Les Roses noires

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AnonymeÉlim Mestscherski

Les Roses noires



 
Sur ce monde indigent et triste
Trône quelque démon rieur ;
Mais Dieu, qui toujours nous assiste,
Nous donne un monde intérieur.

Sa pitié prodigue, inquiète,
Mit à l’abri d’un sort moqueur
Des mines d’or dans notre tête,
De frais jardins dans notre cœur.

Là point de maux, point de famine ;
Chacun y gagne son denier ;
Le penseur creuse dans la mine,
Et le poëte est jardinier.

Tout l’or d’Amérique et d’Asie
Vaut-il les trésors que je dis ?
L’heureux jardin de poésie
Ne vaut-il point le paradis ?

Dans ce beau parc de l’âme humaine
Au fond de notre cœur éclos,
Tel cultive un vaste domaine,
Et tel autre un petit enclos.

Ma part fut un carré de roses,
De roses aux sombres couleurs ;
Car les flots dont tu les arroses
O mon âme ! ce sont tes pleurs.

La souffrance est l’eau qui féconde,
L’amour, le feu qui fait vermeil.
Mes pauvres roses ont eu l’onde ;
Elles n’ont pas eu le soleil.

Parfois des rayons illusoires
Ont glissé sur leurs tristes fronts ;
À les reteindre d’ombres noires
Les brouillards furent toujours prompts.

Je vide aujourd’hui ma corbeille
Aux regards d’un monde moqueur ;
C’est une fleur que veut l’abeille,
Et tout poëte veut un cœur.

Roses du songeur solitaire,
Fuyant l’envie à l’œil haineux,
Laissez la foule de la terre
Aux grands poëtes lumineux.

Éparpillez-vous par le monde,
Mes roses noires, à tous vents !
Et sans toucher la tourbe immonde
Ni tenter les pics décevants,

Tombez, tombez, fleurs du poëte,
Et répandez tout votre essaim
Sur quelque jeune et noble tête,
Sur quelque pur et noble sein.

Et si ce front beau de pensée,
Ce cœur charmant de charité
Est quelque jeune enfant froissée
Déjà dans sa félicité,

Ah ! si déjà ce front d’ivoire
Perd son éclat serein et doux,
Ah ! si c’est une rose noire,
Une rose en deuil comme vous,

Que tout votre amour l’environne !
Soyez l’encens de ses trépieds !
Mes fleurs tressez-vous en couronne ;
Mes fleurs fanez-vous sous ses pieds.

Dites-lui : « Sœur, sœur de notre âme,
Oh ! n’allez pas nous renier,
Et quelquefois, sans trop de blâme,
Pensez à notre jardinier ! »