La Pipe de cidre (recueil)/Les Souvenirs d’un pauvre diable

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Les souvenirs d’un pauvre diable
La Pipe de cidreE. Flammarion (pp. 187-232).
Les souvenirs d’un pauvre diable




Les souvenirs d’un pauvre diable



I


Ces pages que j’écris ne sont point une autobiographie selon les normes littéraires.

Ayant vécu de peu, sans bruit, sans nul événement romanesque, toujours solitaire, même dans ma famille, même au milieu de mes amis, même au milieu des foules un instant coudoyées, je n’ai pas la vanité de penser que ma vie puisse offrir le moindre intérêt, ou le plus petit agrément, à être racontée.

Je n’attends donc, de ce travail, nulle gloire, nul argent, ni la consolation de songer que je puisse émouvoir l’âme de quelqu’un.

Et pourquoi quelqu’un sur la terre se préoccuperait-il du silencieux insecte que je suis ? Je suis, dans le monde qui m’entoure de son immensité, un trop négligeable atome. Volontairement, ou par surprise, je ne sais, j’ai rompu tous les liens qui m’attachaient à la solidarité humaine ; j’ai refusé la part d’action, utile ou malfaisante, qui échoit à tout être vivant. Je n’existe ni en moi, ni dans les autres, ni dans le rythme le plus infime de l’universelle harmonie. Je suis cette chose inconcevable et peut-être unique : rien ! j’ai des bras, l’apparence d’un cerveau, les insignes d’un sexe ; et rien n’est sorti de cela, rien, pas même la mort ! Et si la nature m’est si persécutrice, c’est que je tarde, trop longtemps sans doute, à lui restituer ce petit tas de fumier, cette mince pincée de pourriture qu’est mon corps, et de tant de formes, charmantes, qui sait ?… tant d’organismes curieux attendent de naître, pour perpétuer la vie dont, en réalité, je ne fais rien, sinon que l’interrompre. Qu’importe donc si j’ai pleuré, si, du soc de mes ongles, j’ai parfois labouré ma sanglante poitrine !… Au milieu de l’universelle souffrance, que sont mes pleurs ? Que signifie ma voix déchirée de sanglots ou de rires, parmi ce grand lamento qui secoue les mondes affolés par l’impénétrable énigme de la matière ou de la divinité ?

Si j’ai dramatisé ces quelques souvenirs de l’enfance qui fut mienne, ce n’est pas pour qu’on me plaigne, qu’on m’admire ou qu’on me haïsse. Je sais que je n’ai droit à aucun de ces sentiments dans le cœur des hommes. Et qu’en ferais-je ?

Est-ce la voix du suprême orgueil qui parle en moi, à cette minute ? Tentai-je d’expliquer, d’excuser par de trop subtiles et vaines raisons la retombée de l’ange que j’aurais pu être, à la croupissante, à l’immonde larve que je suis ? Oh ! non ! je n’ai pas d’orgueil, je n’ai plus d’orgueil ! Chaque fois que ce sentiment a voulu pénétrer en moi, je n’ai eu, pour le chasser, qu’à porter les yeux vers le ciel, vers ce gouffre épouvantant de l’infini, où je me sens plus petit, plus inaperçu, plus infinitésimal que la diatomée perdue dans l’eau vaseuse des citernes. Oh ! non, je le jure, je n’ai pas d’orgueil.

Ce que j’ai voulu, c’est, en donnant à ces quelques souvenirs une forme animée et familière, rendre plus sensible une des plus prodigieuses tyrannies, une des plus ravalantes oppressions de la vie – dont je n’ai pas été le seul à souffrir, hélas ! – : l’autorité paternelle. Car tout le monde en a souffert, tout le monde porte en soi, dans les yeux, sur le front, sur la nuque, sur toutes les parties du corps où l’âme se révèle, où l’émotion intérieure afflue en lumières attristées, en déformations spéciales, le signe caractéristique, l’effrayant coup de pouce de cette initiale, de cette ineffaçable éducation de la famille. Et puis, il me semble que ma plume, qui grince sur le papier, me distrait un peu de l’effroi de ces poutres, d’où quelque chose de plus lourd que le ciel du jardin pèse sur ma tête. Et puis, il me semble encore que les mots que je trace deviennent des êtres, des personnages vivants, des personnages qui remuent, qui parlent, qui me parlent — oh ! concevez-vous la douceur de cette chose incompréhensible ! — qui me parlent !…

J’ai aimé mon père, j’ai aimé ma mère. Je les ai aimés jusque dans leurs ridicules, jusque dans leur malfaisance pour moi. Et, à l’heure où je confesse cet acte de foi, depuis qu’ils sont tous les deux là-bas, sous l’humble pierre, chairs dissolues et vers grouillants, je les aime, je les chéris plus encore, je les aime et je les chéris de tout le respect que j’ai perdu. Je ne les rends responsables ni des misères qui me vinrent d’eux, ni de la destinée indicible que leur parfaite et si honnête inintelligence m’imposa comme un devoir. Ils ont été ce que sont tous les parents, et je ne puis oublier qu’eux-mêmes souffrirent, enfants, ce qu’ils m’ont fait souffrir. Legs fatal que nous nous transmettons les uns aux autres, avec une constante et inaltérable vertu.

Toute la faute en est à la société qui n’a rien trouvé de mieux pour légitimer ses actes et consacrer, sans contrôle, son suprême pouvoir, surtout pour maintenir l’homme servilisé, que d’instituer ce mécanisme admirable de crétinisation : la famille.

Tout être, à peu près bien constitué, naît avec des facultés dominantes, des forces individuelles, qui correspondent exactement à un besoin ou à un agrément de la vie. Au lieu de veiller à leur développement, dans un sens normal, la famille a bien vite fait de les déprimer et de les anéantir. Elle ne produit que des déclassés, des révoltés, des déséquilibrés, des malheureux, en les rejetant, avec un merveilleux instinct, hors de leur sein ; en leur imposant, de par son autorité légale, des goûts, des fonctions, des actions qui ne sont pas les leurs, et qui deviennent, non plus une joie, ce qu’ils devraient être, mais un intolérable supplice. Combien rencontrez-vous, dans la vie, de gens réellement adéquats à eux-mêmes ?

J’avais un amour, une passion de la nature bien rares chez un enfant de mon âge. Et n’était-ce point là un signe d’élection ? Oh ! que je me le suis souvent demandé ! Tout m’intéressait en elle, tout m’intriguait. Combien de fois suis-je resté, des heures entières, devant une fleur, cherchant, en d’obscurs et vagues tâtonnements, le secret, le mystère de sa vie ! J’observais les araignées, les fourmis, les abeilles, les féeriques transformations des chenilles, avec des joies profondes, traversées aussi de ces affreuses angoisses de ne pas savoir, de ne pas connaître. Souvent, j’adressais des questions à mon père ; mais mon père n’y répondait jamais et me plaisantait toujours.

— Quel drôle de type tu fais ! me disait-il… Où vas-tu chercher tout ce que tu me racontes ?… Les abeilles, eh bien ! ce sont les femelles des bourdons, comme les grenouilles sont les femelles des crapauds… Et elles piquent les enfants paresseux… Es-tu content, maintenant ?

Quelquefois, il était plus bref.

— Hé ! tu m’embêtes avec tes perpétuelles interrogations !… Qu’est-ce que cela peut te faire ?…

Je n’avais ni livre, ni personne pour me guider. Pourtant, rien ne me rebutait et c’était, je crois, une chose vraiment touchante que cette lutte d’un enfant contre la formidable et incompréhensible nature.

Un jour qu’on creusait un puits à la maison, je conçus, tout petit et ignorant que je fusse, la loi physique qui détermina la découverte des puits artésiens.

J’avais été souvent frappé, dans mes quotidiennes constatations, de ce phénomène de l’élévation des liquides dans les vases se communiquant. J’appliquai, par le raisonnement cette théorie innée et bien confuse encore dans mon esprit, aux nappes d’eau souterraines, et je conçus, oui, par une explosion de précoce génie, je conçus la possibilité d’un jaillissement d’eau de source, au moyen d’un forage, dans un endroit déterminé du sol.

Je fis part de cette découverte à mon père. Je la lui expliquai du mieux que je pus, avec un afflux de paroles et de gestes, qui ne m’était pas habituel.

— Qu’est-ce que tu me chantes là ? s’écria mon père… Mais c’est le puits artésien que tu as découvert, espèce de petite brute !

Et je vois encore le sourire ironique qui plissa son visage glabre, et dont je fus tout humilié.

— Je ne sais pas, balbutiai-je… Je te demande…

— Mais, petite bourrique, il y a longtemps que c’est découvert, les puits artésiens !… Ah ! ah ! ah ! Je parie que, demain, tu découvriras la lune !…

Et mon père éclata de rire. Ce rire, comme il me fit mal !

Ma mère survint. Elle ne m’était pas indulgente non plus.

— Tu ne sais pas, lui dit mon père… Nous avons un grand homme pour fils ! Le petit vient de découvrir les puits artésiens !… ma parole d’honneur !

— Oh ! l’imbécile ! glapit ma mère… Il ferait bien mieux d’apprendre son histoire sainte…

Ce fut au tour de mes sœurs qui accoururent, avec leurs visages pointus et curieux.

— Saluez votre frère, mesdemoiselles… C’est un grand inventeur !… Il vient de découvrir les puits artésiens !

Et mes sœurs, désagréables et méchants roquets, jappèrent, et, grimaçant, et me tirant la langue :

— Il ne sait quoi inventer pour être ridicule !… Bête, bête, bête !…

Puis enfin, les amis, les voisins, tout le pays, surent tôt bien que j’avais découvert un moyen de creuser les puits, comme on enfonce une cuiller dans un pot à beurre. Ce fut, autour de ma pauvre petite personne humiliée, un éclat de rire méprisant, et des moqueries qui durèrent longtemps. Je sentis la déconsidération de toute une ville peser sur moi, comme si j’eusse commis un crime.

Et je faillis mourir de honte.


II


Je ne dépassai pas l’école primaire où, d’ailleurs, je n’obtins aucun succès, je dois le dire. Mon père avait déclaré à l’instituteur, en me confiant à lui, que j’étais excessivement borné, et qu’il ne tirerait rien de moi. Celui-ci s’en tint respectueusement à cette opinion, et n’essaya même pas, une seule fois, de se rendre compte de ce qu’il pouvait bien y avoir derrière cette stupidité que m’octroyait, avec tant d’assurance, l’autorité paternelle. Et, naturellement, cette opinion bien constatée et indiscrètement répandue, je devins le souffre-douleur de mes camarades, comme j’avais été celui de ma famille.

Il fut pourtant question, un moment, de m’envoyer au collège ; mais réflexion faite, et toutes raisons pesées, on décida que mon éducation était suffisante ainsi.

— Il est bien trop bête, pour aller au collège !… disait ma mère… Nous n’en aurions que des ennuis.

— Des mortifications !… appuyait mon père, qui aimait les grands mots.

— Oui ! Oui ! Qu’est-ce qu’il ferait au collège ?… Rien, parbleu !… Ce serait de l’argent perdu !

Mes sœurs consultées, car elles montraient, en toutes choses, un précoce bon sens, glapirent :

— Au collège !… Lui ?… Ah ! l’imbécile !…

D’un autre côté, on ne voulait pas me garder, toute la journée, à la maison où j’étais une cause de perpétuel agacement, surtout depuis la si malheureuse invention du puits artésien. Je voyais nettement, dans les huit regards de ma famille, la crainte que je ne découvrisse quelque chose de plus extraordinaire encore ; et, pour m’en ôter l’idée, il ne se passait pas de jour qu’on ne me rappelât, aigrement, avec de lourdes ironies, et de persistantes humiliations, le souvenir de cette ridicule aventure. Moi, qui n’avais plus le droit, sous peine de dures réprimandes ou d’intolérables moqueries, de faire un geste, ni de toucher à un objet ; moi, qu’on rendait responsable de ce qu’il advenait de fâcheux, de la pluie, de la grêle, de la sécheresse, de la pourriture des fruits, j’étais prêt à accepter, comme une délivrance, tout ce que la fantaisie saugrenue de mes parents pourrait leur suggérer, en vue de mon avenir, comme ils disaient. De mon avenir !

Il fut donc résolu que je travaillerais chez le notaire comme « sous-saute-ruisseau », étrange et nouvelle fonction que le tabellion n’hésita pas à créer, en considération de l’amitié qui le liait à notre famille.

— On verra plus tard ! conclut mon père… L’important, aujourd’hui, est de lui mettre le pied à l’étrier…

Mes sœurs se marièrent à quelques mois de distance, et peu après mon ordination dans le notariat. Elles épousèrent des êtres vagues, étrangement stupides, dont l’un était receveur de l’enregistrement, et l’autre, je ne sais plus quoi. Non, en vérité, je ne sais plus quoi. À peine si je leur adressai la parole, et je les traitai comme des passants.

Quand ils eurent compris que je ne comptais pour rien dans la famille, ils me négligèrent totalement, me méprisèrent tous les deux pour ma faiblesse, pour mes façons solitaires et gauches, pour tout ce qui n’était pas eux, en moi.

C’étaient de grands gaillards, bruyants et vantards, ayant beaucoup vécu dans la lourde, dans l’asphyxiante bêtise des petits cafés de village. Ils y avaient appris, ils en avaient gardé des gestes spéciaux et techniques. Par exemple, quand ils marchaient, avançaient le bras, saluaient, mangeaient, ils avaient toujours l’air de jouer au billard, de préparer des effets rétrogrades, importants et difficiles. Et, naturellement, il leur était arrivé des aventures merveilleuses, de frissonnantes histoires, où ils s’étaient conduits en héros. Dans la famille et dans le pays, on les trouva excessivement distingués.

— Sont-elles heureuses ! s’exclamait-on, en enviant mes sœurs.

Le receveur de l’enregistrement avait débuté, comme fonctionnaire, dans un petit canton des Alpes. Il y avait chassé le chamois, ce qui le rendait un personnage admirable, auréolé de légende et de mystère. Lorsqu’il racontait ses prouesses, il mimait avec des gestes formidables les gouffres noirs, les hautes cimes, les guides intrépides, et les chamois bondissants ; ma sœur, extasiée, atteignait les purs, les ivres, les infinis sommets de l’amour. Et qu’elle était laide, alors !

L’autre n’avait pas chassé le chamois, mais il avait sauté des barrières, et il les sautait encore. Il les sautait avec une hardiesse, une souplesse qui faisaient battre le cœur de mon autre sœur comme si son fiancé eût pris une ville d’assaut, dispersé des armées, conquis des peuples. Le dimanche, à la promenade, tout d’un coup, à la vue d’une barrière, il interrompait la conversation, prenait son élan, sautait et ressautait la barrière ; puis, revenant près de nous, il nous défiait l’un après l’autre :

— Faites-en autant !

Il s’adressait à moi, avec une insistance qu’on trouvait fort spirituelle et d’un goût délicat.

— Voyons ! Essayez ! faites-en autant.

Et c’étaient des rires moqueurs.

— Oh ! lui !… Il ne sait rien faire, lui !… Il ne sait même pas courir… il ne sait même pas marcher !…

Alors, jusqu’au soir, il fallait entendre le récit — telle une épopée — de toutes les barrières qu’il avait franchies, des barrières hautes comme des maisons, comme des chênes, comme des montagnes — et des barrières vertes, rouges, bleues, blanches, et des murs, et des haies… En racontant, il tendait le jarret, le raidissait, le faisait jouer, fier de ses muscles… Mon autre sœur défaillait d’amour, elle aussi, emportée, par l’héroïsme de cet incomparable jarret, dans un rêve de joies sublimes et redoutables.

On les trouva, une après-midi, sur le banc de la tonnelle, ma sœur à demi pâmée entre les jarrets de son fiancé. Il fallut avancer le mariage.

Et je me souviens de scènes horribles, de répugnantes et horribles scènes, le soir, dans le salon, à la lueur terne de la lampe, qui éclairait, d’une lueur tragique, d’une lueur de crime, presque, ces étranges visages, ces visages de fous, ces visages de morts.

La mère du receveur de l’enregistrement vint une fois pour régler les conditions du contrat et l’ordonnance du trousseau. Elle voulait tout avoir et ne rien donner, disputant sur chaque article, âprement ; son visage se ridait de plis amers ; elle coulait sur ma sœur des regards aigus, des regards de haine, et elle répétait sans cesse :

— Ah ! mais non !… On n’avait pas dit ça !… Il n’a jamais été question de ça !… Un châle de l’Inde !… Mais c’est de la folie !… Nous ne sommes pas des princes du sang, nous autres !…

Mon père qui avait cédé sur beaucoup de points s’emporta, lorsque la vieille dame eut contesté le châle de l’Inde.

— Nous ne sommes pas des princes du sang, c’est possible ! dit-il avec une dignité… Mais nous sommes des gens convenables, des gens honorables… Nous avons une situation, un rang… Le châle de l’Inde a été promis… Vous donnerez le châle de l’Inde…

Et d’une, voix nette, catégorique, il ajouta :

— Je l’exige… J’ai pu faire des sacrifices au bonheur de ces enfants… Mais ça !… je l’exige !

Il se leva, se promena dans le salon, les mains croisées derrière le dos, les doigts agités par un mouvement de colère… Il y eut un moment de dramatique silence.

Ma mère était très pâle ; ma sœur avait les yeux gonflés, la gorge serrée. Le receveur de l’enregistrement ne pensait plus aux chamois et fixait un regard embarrassé sur une chromo-lithographie, pendue au mur, en face de lui. La vieille dame reprit :

— Et ça nous avancera bien, tous, que cette petite ait un châle de l’Inde, si elle n’a rien à manger.

— Ma fille !… rien à manger ? interrompit mon père, qui se plaça tout droit et presque menaçant devant la vieille dame, dont le visage se plissa ignoblement… Et pour qui me prenez-vous, Madame ?

Mais elle s’obstina :

— Un châle de l’Inde !… Je vous demande un peu !… Savez-vous ce que cela coûte, seulement ?

— Je n’ai pas à le savoir, Madame… Je n’ai à savoir que ceci : une chose promise est une chose promise !

Ma mère de plus en plus pâle, intervint :

— Madame !… C’est l’habitude !… Un trousseau est un trousseau !… Nous n’avons pas demandé de dentelles, bien que dans notre position, nous eussions pu exiger aussi un châle de dentelles… Mais, le châle de l’Inde !… Voyons, Madame, les filles d’épiciers en ont !… Ça ne serait pas un mariage sérieux !

La vieille dame, qui était à bout d’arguments, frappa sur le guéridon, de sa main sèche.

— Eh bien, non ! cria-t-elle, je ne donnerai pas de châle de l’Inde… Si vous voulez un châle de l’Inde, vous le paierez… A-t-on vu ?… C’est mon dernier mot !

Ma sœur dont les yeux étaient pleins de larmes, n’y put tenir davantage. Elle sanglota, s’étouffa dans son mouchoir, hoquetant douloureusement, et si déplorablement laide que je détournai d’elle mes yeux pour ne pas la voir.

— Je n’en veux pas… du châle… de l’Inde… gémissait-elle… Je veux me marier !… Je veux me marier !

— Ma fille ! s’écria mon père.

— Ma pauvre enfant ! s’écria ma mère.

— Mademoiselle ! Mademoiselle ! s’écria le receveur de l’enregistrement dont les bras allaient et venaient comme s’ils eussent poussé une longue queue sur un long billard.

Entre ses hoquets, ses sanglots, ma sœur suppliait d’une voix cassée, d’une voix étouffée dans l’humide paquet de son mouchoir :

— Je veux me marier !… Je veux me marier !

On l’entraîna dans sa chambre… Elle se laissait conduire, ainsi qu’une chose inerte, répétant :

— Je veux me marier… Je veux me marier…

Ce fut sur moi que se passa la colère de la famille. Mon père m’apercevant, tout à coup, me gifla et me poussa hors du salon, furieux.

— Et pourquoi es-tu ici ?… Qui t’a prié de venir ici ?… C’est de ta faute, ce qui arrive… Allons, va-t’en…

Ainsi, d’ailleurs, se terminaient toutes les scènes.

Ma sœur se maria, sans châle de l’Inde ; puis elle partit. Mon autre sœur se maria également, sans châle de l’Inde, puis elle partit… Et je n’entendis plus le glapissement de mes sœurs.

Un silence envahit la maison. Mon père devint très triste. Ma mère pleura, ne sachant plus que faire de ses longues journées. Et les serins de mes sœurs, dans leur cage abandonnée, périrent, l’un après l’autre.

Moi, je copiais des rôles chez le notaire, et je regardais, d’un œil amusé, le défilé, en blouses bleues et en sabots, de toutes les passions, de tous les crimes, de tous les meurtres que souffle à l’âme des hommes l’âme homicide de la Terre.


III


Je suis né avec le don fatal de sentir vivement, de sentir jusqu’à la douleur, jusqu’au ridicule. Dès ma toute petite enfance je donnais, au moindre objet, à la moindre chose inerte, des formes supravivantes, en mouvement et en pensée. J’accumulais sur mon père, ma mère, mes sœurs, des observations irrespectueuses et désolantes, qui n’étaient pas de mon âge. D’autres eussent tiré parti, plus tard, de ces qualités exceptionnelles ; moi, je ne fis qu’en souffrir, et elles me furent, toute la vie, un embarras.

En même temps que cette sensibilité suraiguisée par l’ironie, j’avais une grande timidité, si grande que je n’osais parler à qui que ce fût, pas même à mon père, qui m’en avait ôté toute envie, pas même au chien de mon père, le vieux Tom, lequel participait à la répulsion et à la crainte dont j’englobais toute la famille, car il affectait, lui aussi, de ne pas me comprendre.

Ne pas être compris par un chien, n’est-ce point le dernier mot de la détresse morale ? J’avais donc fini par garder tout pour moi et en moi. À peine répondais-je aux questions qui m’étaient adressées. Bien souvent, sans raison, je n’y répondais que par des larmes.

Vraiment, je n’ai pas eu de chance. J’ai grandi dans un milieu tout à fait défavorable au développement de mes instincts et de mes sentiments. Et je n’ai pu aimer personne, moi qui, par nature, étais organisé pour aimer trop et trop de gens. Dans l’impossibilité où j’étais d’éprouver de l’amour pour quelqu’un, je le simulai, et je crus écouler ainsi le trop-plein des tendresses qui bouillonnaient en moi. En dépit de ma timidité, je jouais la comédie des effusions, des enthousiasmes ; j’eus des folies d’embrassements qui me divertirent et me soulagèrent un moment. Mais l’onanisme n’est pas l’amour. Loin d’éteindre les ardeurs génésiques, il les surexcite et les fait dévier vers l’inassouvi.

Quelques mois après le mariage de mes sœurs, j’eus une fièvre typhoïde, qui se compliqua de méningite, et, par miracle, j’en guéris.

La maladie liquéfia, en quelque sorte, mon cerveau. Dès que je bougeais la tête, il me semblait qu’un liquide se balançait, entre les parois de mon crâne, comme dans une bouteille remuée. Toutes mes facultés subirent un temps d’arrêt. Je vécus dans le vide, suspendu et bercé dans l’infini, sans aucun point de contact avec la terre. Je demeurai longtemps en un état d’engourdissement physique et de sommeil intellectuel, qui était doux et profond comme la mort. Sur l’avis du médecin, mes parents, inquiets et honteux de moi, me laissèrent tranquille, et décidèrent que je ne retournerais pas chez le notaire.

Ce fut pour moi une époque d’absolu bonheur, et dont je n’ai véritablement conscience qu’aujourd’hui. Durant plus d’une année, je savourai – incomparables délices de maintenant – la joie immense, l’immense paix de ne penser à rien. Étendu sur une chaise-longue, les yeux toujours fermés à la lumière, j’avais la sensation du repos éternel, dans un cercueil. Mais la chair repousse vite aux blessures des enfants ; les os fracturés se ressoudent d’eux-mêmes ; les jeunes organes se remettent promptement des secousses qui les ont ébranlés ; la vie a bien vite fait de rompre les obstacles qui arrêtent un moment le torrent de ses sèves. Je repris des forces, et, avec les forces revenues, peu à peu, je redevins la proie de l’éducation familiale, avec tout ce qu’elle comporte de déformations sentimentales, de lésions irréductibles et d’extravagantes vanités.

Alors, tous les jours, à toutes les minutes, j’entendis mes parents, à propos de choses que j’avais faites ou que je n’avais pas faites, dire sur un ton, tantôt irrité, tantôt compatissant : « C’est désolant !… Il ne comprend rien !… Il ne comprendra jamais rien… Quel affreux malheur pour nous que cette méningite ! » Et ils regardaient avec effroi, mais sans oser me les reprocher — car c’étaient d’honnêtes gens, selon la loi, — les morceaux que je dévorais avidement, dans le silence des repas, dont ils savaient très bien qu’ils ne seraient pas payés.

Loin que ma sensibilité eût été diminuée par le mal qui avait si intimement atteint mes moelles, elle se développa encore, s’exagéra jusqu’à devenir use sorte de trépidation nerveuse. Quand mon père, avec une insouciance de perroquet, me demandait : « As-tu bien dormi, cette nuit ? », je sanglotais à perdre la respiration, à m’étouffer. De quoi, mon père, qui était un homme pratique, s’étonnait grandement. Ce mutisme éternel, coupé de temps à autre par ces inexplicables larmes, ressemblait à un incurable abrutissement, et ma famille ne pouvait s’y faire. Tout me fut une souffrance. Je recherchais je ne sais quoi dans la prunelle des hommes, aux calices des fleurs, aux formes si changeantes, si multiples de la vie, et je gémissais de n’y rien trouver qui correspondît au vague, obscur et angoissant besoin d’aimer qui emplissait mon cœur, gonflait mes veines, tendait toute ma chair et toute mon âme vers d’inétreignables étreintes et d’impossibles caresses.

Une nuit que je ne dormais pas, j’ouvris la fenêtre de ma chambre et, m’accoudant sur la barre d’appui, je regardai le ciel, au-dessus du jardin noyé d’ombre. Le ciel était mauve, de ce mauve si tendre, si pur, si doucement irradiant, et, dans ce mauve, des millions d’étoiles brillaient. Pour la première fois, j’eus conscience de cette immensité formidable, de cette immensité couleur de fleur, que j’essayais de sonder — est-ce comique ? — avec de pauvres petits regards d’enfant, et j’en fus tout écrasé. J’eus la terreur de ces étoiles si muettes, dont le clignotement recule encore, sans l’éclairer jamais, l’affolant mystère de l’incommensurable. Qu’étais-je, moi, si petit, parmi ces mondes ? De qui donc étais-je né ? Et pourquoi ? Où donc allais-je, vile fibre, imperceptible atome perdu dans ce calme tourbillon des impénétrables harmonies ? Et qu’étaient mon père, ma mère, mes sœurs, nos voisins, nos amis, les passants, toute cette poussière vivante, toute cette minuscule troupe d’insectes emportée par on ne sait quoi, vers on ne sait où ? Je n’avais pas lu Pascal — je n’avais rien lu encore — et, quand, plus tard, cette phrase que je cite de mémoire, me tomba sous les yeux : « Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes ces choses », je tressaillis de joie et de douleur, de voir exprimés si nettement, si complètement, les sentiments qui m’avaient agité cette nuit-là.

Toute cette nuit-là, je restai appuyé contre la fenêtre ouverte, sans un mouvement, le regard perdu dans l’épouvante du ciel mauve, et la gorge si serrée que les sanglots dont était pleine ma poitrine ne pouvaient s’en échapper et me suffoquaient. Mais le matin, enfin, reparut. L’aube se leva et, avec elle, la vie, qui dissipe les songes de mort et qui couvre de bruits familiers le silence oppressant de l’infini. Des portes s’ouvrirent, des volets claquèrent sur les murs, une pie s’envola d’une touffe de troènes, les chats, bondissant dans l’herbe humide, rentrèrent de leurs chasses nocturnes. Je vis la cuisinière qui balaya le seuil de notre maison ; je vis ma mère descendre dans le jardin, étendre sur la pelouse des linges grossiers et des carrés de laine brune. De la fenêtre où je l’observais, elle était douloureusement hideuse. Sa silhouette revêche chagrinait le réveil si frais, si pur du matin ; les fleurettes du gazon s’offensaient de son sale bonnet de nuit et de sa camisole fripée. Son jupon noir, mal attaché aux hanches, clapotait sur d’infâmes savates qui traînaient dans l’herbe, pareilles à de répugnants crapauds. Elle avait une nuque méchante, un profil dur, un crâne obstiné. Rien de maternel n’avait dû jamais faire frissonner ce corps déformé. Tout d’abord sa vue m’irrita comme une tache sur une belle étoffe de soie claire. Et puis, j’eus une immense pitié d’elle, qui me fit fondre en larmes. J’aurais voulu, à force de baisers et de caresses, faire pénétrer dans ce crâne, sous ce bonnet, un peu de la clarté de ce virginal matin. Je descendis au jardin, et, courant vers ma mère, je me jetai dans ses bras :

— Maman !… maman !… maman !… implorai-je… Pourquoi ne regardes-tu pas les étoiles, la nuit ?

Elle poussa un cri, effrayée de ma voix, de mon regard, de mes larmes, et, s’arrachant à mes embrassements, elle s’enfuit.

Ce jour-là, j’accompagnai mon père aux obsèques d’un vieux fermier que je connaissais à peine. Au cimetière, durant le défilé devant la fosse, je fus pris d’une étrange tristesse. Quittant la foule des gens qui se bousculaient et se disputaient l’aspersoir, je courus à travers le cimetière. Je me heurtais aux tombes et pleurais à fendre l’âme d’un fossoyeur. Mon père me rejoignit.

— En bien ? Qu’est-ce que tu as ?… Pourquoi pleures-tu ? Pourquoi t’en vas-tu ? Es-tu malade ?

— Je ne sais pas, gémis-je… Je ne peux pas…

Mon père me prit par la main, et me ramena à la maison.

— Voyons, raisonna-t-il… Tu ne le connaissais pas, le père Julien ?

— Non !

— Par conséquent, tu ne l’aimais pas ?

— Non.

— Alors, qu’est-ce qui te prend ?… Pourquoi pleurer ?

— Je ne sais pas…

— Regarde-moi, voyons !… Je le connaissais, moi, le père Julien… C’était un homme qui payait régulièrement ses fermages… Sa mort me laisse dans un grand embarras. Peut-être que je ne retrouverai jamais un fermier pareil à lui… Eh bien !… Est-ce que je pleure, moi ?

Et, après un silence, d’une voix plus sévère, mon père ajouta :

— Ce n’est pas bien, ce que tu fais là. Tu ne sais quoi inventer pour me mortifier… Je ne suis pas content, du tout ! Ce matin, tu dis a ta mère, on ne sait quoi… Maintenant, tu pleures à propos de rien… Si tu continues, je ne t’emmènerai plus jamais avec moi…


IV


Autrefois, habitait avec nous une cousine de ma mère. Elle était fort difficile à vivre et si singulière, « si originale », si déséquilibrée en ses actions, qu’on « ne savait jamais à quoi s’en tenir avec elle ». Tantôt elle m’accablait de tendresses et de cadeaux, et, la minute d’après, elle me battait sans raison. Pif ! paf ! des claques, à propos de rien. Souvent, elle me pinçait le bras, sournoisement, quand je passais près d’elle dans les corridors, ou bien, si je la frôlais dans l’escalier, elle m’embrassait avec furie. Et je ne savais jamais à quoi attribuer ses effusions ou ses coups, également désobligeants.

En tout ce qu’elle faisait, elle semblait obéir aux suggestions d’une folie incompréhensible. Quelquefois, elle restait enfermée des journées entières, dans sa chambre, triste, pleurant ; le lendemain, prise de gaietés bruyantes et de dévorantes activités, elle chantait. Je l’ai vue remuer, dans le bûcher, d’énormes bûches qu’elle déplaçait sans utilité, et, dans le jardin, piocher la terre, plus ardente au travail qu’un terrassier. Elle était fort laide, si laide que personne jamais ne l’avait demandée en mariage, malgré ses six mille livres de rente. On pensait dans la famille qu’elle souffrait beaucoup de son état de vieille fille, et que c’était là la cause de ses actes désordonnés. La figure couperosée, la peau sèche et comme brûlée, et soulevée en squames cendreuses par du feu intérieur, les cheveux rares et courts, très maigre, un peu voûtée, ma pauvre cousine était vraiment bien désagréable à voir. Ses subites tendresses me gênaient plus encore que ses colères imprévues. Elle avait, en m’embrassant furieusement, des gestes si durs, des mouvements si brusques, que je préférais encore qu’elle me pinçât le bras.

Un jour, à la suite d’une discussion futile et qui, tout de suite, dégénéra en querelle, elle partit. Elle partit sans nous dire où elle allait. Elle partit avec ses malles et ses meubles, et si colère qu’elle ne voulut même pas nous embrasser. Et, pendant quatre ans, nous n’entendîmes plus parler d’elle. On finit, à force de recherches, par savoir qu’elle vivait seule dans une petite bourgade de Normandie, près de la mer. Au dire des gens qui nous renseignèrent, il y avait bien du mystère dans sa maison. Il y venait, presque tous les dimanches, un adjudant de cuirassiers, en garnison dans la ville voisine.

— Ça ne m’étonne pas, disait ma mère… Ça la tracassait !… C’était visible que ça la tracassait…

Elle ne pouvait se faire à l’idée de perdre un héritage qu’elle avait toujours considéré comme assuré. Cet adjudant hantait sans cesse son esprit et la poursuivait jusque dans ses rêves. Très souvent, dans un silence, tout à coup, elle disait, sans s’adresser particulièrement à l’un de nous :

— Pourvu qu’elle ne fasse pas la bêtise de l’épouser !

Elle écrivit plusieurs lettres affectueuses à ma cousine, qui ne daigna pas répondre.

Quelque temps après, nous apprîmes qu’à l’adjudant de cuirassiers, parti pour une garnison lointaine, avait succédé un adjudant de dragons, lequel fut à son tour remplacé par un autre adjudant de je ne sais plus quelle arme. Décidément, ma pauvre cousine ne montait pas en grade.

Et, un soir d’hiver, je me souviens, un soir de pluie battante, l’omnibus de l’hôtel s’arrêta devant la grille, chargé de malles et de paquets. Ma cousine en descendit, secoua la sonnette furieusement, et au milieu des ébahissements, des exclamations de toute la maisonnée mise en branle, elle entra, vive et nerveuse comme autrefois, mais encore plus maigre, plus voûtée, plus couperosée. Elle dit simplement :

— C’est moi !… Je reviens… Voilà…

— As-tu tes meubles ? demanda ma mère…

— Oui, j’ai mes meubles ! répondit ma cousine… J’ai tout… Je reviens… Voilà !

Et la vie recommença comme par le passé…

Ma cousine m’avait trouvé changé et grandi.

— Mais tu es très joli… Tu es un homme… Un vrai homme, maintenant… Approche un peu que je te voie mieux.

Elle m’examina, me tâta les bras, les mollets.

— Un amour d’homme, un amour de petit homme ! conclut-elle, en m’embrassant à me briser la poitrine, contre sa sèche et dure carcasse de vieille folle.

Bientôt, son affection comme ses méchancetés prirent une forme exaspérée qui m’épouvanta. Quelquefois, après le déjeuner, elle m’entraînait en courant, ainsi qu’une petite fille, vers le fond du jardin. Il y avait là une salle de verdure, et dans cette salle, un banc. Nous nous asseyions sur le banc sans rien nous dire. Ma cousine ramassait sur le sol une brindille morte et la mâchait avec rage. Sa couperose s’avivait de tons plus rouges ; sa peau écailleuse se bandait sur l’arc tendu de ses joues et, dans ses yeux congestionnés, et virant comme des barques sur des remous, d’étranges lueurs brillaient.

— Pourquoi ne me dis-tu rien ?… demandait-elle, après quelques minutes de silence gênant.

— Mais, ma cousine…

— Est-ce que je te fais peur ?…

— Mais non, ma cousine…

— Oh ! regarde !… comme tu es mal cravaté !… Quel petit désordre tu fais !

Et, m’attirant près d’elle, elle arrangeait le nœud de ma cravate avec des gestes vifs et heurtés… Je sentais les os de ses doigts se frotter à ma gorge ; son souffle fade, d’une chaleur aigre, offusquait mes narines. J’aurais bien voulu m’en aller, – non que je soupçonnasse un danger quelconque, mais toutes ces pratiques m’étaient intolérables.

— Voyons !… parle donc !… Es-tu bête !… Es-tu empoté !

Et, tout à coup, comme poussée par un ressort, elle se levait, piétinait la terre avec impatience et me lançait un vigoureux soufflet.

— Tiens ! attrape !… Tu es un sot !… tu es une petite bête… une vilaine petite bête…

Et elle partait vivement, étouffant dans sa course le bruit d’un sanglot…

Un après-midi, nous étions assis sur le banc, dans la salle de verdure, ma cousine et moi.

Il faisait très chaud ; de lourdes nuées d’orage s’amoncelaient dans l’Ouest.

— Pourquoi regardes-tu Mariette avec des yeux comme ça ?… me demanda brusquement ma cousine.

Mariette était une petite bonne que nous avions alors, et dont j’aimais, il est vrai, sans y mêler de coupables pensées, la peau fraîche et blanche, et la nuque blonde.

— Mais, je ne regarde pas Mariette, répondis-je, étonné de cette question.

— Je te dis que tu la regardes… Je ne veux pas que tu la regardes… C’est très mal… Je le dirai à ta mère…

— Je t’assure, ma cousine, insistai-je…

Je n’eus pas le temps d’achever ma phrase…

Enlacé, étouffé, broyé par mille bras, on eût dit, dévoré par mille bouches, je sentis l’approche de quelque chose d’horrible, d’inconnu ; puis l’enveloppement sur moi, l’enroulement sur tous mes membres, d’une bête atroce. Je me débattis violemment… Je repoussai la bête qui semblait multiplier ses tentacules à chaque seconde ; je la repoussai des dents, des ongles, des coudes, de toute la force décuplée par l’horreur.

— Non… non… je ne veux pas… criai-je… Ma cousine, je ne veux pas… je ne veux pas…

— Mais tais-toi donc !… tais-toi, petit monstre ! râlait ma cousine dont les lèvres roulaient sur mes lèvres.

— Non ! cessez, ma cousine… cessez… ou j’appelle maman…

L’étreinte mollit, quitta ma poitrine, mes jambes… Les tentacules rentrèrent dans leur gaine… Mes lèvres délivrées purent aspirer une bouffée d’air frais… Et, entre les branches, je vis ma cousine fuyant, à travers les plates-bandes, vers la maison…

Je n’osai rentrer que le soir, à l’heure du dîner, inquiet, à l’idée de revoir ma cousine.

— Ta cousine est partie, me dit mon père, le front soucieux. Elle a eu une discussion avec Mariette. Je la connais. Cette fois, elle ne reviendra plus. C’est embêtant !

Le dîner fut silencieux et morose. Chacun regardait la place vide de six mille livres de rentes.

Nous n’avons jamais revu ma cousine.

Et voilà comment je connus ce que c’était que l’amour !


V


Je veux maintenant conter le seul amour qui ait, un instant, illuminé ma vie, comme disent les poètes. Et l’on verra de quelle lumière.

J’avais grandi. Un duvet roux dessinait, sur mes lèvres, l’arc d’une moustache naissante à peine, et, quoique je fusse à l’époque difficile, peu harmonieuse, de la croissance, avec de trop grands bras et de trop grandes jambes qui rendaient ma démarche dégingandée et un peu comique, avec un buste trop court et de trop gros os, sous la peau, — imperfections plastiques qu’accentuaient singulièrement les prodigieux costumes, retaillés dans les défroques paternelles, dont ma mère m’affublait, — je n’étais pas laid. Au contraire. Mes yeux avaient une grande douceur, un éclat triste et profond, fort touchant, par quoi se tempérait de grâce rêveuse le ridicule que me valaient les ajustements économiques haussés, par une fantaisie de coupe presque géniale, jusqu’au rire grinçant de la caricature. J’ai conservé longtemps une photographie faite, un jour de prodigalité, par un artiste forain, de passage chez nous. Elle me représentait à l’âge dont je parle, et sous ce déguisement, que je considère presque comme un crime de lèse-enfance. En dépit de toutes les mélancolies, en dépit de tous les souvenirs de haine que cette ancienne image remuait en moi, il m’arrivait souvent de la regarder et il ne m’était point difficile d’y reconnaître, sous l’accoutrement baroque, certaines beautés qui avaient le don de m’émouvoir jusqu’aux larmes.

Jusqu’au jour où, dans la salle de verdure, ma pauvre et douloureuse cousine avait tenté sur ma personne ce demi-viol que j’ai raconté, j’étais demeuré parfaitement chaste. La puberté s’établissait en moi, lente et calme, sans violences, sans secousses, sans troubles d’aucune sorte. À ce phénomène physiologique correspondait une plus grande expansion de tout mon être dans la nature, voilà tout. J’aimais davantage, j’aimais d’un inexprimable amour, les fleurs, les arbres, les nuages, les étoiles du firmament nocturne ; j’aurais voulu épouser toutes les formes ambiantes, me fondre dans toutes les musiques. C’étaient, on le voit, des sensations très vagues, dans lesquelles aucun désir ne se précisait. Mais de ce jour où, si brutalement et si incomplètement, je dois le dire, me fut révélé le mystère de l’acte sexuel, je n’eus plus une minute de tranquillité physique et morale. D’étranges hantises survinrent qui secouèrent ma chair réveillée et peuplèrent d’images brûlantes mes rêves, d’où la pureté s’envola.

Les femmes que je n’avais pas considérées, alors, autrement que les hommes, et dont le contact me laissait insensible, je les regardai davantage, avec des persistances étonnées, avec des doutes et de fatigantes curiosités. Je regardai leurs yeux, leurs lèvres, leurs mains, cherchant ce qu’ils pouvaient contenir de significations nouvelles. Je regardai les plis de leurs corsages, ouverts sur les nuques et sur les gorges, et les dévêtant par la pensée j’essayai, au moyen de comparaisons insuffisantes, de reconstituer la ligne des corps, la courbe des hanches, la rondeur du ventre, la floraison somptueuse des poitrines, et tout ce que j’ignorais de leurs formes voilées, de tous leurs organes interdits. Rien que de les frôler en passant, cela me faisait courir dans les veines un sang plus chaud, accélérait, quelquefois, jusqu’au galop furieux, les battements de mon cœur.

Je n’avais d’autres indications que celles, si furtives, si rapides, si grimaçantes, de vue et de toucher, acquises dans la lutte mémorable avec ma cousine ; d’un autre côté, je n’avais jamais rien lu, car on me cachait tous les livres, de peur qu’ils ne me pervertissent ; je n’avais, non plus, jamais vu une seule image de nudité, car les tableaux, les gravures, qui ornaient les murs de la maison, ne reproduisaient que des chiens, des fruits, des oiseaux, un moulin au bord d’une rivière, des saints et des bonnes Vierges. Ma vie avait été préservée de tout contact avec des camarades, dont je n’avais pu recevoir de confidences, ni aucun éclaircissement sur des questions qui ne me préoccupaient pas, d’ailleurs. J’acceptais, avec une bonne grâce passive, que les enfants naquissent spontanément, dans les jardins, sous les choux. Les oiseaux sur les branches, au printemps, les coqs dans la basse-cour, les chiens rencontrés, dans les rues, en d’étranges postures, les insectes accouplés dans l’herbe, rien, dans ce rapprochement incessant des formes vivantes dans lesquelles je vivais, n’avait pu troubler l’impassible sérénité de mon âme, ignorante et pure comme une petite étoile du ciel. Et voilà que, maintenant, pour avoir été effleuré par les mains et par la bouche d’une femme laide et vieille, pour avoir senti sur ma peau la peau eczémateuse d’une femelle en folie, je m’épuisais en de continuelles imaginations, dont l’impudeur ingénue et la naïveté luxurieuse devaient s’effacer – ah ! si douloureusement ! – devant la réalité.

Le pays manquait de jolies filles et de femmes convenables à l’expérience que je voulais tenter. Elles étaient toutes vulgaires ou repoussantes, ou si grossières de paroles et de gestes qu’il me suffisait de leur parler pour les fuir. Pourtant, bien des fois, à la nuit tombante, je rôdai autour de la demeure d’une ignoble créature, presque toujours ivre, et qui, pour quelques verres d’eau-de-vie et pour deux sous, se livrait aux terrassiers.

Une seule me plut. Brune de cheveux et de peau bronzée, les reins souples et les yeux ardents, elle exhalait, comme une fleur sauvage, l’odeur d’une forte et puissante jeunesse. Chose rare chez nous, elle avait des dents très blanches, et une bouche très rouge, gonflée d’une pulpe humide et généreuse. Tous les jours, vers midi, un paquet de linge en équilibre sur sa tête, elle allait au lavoir. Le col nu, les manches retroussées jusqu’au coude, la mince étoffe de sa jupe bien collée sur ses cuisses, et toute sa chevelure sombre et mate parsemée d’écume savoureuse, elle travaillait comme un homme et chantait comme un oiseau. Tous les jours, moi aussi, je me rendais au lavoir, aux heures où j’étais sûr de la rencontrer. Mais comme elle n’était jamais seule, et que je redoutais les railleries des hardies commères, ses compagnes, je n’osai pas lui parler, ni même une seule fois l’aborder. D’ailleurs, ma famille, intriguée par ces sorties fréquentes, qui ne m’étaient pas habituelles, m’ayant surveillé, me confina sévèrement à la maison.

C’est alors que je songeai à Mariette, notre petite bonne, à qui ma cousine m’avait si injustement et si prophétiquement accusé de prodiguer mes attentions et mes désirs. Elle était vraiment charmante, cette Mariette, et je me reprochai de m’en apercevoir pour la première fois. Toute blonde et fraîche, d’une fraîcheur irradiante de fleur, le buste flexible, les hanches rondes et pleines comme un bulbe de lis, les yeux bleus étonnés et languides, elle m’apparut soudain, malgré ses rudes vêtements de paysanne et ses lourds sabots, elle m’apparut pareille à une petite fée ou à une petite reine. Cette vision illumina mon âme d’une éblouissante lumière. Depuis qu’elle était à la maison, à peine si je lui avais adressé deux ou trois fois la parole. D’être toujours rebuté et toujours, sous peine d’intolérables moqueries, condamné au silence, cela rend peu communicatif.

— Est-il possible que je ne l’aie jamais vue ! me disais-je avec de grands regrets… Moi qui vivais près d’elle !… Ô Mariette !… Mariette !… ai-je pu être aussi longtemps aveugle ? Ai-je pu, pendant tant de mois, mépriser un pareil trésor ?

Je disais « trésor », parole d’honneur ! sans avoir jamais lu un livre d’amour ; tout le vocabulaire amoureux, tout le dictionnaire des tendresses bêtes et des élans ridicules me venait spontanément à l’esprit. Et pourtant, je n’étais point amoureux au sens poétique de ce mot. Je ne rêvais ni dévouements surhumains, ni sacrifices extra-terrestres, ni de parcourir avec elle, parmi les vols d’anges, les espaces célestes et les hyperlyriques régions où les poètes conduisent leurs incorporelles amantes. Je n’éprouvais pas l’ivresse mystique de mourir et le besoin de transmuer mon corps en âme de colombe ou de cygne. Non, ce que je voulais, c’était me jeter sur Mariette, comme ma cousine s’était jetée sur moi ; c’était surtout d’arracher, de mes doigts griffus, ces voiles de grossière indienne qui s’interposaient entre elle et mon désir de la connaître toute… C’était de jouir de sa splendeur nue !

L’amour m’avait rendu hardi. Et puis, Mariette n’était pas, pour moi, comme eût été une autre femme. Elle était notre domestique soumise et respectueuse. J’avais sur elle ma part d’autorité, et, si peu établi qu’il fût, le prestige du maître.

Je ne quittai plus la cuisine, aux heures où j’avais chance de ne pas être surpris par mes parents. Et le moment ne tarda pas à venir où, après une courte et molle lutte, après des : « Finissez donc, monsieur Georges ! » timides et langoureux, Mariette se donna à moi, sur une vieille chaise, près de la table, entre un vase de terre où trempaient des morceaux de morue et un poulet qu’elle venait d’éventrer.


VI


Ce fut une révolution complète de mes sentiments, et, par conséquent, de mon existence. À l’inverse de ce que les poètes disent de l’influence « sublimatoire » de l’amour, l’amour tua en moi toute poésie. Je ne vis plus les choses à travers le voile miséricordieux et charmant de l’illusion, et la réalité dégradante m’apparut, qui n’est pas, d’ailleurs, plus réelle que le rêve, puisque ce que nous voyons autour de nous, c’est nous-mêmes, et que les extériorités de la nature ne sont pas autre chose que des états plastiques, en projection, de notre intelligence et de notre sensibilité.

Ce qui causa la déchéance de mon idéal ancien, était-ce le lieu vulgaire où la prodige s’était accompli ? Était-ce l’objet même de ma passion, ce pauvre petit être insignifiant et borné, inconscient et passif, qui ne pouvait favoriser par son prestige et maintenir par sa beauté cette exaltation de l’univers en moi, par quoi ma vie s’était toujours embellie jusque dans la médiocrité et la souffrance, et s’était aussi dramatisée jusque dans la somnolence et l’abrutissement ? Je ne sais… Non, en vérité, je ne le sais pas…

J’avais pourtant assez d’imagination pour transformer cette morne cuisine en palais de marbre, en forêt enchantée, en jardin magique. Il m’eût fallu peu d’efforts pour que les casseroles de cuivre s’animassent en fleurs magnifiques ; pour que le poulet mort ressuscitât en paon orgueilleux de son étincelante parure ; pour que le vase plein d’eau figurât une source, un lac, une mer. Et Mariette elle-même, quelle difficulté à ce que, sous le coup de baguette de l’amour, elle m’apparût comme une éblouissante divinité, diadémée d’étoiles, et trônant sur des nuages ? Ces phénomènes d’hallucination daltonique ne sont point rares chez les amoureux et les poètes, pour qui, si dénués qu’ils soient, les plus pauvres serges et les plus calamiteux droguets n’ont point de peine à devenir, subitement, fastueux brocarts, tissus d’or, et pourpres royales. Les inconnues dont ils immortalisent, dans leurs poèmes, sur des fonds de paysage symbolique ou de colonnades sardanapalesques, les vertus héroïques ou les sanglantes luxures, n’ont été, le plus souvent, que des êtres chétifs et répugnants, Béatrix d’hôpital et Elvires de trottoir ; ou bien de patientes cuisinières, de roublardes maritornes, qui ont conquis l’âme du chantre éthéré, par la sauce.

Il ne m’arriva rien de tel et je ne cherchai, dans cet amour, rien que le plaisir physique, violent et nouveau qu’il me procurait.

À défaut de ce mensonge fastueux où ma vanité aurait pu se complaire à dresser, idole de mystère, de débauche ou de sacrifice, l’image surhumanisée de Mariette, j’aurais pu, du moins, me servir de cette créature de Dieu pour y répandre mes effusions, mes inquiétudes et toutes les ardeurs intellectuelles que le silence, depuis si longtemps, depuis l’éveil de ma conscience, avait accumulées en moi. J’aurais pu me payer cette illusion ennoblissante de faire de cette petite souillon la confidente et la conseillère de mon âme. Jamais je n’avais parlé à personne, jamais personne n’avait été quelque chose pour moi. Mon père, ma mère, mes sœurs, c’étaient moins que des passants, moins que les arbres et moins que les cailloux, lesquels ne protestent pas quand on se confie à eux, et qui recueillent, sans rire, les larmes de ceux qui pleurent. L’occasion était bonne — il me le semble maintenant — de transvider le trop-plein de mon cœur dans un cœur qui m’appartenait. Eh bien ! je n’y songeai pas une minute. Non que je trouvasse excessif et ridicule d’attribuer ce rôle à une fille stupide, qui en eût été fort embarrassée. Mais, c’est qu’en vérité mes inquiétudes avaient disparu, et je ne sentais plus la nécessité d’effusions autres que celles de mon sexe, de pénétrations autres que celles de sa chair. Tout ce par quoi j’avais été, jadis, si ému, si tourmenté : mes adorations mystiques, mes tendresses panthéistes, mes enthousiasmes confus, mes élans désordonnés vers des poésies imprécises et violentes, et les énigmes angoissantes de toute la vie, et la terreur du ciel nocturne, tout cela qui avait été mon enfance, tout cela, aujourd’hui, se résumait nettement, impitoyablement, dans l’unique désir charnel.

Je crois bien que jamais je n’adressai une seule parole tendre à Mariette. Et nous n’éprouvions pas le besoin, moi de la dire, elle de l’entendre. Ce petit argot des sentimentalités bébêtes et naïves par quoi j’avais débuté de la séduire — de la séduire ! — je ne l’employai plus dans nos rencontres, presque quotidiennes, ni aucun autre argot, ni aucun autre langage. Elle non plus, si bavarde avec les autres, elle que le saut d’une mouche faisait rire aux larmes, ne me disait jamais rien, sinon, avec terreur, lorsqu’on entendait du bruit dans la maison, ceci : « Prenez garde, monsieur Georges… c’est Monsieur ». Ce n’était pas toujours Monsieur, ce n’était rien qu’un craquement de meuble, ou le grattement d’un rat mangeant, dans l’office, à côté de nous, un reste de fromage. Quand je venais dans la cuisine, elle savait pourquoi, et se préparait, sans joie, sans emportement, avec méthode et ponctualité. On eût dit que cela faisait partie de son service, comme de mettre les bifteaks sur le gril ou de balayer la salle à manger. D’ailleurs, je n’aimais à me trouver près d’elle qu’aux heures du Désir. Et le Désir satisfait, je m’en allais, silencieux, ainsi que j’étais venu. Elle se remettait à son ouvrage, en imprimant à ses jupes un petit mouvement, comme font les poules qui se secouent après l’attaque brutale du coq.

Cependant, j’étais jaloux d’elle, et lorsque je la voyais parler et rire avec les fournisseurs, surtout avec le menuisier dont elle savourait les grosses plaisanteries et l’obscène gaieté, cela me causait un véritable déplaisir et presque une souffrance.

Cela dura six mois ainsi, sans heurts, sans alertes, sinon que mon père me regardait avec plus d’obstination que de coutume.

Un soir, ma mère s’était rendue à l’église où se célébrait l’office du mois de Marie. Il ne faisait pas nuit encore, et le crépuscule était charmant et très doux. Il rôdait dans la maison une odeur puissante de lilas. Mon père devait être au jardin en train de chasser les escargots. Je me rendis à la cuisine. Mariette n’y était pas. Je la cherchai dans les autres pièces, je la cherchai dans toute la maison. Vainement. Alors, je descendis au jardin. Mon père non plus n’y était pas. Je fis le tour des allées et des massifs, vainement. Je pensai que mon père était peut-être sorti. Mais elle, Mariette, où donc était-elle ? Un peu surpris et, le dirai-je, mordu par la jalousie, je retournai à la cuisine, et là, je remarquai que Mariette avait laissé son souper inachevé.

— Le menuisier sera venu, songeai-je… Elle sera allée quelque part avec lui…

Je me dirigeai vers la grille, en faisant un détour par la basse-cour. Si je ne la trouvais pas dans la basse-cour, peut-être l’apercevrais-je sur la route, en train de gaminer avec des hommes, avec ce maudit menuisier dont je me plaisais à exagérer les qualités de séduction. Et voilà que, devant la porte de la grange, je vis le chien, assis sur son derrière, et qui flairait obstinément le seuil. Il ne se dérangea pas à mon approche. Je connaissais sa manière de sentir les rats et les souris, et je compris tout de suite que ce qu’il flairait en ce moment, ce n’étaient point des bestioles ordinaires.

— Mariette est là ! me dis-je… Elle est là, avec le menuisier.

Et, pour la première fois, je ressentis au cœur comme un coup.

Je fis quelques pas, doucement, sans bruit ; puis écartant le chien avec d’adroites précautions, je m’approchai de la porte, et j’y collai mon oreille.

D’abord, je n’entendis que mon cœur qui battait. Ensuite, un bruit se précisa, un bruit de paille remuée. On eût dit que des bottes de paille dégringolaient les unes sur les autres. Ensuite, une voix, une voix étouffée, dont il me fut impossible de distinguer si c’était une voix d’homme ou de femme… Ensuite, deux voix ensemble, deux voix étouffées, deux voix qui semblaient rire, ou pleurer, ou râler, je ne savais.

Et, tout à coup, n’y tenant plus, impatient de surprendre ces deux voix, dont l’une me semblait être celle de Mariette, je poussai la porte d’un coup de poing furieux, et j’entrai dans la grange. Mais l’étonnement — plus que de l’étonnement — une sorte de terreur m’arrêta sur le seuil ; et je vis, dans la pénombre que dorait un reste de jour pénétrant, avec moi, par la porte ouverte, je vis mon père se dresser, hirsute, blême, et retenant, de ses deux mains, ses habits en désordre, tandis que Mariette, effarée, et la poitrine nue, s’efforçait de plonger, pour y disparaître, dans un gouffre de paille.

Je restai là quelques secondes, ne sachant pas si je devais avancer ou bien m’enfuir ; à la fin, je pris ce dernier parti.

Le lendemain, mon père m’aborda, au jardin. Il me donna vingt francs, et, sans me regarder, il me dit :

— Hier… dans la grange… oui, tu sais bien, hier… il y avait une fouine… Je la cherchais… tu comprends… Voilà, je la cherchais… Et puis, il ne faut pas… en parler à ta mère… parce que ta mère… tu comprends… a peur des fouines… Ça la tracasserait…

Et je vis, sur son front, de grosses gouttes de sueur rouler…