Les Sociétés animales, les invasions des fourmis, le potentiel moral

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Les sociétés animales – Les invasions des fourmis. — Le potentiel moral
M. Berthelot

Revue des Deux Mondes tome 99, 1890


LES
SOCIETES ANIMALES

LES INVASIONS DES FOURMIS. - LE POTENTIEL MORAL.

Dans l’étude des sociétés animales, celle des sociétés de fourmis est peut-être la plus suggestive, en raison de l’intelligence surprenante de ces petits insectes. Leur comparaison avec les sociétés humaines est d’autant plus intéressante que les sociétés de fourmis ne fonctionnent pas suivant des règles uniformes, semblables à celles de la mécanique des corps inertes, où toute individualité s’efface, à la fois dans l’accomplissement final du but général et dans le détail même de l’exécution de chacun des actes particuliers qui y concourent. Nous ne rencontrons pas ici cette uniformité géométrique banale, et dominée surtout par les conditions du milieu ambiant, qui préside à la construction des polypiers et même à celle des gâteaux d’abeilles. Au contraire, l’observateur est frappé tout d’abord par l’intelligence individuelle de chaque fourmi et par l’initiative personnelle qu’elle manifeste, en poursuivant la réalisation du but collectif proposé à son activité.

L’étude des sociétés de fourmis mérite d’autant plus l’attention du philosophe qu’elles n’ont jamais été l’objet d’aucune tentative d’utilisation de la part de la race humaine ; elles n’ont dès lors jamais subi ces influences modificatrices par hérédité, auxquelles les abeilles sont soumises depuis tant de siècles, depuis qu’il existe des apiculteurs empressés à récolter le miel. Les fourmis, au contraire, ont été traitées tantôt comme des êtres agressifs, sans grâce ni amabilité, et que l’homme dédaigne, s’ils ne viennent pas en contact direct avec lui ; tantôt comme des animaux nuisibles à l’agriculture et qu’il s’efforce d’exterminer, sans toujours y réussir pleinement.

J’ai déjà fait connaître, il y a quelques années[1], les études que j’ai eu occasion de poursuivre, depuis une quarantaine d’années, sur les habitudes sociales des fourmis. Je demande la permission de rapporter aujourd’hui quelques observations nouvelles sur les invasions des fourmis et sur la psychologie à la fois collective et individuelle qui s’y révèle. Ici, comme dans toute science naturelle, c’est la description exacte des faits particuliers qui peut nous conduire à des vues générales : je commencerai donc par les premiers.

Il y a quelque temps, en visitant les cultures du jardin d’expériences que j’ai institué à Meudon, je fus frappé de voir les tuiles de la toiture d’un hangar adossé au bois couvertes de fourmis, de grosseur moyenne, en pleine activité : elles appartenaient à l’espèce fusca.

Ces fourmis venaient du bois par myriades ; elles grimpaient le long du mur jusque sur la toiture, et de là se dirigeaient vers un sycomore en fleur, dont le tronc était contigu à la partie basse du hangar, du côté opposé au bois : l’arbre et ses branches en étaient couverts, qu’elles fussent attirées soit par une odeur spéciale, faible, mais un peu musquée, qui se dégageait de ses fleurs, soit par la présence de nombreux pucerons adhérons aux feuilles. Elles transportaient avec empressement les fragmens de ces fleurs, toutes sortes de brindilles et d’autres débris, vers le sommet de la toiture. Là, elles s’enfonçaient sous les tuiles, dans une sorte de coffre ou faux grenier, clos de planches et bien abrité, où elles commençaient à construire leur nid. Quoique l’invasion des fourmis ne datât que de peu de jours, plusieurs hectolitres de matériaux légers étaient déjà accumulés, les larves installées et entourées de soins particuliers. C’était une ville nouvelle, prise en flagrant délit de fondation. J’eusse laissé faire dans les bois ; mais les fourmis sont des commensales incommodes. Elles s’installaient au centre de mes provisions de graines, au centre d’emmagasinement des récoltes prochaines. Le lieu de leur séjour était fort bien choisi au point de vue de la colonie, mais tout à fait nuisible à mes expériences : j’étais obligé de les détourner, de les déloger, ou de les détruire.

Aussitôt s’engagea une lutte, fort inégale en apparence, dont les péripéties me montrèrent combien cette nation de petits barbares qui avait envahi mon domaine était ingénieuse, variée dans ses moyens d’attaques et obstinée dans la poursuite de ses projets. La destruction, tant individuelle que collective des intrus, fut d’abord tentée ; mais elle parut tout à fait impuissante à leur inspirer une frayeur capable d’arrêter l’élan général qui présidait à l’invasion de la tribu, et il fallut recourir à des procédés moins élémentaires pour y mettre un terme. Je pensai qu’il suffirait de faire disparaître l’objet vers lequel tendait cette multitude, en rendant le sycomore inaccessible. J’y parvins sans peine en enduisant le tronc, circulairement et au voisinage du sol, au moyen d’une large couche visqueuse de goudron mélangé de pétrole, avec addition de phénol et d’aniline, mixture qui rendait le goudron moins siccatif et plus pernicieux. En même temps, le toit fut balayé des débris de fleurs, de feuilles, et aussi des fourmis qui le couvraient, et l’on y projeta du soufre en poudre, matière destructive des fourmilières, comme Aristote le savait déjà. A l’instant, grande agitation parmi les fourmis répandues dans l’arbre et qui ne pouvaient plus en descendre, ainsi que parmi celles du toit, qui avaient reparu presque aussitôt après le balayage. Pour augmenter leur effroi, je fis écraser une à une les nouvelles arrivantes. Plusieurs centaines périrent ainsi en quelques minutes, mais sans résultat : aucune terreur panique ne se déclara, qui fit fuir les insectes en masse. Celles de l’arbre, ne pouvant plus franchir le fleuve de goudron, se laissaient tomber d’en haut sur la terre, la dureté de leur enveloppe cornée atténuant une chute que la petitesse de leur masse empêchait d’être bien violente. Quant aux fourmis que l’on continuait à écraser systématiquement avec un morceau de bois, elles se redressaient contre l’instrument meurtrier et lui présentaient leurs mandibules, en projetant un liquide corrosif. Cependant elles apercevaient l’ennemi qui les décimait. Chaque fois que je m’approchais, les fourmis qui couraient s’arrêtaient subitement, pour s’enfuir ensuite à toute vitesse. La multitude en marche ne tarda pas à diminuer : mais ce n’était qu’une apparence. En réalité, elles avaient passé sous les tuiles, et elles continuaient à cheminer le long des chevrons ; dès que l’on s’éloignait, elles reparaissaient au jour en nombre, avec une ardeur surexcitée par les rayons solaires qui donnaient sur le toit.

J’avais mieux auguré de ces procédés de destruction : l’an dernier, en effet, nous avions réussi à détourner par une méthode analogue une première tentative d’invasion, qui s’était arrêtée après une journée. Mais les populations barbares, ennemies de l’empire romain, que Probus et Aurélien avaient repoussées et massacrées, les arrêtant ainsi dans leur première tentative d’invasion, ne recommencèrent-elles point quelques générations après, avec plus d’ensemble et d’énergie, réussissant cette fois à pénétrer au cœur de l’empire et à en accomplir le pillage et la destruction ?

Les fourmis n’avaient pas montré moins d’obstination ; détruites l’an dernier, elles reparaissaient cette année en hordes plus nombreuses et plus acharnées. L’impulsion instinctive qui les poussait était rendue plus forte et leur ténacité accrue par l’existence du centre de colonisation qu’elles avaient réussi à installer dans le faux grenier, et dont je n’avais pas reconnu tout d’abord l’existence. Ce nid, trahi par les directions de ses routes d’accès, fut détruit le lendemain, les tuiles et les feuilles de zinc de la toiture étant soulevées et les matériaux du nid projetés à la pelle pardessus le mur dans le bois, pêle-mêle avec les larves et les provisions déjà accumulées. Les bords, jointures et entrées du faux grenier furent méthodiquement badigeonnés de goudron. En même temps, pour arrêter le flot de l’invasion venue du bois, et qui grimpait le long du mur sans trêve ni relâche, j’étendis en haut de ce mur, au-dessus du chaperon, une bande épaisse de mixture goudronneuse, large de 0m,25, sur une longueur d’une trentaine de mètres. C’était une barrière infranchissable : elle allait rejoindre une autre toiture de carton bitumé, récemment goudronnée, et s’étendant sur une longueur plus considérable encore. Bientôt il se forma au-dessous une noire colonne, parallèle au goudron, constituée par des milliers de fourmis arrêtées dans leur marche. Quelques-unes, s’approchant trop, périssaient empâtées dans la matière gluante ; d’autres, à demi empoisonnées par les vapeurs d’aniline, tombaient au pied du mur, où elles étaient ramassées et emportées par leurs compagnes. Mais le corps d’armée demeurait toujours aussi compact.

Pourquoi se précipitaient-elles ainsi en masse dans cette direction, avec l’énergie et l’ensemble d’un régiment lancé à l’assaut d’une forteresse ? Quel mot d’ordre leur avait-il été donné et par qui ? Comment se faisait-il qu’elles arrivassent de tous côtés, après avoir parcouru parfois plusieurs centaines de mètres, distance énorme pour de si petits animaux ; obstinées dans une invasion dont elles modifiaient les procédés à mesure qu’elles reconnaissaient l’impuissance de leurs attaques successives ? Ce n’était pas là une marche en avant provoquée par la famine, telle que celle des sauterelles algériennes, subitement écloses en un lieu dont elles ont fait disparaître en peu de jours toutes les ressources alimentaires. En effet, les fourmis sont fort disséminées dans cette région du bois, et elles y trouvent aisément habitat et nourriture.

Les fourmilières y sont trop rares pour qu’un printemps sacré, tel que celui qui déterminait parfois le départ de toute une génération chez les vieilles populations de l’Italie et de la Germanie, ou bien un exode annuel, pareil à celui des abeilles, pût expliquer une semblable et si abondante émigration.

Aucune coupe de forêt, aucun travail de voirie, de culture ou de plantation, aucune poursuite systématique et destructive, de la part des gardes-forestiers ou des promeneurs malveillans, aucune attaque d’animaux récemment acclimatés dans la région, n’était venue les troubler dans leurs habitudes et modifier subitement leurs conditions d’existence.

Peut-être est-il opportun de rappeler que le primum movens des invasions humaines est parfois aussi obscur que celui des fourmis. Si la nécessité de fuir la domination d’un ennemi victorieux a poussé les Huns vers l’Occident ; si la recherche d’une nourriture plus abondante et le désir de s’emparer des richesses de peuples plus industrieux et plus civilisés, ont joué un rôle capital dans la plupart des migrations de barbares ; cependant il en est plus d’une dont les mobiles ont quelque chose de mystérieux. Le fanatisme soudain qui précipita les nomades de l’Arabie vers les grands empires des Byzantins et des Persans ; la terreur religieuse qui poussa, d’après certains auteurs, les Cimbres et les Teutons à quitter leur pays pour se ruer sur la Gaule et sur l’Italie, n’appartiennent pas à la catégorie des mobiles utilitaires. Serait-il téméraire de se demander s’il n’existe pas quelque chose d’analogue dans l’ordre instinctif, qui touche de si près aux sentimens religieux ; c’est-à-dire si cet instinct soudain, qui met en mouvement les animaux sociables, relève toujours d’une conception ou d’une intuition fondée uniquement sur leurs intérêts ? Quoi qu’il en soit, l’impulsion une fois donnée, la société animale, comme la société humaine, marche à son but collectif avec une énergie qui ne s’en laisse que bien difficilement détourner. C’est ce dont je ne tardai pas à m’apercevoir, alors que l’établissement d’une barrière infranchissable semblait avoir fermé aux fourmis toute route vers mes magasins : il ne restait plus guère à l’intérieur que quelques survivantes disséminées, échappées à la catastrophe de leur race ; et l’allaire paraissait terminée.

Il n’en était rien : le lendemain, la toiture était de nouveau sillonnée de fourmis, moins abondantes sans doute, mais aussi obstinées dans leur attaque et renouvelant leurs entreprises. D’où venaient-elles ? En examinant le mur du côté du bois, il fut aisé de voir qu’elles continuaient l’assaut et qu’elles s’étaient frayé de nouvelles routes. Au-dessous de la ceinture inaccessible de goudron, elles avaient découvert des fissures dans le mur, mur vieux et dont le plâtre se détachait par places. C’est par là qu’elles s’insinuaient par centaines, cheminant par des trajets détournés, au milieu des matériaux mal cimentés et dans l’épaisseur même du mur ; elles débouchaient de l’autre côté, à l’intérieur même du hangar, parfois à plusieurs mètres plus loin. On les apercevait aux points d’entrée et de sortie. Plusieurs rapportaient déjà leurs larves, impatientes et comme assurées du succès. Nouvel effort de la défense. Quelques sacs de plâtre servirent à recrépir le mur et à en boucher les fentes : pour plus de sûreté, on cerna chacune de celles-ci avec des cercles de goudron visqueux.

Cette poussée d’invasion fut plus longue que la précédente. Pendant plusieurs jours, on découvrait chaque matin de nouveaux orifices pratiqués par les fourmis, à l’aide desquels elles pénétraient, avec un entêtement d’autant plus étrange qu’il amenait la destruction incessante de multitudes. Cependant, de proche en proche, les communications avec le bois, ce grand réservoir de la population d’insectes, — officina gentium, — finirent par être entièrement coupées et la lutte entra dans une nouvelle phase. Tant au dehors qu’au dedans, les envahisseurs variaient de nouveau leurs artifices.

Au dehors, les fourmis commencèrent à s’installer au pied du mur, en s’agglomérant par places, au milieu des herbes et des arbrisseaux ; elles ébauchèrent de petits villages où elles demeuraient, toujours prêtes à franchir le mur dès que le temps en aurait affaibli les défenses. Mais ce voisinage était trop menaçant pour être toléré. Les nids en formation, arrosés à leur tour de goudron, ne tardèrent pas à devenir intenables, et le mur noirci çà et là par de longues traînées de goudron, blanchi à côté par des réparations de plâtre, reprit l’aspect solitaire d’une muraille honnête, sur lequel peuvent errer quelques mouches ou quelques lézards, mais qui ne saurait servir de route d’invasion à des hordes dévastatrices.

Ce n’était là pourtant qu’un succès partiel ; car à l’intérieur du jardin, c’est-à-dire sur la toiture, au sein du mur, et dans le hangar, il restait quelques milliers de fourmis, emprisonnées, et qui ne pouvaient plus rétrograder. Je m’en aperçus dès que les trous extérieurs du mur se trouvèrent bouchés ; les fourmis, ne rencontrant plus de chemin ouvert pour ressortir du côté du bois, débouchèrent en longues colonnes à l’intérieur. J’espérai un moment qu’elles allaient se disperser, découragées par le trouble incessant où elles étaient tenues, et par les exécutions réitérées, tant par masses que par individu, dont elles étaient l’objet. Leurs habitudes paraissaient, en effet, profondément modifiées. Elles avaient cessé complètement de charrier des matériaux de construction et des provisions : aucune larve n’apparaissait plus, portée par les ouvrières. Mais, chose étrange, un grand nombre de fourmis circulaient de tous côtés, en enlevant les cadavres des fourmis écrasées et même leurs débris mutilés, tel que l’abdomen, le thorax, ou la tête. Fort surpris de cette opération, j’ai répété pendant plusieurs jours et des centaines de fois mon observation, sans pouvoir reconnaître ni le but de cet enlèvement, ni le lieu où elles allaient cacher tous ces cadavres : on eût dit d’un peuple qui enterre ses morts. J’ai lu depuis dans Pline[2] que les fourmis ensevelissent leurs morts à la façon des humains : Sepeliunt inter se, viventium solœ, prœter hominem. D’après sir John Lubbock, qui les étudie depuis de longues années, elles auraient leurs cimetières : étrange ressemblance avec les sociétés humaines ! A moins qu’il ne s’agisse simplement d’une réserve de provisions de bouche.

Quoi qu’il en soit, les débris de l’armée d’invasion en déroute, au lieu de se disperser, réunissaient peu à peu leurs bandes décimées et se cantonnaient par groupes en certaines places, comme si leur instinct social les eût portés à y former, à défaut d’un nid commun, des installations partielles. Sur un point, c’était entre les parois de minces poteries entassées ; sur un autre, entre des boiseries vermoulues ; ailleurs, dans des plâtras ; ailleurs, dans les couches superficielles d’une terre sèche et ameublie. On assistait à un essai de réorganisation. A partir de chacun de ces points, elles reformaient des routes le long des chevrons de la toiture, d’où elles remontaient à la surface des tuiles, pour se diriger de nouveau vers le sycomore. L’odeur de ses fleurs et certaines odeurs, en général, semblent avoir pour les fourmis un attrait invincible.

Il y a quelques années, j’ai observé une singulière attraction de ce genre, exercée sur des fourmis ailées, et d’autant plus extraordinaire qu’elle les conduisait par centaines à une destruction inévitable. Sur la plate-forme d’une tour haute de 28 mètres, j’avais installé, en vue d’expériences sur l’électricité, des fioles ou flacons isolateurs, renfermant de l’acide sulfurique concentré, du sein desquels s’élevait une tubulure centrale, laissant seulement un étroit espace annulaire, entre elle et le col du flacon : celui-ci même était entouré, sans en être touché, d’un chapeau métallique très voisin. Les physiciens connaissent ces supports isolateurs. Or, les fourmis ailées avaient trouvé le moyen de monter à cette hauteur et de pénétrer, en rampant patiemment, dans les intervalles successifs des fioles et des deux espaces annulaires concentriques, pour se précipiter dans l’acide sulfurique, où elles périssaient aussitôt. Chacun des isolateurs, au nombre d’une douzaine, se trouva ainsi encombré au bout de peu de jours par des centaines de fourmis mortes, exhalant une odeur mélangée de musc et d’acide sulfureux, qui, loin de les faire fuir, les attirait toujours davantage : le col extérieur du flacon demeurait tout couvert de fourmis en mouvement, s’empressant ainsi vers leur propre anéantissement. Mais c’était là la preuve d’un instinct aveugle et irrésistible, agissant en sens contraire de l’instinct de conservation, inhérent, prétend-on, à tout être vivant. — Revenons à notre invasion de fourmis, attirées, ce semble, par l’odeur des fleurs du sycomore, ou par ses pucerons, et qui paraissaient mues par l’espoir d’approvisionner la nouvelle cité et les villages construits dans le voisinage.

Il fallut combattre une à une toutes ces tentatives d’installation spécialisées. Les poutres, les chevrons fuient goudronnés un à un ; la terre, que le goudron ne pénétrait pas suffisamment, fut imbibée de pétrole ; les poteries minces, que l’on voulait éviter de souiller, furent submergées dans un baquet, afin de noyer leurs habitans improvisés ; sur les tuiles, on traça de longues traînées goudronneuses, de façon à partager la surface de la toiture en une succession de polygones fermés par de véritables cordons sanitaires, et dont l’accès était rendu impraticable. Cependant chaque jour les fourmis apparaissaient sur un point nouveau, comme par une sorte d’infiltration, déployant un esprit d’invention et une variété extraordinaire de procédés inattendus, auxquels il fallait opposer des ressources toujours différentes. La nuit même, elles reprenaient au clair de la lune des routes que la crainte les avait forcées d’abandonner en plein jour : les auteurs anciens ont déjà parlé de ce travail nocturne des fourmis. Si leur multitude avait pu se renouveler, elles auraient peut-être fini par surmonter toutes les tentatives de résistance. Mais elle était désormais limitée par les barrières opposées du côté du bois, qui ne permettaient plus à leurs bataillons de combler leurs vides ; leur nombre diminuait peu à peu et la lutte ne pouvait qu’aboutir, après un temps plus ou moins long, à la destruction totale de ces fâcheuses colonies.

Cependant, des individus plus ou moins nombreux, sortis on ne sait d’où, reparaissaient sans cesse. Il fallut plusieurs semaines d’efforts patiens et continus pour en réduire le nombre à quelques rares unités, sans arriver encore à les faire disparaître intégralement. Plusieurs dizaines de mille de fourmis s’obstinèrent ainsi jusqu’à leur destruction totale, laquelle exigea une dépense de 6 kilogrammes de goudron, 2 litres de pétrole, 200 grammes de phénol, autant d’aniline, et 500 grammes de fleur de soufre. Tel est, pour les gens qui aiment à connaître le détail des choses, le bilan matériel de la campagne dirigée contre cette invasion.

Le bilan moral est plus instructif : car le récit qui précède établit la variété singulière des procédés employés par les fourmis pour atteindre un but d’utilité générale, qu’elles ont posé elles-mêmes à leur activité. On a vu comment leur intelligence et leur volonté se plient aux circonstances, promptes à profiter de toute facilité locale, de toute condition accidentelle qui peut les conduire à la fin désirée. Cette fin n’est pas poursuivie par un acte simple et uniforme, tel que la marche en commun vers un objet déterminé, ou la recherche de la nourriture : c’est une entreprise de colonisation régulière, en un lieu favorable, désigné sans doute à l’avance par leurs explorateurs : la colonisation est tentée d’abord en masse, puis en détail, avec des ressources indéfinies de travail, d’invention et, disons-le aussi, avec un esprit de sacrifice à la communauté, pareil à un véritable dévoûment patriotique. Rien ne ressemble plus aux actes d’une peuplade humaine, en quête d’une installation nouvelle, que les agissemens de cette tribu de fourmis en mouvement, luttant avec persévérance contre un destin contraire, et s’efforçant de surmonter une puissance aussi supérieure à elle que pouvait l’être la force d’une divinité dans les croyances des hommes d’autrefois. Elles procèdent non-seulement par voie directe, mais par toute sorte de procédés détournés et, ce qui est plus remarquable, par une série d’actes individuels, accomplis en raison de l’initiative particulière de ses membres et dont le caractère et la portée rappellent singulièrement les actes raisonnes d’une volonté libre.

Devons-nous persister à désigner sous le nom d’instinct, l’impulsion qui détermine l’ensemble des actions ainsi accomplies par des êtres aussi réfléchis, en nous fondant seulement sur ce fait qu’elles convergent toutes vers un but défini à l’avance ? Mais si l’on s’attachait à cette manière de voir, ne pourrait-on pas prétendre que la même interprétation est valable pour la plupart des fonctions accomplies par la civilisation humaine ? Le problème a d’ailleurs deux faces : le but poursuivi avec une énergie fatale, opposé à la variété préméditée des moyens par lesquels il est atteint. Si l’on s’attache uniquement à la convergence des efforts dirigés vers une fin déterminée, n’est-il pas évident qu’elle rappelle la pression inconsciente en vertu de laquelle l’eau tend à prendre son niveau et s’infiltre à travers tous les obstacles opposés par une digue ? Mais c’est ici une eau dont chaque goutte serait vivante et douée d’initiative personnelle. De même la tension purement physique de l’électricité ou de la chaleur se manifeste par un ensemble de lois, que l’on résume sous le nom de potentiel. Toutefois s’il est permis d’assimiler l’instinct des fourmis à une sorte de potentiel moral, n’oublions pas que ce potentiel agit, non par des mécanismes purement physiques, tels que ceux de la chaleur et de l’électricité, mais par l’intermédiaire d’une volonté intelligente, diversifiant à l’infini ses plans et ses moyens d’action, en les accommodant sans cesse aux difficultés et aux circonstances dont elle se propose de triompher.


M. BERTHELOT.


  1. Voir dans mon ouvrage Science et Philosophie, p. 172, les Cités animales et leur évolution.
  2. Histoire naturelle, liv. XI, ch. 36.