Les Romans italiens d’un auteur anglais, Signa et Ariadné, de Ouida

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Les Romans italiens d’un auteur anglais, Signa et Ariadné, de Ouida
Revue des Deux Mondes3e période, tome 22 (p. 367-388).
LES
ROMANS ITALIENS
D'UN AUTEUR ANGLAIS

I. Pascarèl, by Ouida, 2 vol. — II. Signa, 8 vol. — III. Ariadné, 2 vol. — IV. In a Winter City, 1 vol. Tauchnitz.

Si la littérature italienne ne compte plus de romanciers éminens, on peut dire qu’un petit groupe d’écrivains anglais paraît avoir recueilli l’héritage des Manzoni et des Massimo d’Azeglio, en reproduisant avec fidélité les mœurs du pays des fleurs et du soleil où leurs compatriotes cherchent un refuge contre les brumes et le spleen britanniques. Parmi eux, Ouida se distingue au premier rang ; elle a ce qui manque à beaucoup d’autres, — un grain de la verve légère, de la fine ironie qui fait de Stendhal, tout Français qu’il soit, le conteur italien par excellence ; à cette qualité elle joint un rare sentiment de la poésie du catholicisme et l’avantage incontestable que donne un long séjour dans le même lieu, séjour qui lui a permis de pénétrer le caractère du peuple qui l’entoure mieux que l’observateur le plus perspicace ne pourra jamais le faire en voyage ; d’ailleurs elle possède au suprême degré le privilège essentiellement féminin qui consiste à refléter, à s’assimiler les choses environnantes. Ses lecteurs avaient déjà pu le constater dans les scènes qu’elle a empruntées à la France et aux Pays-Bas ; ils en seront frappés bien plus encore s’ils jettent les yeux sur ces tableaux expressifs de la vie italienne à tous les rangs de la société : Pascarèl et Signa, Ariadné et Dans une ville d’hiver.

Mlle de la Ramée, — nul n’ignore que c’est là le nom véritable de la femme de talent qui porte le pseudonyme de Ouida, — Mlle de la Ramée a depuis quelques années fixé son home aux environs de Florence. La villa Farinola, qu’elle habite, est, nous dit-on, une ancienne et grandiose demeure qui essuya le premier feu des impériaux lors d’un siège resté célèbre. Un récent visiteur nous la montre située au milieu des vignobles et des collines qu’arrose la Grève. « Les jardins qui l’entourent rappellent l’Angleterre. La terrasse qui précède la façade a une belle vue sur le val di Pesa, le monastère de la Certosa et un tournant pittoresque du val d’Arno qui permet de découvrir l’éperon des Apennins et la cime des montagnes de Carrare, changeant de couleur à chaque heure du jour. Toute la campagne est feuillue et vraiment ravissante, avec ses sentiers sinueux à l’ombre de haies très élevées, ses fermes aux murs gris cachées sous les peupliers et les oliviers, ses champs de blé qui escaladent les hauteurs ou bien s’abîment dans les vallées, ses festons de vigne et le tapis jaune et rouge dont la parent au printemps les tulipes sauvages.

« Lorsqu’on passe de la terrasse de la villa dans le vestibule, décoré de plantes, de statues et de bustes des vieux Nerlè, jadis propriétaires du lieu, on aperçoit la salle des banquets transformée en salle de billard et qui a toute la hauteur de la villa. Une galerie qui communique aux chambres de l’étage supérieur circule alentour. Sur cette immense pièce ouvre la salle de bal aux murs d’un vert pâle rehaussé de bas-reliefs blancs, laquelle donne elle-même sur des jardins. A gauche du vestibule se trouve la chambre dite des miniatures, où sont rangés, avec un nombre considérable de portraits, tous les objets d’art rassemblés par Ouida durant son séjour en Italie. Au-dessus des fenêtres, deux aigles d’or qui ont appartenu à Napoléon Ier déploient leurs larges ailes ; le mobilier est de style Louis XV. De l’autre côté se trouve une autre chambre où Ouida travaille en hiver sur une table à écrire vénitienne et où elle a ses livres et ses tableaux, car l’écrivain est peintre aussi. De cet appartement, on passe dans la salle à manger, littéralement encombrée de vieilles porcelaines et de fleurs, que la maîtresse du lieu aime passionnément et loge partout. Au-dessous se trouvent la chapelle, une grande salle voûtée, les cuisines et offices, puis dehors les écuries qui se cachent derrière les lauriers-roses et le s(anzone où s’abritent les citronniers en hiver, où le bruit des eaux jaillissantes-se mêle au parfum des herbes sèches. La vaste habitation a encore deux autres étages ; elle logerait au besoin une ou deux divisions de troupes. » Le mélange de bizarrerie tout anglaise et de poésie non moins franchement italienne dont cette description donne l’idée nous semble bien exprimer la nature même du talent de Ouida. On n’a pas de peine à croire ce qu’elle affirme, que son roman de Signa fut écrit en quelques matinées de soleil, l’été, au grand air et au chant des oiseaux, tandis que les orangers et les magnolias mêlaient leurs parfums, et il est clair aussi qu’elle ne nous trompe pas en ajoutant qu’elle travaille rapidement, sans peine, que, comme Balzac, elle ne revoit jamais ce qu’elle écrit, sauf sur l’épreuve imprimée, mais que, contrairement à l’habitude de Balzac, elle ne ruine pas ses éditeurs en corrigeant et refaisant la moitié de son livre. Signa recèle toute la grâce, toute la chaude et vivace beauté des horizons qui l’ont vu naître. Le charme qui vous saisit dès les premières lignes ne résiste pas cependant à la diffusion, aux longueurs, aux redites qui bientôt Viennent annuler l’intérêt des figures et des paysages, tracés sur le vif avec un rare bonheur pour être jetés ensuite dans une action faiblement conçue et négligemment menée.


I

Qu’est-ce que Signa ? C’est le but favori des promenades de l’auteur, une ville ruinée de l’antique Étrurie, jadis plantée comme un étendard de guerre, sous le nom de Signome, à l’ombre des montagnes, et dont la population, misérable aujourd’hui, tresse de la paille pour toute industrie, dont les murs se sont écroulés, dont les forteresses sont devenues des métairies. Dans sa déchéance toutefois, elle conserve un aspect grandiose et pittoresque qui fait penser à quelque bouclier brisé sur lequel ont poussé les ronces et où les alouettes ont caché leur nid. Mais Signa n’est pas seulement le nom d’une ville morte de la Toscane, c’est aussi le nom d’un jeune homme, d’un artiste de génie, dont la poétique enfance remplit le premier et le meilleur des trois volumes qui composent le roman. Signa ne sait d’où il vient ; il fut trouvé, un jour d’inondation, dans un champ menacé par les eaux, sur le sein glacé d’une pauvre femme, il fut trouvé par Bruno et Lippo Marcillo, deux habitans de l’endroit, deux frères qui s’en allaient mettre leurs troupeaux en sûreté. C’était la nuit. A la lueur de la lanterne qu’ils portaient, ils virent que quelque chose était tombé de la route escarpée qui surplombait le champ ; ce quelque chose prit bientôt à leurs yeux la forme d’une femme. Elle avait été tuée sans doute dans la chute, sa tête ayant heurté une grosse pierre. Le visage tourné vers le ciel, les membres raidis, elle serrait étroitement de son bras droit un petit enfant L’un ides hommes prit l’enfant, l’autre fit des efforts inutiles pour ranimer la mère. — Elle ressemble à Pippa, dit-il enfin avec un accent de terreur. — Le frère cadet, abaissant sa lanterne, murmura lentement à son tour : — Oui, elle lui ressemble.

Il se fit quelques secondes de silence.

— C’est Pippa, certainement, c’est Pippa, reprit le frère aîné, dont la main frissonnait en passant sur ce corps inanimé. Vois donc là, au sein gauche ? .. Je reconnais la cicatrice du coup que je lui ai porté… ce jour de foire… Tu sais…

Les deux frères délibèrent, et Lippo, le plus avisé, décide que le cadavre doit être laissé à la merci des flots qui montent toujours et qui l’emporteront sans doute. Bruno est connu pour un homme violent qui autrefois a poursuivi sa sœur Pippa d’une vengeance implacable… On pourrait le soupçonner… Quant à l’enfant, que fera-t-on de lui ? Bruno est célibataire, il n’entend rien à la marmaille. Lippo, qui s’est marié jeune, est chargé de famille. L’un demeure chez son beau-père, un savetier de la Lastra, le village inférieur ; l’autre cultive la terre sur la montagne. Lippo est fainéant et doux, Bruno est rude et laborieux ; ce dernier, poussé par la pitié, par le remords, par une vague tendresse, promet d’abandonner à Lippo la moitié de tout ce qu’il gagnera, pourvu que sa femme prenne soin de l’orphelin que l’on nomme Signa, parce que ce nom, le nom de la patrie, se détache en bosse sur certain médaillon, un simple hochet de cuivre qu’il porte au cou et qui renferme une mèche de cheveux blonds, les cheveux du séducteur de sa mère, cela va sans dire. Quiconque a lu Deux petits Sabots peut deviner quelle a été l’histoire de Pippa ; c’est l’histoire même de Bébée, réchauffée, colorée par le soleil d’Italie, au lieu d’être enveloppée dans les froides brumes brabançonnes. Bébée, la petite fleuriste de Laeken, s’ouvre à l’amour tel qu’un lis au premier rayon de l’aurore ; Pippa, l’ardente contadine, se jette à corps perdu dans la passion qui l’entraîne et où elle se consumera. Vive, emportée, elle a de fougueux caprices comme la rose a des épines ; le travail des ménagères l’ennuie, elle aime la danse, les chansons, les hommages, et Bruno, qui, semblable en ceci à beaucoup d’autres hommes, est d’autant plus exigeant sur le chapitre de la modestie féminine qu’il est moins scrupuleux pour son propre compte, punit d’innocentes folies par un coup de couteau, de sorte que la Pippa, cette couleuvre, ce feu follet, n’a d’autre ressource que de disparate du pays. On ignore où elle est allée. Certaines gens assurent qu’ils l’ont rencontrée maintes fois en compagnie d’un jeune étranger, un voyageur, un artiste, — toujours le peintre amoureux de Bébée, — mais on ne va pas jusqu’à dire qu’ils soient partie ensemble ; c’est pourtant la vérité. Cette triste histoire est bien connue. Transportée des champs de la Toscane dans une mansarde de Paris, la Pippa n’est plus elle-même ; pendant trois mois on l’adore, cent toiles différentes reproduisent sa beauté agreste, puis la fleur d’amour s’effeuille, et Pippa est abandonnée. Comme l’héroïne des Deux petits Sabots, elle s’acharne aux pas de son infidèle. Elle le poursuit partout sans réussir à le rejoindre ; elle sait qu’il est à Rome, c’est à Rome qu’elle ira, et elle marche…, elle marche jusqu’au jour où le pied lui glisse et où elle tombe à deux pas de son village natal pour être emportée comme une épave par la rivière débordée. A partir de ce point, la vieille légende de Signa, la ville, et la touchante histoire de Signa, l’enfant, s’entremêlent avec un art et une grâce inexprimables sous la plume de Ouida. Seule George Sand a su peindre les premières années de ses héros avec cette émotion, cette vérité, cette tendresse. Ils semblent éclos sous le pinceau de Raphaël tous ces marmots, voisins et camarades, qui se roulent, qui jouent à demi nus sur les antiques pierres ensoleillées que foula jadis le pied des demi-dieux. Signa grandit, poétique et charmant entre tous comme le divin bambino que les madones de son pays présentent à notre adoration. En esquissant la figure du petit compatriote de Rubens, Nello, dont Signa est proche parent, Ouida avait montré déjà comme elle savait peindre les enfans prédestinés. Ce petit misérable, que l’acariâtre épouse de Lippo roue de coups et qui sert de souffre-douleur aux autres garçons de la maison, est un être d’élite ; le génie a marqué son front du sceau contre lequel les difficultés et les rigueurs de la vie ne peuvent rien. Ces gens qui le maltraitent, Lippo, avide, hypocrite et sournois, Nita, sa femme, brutale et agressive, ont néanmoins le respect de sa figure d’ange ; les jours de fête, ils le parent de la robe blanche dont les Memmi revêtaient leurs modèles, et ils savent que pour l’amour de ces grands yeux tendres et profonds, de cette petite bouche pareille à un bouton de grenade, entr’ouverte sur les Ave qu’il chante d’une voix argentine, tous les passans lui prodigueront des friandises qu’il rapportera sans doute à la maison. Signa chantera bientôt dans l’église de la Miséricorde. Son goût naturel pour la musique est dirigé par un musicien errant, Luigi Dini, qui, après avoir couru les théâtres de petites villes, est revenu exercer dans le pays qui l’a vu naître les doubles fonctions d’organiste et de sacristain ; mais les plus beaux jours pour le petit Signa sont ceux où il court pieds nus, dans la poussière, chez son ami Bruno, à qui, par un instinct de bonté touchante, il n’ose dire qu’on le bat, car il sait que le poing de l’athlète le vengerait trop cruellement. Bruno briserait tout dans la maison de Lippo, et on l’enverrait aux galères ! telle est la crainte du petit Signa. Bruno l’aime d’un amour sauvage et emporté qui a quelque chose de terrible dans son dévoûment même.

On peut dire qu’en les peignant, lui et son frère, l’auteur a mis en présence, avec une justesse d’appréciation remarquable, les deux types principaux du peuple italien de ces régions : d’une part, le descendant d’une longue lignée de laboureurs qui a fait suite à une longue lignée de soldats, le paysan de race, dont le profil sévère et l’allure majestueuse font songer aux prophètes de Signorelli quand il marche auprès de ses bœufs ; d’autre part, le fils dégénéré de cette même race, issu d’une mésalliance avec une artisane de la basse-ville, qui a légué à son rejeton une douceur qui n’est que de l’indolence, une langue dorée dont les caresses sont fausses, une timidité sournoise qui prévient d’abord en sa faveur, mais sous laquelle se cachent toute sorte de perfidies. Les deux frères sont aussi ignorans l’un que l’autre ; toutes les notions religieuses de Bruno tiennent dans le petit tableau de sainteté suspendu au-dessus de sa porte comme un fétiche pour lui porter bonheur, tous ses principes politiques consistent dans la haine de ceux qui prélèvent les impôts, et dans une disposition belliqueuse à tirer sur le drôle qui viendra les lui réclamer ; mais Lippo sait dissimuler ses haines, calomnier au besoin, sourire à celui qu’il déteste. Le pire des deux frères a une excellente réputation, l’autre est redouté ; seul, Signa sait à quoi s’en tenir sur leur compte ; auprès de Bruno, ses adorables qualités s’épanouissent franchement. Ce qu’il vient chercher chez lui, c’est ce rayon d’amour, indulgent jusqu’à la faiblesse, dont les enfans bien doués ont besoin pour être bons et heureux, c’est aussi la petite mandoline que lui a donnée son bienfaiteur et dont il sait déjà tirer des sons qui accompagnent sa voix angélique, c’est encore quelque beau fruit du jardin de la montagne pour sa petite amie Gemma, dont Bruno est jaloux comme il est jaloux de la mandoline même, car Bruno ne sait rien aimer, rien haïr à demi, ni partager un cœur avec personne. Plût à Dieu qu’il pût réussir à éloigner son fils d’adoption de cette Gemma funeste qui à l’aube de la vie est déjà cruelle, égoïste et menteuse, malgré son visage d’amorino à cheveux d’or !

Signa par exemple apporte du verger de Bruno des groseilles pour Gemma, il entre dans la maison du jardinier Zanobetto, père de la petite fille,… un taudis où perchaient les poules, où ruminaient sur leur litière une chèvre et son chevreau, où, au milieu des bancs de bois en désordre, s’éparpillaient les outils aratoires, les débris de toute sorte, où enfin, sous le crucifix paré d’un rameau, dormaient sur leur lit de foin parfumé deux enfans dont on n’apercevait que la tête, peut-être aussi le bout d’un petit pied rose… Signa s’avança tout doucement et toucha d’une grappe de groseilles la joue de la plus blonde des deux dormeuses, en riant de voir s’ouvrir aussitôt ses grands yeux bleus brillans, effarés. — « Vois ce que je t’apporte, Gemma ! — Il essayait de l’embrasser, mais elle repoussa ses lèvres : ce qu’elle voulait c’était son cadeau. — Donne, donne donc ! dit-elle en se dressant dans le foin dont les pâquerettes flétries s’attachaient aux boucles ébouriffées de ses cheveux… Si je ne mange pas vite, Palma va s’éveiller ! — Et elle broyait chaque grain rouge entre les perles de sa bouche vermeille comme le chevreau faisait de ses herbes. L’autre petite fille s’éveilla en effet. Se soulevant sur le coude : — C’est Signa ! s’écria-t-elle avec un cri de joie doux comme un roucoulement de colombe.

« — Et je ne t’ai pas gardé de groseilles, pauvre Palma ! dit le jeune garçon d’un ton de regret.

« Elle parut attristée, mais répliqua : — N’importe ! embrasse-moi.

« Et il alla l’embrasser, mais pour revenir à Gemma. Palma était habituée à ces choses. » ……..

Signa les aime toutes deux, ils sont voisins, ils ont été nourris ensemble du même air pur et du même soleil, ils sont tombés ensemble pauvres et nus dans la vie, mais Gemma est mille fois la plus belle, et d’instinct Signa adore le beau ; d’ailleurs il sait bien que la brune Palma l’aime de tout son cœur, tandis qu’il n’est jamais sûr de Gemma, et cette incertitude pleine d’angoisse est à tout âge le grand aiguillon de l’amour. Quelque honnête que soit le jeune garçon, Gemma lui fait voler les fruits qui la tentent. S’il n’y consentait pas, elle emploierait à sa place son rival Tista, un robuste gaillard plus grand que lui, et, tandis que Signa pleure son péché, elle se fait balancer sur une branche par ce même Tista, parce que Tista, étant très fort, la lance aussi haut qu’elle veut.

Ces scènes enfantines sont puériles peut-être, mais délicieusement rendues et elles se passent dans des jardins qui avec leurs statues brisées, leurs bosquets de myrtes, leurs bassins de marbre à demi cachés sous les plantes parasites, leurs terrasses dont les pierres disjointes servent de refuge aux lézards, leurs masses mystérieuses de verdure sombre, leurs parfums enivrans, ressemblent aux jardins de Boccace ou plutôt de Pétrarque. Les querelles, les raccommodemens, les jeux de deux beaux enfans, mêlent une note de piquant réalisme, dans le sens juste et louable du mot, à toute cette poésie.

Un jour, une ambition démesurée envahit l’âme de Signa ; un violon lui est apparu, un violon laissé chez Tonino le serrurier par un locataire qui n’a pu payer le terme ; toutes les voix qui ont chanté en lui depuis sa première enfance, la musique qui fait battre son cœur et jaillir de son cerveau des torrens d’inspiration ingénue, se cachent dans les flancs de bois de cet instrument dont il rêve de devenir possesseur ! Mais Tonino en veut quarante francs, pas un sou de moins : comment réunira-t-il jamais une somme aussi forte ? Sans espérance, il languit devant le violon inaccessible ; la pensée de fuir bien loin, ce divin objet entre ses bras, et de faire parler, partout où il lui plaira de l’emporter, ses cordes muettes, l’obsède sans cesse. Heureusement un hasard favorable lui vient en aide. Certain jour que Bruno l’a emmené au monastère de la Certosa, — cette promenade, par parenthèse, qui nous fait connaître les rives de la Grève, est un petit poème d’un bout à l’autre, — sa beauté frappe d’admiration un peintre qui le prie de poser et lui donne deux pièces d’or en échange. Le peintre est encore jeune et déjà célèbre ; il signe ses tableaux du nom d’Istriel. On devine qu’il n’est autre que l’ancien amant de Pippa. Signa, sans le savoir, a rencontré son père et reçu de lui la clé d’or qui va lui ouvrir-le monde de l’art, car les quarante francs seront dès le même soir donnés au serrurier Tonino en échange du violon. — Grande indignation de Lippo et fureur de sa femme lorsqu’ils sont avertis de cet acte de démence. Pour se soustraire à leurs coups et surtout pour sauver son rossignol de bois, comme il le nomme, Signa s’échappe la nuit, sans dire adieu à personne, sauf à Gemma. — J’irai avec toi, lui dit-elle. — Et Signa est ému jusqu’aux larmes de ce qu’il croit être une preuve d’affection, mais en réalité-Gemma est tout simplement lasse de manger du pain noir, de porter des haillons et de vivre dans un trou. Signa ne lui a-t-ii pas conté la prédiction du peintre Istriel, qui, l’ayant entendu chanter, a dit qu’il dépendait de lui de changer en perle précieuse chacune des notes de son gosier ?

— Ces perles seront toutes pour toi, n’a pas manqué d’ajouter le pauvre Signa.

Gemma veut les perles et beaucoup d’argent, elle veut voir le monde brillant et riche. Voilà pourquoi elle suit Signa, qui, sans elle du reste, serait bien embarrassé en route, car il est trop naïf pour prévoir les poursuites, trop sincère pour les éviter, trop fier pour mendier, incapable de mentir comme Gemma le fait à chaque pas quand elle veut obtenir quelque chose, une place dans une charrette, un bon repas, un abri. A Prato, Signa se met à jouer du violon sur les places publiques où Gemma, toujours pratique et positive, tend volontiers la main, l’oreille ouverte aux complimens, parfaitement à l’aise dans ce nouveau rôle. Il ne s’agit que de deux enfans, mais tous les dédains sublimes, tout le noble désintéressement du génie, se révèlent déjà chez le petit improvisateur, tandis que toute la ruse, toute la rapacité, tous les vices de la future courtisane, existent en germe chez Gemma, indiqués par un acte, par un mot, qui toujours sont compatibles avec son âge et qui cependant font pressentir ce que sera la femme. — Bruno s’est lancé à leur recherche ; il les retrouve à Livourne.

Un de ces misérables qui exploitent la figure ou le talent des enfans abandonnés les y a conduits. Signa, déjà dégoûté de l’aventure, se jette dans les bras de son ami et consent avec joie à le suivre, pourvu qu’il promette de ne pas assommer Lippo, — ce qui du reste est déjà fait en partie ; — quant à Gemma, qui trouve toujours moyen de s’assurer ici ou là un bout de ruban, un jouet, un gâteau, elle n’entend pas renoncer aux avantages que lui a promis le recruteur d’enfans ; après une belle résistance, elle feint de suivre Bruno, mais pour lui échapper bientôt et cette fois rester introuvable.

La fuite de sa petite bien-aimée est le premier chagrin réel de Signa, qui est allé vivre sur les collines, dans la ferme de Bruno. Cette vie nouvelle lui semble être d’ailleurs, s’il la compare à celle qu’il menait chez Lippo, ce qu’est la liberté au prix de l’esclavage, le soleil au prix des tempêtes. Bruno travaille pour lui tandis qu’il étudie avec son maître Luigi Dini, ou qu’il s’entretient seul avec son rossignol de bois ; Bruno, qui, à la sueur de son front, est devenu propriétaire du sol dont il n’était d’abord que fermier, lui promet un bel héritage ; mais cet héritage pastoral, Signa ne s’en soucie pas. Il rêve d’aller entendre un opéra en ville, puis, à dix-sept ans. Il rêve de faire un opéra lui-même.

La soif de gloire, qui est inséparable des grands dons de l’esprit, enflamme son sang comme une fièvre. Bruno croit d’abord conjurer le mal en brisant ce violon qui a porté malheur, suppose-t-il, au pauvre insensé, puis il se repent, il lui semble que, du fond de sa tombe, Pippa l’implore, et, dans un élan de générosité, il vend la terre qu’il aime par-dessus tout au monde, après Signa, afin de donner à celui-ci le moyen de s’envoler vers les sphères supérieures, qu’il ne connaît ni ne comprend pour sa part. L’égoïste et paresseux Lippo s’engraissera, lui et les siens, sur ce sol fertilisé par son frère et dont il s’est rendu sournoisement acquéreur.

Jusque-là le roman marche à merveille, en dépit de ces répétitions inconcevables, répétitions de la même situation ou de la même remarque presque dans les mêmes termes, qui feraient croire en vérité que Ouida néglige de relire ce qu’elle écrit au courant de la plume. Même après l’entrée de Signa dans les écoles de Bologne, où l’envoie son père adoptif et dont il devient l’étoile, cela va sans dire, il y a encore quelques passages à noter.

Nous pardonnons volontiers au nouveau Cimarosa de réussir trop vite à faire jouer son opéra d’Actéa et de passer du jour au lendemain de son obscurité profonde au rang d’idole des plus grandes dames ; il est convenu que c’est, dans les romans, la destinée inévitable des musiciens de génie ; d’ailleurs l’auteur a le bon goût de ne point nous faire suivre pas à pas cette marche triomphale ; nous restons auprès de Bruno saintement heureux de son sacrifice, bien que l’oubli apparent de celui qui en est l’objet le torture par intervalles, — auprès de Palma, qui, tout en comprenant trop que Signa, qu’elle aime plus que ses frères, plus qu’elle-même, n’aura rien de commun avec elle désormais, suspend un tableau votif à l’église pour obtenir qu’il aille de plus en plus haut dans la voie qui l’éloigné d’elle.

Signa est incapable d’ingratitude ; il rapporte ses premiers lauriers au bienfaiteur dont le dévoûment infatigable lui a permis de les cueillir ; ce retour au village, l’admiration enthousiaste des paysans qui affluent sur son passage en acclamant leur enfant comme un roi et en chantant sa musique, déjà populaire, le délire d’orgueil et de joie du pauvre Bruno, l’angoisse touchante de Palma, qui quelque temps auparavant a dû vendre son unique beauté, ses lourdes tresses noires, pour subvenir aux frais de l’enterrement de son père, et qui souffre le martyre de se sentir laide aux yeux du bien-aimé, tout cela est encore exquis, tout cela nous rend d’autant plus sévères pour le dénoûment banal et prévu qui va suivre.

Longtemps Signa, en dépit des avances de mainte aristocratique déesse qui se penche vers lui, comme autrefois Diane vers Endymion, n’a aimé que son art. Un jour vient cependant où les anges de ses visions prennent des figures de femmes, et parmi ces figures il y en a une qu’il reconnaît vaguement, qu’il attend toujours, celle qu’il nomme Lamia, pour en faire l’héroïne de son prochain opéra, et que dans son cœur peut-être il appelle encore Gemma. Ici nous allons verser dans l’ornière : Signa cessera d’être une peinture fidèle et intéressante de mœurs pastorales et de caractères rustiques en Toscane, nous n’assisterons plus qu’à la lutte tant de fois décrite entre le génie pris de vertige et le vice qui l’étreint, qui l’étouffé, entre l’amour sincère, condamné d’avance, et la beauté sans âme. Victorieuse de tout. Signa périra entre les mains d’une nouvelle Dalila, comme son émule André Roswein. Ce sujet n’est-il point épuisé ? Ouida ne le croit pas sans doute. Déjà son long roman de Puck mettait en présence, aux côtés d’un homme terrassé par la débauche, deux figures de femmes, l’une impure entre toutes, vénale Messaline, l’autre dévouée, sainte et parfaite, pour montrer finalement le triomphe du mal impuni jusqu’au bout.

Quel rôle ingrat Ouida prête toujours à la vertu ! Est-ce donc là son lot inévitable dans le monde ? Il ne convient point, en tout cas, de lui attribuer obstinément ce lot dans le roman, qui, sans être condamné à présenter des moralités puériles et fastidieuses, a du moins pour premier devoir de ne pas montrer le bien plus dupe et plus victime encore qu’il ne test. Nous ne pouvons nous empêcher non plus de blâmer les indulgences sans bornes qu’a cet auteur féminin pour les fautes masculines. Dans Puck, elle plaignait le roi de la création d’être forcé par l’amour d’aller, inassouvi et mécontent, des femmes chastes qui sont de glace aux femmes passionnées qui sont infâmes, réduit dans les deux cas à briser les liens qui ne sauraient le satisfaire, et traité pour cela d’infidèle, sans trop de raison ! « Oh ! ajoutait-elle, j’ai assisté maintes fois à ce combat, le combat entre l’âme et les sens, entre l’amour saint et l’amour diabolique, entre la femme qui cherche dans l’homme un dieu et la femme qui cherche dans l’homme une bête, et jamais la lutte n’a fini autrement que par la mort du lis sans tache écrasé sous le pied de son bourreau, tandis que la fleur vénéneuse grandissait haute, libre et altière, sur les ruines de la maison de celui-ci. » Dans Signa, elle reprend la même thèse avec complaisance.

Ce jeune artiste, comblé dès son coup d’essai par la fortune, a le malheur de rencontrer tel tableau du peintre Istriel qui représente une danseuse nue, désignée audacieusement comme la sœur des sept danseuses d’Herculanum et qui n’est pourtant que le portrait d’une fille fameuse à Paris sous le sobriquet d’Innocence. Istriel a la spécialité de peindre des femmes déshabillées ; aussi a-t-il su trouver le secret des richesses et du succès facile qui consiste tout entier en ceci : n’être pas plus grand que son temps. Or le modèle éhonté de son dernier tableau, la perverse Innocence, maîtresse d’Istriel, qu’elle trompe comme elle a trompé tous les autres depuis ses précoces débuts dans une carrière bassement aventureuse, c’est Gemma. Une nuit, le compagnon de son enfance la retrouvera non pas à l’état de pur esprit, comme Palma se la représente dans la douleur qu’elle éprouve de sa disparition, mais bien vivante et surnaturellement belle, se baignant au clair de la lune sous les ombrages parfumés de ses jardins solitaires. Il redeviendra esclave de l’enchanteresse : c’est Psyché, c’est Lamia, non, c’est le vampire perfide qui sucera sa vie et son génie ; elle le prendra tout à elle, sans l’aimer, mais elle s’est dit : — L’abjection où je suis tombée lui fait horreur ; il faut que je me venge de son mépris ; et puis Palma en mourra, et je serai son dieu. — La beauté, la jeunesse, la renommée même de Signa ont pour cette créature une sorte d’attrait piquant comme celui qu’un jeune ascète de la Judée aurait pu inspirer autrefois à une païenne repue de voluptés. Bruno, qui vient chercher son enfant prodigue à Rome pendant le carnaval, l’apercevra un soir à la lueur palpitante des moccoli, couché aux pieds de cette sirène qui a éteint chez lui pour toujours le feu sacré de l’art. Il faut qu’il l’arrache à cet infâme esclavage ; il le faut à tout prix. L’auteur place ici entre Bruno et Istriel, entre le père selon la nature et le père d’adoption, entre celui qui a engendré le corps et celui qui a formé, ennobli l’âme de son héros, une scène qui nous paraît quelque peu renouvelée du Fils naturel. — Allez ! dit le fier paysan au séducteur de Pippa, allez, vous n’avez pas de part avec moi ! Il ne vous appartient ni de le secourir ni de le venger. Si je n’étais survenu par hasard, vous le laissiez noyer comme le premier agneau venu emporté par l’inondation. Je l’ai recueilli, il est à moi ! mes mains ont travaillé pour lui, mon toit l’a abrité, mon pain l’a nourri. Et vous ! vous n’y pensiez pas, vous pensiez à vos succès et à vos maîtresses, il ne vous est rien, il est à moi ! Entends-tu ? .. Va-t-en !

Un triste personnage que cet Istriel, et que l’auteur a encore avili en faisant de lui l’amant de Gemma. On ne peut se figurer combien cette rivalité entre le père et le fils, qui ne se connaissent pas du reste, est choquante. Il y a là un défaut de délicatesse qu’on regrette souvent de rencontrer chez Ouida : elle aborde avec une insouciance surprenante les situations les plus brutales. Peut-être y avait-il moyen, en poussant celle-ci jusqu’à ses dernières conséquences, d’en tirer quelque grande leçon ; mais non, Ouida ne fait qu’effleurer le point scabreux ; l’éviter tout à fait eût été plus sage. Après avoir débuté comme une fraîche idylle, ce roman finit comme un gros mélodrame. Bruno, qui a donné la terre arrosée de ses sueurs pour faire de son fils chéri un grand homme, donnera sa vie et son salut éternel pour essayer de le délivrer des filets de Dalila. Il assassinera la courtisane qui l’a volé à sa tendresse et à la gloire, il la frappera sur le lit ou elle repose dans une dernière scène dont les voluptueux détails rappellent la scène du meurtre de l’Affaire Clemenceau. Mais le couteau est intervenu trop tard ; il n’appartient plus à personne de délivrer Signa, la mort s’est chargée de cette œuvre ; du moins l’enfant de génie tué par les trahisons de Gemma est-il vengé. Nous suivrons Bruno jusque sur l’échafaud, nous l’entendrons dire, quand le prêtre lui demandera une dernière prière dans l’intérêt de son âme ; — Que mon âme brûle et que Dieu ait pitié de celle du petit ! Mais Signa, l’antique Signa, Signa la ville ? .. — Elle compte bien des siècles, elle a va bien des événemens. « Quelque nombreux toutefois que soient ses souvenirs, elle ne sait qu’une chose, c’est que la justice n’existe nulle part. Signa est sage. Elle laisse aller te monde, elle dort… » voilà tout l’enseignement qui ressort de ces trois volumes, où une foule de détails caractéristiques et charmans rachètent jusqu’à un certain point la banalité assez malsaine du fond.


II

Ariadné est la contre-partie de Signa. Cette fois il s’agit de la plus noble des femmes, perdue par sa fidélité invincible à un unique amour. Ariane est abandonnée, mais nul ne la consolera jamais de cet abandon : elle doit en mourir. Ce récit, qui n’est que l’histoire d’un rêve, se ressent du lieu qui l’inspira et où Ouida nous fait entrer avec elle dès le premier chapitre.

« C’est une Ariane, assurément c’est une Ariane. Un Bacchus ? quelle idée ! me répétais-je à moi-même, assis solitairement devant l’objet de mes réflexions, par une accablante après-midi d’été. Le gardien, étant de mes amis, me laissait souvent pénétrer dans la place alors qu’elle était fermée au public ; il me savait capable d’adorer les marbres plutôt que de leur nuire. Le silence était absolu. Au dehors le soleil inondait les terrasses et les degrés moussus ; aucune branche ne frémissait dans le doux crépuscule produit par la verdure largement épandue des plus et des cèdres. L’une des croisées était ouverte, je pouvais voir les hautes herbes diaprées de fleurs, les ombres lourdes des yeuses qui s’entre-croisaient et la forme blanche dès bestiaux endormis dans cette fraîcheur et ces parfums. Les oiseaux avaient interrompu leurs chants, les lézards même étaient tranquilles, dans ces chemins profonds hantés par les faunes de notre magnifique villa Borghèse, où Raphaël avait coutume d’errer au lever du jour en sortant de la petite chambre qu’il a décorée d’amours joyeux, de déités cachées sous les fleurs, de nymphes portant des roses et de portraits en médaillons de sa Fornarina.

« — Oui, c’est une Ariane, disais-je assis dans la galerie des césars, cette longue salle délicieuse entre toutes avec ses croisées ouvertes sur la verdure des bois, sur l’éclat des eaux chargées de roseaux sombres et sur la gloire dorée du soleil que tempère un voile de feuillage.

« Connaissez-vous le buste dont je veux parler, un buste en bronze, sur une plinthe d’albâtre fleuri, avec une couronne de lierre dans ses cheveux bouclés ? On ne l’appelle pas Ariane à la villa Borghèse, on dit que c’est un jeune Bacchus, mais cette présomption est absurde, — Perséphone peut-être… A mon avis, c’est plutôt une Ariane. Elle ressemble à l’Ariane du Capitole, qu’on a nommée un Bacchus et une Leucothée ; elle a un charme très particulier, le charme d’une grande jeunesse, le charme de la foi, de l’espérance et de l’inspiration. Allez, voyageur, allez la voir où elle est, avec tous ces empereurs de porphyre à têtes bestiales et bouffies qui l’entourent et l’Hercule enfant dans sa peau de lion, devant elle. Vous jugerez que j’ai raison. Seulement c’est Ariane, notez-le bien, avant l’aventure de Naxos.

« Il y a un Bacchus ici, il y en a même plusieurs ; celui de cette galerie des césars cependant est peut-être l’idéal le plus parfait du Dionysos homérique qui soit au monde… Ne le confondez pas avec le Bacchus du vestibule, une plus belle statue peut-être, puisqu’elle est plus célèbre, mais un dieu inférieur, n’en doutez pas ; au fait, il n’a rien de divin, ses yeux ne parlent pas de l’âme, ses lèvres n’exhalent pas le souffle de la création ; l’autre Bacchus, plus jeune, est un dieu, lui, le vrai Dionysos, avant que la tradition grecque touchant sa personne et ses attributs n’ait été altérée par des corruptions asiatiques et latines. C’est l’incarnation même de la jeunesse, sur les pas de laquelle jaillissent toutes les fleurs de l’imagination et de la passion, mais aussi qui porte en elle toutes les surprises du génie et toutes ses forces, — toutes ses forces et aucune de ses faiblesses… S’il se réjouit, il règne en même temps. A sa vue, l’on comprend comme il aurait été plus doux d’être vieux au temps où le monde était jeune que d’être jeune maintenant que le monde est vieux. — vous autres Grecs, vous êtes toujours des enfans, disait l’Égyptien à Solon. — Et nous autres, hélas ! on nous nomme avec vérité des vieillards nés d’hier. — A cette époque bienheureuse, l’enfance rayonnait jusque sur la face du plus puissant des dieux. Et aujourd’hui les enfans eux-mêmes ne sont plus jeunes !

« Ce Bacchus et mon Ariane se tiennent tout près l’un de l’autre, toujours rapprochés sans se rencontrer jamais, comme deux amans séparés par quelque tort irréparable. Je les regardais pour la centième fois : — C’est une Ariane, décidément ! — ….. La chaleur était intense. J’avais dormi très peu cette nuit-là, ayant eu la fortune de rencontrer un fragment de vieux bouquin qui portait à ce qu’il m’avait semblé la marque d’Alde. Jusqu’à l’aube, j’avais vérifié les mérites de mon trésor. J’étais encore debout, quand les rossignols, aux premières lueurs du jour, s’étaient interrompus pour laisser chanter les merles et les grives sur la colline de Janus, de sorte que je cédais à l’influence soporifique de cette journée. Midi est le minuit du sud. Des rêves profonds, une paix ineffable, se répandent sur le monde. Les plus bruyans des citoyens de l’été, les cigales elles-mêmes, n’osent plus poursuivre cet incessant tapage de vaine gloire qui les distingue et se tiennent presque tranquilles, ne faisant sonner leurs timbales qu’à de rares intervalles pour assurer le genre humain qu’elles ne l’oublient pas, car chaque cigale se croit, comme chacun de nous, le pivot de l’univers.

« Tout était silence, — un silence si embaumé, si frais, au milieu de l’extrême chaleur dans cette solitude de la villa Borghèse, qu’une sorte de torpeur s’empara de moi, bien que, comme il arrive souvent dans la sieste, je ne perdisse conscience de rien… J’entendais le bruit des cloches de la ville arriver comme un faible écho à travers les bois ; entre mes paupières à demi closes, je voyais la fenêtre ouverte et son grillage de fer, et le ton de bronze des yeuses, et le vaste ciel bleu qu’aima Raphaël. Plus près, devant moi, je voyais le dieu de marbre et la tête couronnée de mon Ariane.

« — Oui, oui, c’est une Ariane, me disais-je, avec le plaisir que nous éprouvons tous à faire prévaloir notre opinion. Comme ne peut-on être assez aveugle ? .. Mais chaque linéament révèle la femme à son aurore ! — tandis que je la regardais, elle sembla entendre, ses lèvres de bronze semblèrent sourire… un grand changement avait passé sur tout le buste, le frémissement de la vie circulait dans ce bronze, le métal où le sculpteur avait emprisonné sa pensée paraissait s’assouplir, devenir tiède et vivant, se transformer en chair rougissante, animée par une vie soudaine… Les yeux étaient liquides et lustrés comme l’eau d’un lac à la clarté des étoiles, les feuilles du lierre verdirent sous la rosée, les boucles de la chevelure prirent un ton d’or plus brillant et furent agitées par la brise ; elle vivait et contemplait tous ces dieux blancs et muets………. »

……………………………

Elle vit en effet, c’est une jeune fille qui passe, une pauvre fille, une orpheline, errante à Rome, où elle ne connaît personne. La cité éternelle, toujours ouverte à la beauté et au génie, fait un noble accueil à Giojà. Le savetier Crispin, un savetier dilettante, bibliophile, numismate, antiquaire à ses heures, lui offre dans sa maison l’abri qu’un pieux serviteur offrirait à une jeune reine exilée. Maryx, le grand sculpteur, fait d’elle son élève et en ferait volontiers sa femme ; mais Giojà ne vit que pour l’art, qui est son unique passion ; elle travaille, elle rêve, elle se promène au milieu des dieux auxquels, par sa sérénité, elle est semblable, belle comme un chef-d’œuvre de Praxitèle, insensible aux hommes, ignorante de toute loi chrétienne, de tout sentiment moderne, de toute vanité féminine, aussi froide que le marbre qu’elle taille d’une main virile, jusqu’au jour où l’amour vient la foudroyer. L’homme qui le lui inspire est le poète Hilarion, émule de Heine et de Musset, plus sceptique peut-être qu’aucun des deux, blasé sur les passions qu’il inspire, au point de n’être plus sensible qu’à certaines perversités, mais toujours capable cependant de chercher dans l’amour une source d’inspiration, un sujet d’étude. Ne sera-t-il pas piquant de faire descendre de son piédestal cette Pallas Athéné, de faire battre ce cœur plus que virginal, de raviver son talent dans les sourires et dans les larmes d’une créature impassible dont le sein glacé n’a pas encore tressailli ?

Giojà subit l’amour comme ferait une victime de la fatalité antique ; pour elle, il ne peut être question de chute. Elle donne sa vie, l’âme et les yeux levés au ciel, qu’elle prend à témoin de son absolu sacrifice : — Ce sera pour toujours, a-t-elle dit. — Et c’est pour toujours en effet ; elle n’admet pas que l’abandon d’un autre puisse annuler le vœu de fidélité immuable une fois prononcé en soi-même. Hilarion sa lassera vite, il aura peur de cette pureté sublime, un sentiment d’artiste qui survit chez lui a toutes les vertus, le respect craintif du beau, l’empêchera de la profaner, de l’abaisser au rang de ses autres maîtresses, mais il la délaissera, il fera plus, il finira par la haïr pour tous ses crimes envers elle et pour le pardon silencieux, inépuisable qu’elle y oppose. L’amour, qui a guidé un instant la main de Giojà et qui lui a fait produire un chef-d’œuvre, paralyse cette main quand l’abandon est venu remplacer le bonheur. Les Furies s’emparent de l’amante répudiée d’Hilarion ; cette belle intelligence s’égare ; la démence vient suspendre les angoisses qu’elle endure ; puis sa raison se réveille avec son génie pour produire un portrait spiritualisé, divinisé de l’ingrat ; elle veut que celui-ci le voie et qu’il se souvienne. Hilarion se souvient en effet et regrette peut-être, mais il ne revient pas, il ne reviendra que pour recueillir le dernier soupir de celle qu’il a tuée ; à ce moment suprême, il se prend à aimer sa victime, lui aussi, il l’aime morte, c’est son châtiment.

Dans ce roman, où il serait facile de relever des beautés de premier ordre, on respire d’un bout à l’autre ce que Henri Heine appelait la poussière des marbres brisés. Ouida professe en commun avec l’auteur des Reisebilder le culte de cette poussière sacrée, mais sans y allier toujours le même discernement délicat, sans fuir surtout avec le même soin ce pédantisme que Heine redoutait comme la peste. Une femme résiste plus difficilement qu’un homme au plaisir d’étaler son érudition, et nous n’ignorons pas que Ouida est une savante aussi bien qu’une artiste ; mais la raison ne nous paraît point suffisante pour ne jurer que par Zeus et pour faire défiler tout l’Olympe à travers une histoire d’amour. C’est sans doute ce déploiement mythologique, cette monomanie d’hellénisme, joints à la surabondance de citations empruntées un peu partout et à des digressions souvent paradoxales sur les arts et sur l’histoire, qui refroidissent l’intérêt d’un livre plus magistralement composé d’ailleurs que tous les autres romans de Ouida. Peut-être aussi le sentiment quasi religieux de la grandeur de Rome, sentiment qu’elle réussit à nous communiquer d’une manière presque oppressive, contribue-t-il à gêner son essor comme il a gêné celui de bien d’autres écrivains. — A Rome, dit-elle quelque part très justement, l’art et la nature se disputent sans cesse la suprématie, c’est la lutte perpétuelle d’un titan contre un dieu, une lutte à laquelle les témoins mortels assistent haletans de crainte respectueuse. A Florence, l’art et la nature marchent les mains enlacées, en nous souriant. Florence, assise dans ses prairies toutes blanches de lis, ne sera jamais vieille, jamais terrible ni désolée. Dès son enfance, elle fut nourrie du suc de la liberté ; cette manne lui a donné la jeunesse éternelle. La liberté continue à lui tenir compagnie et brille sur elle comme la lumière même du matin. — Aussi, tandis qu’une atmosphère pétrifiante, pour ainsi dire, pèse sur Ariadné, dont les péripéties se déroulent, à travers les longues perspectives des galeries, à l’ombre écrasante du palais des césars, entre des personnages qui semblent empruntés eux-mêmes à la population marmoréenne de ce musée où l’imagination de l’auteur les évoqua en les faisant grands et solennels comme des mythes, dans la crainte sans doute que les simples proportions humaines ne fussent trop petites pour le cadre qu’elle leur prêtait, la joie, le naturel, la liberté, la vie éclatent au contraire dans Pascarèl, le premier des romans que Ouida ait placés à Florence, une brillante fantaisie, sans prétentions d’aucune sorte et d’autant plus agréable à lire, lorsqu’on sort des majestueux labyrinthes dont Ariadné est la divinité.


III

Avouons notre prédilection très vive pour ce roman de Pascarèl, touffu, capricieux, fantasque et poétique comme certains récits de George Sand, Teverino par exemple, qui vous emportent dans un monde invraisemblable peut-être, côtoyant la féerie, mais où l’on ne peut regretter qu’une chose, c’est qu’il n’existe pas en réalité. Le sujet n’est rien par lui-même ; le raconter nous semble presque impossible : un soir de carnaval, à Vérone, une petite chanteuse des rues, en guenilles de brocart et de velours, rencontre le comédien ambulant Pascarèl ; les mêmes goûts d’art et d’aventure, une vive sympathie mutuelle, les réunissent ; ils errent ensemble, eux et leur petite troupe, à travers l’Italie. Ce n’est peut-être qu’un prétexte pour nous faire connaître Bologne et Florence, la campagne du val d’Arno, Pise, Assise, Urbino, toutes les villes de la péninsule où le petit théâtre, porté à dos de mulets, sur la cime d’un char à foin, sur les épaules des paysans, va se planter pour le plaisir d’une foule exaltée. Après les voyages de Wilheim Meister et celui de Consuelo, nous ne connaissons rien d’aussi attrayant. Quiconque lira Pascarèl sera tenté de le prendre pour guide et de suivre son itinéraire. Citons cette apparition de Florence au tournant d’un chemin : « La route descendait dans une large vallée que blanchissaient les oliviers en fleurs..Au milieu de cette mer d’argent s’étendait la plus radieuse des cités. Le soleil couchant remplissait les moindres replis du val d’Arno d’une vapeur dorée sur laquelle la ville flottait comme sur un lac, ses clochers, ses dômes, ses tours, ses palais baignant à leur base dans des flots d’ambre pâle, tandis que leurs sommets se dressaient dans l’éther rosé. Les cimes de toutes les montagnes qui lui servent de ceinture se teignaient de nuances changeantes, depuis l’écarlate jusqu’aux pâleurs diaprées de l’opale. La chaleur, les parfums, le silence, une grâce ineffable l’enveloppaient, et dans ce grand calme la cloche de la basilique appelait lentement à la prière du soir.

« Ce fut ainsi que Florence m’apparut. Un tremblement de joie passa dans mes veines tandis que j’apercevais les ombres de ses toits pressés, les silhouettes élancées de ses temples. Enfin mes yeux la contemplaient donc, cette fille des fleurs, cette maîtresse des arts, cette nourrice de l’inspiration et de la liberté ! Je tombai à genoux, je remerciai Dieu… ; puis, me relevant, je continuai de descendre le rude chemin, guidée par le dôme qui brillait devant moi à travers ce brouillard d’or, tandis que des nuages de feu, légers comme un souffle, erraient au-dessus de ma tête dans l’atmosphère sans brise.

« Les rougeurs du couchant étaient encore chaudes quand j’atteignis les murs de la ville et que je m’enfonçai dans l’ombre de ses rues historiques… Quel est le secret du charme de Florence, de ce charme subtil et doux que le temps accroît au lieu de l’atténuer et qui fait qu’on l’aime d’une tendresse passionnée comme l’œuvre la plus séduisante qui soit jamais sortie de la main des hommes ? Peut-être vient-il de ce que l’histoire de Florence est si ancienne et sa beauté si jeune. Derrière elle s’ouvre un abîme de puissans souvenirs, et sur elle pleut le soleil de la gaîté, Ses pierres sont noircies par le sang de mainte génération, mais l’air qu’on respire est embaumé de fleurs innombrables ; connaissez-vous ces visages dont les yeux ont une expression plus triste que les larmes elles-mêmes, tandis que le rire de leurs lèvres est une musique qui réjouit le monde ? Florence est ainsi. Le passé y est si près de vous ! A chaque pas, le pied du paysan l’effleure, un enfant peut le toucher de la main. Ce n’est pas un de ces passés morts que l’on enterre et que l’on oublie ; il brille toujours comme un joyau, et toujours l’antique grandeur apparaît à travers les choses les plus communes de la vie ; l’œil même des ignorans et des petits la perçoit. D’autres villes ont une aussi noble histoire et autant de trésors, mais aucune ne les a sans cesse présens, ouverts, accessibles à tous. Dans les rues irrégulières et sinueuses, bordées de loges et d’arcades, « ceux qui sont venus avant nous » marchent à nos côtés, nous tiennent compagnie, non comme des spectres redoutables, mais comme des amis, comme des frères, souriant et nous communiquant leurs pensées sublimes dans une familière causerie. »

Ce n’est pas seulement pour les choses de ce passé, toujours vivant, toujours jeune, que Ouida s’applique à nous pénétrer d’une sympathie tendre et intime, elle nous fait encore aimer le peuple, cette populace italienne qui est toute grâce, toute courtoisie, toute affabilité, toute obligeance, naïve jusque dans le mensonge, n’ignorant rien de ses antiques annales ni de ses grands hommes, dont elle parle aux étrangers avec un orgueil mêlé d’affection, comme le savetier de Bologne parla naguère du Carrache à Stendhal ; son rire est une musique, toutes les flammes de l’enthousiasme pétillent dans ses yeux, l’instinct du beau se révèle dans ses moindres attitudes, au point qu’il n’est pas de barcarole ni de facchino endormi sur un quai dont la pose ne puisse servir de modèle aux sculpteurs ; mais, pour que cette foule pittoresque ait toute sa valeur, il faut que le sentiment national l’électrise. Nous félicitons Ouida de l’avoir compris et d’avoir consacré à la liberté une note émue qui termine heureusement la composition quelque peu encombrée dont nous essayons de donner rapidement la substance. Pascarèl s’achève au bruit du canon et des hurrahs de triomphe ; la campagne dont Garibaldi fut le héros a commencé, nous assistons aux combats glorieux qui amènent la délivrance de l’Italie. L’un des vaillans qui ont coopéré avec le plus d’ardeur à cette grande œuvre est le pauvre comédien devenu soldat. Il retrouve à Florence, où le peuple l’acclame et le traite en idole, sa Donzella chérie qu’une jalousie chimérique avait séparée de lui, et les soupirs de l’amour heureux Viennent se mêler au concert bruyant de l’allégresse populaire. L’Italie est libre, et ils s’aiment à jamais !

On ne saurait trop louer la scène finale entre les deux amans, rapprochés par le hasard sur les marches jonchées de fleurs de la Loggia, où tout à l’heure la voix vibrante de Pascarèl, le bohémien-soldat, s’élevait pour parler à la multitude, dont son éloquence le rend maître, de la patrie et des devoirs qu’elle impose. Il y a là un mélange de sentimens purs, élevés, éternellement vrais, auxquels Ouida fera bien de demander souvent l’inspiration au lieu de la chercher, comme elle l’a fait depuis, dans les cercles frivoles, et amusans du reste, d’Une ville d’hiver.

Une ville d’hiver, c’est encore Florence, à peine déguisée sous le nom de Floralia, mais Florence gâtée par la cohue fashionable qui fait d’elle en certaines saisons, « le Botany-Bay de la société contemporaine. » Les portraits, évidemment d’après nature, qui fourmillent dans ce roman satirique et ultra-mondain sont piquans, surtout pour ceux qui, ayant passé un hiver à Floralia, peuvent donner leurs vrais noms aux ducs français, aux princes russes, aux élégantes cosmopolites désignés par des sobriquets d’un goût douteux. Le vilain monde !

Nous ne doutons pas d’ailleurs que la peinture très crue qui nous en est donnée ne soit ressemblante ; on rencontre cette même aristocratie nomade dans toutes les grandes auberges de l’Europe. Il y a ici des types d’étrangères plus vrais que ne l’est celui de la créature fatale et mystérieuse que M. Alexandre Dumas a choisie pour personnifier l’espèce ; elles laissent fort à désirer sous le rapport du ton et des mœurs, cela va sans dire, et risquent d’être confondues souvent avec les demi-mondaines, méprise qui du reste ne leur déplairait pas. Une seule fait exception, lady Hilda, beauté à la mode qui, tout en menant la même vie extérieure que son entourage, s’en sépare singulièrement par l’élévation de son esprit et par une superbe indifférence qui longtemps s’est étendue à tout, hormis les chevaux, les robes du grand faiseur, le bric-à-brac dont elle nous obsède et son frère, lord Clairvaux, une sorte de centaure court d’esprit, excellent type de gentleman-homme d’écurie. Ouida ne fait pas grâce à ses compatriotes dans cette verte satire. Une autre figure encore se détache sur la foule d’oisifs de tous les pays qui jouent un jeu d’enfer, profanent les campagnes étrusques par leurs bruyans pique-niques, passent la nuit au veglione, soupent au cabaret, exécutent les réputations dans leurs thés de l’après-midi et vont sans scrupule partout ou l’on s’amuse ; c’est celle d’un Italien, le duca della Rocca, descendant d’une illustre famille qu’ont ruinée la guerre et les révolutions ; il ne peut se résigner cependant à redorer son blason au moyen d’une mésalliance, comme les marieuses, qui ne manquent pas dans cette société, lui conseillent de le faire. Le duc de Saint-Louis, gentilhomme français de l’ancienne école, vieillard galant, sceptique et plein d’esprit, approuve ses scrupules d’une part et déplore de l’autre l’ennui profond où semble plongée lady Hilda au milieu du luxe et des plaisirs. Il imagine de rendre service à ses deux amis en les unissant. La diplomatie dont il se pique est d’ailleurs inutile en ce cas, l’amour s’étant mis de la partie, mais, au moment où tout semble marcher à souhait, un mystère se découvre. Lady Hilda, veuve d’un grand capitaliste, ne jouit de la colossale fortune que lui a laissée son époux défunt qu’à la condition de ne pas se remarier. Della Rocca, qui a commencé pourtant par courtiser les beaux yeux de la cassette, n’a aucun souci de cette révélation. Au contraire, les susceptibilités de son âme vraiment noble s’étaient éveillées à mesure qu’il devenait amoureux ; désormais il ne lui sera que plus facile de s’abandonner au penchant qui l’entraîne vers lady Hilda.

Toutes les délicatesses les plus exquises sont attribuées ici au grand seigneur italien, si simple et si digne dans l’adversité, entourant la femme d’un respect chevaleresque, poète et artiste presqu’à son insu, sans l’ombre de vanité, un peu indolent peut-être, mais d’une distinction raffinée, trop honnête et trop fier pour se faire de la politique une carrière lucrative, toujours prêt, en revanche, à servie son pays l’épée au poing, que ce soit dans la campagne de 1859, dont les résultats par parenthèse l’ont quelque peu désappointé, ou contre les brigands de la Sicile. — Lady Hilda, quelque blasée qu’elle soit sur les hommages, subit une sorte d’attrait magnétique ; l’amour fervent dont elle est l’objet l’attendrit, la fascine ; pourtant elle ne se résigne qu’à grand’peine à descendre du trône que lui font ses richesses. Enfin elle cède, elle prend son parti d’abdiquer l’éclat en échange du bonheur, elle se contente de la sainte médiocrité qu’a chantée le poète. Nous ne la plaignons pas, d’autant que cette médiocrité est encore passablement dorée ; mais il va sans dire que sa grande sagesse est taxée de folie par tout Floralia cosmopolite. Espérons que, quand elle sera Mme della Rocca, son mari ne lui permettra plus de voir pareille horde de désœuvrés et de femmes perdues !

Des portraits vifs et malicieux, de ravissantes promenades aux environs de Florence, le tableau de la fière et élégante pauvreté de della Rocca dans sa villa ruinée de Palestrina, quelques scènes enfin vraiment pathétiques, mais au fond desquelles sonne toujours par malheur la question d’argent, qui, quoi que l’on fasse, ne sera jamais intéressante, recommandent ce roman curieux, où les vieilles faïences, les boutades intempestives au nom de la morale, et les descriptions de toilettes aussi minutieuses que celles d’une gazette des modes tiennent trop de place.

Nous conseillons aussi à Ouida de renoncer aux emprunts parfois défigurés qu’elle fait volontiers à la langue française. Un livre, qu’il soit sérieux ou frivole, doit être écrit tout entier dans la même langue ; or elle sait donner à la sienne un tour assez original, assez souple, assez nouveau, pour dédaigner tels bariolages franco-anglais, auxquels les écrivains d’une valeur réelle n’ont jamais eu recours qu’avec beaucoup de discrétion. Ces taches, ces imperfections de détail s’effaceront le jour où Ouida aura consenti à pratiquer dans son œuvre un travail d’élagage en supprimant les broussailles importunes à travers lesquelles on n’avance qu’à grand’peine, en donnant çà et là, par des éclaircies habilement ménagées, de l’air et du jour. Alors les pesantes citations, les catalogues de bibelots, les minutieuses descriptions de toilettes, les longueurs des dialogues et des monologues plus désagréables encore, les dissertations pédantesques, les commentaires inutiles tomberont d’eux-mêmes ; la plume de l’auteur en fera justice. Nous savons que ces sacrifices sont pénibles, qu’on n’arrive pas sans effort à se critiquer soi-même, mais il est digne de l’auteur des Deux petits Sabots de ne pas se contenter de l’encens banal d’une presse peu éclairée qui la loue sans réserve. Elle est femme, elle exerce une hospitalité charmante, ses dîners sont célèbres ; que de périls court un artiste dans ces conditions ! que de motifs pour qu’il recueille la flatterie au lieu de la vérité ! Ce langage sévère de la vérité, nous oserons le parler cependant une fois de plus au brillant romancier, avec l’espoir qu’il y verra une marque de l’estime que nous inspire son talent, auquel il ne manque qu’une chose, le contrôle d’une main ferme, l’ordre, la règle, ce que M. Forgues a nommé excellemment « la domination de l’homme sur l’œuvre. »

Ouida, il est vrai, a déjà répondu à nos reproches de diffusion : « Il me semble n’avoir jamais dit sur un sujet tout ce que j’avais à dire. » Qu’elle réfléchisse qu’en écrivant trois volumes de plus elle ne croirait pas encore avoir tout dit, car il s’agit non pas de dire beaucoup, mais de dire juste. Les caractères, les événemens, les traits heureusement frappés n’ont de relief qu’à la condition de ne pas disparaître sous des ornemens superflus.


TH. BENTZON.