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Les Sœurs Brontë, filles du vent

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Les Soeurs Brontë, filles du vent
Editions des Quatre Chemins (Janvier 1930))



LES SOEURS BRONTË
FILLES DU VENT




Le soleil n’est pas le seul à réussir ses mirages. Le brouillard s’affirme non moins bon magicien, qui métamorphose en novembre anglais un juillet suisse.

Ainsi, le grand sanatorium, maître de la tempête géologique, en parfait équilibre au sommet d’une vague rocheuse, ce bâtiment, dont les balcons gréés de stores et l’impeccable majesté fraîche repeinte, déjà, par plein beau temps, incarnaient, de la caravelle au transatlantique, l’idée générale de navire, a su profiter de cette brume pour devenir plus et mieux que symbole et entreprendre un voyage parmi les énigmes, non de montagne, mais de mer du Nord.

Ainsi se perd jusqu’à la notion de continent.

Nul n’ose plus imaginer, en frontières au désert liquide, ces plages, qui seules apaisent les pieds de l’inquiétude.

La prison de vapeur polaire, le bagne d’opaque ennui, qui donc tenterait d’en escalader les murailles ?

Pas un optimisme n’est assez vigoureux pour espérer une île même encerclée de Gulf-Stream négatif et frissonnante à l’invasion glacée des harengs.

Le froid est toujours poisson.

Poisson paradoxal, sans doute, si la saison se prétend été, si les lames qui le balancent atteignent une altitude à vertu médicinale, mais poisson quand même et bien que bâtard avec une méduse pour lui servir de mère et justifier sa répugnante viscosité.

Dame, tout le monde ne peut être doué d’une franchise septentrionale, tel janvier, fils de nacre baltique.

Or, quoique de naissance illégitime, l’arlequin d’écailles ne peut manquer avoir un père.

— Inconnu, dirait l’état civil.

Et pourtant, celui qui, sans bras, ni jambes, ni ailes, ni nageoires, ni dents, ni ongles, mord, écorche, dans sa marche invisible, les plaines, mieux durcies par les siècles, que, par la course, les plantes quasi minérales, à force d’être nues, des pieds africains, celui qui, parti du niveau de la mer, avec une grâce agile de mercure au long d’un thermomètre, grimpe jusqu’au plus haut des hauts terrestres et le bat comme plâtre, oui le plâtre des lèpres banlieusardes, celui qui a châtié, dans son corps, l’univers et a marqué son front en forme de globe satisfait, l’insaisissable et souverain, peu subtils employés de mairie, vous auriez bien pu deviner son nom, le plus beau des noms, puisqu’il s’appelle Vent.

Sans doute, gnomes rédacteurs de registres, trouvez-vous quelque extravagance à cette filiation, et parce que, depuis des années vous travaillez au catalogue des personnes, volontiers, vous vous récrieriez.

Minute, ouvrez votre dictionnaire et constatez que le très honnête petit Larousse, lui-même, avoue que Jupiter pour séduire Léda, femme de Tyndare, prit la forme d’un cygne.

Et d’abord, jugez combien illusoires, dès la plus haute antiquité, se révélèrent les institutions confiées à votre garde, puis cherchez les mots (que vous ne trouverez pas) dignes de stigmatiser la créature si perverse que le dieu des dieux choisit, dans son vestiaire olympien, les apparences d’un bel oiseau, le jour qu’il voulut devenir son amant.

Sous les blanches ailes, la dame se pâma tant et si bien que, neuf mois plus tard, naissaient Castor et Pollux, qui devaient, bien des millénaires avant les Dolly Sisters et autres conjonctions du music-hall, se jumeler en étoiles, au sens sinon américain, du moins céleste, sous le pseudonyme de Gémeaux.

Or donc, si un cygne a procréé des astres, pourquoi, dès lors, le froid ne serait-il pas fils du Vent ?

Le Vent, lui, n’a pas de père,
Car au commencement était le Vent,
Le Vent et non le Verbe.


Trois filles de pasteur ont elles-mêmes corrigé le mensonge biblique.

À la toute neuve vérité elles ont soumis leurs existences.

Non sans courage, puisqu’elles vécurent à la plus conservatrice des ères, je veux dire dans la première moitié du XIXe siècle.

Le prêchi-prêcheur qui servit de père à cette trinité d’amazones, certes, n’avait pas dû prévoir sous le signe de quelle tempétueuse fatalité il mettait sa future descendance, lorsque tout jeune homme il avait idolâtré des éléments, converti le patronyme de Brontë, parce que, remarquent les biographes psychologues et hellénistes de cette gent orgueilleuse, le mot grec βροντή signifie tonnerre.

Le calembour triomphera du propos évangélique, et, réduites à la transparence, les plus orthodoxes pratiques religieuses de l’église d’Angleterre ne prévaudront point contre les forces naturelles. Qu’elles aient soif d’absolu, au sommet de leur impitoyable Yorkshire, celles dont la peau a, par les myriades de ses petites boucles, constaté que la seule pluie désaltère le tourment du front, l’impatience des mains, comment voudraient-elles encore d’une religion à l’eau bouillie ?

Elles ont besoin d’adorer, mais leur vrai culte elles le vouent à la plus haute voix de la terre, qui n’a pas hurlé en vain, de toute sa sauvagerie, autour de leur maison.

S’ouvre la porte du presbytère, et dès le seuil, l’ouragan a raison de la bure qui déguise en puritaines ces Vellédas. Le vent ne se contente pas de marquer ces chairs vierges. Il pénètre les secrets de leurs rêves. À nulle créature ne se dédie, pour s’y confirmer, leur ardeur. Le délire est plus fort, de s’amplifier, libre de tout objet humain. Dans la fumée du ciel et de leurs yeux gronde un amour sans visage et sans corps. Crevé d’une indigestion de pralines, le bébé rococo avec des ailes touche-à-tout et un nombril grivois, dégonflé le sale gamin bouffi, désarmé l’archer de deuxième classe, l’amour ne trouve plus son symbole dans la chair des facilités roses et blondes. Hôte invisible, coureur dont nulle ombre n’alourdit les foulées, plus léger qu’un reflet, plus pur que le givre, s’il daigne prendre forme, il sera buisson de flammes glacées, fils du vent, comme les trois sœurs, ses sœurs, il sera prisme de tous les froids, bouquet de poissons cruels, petits couteaux devenus grands et qui frétillent à même les cœurs fraternels, les cœurs tout puissants qui leur ont prêté vie. Parce que leurs nageoires sont dentelles de fer, ils se battent mieux que les coqs. Un aquarium lourd de tout leur sang pèse aux poitrines étroites mais si fières, si impatientes qu’elles n’ont jamais daigné prendre le temps d’une vraie, d’une longue respiration.

Elles suffoquent, ces femmes, à boire le cyclone, à s’en saouler.

Des mois et des mois se prolonge la rude fête, mais viennent les jours tempérés, pas une des trois qui daigne reprendre souffle, savourer le printemps léger, pourtant si fallacieusement doux aux poumons meurtris.

Car toute passion méprise la gourmandise.

Emily la mieux blessée, la plus géniale, jette un grand cri déchireur de forêt. L’oiseau rauque, l’enfant de sa gorge à vif, en vol tourbillonné, descend jusqu’à ceux d’en bas que protègent les villes, leurs murs, leurs conventions.

Mais une capitale oublie la terre d’où elle naquit. Pudibonde, administrative, elle habille le sol, son ventre, de macadam bien lisse. Privée de contact essentiel puisque sont gantés de cuir les pieds qui caressent son vêtement minéral, l’âme londonienne, l’âme collective de l’Angleterre est un produit manufacturé.

Aux seuls hauts du Yorkshire, le vent s’est fait chair,
le vent a hurlé,
le vent a battu.

Mais dans les villes ceinturées de fabriques, de respectabilité, c’est silence, c’est pitié. XIXe siècle. On croit au progrès parce que l’hypocrisie monte en chemin de fer, s’éclaire au gaz. « Temps difficiles », devra tout de même constater Dickens, mais c’est trop peu de larmoyer, et, malgré les doléances descriptives, le rêve continue de se blesser aux angles du mensonge. Des architectures, pourtant dérisoires, réussissent à coincer le faible troupeau des volontés. La vague de briques, les torrents d’anthracite, le fleuve d’égoïsme, à flots conjugués, déferlent, écrasent les dernières molles petites révoltes.

La résignation, mais elle est couleur de porridge national, pas même grise, pas même isabelle, du nom de cette archiduchesse qui, fidèle à son vœu, ne changea point de chemise les trois années que dura le siège d’Ostende, par son époux.

Grâce au cocktail de toutes ces crasses, s’allument encore plus inexorable la pourpre veineuse et plus profond l’indigo artériel du sang non asservi.  

Sœurs Brontë, de votre naissance à votre mort, vous n’avez connu d’autre réalité que celle de vos rêves impétueux. Or voici que vos existences, libres de toute anecdote, après bientôt un siècle, s’amplifient jusqu’à devenir symbole.

Le chien d’Emily mène le troupeau de vos cerfs volants, mais oui, des cerfs qui ne sont plus métaphoriques et volent, pour de vrai, pour de bon, parmi les nuages où l’enfant voit galoper le lion, le loup, la gazelle.

Filles d’un homme d’église, vous n’avez point perdu cette innocence païenne dont le masochisme judéen fit le péché originel.

Les habits noirs, le pensionnat cruel, l’harmonium, le culte dans le temple trop bien ciré, le froid carrelage en guise de plancher, et toutes les méchancetés d’une religion menaçante qui se débitent en sermons dans votre maison même, rien n’a triomphé de vos cœurs libres.

Et voilà bien le miracle.

Les yeux fermés, vous suivez les spirales en plein ciel, les arcs de vertige d’un astre à l’autre, dont le plus pâle reflet sur le sol quotidien aveuglerait les autres créatures.

Les Brontë, tonnerre et vent, respectent la flore et la faune tourbillonnantes que leurs songes nourrirent.

Elles ne cueillent nulle fleur, n’arrachent nulle plume, pour leur parure.

Elles savent ce qu’il y aurait de sacrilèges dans d’aussi mesquines coquetteries.

Elles ne sont point des modistes.

Et puis tous les vains trophées, à pendre le long des murs, si vite, deviennent défroques.  

Le frère, Patrick Branwell, d’abord dépêché à Londres, en brillant éclaireur, et, après mille folies, abus, échecs, soudain assagi, du moins quant à l’apparence, précepteur dans une respectable famille, ne sera point fâché, lorsque les voluptés paisibles que lui dispense généralement la mère de ses élèves se trouveront interrompues par la jalousie du mari.

Il regagne son Yorkshire.  

Une fille saoule qui, de son trottoir professionnel, chante :

« Mon soleil, c’est les becs de gaz », ne met pas le moindre mensonge poétique dans cette affirmation.

Quel autre astre pourrait donc bien se rappeler la vierge folle des faubourgs ? Elle dort tant qu’il fait clair et les enseignes lumineuses ont tué la lune. Il n’y a plus d’étoiles que l’hiver, quand vient de passer l’allumeur de réverbères.

Ainsi, le jeune Anglais, aux classiques boucles blondes du XIXe siècle, lors de son passage dans les ateliers de Chelsea, contre l’alcool et les drogues, a troqué les éléments dont s’étaient grisées ses premières armées, sur les collines du Nord.

Mais il n’y a pas eu trahison.

Il demeure fidèle à sa fatalité.

Il ignore la mise en scène des paradis artificiels.

Cet adolescent, par les siens décrété génial, peintre et poète dédaigneux des tableaux et des vers, il est donc revenu gorgé de chair, de boissons distillées et fermentées, d’opium, et il va continuer de mener un fier sabbat. Ses sœurs, les vierges ivres de l’unique tempête, ne vont point se scandaliser pour si peu.

Vices et vertus ?

D’un être, elles le savent, compte seul l’écho flamboyant qui le double.

Ni la vie à l’ombre du temple, ni les courts voyages au pays des hommes ne les ont ternies des pudibonds préjugés.

Charlotte, la myope, s’est bien éprise d’un mesquin maître d’école.

Plus bas-bleu que les deux autres, la passion cependant ne la secouera point de ce délire tarabiscoté si propre à tous les buveurs et buveuses d’encre. Le cuistre grassouillet n’aura été, somme toute, pour la petite institutrice, que prétexte au plus beau rendez-vous.

Le rendez-vous avec soi-même.

Pas plus que ses sœurs, Patrick Branwell n’y manquera.

Le quatuor échappe au mensonge qui poursuit l’humanité vulgaire jusque dans les plus secrets replis de ses intempérances extasiées, de ses amours et de son inconscient.

Car il n’y a pas que le mensonge de la vie quotidienne.

Question de rythmes et de degrés, contraste formel et non d’essences dans les diverses manières que les hommes ont de composer avec leurs pensées, leurs états d’âme. Rien de plus théâtral que les propos zigzagants de certaines ivrogneries, les déclarations d’amants très épris et les perspectives de cauchemars pourtant indéniables.

Sans doute, pourrait-on objecter que le propre de certains êtres étant le théâtral, ils ne manquent point à leur nature si, comme eux, sous l’empire d’une émotion, d’un élan, se déforme, s’amplifie l’insincérité qui fait le fond d’eux-mêmes.

Mais justement, nous aimons, nous louons les Brontë, parce que nous les avons imaginés dédaigneux de ces guenilles que les autres, à force de s’en déguiser, prennent pour les lambeaux de leur propre chair.  

Patrick Branwell aime le whisky, le suc de pavot, avec la même imprudence qu’Emily le vent.

À Londres, les écrivains civilisés, Quincey, Coleridge, ont les mêmes goûts. Mais eux pèsent, dosent, car ils ne veulent pas mourir, fût-ce de leurs beaux, de leurs chers poisons.

À trente et un ans, Patrick Branwell, incapable de ces économies, aura cessé de vivre.

Dans ses mémoires, Quincey, se livrant à des considérations pharmaceutiques, préviendra que l’opium dont il a usé, dix lustres durant, l’aura préservé d’une phtisie héréditaire.

Or, les Brontë ne respirent pas mieux que les Quincey, mais les Brontë, poètes, usent dangereusement de ce qu’ils aiment. Quincey, lui, n’oublie pas son Codex et au risque, préfère les médicaments. Grâce aux ordonnances et recettes littéraires, il édulcorera même le vitriol du crime. Et l’assassinat devient un des beaux-arts.

Les beaux-arts pour les messieurs. Les arts d’agrément pour les demoiselles. On va beaucoup parler de peinture en Angleterre où il est si rare qu’on sache tenir un pinceau. Mais, prenez un critique à systèmes et une jeune fille aquarelliste. Jetez-les au fond de la même marmite, laissez-les cuire dans leur jus, à petit feu et, d’ici vingt-cinq ans, lorsque vous soulèverez le couvercle, vous aurez une belle brochette de bas bleus et de chaussettes roses.

Prisme écœurant des esthètes à tout prix, des intellectuelles minaudières, œillets verts, orchidées naïvement vénéneuses, contorsion moderne style, bois blanc peinturluré et, pour conclure, exposition des arts, qui de beaux, puis d’agrément, finissent par mourir décoratifs.

Mais le vent continue de hurler et de battre les hauts.



Leysin, 1929.