Les Soliloques du Pauvre (1903)/Songe-Mensonge, Espoir, Déception

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Les Soliloques du PauvreP. Sevin et E. Rey, librairies-éditeurs (p. 37-91).


I


P’têt’ ben qu’un jour gn’aura du bon
Pour l’ Gas qui croit pus à grand’ chose,
Qu’ a ben sommeil, qu’ est ben morose
Et qui bourlingue à l’abandon ;

Pour l’ Gas qui marche en ronflant d’bout
Et qui veut pus en foutre eun’ datte
Et qui risqu’rait p’têt’ un sal’ coup
S’il l’tait pus vaillant su’ ses pattes


Et s’y n’ saurait pas qu’en fin d’ comptes
Pus ya d’ misère et d’ scélérats,
Pus ya d’ l’horreur, pus ya d’ la honte,
Pus ya d’ pain pour les magistrats !


Oh ! p’têt’ ben qu’ oui, oh ! p’têt’ ben qu’ non,
Gn’aura du mieux... du neuf... du bon
Pour C’lui qui va la gueul’ penchée
À l’heure où les aut’s sont couchés,


Car c’ soir... faut r’filer la Comète,
Malgré qu’ mes pieds soy’ent en viand’ crue ;
Ce soir... c’ doit êt’ un soir de fête,
C’est plein d’ rigolos dans les rues !


Ô joie ! ô candeur !... non c’ qu’y gueulent,
Gn’en a déjà qu’ ont leur muffée ;
Y tienn’nt un copain qui dégueule
Alorss que moi j’ai rien briffé.


C’est des michets, c’est des maqu’reaux,
C’est des « rastas », c’est des rapins,
Des calicots et des youpins,
Des band’s de rouchi’s et d’ poivrots,


Des candidats au copahu,
Des jeun’s genss’ qui fait dans l’ Commerce
Et qui s’ sont dit : « Faut qu’on s’exerce
À la grand’ noce, au grand chahut ! »


(Ceuss’-là y gagn’nt cinq cigs par mois
Et veul’nt la faire aux mecs braisés)
Or pour s’offrir eun’ fill’ de joie
Ce soir... n’a fallu s’ cotiser !


Chacun deux thun’s... viv’ la jeunesse !
Et les v’là quat’ pour eun’ gothon ;
Mais la pauv’ môm’ n’a qu’ deux tétons
Et quoi qu’a fass’... qu’eun’ pair de fesses !


Un seul couch’ra... hein, quel succès !
Les aut’s y s’ tap’ront... sans personne.
(Ah ! qu’on est fier d’être Français
Quand on regarde la Colonne !)


Vrai, les pauv’s gas..., les malheureux,
Les crèv’-d’amour..., les faméliques !
Y pass’nt, les viveurs fastueux
De la troisième République !


Euss’, leur gueltre et leur faux chambard
Et leurs punais’s à trois francs l’heure,
C’est d’ la misère et du cauch’mar
C’est d’ la cruauté qui m’effleure.


Quand gn’en a pus... gn’en a encore,
Y piaill’nt, y rouspèt’nt... y s’ querell’nt
C’est du suffrage universel
Qui passe et qu’ est content d’ son sort !

Ah ! les veaux tout d’ mêm’, les vagins,
Les salopiots..., les pauv’s loufoques,
C’est pas euss qui f’ront v’nir l’Époque
Où qu’ les z’Homm’s y s’ront tous frangins,



Où qu’ les Nations s’ pass’ront des langues,
Comm’ des charlott’s en amiquié,
Euss, y r’tourn’nt à l’orang-outangue
De la cocotte au cocotier !

Ça s’rait bath d’en faire un cocu,
D’y soul’ver eun’ de ses bergères,
Mais d’pis longtemps... j’ai mal vécu,
J’ suis pas sûr d’êt’ eun’ bonne affaire ;


(Dam’ !... j’ai fait l’ jacqu’ moi, et par trop,
L’ poireau d’amour pour caus’ de dèche,
La crêm’ de ma rac’ doit êt’ sèche
Comm’ la moell’ morte du sureau ;


Pis... mal fringué... fauché... sans treffe,
J’os’rais seul’ment pas y causer :
Donc un béguin, c’est comm’ des nèfes,
Quant au lapin... c’est tout posé !


Enfin ! N’empêch’ que v’là la puïe
Qu’y m’ faut cor’ n’ tortorer qu’ la brume
(Mêm’ que c’est comm’ ça qu’on s’enrhume
Et qu’on s’obtient des pneumonies).


Et n’empêch’ qu’en c’te nuit d’ plaisir
Où trottaille ed’ d’ la bell’ gonzesse
Au fin fond d’ ma putain d’ jeunesse
Y s’ lèv’ comme un troupeau d’ désirs !


Et quels désirs ! Des éperdus,
Des ceuss’ qui font qu’on d’viendrait pègre,
Des douloureux... des ben tendus,
Vrai’ band’ de loups et d’ gorets maigres.


Pourtant la lanc’ d’vrait les noyer,
Oui, j’ t’en fous, ma viande hurl’ tout’ seule,
Mon cœur va me sauter d’ la gueule
Mes limandins vont aboyer !



III




Ah ! qu’ mes flaquants sont lourds ce soir...
Oh ! un bain d’ pieds... eun’ pair’ d’ pantoufes
(J’ai trop marné dans la mistoufe
Dans la bouillasse et l’ désespoir !)


Oh ! n’ pus êt’ planqué à la dure
Et n’ s’rait-ce qu’eun’ nuit frimer l’ marlou
Et m’ les rouler dans d’ la guipure
Ousqu’on verrait guincher mes poux.


Deux ronds d’ tendresse... un sou d’ sourire
Et deux tétons en oneillers
Pour s’y blottir, y roupiller
Et les mamourer sans rien dire :


Voui, deux tétons frais et joyeux,
Marmots lourds à gueulett’s fleuries,
Lingots d’amour et d’ chair chérie
Beaux et miséricordieux,


Oh ! d’ la santé... eun’ bonne haleine !
D’ la peau jeun’... des bras de fraîcheur
Et su’ tout ça coucher ma peine
Et ma fatigue de marcheur...


Car c’ soir vraiment j’ peux pus m’ cont’nir,
J’éclate ! Y a trop d’ joie, trop d’ morues,
Gn’ a trop d’ rigolos dans les rues,
J’ m’en vas chialer... j’ m’en vas m’ périr.


Assez ! ou j’ vas m’ sortir les tripes
Et buter dans l’ blair des passants,
Des premiers v’nus, des « innocents »,
Dans c’ troupeau d’carn’s qu’ est les bons types.


Ceuss’ là dont la joie n’ fait pas grâce,
J’ m’en vas leur z’y mett’ un bouchon...
Noël ! Noël ! L’ preumier qui passe
Y bouff’ra d’ la têt’ de cochon !...

IV


À moins qu’ ça n’ soye moi qui n’ écope
Y aurait des chanc’s pour qu’ d’eun’ mandale
Un d’euss’ m’envoy’ râper les dalles
De la plac’ Pigalle au Procope.


Car euss’ n’ont pas dîné... d’ mépris
Ni déjeuné d’un paradoxe.
Tous ces muff’s-là, c’est ben nourri,
Ça fait du sport... ça fait d’ la boxe.
Pis quand même ej’ s’rais l’ pus costeau
(Faut ben voir la réalité),
Quand on est seul à s’ révolter
Les aut’s boug’nt pas pus qu’ des poteaux.


Alorss ? Quoi fair’ ? S’ foutre à la Seine ?
Mais j’ suis su’ Terr’, faut ben qu’ j’y reste ;
Allons r’marchons... rentrons not’ geste
Pour cett’ fois... ça vaut pas la peine !

Espoir

V


Comment qu’ ça s’ fait qu’ les taciturnes,
Les fous-la-faim, les gas comm’ moi,
Les membr’s du “ Brasero nocturne ”,
Gn’en a pus d’un su’ l’ pavé d’ bois ;


Ceuss’ qu’ont du poil et d’ la fierté,
Les inconnus..., que tout l’ mond’ frôle,
Souffrent c’ qu’y souffr’nt sans rouspéter
Et pass’nt en couchant les épaules ?


C’est-y que quand le ventre est vide
On n’ peut rien autr’ que s’ résigner,
Comm’ le bétail au front stupide
Qui sent d’avanc’ qu’y s’ra saigné ?


Comment qu’ça s’ fait qu’ la viande est lâche
Et qu’on n’ tent’rait pas un coup d’ chien
Et qu’moins on peut... moins qu’on s’ maintient,
Pus on s’ cramponne et pus qu’on tâche ?


(Car c’est pas drôl’ d’êt’ sans coucher
Pour la raison qu’on est fauché,
Ou d’ pas s’ connaître eun’ tit’ maîtresse
À caus’ qu’on est dans la détresse !)

(L’ droit au baiser existe trop
Pour les rupins qu’ est débauchés,
Pour les barbes, pour les michets ;
Le sans-pognon..., lui, bais’... la peau !)

(Pourtant, vrai, on sait c’ qu’est la Vie
Qui s’ traduit par l’ mêm’ boniment
Qu’ dans la galette ou l’ sentiment
On vous fait jamais qu’ des vach’ries !)

Donc, comment qu’ ça s’ fait qu’on fait rien,
Qu’on a cor’ la forc’ de poursuivre
Et qu’ malgré tout, ben, on s’ laiss’ vivre
À la j’ m’en-fous, à la p’têt’-bien ?

Oh ! C’est qu’ chacun a sa chimère
Et qu’ pus il est bas l’ purotain,
Pus qu’y marin’ dans les misères,
Pus que son gniasse est incertain,

Et qu’ moins y sait où donner d’ l’aile,
Comme en plein jour l’oiseau du soir,
Pus qu’y se r’suc’ dans la cervelle
Deux grains d’ mensonge et un d’espoir !

Espoir de quoi ? Dam’ ! ça dépend :
Gn’en a qu’espèr’nt en eun’ Justice,
D’aut’s en la Gloir’ (ça, c’est un vice...
Leur faut dans l’ fign’ trois plum’s de paon !).

Mais l’ pus grand nombr’... l’est comm’ mézigue,
Y rêv’ d’un coin qui s’rait quéqu’ part,
N’importe, y n’ sait, où pour sa part
Y verrait flancher sa fatigue :

Un endroit ousque, sans charger,
Ça r’ssemblerait à d’ la vrai’ Vie,
À d’ l’Amour et à du manger,
Mais pas comm’ dans les théories.

Un soir d’été, deux brins d’ persil,
Eun’ tit’ bicoque à la campagne
Et quéqu’ chose à s’ mett’ dans l’ fusil
(C’est pas des châteaux en Espagne !)

Car y vient eune heure à la fin
Où qu’ chacun veut vivre en artisse :
L’ rupin... à caus’ des rhumatisses
Et l’ pauvr’ pour bouffer à sa faim.

Voui ! D’ la guimauv’, du sirop d’ gomme
Pour chacun en particulier ;
Mais v’là l’ chiendent, v’là l’ singulier,
On vourait ça pour tous les Hommes !


VI




Car, gn’a pas, on est fatigué,
On n’ donn’ pus dans la Politique,
Ses pantins noirs et leur chiqué,
On sait qu’ tout ça, c’est des « pratiques ».

On rigol’ d’eun’ Fraternité
Où même’ quand c’est l’ Milord qu’ étrenne
Et qu’ c’est son tour d’êt’ dans la peine,
Ses frangins (!) l’y laissent barboter.

On s’ fout d’un Dieu qui, s’il existe,
A sûr’ment dû nous oublier ;
Car d’pis l’ temps qu’on l’a supplié,
L’aurait pu fair’ la Vi’ moins triste !

On commenc’ par avoir son crible
Des loufoqu’ries de nos Aïeux ;
On vourait pas, si c’tait possible,
On vourait pas trinquer pour eux...

Nous on est droits... nous on respire
(Ça n’est déjà pas si cocasse) ;
Porquoi qu’y faut payer la casse
Du preumier et du s’cond Empire ?


On a soupé des comédies,
Des moral’s, des phizolofies,
L’Homm’ doit pus fair’ que son plaisir
Et la beauté de ses désirs.


On s’en fout des Idéalisses
Qui su’ not’ râb’ se chamaillaient
Et des z’avocats socialisses
Poilus, gueulards et marseillais !


On marche pus pour êt’ martyrs
Ou d’ la confitur’ d’insurgés,
Comm’ ceuss dont les z’oss’ments doiv’nt dire :
— Malheurs ! Quand c’est qu’on s’ra vengés ?


Porquoi qu’on s’rait viande à mitrailles
Pour flingots à « persécussions » ?
De Fourmies on r’monte à Versailles,
C’est toujours les mêm’s solutions.


On croit s’ battr’ pour l’Humanité,
J’ t’en fous... c’est pour qu’ les Forts s’engraissent
Et c’est pour que l’ Commerce y r’naisse
Avec bien pus d’ sécurité.


On se souvient des Communeux
Dont on questionnait la cervelle
En leur enfonçant les vitreux
À coups d’ sorlots et d’ point’s d’ombrelles


Et quand on r’tombe au temps présent,
On n’ trouv’ pas ça pus amusant ;
Y font vomir les satisfaits
À qui pus rien ne fait d’effet ;


Et vomir, les poir’s, les bett’raves,
Les résignés à tronch’s d’esclaves
Et tous les genr’s de révoltés
Qui finissent par êt’... députés !


Nous, on veut pus se l’ laisser mettre,
Vaut mieux s’ tourner les pouc’s en rond ;
Quand un larbin y parvient maître
L’est cor pus carn’ que son patron !


De quoi ? S’ fair’ scier pour ces gas-là ?
Fair’ monter l’ tirag’ des gazettes ?
Y val’nt pas l’ coup, vrai, nom de l’ là,
Qu’ z’y restn’t aux wouater-clozettes !


À part quéqu’s-uns qu’ ont d’ la bonté,
Les aut’s sont par trop sûrs d’eux-mêmes ;
Laissons les flemmards à leur flemme
Et les salauds dans leur sal’té !

Car les modernes Aristos
N’ont pas bezef des Paladins
Qui se faisaient crever la peau
Pour la Veuve et pour l’Orphelin.


Voui, qu’y z’y pionc’nt dans leur purin
Fait d’or, d’ laideurs et d’arrogance ;
Vrai, y manqu’nt par trop d’élégance.
Y m’ dégout’nt, mes Contemporains !





VII




Donc, chacun il a sa chimère,
(Mêm’ qu’il en est l’unique amant) ;
Bibi a la sienne égal’ment...
Suffit... j’ m’entends... c’est m’ n’ affaire !



Voui, j’ suis un typ’, moi, j’en ai d’ bonnes ;
Quand les aut’s y sont dans leur lit,
Bibi y trimballe eun’ Madone :
Notre-Dame-des-Démolis !


Et pis l’ pus crevant d’ l’aventure,
Qui fait mon chagrin panaché,
C’est qu’ c’est lorsque j’ suis l’ pus fauché,
L’ pus dans la nasse el’ pus dans l’ordure,


C’est quand j’ vaudrais pas mêm’ eun’ claque,
Quand j’ donn’rais pas deux ronds d’ ma peau
Et qu’ « le long, le long du ruisseau »
J’ vourais m’ fondre et devenir flaque,


C’est quand j’ me sens l’ pus loqu’taillon,
Quand j’ mâch’ mes cris comm’ des cartouches
C’est quand j’ suis l’ pus rauque et farouche
Qu’a m’apparaît comme un rayon !


Voui, quand j’ vas ruer dans les brancards,
Tout par un coup v’là qu’a s’élève,
La Cell’ qui dort au fond d’ mes rêves
Comme eun’ bonn’ Vierg’ dans un placard !


Qui c’est ? J’ sais pas, mais alle est belle :
A s’ lève en moi en Lun’ d’Été,
Alle est postée en sentinelle
Comme un flambeau, comme eun’ clarté !


A m’ guette, alle écout’ si j’ l’appelle
Du fond du soir et du malheur ;
Mêm’ qu’alle a les tétons en fleur
Et tout l’Amour dans les prunelles !


Qui c’est ? J’ sais pas... p’têt’ la Beauté
(À moins qu’ ça n’ soye la Charité).
En tous cas c’est moi qu’alle attend
Et v’là déjà pas mal de temps !


Sûr qu’ c’est pas eun’ gerce à la roue
Qui m’ mépris’ra pour manqu’ de carme
Et tant que j’ pilonn’rai la boue
Arpions en sang, châsses en larmes.


Sûr que c’est pas eune Égérie
Qui, bien qu’ repoussant du flingot,
F’rait p’têt’ sa tourte et sa sûrie
Pass’ que j’ jacqut’rai en parigot ;


Et non pus eun’ fill’ de romances
Qui s’enverrait l’Hercul’ du Nord
Ou, pour endormir ses souffrances,
M’ f’rait des queues avec un ténor !


Ni eun’ virago, sac à schnick,
Qui, pour soigner mon estomac,
M’ pass’rait tous les jours à tabac
Comm’ si qu’ j’aye épousé un flic (!)


Ni eun’ bergeois’ qui f’rait ses magnes
(Eune épateus’ de calicots)
Et l’ raffût des toupies d’All’magne
(Voyez rayon des boucicauts).


Ni eun’ détraquée, eun’ pourrie,
Eune écriveuse à faux jaspin,
Ni eun’ poufiasse à front d’ Marie
Qui s’appuierait des marloupins.


Qui c’est ? J’ sais pas, alle est si loin !
Alle est si pâl’ dans l’ soir qui tombe
Qu’on jur’rait qu’ a sort de la tombe
Ousqu’on s’ marierait sans témoins.


Mais à forc’ d’errer et d’ muser
Su’ des kilomèt’s de bitume,
Quéqu’ soir d’horreur et d’amertume
J’ me cogn’rai p’têt’ dans son baiser !


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


(— Mais d’ qui donc, feignant, mâche-angoisse,
Princ’ des Couillons, mine à croquis,
Gibier d’ Poissy qu’a l’ taf qu’on l’ poisse,
Non, mais dis-nous donc l’ baiser d’ qui ?


— T’en as d’ l’astuc’, c’est épatant !
Ousqu’alle est ta Blanch’, ta Radieuse,
Tu t’es pas vu, eh ! dégoûtant,
Toi et ta requinpett’ pouilleuse ?)


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Ben, ma foi, si gn’a pas moyen,
C’est pas ça qu’empêch’ra que j’ l’aime !
Allons, r’marchons, suivons not’ flemme
Rêvons toujours, ça coûte rien !


Déception



VIII




Quand j’ m’amèn’rai su’ la Mason
Qu’ j’ai dans l’idée, au coin d’ ma vie,
Elle a s’ra just’ su’ sa sortie
Pour aller fair’ ses provisions.


Dès qu’a m’ verra, mince ed’ girie !
(Un vrai coup d’ tronche en plein nichons)
Et comm’ tout par un coup r’froidie,
A d’viendra blanch’ comme un torchon !


— Ah ! (Et a s’ mettra pour prier :)
— Seigneur ! Jésus ! Mari’-Mad’leine !
Et tous ceuss’ du calendrier
Qui s’ foutent d’ la misère humaine.


— Ah ! ben vrai... bonsoir ? Quiens ! Te v’là ?
Ça n’est pas trop tôt, mon bonhomme,
Allons, approch’, pos’ ton cul là,
D’où c’est qu’ tu viens ? Comment qu’ tu t’ nommes ?


— T’as l’air tout chos’... tu t’ sais en r’tard ;
Mais j’ te dis rien pass’ que tu t’ traînes
Et qu’ t’ as l’air d’avoir ben d’ la peine
D’êt’ ben massif, d’êt ben mastar !


— Mon guieu qu’ t’es grand ! Mon guieu qu’ t’es maigre !
Ben sûr... tu n’es pas... financier,
Ni député..., ni marl’..., ni pègre,
Sûr que t’as z’un foutu méquier !


— Tes clignotants sont fatigués !
Tes ployants grinc’nt comm’ des essieux,
T’es moch’..., t’es vidé..., t’es chassieux,
T’es à fond d’ cal’..., t’es déglingué ;


— Sûr ! T’as pas eu ta suffisance
De brich’ton, d’ sommeil et d’amour,
Et tes z’os qu’on doit voir à jour,
Ça n’est guèr’ d’ la « réjouissance ».


— T’as pus d’ grimpant... t’as pus d’ liquette,
Tes lappe-la-boue bâill’nt de douleur,
Et pour c’ qui est d’ ta riquinpette
Alle est taillée dans du malheur !


— Qui c’est ton parfum ? dis ? des fois ?
(On pourrait t’ pister à la trace.)
— Mossieu a mis son sifflet d’ crasse ?
Mossieu va dans l’ monde à, c’ que j’ vois !


— Ton bloum ! y dat’ du grand Empire !
Ta plur’ grelotte, eh ! grelotteux !
Et j’ devin’ cor à ton sourire
Qu’ ton cœur aussi est ben loqu’teux !


— T’ as dû n’avoir l’âme azurée
D’ l’instruction... d’ l’astuce et d’ l’acquis
Car avec ça t’as l’air... marquis,
Oh ! mais... d’un marquis d’ la Purée.


— J’ te connais comm’ si j’ t’avais fait,
T’ es un rêveur..., t’ es z’eun’ vadrouille ;
T’ as chassé que c’ que tu rêvais
Et t’ es toujours rev’nu bredouille :


— T’ as tell’ment r’filé la comète
Qu’on la croirait cor’ su’ ton front ;
T’ as du blanc d’ billard su’ la tête,
T’ as comme eune Étoil’ su’ l’ citron !


— Cause un peu si ça t’est possible !
Aie pas peur, caus’ ?... Pheu ! c’est natté.
Oh ! c’ qu’il est gonflé ton Sensible,
On croirait qu’ y va éclater !


— Gn’a ben longtemps que j’ t’espérais
Et j’ comptais pu su’ toi, à c’t’ heure ;
Mais pisque te v’là et qu’ tu pleures,
Stope ! on verra à voir après :


— Si ça t’ botte on f’ra compagnons
(Bien qu’ tu soye schnocke et qu’ tu trouillotes)
Mais j’ t’aim’ comm’ ça.... c’est mes z’ognons
Et tout l’ reste il est d’ la gnognotte !


— Arr’pos’-toi donc, va... fais un somme,
T’ es pas pressé... tu viens d’ si loin ;
Les purs-sangs qui sont pas des hommes
Roupill’nt ben tout l’ long d’ leur besoin ;


— Dors... laiss’ tout ça s’organiser,
J’ suis la Beauté... j’ suis la Justice,
Et v’là trente ans que tu t’ dévisses,
Qu’ t’ es en marche après mon baiser !


— T’ es ben un galant d’ not’ Époque,
Un d’ nos cochons d’ contemporains
Qu’ ont l’ cœur et la sorbonne en loques
Et n’ savent où donner du groin.


— Ah ! c’ que t’ as pris... non, c’est un rêve !
Et j’ai qu’à voir ton ciboulot
Pour m’ figurer qu’ ta part d’ gâteau
Ne cont’nait sûr’ment pas la fève.


— T’ as d’ l’orgueil, d’ la simplicité,
Et d’vant la Vie t’ as fait ta gueule ;
T’ as d’ l’usage... d’ la timidité,
T’ es dign’, t’ es maigr’, t’ es jeun’... t’ es meule !


— Aussi on n’ te gob’ pas beaucoup,
T’ offens’s les muffs ; t’ es bon pour l’ bagne.
Comment, sagouin, t’ avais pas l’ sou
Et tu f’sais ta poire et tes magnes ?


— Quiens... maint’nant, causons des gonzesses
(Qué Sologn’ ce fut... tes vingt ans !)
Aucune a compris les tendresses
Qui braisoyent dans tes miroitants :


— Et t’ es cor deuil et plein d’ méfiance
À cause des fauvett’s qui dans l’ temps
Ont fait pipi su’ tes croyances
Et caca su’ ton Palpitant ;


— Et des nombreus’s qui censément
T’ont mené au pat’lin jonquille
Et chahuté les sentiments
Comm’ des croquants couch’nt un jeu d’ quilles.


— Et les ment’ries qu’ tu sais déjà ;
Nib ! T’ en veux pus pour un empire :
Hein : — « Cœurs de femm’s, cœurs de goujats »,
Et les meilleur’s... a sont les pires !


— N’ te tracass’ pas, va... dors, mon gosse ;
Dodo, mon chagrin.., mon chouné,
La France est un pays d’ négoce,
Tu sauras jamais t’y r’tourner !


(Car la Femme a n’a qu’un pépin,
Son mâl s’rait-y l’ roi des Rupins,
L’ pus marioll’ de tous les royaumes,
Pour Ell’... c’est jamais qu’un pauv’ môme.)

IX

Et v’là. — A caus’ra jusqu’au jour
Comm’ ça en connaissanc’ de cause ;
Ses mots... y s’ront des grains d’amour,
Et en m’ disant tout’s ces bonn’s choses,


Jusqu’à c’ que la Blafarde a s’ couche
Dans son plumard silencieux,
A mettra ses mains su’ ma bouche
Et pis ses bécots plein mes yeux.


(Car nous deux ça bich’ra tout d’ suite
Et pour savoir si j’ suis amé
Sûr, j’aurai pas besoin d’ plumer ;
L’ volant mignon des marguerites !)


J’ m’y vois. — A m’ prendra dans ses bras
Comme eun’ moman quient son moutard,
Comme un goualant d’ rues sa guitare
Et a m’ f’ra chialer c’ qu’a voudra.


Pour moi, ça s’ra mossieu Dimanche
(J’y caus’rai pas... gn’en aurait d’ trop !)
J’ s’rai là, crevé, langu’ dans les crocs
Comme un vieux canasson qui flanche.


Dormir alors... ah ! j’ dormirai
L’instant où j’ la rencontrerai !
Oh ! là là, qué coup d’ traversin :
(Le tsar y s’ra pas mon cousin !)


Dormir... dormir, jusqu’à Midi !
Qu’a soye putain, qu’a soye pucelle,
Le blair’ dans l’ poil de son aisselle
Comme un moignieau qui rentre au nid !


Sûr qu’a s’ra franch’, gironde et bonne,
Son cœur y s’ra là pour un coup,
Et ses tétons y s’ront si doux
Que j’ la prendrai pour eun’ daronne.


Et loin des gonciers charitables,
Des philanthrop’s... des gas soumis,
J’aurai d’ la soup’, du rif, eun’ table
Et du perlo pour les z’amis.


(Fini l’ chiqué des vieux gratins,
Des pauv’s vieux cochons baladeurs !
Fini, Mam’ Poignet et ses leurres
Solitaires et clandestins !)


Ah ! nom de d’là ! ce que j’ l’am’rai
(Gn’aura qu’Ell’ qui s’ra ma Patrie)
Elle et pis sa jeuness’ fleurie
Comm’ le Luxembourg au mois d’ Mai !


Ah ! quand c’est que j’y parviendrai
À la Mason de Son Sourire,
Quand c’est donc que je pourrai m’ dire :
— Ma vieill’, ça y est, tu vas t’ plumer !


Si c’est l’Hiver... p’têt’ qu’y f’ra chaud,
Si c’est l’ Printemps p’têt’ qu’y f’ra tendre,
Mais qu’y lansquine ou qu’y fass’ beau,
Mon guieu... comme y f’ra bon d’ s’étendre !


Voui, dormir... n’ pus jamais rouvrir
Mes falots sanglants su’ la Vie,
Et dès lorss ne pus rien savoir
Des espoirs et des désespoirs,


Qu’ ça soye le soir ou ben l’ matin,
Qu’y fass’ moins noir dans mon destin,
Dormir longtemps... dormir... dormir !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ho ! mais bon sang ! Cell’ que j’appelle
Ça s’rait-t’y pas la Femme en Noir
Qu’est à coup sûr la pus fidèle ?


Oh ! là là, vrai ! La Dame en Noir
(Qu’un jour tout un chacun doit voir
Aux lueurs des trent’-six chandelles
Qu’on allum’ pour la recevoir) ;

Tonnerr’ de Dieu !... la Femme en Noir,
La Sans-Remords... la Sans-Mamelles,
La Dure-aux-Cœurs, la Fraîche-aux-Moelles,
La Sans-Pitié, la Sans-Prunelles,
Qui va jugulant les pus belles
Et jarnacquant l’ jarret d’ l’Espoir :


Vous savez ben... la Grande en Noir
Qui tranch’ les tronch’s par ribambelles
Et dans les tas les pus rebelles,
Envoye son tranchoir en coup d’aile
Pour fair’ du Silence et du Soir !


(Et faire enfin qu’y ait du bon
Pour l’ gas qui rôde à l’abandon).