Les Sapins (Pierre Dupont)

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Alexandre Houssiaux (Tome IIIpp. 1-3).


LES SAPINS


J’allais cueillir des fleurs dans la vallée,
Insouciant comme un papillon bleu,
A l’âge où l’âme à peine révélée
Se cherche encore et ne sait rien de Dieu.
Je composais avec amour ma gerbe,
Quand au détour du coteau l’aspect noir
De sapins verts couvrant un sol sans herbe,
Me fit prier ainsi sans le savoir :

Dieu d’harmonie et de beauté !
Par qui le sapin fut planté,
Par qui la bruyère est bénie,
J’adore ton génie
Dans sa simplicité.

Le sapin brave et l’hiver et l’orage,
Chaque printemps lui fait un éventail ;
Droite est sa flèche et vibrant son feuillage,
L’art grec s’y mêle au gothique travail ;

Ses blancs piliers, un souffle les balance
Sans plus d’effort que les simples roseaux
Chœur végétal, symphonie, orgue immense
Qui darde au ciel d’innombrables tuyaux.

Dieu d’harmonie et de beauté !
Par qui le sapin fut planté,
Par qui la bruyère est bénie,
J’adore ton génie
Dans sa simplicité.

Les bûcherons, dont la hache est sonore,
Sapin géant, coupent tes bois légers,
Qui porteront du couchant à l’aurore
Hommes, bestiaux et produits échangés.
De ta résine on enduira tes planches,
Tu doubleras les caps sombres sans peur,
Tantôt voguant au gré des voiles blanches,
Tantôt poussé par l’ardente vapeur.

Dieu d’harmonie et de beauté !
Par qui le sapin fut planté,
Par qui la bruyère est bénie,
J’adore ton génie
Dans sa simplicité.

L’archet de Dieu règle votre cadence,
Musiciens rhythmés par l’aquilon.
Un jour des bals vous mènerez la danse
De l’orme agreste au splendide salon.
Vous traduirez des accents dont ’a flamme
Cherche des cœurs l’invisible chemin ;
Aux violons vous donnerez une âme
Et vibrerez sous un archet humain.


Dieu d’harmonie et de beauté !
Par qui le sapin fut planté,
Par qui la bruyère est bénie,
J’adore ton génie
Dans sa simplicité.

Heureux sapins, vos solives légères
Font les chalets, construisent les hameaux
Dans vos taillis se cachent les bergères,
Et les buveurs dorment sous vos rameaux.
L’humanité par vos soins est servie,
. Bois familiers, dans sa joie et son deuil ;
Dans un berceau vous accueillez sa vie,
Et vous clouez ses morts dans le cercueil.

Dieu d’harmonie et de beauté !
Par qui le sapin fut planté,
Par qui la bruyère est bénie,
J’adore ton génie
Dans sa simplicité.

Arbres divins, respectés des tempêtes,
Vous inspirez le calme et ces douceurs
Qu’aime là foule aux vers de ses poètes,
Et qu’Apollon enseignait aux neuf sœurs.
Quand au hasard la sagesse infinie
Éclaire un front, c’est à l’ombre des bois :
Reviens, Orphée, y rêver l’harmonie ;
Viens, ô Lycurgue, y méditer des lois !

Dieu d’harmonie et de beauté !
Par qui le sapin fut planté,
Par qui la bruyère est bénie,
J’adore ton génie
Dans sa simplicité.