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Les Stromates/Livre premier/Chapitre XXIV

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Texte établi par M. de GenoudeSapia (Tome cinquièmep. 101-105).
Livre premier
CHAPITRE XXIV.
Comment Moïse remplit les fonctions de chef des Hébreux, et comment, par son exemple, il instruisit les autres dans l’accomplissement de leurs devoirs.

Prophète, législateur, grand tacticien, grand capitaine, habile politique, et de plus philosophe, voilà notre Moïse. Comment a-t-il été prophète ? nous le dirons plus tard, lorsque nous traiterons de la prophétie. Quant au reste, la science du tacticien fait partie de la science du capitaine ; la science de commander une armée fait partie de la science politique, et la science du législateur de la science de régner, comme aussi la science du juge. Il y a quatre manières de régner : La première est divine ; telle est celle de Dieu et de son fils, de qui émanent non-seulement les biens de la terre et les biens extérieurs, mais encore la béatitude parfaite. Car, demandez les grandes choses, dit le Seigneur, et les petites vous seront données par surcroît. La seconde manière de régner, après la manière pure et divine, dont nous venons de parler, est celle qui n’a pour principe et pour mobile que la partie impétueuse et irascible de l’âme. Telle fut la méthode d’Hercule, roi d’Argos, et celle d’Alexandre, roi de Macédoine. La troisième est celle qui a pour principe unique le désir de vaincre et de détruire. Dans ce cas, qu’importe le bon ou le mauvais usage de la victoire ? telle fut la conduite des rois de Perse, dans la guerre qu’ils entreprirent contre la Grèce. Les mouvements impétueux de l’âme sont de deux sortes : Les uns désirent l’emporter à tout prix, et ne veulent régner que par amour pour la domination ; les autres ont le goût des choses honnêtes, et ? leur fougue est un instrument dont l’âme se sert pour atteindre à des résultats louables. La quatrième manière de régner est la pire de toutes ; elle ne reconnaît pour règle et pour guide que la passion. Telle fut celle de Sardanapale, telle est celle de ceux qui se proposent pour unique fin de satisfaire leurs désirs le plus qu’ils pourront. L’art de régner, tant celui qui triomphe par la vertu que celui qui triomphe par la force, a pour instrument la tactique, art qui varie selon la diversité de son objet. L’âme et l’intelligence, avec le secours d’instruments animés ou inanimés, disposent les armes et les animaux propres à la guerre. Mais les mouvements de l’âme, les agitations intérieures dont la vertu nous rend maîtres, c’est la raison qui les discipline, en donnant à la continence et à la tempérance la sainteté et la connaissance de la vérité pour règle, et en rapportant tout à la piété et à la religion. De la sorte, en effet, chez ceux qui pratiquent la vertu, c’est la prudence qui règle tout ; à l’égard des choses divines, c’est la sagesse ; à l’égard des choses humaines, c’est la politique ; et à l’égard des choses divines réunies aux choses humaines, c’est l’art de régner. Il est donc roi, celui qui gouverne selon les lois, et qui possède la science de commander à des volontés libres. Tel est le Seigneur, lui qui admet dans ton royaume tous ceux qui croient en loi et par lui. Car Dieu a tout donné et tout assujetti au Christ notre roi, c afin qu’au nom de Jésus « tout genou fléchisse dans le Ciel, sur la terre et dans les enfers ; et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le père. » L’art de commander une année s’exerce de trois manières : soit par la manifestation de la prudence, soit par la manifestation du courage, soit en réunissant le courage à la prudence. Et chacune de ces qualités s’exerce elle-même de trois manières : avec la parole, par les actions, et par les actions réunies à la parole. Et il sera permis, dans l’exercice de ces diverses fonctions, d’employer ou la persuasion, ou la force, ou la ruse, lorsqu’il s’agira de venger une injustice, ou de repousser la violence. Ces mêmes fonctions renferment également la faculté ou d’agir selon la justice, ou de recourir à la feinte, ou de dire la vérité, ou d’employer à la fois plusieurs de ces moyens. Or, les Grecs, ayant puisé dans Moïse toutes ces connaissances ainsi que l’application de chacune d’elles, en recueillirent un grand avantage. Comme preuve, je citerai un ou deux exemples tirés de la stratégie.

Lorsque Moïse eut fait sortir d’Égypte les Hébreux, soupçonnant que les Égyptiens le poursuivraient, il abandonna le chemin le plus court, se tourna vers le désert, et le plus souvent marcha de nuit. Mais, en agissant de la sorte, il avait encore un autre dessein, c’était, durant ce long passage à travers un grand désert, d’apprendre aux Hébreux à croire en un seul Dieu ; c’était, en outre, de les accoutumer à une prudente patience. Le stratagème de Moïse nous enseigne donc à n’affronter les périls qu’après avoir pourvu aux moyens utiles pour les surmonter. Du reste, ce qu’il avait prévu se réalisa. Les Égyptiens le poursuivirent à cheval et sur des chars ; mais ils furent promptement détruits. La mer s’entrouvrit et les engloutit avec leurs chevaux et leurs chars, et il ne resta rien d’eux. Ensuite, à la faveur d’une colonne de feu, qui, pendant la nuit servait de guide aux enfants d’Israël, en marchant devant eux, Moïse les conduisit à travers une contrée de difficile accès, et par des travaux et des marches, les exerça et les accoutuma au courage et à la patience, afin qu’après avoir subi des épreuves qui leur paraissaient intolérables, ils appréciassent d’autant mieux les richesses et les avantages du pays vers lequel il les conduisait à travers mille épreuves. De plus, il mit en fuite et extermina les ennemis qui occupaient antérieurement le pays, en débouchant sur eux par des chemins déserts et difficiles, et en les attaquant à l’improviste. Car en cela consiste la science du général, et c’était une preuve d’expérience et de talents militaires, que de s’emparer ainsi du pays ennemi. Miltiade, général des Athéniens, et vainqueur des Perses à Marathon, qui avait étudié la tactique de Moïse, l’imita de la manière suivante : Il fit marcher de nuit ses troupes par des chemins impraticables, et donna le change aux Perses qui l’attendaient ; car Hippias, qui s’était enfui d’Athènes, et qui avait passé aux Perses, les avait amenés en Attique ; et connaissant le pays, il s’était d’avance emparé des positions les plus favorables. Il était donc difficile de le surprendre ; c’est pourquoi Miltiade, en habile général, ayant pris des chemins difficiles, attaqua de nuit les Perses, commandés par Datis, et remporta la victoire. Bien plus, lorsque Thrasybule ramenait avec lui de Phylé les Athéniens de l’exil, et que, voulant cacher sa marche, il suivait des chemins non frayés, la nuit, sous un ciel sans lune et couvert de sombres nuages, une colonne de feu lui servait de guide, et marchait devant lui ; et après l’avoir conduit sain et sauf, ainsi que ses compagnons, jusqu’à Munichie, elle les quitta à l’endroit même où s’élève maintenant l’autel de Lucifer. Que les Grecs, par cette tradition, empruntée à leurs annales, apprennent donc à respecter les nôtres ; à croire, par exemple, qu’il a été possible au Dieu tout-puissant de faire marcher pendant la nuit devant les enfants d’Israël une colonne de feu qui leur servit, à eux aussi, de guide. Dans un oracle en vers, il est dit pareillement, d’après les livres hébreux :

« Bacchus est une colonne pour les Thébains. » De plus Euripide dit dans Antiope :

« Il y a dans la chambre conjugale une statue représentant le Dieu Bacchus sous la forme d’un bouvier couronné de lierre. » La colonne indique l’impossibilité de représenter Dieu ; et outre qu’elle désigne l’impossibilité de représenter Dieu, elle désigne aussi l’éternelle stabilité de Dieu et sa lumière inextinguible qu’aucune forme ne peut rendre. C’est pourquoi, avant qu’on eût inventé et perfectionné l’art de la statuaire, les hommes érigeaient des colonnes, et les adoraient comme des simulacres de Dieu. C’est pour cela que l’auteur de Phoroné dit : « Callithoé, qui porte les clefs de la reine de l’Olympe, et qui la première couronne de fleurs et de bandelettes la haute colonne de Junon d’Argos. »

De plus, l’auteur du poème sur Europe rapporte que l’effigie d’Apollon qui se trouve à Delphes est une colonne. Voici ses paroles :

« Afin que nous suspendions aux portes du temple et à la « haute colonne, la dîme et les prémices »

En outre, le Dieu unique est appelé Apollon (a privatif, polloi plusieurs), dans un sens mystique, parce qu’il ne se compose pas de parties. Enfin, ce feu qui ressemblait à une colonne, et celui qui pénétrait dans des lieux inaccessibles, sont tous les deux le symbole de la lumière sacrée, qui traverse la terre et qui remonte au ciel, en s’attachant au bois de la croix, par laquelle il nous a été donné de voir aussi avec les yeux de l’esprit.