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Les Souhaits (La Fontaine)

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Fables choisies, mises en versDenys Thierry et Claude BarbinTroisième partie : livres vii, viii (p. 31-36).

V.

Les Souhaits.



IL eſt au Mogol des folets

Qui font office de valets,
Tiennent la maiſon propre, ont ſoin de l’équipage,
Et quelquefois du jardinage.
Si vous touchez à leur ouvrage,

Vous gaſtez tout. Un d’eux prés du Gange autrefois
Cultivoit le jardin d’un aſſez bon Bourgeois.
Il travailloit ſans bruit, avoit beaucoup d’adreſſe,
Aimoit le maiſtre et la maiſtreſſe,
Et le jardin ſur tout. Dieu ſçait ſi les zephirs
Peuple ami du Demon l’aſſiſtoient dans ſa tâche :
Le folet de ſa part travaillant ſans relaſche
Combloit ſes hoſtes de plaiſirs.
Pour plus de marques de ſon zele,
Chez ces gens pour toûjours il ſe fuſt arreſté,
Nonobſtant la legereté
A ſes pareils ſi naturelle ;
Mais ſes confreres les eſprits
Firent tant que le chef de cette republique,

Par caprice ou par politique,
Le changea bien-toſt de logis.
Ordre luy vient d’aller au fond de la Norvege
Prendre le ſoin d’une maiſon
En tout temps couverte de neige ;
Et d’Indou qu’il eſtoit on vous le fait lapon.
Avant que de partir l’eſprit dit à ſes hoſtes :
On m’oblige de vous quitter :
Je ne ſçais pas pour quelles fautes ;
Mais enfin il le faut, je ne puis arreſter
Qu’un temps fort court, un mois, peut-eſtre une ſemaine.
Employez-la ; formez trois ſouhaits, car je puis
Rendre trois ſouhaits accomplis ;
Trois ſans plus. Souhaiter, ce n’eſt pas une peine
Etrange & nouvelle aux humains.

Ceux-cy pour premier vœu demandent l’abondance ;
Et l’abondance à pleines mains,
Verſe en leurs cofres la finance,
En leurs greniers le bled, dans leurs caves les vins ;
Tout en creve. Comment ranger cette chevance ?
Quels regiſtres, quels ſoins, quel temps il leur falut !
Tous deux ſont empeſchez ſi jamais on le fut.
Les voleurs contre eux comploterent ;
Les grands Seigneurs leur emprunterent ;
Le Prince les taxa. Voila les pauvres gens
Malheureux par trop de fortune.
Oſtez-nous de ces biens l’affluence importune,

Dirent-ils l’un & l’autre ; heureux les indigens !
La pauvreté vaut mieux qu’une telle richeſſe.
Retirez-vous, treſors, fuyez ; & toy Deeſſe,
Mere du bon eſprit, compagne du repos,
O mediocrité, reviens viſte. A ces mots
La mediocrité revient ; on luy fait place ;
Avec elle ils rentrent en grace,
Au bout de deux ſouhaits eſtant auſſi chançeux
Qu’ils eſtoient, & que ſont tous ceux
Qui ſouhaitent toûjours, & perdent en chimeres
Le temps qu’ils feroient mieux de mettre à leurs affaires.
Le folet en rit avec eux.
Pour profiter de ſa largeſſe,

Quand il voulut partir, & qu’il fut ſur le poinct,
Ils demanderent la ſageſſe ;
C’eſt un treſor qui n’embarraſſe point.