Les Russes sur le fleuve Amour

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LES RUSSES
SUR LE FLEUVE AMOUR

I. Morakoï Sbornik (Journal maritime russe), 1857-58. — II. Documens géographiques publiés à Gotha et à Saint-Pétersbourg. — III. Souvenirs et lettres d’Alexandre Castren pendant les années 1845-1849, édités par M. Schiefner, Saint-Pétersbourg 1857.



Il appartient à notre temps d’élargir sans cesse le cercle où les nations civilisées ont à exercer leur action. Quoique les événemens les plus importans aient encore pour théâtre cette petite et glorieuse région européenne où depuis tant de siècles se jouent les destinées de l’humanité, il faut bien reconnaître que d’autres régions commencent, si l’on peut ainsi parler, à prendre place dans l’histoire. Il n’a pas fallu plus de deux siècles pour que le continent de l’Amérique, jadis livré à des tribus errantes et sauvages, devînt le centre de nombreux états dont la grandeur naissante promet de contre-balancer la puissance des plus fières nations de l’ancien monde. Une colonie pénitentiaire, établie sur un continent inconnu, n’a-t-elle pas été, en Australie, le germe d’un monde nouveau dont la merveilleuse prospérité nous étonne déjà ? Les institutions anglaises ont pris racine aux antipodes mêmes de l’Angleterre, dans ces mers de la Polynésie que naguère parcouraient seulement les navigateurs les plus aventureux. L’Asie a de tout temps tenu une place dans les préoccupations des nations européennes ; mais cette curiosité ne dépassait pas autrefois, au temps de la Grèce comme à l’époque des croisades, la partie du continent asiatique qui touche à l’Europe. À la fin même du siècle dernier, la rivalité des deux compagnies française et anglaise dans l’Inde n’excitait qu’un médiocre intérêt dans la société polie de Paris, et Louis XV pouvait sans crainte abandonner Dupleix, qui aurait peut-être réussi à conquérir, au profit de la France, le magnifique empire échu à l’Angleterre. De nos jours, on peut dire qu’à des titres divers rien de ce qui concerne l’Asie ne nous laisse indifférens : l’émouvante histoire des conquêtes de l’Angleterre dans l’Inde et des luttes qu’elle y a soutenues est regardée par tous comme une des pages les plus brillantes de l’histoire contemporaine. Les précieux matériaux recueillis par les soins éclairés de la compagnie des Indes et mis en œuvre par l’érudition allemande ont ouvert à l’esprit humain des voies inexplorées. La critique y a retrouvé les origines non-seulement de nos langues, mais des idées religieuses et philosophiques qui, en se transformant à travers les âges, sont devenues le patrimoine des nations civilisées. Enfin les relations commerciales avec l’Inde et la Chine ont pris depuis cinquante ans une importance toujours croissante, et l’on se préoccupe sans cesse des moyens de les multiplier. La politique, la science, l’intérêt, tout se réunit donc pour attirer l’attention sur les expéditions dont l’Asie est le théâtre.

Malgré les travaux et les voyages modernes, la géographie de ce vaste continent est encore, dans beaucoup de ses parties, restée pour nous un mystère : la politique défiante des souverains de la Chine, le caractère sauvage des hordes nomades qui habitent le bassin de la Mer-Caspienne et du lac Aral, les obstacles que la nature oppose aux voyageurs dans les steppes de la Tartarie indépendante, les montagnes qui défendent les plateaux élevés de l’Asie centrale, voilà bien des motifs qui peuvent faire comprendre et excuser cette ignorance. Le Céleste-Empire, protégé par des barrières naturelles, n’a jusqu’ici été trouvé vulnérable que sur les côtes, et cinq ports seulement, comme on sait, y sont ouverts au commerce. C’est principalement pour remédier à l’insuffisance et au caractère précaire de ces relations que des forces anglo-françaises ont été récemment débarquées sur le territoire chinois. Pendant que l’attention générale est dirigée sur cette nouvelle tentative, il ne sera peut-être pas sans intérêt de montrer comment la Russie de son côté travaille à multiplier ses rapports avec la Chine et recule graduellement ses frontières asiatiques.

Dans la Sibérie occidentale, l’influence russe s’étend de plus en plus sur les régions qui avoisinent le Turkestan chinois ; dans la Sibérie orientale, l’empire des tsars vient de s’annexer l’immense bassin du fleuve Amour, plus grand que le territoire entier de la France. La frontière asiatique de la Russie s’étend depuis le Caucase jusqu’à la mer d’Okhotsk, et sur cette vaste étendue touche à des nations bien diverses. Sur l’isthme continental qui sépare la Mer-Noire de la Mer-Caspienne, la Russie lutte contre les tribus rebelles qui lui disputent avec acharnement les passages montagneux par lesquels elle veut s’ouvrir l’accès de la Perse. Dans les steppes nus qui remplissent cette singulière dépression du globe dont la Mer-Caspienne et le lac Aral forment le centre, elle se trouve en présence de hordes nomades dont le territoire la sépare des régions les plus riches et les moins connues de l’Asie centrale. Au-delà de la ligne des steppes, la frontière sibérienne n’est plus qu’une succession de chaînes de montagnes où des routes ne pénètrent qu’en quelques points seulement, depuis l’Altaï jusqu’à la mer d’Okhotsk et à la région volcanique du Kamtchatka.

On connaît assez généralement l’histoire des luttes que la Russie a soutenues dans le Caucase pour y établir et y consolider son autorité ; mais il y a beaucoup d’informations à recueillir encore sur les tentatives qu’elle a faites pour reculer les frontières de la Sibérie et augmenter son influence dans les autres parties de l’Asie [1]. Les expéditions dans les steppes et sur le territoire chinois n’ont été l’objet que de rapports sommaires perdus pour la plupart dans des journaux ou des recueils russes, et dont une partie seulement nous a été révélée par des traductions allemandes. Tous ces documens se distinguent d’ailleurs par une grande réserve, par la rareté des détails et l’absence de toute considération politique. Cette circonspection doit s’expliquer en partie par la crainte de porter ombrage à d’autres nations et de fournir un nouvel aliment aux accusations qu’on élève contre l’ambition de la Russie. Ceux qui seraient tentés de la représenter comme l’épouvantail de l’Europe devraient pourtant la voir sans mécontentement, puissance asiatique autant qu’européenne, tourner ses efforts du côté de l’Asie. Les entreprises de cette puissance du côté de l’Orient absorbent une partie considérable de ses forces. Voilà soixante ans qu’elle s’épuise à assujettir les Tcherkesses et qu’elle engloutit des armées et des trésors dans les gorges du Caucase : l’occupation permanente de ces contrées l’oblige encore à y entretenir des forces très considérables. Aujourd’hui d’ailleurs les craintes inspirées par le système politique de la Russie sont en partie dissipées. Instruit par de sévères leçons, le souverain qui la gouverne paraît renoncer à la politique funeste de son prédécesseur, pour prendre la généreuse initiative des réformes intérieures : les plus graves questions sociales s’agitent dans son empire, réveillé d’une longue et terrible oppression. La situation de la Russie semble donc telle qu’on puisse, sans soulever trop d’alarmes, raconter l’histoire des expéditions les plus importantes qu’elle a faites au-delà de l’Oural pour agrandir la Sibérie et consolider son influence en Asie. Cette histoire a un double intérêt : elle nous instruit d’une part sur l’avenir destiné à la Sibérie, et d’une autre elle nous révèle plus d’un détail précieux sur des régions immenses et jusqu’à ce jour presque ignorées.

Il ne faut pas juger de l’importance d’un empire par sa superficie : la domination sur des déserts n’est qu’une domination nominale, souvent gênante. La Sibérie embrasse une partie considérable de l’Asie ; mais aux latitudes les plus septentrionales elle est entièrement inhabitée. Les grandes routes qui en joignent les différentes provinces, et qu’on parcourt avec une si grande rapidité, ne dépassent nulle part le 58e degré de latitude ; elles réunissent les villes les plus importantes, et traversent les districts les plus peuplés. Au-delà du 60e degré, la plaine immense de la Sibérie qui descend insensiblement vers l’Océan-Arctique est déserte : l’on y trouve seulement quelques établissemens misérables et quelques tribus nomades dans les vallées des grands fleuves qui la sillonnent, et du sud au nord descendent presque parallèlement vers la mer. Ces magnifiques cours d’eau sont fermés au commerce presque toute l’année, et ce n’est que pendant peu de mois qu’on peut en utiliser la puissance. Chacun de ces fleuves est sujet à deux débordemens annuels : une première fois au printemps, au moment où la débâcle des glaces encombre les embouchures, une seconde fois après les grandes pluies. Les inondations de nos contrées n’ont rien de comparable à celles des vallées sibériennes, parcourues par des fleuves d’un immense volume. Les eaux se répandent sur une incroyable largeur ; pendant ce temps, la pêche est impossible, et les tribus qui y trouvent leur unique ressource sont souvent réduites à une extrême détresse. La navigation au contraire prend une remarquable activité, et chaque printemps des bateaux chargés de thé descendent les fleuves avec une vitesse extraordinaire.

L’Irtish, la première des rivières qu’on rencontre après avoir passé l’Oural, formait autrefois, au sortir de la Chine, la limite entre la Sibérie russe et le pays des Kirghiz ; mais aujourd’hui la Russie s’étend très loin sur la rive gauche du fleuve. En réalité, aucune frontière naturelle ne sépare le gouvernement d’Omsk du territoire habité par les tribus nomades ; aucune branche montagneuse ne joint l’Oural aux premiers rameaux de l’Altaï. Ces deux chaînes laissent entre elles de vastes steppes qui unissent, par une sorte de détroit continental, la grande plaine de la Sibérie au pays qui sert de bassin à la Mer-Caspienne et au lac Aral. Les steppes qui entourent ces mers intérieures se prolongent, par Khiva et Bokhara, jusqu’aux plateaux de la Perse et de l’Afghanistan, qui ne sont séparés de l’Inde que par les défilés montagneux de l’Hindou-Kouscb. D’Omsk et de Sémipolatinsk, situées sur l’Irtish et reliées par une magnifique chaussée, la Russie surveille les hordes kirghiz et maintient ses communications avec les nombreux postes cosaques échelonnés dans les steppes, sur les routes des caravanes.

Il y a peu de régions dont les caractères physiques soient aussi remarquables que ceux de la vaste contrée qui sépare la Sibérie de l’Asie centrale. En même temps qu’elle possède, un système hydrographique propre, elle est en partie située à un niveau inférieur à celui de l’Océan. Cette dépression est la plus étendue qu’offre le globe terrestre, et les mesures barométriques de Hoffmann, Helmersen et Alexandre de Humboldt en ont déterminé les contours principaux. La nature singulière de cette région a pendant longtemps défendu l’indépendance des tribus qui l’habitent aussi bien qu’auraient pu le faire des chaînes de montagnes ou les escarpemens de plateaux élevés. Les plaines basses et unies de la grande dépression asiatique sont parcourues par les hordes nomades des Kirghiz ; le long des principales vallées qui aboutissent au lac Aral se sont groupées de petites sociétés isolées et jalouses, Khiva, Bokhara, Kokand, Samarkand. La Russie a beaucoup de ménagemens pour les Kirghiz, qui sont ses voisins immédiats, et dont un grand nombre errent en nomades dans le gouvernement même d’Astrakan et sur le territoire de la Sibérie. Les autres vivent tantôt sur la frontière russe, tantôt sur la frontière chinoise ; ils peuvent parcourir les steppes avec beaucoup de rapidité, en emmenant leurs tentes légères et leurs troupeaux. Toutes les fois que la Russie préparera une expédition contre Khiva, Bokhara, ou les régions voisines de l’Asie centrale, elle sera obligée d’avoir les Kirghiz pour alliés ; ils peuvent rendre d’immenses services pour protéger et conduire les convois, fournir les chameaux, nourrir l’armée. « Tout l’art de la guerre en Orient, disait avec beaucoup de raison le prince Gortchakof au général de Gagern, qui rapporte ces paroles dans ses curieux Souvenirs de voyage en Russie, consiste à faire vivre son armée ; le reste n’est rien. Il faut avancer avec de faibles troupes et d’énormes caravanes. Tout ordre de marche doit ressembler à l’escorte d’un convoi, M Dans toutes les entreprises contre l’Asie centrale, les Kirghiz seraient donc d’indispensables auxiliaires : la Russie les traite avec beaucoup d’habileté, évitant de blesser leurs instincts indépendans, les attirant à ses marchés, les habituant par degrés au spectacle de la civilisation.

On estime environ à 2,600,000 le chiffre total des Kirghiz ; c’est sans doute la plus grande masse de peuples pasteurs qu’on puisse trouver sur le globe : pour contenir cette population turbulente et vouée au brigandage, la Russie est obligée d’entretenir un corps considérable de Cosaques. Cette milice est admirablement choisie pour servir d’intermédiaire entre la Russie et les nations demi-sauvages de l’Asie. Par ses mœurs et ses caractères, elle se rapproche des hordes asiatiques, et les rattache graduellement à la civilisation par l’exemple de la discipline et des travaux agricoles. Partout où s’établit un poste cosaque, la terre est bientôt cultivée, les forts s’entourent de champs et de jardins, et il est rare que des tentes kirghizes ne viennent pas se grouper autour de ces villages rudimentaires. Dans les steppes sibériens habités par les Kirghiz, il n’y avait en 1851 pas moins de 31,839 Cosaques enrégimentés.

Rien n’arrête l’extension de la puissance russe sur les vastes plaines situées entre la Mer-Caspienne et le Céleste-Empire. Plus à l’ouest, elle rencontre une barrière naturelle dans cette longue ceinture de montagnes qui s’étend sans discontinuité de l’ouest à l’est, depuis l’Altaï jusqu’à l’Océan-Pacifique. Les chaînes de l’Altaï, si célèbres par leurs gîtes aurifères, sont les Alpes de la Sibérie ; leurs pics les plus aigus s’élèvent jusque dans la région des neiges éternelles. Les plaines sibériennes situées sur le versant nord de l’Altaï n’ont que 160 mètres d’altitude environ, et s’abaissent par une pente insensible jusqu’à l’Océan-Arctique. Les plateaux de l’empire chinois, dont l’Altaï forme en quelque sorte le contre-fort, sont au contraire très élevés, et atteignent jusqu’à 1,000 mètres d’altitude.

Depuis l’Irtish jusqu’au lac Baïkal, la frontière chinoise est fermée. D’après les traités conclus entre le Céleste-Empire et la Russie, la seule route autorisée pour le commerce des deux nations est celle du lac Baïkal ; les transactions qui s’opèrent en d’autres points n’ont qu’un caractère tout à fait précaire. Sémipolatinsk, placé sur l’Irtish supérieur, est le centre principal de ce commerce accessoire ; Biisk, situé sur l’Obi, a aussi avec la Mongolie quelques rapports de peu d’importance. Les transactions commerciales ne peuvent s’opérer dans cette région que par l’intermédiaire même des soldats mongols, dont les postes sont établis sur les affluens de l’Obi. Il n’y a pas une route véritable qui traverse l’Altaï proprement dit pour aller en Chine : on n’y arrive que par des chemins souvent presque impraticables ; quelquefois on est obligé de se frayer des sentiers à travers d’épaisses forêts. On verra combien sont difficiles les communications entre la Sibérie et la Chine par quelques extraits d’une lettre que Castren écrivait en 1847, après une expédition qu’il avait faite au-delà de l’Altaï.

« Je viens de terminer mon aventureux voyage de l’autre côté de la chaîne Sajan, dans l’empire céleste de sa majesté chinoise. Pendant un mois, j’ai été en selle, presque chaque jour, du lever au coucher du soleil, et quand les journées du mois de juin dans le Sajan me paraissaient trop courtes, je les allongeais souvent en profitant d’un beau clair de lune. J’ai parcouru des steppes déserts et sans limites, gravi des rochers, de hautes montagnes, traversé des fleuves et des marécages, de profondes forêts et des taillis. À l’exception de quelques laveries d’or, je n’ai rencontré aucune habitation humaine, et je me suis vu obligé par la pluie et le soleil, le froid et le chaud, les orages et les ouragans, à reposer à la belle étoile ou sous ma tente de toile. Ma nourriture a consisté, dans les jours les plus heureux, en lait de vache, de brebis ou de chèvre, quelquefois en racines d’herbe, mais d’ordinaire seulement en pain et en thé.

« C’est pour un fonctionnaire russe une entreprise très dangereuse que de s’aventurer sans permission supérieure au-delà de la frontière chinoise, et cette permission n’est accordée à personne, sauf à quelques savans voyageurs ; mais il arrive souvent que les chercheurs d’or russes rencontrent leurs voisins chinois sur la frontière : je bâtis là-dessus mon projet pour parvenir chez les Sojotes. Je comptais me donner pour un chercheur d’or qui, après avoir longtemps erré dans la montagne, vient chercher un peu de repos et demander l’hospitalité. — Un darga (chef) sojote me reçut à bras ouverts et me demanda bien vite des nouvelles du « khan blanc » (le tsar). Il m’interrogea sur la condition du peuple, l’état des troupeaux en Russie, sur les pâturages, le temps, etc. Il voulut bien m’apprendre lui-même que le « grand khan » ou sa majesté chinoise était toujours aussi puissant, en aussi bonne santé, que ses sujets étaient tranquilles et satisfaits ; les troupeaux avaient de quoi paître, l’herbe poussait, le soleil brillait. Pour tout dire en un mot, Dalaï-Lama était un dieu tout bon et tout parfait. Après des complimens réciproques, nous tirâmes l’un après l’autre quelques bouffées de la pipe du darga, nous mîmes ensemble les doigts dans ma tabatière, et nous devînmes en un instant si bons amis, que le darga me donna une peau de chèvre, et qu’à mon tour je lui fis cadeau de la tabatière. Tout cela se passait devant ma tente, peu de temps après mon arrivée dans l’empire chinois. Le lendemain, je fis une visite au darga ; mais notre amitié de la veille était complètement oubliée. Le terrible homme me menaça de me faire prisonnier, si je ne me hâtais de repasser la frontière. Qu’y avait-il à faire en pareille circonstance ? Je priai le prince d’entrer sous ma tente, et lui donnai un morceau de maroquin rouge, en lui demandant la permission de rester dans l’empire céleste jusqu’à ce que mes gens et mes chevaux fussent reposés. J’avais déjà eu le temps de gagner quelques pauvres diables qui s’étaient mis à mon service jour et nuit, et étaient prêts à me raconter tout ce que je désirais savoir. Mon travail terminé, je remontai en selle et repris de grand cœur le chemin de la chaîne Sajan. »

Ce récit montre d’une façon assez piquante que les Chinois sont naturellement très disposés à entrer en rapports avec les étrangers, mais qu’ils sont retenus par la crainte de violer les ordres inspirés par la soupçonneuse politique du Céleste-Empire. La Russie a jusqu’ici scrupuleusement respecté toutes ces exigences, et n’a jamais cherché à enfreindre les traités, malgré la timidité des populations mongoles qui habitent au sud des chaînes de l’Altaï. Cette modération sert ses intérêts : le commerce avec la Chine a pris un développement toujours croissant ; il donne la vie à la Sibérie entière, pour laquelle il est une source de richesse plus durable et plus sûre que les mines d’or de l’Altaï.

La ville d’Irkoutsk, capitale de la Sibérie occidentale, est bâtie sur l’Angara, rivière qui sort du lac et va se jeter dans l’Iéniséi. L’entrepôt du commerce entre la Russie et la Chine est de l’autre côté du lac, sur la rivière Selenga, dans un lieu nommé Kiachta. C’est là que les produits russes, cotonnades, draps, cuirs, métaux, etc., s’échangent contre le thé. Le dépôt chinois, situé à peu de distance de Kiachta, de l’autre côté de la frontière, se nomme Maimatchin. C’est une petite ville carrée, entourée de palissades et traversée par deux rues rectangulaires et très étroites. Les maisons sont petites et en bois ; elles n’ont que deux chambres, dont l’une sert de magasin et l’autre de logement au marchand. Le commerce russe à Kiachta ne consiste qu’en échanges, et se fait sans monnaie d’or ou d’argent. Chaque année, des commissaires russes et chinois déterminent la valeur relative des diverses marchandises. En 1854, les importations et les exportations se sont élevées à 23 millions, et les recettes de la douane de Kiachta ont atteint le chiffre de 11 millions. Les droits d’entrée exorbitans, avec la longueur et la difficulté des transports, expliquent le prix élevé du thé en Russie. Les envois de Kiachta à Moscou et à Nijni-Kovgorod se font par terre et par eau. Le premier mode de transport demande ordinairement une année. Par le second, sur l’Angara, l’Iéniséi, l’Obi, l’Irtish ; il faut quelquefois, à cause de la courte durée des étés, jusqu’à trois ans pour que les marchandises soient arrivées à leur destination en Russie. De Kiachta même à Irkoutsk, les transports se font généralement par eau ou sur la glace, le long de la Selenga ou sur le lac Batkal ; mais pendant deux mois l’on ne peut suivre cette route, quand la glace est encore trop peu épaisse. On pratique alors dans la neige une route qu’on affermit avec des branches, et en y faisant piétiner des chevaux. À plusieurs reprises, on a essayé de construire une chaussée permanente autour du lac Baïkal : l’impératrice Catherine en avait déjà fait exécuter une sur la chaîne de montagnes qui se nomme Chamar-Daban ; mais cette vieille route est aujourd’hui presque impraticable. Un marchand russe, en 1850, en a fait construire une à ses propres frais. Depuis, les études et les progrès se sont multipliés ; cependant l’on n’est encore arrivé à aucune solution satisfaisante, et l’on n’a pu réussir à vaincre les obstacles nombreux que présente la configuration des montagnes de cette région. On ne traversait jadis le lac Baïkal que sur de simples bateaux ; récemment on a construit des bateaux à vapeur qui rendent de très grands services comme remorqueurs.

Les marchands chinois rencontrent de leur côté de très grands obstacles pour transporter au cœur du Céleste-Empire les marchandises qu’ils achètent à Kiachta. Ils comparent, dans leurs discours, la région située entre cette ville et Péking au dos d’un chameau à deux bosses. Ils ont à traverser deux chaînes de montagnes élevées, et, dans l’intervalle qui les sépare, la plaine sablonneuse qui porte le nom de plateau de Gobi. On a souvent prétendu que le gouvernement chinois avait choisi la route commerciale du Baïkal comme la plus longue et la plus incommode ; mais cette accusation ne paraît pas fondée. Le chemin de Sémipolatinsk à Péking, qu’on a quelquefois proposé d’y substituer, est hérissé d’obstacles, et traverse le désert du Gobi sur une longueur beaucoup plus grande que la route de Kiachta à Péking.

Toute la partie du gouvernement d’Irkoutsk qui est située entre le lac Baïkal et la Chine a été en 1851 érigée en un district particulier sous le nom de Transbaïkalie. Cette province est destinée à prendre une très grande importance ; c’est là que prennent naissance les rivières qui, en se réunissant, forment l’Amour, ce magnifique fleuve dont la Russie vient d’annexer le bassin à ses possessions asiatiques. Les frontières de la Transbaïkalie ne sont pas encore nettement arrêtées. De nombreux colons sont aujourd’hui fixés dans les vallées de cette montagneuse région. En 1851, la population s’y élevait à 327,908 habitans ; sur ce nombre, 183,071 sont dans le district de Wereshne-Udinsk, qui est sur la Selenga, entre Irkoutsk et Kiachta, et 144,310 dans le district de Nertschinsk, célèbre par la richesse de ses mines.

L’Angara, qui sort du lac Baïkal, forme avec l’Iéniséi, dans lequel il va se jeter, une vallée d’une immense longueur : d’Irkoutsk à l’embouchure du fleuve, il y a plus de 5,000 kilomètres. La pente moyenne des eaux sur cette immense étendue n’est que de 8 centimètres par kilomètre : aussi le cours en est-il assez lent. Pourtant l’on trouve sur l’Angara plusieurs rapides dangereux dans des défilés où le fleuve est encaissé entre des rives à pic très rapprochées. Pendant l’été, on descend l’Iéniséi avec des bateaux, tantôt en usant de rames, tantôt avec la voile, en profitant des vents favorables ; au retour, on se fait traîner, suivant les latitudes, par des hommes, des chevaux ou des chiens.

À partir de l’Iéniséi, la plaine sibérienne cesse d’être unie ; elle se couvre d’ondulations qui deviennent de plus en plus marquées à mesure qu’on avance vers l’est. Le climat devient plus rigoureux, la culture du blé s’y arrête à des latitudes beaucoup plus basses que dans la Sibérie occidentale : d’immenses forêts s’étendent jusqu’au cercle polaire, et au-delà il n’y a plus que des déserts de mousse, entrecoupés de lacs et de marécages. Les vastes régions comprises entre les grands fleuves qui descendent, du sud au nord, vers la Mer-Arctique, sont entièrement abandonnées, dans la partie septentrionale de la Sibérie, à des tribus indigènes qui vivent de la pêche et de la chasse. Les Ostiaques habitent principalement entre les monts Oural et l’Iéniséi, les Tungouses et les Samoyèdes occupent le gouvernement d’Iéniséisk, enfin, la partie la plus orientale du continent est abandonnée aux Iakoutes. Les habitudes de ces nombreuses tribus, pour la plupart nomades, assurent leur entière indépendance ; mais il est juste de dire que le gouvernement russe s’est toujours montré fort bienveillant envers ces maîtres primitifs de la contrée, et n’a jamais donné l’exemple de ces actes de violence qui souillent l’histoire de tant de colonies. Les peuples sibériens non slaves sont divisés en trois classes. La première comprend les tribus sédentaires : celles-ci conservent leurs lois, leur religion, sont exemptes du recrutement militaire, et jouissent pourtant de tous les droits de citoyens russes. La seconde classe comprend les tribus nomades, mais qui se fixent sur des points particuliers du territoire pour y demeurer pendant un temps limité ; leur indépendance est encore plus complète que celle des tribus de la première classe : comme les populations sédentaires, ces tribus à demi nomades paient un tribut de fourrures et ne relèvent des tribunaux russes qu’en cas de meurtre. Enfin dans la dernière classe rentrent les tribus complètement errantes, qui ne se fixent nulle part et n’envoient qu’irrégulièrement le tribut.

On comprendra mieux à quel genre de dépendance se soumettent les indigènes par un récit que j’emprunte encore au curieux ouvrage de M. Castren. Le voyageur vient d’arriver à Turuchansk, la ville la plus septentrionale de l’Iéniséi ; plusieurs tribus viennent chaque année y payer l’impôt. « On voyait, dit-il, sur la place du marché des processions d’Ostiaques de l’Iéniséi et de Samoyèdes avec leurs costumes variés. Aucune de ces troupes n’oublie de nous honorer d’une visite et de nous interroger sur la santé de sa majesté impériale. On veut savoir si les impôts de l’année précédente sont bien arrivés entre ses mains, et si elle s’en est montrée satisfaite. Les chefs, auxquels on a décerné des caftans rouges et des médailles, présentent leurs remercîmens et promettent de rendre à l’occasion avec fidélité tous les services que l’on peut attendre d’eux. — Mais, ajoute un chef ostiaque, si le tsar n’est pas content de moi, tu le salueras de ma part, tu lui diras de ne pas m’ôter mon rang, et de me faire connaître ses griefs, sur quoi je m’empresserai de transmettre à l’instant le commandement à un plus digne. — Ce discours n’exprimait nullement sa pensée véritable : il croyait en effet être en faveur toute particulière auprès de sa majesté, parce qu’il lui envoyait tous les ans, avec le tribut, un renard noir. Le même chef m’adressa ensuite plusieurs questions relativement à mes fonctions, et dès que mes réponses vagues lui eurent fait comprendre que je n’étais pas le troisième, non pas même le cinquième personnage après l’empereur, il prétendit me faire sentir sa supériorité, et me demanda de lui embrasser la main : il voulut bien néanmoins, après quelque temps, se contenter de me faire vider un verre à sa santé. »

La tolérance et la politique conciliante du gouvernement russe ont facilité le rapprochement entre les Européens et les indigènes ; elles ont fini par vaincre dans presque toute la Sibérie la répugnance native que la civilisation inspire en tout temps et en tout pays aux populations sauvages et nomades. En beaucoup de points, les indigènes ont déjà perdu leurs mœurs et jusqu’à leur langue primitive, ils ont consenti à se laisser baptiser. Le christianisme n’a pourtant guère à se glorifier de ces victoires, car, aux yeux de ces peuplades, être chrétien ne signifie guère autre chose qu’être Russe, et elles considèrent le baptême comme le premier acte de sujétion politique. Un grand nombre, pour éviter de s’y soumettre, désertent les grandes vallées, où sont les principaux établissemens des Européens, et vont errer le long des affluens déserts des fleuves sibériens ou dans les vastes forêts où ils prennent leur source. Ce qui est plus singulier, c’est qu’en certains points de la Sibérie la civilisation ait elle-même abdiqué volontairement, et que les Russes aient par degrés échangé leur propre langue pour celle des tribus parmi lesquelles ils habitent. On cite un village, fondé par ordre de l’impératrice Catherine, sur un affluent de la Lena, où personne ne comprend plus la langue russe. Ce fait s’explique quand on connaît la singulière facilité avec laquelle la race slave s’adapte aux mœurs et aux habitudes les plus diverses. Cette race n’en est que plus propre, en définitive, à entrer en contact avec les peuples asiatiques, et elle y fera peut-être plus facilement qu’aucune autre pénétrer les notions premières de la civilisation.

Quelle impression générale doit résulter de ce tableau rapide des frontières et des possessions sibériennes ? La nature elle-même en repousse les habitans vers les latitudes les plus méridionales ; pourtant la frontière sibérienne, sur son immense longueur, ne s’ouvre au sud qu’en deux points seulement : d’une part sur les grandes plaines de la Tartarie indépendante, de l’autre en Transbaïkalie, dans les vallées où prennent naissance les affluens de l’Amour. Des entreprises que tente la Russie dans ces deux directions dépend l’avenir de la Sibérie. On a récemment rendu compte ici même, avec d’intéressans détails, des expéditions dont la Tartarie indépendante a été le théâtre [2]. Je me propose de faire connaître les principaux résultats des tentatives qu’à l’autre extrémité du continent asiatique la Russie a récemment dirigées dans la vallée de l’Amour. Si les premières commencent à lui ouvrir ces régions célèbres de l’Asie centrale où de tout temps se sont jouées les destinées de l’Asie, les secondes lui donnent accès dans des régions neuves où elle ne semble avoir aucune lutte à redouter, ouvrent à son commerce des routes nouvelles, et assurent sa future influence dans les eaux de ce vaste Océan-Pacifique, où toutes les grandes nations cherchent aujourd’hui à développer leurs établissemens ou à en fonder.

L’Amour est le seul fleuve de l’Asie septentrionale qui ne descende point vers la Mer-Arctique ; son cours trace un arc immense qui, partant des montagnes situées à l’ouest du lac Baïkal, s’infléchit vers le sud jusqu’au-dessous du A8C degré de latitude : plus loin, il remonte vers le nord jusqu’à l’embouchure, située à la même latitude à peu près que la source. Il y a longtemps que ce magnifique cours d’eau avait attiré l’attention des conquérans de la Sibérie ; nous trouvons les renseignemens les plus complets sur leurs anciennes expéditions dans un intéressant mémoire de M. Sverbejef, qui prit part à la première expédition du général Mouravief, et eut l’occasion de faire de curieuses recherches dans les archives sibériennes. Les Cosaques de Tomsk, quand ils arrivèrent pour la première fois dans la Transbaïkalie, vers 1636, reçurent des Tungouses les premiers renseignemens relatifs à l’Amour, et principalement sur la. Schilka, qui est l’une de ses sources, et la Zéja, l’un des affluens les plus importans qu’on rencontre en descendant le fleuve. Vers la même époque, les Cosaques d’Iéniséisk obtenaient quelques données vagues sur l’Amour supérieur et la géographie de la Daourie. Pour les compléter, le premier palatin d’Iakoutsk, Pierre Golovine, envoya une expédition dans la Daourie. Poyarkof, à qui il confia cette mission, partit en 1683, et remonta avec cent trente Cosaques l’Aldan, un des affluens de la Lena ; il pénétra dans les montagnes qui séparent le système hydrographique de l’Amour des eaux de la Sibérie septentrionale, et arriva dans la vallée de la Brianda, petite rivière qui appartient au bassin du grand fleuve de la Daourie et de la Mantchourie. Il s’y établit, pour quelque temps, au milieu de peuplades inoffensives qu’il trouva livrées aux travaux de l’agriculture, et sur lesquelles il put aisément prélever l’impôt des fourrures. Poyarkof entendit parler d’une place fortifiée, située en Daourie, sur la Selimja : cette rivière n’est autre que la partie supérieure de l’affluent de l’Amour qui, à son embouchure dans le fleuve, porte le nom de Zéja. Il envoya cinquante Cosaques pour en faire la reconnaissance ; mais les Daouriens les obligèrent à se retirer.

En 1644, Poyarkof suivit lui-même la Zéja jusqu’à l’Amour, descendit ce fleuve, en reconnut les affluens, et parvint jusqu’à l’embouchure. Il passa l’hiver chez les Giljakes, qui lui donnèrent en tribut une grande quantité de zibelines. Au printemps, il s’embarqua sur la mer d’Okhotsk, et revint par terre à Iakoutsk, en traversant le nord de la Sibérie. Toutes les peuplades qu’il avait rencontrées dans ce long et aventureux voyage étaient de mœurs si douces et avaient si facilement consenti à payer l’impôt, qu’à son retour Poyarkof déclara hardiment qu’avec trois cents hommes on pourrait faire la conquête définitive de la vallée entière de l’Amour. Cette confiance se conçoit parce qu’il n’avait jamais rencontré les Mantchoux, qui n’avaient alors aucun poste sur le fleuve, et dont il ne connaissait ni le nombre ni les moyens de résistance.

En 1649, le palatin Transbekof permit à Poyarkof de faire une nouvelle expédition. Il enrôla soixante-dix hommes et se dirigea vers l’Amour pour soumettre les Daouriens à l’impôt. Les indigènes prirent la fuite à la nouvelle de son approche et abandonnèrent leurs villages, dont quelques-uns étaient pourtant entourés de palissades et de fossés. Encouragé dans son entreprise, Poyarkof alla chercher de nouvelles recrues ; mais il ne retourna pas lui-même en Daourie : un chef nouveau nommé Khabarof, se dirigea l’année suivante avec un corps russe vers l’Amour supérieur. À l’entrée de la vallée de l’Emuri, où plus tard les Cosaques fondèrent leur établissement principal, Khabarof trouva trois petites villes, dont chacune était gouvernée par un chef indépendant. Les indigènes essayèrent de se défendre : les premiers coups de feu abattirent leur courage. Khabarof prit d’assaut leurs villes, tua un grand nombre des habitans et fit beaucoup de prisonniers. Les incursions et les succès des Cosaques commencèrent dès lors à inquiéter les Mantchoux. La première expédition toute pacifique de Poyarkof ne les avait point alarmés ; mais dès qu’ils soupçonnèrent de la part des Cosaques de véritables projets de conquête, ils s’apprêtèrent à leur résister. Après ses premiers succès en Daourie, Khabarof descendit l’Amour et alla hiverner sur la partie inférieure du fleuve, à Atchan, où il se fortifia. Il fut bientôt attaqué par une armée de 2,000 hommes, principalement composée de Mantchoux : huit canons furent mis en batterie contre la forteresse cosaque ; mais dans une heureuse sortie Khabarof s’en empara et réussit à repousser les Chinois. Il jugea prudent néanmoins de remonter le fleuve, afin de se rapprocher de la Sibérie. Arrivé sur la Kamara, un des affluens de l’Amour supérieur, il envoya des messagers à Iakoutsk pour demander un secours de 600 hommes. Il les avait chargés de répandre les bruits les plus exagérés sur la richesse des contrées d’où ils venaient, dans l’espoir d’y attirer le plus d’hommes possible : la renommée de l’Amour remplit bientôt la Sibérie, et toute la population voulait y courir ; on nommait l’Amour la « source de richesse, » le pays qu’il traverse « Chanaan. » A Moscou, l’on projeta une grande expédition en Mantchourie ; Démétrius Zinovief fut envoyé avec 150 hommes auprès de Khabarof, avec mission de discipliner les Cosaques de l’Amour et de tout préparer pour l’arrivée prochaine d’une armée de 3,000 hommes. Zinovief eut quelque peine à vaincre les habitudes de brigandage des Cosaques et à les astreindre aux travaux de l’agriculture. Il revint avec Khabarof à Moscou, après avoir choisi son successeur, Stepanof. Celui-ci alla réunir de grandes provisions de blé sur le Sungari dans l’attente d’une armée russe ; il remonta ce magnifique confluent de l’Amour à une certaine hauteur, mais rencontra bientôt une nombreuse armée chinoise qui le battit et le força à la retraite. Obligé de revenir vers l’Amour supérieur, il s’arrêta à l’entrée de la vallée Kamara, et construisit une fortification qu’il nomma Kamarsk. En 1655, une armée chinoise de 10,000 hommes vint l’attaquer avec quinze canons : l’assaut fut repoussé, et les Chinois furent mis en déroute. À la même époque, un autre chef, Pachkof, était entré dans le bassin supérieur de l’Amour par une route nouvelle ; il avait traversé le lac Baïkal, suivi la Selenga, et était arrivé par les montagnes jusque sur la Schilka. Il fonda en 1658, dans cette partie de la Transbaïkalie, Nertchinsk, depuis si célèbre comme lieu de transportation et centre d’un riche district métallurgique. Pachkof se mit bientôt en communication avec Stepanof, et lui demanda un secours de 100 hommes. À ce moment même, ce dernier était retourné sur le Sungari pour tirer vengeance de sa première défaite ; mais il fut de nouveau battu, ses Cosaques se débandèrent et furent faits prisonniers, 17 seulement parvinrent à joindre Pachkof.

Ce désastre mit pour quelque temps un terme aux expéditions russes du côté de l’Amour. En 1654, un Polonais nommé Tchernigowski tua, au moment où il revenait d’une foire, le palatin Obouchof, et s’enfuit avec ses complices du côté de l’Amour ; il s’arrêta à l’entrée de l’Emuri, dans un lieu inhabité, qui prit le nom d’Albasin. Ce lieu, célèbre dans l’histoire de la Sibérie, est situé à quelque distance du confluent de la Schilka et de l’Argun, qui, en se réunissant, donnent naissance à l’Amour proprement dit. Le nouvel établissement prospéra ; la forteresse s’entoura peu à peu de villages ; on cultiva avec succès le froment, le seigle, l’avoine, le chanvre ; de nouvelles familles de paysans venaient chaque année s’y établir, et Tchernigowski reçut sa grâce en récompense de son heureuse tentative de colonisation. On éleva bientôt des avant-postes sur l’Amour et la Zéja, et ces empiétemens nouveaux déterminèrent le gouvernement chinois à tenter, un effort décisif pour chasser les Russes de la vallée de l’Amour. L’empereur Kang-khi fortifia graduellement la Mantchourie, soumit facilement les tribus tungouses, dont les Cosaques avaient fatigué la longanimité. Après avoir détruit tous les avant-postes cosaques, brûlé leurs villages, l’armée chinoise mit le siège devant Albasin ; elle était forte de 15,000 hommes et avait quinze canons : la petite garnison cosaque, qui ne comptait que 450 hommes mal armés et dépourvus de munitions, fut réduite à se rendre, et Albasin fut rasé. Les prisonniers furent emmenés à Péking : leurs descendans y habitent encore, et, quoique devenus entièrement chinois, sont demeurés fidèles à leur religion ; c’est même grâce à cette circonstance que la Russie a obtenu le privilège exclusif d’avoir une mission à Péking : le gouvernement chinois exige seulement que le personnel en soit renouvelé entièrement tous les dix ans.

Le fort d’Albasin fut bientôt reconstruit, et cet établissement n’aurait sans doute pas tardé à reconquérir son ancienne importance, si la destruction complète du fort n’eût été stipulée par le traité qui fut signé en 1689 à Nertchinsk entre le ministre chinois et le prince Golovine. Ce traité marque le début des relations diplomatiques entre le Céleste-Empire et la Russie. Golovine trouva les ambassadeurs chinois, assistés de deux jésuites habiles, Gerbillon et Pereira, à la tête d’une armée de 10,000 hommes. Craignant d’engager la guerre et de mettre en danger les colonies naissantes du lac Baïkal, il consentit à abandonner à la Chine toute la vallée de l’Amour. D’après la lettre du traité, une rivière nommée Gorbitza devait, sur toute sa longueur, servir de frontière ; aujourd’hui, en y regardant de plus près, les géographes sibériens ont découvert qu’il y a deux Gorbitza : l’une qui se jette dans la Schilka, une des sources de l’Amour, et l’autre dans l’Amour même. La première avait longtemps servi de limite, mais en arguant d’une erreur on a pu récemment reculer la frontière jusqu’à la seconde sans enfreindre les traités. Il est certain qu’à l’époque où ces traités furent signés, on n’avait que de grossières notions sur la géographie de cette partie de la Sibérie orientale, et qu’aujourd’hui même on ne la connaît encore que bien imparfaitement. Au-delà de la Gorbitza, la frontière, suivant ces anciennes conventions, devait être tracée par les monts Stanovoï, qui forment le point de partage entre les eaux qui coulent vers le nord et celles qui, au sud, vont descendre dans l’Amour. Cette ligne de faîte s’abaisse en réalité tellement du côté de la mer d’Okhotsk, qu’il est à peu près impossible d’y trouver une limite naturelle.

C’est à une époque toute récente que la région, imparfaitement connue lors de la conclusion du traité de Nertchinsk, a été de nouveau visitée. Pendant les années 1844 et 1845, M. de Middendorf s’assura que les frontières entre la Sibérie et la Mantchourie sont de ce côté tout à fait incertaines. Dans les territoires qu’on s’était habitué à considérer comme appartenant à la Russie, il rencontra des peuplades qui paient tribut à la Chine, et dans la région qu’on supposait chinoise il en trouva d’autres qui se croient soumises à la Russie ; quelques-unes même, de crainte d’erreur, envoient le tribut des deux côtés. Les peuples qui habitent les vallées et vivent de la pêche restent généralement soumis à la Chine, tandis que les tribus tungouses, qui errent dans les districts élevés et montueux, se regardent comme tributaires de la Sibérie russe, aussi bien sur le versant méridional que sur le versant septentrional des monts Stanovoï et des chaînes qui leur font suite. Comme les rivières entrent dans les montagnes et les traversent, il en résulte que les tributaires des deux nations se trouvent en quelque sorte mêlés.

Quand le traité de Nertchinsk assignait comme limite la chaîne Stanovoï, les géographes chinois, suivant M. de Middendorf, ne prétendaient pas la placer au point de partage des eaux qui vont les unes vers le nord, les autres vers le sud, mais sur le bord méridional de la grande région plus ou moins montueuse que traversent sur une grande longueur les affluens de l’Amour. Cette interprétation faisait rentrer dans le domaine de la Russie une région très étendue qu’auparavant elle n’embrassait pas dans ses possessions. M. de Middendorf suivit lui-même ces limites nouvelles, traversa les affluens de l’Amour au sortir des montagnes, et trouva plusieurs monticules que les Chinois avaient élevés pour marquer leurs frontières. Il fit connaissance dans ce voyage avec quelques tribus qui depuis cent soixante ans envoyaient a Iakoutsk un tribut de fourrures qu’on avait toujours reçu sans en connaître exactement l’origine. M. de Middendorf put s’assurer aussi que, dans les vallées presque inhabitées des affluens de la rive gauche de l’Amour, la domination chinoise est devenue extrêmement précaire.

On se contentait ainsi au début de reculer la frontière sibérienne, en interprétant les anciens traités de la manière la plus favorable ; mais des circonstances nouvelles vinrent bientôt précipiter le cours des empiétemens de la Russie dans la Mantchourie. En 1854, pendant la guerre d’Orient, sur la nouvelle qu’une escadre anglo-française devait aller visiter les établissemens du Kamtchatka, le gouvernement russe jugea nécessaire d’envoyer des renforts à la faible garnison de Petropavlovsk. Une expédition fut organisée par le général Mouravief, gouverneur de la Sibérie orientale ; elle prit, pour aller au Kamtchatka, le chemin de l’Amour, et recueillit les premiers renseignemens sur ces régions jusqu’alors entièrement inconnues. Le lieutenant Popof dessina, dans cette rapide reconnaissance une carte générale de l’Amour. Ce premier voyage révéla au général Mouravief l’importance de ce fleuve magnifique : il comprit que la possession des régions qu’il traversait assurerait un avenir nouveau aux colonies de la Sibérie. Il descendit depuis l’Amour à trois reprises différentes, et y réunit de nombreux et précieux documens sur la géographie de la Mantchourie, sur ses ressources, sur les mœurs et le caractère des tribus qui l’habitent. De son côté, l’amiral Poutiatine, chargé d’aller négocier de nouveaux traités avec le Japon, mit à profit son séjour dans les parages de la mer d’Okhotsk pour remonter l’Amour depuis l’embouchure jusqu’au fort cosaque Ust-Strelotschnaja, placé au confluent de l’Argua et de la Schilka. Il n’avait à son service qu’un mauvais bateau à hélice, le Nadeschda, qui employa soixante-seize jours à parcourir cette distance. Aujourd’hui l’on voyage beaucoup plus rapidement sur l’Amour. Dès 1857, la Lena a fait ce voyage en trente jours ; en 1858, on compte déjà six bateaux à vapeur sur l’Amour, et on le remonte en vingt jours de Nicolaïef à la Transbaïkalie. Pendant le voyage de l’amiral Poutiatine, M. Petchurof a fait de nombreuses observations astronomiques, et a pu tracer ainsi une carte rectifiée du fleuve, dont l’exactitude ne laisse plus rien à désirer. Depuis, M. Rochkof a complété le travail de M. Petchurof par des déterminations astronomiques faites en divers points voisins de l’embouchure du fleuve. La géologie et la flore de l’Amour ont été l’objet d’études spéciales de M. Permikin, qui prit part à la première expédition de 1854, et depuis de MM. Maak, Maximovitch et Ruprecht. L’ethnographie n’a pas été négligée dans ces diverses expéditions, et nous sommes en possession de précieux détails sur les tribus de la vallée de l’Amour comme sur les établissemens que les Mantchoux y conservent encore.

L’Amour dessine un arc immense depuis la Transbaïkalie, où ce fleuve prend sa source, jusqu’à la Manche de Tartarie. Ses principaux affluens sont, sur la rive gauche, la Zéja et la Burija, dont les vallées sont à peu près désertes, et qui sortent des chaînes montueuses placées sur le prolongement des monts Stanovoï. Sur la rive droite, dans la région où l’Amour atteint la latitude la plus méridionale, il a pour affluent le Sungari. À vrai dire, il est difficile de décider lequel de l’Amour ou du Sungari mérite le mieux le titre de fleuve : le Sungari amène toutes les eaux de la Mantchourie méridionale, et paraît être plus important, parce qu’il garde sa direction première en se réunissant à l’Amour, tandis que celui-ci se trouve dévié vers le nord, après avoir, depuis sa source, toujours coulé du côté du sud.

On pourrait appeler Amour supérieur toute cette portion du fleuve qui précède le confluent du Sungari et se dirige du nord au sud, et Amour inférieur la partie du fleuve qui s’étend depuis ce point jusqu’à l’embouchure. Ces deux branches ont à peu près la même longueur. L’Amour supérieur offre des parties admirablement adaptées à la colonisation. À partir du point où il commence à porter son nom, il traverse une région très montueuse, mais des deux côtés du fleuve s’ouvrent un grand nombre de vallées latérales qui offrent de fertiles pâturages et des forêts magnifiques. L’ancienne ville d’Albasin était située à l’entrée de l’Émuri, qui sans doute a donné son nom au fleuve Amour, et les émigrans sibériens se sont hâtés d’y former un établissement. Toute la région de l’Amour qui confine à la Transbaïkalie se colonise rapidement ; déjà vingt mille Sibériens s’y sont portés, et chaque jour ce nombre va croissant.

En descendant le fleuve, on rencontre les premiers postes des Mantchoux, qui surveillent les tribus de l’Amour, à l’entrée d’une belle vallée formée par la Kamara. Ces postes consistent en quelques huttes et ne sont habités que pendant une partie de l’année ; au-delà de la Kamara, le fleuve traverse jusqu’à la Zéja un pays montueux couvert d’épaisses forêts et presque désert ; la vallée s’élargit, au sortir des montagnes, en immenses plaines où l’on n’aperçoit plus de forêts. Au confluent de l’Amour et de la Zéja est une ville chinoise du nom d’Aigunt. Un grand nombre de villages entourés de jardins et de champs sont groupés dans cette partie de la vallée. Nous emprunterons à un intéressant récit de M. Sverbejef la description de ces établissemens chinois. M. Sverbejef avait été envoyé en avant de la flottille russe, avec un interprète et une petite troupe, pour transmettre une dépêche au gouverneur de la ville chinoise. On descendit dans le premier village pour chercher un messager : les Chinois effrayés se prosternaient devant les Russes. Bientôt, rassurés par leurs protestations pacifiques, ils les invitèrent à entrer dans leurs cabanes, leur offrirent des pipes et du tabac. Les maisons ne contiennent qu’une seule chambre : quatre murs, bâtis avec des briques non cuites et de l’argile, supportent la charpente du toit, recouvert en chaume. Les fenêtres sont grandes et fermées avec du papier. Le long des murailles court un long poêle, sorte de tuyau quadrangulaire, chauffé avec du bois et des roseaux, qui sert de siège pendant le jour et de lit pendant la nuit. Une table est toujours prête pour le thé ; à côté est une grande chaufferette où l’on fait bouillir l’eau et où l’on allume les pipes, qu’hommes, femmes et enfans ont continuellement à la bouche. Les Mantchoux cultivent eux-mêmes ce tabac, qui est très fin, ressemble beaucoup au tabac japonais, et, comme celui-ci, est d’un goût faible, mais très agréable. Les villages n’ont point de rues ; chaque maison est entourée de jardins très bien cultivés. Les Russes attendirent quelque temps la réponse du gouverneur. Enfin deux employés chinois, habillés de kourmas bleus et la tête couverte d’un bonnet surmonté de boules qui indiquaient leur rang,-vinrent les chercher pour les conduire à Aigunt. On les fit débarquer dans le port, où se trouvait réunie la flottille chinoise de l’Amour, composée d’une trentaine de jonques environ. La garnison de la ville, que les Mantchoux nomment Sachaljan-Ula, était assemblée sur les bords du fleuve : elle se composait d’un millier d’hommes couverts de kourmas en lambeaux et de toutes couleurs, armés de bâtons ou de piques, quelques-uns de fusils. D’autres portaient de grands arcs et des carquois. Une foule immense se pressait autour des soldats, et les enfans entraient même dans les rangs. Quand la confusion était au comble, les Mantchoux rétablissaient l’ordre à grands coups de bâton, spectacle pénible et risible à la fois. Une batterie défend l’accès du port, si l’on peut donner ce nom à dix affûts couverts de grandes housses rouges, sous lesquelles M. Sverbejef soupçonne fortement qu’on n’aurait point trouvé de canons.

Les Russes, précédés et suivis d’une nombreuse escorte, se dirigèrent vers la forteresse, où résidait le gouverneur. La ville est entièrement bâtie en bois, elle s’étend le long du fleuve sur Il kilomètres environ de longueur. Les maisons sont entourées de cours, bordées de haies ; un grand nombre de tourelles, ornées de grosses boules, de drapeaux et de figures sculptées, donnent à l’ensemble de la cité chinoise un aspect des plus bizarres. Les Russes regardaient avec une grande curiosité les femmes chinoises, parce qu’ils n’en avaient jamais vu jusque-là ; le séjour de Maimatchin, comme de toutes les villes limitrophes de la Sibérie, leur est en effet complètement interdit. Les femmes mantchoues ne ressemblent en rien à celles des Tungouses, des Buriates et des Ostiaques. Elles sont beaucoup plus jolies ; quelques-unes pourraient affronter la critique européenne la plus exigeante : elles sont brunes et ont des yeux noirs d’une remarquable vivacité. Elles portent une robe bleue à manches larges, et leurs cheveux sont relevés à la chinoise. Les Russes remarquèrent avec surprise qu’elles avaient toutes la tête coquettement ornée de fleurs rouges et roses, bien que la matinée fût très peu avancée. Ils ne purent savoir si les fleurs étaient leur coiffure habituelle, ou si elles avaient voulu se parer pour recevoir les étrangers.

À l’entrée de la forteresse, grand carré entouré d’une palissade, commencèrent les cérémonies inséparables de toute réception officielle dans le Céleste-Empire. Il fallut traverser quatre cours d’honneur avant d’arriver au tribunal où se tenait le gouverneur. Dans la première cour, les Russes furent obligés de déposer leurs sabres ; dans la dernière cour, il fallut se préparer à saluer convenablement le gouverneur. Pendant ce temps, on pouvait admirer les instrumens de torture dont l’enceinte était remplie. Le gouverneur attendait les Russes sur une haute estrade ; il était assis devant une table qui portait des plumes, un encrier et les sceaux. C’était un homme d’une figure très fine et très intelligente, vêtu d’un kourma jaune ; sa calotte était ornée d’une boule bleue et de trois queues de zibeline. Il répondait avec beaucoup de dignité au discours de l’interprète russe, quand un vieillard entra en courant et annonça, avec tous les signes d’une grande épouvante, l’arrivée de bateaux qui fumaient et empestaient le fleuve. Le mandarin ne parut point partager sa frayeur, mais se mit en route avec les Russes vers le port, et alla faire, avec toute sa suite, une visite au général Mouravief, qui le reçut avec les plus grands honneurs, et lui signifia son intention d’aller jusqu’à l’embouchure de l’Amour.

Au-delà d’Aigunt, l’Amour parcourt en serpentant une longueur de 200 kilomètres ; les nombreuses îles qui l’entrecoupent forment dans cette partie de la vallée comme un long archipel. Le fleuve reçoit ensuite les eaux d’un affluent important, nommé Burija. La vallée de cette grande rivière est peu fréquentée, et l’on ne put obtenir que très peu de renseignemens sur son cours. Pourtant, par sa position vers le milieu du bassin de l’Amour et dans une région très accessible et très favorable à la colonisation, la Burija mérite d’être signalée, et M. Petchurof ne craint pas d’affirmer qu’un des premiers et des plus importans centres de colonisation s’établira au confluent de cette rivière. Au-dessous de ce point, l’Amour s’enfonce de nouveau dans les montagnes, et traverse, entre des défilés très pittoresques, une chaîne assez élevée. Dans cette région sauvage et inhabitée, le fleuve se précipite avec une vitesse de cinq nœuds à l’heure. Il se ralentit bientôt en entrant dans de nouvelles plaines ; il y parcourt les bras d’un long archipel qui s’étend jusqu’à l’embouchure du Sungari, cet immense affluent qui descend de la Mantchourie méridionale. La vallée du Sungari est la partie la plus peuplée de toute la province : la fertilité de ses bords, le cours lent et sûr du fleuve y ont attiré un grand nombre d’habitans. Giren-Choten, ville située sur le Sungari, est trois fois plus considérable qu’Aigunt : c’est là que se trouvent les chantiers où l’on construit tous les bateaux qui naviguent sur l’Amour.

C’est au confluent du Sungari que commence l’Amour inférieur : jusqu’à ce point, ce fleuve pénétrait dans des contrées de plus en plus méridionales et par conséquent plus fertiles. Au-delà, il remonte graduellement vers le nord. Jusqu’à l’Ussuri, confluent qui sort encore de la Mantchourie méridionale, la vallée, quoique à peine habitée, présente les indices d’une très grande fertilité ; elle est bordée de beaux pâturages, et nulle part le fleuve n’est plus poissonneux. La vallée de l’Ussuri a été décrite par un missionnaire français, le père de La Brunière, coadjuteur du vicaire apostolique de la Mantchourie. Il y passa tout un hiver à prêcher l’Évangile aux familles tungouses qui l’occupent. La population y est très clair-semée : elle ne dépasse point 800 âmes ; sur ce nombre, on compte 200 Chinois, dont quelques-uns font le commerce, mais dont la plupart sont venus chercher un asile chez les Tungouses. Les habitans de la vallée ont pour occupation principale, après la pêche et la chasse, la recherche d’une racine très précieuse et très rare, qui jouit sans doute de propriétés médicinales, et qui s’envoie en Chine. Un naturaliste russe, M. Léopold Schrenk, a aussi parcouru une partie de la vallée de l’Ussuri, et dans son rapport adressé à l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, il la représente comme formée de plaines très fertiles, où croissent toutes les plantes et les légumes de l’Europe. Cette année même, les Russes ont dû y fonder leurs premiers établissemens.

Au-delà de l’Ussuri, la vallée s’élargit davantage ; sur les belles plaines que baigne-le fleuve vivent les tribus à demi nomades des Goldes. Ces tribus partagent leur temps entre l’agriculture et la pêche. Leurs mœurs sont d’une extrême douceur, et les Russes qui tirent partie de la première expédition furent étonnés de la complaisance qu’ils mirent à les guider dans les inextricables canaux qui font de tout l’Amour inférieur un véritable labyrinthe. Cette multitude d’îles et de bras y rend la navigation assez difficile, d’autant plus que le courant est quelquefois si fort qu’à la remonte on est obligé de choisir les passages les moins profonds, et qu’alors on court le risque de s’échouer.

Dans la partie extrême de son cours, l’Amour atteint une immense largeur, et en outre il communique avec plusieurs grands lacs. Le fleuve court à peu près parallèlement aux rives de la Manche de Tartarie, depuis le premier de ces lacs, qui se nomme Kisi, jusqu’à son embouchure. Le lac Kisi n’est séparé de la côte que par un intervalle de 16 kilomètres, quoique le fleuve, avant d’aller se jeter à la mer, ait encore, depuis ce point, un parcours de plus de 200 kilomètres. Le lac Kisi, encaissé par des montagnes, a 43 kilomètres de long et 10 kilomètres de largeur moyenne. C’est un admirable bassin naturel tout préparé pour le commerce de l’Amour ; aussi cet emplacement a-t-il déjà attiré l’attention des Russes. Deux forts y ont été établis : le fort Mariinsk sur les bords mêmes du lac, le fort Alexandrovsk sur la Manche de Tartarie, dans une baie qui porte le nom français de Castries, de l’autre côté de l’arête montagneuse qui sépare le lac Kisi de la mer. On songe à établir sur ce point un chemin de fer, ou au moins une chaussée ordinaire. À partir du lac Kisi s’étend entre la mer et l’Amour une chaîne de montagnes couvertes de forêts vierges et impénétrables. Les bords du Bas-Amour sont à peu près déserts. On n’y trouve çà et là que quelques misérables huttes, habitées par des tribus qui ont subi, moins que celles de l’Amour supérieur, l’influence des Mantchoux. À l’entrée de l’Amour, on a élevé la forteresse de Nicolaïevsk, destinée à devenir la station principale de la Russie dans ces parages. La flotte du Kamtchatka, qui autrefois hivernait dans le magnifique port de Petropavlovsk, aura désormais pour station d’hiver l’île Wait, située dans le liman de l’Amour. Le climat du Kamtchatka est trop rigoureux pour qu’on persiste plus longtemps à y garder des établissemens, aujourd’hui que l’occupation du bassin de l’Amour livre à la Russie une longue ligne de côtes plus méridionales.

Les cartes russes les plus récentes font déjà rentrer dans le territoire de la Sibérie, outre la rive gauche de l’Amour, une grande partie de la rive droite. La côte de la Manche de Tartarie jusque vers le 45e degré de latitude et l’île Sachalin tout entière s’y trouvent comprises. Une fois qu’elle aura consolidé sa domination sur l’Amour, la Russie cherchera sans doute à pénétrer dans les parties méridionales de la Mantchourie, et jettera les fondemens d’un empire situé sur l’Océan-Pacifique. Sans chercher à pénétrer les mystères d’un avenir encore lointain, on peut dès aujourd’hui affirmer que les établissemens russes de l’Amour sont destinés à prospérer. Ce fleuve est navigable sur toute sa longueur, et l’on peut remonter la Schilka, son affluent sibérien, jusqu’à Tchita. Ce lieu, qui n’était qu’une pauvre bourgade perdue au fond de la Transbaïkalie quand les exilés du 14 décembre 1826 y furent envoyés, est devenu aujourd’hui une ville importante, et il sera un jour l’entrepôt principal du commerce de l’Amour. Cette voie fluviale est le débouché naturel des produits de la Sibérie, qui sont beaucoup plus nombreux et plus abondans qu’on ne le croit, et consistent principalement en blé, fourrures, viande salée, bois, métaux. La Sibérie pourra recevoir directement par l’Amour une foule de marchandises qui aujourd’hui ne lui arrivent que par la coûteuse voie de terre. L’on ne verra plus certains objets de première nécessité atteindre dans la Sibérie orientale des prix vraiment fabuleux, quand le bassin du fleuve sera, comme la Californie, devenu un des marchés de l’Océan-Pacifique. Déjà, par la voie des îles Sandwich, des relations se sont nouées entre les états américains et les établissemens russes ; le Japon lui-même a demandé à commercer sur l’Amour, et y a envoyé quelques navires. De magnifiques gisemens de houille ont été découverts sur l’Amour même et dans l’île Sachalin, admirablement placée pour approvisionner la navigation à vapeur dans les parages septentrionaux de l’Océan-Pacifique et les mers du Japon. Enfin à tous ces avantages il faut encore ajouter la richesse des pêcheries de ces parages éloignés, que les Américains seuls parcourent aujourd’hui, mais que les Sibériens vont bientôt leur disputer.

L’occupation de la Mantchourie inaugure une ère nouvelle dans l’histoire de la Sibérie. En étudiant la géographie générale des possessions asiatiques de la Russie, nous avons vu qu’au-delà de l’Oural cette puissance ne peut s’agrandir que dans deux directions : du côté du lac Aral ou du côté de l’Amour. Vers laquelle de ces deux directions la Sibérie doit-elle chercher à reculer ses limites ? La nature des régions qui avoisinent le lac Aral et les fleuves qui s’y jettent, les habitudes guerrières des populations de Khiva, de Bokhara, de Kokand, opposent de sérieux obstacles aux tentatives d’une colonisation régulière, et pendant longtemps au moins la Russie ne pourra fonder de ce côté que des postes et des établissemens purement militaires. La belle vallée de l’Amour appelle au contraire l’émigration ; les tribus éparses qui l’habitent ont un caractère si doux et si pacifique, qu’elles sont plutôt des auxiliaires que des ennemies : aussi c’est de ce côté que se tournent aujourd’hui, en Sibérie, tous les regards et toutes les espérances. C’est peut-être vers les régions qui avoisinent l’Hindou-Kousch que la Russie ambitionnerait le plus d’étendre son influence, et il n’est pas impossible qu’on caresse secrètement le désir de balancer l’influence de l’Angleterre en Asie ; mais les rêves politiques qu’on nourrit à Saint-Pétersbourg n’occupent guère les esprits en Sibérie. Les habitans des immenses contrées situées au-delà de l’Oural regardent déjà moins du côté de l’Europe que de la Chine et du grand Océan-Pacifique. La population de la Sibérie orientale commence à égaler celle de la Sibérie occidentale, et le mouvement de la colonisation se porte de plus en plus vers l’Orient.

La Russie n’a aucun intérêt à contrarier le mouvement naturel d’expansion qui entraîne la Sibérie vers l’Océan-Pacifique. Ce n’est qu’en facilitant les projets, en flattant les espérances des populations qui habitent au-delà de l’Oural, qu’elle peut conserver quelque force aux liens qui l’unissent à ces lointaines colonies asiatiques. L’histoire passée de la Sibérie n’est point de nature à exalter dans la pensée des Sibériens le souvenir de la mère-patrie. Ils savent que la conquête des territoires qu’ils habitent n’a coûté à la cour moscovite aucun sacrifice, et qu’elle fut due entièrement aux entreprises privées des Cosaques que l’esprit d’aventure et de rapine poussa au-delà de l’Oural. Ils se souviennent encore de la destruction d’Albasin, et se rappellent que la Russie abandonna les Cosaques dans la lutte, aussi hardie que persévérante, qu’ils avaient commencée contre le Céleste-Empire. Les traditions nationales ne relient donc que bien faiblement la Sibérie à la Russie : la nature les sépare plus qu’elle ne les unit ; les sentimens, les souvenirs de ceux qui viennent peupler la colonie élèvent une barrière morale entre la Russie asiatique et la Russie européenne. C’est en Sibérie que le serf trouve l’indépendance qui lui était refusée dans son pays, l’exilé politique une patrie nouvelle, le sectaire la liberté de conscience, le criminel vulgaire des solitudes où sa honte s’efface et s’oublie. Ces élémens variés tendent à composer une société tout à fait nouvelle dont un sentiment commun relie tous les membres, le besoin de la liberté. Les Sibériens se trouvent répandus sur des régions trop vastes et trop faiblement peuplées pour que le joug d’une autorité quelconque puisse s’y faire sentir avec quelque force. Une grande destinée attend sans doute cette nation naissante, qui un jour peut-être balancera la puissance américaine dans une partie de l’Océan-Pacifique ; mais cet avenir est encore si lointain, que la Russie devra longtemps encore présider à ses développemens. Il appartient aux grandes nations d’en faire naître d’autres autour d’elles. L’Angleterre a préparé la grandeur des États-Unis, et jette aujourd’hui dans l’Australie et dans l’Inde les fondemens d’empires dont la domination doit lui échapper un jour. La Russie a pour devoir d’introduire le christianisme et la civilisation européenne dans le nord de l’Asie : elle doit poursuivre ce but par tous les moyens, lors même qu’elle préparerait ainsi l’indépendance future de l’empire qu’elle est occupée à étendre au-delà de l’Oural.


AUGUSTE LAUGEL.


  1. La Revue a déjà donné à ce sujet, dans sa livraison du 15 avril dernier, une curieuse étude sous ce titre Progrès de la civilisation russe en Asie.
  2. Voyez la Revue du 15 avril dernier.