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Les Souris, et le Chat-huant

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Les Souris, et le Chat-huant
Fables, 2e recueil, livres ix, x, xiClaude Barbin et Denys Thierry4 (p. 215-219).

IX.

Les Souris, & le Chat-huant.


Il ne faut jamais dire aux gens,
Écoûtez un bon mot, oyez une merveille.
Sçavez-vous ſi les écoûtans
En feront une eſtime à la voſtre pareille ?

Voicy pourtant un cas qui peut eſtre excepté.
Je le maintiens prodige, & tel que d’une Fable,
Il a l’air & les traits, encor que veritable.
On abattit un pin pour ſon antiquité,
Vieux Palais d’un hibou, triſte & ſombre retraite
De l’oiſeau qu’Atropos prend pour ſon interprete.
Dans ſon tronc caverneux, & miné par le temps.
Logeoient entre autres habitans
Force ſouris ſans pieds, toutes rondes de graiſſe.
L’oyſeau les nourriſſoit parmy des tas de bled,
Et de ſon bec avoit leur troupeau mutilé ;
Cét Oyſeau raiſonnoit. Il faut qu’on le confeſſe.

En ſon temps aux Souris le compagnon chaſſa
Les premieres qu’il prit du logis échapées.
Pour y remedier, le drôle eſtropia
Tout ce qu’il prit en ſuite. Et leurs jambes coupées
Firent qu’il les mangeoit à ſa commodité,
Aujourd’huy l’une, & demain l’autre.
Tout manger à la fois, l’impoſſibilité
S’y trouvoit, joint auſſi le ſoin de ſa ſanté.
Sa prévoyance alloit auſſi loin que la noſtre ;
Elle alloit juſqu’à leur porter
Vivres & grains pour ſubſiſter.
Puis, qu’un Carteſien s’obſtine
À traiter ce hibou de montre, & de machine,

Quel reſſort luy pouvoit donner
Le conſeil de tronquer un peuple mis en muë ?
Si ce n’eſt pas là raiſonner,
La raiſon m’eſt choſe inconnuë.
Voyez que d’argumens il fit.
Quand ce peuple eſt pris il s’enfuit :
Donc il faut le croquer auſſi-toſt qu’on le hape.
Tout ; il eſt impoſſible. Et puis pour le beſoin
N’en dois-je pas garder ? donc il faut avoir ſoin
De le nourrir ſans qu’il échape.
Mais comment ? oſtons-luy les pieds. Or trouvez-moy
Choſe par les humains à ſa fin mieux conduite.

Quel autre art de penſer Ariſtote & ſa ſuite
Enſeignent-ils par voſtre foy ?


Cecy n’eſt point une Fable, & la choſe quoy que merveilleuſe & preſque incroyable, eſt veritablement arrivée. J’ay peut eſtre porté trop loin la prévoyance de ce hibou ; car je ne pretends pas établir dans les beſtes un progrés de raiſonnement tel que celuy-cy ; mais ces exagerations ſont permiſes à la Poëſie, ſur tout dans la maniere d’écrire dont je me ſers.