millier, 300.000 livres. Le déchargement se faisait en rivière de Seudre, La Rochelle, Nantes ou Bordeaux.

Aux renseignements donnés sur ces ports de la région nous en joindrons un dernier relatif aux pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz et Ciboure, qui avaient encore, tant de relations commerciales avec La Rochelle.

En 1785, on arme dans ces deux ports qui en réalité n’en font qu’un, 20 navires, savoir 5 pour Pourtochoa (Port à choix, aujourd’hui Port au choix), 2 pour St-Pierre, 2 pour le cap de Raye, 1 pour Miquelon et 10 pour le grand banc. Chaque navire est muni de 13 chaloupes sauf un qui n’en a que cinq. Le tonnage des bateaux destinés à la pêche à terre varie de 130 à 300 tonneaux ; les bateaux qui vont au grand banc ont de 68 à 90 tonneaux ; un seul atteint 130 tonneaux.

La pêche donnait pour le poisson sec, à terre, en moyenne 4.000 quintaux de morues ; la pêche au banc, environ 700 quintaux par terre-neuvier.

Les 20 navires étaient montés, pour ceux allant à terre par 504 hommes, et ceux allant au banc, par 127 hommes, au total par 631 marins.