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Les Romanciers d’aujourd’hui/Les Impressionnistes

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Léon Vanier, libraire-éditeur (p. 55-102).


CHAPITRE II

LES IMPRESSIONNISTES




Edmond et Jules de Goncourt. — Alphonse Daudet. — Paul Arène. — Paul Châlon. — Hugues Le Roux. — Jean Lorrain. — Jules Claretie. — Pierre Loti.


L’impressionnisme, ou ce qu’on appelle de ce nom, est une autre forme du réalisme, un art tout matériel encore. Mais voici où il se distingue du naturalisme : quand le naturaliste (M. Zola, par exemple, après Balzac et Taine) d’une scène ou d’un paysage prendra indifféremment tous les détails élémentaires, les entassera l’un sur l’autre, et, par cette accumulation, atteindra quelquefois à un effet d’ensemble, l’impressionniste dans ce paysage ou dans cette scène distinguera d’abord le détail dominant, la tâche, comme dit M. Brunetière, et c’est la tâche seule qu’il mettra en valeur pour obtenir l’impression totale [1]. Voyez les Concourt, surtout M. Daudet et M. Loti. Au reste, ici, comme dans le naturalisme, pensées et sentiments, la langue de l’impressionniste les traduira toujours en sensations ; ou, pour mieux dire, la pensée et le sentiment, indiqués d’une manière très succincte, s’éclairciront au cours de la phrase par une image sensible, telle, (i) par exemple, que celle-ci : « Il lui semblait que son passé se rapprochait dans l’enchantement mélancolique d’une harmonie éloignée sur la corde d’un violon qui eût pleuré[2]. » Vienne une école plus hardie qui, supprimant la pensée ou le sentiment, déjà sacrifiés à l’image, conservera seulement l’image (Une harmonie éloignée sur la corde, etc.), nous aurons la troisième et dernière incarnation du réalisme : le symbolisme sensationnel de M. Huysmans et de M. Moréas.

Le procédé d’exécution (je ne dis pas l’exécution) est donc, avec des nuances, à peu près le même chez tous les impressionnistes. Pour nous communiquer une vision exacte des choses, il faudra qu’ils transposent dans leur style les moyens de la peinture. Ils renonceront, nous l’avons vu, au terme abstrait en faveur de l’image ; ils choisiront dans les mots ceux qui ont, en soi-même et en dehors du sens, une beauté et une valeur propres[3] ; par quoi ils seront amenés, ou à les détourner de leur vrai sens, ou à les associer, en vue de l’effet, à des mots d’un autre ordre, ou à créer de toutes pièces des vocables nouveaux. Joignez à ces procédés généraux l’emploi de la petite phrase courte et sans verbe, de l’adjectif démonstratif ce, cette, ces, qui indique les objets comme présents, et de l’adverbe très, qui accentue la couleur ou la forme des objets, vous aurez, je pense, l’ensemble des procédés d’exécution communs à M. Daudet, à M. Loti, à M. de Goncourt et à tous les impressionnistes de leur école.

Il reste maintenant à pénétrer dans l’intimité du groupe. Mais ici les distinctions s’établissent d’elles-mêmes, le fonds d’idées, de sentiments et de sensations, variant avec chacun.


I


MM. Edmond et Jules de Goncourt sont entrés dans les lettres par un roman intitulé : En 18…, dont le survivant des Goncourt a porté cette appréciation, qu’il serait messéant de discuter : « C’est mal fait, ce n’est pas fait, si vous le voulez, ce livre ! Mais les fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à l’endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche d’indépendance littéraire et artistique, le hautain révolutionnarisme prêché en ces pages ; puis, quelle recherche de l’érudition, quelle curiosité de la science, et dans quelle littérature légère de débutant trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait maîtresse d’elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de Charles Demailly et de Manette Salomon, et encore ce remuement des problèmes qui agitent les bouquins les plus sérieux, et, tout le long du volume, cet effort et cette aspiration vers les sommets de la pensée ?… »[4]

Qu’entendent MM. de Goncourt par les « sommets de la pensée » ? Voici qui nous renseignera. Dans un de leurs premiers livres, Madame Gervaisais, ils ont écrit :

« Ses initiateurs, ses guides, au milieu de cette poursuitedes plus écrasants problêmes psychologiques, avaient été ces deux maîtres de la sagesse moderne : Reid et Dugald-Stewart, les illustres fondateurs de l’École écossaise, les ennemis de la méthode analytique et hypothétique des écoles anciennes. Après avoir traversé tout le septicisme de Loke, le matérialisme de Condillac, elle éprouvait pour ces deux philosophes la reconnaissance d’avoir eu, par eux, respiré sur ces purs sommets, pareils aux hauteurs du « Bon-Sens », où Reid rend à l’homme le sentiment de sa dignité et base la morale et la métaphysique sur la puissance et l’excellence de la vie humaine[5]. »

J’espère qu’on est satisfait. Peut-être désirerait-on seulement que MM. de Goncourt nous éclairassent par quelques traits sur le compte de ces deux maîtres de la sagesse moderne, Reid et Dugald-Stewart, en qui une ignorance commune à bon nombre d’esprits n’avait voulu voir jusqu’à eux que d’honnêtes façons d’empiriques. Mais ces messieurs ont eu soin de nous avertir qu’au culte de Reid Mme Gervaisais associait celui de Kant. Kant, disent-ils, a fait « découler la liberté, l’Homme-Dieu, du beau principe désintéressé qui est pour lui comme l’honneur de l’humanité et la clef de voûte de sa philosophie : le devoir », Évidemment, il n’y a plus rien à dire. À peine oserai-je formuler une timide objection de style sur cet Homme-Dieu qui découle d’une clef de voûte.

Par les idées et par le style, il faut donc reconnaître que les livres de MM. de Goncourt[6] sont au nombre des plus curieux de ce temps. Il n’en est point, comme ils disent, qui aient remué plus de questions, ou, ce qui revient au même, qui aient transformé en questions ce qui, pour nous, n’en était pas. Les exemples se pressent. Entre tous, sachons-leur gré d’avoir ravivé sur Homère un débat qu’on croyait éteint depuis Zénodote d’Ephèse. Et à qui donc, mieux qu’aux auteurs de la Fille Elisa et de Germinie Lacerteux, appartenait-il de nous révéler que l’auteur de l’Iliade n’a jamais peint au monde que des souffrances physiques ? Ils l’affirment. Il n’y a plus à y revenir. Mais je regrette qu’ici encore MM. de Goncourt aient cru devoir garder pour eux les motifs de leur arrêt.

Ces larges esprits n’ont point été retenus, comme on pense, par de vaines considérations de temps et de lieu. Leur dernier livre (Journal des Goncourt) met en scène, dans le déshabillé d’une causerie familière, les principaux écrivains du siècle. Ils nous débarrassent ainsi d’un certain nombre de préjugés des plus fâcheux, dont ceux qui tendaient à nous faire voir dans Taine, dans Renan, dans Berthelot, quelques-unes des grandes intelligences contemporaines. Sainte-Beuve, qui nous apparaissait dans l’éloignement comme le modèle des honnêtes hommes de lettres, n’échappe pas à cette justice amère et rétrospective. Dorénavant, si l’on veut connaître le fin mot sur cet écrivain de dernier ordre, ce n’est point dans ses articles qu’on l’ira chercher, mais dans les conversations des dîners Magny, si fidèlement croquées par MM. de Concourt. On se trouvera en présence d’une manière de pion, sans idées et sans style, qui fut trop heureux de rencontrer ça et là de complaisants amis, comme MM. de Concourt, pour lui souffler ses articles. L’avouerai-je ? Tout reconnaissant que je sois à ces messieurs de leurs révélations, j’ai comme un scrupule et un regret. Peut-être qu’avant de publier leur Journal ils n’ont pas suffisamment médité cette phrase du même Sainte-Beuve : « Les anciens, honnêtes gens, avaient un principe, une religion : tout ce qui était dit à table entre convives était sacré et devait rester secret ; tout ce qui était dit sous la rose (sub rosà, par allusion à cette coutume antique de se couronner de roses dans les festins) ne devait point être divulgué ni profané »[7]. Après cela, vous me répondrez que MM. de Concourt n’aiment point les anciens. Et c’est, à être franc, la seule excuse de tous ces papotages. Il n’y a donc qu’eux dans le siècle ? Ils résument tout, philosophie, histoire, critique, et le roman, qui est la synthèse des synthèses ? Quelle plaisanterie ! Prenons-les plutôt pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils ont toujours été, des artistes [8]. La qualité n’est déjà point si dédaignable, et elle eût pu leur suffire. Mettons qu’ils ont été Brauwers et Watteau, une combinaison extrêmement savoureuse de maniéré et de sincère. Leurs paradoxes (j’allais dire leurs charges), cette intransigeance dans les jugements qui est la marque d’esprits cantonnés, et jusqu’à ce modernisme farouche des deux frères, qui, à tout propos, part en campagne contre la tradition, un peu comme don Quichotte contre les moulins, sourions-en, si ce sont les inévitables petits côtés de leur nature d’artistes. Sainte-Beuve (bien imprévoyant dans l’épithète) les a appelés d’ « aimables hérétiques ». Aimables, je ne sais point. Mais c’est, sans doute, qu’avec un peu plus d’orthodoxie et un peu moins d’intransigeance, ils n’eussent pas, les premiers, apporté cette fièvre, cette fougue heureuse, tant de passion et de vie à la peinture de la société contemporaine. On n’eût point eu d’eux ni Charles Demailly, ni Manette Salomon, ni même Germinie Lacerteux, et pour ces livres-là il faut leur pardonner de trouver Raphaël « bourgeois » et de dire de l’antiquité qu’elle n’a été « faite que pour être le pain des professeurs ». Eh ! oui, leur maîtrise est réelle et nul ne songe à la contester. Mais je ne pense point qu’elle soit là où ils la placent, et que, pour avoir écrit Madame Gervaisais ni la Femme au XVIIIe siècle, la postérité voie en eux les philosophes et les historiens qu’ils prétendent. Est-il donc nécessaire de le rappeler ? La philosophie, comme l’histoire, demande un esprit de généralisation qui est justement l’opposé du leur. S’ils ont une maîtrise, c’est au contraire dans le détail qu’elle éclate, c’est dans cette acuité d’une vision qui dès l’abord décompose le concret et pousse son analyse jusqu’à l’infinitésimal. Daudet raconte qu’un an durant le monde des peintres ne jura que par Manette Salomon[9]. Je le crois sans peine. Ils vivront par là, et par là seulement, par cette fidélité dans le rendu, par cette minutie littérale qu’ils ont les premiers introduite dans la composition, et qui est devenue, après eux, un procédé de l’école, et aussi et surtout par le relief d’une langue merveilleusement riche en contrastes et en nuances, et si mêlée qu’elle soit.


II


« Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, dit M. Jules Lemaître, il entre beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet[10]. » Je pense que l’on retrouverait ces qualités-là dans le plus long roman de M. Daudet. Peut-être qu’elles y sont associées et combinées d’une manière différente : la fantaisie ny est point, comme dans les contes, à proportion de la vérité ; celle-ci a la belle part. L’esprit aussi s’y dérobe davantage à mesure que l’écrivain tâche à l’impersonnalité. La tendresse n’y est point si ardente ; j’y trouve plus de tristesse que de mélancolie, et, sur la fin même, de la haine. Après tout, Chamfort a raison : celui-là n’a point aimé les hommes qui n’est point misanthrope à quarante ans. Et si envahissante qu’elle soit dans le dernier roman de M. Daudet, dans l’Immortel cette misanthropie y laisse encore une petite place à l’émotion ; il y a le coin des larmes jusque dans cette œuvre de colère. C’est par là qu’il nous prendra toujours, et il ne faut point chercher ailleurs que dans l’émotion le secret de ce charme extraordinaire qui lui attache toutes les âmes sentimentales ou passionnées de ce temps. On a beau dire qu’il procède de Dickens, que Jack et le Petit Chose sont un peu bien parents du pauvre Olivier Twist, il serait plus vrai de dire qu’il y a entre ces deux natures d’étroites affinités et qu’elles sont sensibles l’une et l’autre aux souffrances des humbles. Encore ne sont-elles point tout à fait pareilles de ce côté-là ; leur pitié elle-même diffère : celle de Dickens est plus active, d’abord, plus confiante dans la générosité de nos bons instincts, et, si elle nous montre le mal, elle ne nous dit point qu’il soit inguérissable. Avez-vous remarqué que tous ses romans «finissent bien » ? Le petit Twist et Rose Fleming se marient ; mais Jack meurt de la poitrine dans un hôpital. Notez encore que Dickens a trouvé çà et là (d’inoubliables accents de détresse, des cris d’appel vers la justice de Dieu, que la pitié légère et un peu méprisante de Daudet ne pouvait connaître. Quand Olivier, traité de bâtard, rossé à coups de trique par riiorrible M. Bumble, s’est vu enfin seul, abandonné à lui-même dans la boutique morne et silencieuse du croquemort, « il tomba à genoux sur le plancher, écrit Dickens, et, cachant son visage dans ses mains, il versa de telles larmes qu’il faut souhaiter pour l’honneur de la nature que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à des enfants de cet âge ! » Ces lignes-là, si simples, sont uniques. Le côté d’art, chez Dickens, est souvent inférieur ; il n’a pas la maîtrise soutenue de M. Daudet. Il l’emporte en vive et profonde humanité. La pitié de M. Daudet reste toujours un peu aristocrate ; elle se gantera pour faire l’aumune, et les misères dont elle nous entretient auront quand même une poésie latente. C’est par là qu’elle plaît si fort aux féminins.


III


Ne quittons point M. Alphonse Daudet sans signaler le petit groupe d’écrivains qui lui font habituellement cortège. Car c’est à lui, je pense, qu’on devra rattacher, dans le clan impressionniste, les quelques écrivains qui suivent, sauf M. Paul Arène, qui revendique à bon droit, sinon d’avoir précédé M. Daudet, du moins d’avoir aidé à ces jolis Contes de mon moulin, point de départ, comme on sait, de la réputation de son collaborateur. M. Paul Arène a publié depuis lors un certain nombre de nouvelles, La Mort dé Pan, Curo Biasso, Le vin de la messe, les Haricots de Pistaluyue, le Canot des six capitaines, et par dessus tout cet admirable Jean des Vignes qui m’apparaît comme la merveille des nouvelles pour la grâce chantante et l’ironie ailée du récit[11].

M. Paul Chalon n’a publié, lui aussi, que des nouvelles, et c’est le titre même de l’unique volume qui ait paru de lui. « Sa prose, dit un jeune et délié critique, M. Charles Maurras[12], a des bondissements d’oiselle, des sauts élastiques et vifs de graine en graine picorée sur le sol ou sur le toit de tuiles rouges d’une ferme du Languedoc ; elle ne se hasarde point sur les hautes branches. » M. Chalon relève directement de M. Daudet, du Daudet de la jeunesse, bien entendu.

On retrouverait encore un peu du charme de M. Daudet, quelque chose de sa grâce émue, dans certaines pages de M. Hugues le Roux[13]. Mais par le vif des analyses, par le dramatique des situations, par l’intensité du sentiment, c’est surtout à Gontcharoff qu’il fait songer. Au reste, tel de ses romans, comme l’Attentat Sloughine n’est qu’une mise en scène du nihilisme. Ses études précédentes, et en particulier sa traduction de la Russie souterraine de Stepniak, l’avaient préparé à l’analyse de ce grand cas passionnel de toute une race. Dans l’Amour infirme[14], M. Hugues le Roux est revenu au roman français.

Enfin, l’acuité de vision et la facilité de notation, qui sont, à défaut d’émotion, ses vertus marquantes, font de M. Jean Lorrain un impressionniste de la même école. Son style est un fouillis de choses heurtées, contradictoires, jolies et laides, tragiques et bouffonnes, à travers quoi perce un tempérament intéressant et original. Je recommande surtout Très Russe.

Mais le décalque du maître, sa doublure, son ombre, nous ne l’avons point vu encore, et c’est M. Claretie[15]. Journaliste, historien, dramaturge, critique d’art et de théâtre en même temps que critique littéraire, et par-dessus tout romancier, M. Claretie est un de ces talents moyens dont il est permis de se demander la figure qu’ils feraient, s’ils n’avaient trouvé dans la vie sur qui prendre mesure. Il peut faire illusion ; il fait illusion quelquefois. On n’est pas sa chose bien longtemps. Il déclarait naguère à propos de Robert Burat, qu’il avait écrit ce roman « dans les heures volées à l’improvisation quotidienne », et, de fait, le roman est médiocre. Mais est-ce donc une excuse à sa médiocrité que la hâte de l’auteur, et, de grâce, que nous fait le temps qu’il a mis à l’écrire ? On cite Monsieur le Ministre comme son chef-d’œuvre. Je le veux bien. Mais relisez-en le début :

— « Allons au foyer, voulez-vous, Granet ? — « Allons au foyer, monsieur le ministre ! « Il fallait traverser Timmense scène envahie par les machinistes manœuvrant les portants, comme les matelots équipent leur navire ; — et, cravatés de blanc, coquets, sans pardessus, leur claque sur la tête, des gens en habit noir allaient, venaient, traversaient la scène parmi les cordages, arpentant lestement le vaste espace qui mène au foyer de la danse. Il en sortait de partout, des fauteuils et des loges, et la plupart fredonnant la ballade de Nelusko, franchissaient lestement, en habitués, l’espèce d’antichambre qui mène de la salle à la scène… etc. »

Voilà l’impressionisme de M. Claretie et le soin qu’il apporte à préciser sa vision et à varier ses effets. Que lui reste-t-il donc et par quoi expliquer sa situation littéraire ? Il lui reste, comme l’a excellement dit M. Brunetière[16], d’avoir introduit le reportage dans le roman, de s’être tenu à l’affût de la curiosité publique et d’avoir su la satisfaire à temps, en lui donnant pour pâture Monsieur le Ministre, quand cette curiosité se portait aux hommes de la politique, le Troisième dessous, quand c’était aux gens de théâtre, Jean Mornas et les Amours d’un interne, quand c’était aux mystères malsains de l’hypnotisme. C’est tout ? — C’est tout.


IV


J’avais vraiment hâte d’arriver à M. Pierre Loti. Voici des œuvres ; voici un chef-d’œuvre : Pêcheur d’Islande. Qu’il serait intéressant d’en connaître la genèse ! Nous admirons dans l’Artémis grecque une incomparable pureté de type : mais que ne doit pas notre curiosité au savant qui a mis à nu, dans l’île de Délos, ces quelques statues ruinées aux trois quarts, qui reproduisent un type inférieur de beauté et forment une série étroite où se marquent, degré par degré, les progrès de l’art archaïque ? C’est sous une inspiration pareille, et toutes mesures gardées, que j’ai écrit les lignes qui suivent[17]. Elles m’ont été dictées par des Paimpolais de bonne foi qui avaient reconnu dans la vie les « héros » de Pêcheurs d’Islande. Ils ne se sont point trompés pour Yan. M. Loti a protesté contre l’assimilation faite entre Gaud et une « cabaretière ». Je donne acte ici de cette protestation. Mais comment empêcher cette recherche inquiète et parfois hasardeuse du public dans le domaine idéal du livre ? Et puis, j’y tiens, ceci peut éclairer sur les procédés de composition de M. Loti.

C’est, sur la tombée de mai, au pardon de Ploubazlanec, qu’on m’a montré Guillaume F…, le bon géant breton qui a servi de type à Pierre Loti, dans Pêcheurs d’Islande.

La procession venait de finir. Guillaume et trois autres matelots y avaient porté sur leurs épaules une miniature de frégate, pendue le reste de l’année en ex voto au plafond de l’église. Le navire est à califourchon sur une mince planchette, et, par derrière les matelots, un mousse secoue en mesure un ruban accroché à la poupe, pour imiter le tangage. Guillaume avait son costume blanc de la procession, le col empesé gondolant aux angles, la large ceinture et le chapeau ciré des matelots de l’État. À ce moment il riait à une demi-douzaine de petites filles qui fouillaient dans ses poches pour chercher des noix. « Kraoun ! Kraoun ! »[18] chantait le chœur. Il secouait les épaules, la tête, chatouillé doucement par ces menottes familières et obstinées. Les enfants ne le lâchèrent qu’après qu’il leur eut donné un sou. Elles coururent jusqu’à la prochaine marchande. Lui riait toujours, de son rire un peu grave, et les petites chantaient maintenant, en agitant leurs noix, de loin : ce Merci, Lome, Lomic de notre âme !… » Lome ou Lomic, pour lui garder son joli diminutif, est en effet très assidu aux pardons de sa commune. Vous connaissez par ouï-dire ces pardons bretons : ils sont les mômes qu’ils étaient il y a deux cents ans, et vous ne trouverez rien de si délicieusement suranné. Ils ne ressemblent point aux autres fêtes. Ce ne sont point des prétextes à ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de somnambules et d’hommes-troncs comme les foires de Paris. L’attrait vient de plus haut : ces pardons sont restés des fêtes de l’âme. On y rit peu et on y prie beaucoup. Puis, les vêpres dites, les jeunes filles s’assoient côte à cote sur le talus du cimetière, et des groupes d’hommes s’arrêtent à leur causer d’amour, gauchement et bien doucement, tandis qu’elles baissent les yeux et roulent leur tablier, avec des moues ou des rougeurs ou des soupirs pour réponse. Et dans ces cimetières d’église, près des vieux parents couchés à deux pas et qui écoutent sous terre, là-bas c’est comme un sacrement et la mort y fiance vraiment l’amour.

Ils durent être de ces pardons, Yan et Gaud, les deux « héros » de Pêcheurs d’Islande. Ils se revirent à Paimpol. Vous savez comme ils se marièrent, et que le lendemain même des noces Yan appareilla pour l’Islande. Yan ne revint pas et Gaud en mourut.

Mais c’est le roman, cela. Au vrai, ni Gaud ni Yan ne sont morts ; ils ne se sont point mariés ; ils n’ont point échangé leur parole au cimetière. Peut-être ne se connaissent-ils pas ; mais, s’ils se connaissent, soyez bien sûrs qu’ils ne se sont jamais aimés, ni Yan ni Gaud.

*
* *

La Gaud du roman s’appelle aussi Gaud dans la vie et est une véritable demoiselle. J’ai quelque scrupule à écrire son nom de famille. Mais si vous allez à Paimpol, demandez simplement Mlle Gaud : on vous mènera chez elle, par une petite rue étroite et sonore où les gros sabots des campagnards claquent sur les pavés et rebondissent en écho sur les ardoises des toits. Elle tient auberge, Mlle Gaud. C’est, dans la venelle qui touche à l’église, une maison à deux étages, bien vieille sous son crépi de chaux fraîche, et toute penchée. La salle du rez-dechaussée n’a que des tables et des bancs ; au fond un petit comptoir d’étain, des barriques, l’escalier, et sur les murs, se répondant, une enluminure d’Epinal en face d’un arrêté contre l’ivrognerie. Vous êtes chez Mlle Gaud.

Elle a aujourd’hui trente ans. Petite, grassouillette, avec une matité de teint où se reconnaît la demoiselle, ses cheveux roulés en bandeaux sous une coiffe de mousseline, sa bouche un peu plissée, ses yeux durs et ronds, elle incline la tête légèrement quand on entre, et sert la « pratique » sans lui parler. Elle n’est pas jolie comme dans le roman. Loti l’a caressée. Mais tout de même elle est bien Mlle Gaud, la silencieuse, dédaigneuse et résignée demoiselle. Sa robe noire porte le deuil d’une chose morte et qu’on ne sait pas. Elle fut riche, jadis. Son père, une manière de vieux forban qui courait la traite, quelque part, en Guinée, l’avait fait élever au meilleur pensionnat de Saint-Brieuc. Elle y prit des délicatesses de vie. Elle sortit du pensionnat à seize ans (son père ayant vendu sa dernière cargaison de chair), vint habiter Paimpol avec lui, y passa quatre ans dans la haute société bourgeoise. Puis, tout d’un coup, le capital du vieux, engagé à nouveau, sombra dans une spéculation. Avec les sous intacts, on monta une auberge, qu’elle tint à elle seule, sans servante. Vous connaissez l’auberge : un buis sur la porte, quelques tables, des chopines à fleurs et deux barils d’eau-de-vie. Mais les maisons anciennes lui furent fermées. Elle tomba de sa classe. Les « dames de la société » regardaient ailleurs, pour ne la point saluer, quand elle passait. Elle souffrit plus de cette déchéance que de toutes les misères physiques. Peu à peu, l’auberge s’achalanda. Il y vint des Islandais, des ouvriers du port, des matelots de la petite pêche. Ceux-là aussi oublièrent que Gaud était de famille, et quelques-uns s’enhardirent à lui demander sa main. Mais elle les remercia doucement, avec une honte vite cachée. Son teint pâlit encore ; elle causait à peine, elle avait dans ses yeux une mauvaise flamme. Et elle ne se plaignait point, restant à rêver sur le pas de sa porte, ou tricotant au comptoir de ses petites mains Manches et fuselées. Ainsi depuis dix ans…

Et l’on vous montrera, dans l’auberge de Mlle Gaud, la table boiteuse, où, quand il habitait Paimpol, venait s’accouder, les soirs, Loti.

*
* *

Mais Pors-Aven, où habite Lomic, était sa promenade aimée. De Paimpol, le chemin qui y mène longe un instant la côte, file à travers champs, et retombe dans la mer, à l’autre bout de Pors-Aven, après avoir coupé Ploubazlanec et Perros-Hamon. J’ai refait cette promenade, un matin d’automne, le livre de Loti à la main. Je suis entré à sa suite dans le cimetière de Perros, vous savez, le cimetière des Islandais. L’église est en forme de croix, des ormes et des frênes autour, et elle est si tassée de vieillesse que ses pauvres flancs gris disparaissent presque dans leur verdure. Et sous le porche, le long des murs, dans le cimetière, partout, les mêmes inscriptions noires sur de petits carrés de bois blancs : François Floury, perdu en mer, Pierre Gaous, perdu en mer, Jean Gaous, perdu en mer. Ou bien, ce sont des croix, de minuscules chapelles peintes, surmontées d’un cœur, des plaques en marbre, des losanges à jour et ouvrés à la main, naïvement. Et les inscriptions sont alors plus longues : « À la mémoirc de Sylvestre Camus, enlevé du bord de son navire et disparu aux environs du Nordfiord en Islande, à l’âge de seize ans, le 18 juin 1856.  » Et celle-ci, toute grosse d’effusions : « À la mémoire de Sylvestre Bernard, capitaine de la goélette Mathilde, disparue en Islande dans l’ouragan du 5 au 8 avril 1867, à tàye de trente-deux ans, ainsi que 18 hommes formant son équipage. Bon frère, le Seigneur t’a appelé à la fleur de ton âge. Nous n étions pas dignes de t’assister à ton heure dernière. La sainte Vierge, sous la protection de laquelle tu étais, nous a remplacés. Elle t’a fermé les paupières. Aimable enfant, compte sur nos prières. Nous ne t’oublions pas. »

Il y a des tombes, pour chacun de ces Islandais, dans le cimetière de Perros-Hamon, et sous ces tombes autant de grands trous vides. C’est une croyance, là-bas, que les naufragés n’habitent pas toujours la mer, et qu’ils viennent une fois l’an, à la fête des morts, prendre possession des fosses creusées pour eux dans le cimetière de leur paroisse…

*
* *

… Sur la route, un brigadier de douane qui passe, une bouffarde aux dents. Je lui demande la maison de Lomic.

— Lomic ? Le « héros » n’est-ce pas ?

— Le « héros » ? Est-ce qu’on l’appelle de la sorte à Pors-Aven ?

— Oh ! et à Paimpol aussi. Tout le monde le connaît, allez, avec sa bonne face rouge et ses épaules d’hercule.

Le brigadier — un gallot, à l’air et à la voix — prend un temps pour rallumer sa pipe…

— Faites-vous route avec moi, monsieur ? Je suis à l’heure. Je vais à Pors-Aven. Je vous déposerai chez Lomic en passant.

Nous voilà en route.

— Et Lome ?

— Lome ? Mais vous savez bien. Il paraît qu’il a été mis dans un roman, et tout de même qu’il ne connaît pas son A. B. C, faut croire que ça le flatte dur, puisque l’idée lui revient au premier coup qu’il boit. Pour lors, il n’y a que lui. Il se dandine, il fait le joli cœur, il court les cafés de Paimpol en cornant à la compagnie : « C’est moi qui suis le héros ! » Les seuls mots français qu’il ait pu retenir, croiriez-vous, ou presque. Car ces têtus d’Avenois sont plus fainéants les uns que les autres. Ils ne veulent point de l’école ; ils n’y sont point allés ; leur marmaille n’y va point. Et comme ils baragouinent tous breton, qu’ils se marient chez eux, et qu’il n’y a dans le village que trois familles, les Caous, les Floury, et les Maël, vous voyez d’ici la belle crasse d’ignorance qu’ils ont sur l’entendement…

— Et Lome ?

— Lome ? Mais guère plus éduqué que les camarades, Lome. Par exemple, monsieur, bon garçon, et dur et fort comme rouvre. Et si vous voyiez comme les armateurs se l’arrachent pour l’avoir à leur bord ! Ah ! il en faut aussi, et des ruses, et du nerf, pour cette satanée pêche d’Islande ! On ne prend point la morue avec des mitaines ! Faut point des demoiselles en soie dans les dorys ! Souque et trime, garçon, houp ! Il n’y a pas à sortir de là…

— Et Lome ?

— Lome ? Dame, que voulez-vous que je vous dise encore ? Qu’il court sur ses trente ans ? Qu’il a cinq frères et deux sœurs ? Qu’il est l’aîné de la garçaille ? Vous savez tout ça. Non ? Son père doit friser la soixante-dizaine, et Yan-Bras (Jean le Grand), comme on dit ici, mérite joliment encore son surnom. C’est le colosse de Pors-Aven, un pays où les petits hommes ont cinq pieds six pouces. Et ce qu’il trime, le vieux ! Un qui ne se couchera que mort, pour sûr et certain. Croiriez-vous qu’à son âge il est toujours matelot ? Il balaie la baie d’une marée à l’autre, avec son germain, Sylvestre, qui est capitaine du bord. Même, voici quelque temps ils ont trouvé un navire grec d’au moins 800 tonneaux, chargé de fin froment et délesté de l’équipage. Ils l’ont remorqué à Paimpol, et, pour sa part, le père de Lome a reçu une demi-douzaine de mille francs. Ah ! monsieur, c’est ça qui vous soulage une existence ! On a réparé la maison, qui croulait, acquis un champ, remplacé la toiture de glui par des ardoises, bordé le tout d’un mur neuf. Tant et tant que quand Lome est revenu des fiords, il ne reconnaissait plus la maison de son ascendant, et restait bouche bée devant l’huis, sans oser ouvrir !…

Le brigadier s’arrête.

— Tenez, monsieur, à votre gauche, cette petite maison blanche, toute blanche, avec son jardinet où vague et claque du bec un gros cagnard… Je vous quitte : c’est la maison du « héros». Ce jour-là, pourtant, je ne vis point mon ami Lome. Il avait embarqué à bord de la Champenoise, une « Islandaise» qui s’en allait à Cadix acheter du sel. L’hôtesse m’accompagne sur la porte. Cette fine goélette, là-bas, qui double les Héaux, c’est la Champenoise. Une petite brume court sur la mer. En face de Pors-Aven, des iles s’estompent que chanta Loti, Craka toute nue, Houic-Poul, Duz, Saint-Riom, l’antique et fertile Carohènes, où s’établirent au XIIe siècle des moines réguliers de l’ordre de Saint-Victor, plus loin Rochsonne, dentelée comme une forteresse, les Créo, où geignent des âmes, les Gast, nids à couiiieux, et au dernier plan de l’horizon l’échine allongée, les monstrueux Metz de Gouellou, pareils à des cachalots. La mer est toute grise sous le ciel gris. On ne sait pas où commence la mer et où finit le ciel. Et dans cette uniformité, imaginez le soleil blanc, fatigué et sénile, des déclins d’automne…




  1. Se reporter au Roman naturaliste de M. Ferdinand Brunetière. (Art. L’impressionisme dans le roman.)
  2. Cf. Madame Gervaisis.
  3. C’est l’expression de Théophile Gautier : « Les mots ont en eux-mêmes et en dehors du sens qu’ils expriment une beauté et une valeur propres, comme des pierres précieuses qui ne sont pas encore taillées et montées en bracelets, en colliers ou en bagues. » Ailleurs : « Il y a des mots diamant, saphir, rubis, émeraude, d’autres qui luisent comme du phosphore quand on les frotte, et ce n’est pas un mince travail de les choisir. »
  4. Cf. la préface de En 18…
  5. Cf. Madame Gervaisais.
  6. Et en particulier ceux du survivant. (Les frères Zemganno, Chérie, La Faustin, etc.)
  7. Cf. Les nouveaux lundis. (Art. Pontmartin), tome IX.
  8. Avec toutes les lacunes que le mot comporte.
  9. Cf. les Souvenirs d’un homme de lettres (Une lecture chez Edmond de Goncourt.)
  10. Cf. les Contemporains (Art. Alphonse Dcaudet). Principales œuvres de M. Daudet : Les Contes, Numa Roumestan, le Nabab, les Rois en exil, Sapho, Tartarin de Tarascon, Jack, Fromont jeune et Risler ainé, l’Immortel, sa dernière œuvre.
  11. Jean des Vignes vient d’avoir son pendant dans la Chèvre d’or.
  12. Voir l’Observateur français, du 10 avril. Je citerai, comme une jolie page de style impressionniste le passage suivant d’une nouvelle de M. Chalon (mort maintenant) : « … Il y soufflait toujours, dans ce haut Saint-Majan, un vent terrible, qui vous avait une voix et des cris à croire qu’il était vivant. Il arrivait en grondant, tout en colère, des hauteurs du Trou-la-Baume, fier avec ça et parlant haut, comme un conquérant qui somme une forteresse ; puis, houm ! houm ! de grands coups d’aile appliqués contre le mur, comme avec un bélier ; puis un silence, il attendait qu’on lui ouvrît, et comme on n’avait garde, il se fâchait tout rouge. C’était une belle rage alors. On aurait dit qu’il prenait du champ ; puis terriblement il s’engouffrait dans les rues trop étroites pour ses ailes. Il allait comme un aveugle, droit devant lui, se brisait au coin des maisons, tourbillonnait dans les enfoncements, faisait trembler les vitres, battait les contre-vents détachés, s’acharnait après les girouettes, culbutait les tuiles des vieux toits, buvait d’une lapée l’eau des ruisseaux, s’abattait sur les arbres de la place avec un bruit d’averse, souffletait la flamme des réverbères, bref, menait un train d’enfer Et quel virtuose ! quels cris ! quels hurlements ! quels gémissements ! Tantôt il commandait, tantôt il suppliait. Il avait des clameurs de clairon et des vagissements de bête blessée ! Tour à tour humble et belliqueux, il pleurait comme un petit enfant, puis, fantasque en ses allures, il embouchait sa longue trompette et vous sonnait des fanfares, des chevauchées qui s’en allaient au galop le long des murailles. Enfin, convaincu peut-être de son impuissance, il se faisait tout petit, se taisait presque, se glissait sous les portes, montait l’escalier vivement et venait remuer quelque portière souple, ou faire danser la flamme de la lampe sur la grande table où j’étudiais. »
  13. Voyez cette exquise petite nouvelle : le Mousse.
  14. Précédemment dans Un de nous.
  15. Comme romans, on lui doit Monsieur le ministre, Robert Burat, Madeleine Berlin, le Beau Solignac, les Amours d’un interne, etc.
  16. Cf. le Roman naturaliste. (Art. Le reportage dans le roman.) — Voyez encore sur M. Claretie tels articles, admirables de dédain et dironie, de M. Henri Fouquier.
  17. Publiées dans le Monde illustré, d’abord. Sur la querelle qui en résulta, je renverrai aux articles de M. Jules Tellier dans le Parti national du 20 janvier 1888 et de M. Maurice Barrés dans le Voltaire du 14.
  18. « Des noix ! Des noix ! »