Les Roués innocents (Gautier)/10

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Librairie nouvelle (p. 121-128).



X


M. Desprez était radieux ; il avait mis dès l’aurore une énorme cravate blanche très-empesée, sur laquelle la chair de sa figure, un peu amollie par l’âge, débordait en plis rougeâtres ; son habit, d’un très-beau drap et d’un noir magnifique, avait une ampleur cossue qui sentait son homme éligible ; une grosse chaîne allait de l’ouverture de son gilet à sa poche, et dans ses doigts badinait une tabatière d’or. — M. Desprez, ainsi fait, était l’idéal du beau-père, et le gendre le plus difficile n’eût pu en rêver un plus convenable.

Il allait et venait, repoussant du pied les fauteuils qui n’étaient pas bien symétriquement à leur place, regardant par la croisée à chaque minute, quoiqu’il ne fût pas encore l’heure marquée pour la signature du contrat, et tambourinant sur les vitres des marches triomphales.

Le contentement lui rayonnait de tous les pores, car il faut bien ici dévoiler cette faiblesse de l’honnête M. Desprez : — il était singulièrement flatté de voir sa fille épouser un baron… L’idée que les panneaux de la voiture de Calixte pourraient désormais porter le cercle entouré de tortil de perles lui causait une satisfaction intime. Cependant M. Desprez faisait profession de sentiments libéraux, et se prétendait libre de préjugés gothiques ; à la Chambre, il eût siégé sur les bancs extrêmes du centre gauche ; explique qui voudra cette contradiction. Le blason a du charme, même pour les républicains, et dans presque tous les romans à tendances démocratiques, l’héroïne est une duchesse aimée par un homme du peuple.

Calixte n’était pas, à beaucoup près, aussi rayonnante que son père, et la perspective d’être appelée bientôt madame la baronne ne semblait pas exciter une joie bien vive dans son âme.

Elle avait peu dormi, et sa figure, ennoblie par une pâleur délicate, trahissait sous son voile d’indifférence une certaine anxiété et comme l’attente d’un événement.

Certes, elle avait toute confiance dans le dévouement et l’adresse de son amie. — Sur sa promesse de la délivrer de Rudolph lorsqu’il en serait temps, elle s’était extérieurement résignée aux volontés de son père. — Mais ne pouvait-il pas se faire que Florence se fût abusée sur l’infaillibilité de son moyen, ou que Rudolph parvînt à parer le coup qu’on lui montait ? il avait tant de ressources dans l’esprit, tant de ruses et de roueries à sa disposition, il était si expert à sortir des situations difficiles, si fin, si délié ? — M. Desprez avait en lui une confiance si aveugle ! — On conviendra qu’il y avait là bien des sujets de crainte, et que les tressaillements nerveux de Calixte étaient parfaitement justifiés.

Si ce moyen suprême manquait, elle se trouvait engagée par sa parole même, et forcée d’épouser un homme pour qui elle n’avait que du mépris. — De cet instant dépendait le malheur ou le bonheur de sa vie !

Le rendez-vous était pris pour midi ; les deux aiguilles étaient rejointes et formaient une seule ligne perpendiculaire ; les témoins étaient là : il ne manquait plus que Rudolph.

Mademoiselle Desprez se tenait à droite au bord de son fauteuil, pâle, immobile, les yeux fixés sur le cadran, l’oreille tendue et buvant chaque son, chaque roulement de voiture, chaque bruit de pas qui se produisaient dans la rue.

L’aiguille marquait midi un quart. — Calixte respira, et une légère teinte rosée reparut sur ses joues.

— Est-ce que la pendule avance ? dit M. Desprez en consultant sa montre… Non… Rudolph devrait être arrivé ; mais il y a toujours le quart d’heure de grâce.

Interrompu un instant par l’observation de M. Desprez, le léger chuchotement de conversations à demi-voix qui bourdonnait dans le salon reprit son cours. — M. Desprez se mit à se promener de long en large, non sans quelque impatience, car il trouvait que Rudolph ne montrait pas un empressement suffisant.

— Bah ! dit-il, il se sera oublié à sa toilette. Un jour de contrat l’on ne saurait être trop beau.

Pendant cette promenade, le balancier, mêlant son tic-tac au craquement des souliers neufs de M. Desprez, avait accompli assez d’oscillations pour amener la sonnerie à frapper l’heure.

Le baron Rudolph, si exact, si poli, si minutieux observateur des convenances, était en retard de soixante minutes à toutes les horloges et à toutes les montres possibles.

Les témoins, visiblement décontenancés, ne savaient que faire de leurs personnes ; la face naguère si resplendissante de M. Desprez s’était considérablement rembrunie, les nuages s’amassaient sur son front. Celui de Calixte, au contraire, se rassérénait de plus en plus et se détachait lumineusement sur le fond sombre de la contrariété générale.

— C’est inconcevable, marmottait entre ses dents l’ex-notaire, lui qui paraissait si amoureux de Calixte, si ravi de son consentement, être en retard de plus d’une heure !… Ces nobles se croient tout permis vis-à-vis des bourgeois ; ils sont toujours les mêmes, continua-t-il, blessé dans l’orgueil de sa roture. Non, ce n’est pas possible, il faut qu’il lui soit arrivé quelque chose… une indisposition… un duel… que sais-je ?… Mais au moins on écrit, on s’excuse, on envoie quelqu’un, — on ne fait pas à une jeune fiancée l’affront de la laisser bayer aux corneilles devant dix personnes qui lui mangent le blanc des yeux. — Ne pas venir signer un contrat si bien fait, un chef d’œuvre ! que mon confrère, M. Desclions, a bien voulu me laisser rédiger, et qui serait admiré de tous les notaires de Paris !… C’est affreux ! c’est indigne !…

M. Desprez en était là de son monologue lorsqu’un coup violent retentit à la porte de la rue.

— Ah ! enfin, le voilà ! s’écria le notaire avec une explosion de contentement.

— Mon Dieu ! lequel des deux va paraître ? dit Calixte, presque étouffée par la violence de son émotion.

Et la jeune fille, incapable de se soutenir, s’appuya an dossier du fauteuil.

Le temps qui s’écoula entre ce coup de marteau et rentrée dans l’appartement de la personne qui l’avait frappé, — entrée indiquée par le tintement de la sonnette, — fit comprendre à Calixte ces hallucinations où une seconde semble durer mille ans.

La porte s’ouvrit ; — un brouillard s’étendit sur la vue de Calixte.

Un domestique s’approcha de M. Desprez et lui dit quelques mots à l’oreille.

M. Desprez parut fort intrigué, se gratta le derrière de l’oreille, ce qui marquait chez lui la plus haute perplexité, et suivit le domestique après avoir prié l’assistance de l’excuser.

Qui pourrait peindre l’étonnement de M. Desprez lorsque, dans la pièce voisine, il se trouva face à face avec Henri Dalberg ?… Il écarquilla les doigts, ouvrit la bouche sans émettre de son, et ses prunelles s’entourèrent de blanc, signe de stupeur, s’il faut en croire les cahiers d’expressions dessinés par Charles Lebrun.

— Comment ! vous ici, mauvais garnement ! vous venez faire quelque scène inconvenante, dit enfin l’ex-notaire un peu revenu à lui, troubler une cérémonie respectable !

— Monsieur Desprez, répondit Dalberg avec la plus extrême politesse, je crois que vous vous méprenez sur mes intentions : quel que soit mon chagrin d’être banni de la présence de mademoiselle votre fille sans l’avoir mérité, je la respecte trop pour me livrer à aucune démonstration qui pourrait la compromettre ; la douleur de n’être pas votre gendre ne me fera jamais oublier les devoirs d’un homme de bonne compagnie que je n’ai pas cessé d’être, malgré les préventions que vous avez conçues contre moi. — Ce n’est pas pour cela que je viens. Daignez prendre connaissance de cette lettre.

Dalberg tendit à M. Desprez une enveloppe toute chamarrée de timbres, tigrée de visas, au milieu de laquelle s’arrondissait un de ces prodigieux cachets, triomphe des chancelleries.

— Je lirai cela plus tard, dit M. Desprez en faisant mine de plonger la lettre dans une de ses poches, et je vous rendrai réponse plus tard.

Henri fit un signe de dénégation, marquant qu’il voulait sa réponse tout de suite.

— Vous sentez, mon cher, continua M. Desprez en faisant quelques pas du côté de la porte comme pour indiquer la sortie au jeune homme, qu’après ce qui s’est passé, une rencontre ici, entre vous et Rudolph, serait évidemment désagréable.

— N’ayez aucune crainte de ce côté, monsieur Desprez, répondit Dalberg d’une voix ferme, Rudolph ne viendra pas, ou je me trompe fort.

— Comment ! que dites-vous ? s’écria l’ex-notaire ; Rudolph ne pas venir ! c’est de la folie !

— Nullement ; prenez connaissance de la lettre que je vous apporte, et cela vous paraîtra fort raisonnable.

M. Desprez rompit le cachet d’une main tremblante, et tira de l’enveloppe quelques papiers dont la lecture rapide le fit changer plusieurs fois de couleur et pousser des exclamations entrecoupées.

— Quelle horreur ! quelle infamie ! qui aurait jamais cru cela ? Fiez-vous donc aux gens… C’est qu’il n’y a pas moyen d’en douter ! Ah ! fi donc ! et moi qui ai donné la main à cet homme-là ! dit le brave notaire en faisant le geste de s’essuyer.

— Êtes-vous toujours décidé à donner mademoiselle votre fille au baron Rudolph ? dit Henri, qui avait regagné du terrain et se trouvait au milieu de la pièce.

— Moi, jamais de la vie. — Donner ma fille à ce Rudolph, un espion ! j’aimerais mieux un voleur !

— Et même un honnête garçon ? dit Henri en poussant M. Desprez vers la porte du salon où se tenaient les témoins.

M. Desprez parut réfléchir.

— Qui adore Calixte, qui au lieu d’avoir perdu les vingt-cinq mille livres de rente qu’il possédait en a maintenant trente bien assurées ?

La méditation de M. Desprez devint plus intense, et il mit la main sur le bouton de cuivre de la porte.

— Sans compter un joli hôtel, entre cour et jardin, délicieusement meublé, qui conviendrait admirablement à un jeune ménage ?

M. Desprez donna un tour au bec de cane et entr’ouvrit le battant.

— Vous attendiez un gendre, il ne vient pas ; voulez-vous que je le remplace… à tout hasard, bien qu’il soit de bonne heure ? Je me suis mis en habit noir, j’ai le costume de la circonstance.

— C’est vrai, il a une cravate blanche, dit M. Desprez tout à fait convaincu.

Et il rejeta le battant de la porte avec fracas.

Henri s’arrêta incertain sur le seuil.

— Messieurs, dit M. Desprez d’une voix éclatante, je vous présente M. Henri Dalberg, mon gendre… au contrat duquel vous allez signer.

— Je vous l’avais bien dit, mon père, murmura tout bas Calixte, que je n’aurais jamais d’autre époux que Dalberg !

L’explication que donna M. Desprez de cette substitution inattendue d’un gendre à un autre, quoique passablement embrouillée, fut acceptée sans conteste par tout le monde, car Henri Dalberg était généralement aimé, et la société de M. Desprez n’avait pas vu avec plaisir Rudolph fréquenter cette maison.

Nous ne ferons pas à nos lecteurs l’injure de leur expliquer que Florence avait appris, pendant ses relations avec M. de Turqheim, le métier infâme que faisait Rudolph, espion de la cour étrangère dont M. de Turqheim était le représentant ; les preuves écrites de cette turpitude étaient contenues dans la lettre remise à M. Desprez par Dalberg. Rudolph, menacé de voir publier ces terribles documents, avait quitté la France.

Dans le courant de cette heureuse journée, Calixte reçut une lettre dont la suscription portait : « À madame Dalberg. » Pendant qu’elle la lisait, son sein se gonflait, des larmes d’attendrissement coulaient de ses yeux. « Bonne Florence ! » dit-elle tout bas en serrant précieusement le papier dans son corsage.

Les cérémonies nuptiales sont assez généralement connues pour qu’il ne soit pas urgent de faire une description détaillée des noces de Calixte et de Dalberg. Ils sont heureux et mariés ; nous n’avons plus le droit de nous occuper d’eux.

Disons seulement qu’au bout de quelques mois, Dalberg, en ouvrant par mégarde un tiroir dans la chambre de Calixte pour chercher quelque chose qu’il avait serré ailleurs, trouva une lettre dont l’écriture ressemblait à celle de Florence. Il n’y lut que cette phrase : « Adieu, Calixte, je pars pour l’Amérique… J’aime ton mari… Plains-moi… »

— Les Orientaux sont décidément des peuples plus sages que nous, dit Dalberg en étouffant un soupir.


FIN