Les Salons de Paris : Foyers éteints/7

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LE SALON

DE

MADAME RÉCAMIER


Le pauvre de Hyde-Park. — La maison d’Auteuil. — Le président du conseil des ministres. — Royauté de madame Récamier. — Chateaubriand, le petit chat et la sonnette. — M. Ballanche. — M. Ampère. — M. le duc de Noailles. — M. et madame le Normand. — Mots de Chateaubriand au sujet du mariage. — Sa tragédie de Moïse. — Vieillesses pénibles, vieillesses heureuses.

Sterne raconte qu’étant un jour en observation à Hyde-Park il vit une espèce de pauvre honteux s’approcher de ceux qui se promenaient dans le royal jardin ; il leur parlait à l’oreille, et au premier mot ils s’arrêtaient ; sa prière était écoutée avec intérêt, bientôt même on voyait mettre la main à la poche ces passants plus ou moins distraits, plus ou moins pressés ; ils venaient de traverser, sans être émus le moins du monde, un groupe de mendiants qu’on voyait à la porte du jardin et qui exposaient leurs misères les plus douloureuses par les plaintes les plus touchantes ; et cette générosité qui prodiguait l’aumône à un mot, après s’être refusée à écouter des supplications, étonna le philosophe observateur, qui fut curieux de connaître quels moyens éloquents le pauvre honteux mettait en usage pour toucher en un instant les cœurs les plus endurcis et les intéresser à ses infortunes. Il faut, disait le moraliste, que son malheur soit bien réel et même bien extraordinaire, pour qu’il intéresse ainsi successivement toutes ces personnes, qui sûrement diffèrent entre elles de caractère, d’idées et d’habitudes. Que peut-il leur dire ? Ces réflexions le menèrent naturellement à une curiosité qui voulut se satisfaire : c’était une étude du cœur humain qui tentait son ingénieuse sagacité.

Sterne fut donc, tout doucement et en évitant d’attirer l’attention, s’asseoir derrière l’arbre le plus voisin de l’endroit où le solliciteur habile exerçait son industrie ; il vit bientôt arriver à la promenade d’un air distrait et le nez au vent un de ces officiers qui passent à Londres un congé longtemps demandé et viennent y perdre quelques illusions de plaisirs et d’avancement, ayant d’ordinaire leurs cervelles aussi vides d’idées que leurs bourses vides d’argent ; pour cette fois, dit le philosophe, mon homme y perdra sa peine, et toutes ses phrases les plus poétiques ne lui vaudront pas un schelling… Mais le pauvre eut un air souriant, et, se soulevant pour arriver à l’oreille de l’officier, dont la taille était aussi développée que possible par l’habitude de la tenue militaire :

— Mon général, lui dit-il à voix basse, je suis tellement troublé par le respect et l’admiration que m’inspire votre prodigieux courage, que j’oublie toute ma misère, dont j’aurais voulu vous parler.

Le capitaine s’arrêta.

— Ah ! oui, arrêtez-vous, que j’aie le bonheur de contempler un des grands hommes de notre pays !

Le capitaine mit la main à sa poche aplatie.

— J’oublie, reprit le mendiant, oui, j’oublie dans ma joie et dans mon admiration que je n’ai pas mangé depuis deux jours !

Il y avait dans le regard et dans toute la tenue du pauvre un tel sentiment d’enthousiasme contenu, que le capitaine, ému à son tour, écarta la petite monnaie de cuivre que sa main tenait déjà, et que la dernière pièce d’argent qui restait dans sa poche moins garnie que celle du demandeur passa immédiatement dans cette main dont le geste ressemblait encore à un point d’exclamation.

Cette petite scène se renouvela constamment avec peu de variation dans la forme ; il n’y avait que le sujet de l’admiration qui changeait suivant l’apparence de ceux qui passaient. Mais le sentiment de l’oubli de soi-même devant la joie de contempler quelqu’un dont la vue absorbait toutes les émotions du quêteur était toujours semblable et amenait toujours le même résultat.

La recluse de l’Abbaye-aux-Bois avait lu Sterne, ou son instinct lui avait révélé que l’orgueil et la vanité sont toujours le point vulnérable par lequel on peut dominer l’espèce humaine.

Depuis le premier jusqu’au dernier des écrivains ou des artistes, tous entendirent de la bouche de madame Récamier cette même formule admirative, le jour où ils la virent pour la première fois. C’était avec une voix faible et tremblante qu’elle leur disait :

— L’émotion que j’éprouve à la vue d’un homme supérieur ne me permet pas de vous exprimer comme je le voudrais toute mon admiration, toute ma sympathie… Mais vous devinez… vous comprenez… Mon émotion en dit assez…

Cette formule laudative, une espèce d’hésitation calculée, des phrases interrompues et des regards doux et troublés faisaient ressentir à celui qu’on recevait ainsi une véritable émotion, en échange de l’émotion factice qui l’accueillait.

Ce fut à cet artifice de flatterie universelle toujours le même que madame Récamier dut ses plus grands succès et l’avantage de réunir autour d’elle les hommes éminents de notre époque.

Il faut ajouter que cela se disait à voix basse, n’était jamais entendu que de celui à qui elle parlait et qu’elle y mettait une grâce infinie ; car madame Récamier, qui n’avait pas l’esprit de conversation, avait au suprême degré l’adresse et l’habilité de l’esprit dans ses combinaisons pour arriver au but qu’elle se proposait ; quand elle avait décidé que tel homme remarquable ferait partie de ses réunions, les fils imperceptibles qu’elle tendait sur toutes ses routes étaient innombrables, et bien adroit celui qui savait y échapper.

On a tant menti de nos jours, que ceux qui diront la vérité sur notre époque courent grand risque de passer pour menteurs. Quant à moi, quelles qu’aient été mes relations, bonnes ou mauvaises avec ceux dont je parle, je m’impose le devoir de les juger impartialement. Le sentiment de la justice est la probité de l’esprit.

Je crois donc que celui qui, dans ses paroles ou ses écrits, refuse une part de l’éloge dû à quelqu’un est plus coupable que le voleur prenant une part de son argent. Mais l’éloge de ce qui est blâmable me paraît aussi injuste que les critiques sur ce qui est bien ; les deux choses sont également nuisibles, et ceux qui les font également méprisables. L’Alceste de Molière a parfaitement raison sur ce point-là. Est-ce qu’il est permis de se servir de fausse monnaie ?

J’ai longtemps étudié l’habileté avec laquelle madame Récamier amenait les autres à subir sa volonté. C’était une étude curieuse que celle de cette vanité qui ne s’oubliait pas un moment, mais qui ne se livrait jamais et qui employait les formes les plus gracieuses et les plus séduisantes pour tirer parti de la vanité de ceux qui l’approchaient. Lorsqu’il convenait à ses projets d’attirer chez elle un homme distingué, elle se liait avec femme, enfants, amis et connaissances, quitte à les écarter ensuite quand le but était atteint ; rien ne lui coûtait pour y arriver : c’étaient des courses du matin, des visites, des voyages ! L’un de ces travaux les plus minutieux, les plus persévérants, eut lieu sous mes yeux, et j’en suivis toutes les péripéties avec intérêt, à mon grand amusement. Il s’agissait d’enserrer dans le cercle de son intimité un homme illustre dont la situation politique était des plus éminentes. Oh ! le but était digne de grands sacrifices. Aussi on ne les épargna point ; on finit même par louer une maison de campagne à Auteuil, pour l’été, car les fatigues de la vie politique y avaient amené l’homme d’État ; il cherchait là chaque soir un peu d’air pur et de solitude après une journée laborieuse.

Madame Récamier loua donc, tout contre cette splendide demeure, une petite et laide maison sans jardin, et, comme c’était, disait-on, pour prendre l’air qu’on venait là, il fut demandé une permission de promenade dans le parc du ministre, qu’on connaissait assez pour vouloir le connaître davantage et qui eût fait un admirable pendant au fauteuil occupé par Chateaubriand à l’un des côtés de la cheminée du salon de l’Abbaye-aux-Bois ; une fois la permission obtenue, on se promena sans cesse, on fêta la belle-sœur qui tenait la maison, femme d’esprit qui devina tout et en rit avec ses amies ; on cajola les jeunes filles, qu’on fit danser dans des matinées d’enfants ; on avait jusqu’à des gimblettes pour je ne sais quel carlin bien posé dans la famille ! Mais ce fut surtout pour cet illustre ministre qu’on eut recours aux plus flatteuses émotions, à des troubles inouïs, à des admirations exprimées par d’adroites paroles et par de plus adroites réticences, lorsqu’un hasard prévu et cherché amena quelque rencontre dans le parc. Oh ! toutes les ressources furent épuisées et l’on joua le grand jeu. Mais, hélas ! cette fois les peines furent à peu près inutiles, et toute l’habileté échoua ou du moins n’eut pas un succès complet ; l’homme d’État, accoutumé aux douceurs d’un autre genre que l’opposition lui lançait chaque matin, était cuirassé contre les paroles. Les flatteries n’atteignaient pas plus que les injures à la hauteur de ses dédains ; il fut poli, mais voilà tout ; il n’y eut pas moyen d’amener à des soins assidus l’homme inflexible dont on eût peut-être vaincu plus facilement la rigidité, si une puissance rivale fort maltraitée depuis dans les Mémoires de Chateaubriand, comme toutes les personnes qui ne se prêtèrent pas aux projets de madame Récamier, n’eût opposé son veto.

On en fut donc pour ses frais dans cette mémorable occasion.

Il est inutile de dire que la petite maison de campagne parut inhabitable, qu’on revint bien vite à l’Abbaye-aux-Bois, où tant de projets menés à bien pouvaient faire oublier un mécompte, et où des espérances de nouveaux succès ne laissèrent pas le temps de s’en occuper.

Il faut ajouter qu’alors madame Récamier avait atteint le déclin de la vie et que la vieillesse est moins heureuse dans ses combinaisons que ne le sont les jeunes années. Moi, je n’ai pas vu les beaux jours de cette jolie figure pleine d’irrésistibles séductions ; ce n’est que vers 1840, lorsque quelques ouvrages que j’avais fait représenter avec bonheur sur le théâtre firent connaître mon nom à madame Récamier, qu’elle demanda à une amie qui nous était commune de m’amener chez elle ; à cette époque, elle était très-âgée et dépassait soixante ans ; il ne lui restait guère alors de sa beauté que des regrets ! Sans doute ceux qui l’avaient vue belle replaçaient en pensée, sur ses traits altérés, ces formes charmantes qu’ils n’avaient plus. Moi, je ne vis qu’une femme vieille, de taille moyenne et de traits délicats ; mais, quoique l’art qui présidait à sa toilette fût aussi habile que celui qui dirigeait ses paroles, je ne me figurai point cette admirable beauté qui l’avait rendue illustre. Il était trop tard ! Pourtant j’avais retrouvé cette beauté passée sur les traits de la célèbre madame Lebrun, bien qu’elle fût plus âgée que madame Récamier lorsque je la vis pour la première fois ; mais elle portait plus vaillamment la vieillesse, et les autres ne s’apercevaient pas plus qu’elle que le poids des années lui fût lourd à porter. Ah ! c’est que madame Lebrun avait le goût réel, la passion, le génie des arts et de la littérature, dont madame Récamier n’avait que la vanité. La vie de madame Lebrun était simple, naturelle et toute remplie d’élans spontanés : la vie de madame Récamier était compliquée, calculée ; chaque mot y était habilement combiné pour arriver à un but toujours le même, qui était d’attirer autour d’elle tout ce qu’il y avait de remarquable dans la société. Mais cette pensée constante avait des milliers de moyens pour s’exprimer. L’étude n’en a pas été sans plaisir et sans utilité pour moi ; mais c’était pour elle une fatigue continuelle qui absorbait tout ce qui lui restait de force et de vigueur.

Madame Récamier avait eu, par l’éclatante beauté qu’elle possédait à l’époque du Directoire, cette grande et irrésistible puissance de la femme qui attire à elle, sans le savoir et sans le vouloir, tous les cœurs aimants et tous les esprits qui sympathisent avec le beau. Ce n’est pas seulement comme à une femme que les hommes viennent à celle qui est jolie, c’est aussi comme à un objet d’admiration : on entoure bien, au musée, le tableau supérieur, on court bien à la musique harmonieuse, on cherche bien l’œuvre du grand sculpteur, du grand architecte ! Toute beauté a ses droits, et celle de la femme est plus sympathique au cœur que toute autre.

Mais les années étaient venues emporter une à une les beautés de la jeunesse, et madame Récamier essayait, comme la plupart des femmes, de les remplacer par des coquetteries habiles.

Toutes ces coquetteries eussent été innocentes si madame Récamier n’eût pas oublié, dans les soins qu’elle prenait pour retenir ses amis en leur rendant service, que cela nuisait à d’autres. Mais qui n’oublie pas, pour servir l’amitié, ce qu’exige parfois l’esprit de justice ? Qui n’abuse pas un peu de sa puissance pour détourner au profit de ce qu’on aime des récompenses peut-être mieux placées ailleurs ? C’est un plaisir pour le cœur et un triomphe pour la vanité qu’on ne sait guère se refuser !

Mais alors on devient tout-puissant ; car à Paris, dès qu’on a prouvé que l’on possède assez de pouvoir pour imposer une chose injuste, la maison ne désemplit pas. Tout le monde demande quelque chose, et si peu de personnes ont des droits pour obtenir !

Depuis qu’on ne demandait plus à madame Récamier un regard, un sourire, un mot d’amour, on venait lui demander des louanges, des services, des places ; cela valait mieux à ses yeux que l’abandon : elle gardait ainsi une espèce de royauté.

Chère et triste reine ! J’ai plus d’une fois sondé les profondes mélancolies et observé les efforts impuissants du déclin de votre règne ! Mais n’aviez-vous donc pas vu que, dans notre pays, nul souverain ne gardait sa couronne ? Ne saviez-vous donc pas que même celle de la gloire ne tenait qu’à peine sur le front le plus digne de la porter ? Chateaubriand, roi par le génie, n’a-t-il pas vu chanceler la sienne, et vos mains, habiles et délicates, ne se sont-elles pas fatiguées à écarter ce qui, sans elles, eût terni son éclat ? Mais qui donna jamais sa démission de jolie femme ou de grand homme ?

Ce qui attira plus particulièrement l’attention sur la retraite de l’Abbaye-aux-Bois, ce fut la présence de Chateaubriand ; il était le héros… ce n’est pas dire assez, le dieu du salon de madame Récamier ; et, dans les dernières années de sa vie, elle avait obtenu qu’il n’irait plus nulle part et ne serait vu par personne, ailleurs que chez elle.

Bien des gens venaient donc là pour lui, et j’avoue que je fus du nombre des personnes que le désir de voir de près l’homme à la grande renommée littéraire attira chez madame Récamier ; je crois que je ne l’aurais pas cherchée sans cela, malgré son invitation. Peut-être sa réputation de beauté m’eût-elle amenée chez elle aux jours de son éclat, tant le beau, sous toutes ses formes, a d’attrait pour moi ! Mais ce temps était passé, et rien ne m’a été plus pénible et ne m’a donné une idée plus douloureuse de la triste fragilité des choses de ce monde que le visage flétri et déformé d’une femme qui fut belle : cela serre le cœur et fait mal, tandis que la beauté immortelle de la pensée vous ranime et vous exalte l’âme, à la vue d’une personne dont les œuvres supérieures garderont leur éternelle jeunesse !

Aussi mon cœur battait-il bien fort le jour où je montai pour la première fois l’escalier de madame Récamier, à l’Abbaye-aux-Bois, où je savais que j’allais trouver Chateaubriand.

Le salon où je fus introduite, et où se tenait toujours madame Récamier quand elle recevait, était une grande pièce au premier étage, précédée de deux petites. Le jour y était tellement ménagé et de doubles rideaux clairs et épais faisaient une telle résistance à l’invasion des rayons lumineux, qu’il était impossible de rien distinguer en entrant. J’ai vu des gens saluer à leur arrivée le philosophe Ballanche en le prenant pour la maîtresse de la maison.

Les réceptions avaient lieu de quatre heures à six tous les jours.

Quelquefois il y avait des invitations nombreuses pour cette même heure du jour. Mais alors une lecture, de la musique, un but enfin motivait la réunion ; la lumière y était de même ménagée avec une telle parcimonie, qu’il était difficile de s’y reconnaître.

J’y ai vu aussi quelques grandes réunions le soir, mais très-rarement, et Chateaubriand n’y paraissait pas, je ne l’y vis qu’une seule fois. Voici à quelle occasion :

M. de Fresnes avait composé de la très-belle musique sur un opéra intitulé : Cymodocée, dont le sujet, tiré des Martyrs de Chateaubriand, avait été arrangé avec beaucoup d’art par M. Pitre-Chevalier ; cette musique, harmonieuse et savante, fut très-bien exécutée par des artistes et fit un grand effet. On avait convoqué tous les connaisseurs, amateurs et juges compétents ; la presse fut invitée à prendre part à la fête et à se montrer un peu indiscrète en dévoilant au public les mystères de cette bienheureuse retraite soi-disant cachée : elle y était représentée par ses rédacteurs les plus fameux, MM. Jules Janin, Théophile Gautier, Édouard Thierry, Fiorentino, Francis Wey, Léon Gozlan, etc.

Je vis ce jour-là, pour la première fois, une personne tout aimable, mademoiselle d’Angeville. On connaît le courage qu’elle déploya en montant au sommet du mont Blanc. Son caractère a, de plus, des qualités qui ne sont pas connues de tous et qui lui ont valu de sincères amitiés.

Chateaubriand, pendant cette soirée, se tint constamment dans une petite pièce qui précédait le grand salon. On y entendait à merveille la musique ; mais l’obscurité y était telle, qu’on ne le voyait pas, lui, le héros de la fête.

Lorsqu’on parvenait à grand’peine jusqu’à lui, il passait son temps à s’excuser d’être dans un salon à cette heure, ce qui était contraire à ses habitudes, car il arrivait d’ordinaire à l’Abbaye-aux-Bois vers trois heures, et prenait alors le thé avec madame Récamier en tête-à-tête, la porte étant fermée pour tout le monde.

À quatre heures, cette porte s’ouvrait, et ceux qui arrivaient trouvaient invariablement le grand homme assis au côté gauche de la cheminée, dont la maîtresse de la maison occupait la droite. Quelques habitués venaient là tous les jours, puis un nombre considérable de visiteurs arrivaient successivement. On causait à mi-voix, comme s’il y avait eu un malade dans la chambre. Si une parole trop élevée se faisait entendre, c’était un mouvement de surprise générale qui semblait dire : Quelle est cette personne malapprise, étrangère à notre société d’un ordre supérieur, et qui n’est pas digne d’en faire partie ? Malheur à qui n’eût pas su comprendre !

Chateaubriand restait quelquefois longtemps sans dire un mot ; mais sa physionomie avertissait de l’intérêt qu’il prenait à la conversation lorsqu’elle lui plaisait… et il la dominait même quand il ne s’y mêlait pas. Car, lorsqu’elle ne lui était pas agréable, il ne se gênait point pour s’y montrer tout à fait indifférent et s’occuper d’un petit chat assez laid qui dormait sur une chaise basse, placée à côté de la sienne, et semblait le garder et écarter ceux qui auraient été tentés de se mettre à portée de lui parler particulièrement. Ce chat de gouttière, admis au salon, avait, comme toute chose, sa raison d’être là. Car rien ne se faisait pour rien dans cette maison, et le calcul passait partout. Si les caresses données au chat par la main nonchalante du grand homme ennuyé se prolongeaient par la continuité de la conversation… un autre mouvement plus explicite annonçait bientôt un surcroît d’ennui et un commencement d’impatience ; le chat était abandonné et les doigts agités du héros promenaient leurs extrémités d’une façon fébrile sur le gland d’une sonnette qui tombait à côté de la cheminée ; et, bien que, sans doute, nulle explication n’eût appris à madame Récamier que ce mouvement fût l’expression de la dernière limite de l’impatience causée par la conversation d’un ennuyeux, il est certain que la maîtresse de la maison trouvait toujours alors un moyen d’avertir le causeur malencontreux que le moment était venu de mettre des bornes à son éloquence.

Cette petite scène s’est renouvelée bien des fois devant moi.

Cependant Chateaubriand, vieilli, ennuyé, découragé, avait encore dans l’âme des cordes sensibles qui tout à coup résonnaient quand on venait à les toucher. Alors il parlait avec un enthousiasme communicatif. Sa voix vibrante, sonore et douce avait des accents enchanteurs, et une façon si distinguée et si gracieuse de prononcer certains mots, que ses séductions étaient irrésistibles. Sa tête, trop longue pour sa petite taille, avait une beauté noble et intelligente dont le charme était inexprimable ; on ne pouvait le voir sans deviner un homme supérieur, l’entendre sans être séduit par ses paroles.

On se demandera peut-être comment il se fit qu’il n’entraîna jamais la majorité à son avis lorsqu’il parla à la Chambre des pairs.

C’est que, sans doute, les hommes qui la composaient étaient presque tous armés contre lui de la crainte d’en être dominés. Sa supériorité les effrayait, ils se tenaient en garde et se révoltaient contre une personnalité rayonnante ; car, il faut le dire, Chateaubriand fut un des premiers fervents de ce culte moderne qu’on pourrait appeler l’adoration perpétuelle de soi-même, et qui a été la religion exaltée des écrivains de nos jours ; mais il y portait cette grâce d’un homme du monde et cette finesse d’un homme d’esprit qui arrêtent l’orgueil sur les confins du ridicule.

Il a dit lui-même : « Si on m’accuse de me glorifier, je répondrai qu’il faut à présent agir avec la société comme on le fait dans un estaminet, où l’on est obligé, pour ne pas être étouffé, de repousser avec sa fumée la fumée d’autrui. »

Les habitués de chaque jour, chez madame Récamier, étaient, à l’époque où je la connus, outre Chateaubriand :

Ballanche, qu’une loupe défigurait et qui n’était guère plus agréable à entendre qu’à voir ; un défaut de prononciation et des distractions continuelles ne lui permettaient pas d’achever une seule phrase. C’était toujours une énigme à deviner.

M. David, qui n’avait nulle célébrité, mais qui était un excellent homme, dévoué de tout cœur à madame Récamier.

M. E. de Fresnes, parent de la maîtresse de la maison, jeune, vif, d’un esprit actif et créateur, qui composait de la belle musique et inventait une manière de voyager dans les airs ; mais il parlait peu : son extrême jeunesse n’osait se produire avec tout son mouvement devant la respectable immobilité de l’illustre vieillard.

M. Ampère gardait seul son aimable naturel ; la célébrité de son père lui avait valu, tout enfant, l’avantage de vivre près des grandes renommées sans en être troublé. C’était bien l’esprit le plus agréable de la société réunie là : une verve tempérée par le bon goût, des saillies toujours bienveillantes et une gaieté continuelle en faisaient la joie de la maison. Malheureusement il avait pris tout à coup la passion des voyages. L’Orient l’attira. Il partit, et de ce jour l’intérieur de ce salon devint triste et sombre. La joie n’y apparaissait qu’à de rares intervalles et n’y restait pas longtemps.

Quant aux visiteurs qui venaient souvent sans cependant être là tous les jours, ils étaient innombrables. Nous citerons d’abord :

M. le duc de Noailles, maintenant de l’Académie, et qui a, dans deux beaux volumes pleins d’intérêt, élevé un véritable monument à madame de Maintenon.

M. le comte de Vérac, pair de France.

M. Hochet, ancien ami de madame de Staël.

M. Sainte-Beuve, cet écrivain si spirituel et cet historien charmant de toutes les gloires littéraires de notre pays ; mais il cessa d’y venir plusieurs années avant que le salon se fermât.

E. de Loménie, cet aimable professeur qui est un écrivain distingué.

Peu de femmes venaient habituellement aux petites réceptions de quatre heures ; on n’y voyait guère que madame le Normand, nièce de madame Récamier, charmante femme remplie d’un mérite réel. Elle faisait les honneurs de la maison de sa tante et contribuait à l’agrément de la société, ainsi que son mari, dont la conversation est des plus aimables et des plus intéressantes.

Plus rarement venaient ensuite quelques grandes célébrités littéraires et politiques, telles que M. de Tocqueville, cet illustre écrivain qui comprend également le passé et l’avenir de la France, et qui, étranger à toute intrigue ambitieuse, ne porte au cœur que l’amour du bien ; M. de Salvandy, loué par les larmes qui entourèrent ses funérailles ; M. Pasquier, M. Lebrun, M. de Montalembert, M. de Falloux, et bien d’autres : car, dès qu’on était désigné à l’attention publique, il fallait arriver là.

Aussi toute la littérature y a-t-elle passé, mais une grande partie n’y revint pas ; les littérateurs sont curieux, ils veulent voir tout ce qui attire l’attention, mais ils ont des fiertés qui ne leur permettent pas d’humilier leurs prétentions dans un culte continuel devant un écrivain, quelle que soit sa supériorité, fût-ce même Chateaubriand… ; il trônait dans ce salon de façon que Beyle (Stendhal), après l’avoir vu chez madame Récamier, l’appelait plaisamment le grand Lama.

Chez madame Récamier, il fallait à toute force parler de gloire et de renommée ; le salon était un temple dont la maîtresse partageait les honneurs avec Chateaubriand. On y brûlait un encens continuel pour tous deux, encens nécessaire si l’on voulait être bien reçu, mais dont la vapeur semblait l’atmosphère naturelle : on ne vous savait pas gré d’y contribuer ; il y avait même des jours où Chateaubriand se montrait si dédaigneux et si dégoûté de toute chose, qu’on se sentait atteint d’un véritable découragement auprès de lui.

Cependant il arrivait parfois qu’après avoir été très-longtemps sans rien dire et sans avoir l’air de faire attention aux paroles des autres il lançait une phrase vive, colorée et énergique comme une espèce de résumé de la conversation ou comme une expression involontaire de l’effet qu’elle avait produit sur lui.

Un jour, j’arrivai gaiement dans le salon de l’Abbaye-aux-Bois vers cinq heures ; l’on m’y fit un accueil empressé, et l’on m’interrogea tout de suite sur ce que j’avais pu voir ou recueillir des choses du monde, car dans aucun lieu de Paris l’on n’était plus curieux et mieux instruit que là des bruits de cette société qu’on était censé vouloir y fuir ; on savait, avant que j’y fusse arrivée ce jour-là, que j’avais été, la veille au soir, à une fête particulière qui éveillait la curiosité, et il fallait que j’en racontasse tous les détails. Je m’empressai de le faire.

Cette fête se composait d’une messe en musique le matin, d’un grand dîner plus tard, et d’un très-beau bal pour la soirée ; tout cela était destiné à célébrer la cinquantième année de mariage du père et de la mère d’un des plus illustres avocats de Paris, M. B… Je racontai tout ce qui s’était passé : les plus hautes notabilités du barreau, les illustrations littéraires, les noms historiques du faubourg Saint-Germain, avaient paru à l’église ; la famille nombreuse, enfants et petits-enfants, avaient chanté au dîner les refrains de chansons composées pour la circonstance : puis j’ajoutai que le soir au bal, qui était des plus brillants et qui fut ouvert par les deux vieux époux, j’avais éprouvé une véritable émotion que j’exprimais aux personnes qui étaient autour de moi, en disant : Un demi-siècle d’affection, de confiance, où toutes les peines ont été en commun, où la vie a été double et une en même temps, et où l’on appuie les pas chancelants de la vieillesse sur ce même bras qui vous entraînait aux jours brillants des belles années !… Je ne finis pas ma phrase ; mes regards s’étaient croisés avec un regard ironique et un singulier sourire qui se faisaient remarquer sur le malicieux visage d’une des plus grandes illustrations de la magistrature ; celui dont le sourire m’interrompait ainsi est certainement un des hommes qui ont le mieux personnifié l’esprit vif, net, frondeur et plaisant du vrai Parisien. Ses sarcasmes eurent à la Chambre des députés un grand retentissement ; tout le monde devine M. Dupin. Son expression moqueuse m’avait fait pressentir quelque chose d’inconnu, même avant qu’il se fût approché pour me dire :

— Ne vous attendrissez pas ainsi sur cette constante intimité de cinquante années ; car, pendant cette époque, ils ont été, volontairement, trente-cinq ans séparés !

J’achevais à peine ce récit, que Chateaubriand s’écria en riant :

— Et sur les quinze ans qu’ils vécurent ensemble ils en passèrent au moins quatorze à se disputer : voilà le mariage !

Ces mots jaillissaient du fond de son cœur, les Mémoires d’Outre-Tombe en font foi.

Lui aussi, Chateaubriand, avait vécu plus de trente années séparé de sa femme. Il s’en était éloigné forcément, lorsque la Révolution l’avait décidé à quitter la France ; plus tard, il pensa sans doute, en y rentrant, qu’ayant adopté une partie des idées révolutionnaires, il ne devait rien revendiquer de ce qu’elles lui avaient fait perdre, et il mit son mariage au nombre des priviléges anéantis. Cependant, trente années plus tard, ministre des affaires étrangères sous la Restauration, il crut devoir restaurer aussi son mariage en même temps que d’autres usages perdus qu’on essayait alors de rétablir, mais il ne cachait point ce que ce rapprochement avait eu de fâcheux ; il s’y soumit et ne s’y résigna pas. Ses plaisanteries furent une protestation.

Un jour, il avait oublié qu’il était cinq heures et demie, moment où il se retirait de chez madame Récamier. Cet oubli était d’autant plus facile, qu’un vase de fleurs remplaçait la pendule sur la cheminée du salon de l’Abbaye-aux-Bois. Mettant ainsi ce que la nature offre de plus gracieux à la place de ce qu’il y a de plus triste sur la terre, la preuve de la rapidité de ce temps qui est la vie, la maîtresse de la maison le faisait oublier, et il fallait avoir recours furtivement à sa montre pour se souvenir qu’il fuyait là comme partout. Un jour donc Chateaubriand ne se souvint qu’il était attendu par sa femme qu’à six heures, moment où l’on devait se mettre à table exactement.

— Ô ciel ! s’écria-t-il, j’arriverai trop tard !

Puis, s’arrêtant à la porte, avant de sortir, il ajouta en riant :

— Moi, je n’ai jamais faim avant sept heures. Mais madame de Chateaubriand a toujours envie de dîner à cinq ; alors nous avons décidé que nous nous mettrions à table à six heures précises ; comme cela, nous sommes tous deux contrariés ; c’est ce qu’on appelle faire bon ménage !

Et il sortit en riant, bien sûr d’être grondé, nous dit madame Récamier dès qu’il fut parti.

Après son dîner, il restait quelques instants avec madame de Chateaubriand, puis se retirait dans sa chambre, où il se couchait à neuf heures tous les jours depuis plusieurs années ; il ne fit pas même exception le jour où l’on représenta pour la première fois sa tragédie de Moïse à l’Odéon. La pièce, où se trouvaient de grandes beautés, était mal faite comme œuvre théâtrale et ne pouvait guère réussir sur la scène à une époque où l’on exigeait encore de la raison, de la vraisemblance et du bon sens. Mais Chateaubriand ne résista pas aux flatteurs maladroits qui lui conseillèrent de tenter l’épreuve. Cependant ce peu de succès lui fut désagréable, bien qu’il en plaisantât lui-même. Voici ce qu’il racontait un jour devant moi :

— Je m’étais couché, disait-il, ne voulant rien changer à mes habitudes, afin qu’on ne me crût pas occupé de cette représentation. Mais, ajoutait-il en souriant, le fait est que je ne m’endormis pas et que j’attendis avec impatience l’arrivée de mon vieux valet de chambre que j’y avais envoyé en lui recommandant de bien voir et de bien écouter pour me dire tout ce qui se serait passé… J’attendis longtemps son retour, ce qui me fit augurer que la pièce avait été jusqu’à la fin, et j’en étais arrivé à me moquer de moi-même qui m’étais refusé à recevoir des nouvelles de mon ouvrage par mes amis, juges compétents, et qui attendais avec anxiété l’avis de mon domestique, lorsqu’il entra brusquement, s’excusant d’arriver si tard sur la longueur du spectacle, mais ne disant rien de ce qui était advenu. Il fallut donc l’interroger.

— Eh bien, comment cela s’est-il passé ? demandai-je en affectant l’indifférence.

— Parfaitement, monsieur le vicomte… On avait bien essayé de faire un peu de bruit.

— Pendant la tragédie ?… m’écriai-je involontairement ému.

— Oui, monsieur le vicomte, pendant la tragédie. Mais cela n’a pas été long, et l’on s’est remis en gaieté.

— En gaieté ? pendant la tragédie ? répétai-je avec surprise.

— Oh ! oui, monsieur le vicomte, je vous en réponds qu’ils étaient contents au parterre où je m’étais placé, car ils n’ont plus cessé de rire jusqu’à la fin et en disant des mots si drôles, que j’ai joliment ri aussi !

Mon premier mouvement fut de brusquer un peu le pauvre homme et de repousser ses soins, qu’il m’offrait de tout son cœur, tant je me sentais dans une disposition désagréable ; mais j’eus le bon esprit de la vaincre, ajouta Chateaubriand. Je le retins lorsqu’il s’éloignait tout déconcerté ; je lui fis, du ton amical que j’employais d’ordinaire avec ce vieux serviteur, quelques nouvelles questions sur l’effet de la représentation, et il revint de nouveau sur les facéties auxquelles la pièce avait donné lieu de la part des plaisants du parterre ; mais, cette fois, je finis par rire avec lui ; et, revenu ainsi à ma bonne humeur, je m’endormis profondément quelques instants après.

L’aimable naïveté de ce récit de Chateaubriand m’émut bien plus que le charlatanisme qui l’entourait trop souvent, et notamment les jours où il faisait, dans une petite réunion choisie et à des heures particulières, quelque lecture de ses Mémoires à l’Abbaye-aux-Bois ; on ne peut imaginer tout l’art qui présidait alors au choix des auditeurs, à celui du morceau lu devant eux, aux insinuations adroites sur ce qui devait être répandu dans les salons ou propagé par les journaux ; s’il y avait eu une pareille habileté de mise en scène dans la tragédie, elle aurait été aux nues !

Il y avait dans Chateaubriand de véritables grandeurs, celle de l’intelligence d’abord, et aussi celle d’un noble cœur ; son âme était susceptible d’un véritable enthousiasme pour le beau en tout genre, d’un rare courage moral, d’un sincère dévouement à ceux qu’il aimait, et d’un vrai désintéressement. S’il montrait parfois de l’orgueil dans son génie, on ne voyait jamais que de la simplicité dans ses vertus.

Naturellement la peinture du salon de madame Récamier est remplie, comme l’était le salon lui-même, de la présence de Chateaubriand : il était de ceux qui tiennent grande place ! D’ailleurs, à l’époque où je fus dans cette maison, madame Récamier s’absorbait elle-même dans l’existence du grand écrivain dont la société habituelle était sa gloire et son bonheur ; si elle lui devait de nombreux visiteurs et une espèce de renommée, lui a dû aussi à ses soins attentifs de ne pas voir discuter et attaquer la sienne. Madame Récamier arrangeait avec art l’apparition de quelque article louangeur dans un journal, quand Chateaubriand paraissait attristé de l’oubli de ses contemporains et laissait échapper de ces mots amers dont on retrouve un trop grand nombre dans les Mémoires d’Outre-Tombe. Et, si une phrase peu bienveillante apparaissait dans quelque feuille que ce fût, madame Récamier allait souvent elle-même conjurer, auprès du journaliste hostile, l’orage qui semblait gronder. Ainsi s’est gardée de blessures trop sensibles cette vieillesse glorieuse dans un temps où toutes les gloires étaient flétries et où la société française, armée contre tout ce qui dépassait la médiocrité, ne laissait rien subsister de ce qui s’élevait au-dessus d’elle.

Madame Récamier, malgré cette noble amitié, et malgré la foule de gens distingués qu’elle attirait, avait, à l’époque où je la connus, une vieillesse mécontente et découragée qui était douloureuse à voir. Elle regrettait amèrement sa beauté, qui avait été tellement appréciée par elle, qu’on raconte des traits de sa jeunesse prouvant jusqu’à quel point elle souhaitait que cette beauté fût admirée. Rien ne peut donner l’idée de l’art infini avec lequel elle excellait à en tirer un grand effet.

Tous les bruits du monde avaient des échos à l’Abbaye-aux-Bois ; on savait là plus que partout ailleurs l’anecdote du jour, l’histoire scandaleuse du moment, et la bienveillance n’y était qu’apparente… Ce qui atténua pour moi l’affection que m’avaient inspiré d’abord les douces flatteries de madame Récamier, c’est qu’on parlait assez mal autour d’elle de personnes à qui je l’avais vue prodiguer ses plus charmantes douceurs, et que, loin de les défendre, elle se montrait indifférente ou dédaigneuse envers elles, peut-être pour donner plus de prix à l’intérêt affectueux qu’elle montrait à ceux qui étaient là. Autant son sourire était plein de grâce pour la personne à qui elle parlait, autant il était empreint de dédain pour celles qui étaient absentes, pour celles surtout qui s’étaient soustraites à son empire. Elle avait une certaine manière de prononcer ces mots : Je ne la connais pas, qui disait parfaitement : Elle ne mérite pas d’être connue ; elle l’employait même pour des gens célèbres, quand ils n’avaient pas cru devoir payer leur tribut d’hommages à l’Abbaye-aux-Bois, et cette expression dédaigneuse semblait les rejeter dans le mépris ou le néant.

Mais, je le répète, j’ai vu seulement le déclin de la vie de Chateaubriand et de madame Récamier, et j’ai été témoin alors des continuels efforts qu’ils faisaient pour prolonger les triomphes des belles années, et pour ne rien perdre des succès éclatants qu’attirent le génie et la beauté, lutte nécessaire, mais pénible contre le dédain, ou du moins l’oubli d’un monde cruel qui, de nos jours, trouve la plus grande joie à renverser ses idoles.

Combien n’avons-nous pas vu d’hommes éminents dont la gloire avait marqué la jeunesse de sa lumineuse auréole, et qui usaient péniblement les dernières années de leur vie en efforts impuissants pour repousser l’oubli qui venait, comme le sable des déserts, s’amoncelant autour des anciens monuments, engloutir l’édifice tombé de leur passagère renommée !

Il n’en fut pas ainsi pour Chateaubriand, et madame Récamier fit tant de coquetterie à la gloire, qu’elle parut lui rester fidèle jusqu’à son dernier jour. Mais il me sembla que, si quelqu’un s’y trompait, ce n’était pas lui, Chateaubriand ; je crus voir qu’il souffrait péniblement du vide d’une existence qui n’exerçait plus d’influence sur la société. Il avait rompu violemment avec la monarchie de Juillet, et ses idées n’étaient pas complétement acceptées par la monarchie tombée, car il aurait voulu garder toutes les conquêtes de la Révolution sous la royauté des descendants de Louis XIV, de même qu’en littérature il eût désiré, sous des formes nouvelles et des peintures plus intimes et plus personnelles, conserver la raison et le bon sens qui dominent les œuvres classiques. La France dépassait déjà sa pensée en politique comme en littérature, et le grand écrivain, qui avait plus d’une fois dirigé l’opinion, se voyait obligé de la suivre sur un terrain qui n’était pas de son goût, sous peine de perdre la popularité qu’il aimait tant ! C’est ainsi qu’il se lia avec Lamennais et Béranger, bien qu’ils eussent l’un et l’autre des idées antipathiques à ses habitudes et à ses convictions.

Chateaubriand s’éteignit au moment où sa mort pouvait passer le plus inaperçue. C’était aux funestes jours du mois de juin 1848. Cependant les littérateurs de tous les partis furent fidèles à lui rendre un dernier hommage dans la petite église des Missions étrangères, comme pour attester que la gloire survit à tout ! Ce qui fera vivre celle de Chateaubriand, c’est que les passions ardentes de son âme, communiquées au lecteur par les images les plus vives et les plus colorées, n’éveillent que de nobles sympathies pour le bien et de chaleureuses aspirations vers le beau. On sent qu’il les aimait et s’exaltait pour tout ce qui touche les âmes généreuses : le cachet du génie, c’est d’inspirer l’amour de la vertu.

Le salon de madame Récamier avait perdu sa lumière avec Chateaubriand ; l’absence de M. Ampère en bannissait depuis quelque temps déjà la gaieté ; Ballanche était mort ; une sombre tristesse envahissait la retraite de l’Abbaye-aux-Bois, et les événements politiques étaient de nature à la redoubler. Aussi les visites que je fis alors à madame Récamier me laissaient l’âme attristée pour longtemps… Le foyer était presque désert le dernier jour où je vins m’y asseoir ; le fauteuil de Chateaubriand était là… respecté… comme un autel à la Renommée ; celui du pauvre Ballanche comme un autel à l’amitié ; d’autres siéges qui eussent pu encore être occupés ne l’étaient pas ; car chacun, dans ces jours-là, restait inquiet et soucieux à son propre foyer : le choléra s’était déclaré de nouveau.

Un triste pressentiment m’attira vers l’Abbaye-aux-Bois ; je n’y trouvai qu’un seul fidèle, M. le duc de Noailles : il agitait la question de prudence qui conseillait l’éloignement de la maison, l’épidémie venait d’y faire des victimes.

Le lendemain, madame Récamier avait quitté l’Abbaye-aux-Bois pour aller chez sa nièce, madame le Normand, où elle mourut du choléra peu de jours après.

C’était en 1850.

Les derniers jours de cette vie si douce, qui n’avait vu que ce qu’il y a de plus gracieux au monde, les hommages et les louanges, furent sinistres, et la mort les termina d’une façon terrible.

La guerre civile et la peste atténuèrent le bruit des funérailles de Chateaubriand et de madame Récamier. Ces personnes, qui avaient tant aimé le retentissement, s’éteignirent sans bruit, et furent seulement pleurées par quelques amis dévoués que n’attirait pas leur renommée ; loin de là, ils s’affligeaient de ce qu’elle avait tant troublé leurs derniers jours, car il était visible que l’un et l’autre étaient tourmentés de profonds regrets et de grandes tristesses ; ils n’aimaient plus la vie et ils étaient obsédés par l’idée de la mort.

Ah ! c’est qu’il n’y a de vieillesse paisible et sans amertume que pour les âmes d’élite, créées par le ciel dans un jour d’ineffable mansuétude, qui n’éprouvent ni les besoins inquiets de la vanité ni les ardeurs violentes de la passion, et qui, satisfaites par le goût des arts et de l’étude, y trouvent une joie indépendante du succès. Ces bons et modestes esprits ne demandent à ce qu’ils produisent que le plaisir d’exprimer leurs idées et de faire un peu de bien par leurs ouvrages ; ils se laissent oublier sans regrets.

Mais il y a une vieillesse plus heureuse encore et que j’appellerais volontiers resplendissante, partage de l’homme de bien, sincère dans sa foi religieuse, et croyant fermement à une vie meilleure, où nous sont comptés nos sacrifices, nos douleurs et nos vertus dans celle-ci !