Les Sinistres en mer

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LES SINISTRES EN MER

La perte de la Ville-du-Havre appelle forcément l’attention du public sur le nombre des sinistres maritimes, mais le défaut de statistique générale nous oblige de nous borner aux documents publiés par le Board of Trade pour nous rendre compte de l’importance de ces terribles accidents. Les registres de la marine anglaise comprenaient en 1871 un total de 25 645 vaisseaux, sur lesquels 1 162 ont été totalement perdus, ce qui donne une proportion de 45 pour 1 000. Le nombre des victimes a été de 2 185 et celui des naufragés qui ont échappé après des blessures plus ou moins graves, des souffrances plus ou moins longues, de 31 054, chiffre énorme, beaucoup trop considérable pour que des mesures énergiques ne soient point adoptées. En effet, le nombre des navires de guerre perdus est beaucoup moindre, comme il résulte du tableau suivant.

Si on fait abstraction des navires coulés, brûlés ou naufragés par suite d’une bataille navale, on trouve que la proportion est, de 1793 à 1815, de 31 pour 1 000 ; de 1816 à 1857, de 14 pour 1 000 ; de 1857 à 1871, de 9 pour 1 000.

Or les risques de mer étant les mêmes pour les uns et pour les autres, la différence ne peut tenir qu’à l’infériorité de la manœuvre et le manque de précautions adoptées à bord des navires marchands.

Des causes particulières de perte ont été radicalement écartées. Ainsi l’adoption des paratonnerres, d’après le système de sir Snow Harriss, a supprimé la perte par le feu du ciel et même toute avarie provenant de ce fait. C’est le plus bel exemple que l’on puisse citer pour rétorquer l’opinion des gens qui rangent tous ces sinistres sous le titre de cas de force majeure, la force aveugle qui produit ces désastres étant, dans la plupart des cas, ce qu’il y a de plus mineur. Si nous supposons que les accidents de mer qui frappent la marine britannique représentent la moyenne générale des accidents de la marine universelle, nous arrivons à des chiffres véritablement effrayants.

Eu effet, en 1869, le pavillon britannique ne flottait que sur la cinquième partie des navires à flot ; donc, si l’on adopte nos prémisses, il en faut conclure que le nombre des pertes totales sur toutes les mers du globe a été de plus de 6 000 bâtiments de tout tonnage ayant entraîné, la mort de plus de 12 000 victimes, et le naufrage de plus de 150 000 individus ayant échappé à la mort après des souffrances, plus ou moins vives, mais toujours excessivement sérieuses.

Quelques chiffres tirés des statistiques du Board of Trade montreront que malheureusement nous n’exagérons rien à cet égard.

En effet, dans la seule année 1870, on ne compte pas moins de 190 vaisseaux qui ont été dévorés par le feu. Le nombre des abordages pendant la durée de cette même période dépasse 2 000 ayant entraîné la perte de plus de 200 navires représentant une somme de cent millions de francs.

Sur les diverses lignes transatlantiques, le nombre des steamers perdus depuis 1840 est de quarante-quatre, sur lesquels on n’en compte pas moins de sept qui n’ont plus donné de leurs nouvelles, et qui à eux sept représentent un capital de plus de vingt millions et un effectif de plus de 2 000 victimes. Il est vrai, comme on l’a dit dans plusieurs journaux à propos du naufrage de la Ville-du-Havre, qu’il part chaque jour trois navires à vapeur des divers ports de l’Union américaine à destination de l’Europe, et que de ces trois vapeurs deux partent du seul port de New-York.

L’année dernière, ces steamers ont transporté 500 000 passagers. Le nombre a augmenté notablement cette année, et il est loin d’être en voie de décroissance.

Ajoutons à ces chiffres quelques autres qui nous montrent que les efforts généreux faits pour sauver les victimes des naufrages n’ont point eu lieu en pure perte.

De 1855 à 1871, les bateaux de sauvetage ont sauvé la vie à 6 858 personnes rien que sur les côtes d’Angleterre ; pendant la même période, les fusées à la Congrève (système Tremblay) en ont sauvé 5 646. Il existait, en 1871, sur les côtes anglaises 281 mortiers, et 201 bateaux de sauvetage. Il y avait 503 stations pourvues du corset du capitaine Ward. Grâce à ces moyens énergiques, on a sauvé, en 26 ans, 64 000 naufragés et l’on n’en a perdu que 12 000.

Pendant cette période, le Board n’a pas dépensé pour ce service moins de 134 000 livres sterling, soit environ 120 000 francs par an, non compris de nombreuses souscriptions particulières.