Les Stromates/Livre troisième/Chapitre XVII

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Texte établi par M. de GenoudeSapia (Tome cinquièmep. 261-263).
Livre troisième
CHAPITRE XVII.
Soutenir que le mariage et la génération sont chose mauvaise, c’est attaquer l’œuvre de Dieu et le don même de l’Évangile.

La génération est un mal, dites-vous ? — Soutenez donc alors que le Seigneur a passé par la souillure du mal, puisqu’il est né par la voie de la génération ; que la Vierge a passé par la souillure du mal, puisqu’elle a enfanté. Hélas ! quel déluge de maux ! En s’attaquant à la génération, l’hérésie se soulève contre la volonté de Dieu, et blasphème le mystère de la création. De là, un Cassien, soutenant que nos corps sont de vaines apparences ; de là, un Marcion, un Valentin, affirmant qu’il n’y a dans l’homme rien que d’animal, parce que, selon eux, en touchant à l’œuvre de la chair, il s’assimile aux animaux. Assurément, lorsque précipité en aveugle par la passion, il se rue sur des voluptés étrangères, il descend véritablement au niveau de la brute. « Ils sont devenus, dit l’Écriture, comme des chevaux enflammés qui courent et hennissent après les cavales : chacun a poursuivi la femme de son prochain. »

Avancer que le serpent, empruntant aux animaux privés de raison ses machinations contre l’homme, réussit à persuader Adam de s’unir à Ève par les liens de la chair, sans quoi nos premiers parents n’auraient jamais connu ces fonctions naturelles, ainsi que le veulent plusieurs ; c’est encore attacher le blâme à la création, et lui adresser le reproche d’avoir fait l’homme plus faible que la brute, dont le roi de l’univers aurait suivi les grossiers exemples. Toutefois, je vous l’accorde, la nature a poussé nos premiers parents à l’œuvre de la génération ; séduits par les suggestions de l’ennemi, entraînés par la fougue de la jeunesse, ils ont obéi, plutôt qu’il ne convenait, aux instincts de la chair, Qu’arrivera-t-il ? La condamnation que Dieu prononça contre eux est donc juste, puisqu’ils devancèrent ses ordres. En second lieu, la génération est donc sainte, puisque par elle le monde existe ; par elle les essences, par elle les nations, par elle les anges, par elle les puissances, par elle les âmes, par elle les préceptes, par elle la loi, par elle l’Évangile, par elle, enfin, la connaissance de Dieu. « Toute chair est comme l’herbe, et sa beauté ressemble à la fleur des champs. L’herbe sèche, la fleur tombe ; mais la parole de Dieu reste ; » la parole qui s’est répandue sur l’âme, à la manière d’une huile sainte, et qui l’a unie étroitement à l’esprit. Sans le corps, comment la divine économie de l’Église eût-elle été conduite à sa fin, puisque le Seigneur lui-même, chef de l’Église, vécut ici-bas dans la prison de la chair, obscur et sans gloire devant les hommes, pour nous apprendre à ne tourner les yeux que vers l’essence incorporelle et invisible de la cause première, qui est Dieu. « Dans le bon désir, dit le prophète, est un arbre de vie ; » pour nous apprendre que les désirs honnêtes et purs sont dans le Dieu vivant. À cette occasion, les hérétiques ne veulent-ils pas encore que le commerce légitime de l’époux et de l’épouse soit un péché ! Selon eux, ce commerce désigné par l’action de manger du fruit de l’arbre du bien et du mal, est exprimé par ce mot, il connut, qui indique la transgression du commandement divin. Mais si cette explication est plausible, la connaissance de la vérité est aussi l’action de manger du fruit de l’arbre de vie, un mariage que règle la tempérance et la chasteté peut donc participer à ce bois. Mais déjà la loi nous a dit que l’homme a la faculté d’user bien ou mal du mariage. Voilà l’arbre de la connaissance pour lui ; c’est de ne point violer les lois de l’union conjugale. Mais quoi ! notre Sauveur lui-même n’a-t-il pas guéri les maladies du corps comme les maladies de l’âme ? Si le corps était l’ennemi nécessaire de l’âme, est-il fortifié la chair contre l’âme en rendant à la première sa vigueur et sa santé ? « Je veux dire, mes frères, que la « chair et le sang ne peuvent posséder le royaume de Dieu, et « que la corruption ne possédera point cet héritage incorruptible. » En effet, entre le péché, œuvre de corruption, et l’héritage incorruptible, c’est-à-dire la justice, que peut-il y avoir de commun ? « Êtes-vous si dépourvus de sens, dit l’apôtre, qu’après avoir commencé par l’esprit, vous prétendiez maintenant arriver à la perfection par la chair ? »