Les Romans de la table ronde/Éclaircissement

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Plon (4p. -255).



ÉCLAIRCISSEMENT



Lorsque les barbares germains débarquèrent en Grande-Bretagne au cinquième siècle, ils s’y heurtèrent à la population celte, jadis romanisée d’une façon assez superficielle, et christianisée vers l’an 300, mais dont, au total, la civilisation n’était pas très supérieure à celle des envahisseurs. Après des luttes sanglantes, ceux-ci asservirent les Bretons ou bien les repoussèrent au delà de la mer : il n’en demeura qui fussent indépendants sinon dans la Cornouaille, le pays de Galles, le Lancashire, l’Écosse, et dans l’Armorique de Gaule. Il y eut des luttes longues et acharnées : les populations celtiques, conduites par le « vortigern, duc des Bretons », puis par un chef légendaire, Artus, dont parlent les traditions, mais dont on ne saurait assurer qu’il a existé, combattirent pied à pied les Jutes, les Angles et les Saxons païens (les « Saines », comme on disait au moyen âge), commandés par Hengist, Horsa, Aella et ses trois fils, Port et ses deux enfants. Tout cela nous est connu (fort mal) grâce aux chroniques de Gildas qui écrivait aux environs de 540, de Bede (731) et quelques autres dont celle de « Nennius », composée au neuvième siècle, qui parle d’Artus.

Les Bretons, imaginatifs comme tous les Celtes, avaient certainement, ainsi que leurs voisins gaulois, une riche littérature orale. En Gaule, les bardes, à la fois auteurs et chanteurs, analogues aux jongleurs du moyen âge, étaient si abondants qu’il n’était pas de grand seigneur qui n’eût son poète attitré : lorsque le roi Bituit envoya un noble de sa cour aux Romains, il le fit accompagner d’un barde, dont le chant précéda le discours de l’ambassadeur ; cela fit rire les têtes rondes : ces Latins calculateurs et positifs ne se payaient pas de poèmes. Malheureusement les druides qui, dit César, enseignaient à leurs disciples « un grand nombre de vers », ne leur permettaient pas de les coucher par écrit. Avant la conquête, toutefois, les Gaulois connaissaient l’écriture : ils l’avaient apprise des Grecs de Marseille et ils commençaient à en user en dépit de leurs traditions religieuses. Certes, leur culture était en retard de plusieurs siècles sur celle des peuples méditerranéens : elle ressemblait un peu à celle de la Grèce homérique ; mais elle se perfectionnait avec une étonnante rapidité grâce à cette faculté d’assimilation dont ils étaient doués. Qui sait si la brutale conquête romaine n’a pas détruit, comme le pense M. Camille Jullian, toute une civilisation originale et charmante qui eût pu naître de la Gaule fécondée par la Grèce ? La latinité abolit bien des promesses.

Les Normands qui conquirent l’Angleterre, et qui chantaient une chanson sur Roland à la bataille d’Hastings, n’avaient plus aucune ressemblance avec les Danois barbares dont ils étaient issus et dont certaines peuplades, qui avaient envahi la Grande-Bretagne par le Nord, venaient justement d’être défaites par Harold : ils étaient si parfaitement francisés qu’ils maintinrent notre langue durant trois siècles au milieu du pays qu’ils avaient pris et auquel ils imposèrent peu à peu leurs coutumes, leurs mœurs, leur littérature et leur art qui étaient purement français.

Or, depuis longtemps, les jongleurs bretons, héritiers des anciens bardes, étaient fort prisés. Au sixième siècle déjà, le poète Fortunat avait entendu jouer de la rote, la petite harpe dont ils s’accompagnaient, à la cour des rois barbares de Gaule, et nous savons que les conquérants saxons de l’Angleterre aimaient de les écouter. Dès les premières années du douzième siècle, leurs contes étaient répandus jusque dans le nord de l’Italie, où l’on a trouvé qu’un enfant avait été nommé Artusius (Artus), un autre Walvanus (Gauvain), et jusqu’en Provence où, en 1137, un troubadour parle du roi Artus.

Les Normands aussi durent goûter les jongleurs celtes ; en tous cas, ils s’intéressèrent beaucoup aux riches traditions des Bretons, mais nullement à celles des Anglo-Saxons et des Danois qu’ils trouvèrent également installés dans l’île. Un clerc anglo-normand, Gaufrey de Monmouth (mort en 1154), entreprit d’écrire en latin l’ « histoire de la Bretagne ». Il prétendait avoir sous les yeux un livre très ancien que lui avait communiqué son ami Gautier, archidiacre d’Oxford ; on pense aujourd’hui qu’il s’est contenté de rassembler et coordonner certaines légendes celtiques, non sans y ajouter de son cru. Quoi qu’il en soit, l’Historia regum Britanniæ, à laquelle Gaufrey joignit une Vita Merlini, eut un tel succès que la seule Bibliothèque du British Museum en possède trente-quatre manuscrits, et qu’il en fut fait au moins quatre traductions en vers français, — adaptations, plutôt — dont une seule nous est parvenue complète : celle de Wace, écrite en 1135.

C’est dans Gaufrey et dans Wace que nous trouvons la première histoire suivie du roi Artus. Il semble qu’ils aient beaucoup brodé sur les traditions qu’ils avaient recueillies. Par exemple, les Gallois avaient un prophète et enchanteur nommé Myrddhin ; d’autre part, la chronique dite de Nennius parle d’un enfant né sans père, appelé Ambroise, par lequel elle fait prédire au roi Vortigern les futures invasions des Saxons : dans Gaufrey, ces deux personnages sont confondus et l’on voit Ambroise Merlin prophétiser tout l’avenir de la Bretagne jusqu’en 1135 environ. Ensuite, on nous dit comment Artus naît d’Uter Pendragon et d’Ygerne ; puis comment il délivre l’Angleterre des Saxons, conquiert l’Irlande, l’Écosse, la Gaule, etc., défait les Romains et se trouve au point de s’emparer de Rome, lorsqu’il apprend que Mordret, son neveu, à qui il avait confié son royaume et sa femme, s’est fait élire roi, puis a épousé la reine Guanhumara ; à la nouvelle de cette trahison, Artus revient, vainc et tue Mordret, et, blessé à mort, s’embarque pour l’île d’Avalon. À tout cela, Wace ajoute divers détails : c’est lui qui nous parle de la Table ronde, par exemple, dont Gaufrey ne disait rien. Encore une fois, le folk-lore celtique paraît dans tout cela accommodé au goût français.

Pouvons-nous nous faire une meilleure idée de ce qu’étaient les véritables chants bretons par les poèmes de Marie de France ? Cette femme entreprit vers 1175 de transporter dans notre langue divers lais gallois et armoricains. Elle n’a pas grand talent et paraît aussi dénuée d’invention que possible : ce qui fait le mérite de ses ouvrages, c’est la seule grâce de leurs thèmes ; aussi peut-on penser qu’elle n’a guère déformé ses modèles ; peut-être même, en les mettant en vers français, n’avait-elle d’autre dessein que d’aider la mémoire des jongleurs celtes qui jargonnaient en langue d’oil aux cours normandes. En ce cas, c’est donc que la littérature orale des Bretons avait beaucoup évolué, car les lais de Marie ne ressemblent en rien à ce qui nous en est resté par ailleurs : ce sont d’assez brefs contes d’amour, à la française, sans brutalité, voire fort polis, dont les héros sont des chevaliers preux, mais sensibles, et des dames courtoises.

Artus y est seulement cité. C’est surtout dans Gaufrey de Monmouth et Wace, sans doute, que les trouvères français cherchèrent son histoire. Pourtant nous ne savons pas ce qu’ils empruntèrent aux conteurs armoricains ou gallois, qui comme eux allaient de cour en cour, comme ce Bledhericus (Bleheris, Bleris, Bleri), famosus fabulator, qui vivait au douzième siècle ; ceux-ci devaient être influencés eux-mêmes, selon toute apparence, par le goût de leur public français. Quoi qu’il en soit, nos poètes traitèrent certainement avec une grande liberté cette flottante « matière de Bretagne », la complétèrent, brodèrent d’une floraison d’épisodes nouveaux, civilisèrent, si l’on peut dire, et accommodèrent encore mieux qu’elle ne l’était déjà au goût de leurs compatriotes de France et d’Angleterre. Au total, je crois fermement que, selon le mot de M. Léon Clédat, nos contes « bretons » sont bretons dans la mesure où le Cid est une pièce espagnole. Par leur forme, en effet, ils ne diffèrent en rien des œuvres d’inspiration purement française. Quant au fond, si on les compare entre eux, on voit que les héros qui y portent les mêmes noms n’y ont ni les mêmes caractères ni les mêmes aventures, ce qui laisse supposer que la part d’invention de chaque trouvère est très grande ; et d’autre part ces héros sont des chevaliers et des dames en tout semblables à ceux des autres romans français du même temps. Tout porte à croire que les trouvères n’ont hérité des traditions proprement celtiques que des noms propres et quelques thèmes. Et lorsque Rabelais nous conte comment la fumée du rôt fut payée par le son de l’argent, dira-t-on que c’est là une œuvre orientale ? ou que les fables de La Fontaine sont de Phèdre ? Il n’y a pas plus de rapports entre le Gauvain des Bretons et le parfait « homme du monde » du dix-huitième siècle qui s’appelle ainsi dans le Lancelot en prose, par exemple, qu’entre le Télémaque d’Homère et celui de Fénelon.

Est-ce à dire, toutefois, que la littérature française ne doive rien à l’esprit breton ? Certes, il y a une singulière exagération à écrire, comme on l’a fait, que nos contes « bretons » se déroulent « dans un monde enchanté où, à chaque pas, surgit le prodige » : au juste, je ne vois pas beaucoup plus de merveilleux dans Chrétien de Troyes, même, que dans tel roman du cycle « antique » ; toutefois nos trouvères ont assurément goûté cette atmosphère de féerie qui est propre aux légendes celtiques. Mais ce que les Français ont aimé surtout dans la matière de Bretagne, ce qui les y a enchantés, ce n’est point cela : c’est une nouvelle idée de l’amour.

Dans les chansons de geste, l’amour tient peu de place : les rudes chevaliers n’éprouvent que des désirs brutaux ; ce sont les femmes qui s’éprennent, toujours en coup de foudre ; bien mieux, ce sont elles qui sollicitent, et l’homme accueille leurs propositions avec une condescendance légèrement dédaigneuse. Mais, au douzième siècle, voici que les femmes commencent de jouer un rôle important dans la société (elles héritent même des fiefs) ; et l’idée platonicienne que l’amour est la source de toute vertu se répand en France. Elle arrive de Provence, mais déjà sèche et fanée, car les troubadours en ont abusé de toutes manières. Pour ceux-ci, l’amour n’est plus qu’une passion de la raison et, si l’on peut dire, une passion de convenances. C’est par devoir qu’un honnête homme (comme on parlera plus tard) est amoureux ; c’est pour se perfectionner. Il choisit avec soin l’objet de sa sage flamme, sa « dame », à laquelle il s’engage parfois avec un certain cérémonial et qu’il ne doit pas épouser, puisque toute faveur qu’obtient un mari, étant chose due, ne saurait être le principe ni la récompense d’une belle action. Dans cette froide poésie provençale, la maîtresse est à cent pieds au-dessus de l’amant, qui doit vivre aux yeux de celle qu’il aime « dans un perpétuel tremblement, comme un être inférieur et soumis, humblement soupirant, habile, comme un maître des cérémonies, à exercer à propos les vertus de salon », savant dans cette « étiquette cérémonieuse du cœur », cette « stratégie galante dont les manœuvres sont réglées comme les pas d’armes des tournois », et que les troubadours expliquent et discutent à l’infini en vers prosaïques et plats[1].

Heureusement, dans le même temps qu’elle reçoit de Provence ce catéchisme de l’amour de tête, cette casuistique du cœur, cet herbier de plantes sèches, la France de langue d’oïl découvre dans la matière de Bretagne la passion pure. Ici, l’amour n’est plus un effet du raisonnement ; on n’aime plus parce qu’on admire ou afin de se perfectionner : on aime tout simplement, sans raison, presque mystiquement, « Nulle rhétorique de sentiments, nulle théorie ; pas de règles d’amour » ; c’est la passion mystérieuse, invincible, plus forte que la mort, plus forte que la crainte de l’enfer, celle de Tristan, de Lancelot. Et dans les cours françaises la mode provençale et la mode bretonne sont toutes deux en honneur. Comment elles se concilient et s’unissent, c’est ce qu’on voit dans l’œuvre de Chrétien de Troyes.

Ce poète mondain avait fait vers 1160 des traductions d’Ovide et un poème sur Tristan qui sont perdus ; puis il composa cinq récits en vers qui se rattachent au cycle de la Table ronde : Erec, Cligès, Lancelot ou la Charrette (entre 1164 et 1174), dont la comtesse Marie de Champagne, fille de Louis VII et de la reine Aliénor, lui avait fourni le sujet et qui fut terminée par Godefroy de Lagny, puis Yvain ou le Chevalier au lion, enfin Perceval ou le Conte du Graal (entre 1168 et 1191) qu’il laissa inachevé. À l’ordinaire tous ces poèmes sont assez incohérents et leurs personnages n’ont aucun caractère ni couleur : ce sont des mannequins dont les froides aventures s’enchaînent à l’infini, Mais ils discourent sur l’amour, ou bien Chrétien en raisonne à leur sujet avec une subtilité et une préciosité qui étaient alors nouvelles et qui marquent le raffinement du poète et de ses lecteurs ; certes, elle était bien aussi « galante » que celle de l’hôtel de Rambouillet, la société qui savait goûter des marivaudages de ce genre :


De tous les maux le mien diffère ; il me plaît et pourtant j’en souffre ; je me réjouis de lui ; mon mal est ce que je veux et ma douleur est ma santé. Je ne vois donc pas de quoi je me plains, car mon mal me vient de ma volonté : c’est mon vouloir qui devient mon mal ; mais j’ai tant d’aise à vouloir ainsi que je souffre agréablement, et tant de joie dans ma douleur que je suis malade avec délices… Etc.


On trouverait dans l’œuvre de Chrétien de Troyes quelques autres morceaux de ce goût-là, fort propres, encore une fois, à montrer que la société française de la fin du douzième siècle était déjà infiniment plus polie qu’on n’a coutume de le croire. Et le poète a eu beaucoup d’imitateurs. Les uns se sont proposé de continuer Perceval comme Wolfram d’Eschenbach, chevalier bavarois, et d’autre part Wauchier de Denain (apparemment vers 1214), lui-même interpolé par un anonyme et continué par Manessier (avant 1227) et Gerbert de Montreuil (travaillant tous deux parallèlement). Les autres ont raconté, en se modelant sur Chrétien, des aventures de Gauvain ou de l’un de ses fils, ou de quelque autre chevalier de la Table ronde par eux inventé ; malheureusement, ils n’ont pas eu son talent, et non seulement leurs récits sont comme les siens d’une cruelle monotonie, mais ils manquent (sauf celui de Wolfram) de ce brillant qui fait tout le mérite de Cligès ou de la Charrette : on y voit presque toujours un jeune chevalier inconnu, récemment arrivé à la cour du roi Artus, s’engager dans une aventure qui se présente et que personne n’ose tenter, l’achever heureusement et épouser une fille de roi ; c’est le poncif romanesque du temps. Ainsi sont Le Bel inconnu, Durmart le Gallois, Beaudous, Meraugis de Porlesguez, etc.

Parmi les compagnons d’Artus, celui qui devait devenir le plus célèbre, Lancelot est le sujet d’un poème français que l’on connaît seulement par la traduction en haut allemand qu’en donna vers la fin du douzième siècle un ecclésiastique suisse, Ulrich de Zatzikoven ; on y voit « Lanzelet » épouser, après de grandes aventures qui lui valent le premier rang à la cour d’Artus, la belle Iblis, fille d’Iveret de Behforêt. Mais Lancelot joue également le principal rôle dans la Charrette de Chrétien de Troyes, où il va chercher et conquérir la reine Guenièvre ravie par Méléagant qui l’a emmenée au royaume de Gorre, le pays d’où nul Breton ne peut revenir. C’est donc Chrétien qui, le premier à notre connaissance, a rattaché au cycle d’Artus ce mythe très ancien qui était devenu chez les Grecs la fable de Proserpine ou celle d’Orphée et Eurydice : l’enlèvement d’une femme par le seigneur des morts et sa « quête » par un héros. Mais, surtout, c’est lui qui semble y avoir mêlé le premier la légende du Graal.

Le véritable sens de ce mythe, il l’ignorait certainement, et ses successeurs l’ignorèrent comme lui. Chacun des auteurs français rapporte la légende du Graal sous une forme différente ; toutefois on retrouve généralement dans leurs récits les éléments suivants : un corps mort, entouré de pleureuses ; une épée brisée ; un château qui est celui du « roi Pêcheur », où l’on conserve une lance saignante et un mystérieux vase : le Graal ; le héros doit poser une question, demander ce que signifie tout cela qu’il vient de voir[2] ; mais il ne le fait pas, on ne sait trop pourquoi, et tout disparaît le lendemain : ce n’est qu’après de longues années que le chevalier trouve à nouveau le château du Graal, et qu’il dissipe enfin les enchantements de la Bretagne.

Or, miss J.-L. Weston[3] a découvert qu’une secte occulte célèbre aujourd’hui encore certaines cérémonies où le Graal, la lance qui saigne, le roi Pêcheur tiennent une grande place. On a reconnu dans ces rites secrets une des formes du culte d’Adonis, dont les mystères plusieurs fois millénaires se perpétuent ainsi jusqu’à nos jours ; et le culte d’Adonis n’est lui-même que l’un des modes de la religion, très ancienne et pratiquée dans tout l’univers, du dieu de la vie et de la végétation, que d’autres peuples ont appelé Tammouz, Attis, Osiris, etc. Or les personnes qui ont révélé à miss Weston les rites modernes du Graal étaient tout à fait ignorantes de notre littérature du moyen âge, et pourtant les renseignements qu’elles ont donnés, les descriptions qu’elles ont faites s’accordent avec ce que nous disent Chrétien de Troyes et ses successeurs. Il s’ensuit que la légende du Graal, telle que l’ont rapportée (sans la comprendre probablement) nos auteurs du douzième et du treizième siècles, c’est le récit symbolique d’une initiation, tout d’abord imparfaite et manquée, puis achevée, réussie aux mystères d’Adonis.

Miss Weston nous apprend que le roi Pêcheur représente le principe vital (selon les occultistes modernes, il habite dans l’étoile Alcyon : quand l’heure en est venue, il jette son filet et capture un corps) et il garde le Graal, qui est le vase de la vie. Le château du Graal, dont nous parlent nos conteurs, c’est le symbole du temple où le néophyte reçoit l’initiation qu’à son tour symbolise la question qu’il doit poser. La lance, et le Graal dans lequel la lance est placée, auraient eu à l’origine une signification phallique, qui peu à peu aurait changé, ou, pour mieux dire, se serait compliquée en raison d’un symbolisme mystique pour lequel toute action a trois aspects selon celui des trois mondes d’où on la considère : le monde matériel, celui de l’homme, celui de Dieu. Galaad n’apparaît que dans les textes les plus récents ; dans nos plus anciens récits le héros unique de la conquête du Graal, c’est Perceval, et il y est donné comme orphelin de son père et souvent appelé « le fils de la veuve dame » : c’est de la sorte que, dans beaucoup de sectes et de sociétés secrètes, de nos jours encore, on nomme l’initié le « fils de la veuve ». Si nos poèmes du moyen âge font porter par des « demoiselles » le corps du roi mort, c’est que, dans le culte d’Adonis, la mort du dieu de la vie était pleurée par des femmes, qui dans tous ces rites jouaient le principal rôle. Enfin, si, après que la question a été posée, après la « conquête » du Graal, on nous apprend que les « temps aventureux » sont révolus, les enchantements terminés, et levée la malédiction qui pesait sur la Bretagne et la rendait « gâtée », stérile, c’est que la résurrection du dieu passait pour rendre à la terre sa fertilité.

Il est fort vraisemblable que Chrétien de Troyes n’était pas instruit du sens païen et secret de ces traits mystérieux qu’il rapportait ; mais on ne saurait l’affirmer absolument, car, en fait, son ouvrage, inachevé, s’arrête peu après la première visite de Perceval au château du Graal, durant laquelle le héros ne songe pas à poser la question mystérieuse, de sorte que le poète n’a pas eu l’occasion de rien expliquer. Son premier continuateur, Wauchier de Denain, ignorait plus certainement encore qu’un mythe occulte se cachait sous ces traits obscurs, car il leur a attribué un curieux sens chrétien : si les vers où il est dit que le Graal est le vase qui reçut le sang de Jésus ne sont apparemment qu’une interpolation dans son poème, du moins il fait de la lance saignante l’arme dont Longin perça le flanc du Christ. Toutefois, c’est Robert de Boron qui, le premier[4], a donné une interprétation chrétienne à tout le récit et complètement christianisé la légende du Graal.

C’était un laïc natif de Boron, non loin de Delle en Franche-Comté. Il eut l’idée de composer une vaste histoire du Graal à laquelle il lia intimement l’histoire de la cour du roi Artus. Vers 1215 peut-être, il écrivit un poème qui fut ensuite mis en prose ; il y contait que le Graal était l’écuelle même où Jésus avait fait la Cène, où ensuite Pilate s’était lavé les mains, où enfin Joseph d’Arimathie avait recueilli le sang du Sauveur, puis comment le précieux vase était venu en Bretagne et quelles merveilles il y avait faites. Ensuite, reprenant la légende de l’enchanteur et prophète Merlin et de la jeunesse d’Artus, Robert en fit un second ouvrage dont nous possédons deux rédactions (de l’une nous n’avons que les 504 premiers vers, soit que l’auteur n’ait pas poussé plus loin, ou que la suite ait été égarée, l’autre est en prose), et qui reçut trois longues fins différentes (en prose également). Enfin, nous possédons un Perceval (en prose encore), qu’il y a des raisons de lui attribuer, où il suit à peu près Chrétien de Troyes et Wauchier de Denain, mais où, après avoir montré le Graal conquis par Perceval et enlevé au ciel, il raconte d’après Gaufrey de Monmouth et Wace, dans une sorte d’épilogue, la mort d’Artus et des compagnons de la Table ronde et la destruction du monde chevaleresque.

Robert de Boron n’a d’autre qualité que sa naïveté (à vrai dire assez touchante) : il est gauche et plat à merveille. Et son principal mérite est d’avoir inspiré à d’autres esprits mieux doués l’idée d’un magnifique sujet. C’est, en effet, de son histoire du Graal, de Merlin, du roi Artus qu’est né, je pense, et vers 1225 probablement, le grand roman en prose de Lancelot.

La vogue de cet ouvrage fut immense : on en compte beaucoup plus de cent manuscrits et il fit oublier en peu de temps les Robert de Boron et les Chrétien de Troyes. Dante le lut ; durant trois siècles, il ravit les imaginations, non seulement en France, mais en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Portugal, en Angleterre ; il engendra toute la littérature chevaleresque dont le bon seigneur de la Manche eut la tête tournée ; au quinzième et au seizième siècles, il fut encore réimprimé six fois. Puis, soudain, les Amadis, qui en sont le rejeton espagnol, le firent oublier à son tour : c’est à peine si Don Quichotte, qui pardonne à Amadis de Gaule, mentionne le roi Artus et les amours de Guenièvre et de Lancelot. Chez nous aussi, l’adaptation des Amadis par Herberay des Essarts, publiée à partir de 1540[5], relégua le royaume de Logres parmi les vieilles lunes :

De Herberay, noble sieur des Essars,
Ton Amadis tous autres romans passe.
Et qui le lit de voir après se passe
Les Lancelotz, les Tristans, les Froissars[6].

Antoine Du Verdier, en 1585, cite bien encore Lancelot dans sa Bibliothèque, parmi soixante-dix romans « vieux et nouveaux », mais déjà l’on n’en peut plus supporter en 1591 qu’un court abrégé. Au dix-septième siècle, il n’y a plus que Chapelain pour le goûter[7] ; le P. Labbe ne l’admet pas seulement dans sa Bibliotheca manuscriptorum librorum (1652) ; Huet, qui le mentionne en 1678 dans sa Lettre à Monsieur de Segrais : De l’origine des romans, ne le connaît que de nom ; et si Chantereau-Lefèvre et Wilson de la Colombière y prennent quelque intérêt, c’est d’un point de vue historique : le premier parce qu’il y trouve des détails sur les coutumes du moyen âge, le second parce qu’il y puise des renseignements sur l’héraldique.

En 1718, puis en 1762, le Dictionnaire de l’Académie cite Lancelot du Lac à côté de Perceforest, d’Amadis, d’Astrée et du Roman de la rose parmi les anciens romans célèbres ; mais l’admirable Histoire littéraire des Bénédictins ne semble plus guère en connaître que le titre, ainsi que ceux du Saint Graal, de Merlin, d’Artus, de Perseval (t. VI, p. 16). La Bibliothèque des romans de Paulmy et Tressan déterre les vieilles histoires de la Table ronde : en juillet 1775, elle donne un abrégé de Merlin ; en août 1775, un résumé de l’histoire et de la quête du Saint-Graal, en octobre 1775, une analyse de Lancelot proprement dit et de la Mort d’Artus ; enfin, en février 1776, un résumé approximatif du roman tel qu’il se présente dans l’édition de 1488 ; mais tout cela en quelques pages, fort inexactes, d’ailleurs. Je trouve encore qu’en 1797, le Roman de Merlin l’enchanteur fut « mis en bon français », par un M. S. Boulard (Paris, Boulard). Mais passons sur ces mascarades.

Faut-il rappeler maintenant les fadaises de la Gaule poétique de Marchangy ? Cependant, Roquefort publie en 1808 son Glossaire de la langue romane pour lequel, suivant l’exemple de Lacurne de Sainte-Palaye et de ses prédécesseurs, il a dépouillé nos romans bretons ; et surtout voici la grande Histoire littéraire des Bénédictins dont l’Académie des Inscriptions reprend la publication (le tome XV, paru en 1820, contient plusieurs notices sur les poèmes et contes du cycle d’Artus). Désormais, depuis les Daunou, les Creuzé de Lesser, les Méon jusqu’aux Paris et aux Bédier, les romanistes ne manqueront pas d’étudier la matière de Bretagne. Néanmoins, nos grands écrivains romantiques, à qui elle aurait pu inspirer de beaux poèmes, l’ignoreront. Il n’y a jamais eu, depuis 1591, qu’un seul essai d’adaptation littéraire des romans de la Table ronde : c’est celui de Paulin Paris (1868-1877), qui, travaillant sur les manuscrits mêmes, n’a pu achever son ouvrage et n’a rempli, d’ailleurs sans grand talent, il me semble, que la moitié de son dessein.

Quel est donc l’auteur de ce roman en prose de Lancelot, si vaste qu’il n’emplit pas moins de 2456 pages d’un immense in-4°[8] et qu’à le réimprimer, il faudrait bien une vingtaine de nos in-12 modernes ? On ne sait. Jusqu’à ces derniers temps, tout le monde admettait qu’ils étaient plusieurs. M. Ferdinand Lot a cherché à démontrer le contraire : « le Corpus Lancelot-Graal, déduction faite du Merlin et de ses suites, qui sont certainement postiches, est dû à un seul auteur », croit-il[9]. Mais, quel que soit le respect qu’inspire l’érudition de M. Ferdinand Lot, on ne saurait admettre ses conclusions ; M. Albert Pauphilet, au reste, qui a fait paraître, il y a deux ans, la plus intéressante étude sur la « Quête du Saint Graal »[10], les repousse déjà implicitement. Pour démontrer sa thèse, M. Lot remarque :

1° Que certains épisodes, certaines « entrées » sont préparés de très longue main. Mais un plus grand nombre ne le sont pas du tout ; certaines « amorces » d’autre part n’aboutissent à rien ; et c’est une singulière exagération que de présenter le Lancelot comme une histoire dont les ficelles sont aussi habilement agencées que celles d’un drame de Scribe ou de Sardou !

2° Que la chronologie des faits contés dans le roman est d’un bout à l’autre soigneusement suivie. En fait, elle ne l’est que dans certaines parties.

3° Que le plan est d’une grande unité. Cela encore, c’est fort exagéré. M. Lot, d’ailleurs, relève lui-même un bon nombre de contradictions vraiment cruciales et l’on en pourrait ajouter d’autres qui sont presque aussi graves : en somme, sur quelques-uns des points les plus essentiels de l’histoire (le siège périlleux, le gardien et le château du Graal, la Table ronde, les généalogies, les charrettes déshonorantes, etc.), le roman flotte et ses diverses parties se contredisent parfois, s’accordent mal souvent.

4° Qu’il y a non seulement unité de langue, mais d’esprit et de style. Pour ceci, non ! La qualité littéraire est même tellement inégale dans les différents morceaux, que cela seulement suffirait à nous convaincre que le Lancelot a été rédigé par des auteurs divers : certes les charmantes enfances du héros, par exemple, ne sont pas de la même main machinale qui écrivit l’épisode de la Charrette, et le psychologue (si l’on peut dire) auquel nous devons la Mort d’Artus n’est pas celui qui composa les trois quarts de l’interminable Histoire du Saint Graal (que j’ai fort resserrée en la mettant dans la bouche de Merlin) ! Bien mieux, certaines habitudes de langage, notamment certaines façons qu’ont les personnages de qualifier leurs interlocuteurs ou certaines manières qu’a l’auteur de désigner les compagnons du roi changent par endroits : durant des pages et des pages, la Table ronde notamment est comme oubliée… Mais où l’on croit vraiment rêver, c’est quand on voit M. Lot admettre qu’il y a unité d’esprit entre le mystique récit de la Quête du Graal et la Mort d’Artus ou même certaines parties du Lancelot proprement dit : il est difficile d’imaginer des inspirations plus opposées, l’une tout ecclésiastique et mystique, l’autre tout mondaine. Cela n’est plus discutable depuis que M. Pauphilet a publié son ouvrage. Mais il était clair que l’auteur qui a conçu les personnages de Lancelot ou de la Mort d’Artus n’est pas le même qui les a conçus dans la Quête du Saint Graal ; que l’on examine, par exemple, le caractère de Bohor dans ces divers morceaux !

Au reste, acceptât-on même les arguments de M. Ferdinand Lot, la conclusion qu’il en tire ne s’imposerait pas le moins du monde, et Ton pourrait très bien imaginer que plusieurs auteurs ont travaillé au Lancelot, mais d’accord et selon un plan établi d’avance. Afin d’expliquer que nous possédions pour certaines chansons de geste des rédactions doubles, triples, voire quadruples, qui diffèrent entre elles vers par vers, au point qu’on y rencontre rarement deux vers identiques, et qui se ressemblent pourtant, strophe par strophe et presque phrase par phrase, M. Joseph Bédier a été amené à imaginer qu’il existait des confréries de jongleurs rivales. Il est fort possible que le gigantesque Lancelot en prose ait été composé dans un de ces ateliers de ménestrels, dans une de ces ménestrandies, selon un canevas d’ensemble.

Cette hypothèse a l’avantage d’expliquer les contradictions matérielles de faits, les erreurs d’enchaînement qui sont beaucoup moins concevables si l’on suppose un auteur unique, les inégalités flagrantes de talent que révèlent les différentes parties de l’ouvrage, et enfin comment le sentiment même des caractères des personnages a varié si fort. De toute évidence (pour moi) le récit de la Quête du Saint Graal et la Mort d’Arthur sont dus à des auteurs spéciaux. On sent à divers détails de mœurs que la Mort d’Arthur a été rédigée à une époque légèrement postérieure au reste du roman. L’Histoire du Graal a dû être composée après la Quête, dont elle a utilisé des fragments. On s’accorde à considérer le Merlin comme une interpolation ; la suite de Robert de Boron, dans la vulgate (publiée par Sommer au tome II), me semble de deux auteurs distincts. Quant au Lancelot proprement dit, une étude attentive permettrait d’y reconnaître plusieurs mains : j’ai signalé combien, à mon avis, les Enfances y diffèrent littérairement de la Charrette. Peut-être même arriverait-on, dans certains cas, à déterminer plus précisément où se sont faites les reprises. Par exemple, je crois en trouver une entre les dernières lignes du tome III et les premières du tome IV de Sommer ; puis au tome IV, page 301, où l’on nous parle soudain de Lancelot du Lac, plein de prouesse, sur un ton qui n’est plus du tout celui dont on vient d’user à l’instant. Mais ce ne sont là que des nuances fugitives, et il va de soi que tout cela devrait être justifié autrement qu’il ne m’est loisible de le faire ici.

D’ailleurs, il faut reconnaître que, si le Lancelot a été rédigé dans une ménestrandie, tel ne saurait être le cas de la Quête du Saint Graal qui s’y trouve incorporée. M. Pauphilet a prouvé sans conteste possible, dans son remarquable ouvrage, que cette partie du Lancelot est l’œuvre d’un moine de Cîteaux. C’est un « miroir » de la vie chrétienne : toutes les discussions dogmatiques, morales, politiques qui partageaient l’Église s’y reflètent, et tout y est résolu dans le sens le plus purement cistercien. Faut-il donc admettre que le Saint Graal a été composé à part ? Dans quelles conditions ? Je n’en sais rien.

Robert de Boron avait fait de la légende du Graal, dont, comme ses prédécesseurs, il ignorait le sens secret, une légende chrétienne. L’auteur cistercien — il aurait reculé d’horreur, s’il avait pu soupçonner la véritable signification, toute païenne, du mythe — a merveilleusement renchéri sur Robert de Boron et, de la quête du Saint Graal, il a fait un grand symbole mystique : celui de la recherche de Dieu par les âmes. Tel est le sens général de son ouvrage ; mais il n’en est pas un épisode, pas un trait qui ne soit également symbolique, qui n’ait une signification cachée, et chaque héros de la cour d’Artus y devient une allégorie. Malheureusement, si la conception de l’œuvre et le sentiment dont elle est animée sont admirables, l’exécution artistique en est médiocre : c’est que, pour le mystique auteur de la Quête du Saint Graal dans le Lancelot, les apparences, les couleurs sont peu intéressantes : il conte et décrit en lieux communs parce que le sens mystique seul lui paraît digne d’attention et que le concret ne l’intéresse pas, et c’est là un fâcheux état d’esprit pour un romancier. En revanche, quelle belle signification il a donnée à toutes choses !… Sans nous arrêter à examiner même la confession de Lancelot, parfait modèle, voyons seulement, d’après M. Pauphilet, ce qu’il a fait des héros de chair du roman.

Galaad d’abord. Le fils de Lancelot, dans son livre, est devenu presque un ange. C’est le chevalier céleste, descendu sur terre pour réparer toute injure, remettre tout dans l’ordre divin. Il est libéré de toute attache terrestre : il ignore la tentation. « Sire, soyez le bienvenu, car nous vous avons longtemps attendu ! » chacun l’accueille par ces mots. Bref, c’est le messie, le promis, le désiré, dont la venue a été annoncée par les prophètes. S’il surgit au milieu de la cour d’Artus quand toutes les portes en sont fermées, comme l’auteur a soin de nous l’apprendre, c’est que Jésus-Christ surgit ainsi parmi les apôtres, dans l’Évangile de saint Jean. L’auteur a voulu son héros si conforme au Christ qu’on pourrait presque dire que le Saint Graal est un Évangile apocryphe, l’Évangile de Galaad.

Dans Chrétien et ses continuateurs, Perceval était un peu simple d’esprit : c’est pourquoi il ne songeait même pas à poser la mystérieuse question. Le moine cistercien, qui a négligé cette interrogation dont il ignorait la raison et qui devait par conséquent lui paraître absurde, a pourtant conservé cette naïveté traditionnelle du personnage et il en a admirablement tiré parti : chez lui Perceval représente l’âme toute faite d’innocence et de candeur, pure comme celle d’un enfant. Le héros se laisse prendre bonnement à chaque ruse du démon ; mais « sa foi est parfaite et son dévouement à Dieu absolu. Comme ses erreurs sont sans malice, ses repentirs sont sans arrière-pensée. Peut-il n’être pas pardonné ? » L’auteur en a fait « le type de ceux qui se justifient par la foi, comme Bohor l’est de ceux qui se justifient par les œuvres ».

Celui-ci au contraire est l’âme studieuse, vertueuse, ascétique. Il « a commis jadis un grand péché » avec la fille du roi Brangore dont il a un fils : « il le rachète par une vie exemplaire… Il sait que le rôle de l’Église est de diriger les hommes et spontanément il se confie aux prêtres… Il discerne clairement la partie de Dieu au milieu des visions ambiguës et des fantasmagories trompeuses. Les doutes proposés à son esprit, les tentations offertes à sa chair, il les repousse également… Enfin il donne dans l’épreuve la mesure de son parfait détachement des choses terrestres ; il sacrifie à Dieu et à son salut, outre les plaisirs, l’amour fraternel, la pitié, le respect de la vie et jusqu’au culte des morts… Sa vertu appliquée, exacte jusqu’à la dureté, lui mérite enfin de… partager les récompenses suprêmes ».

Tels sont les trois élus, si variés, montrant si bien trois types d’âmes, pour ainsi parler. Au-dessous d’eux, voici le pécheur repentant représenté par Lancelot. Il était le meilleur chevalier du monde, le plus renommé, le héros courtois idéal ; et pourtant, à peine est-il entré en quête, les pires humiliations l’accablent : c’est qu’il ne s’agit plus ici d’une quête terrestre, mais d’une quête mystique, où les aventures ne sont plus « du siècle », mais « célestielles », et où la valeur mondaine n’a plus aucun prix. Il s’en aperçoit, se confesse, se convertit, mène une vie ascétique et pieuse. Aussitôt « il reçoit du ciel des encouragements » ; mais il n’est pas arrivé à la perfection : l’auteur « lui a prêté des faiblesses, des erreurs continuelles, comme si une longue existence passée dans le péché laissait l’âme meurtrie et impuissante à s’élever très haut… Il ne comprend pas le langage mystique que parle le monde sensible… Il lui manque la confiance totale en Dieu, l’oubli de la raison terrestre, le sens du miracle… Il ne penserait pas, si Dieu même ne le lui rappelait rudement, qu’un signe de croix suffit à écarter les lions… Parce que Lancelot s’est efforcé vers le bien, il sera récompensé selon son mérite qui n’est pas parfait ; mais, parce qu’il fut pécheur, il sera puni. Il pénètre donc dans le château du Graal, mais sans honneur, comme à la dérobée, et il ne peut dépasser le seuil du sanctuaire. De là il a l’insigne bonheur d’entrevoir un miracle, mais il ne le comprend pas. »

Au-dessous encore, les réprouvés, les pécheurs endurcis, à qui il n’arrive à leur grand étonnement aucune aventure, parce qu’ils sont indignes des aventures « célestielles » de cette quête de Dieu : Lionel, le fou de colère, Hector, l’orgueilleux, surtout Gauvain. Il est l’homme le plus auréolé de gloire terrestre après Lancelot, le modèle des chevaliers, preux, loyal, généreux. « Mais à cette existence brillante, Dieu n’a point de part. » Les avertissements ne peuvent l’amener à se repentir. La main du justicier Galaad le frappe. Il est damné.

Voilà les acteurs du drame mystique, et comme eux-mêmes les moindres traits de l’action sont symboliques. Si un candélabre brille sur la table du Graal, dans la chapelle au pied de laquelle gît Lancelot endormi, ce candélabre signifie Dieu ; Raban Maur, l’abbé Rupert, l’abbé Guerric ont dit, en effet : « Candelabrum vocatur Christus. » Si la table elle-même est d’argent, si l’arche que fera construire Galaad à Sarras est d’or, c’est que l’or représente « la clarté de la divinité » selon Garnier de Saint-Victor, « la puissance royale du Christ » selon Raban Maur, et l’argent « la sagesse de Dieu incarné » selon Alcuin, « l’humanité du Christ » selon Rupert. Partout, le blanc, la clarté signifient ce qui est de Dieu, et le noir ou la nuit ce qui est du diable, le péché, le mal : ainsi le veut la tradition symbolique. Le tournoi des chevaliers blancs et noirs auquel Lancelot prend part, c’est le combat des vertus et des vices ; partout les envoyés de Dieu sont des chevaliers aux armes blanches ; le destrier noir qu’enfourche Perceval durant la nuit est le démon lui-même. Pourtant Galaad, arrivant à la cour d’Artus, porte des vêtements rouges fourrés d’hermine ; Bohor après sa confession revêt pour communier une cotte de bure blanche et un manteau vermeil ; Lancelot purifié deux robes, l’une blanche, l’autre rouge : c’est que ce sont là les propres couleurs du Christ dont le blanc représente la sainteté, le rouge le sacrifice (Cantique des cantiques, Grégoire le Grand, Adam Scot, etc.). Et si Lancelot sent si rudement sa disgrâce lorsqu’après son aventure de la chapelle il entend les oiselets gazouiller, c’est que les oiseaux sont les symboles du Christ et marquent par leur chant la présence de Dieu dans le monde…

M. Albert Pauphilet nous explique toute cette symbolique du Saint Graal qu’il ne saurait être question d’exposer ainsi. Autant que possible nous avons suggéré dans le récit même le sens secret de chaque trait. On comprendra certainement que les nefs, et singulièrement la nef de Salomon dont il est souvent question, représentent l’Église : Ecclesia navis est. Mais comment rendre clairs tous ces « dessous » ? On devinera bien que la femme qui tente Perceval est le diable. Mais comment faire comprendre que si elle loge dans une tente ronde, c’est que le démon habite le monde, qui est rond ; que si elle invite Perceval à s’y abriter du soleil, c’est que le soleil signifie Dieu ; que le sommeil, le désir de repos auquel il succombe, le lit où il s’étend symbolisent la négligence de l’âme : torpor negligentiæ, dit Raban Maur ; que le péché de luxure, ici comme partout, représente tous les autres péchés, « le mal aux formes innombrables » ; que, si l’on accorde à Perceval l’excuse d’avoir été surpris par l’ivresse, c’est pour faire sentir que sa faute est seulement d’imprudence. La vue de la croix sur le pommeau de son épée lui donne l’idée de se signer : il exorcise ainsi le démon. Il se punit, se repent de tout son cœur, et une nef arrive, sur laquelle il s’embarque : l’Église. Les voiles en sont blanches, signe de la divinité. Un homme en habit de prêtre l’habite : c’est Dieu…

Je ne me suis proposé en écrivant cet ouvrage nul dessein scientifique (est-il utile de le dire ?). J’ai seulement tenté de composer un récit qui s’inspirât de l’esprit de nos vieux auteurs et où l’on retrouvât peut-être un peu de la fraîcheur et de la naïveté qu’ont parfois nos anciens contes « bretons ». Il ne pouvait donc être question ici de transcrire exactement en français moderne les divers récits de la Table ronde, dont les moindres comptent des dizaines de milliers de vers ou de lignes, ni même de les analyser rigoureusement. Outre qu’ils différent du tout au tout par le ton et l’esprit, les événements qu’ils rapportent sont contradictoires et ils attribuent aux personnages qu’ils nomment des mêmes noms des caractères qui souvent ne s’accordent nullement. D’ailleurs, tout donne à penser que les lecteurs d’aujourd’hui seraient tôt rebutés par tant de longueurs et de gaucheries qui ne sont pas toujours touchantes, et qu’ils n’auraient guère la patience de suivre les tours et les détours d’une intrigue aussi emmêlée qu’un peloton de fil, où les exploits chevaleresques, qui se succèdent, se ressemblent trop.

D’une manière générale, j’ai suivi le plus complet et le plus beau des romans de la Table ronde : c’est le Lancelot en prose. Toutefois j’y ai retranché des péripéties sans nombre, et en outre j’ai souvent modifié le plan même, voire du tout au tout, soit parce qu’à mon avis le dessin gagnait à être rectifié, soit pour y broder des épisodes étrangers, parfois très importants. Notamment, j’ai à peu près supprimé l’immense prologue, l’Histoire du Saint Graal, qui m’a paru d’un ennui presque insupportable : je n’en ai conservé que les traits essentiels, notamment la belle légende de la Croix, et après les avoir mélangés aux meilleures parties du Joseph d’Arimathie de Robert de Boron, je les ai placés dans la bouche du prophète et enchanteur Merlin. De même, j’ai repris la tradition ancienne de Wace et fait fonder la Table ronde par le roi Artus. Et comment rendre possible que ce même Perceval, dont Chrétien nous conte les rustiques enfances, soit aussi le pur innocent à l’âme transparente que le mystique cistercien donne pour compagnon à Galaad dans la quête du Graal ? On jugera si j’y suis parvenu ; mais, quant à Bohor, j’ai dû le faire mourir à Sarras : la psychologie qu’il fallait qu’il eût dans la Mort d’Artus s’accorde trop mal avec celle qu’il a nécessairement dans le Saint Graal. D’ailleurs il serait fastidieux de relever tous les changements que j’ai cru devoir apporter au canevas du Lancelot. Je tiens seulement à avertir que la division en huit parties, que j’ai introduite, n’existe nulle part dans les manuscrits ni dans les éditions[11]. Et je prie aussi qu’on ne me reproche pas de nommer Artus le roi que tous les philologues appellent aujourd’hui Arthur, ni Viviane la Dame du Lac, conformément à quelque faute de lecture (mais consacrée), ni Morgane celle que les textes authentiques désignent par Morgue et Morgain : j’ai préféré la tradition poétique et légendaire à la philologie.

J’avoue volontiers qu’un peu partout j’ai ainsi transposé librement les péripéties, donné à l’un ce que les sources attribuaient à l’autre, confondu les personnages et les scènes qui étaient dédoublés selon la méthode chère aux interminables conteurs de ce temps (à moins, toutefois, qu’il ne me semblât bon de les conserver tels), introduit même quelques chansons et poèmes étrangers au cycle de la Table ronde, emprunté des détails à différents ouvrages contemporains, ravivé de mon mieux les couleurs, souvent changé tout à fait le dessin, voire çà et là un peu ajouté de mon cru, enfin mêlé les matières de tant de récits divers et contradictoires, fondu, et, comme on dit, « repensé » le tout.

C’est pourquoi l’on m’excusera si je n’indique pas ici mes sources chapitre par chapitre : parfois j’ai traduit d’assez près un morceau qui me semblait agréable, ailleurs c’est une dizaine d’ouvrages qu’il me faudrait citer au bas d’une seule page. Même, en serais-je capable, quand j’ai tout simplement raconté de mémoire (et je n’en ai pas beaucoup) ce qui de mes lectures diverses m’était resté dans l’esprit ? Je me contenterai donc de dire que j’ai utilisé tous les divers auteurs que j’ai cités plus haut[12], de Gaufrey de Monmouth jusqu’à l’abrégé de 1591, ou plutôt (car cet abrégé est très mauvais) jusqu’à l’édition de 1488 dont celle de 1494 et celles du seizième siècle sont des répliques, et inférieures quant au texte.

En somme, puisque je n’avais d’autre dessein que de créer, selon mes forces, une œuvre d’art, je me suis permis d’interpréter très largement mes sources ; mais La Fontaine, Anatole France, tous les écrivains classiques n’ont pas mieux respecté les leurs, et c’étaient pour moi d’assez grands modèles. Au reste, en prenant ainsi à l’égard de mes prédécesseurs du moyen âge des libertés à vrai dire extrêmes, je n’ai fait que suivre l’exemple qu’ils m’ont laissé : car chacun d’eux a traité les versions antérieures avec beaucoup moins de scrupule que je n’ai fait les siennes. Que l’on veuille donc bien considérer, encore une fois, que cet ouvrage-ci ne se donne nullement pour un travail digne de nos savants romanistes, mais pour une nouvelle rédaction, à la façon de Maître Gautier Map ou de « Maître Hélie », de l’histoire de la Table ronde et du Saint Graal. Ma seule ambition est que ma version fournisse, au même titre que celle de Robert de Boron, quelques variantes à l’édition critique du Lancelot qu’on publiera peut-être en l’an 2923.


FIN
  1. Voir la belle étude de M. Joseph Bédier sur les « Lais de Marie de France », dars la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1891.
  2. Dans le Lancelot en prose, qui nous offre la plus récente forme de la légende, ce trait a disparu. Nous l’avons également écarté, en dépit de son importance pour ainsi dire historique, parce qu’il ne pouvait s’accorder avec le beau symbole dont nous parlerons tout à l’heure.
  3. The Grail and the rites of Adonis, dans Folk-Lore, 1907, et The legend of sir Perceval (Londres, 1906-1909, 2 vol.) ; cf. le bien sévère compte-rendu de M. F. Lot dans la Bibliothèque de l’École des Chartes, 1909.
  4. Il écrivait peu après Wauchier, mais avant les autres continuateurs de Chrétien.
  5. Commencée en 1524, s’il en faut croire l’auteur (cf. l’épitre dédicatoire du livre VIII, éd. Sertenas).
  6. Vers de Michel Le Clerc en tête du livre IV (éd. 1560, Longis et Le Manguier). Dans ses Bigarrures, Tabourot parle de ces auteurs qui veulent « faire ostentation de leur bien dire et monstrer comme ils sçavent Amadigauliser ».
  7. Continuation des mémoires de littérature et d’histoire publiés par le P. Des Molets (t. VI, partie II, 1748, p. 334). — De la lecture des vieux romans, édition par A. Feillet (1870).
  8. The vulgate version of the Arthurian romances edited from manuscripts in the British Museum, by Oskar Sommer (Washington, 1909 et suiv., 7 vol. et un appendice in-4°). — Cf. les éditions partielles suivantes : Merlin, roman en prose du treizième siècle, publié par Gaston Paris et J. Ulrich (Société des anciens textes, 1886, 2 vol.). — Dans les Marburger Beitrage zur romanischen Philologie, fasc. 2, 6, 8 (1911-1912), édition « critique » par Gerhard Bräuner, Hans Becker, Heinrich Bubinger du début des « Enfances de Lancelot ». — La Queste del Saint Graal, ed. by J. Furnivall, printed for the Roxburghe Club (London, 1864, in-4°). — Seynt Graal on the Sank Ryal, ed. Fred. Furnivall, printed for the Roxburghe Club (London, 1861-1863, 2 vol. in-8). Ces deux dernières éditions hors commerce m’ont été inaccessibles. — Le Saint Graal, par Eugène Hucher (Le Mans, 1875-1878, 3 vol., t. II et III). — Mort Artu, an old French prose romance of the XIIIth century… now first edited… by J. Douglas Bruce. (Halle-a-S., 1910, in-8°).
  9. Étude sur le Lancelot en prose (Paris, Champion, 1918).
  10. Études sur la Queste del Saint Graal attribuée à Gautier Map (Paris, Champion, 1921).
  11. L’édition de 1488, la mieux composée, résume en quelques pages le Merlin et sa deuxième partie commence à la Charrette ; la troisième à la première visite de Lancelot au château aventureux de « Corbenic » ; la quatrième correspond à notre Saint Graal ; la cinquième à la Mort d’Artus.
  12. Sauf Malory toutefois, et Wolfram d’Eschenbach qui a été traduit en français, mais dont le ton paraît si différent et l’ouvrage si ennuyeux, que j’ai préféré le laisser de côté.