Les Taureaux (Laprade)

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VI

Les Taureaux


À mon ami Casimir Fournier.


 
Sur les âpres sentiers du coteau basaltique,
J’entends crier le char de la Cérès antique.
Les blés étant semés, avant la fin du jour
Il ramène au hameau les outils du labour.
Sur le timon de frêne, un jeune boulier celte,
L’aiguillon à la main, se dresse fier et svelte,
Dirigeant de sa voix, qu’il adoucit encor,
Ses taureaux accouplés comme au temps de Nestor.
Dans les plis de leur cou le poil frémit et fume ;
Les voilà dans la cour, le poitrail blanc d’écume.

Le maître, alors, parait lui-même, et de sa main
Lear enlève le joug qu’ils reprendront demain ;


Et sur leurs fronts touffus pour effacer l’empreinte,
Un enfant les caresse et les frappe sans crainte.
Sous sa verge d’osier je me plais à les voir,
Dociles et joyeux, marcher vers l’abreuvoir,
Puis, libres et gardant un calme qui m’étonne,
Brouter avec lenteur l’herbe rare d’automne.
Alors au bord du pré je m’arrête, et souvent,
Jaloux de ce repos, je leur parle en rêvant :

Salut ! ô vieux amis, vieux nourriciers de l’homme,
Qui depuis six mille ans creusez votre sillon,
Et subissez en paix le joug et l’aiguillon !
Des noms les plus sacrés il faut que je vous nomme.

Géants, à qui suffit un peu d’herbe et de fleurs,
Qu’à la main d’un enfant un grain de sel amorce,
J’adore en vous voyant, ô vieux souffre-douleurs !
Deux attributs divins, la douceur dans la force.

Si vous sentiez l’orgueil, si, las de nos mépris,
Dans les champs du labour transformés en arènes,
Vous tourniez contre nous vos armes souveraines,
Les bouviers et les chars voleraient en débris.

Mais soumis à la main qui frappe et qui récolte,
Comme si vous aviez quelque lointain espoir,
Vous tracez devant nous le sentier du devoir,
Et vous obéissez quand l’homme se révolte.


Laissez-moi donc flatter votre rude poitrail ;
Je vous aime entre tous, ouvriers des vieux âges :
Votre exemple est offert aux plus forts, aux plus sages ;
Soyez bénis, taureaux, symbole du travail.

Pour m’instruire avec vous, j’ai quitté les retraites,
Les bois qui me parlaient, animés par les vents ;
C’est vers vous que me guide, entre tous les vivants,
L’esprit qui me choisit mes amitiés secrètes.

Vos pieds noirs et cambrés sont durs comme l’airain ;
J’aime en un droit sillon leur pesanteur sacrée.
La force m’apparaît, une force qui crée,
Devant vos larges fronts à l’air morne et serein.

Qu’un autre soit jaloux du coursier ou de l’aigle !
Je vois d’aussi près qu’eux l’inaccessible azur,
Quand près de mes taureaux je marche d’un pied sûr,
Entre le bois de hêtre et la moisson de seigle.

Du pas lourd des grands bœufs, du bruit sourd des forêts,
J’écoute avec amour la lenteur cadencée ;
C’est ainsi que je sens, dans mes instincts secrets,
Cheminer vers le but mes vers et ma pensée.

J’aime la majesté de votre doux sommeil,
Quand la splendeur du soir, dorant votre poil sombre,


Sur les prés rougissants où s’allonge votre ombre,
Semble aux cornes d’ébène attacher un soleil.

Vers l’astre qui descend, tournant un front superbe,
Couchés en demi-cercle et fermant vos grands yeux,
Tandis que l’enfant joue entre vos pieds dans l’herbe,
Vous ruminez en paix, semblables à des dieux !

Vous êtes, comme ils sont, patients et terribles,
Bienfaisants, comme ils sont pour nous, ingrats mortels !
Et le sage Orient vous dressa des autels,
L’Orient, qui voyait vos vertus invisibles !

Mais l’esprit de nos jours, sombre ennemi du beau,
Et dont l’étroit savoir insulte à la nature,
De sa difformité posant partout le sceau,
A corrompu ta race, ô noble créature !

Dans ces monstres épais qu’il te donne pour fils,
Je cherche, hélas ! en vain, ta fierté disparue.
Lui déjà, dans son rêve, ô vieux roi de Memphis,
Il t’arrache aux honneurs de l’antique charrue !

Entends, au bout des prés, cet affreux sifflement :
C’est ton rival qui passe, et le monde l’acclame.
Doux et noble ouvrier, place au vil instrument ;
Place au corps monstrueux qui vient détrôner l’âme.


Que l’esprit désormais passe dans le métal !
Mais en donnant au fer la vitesse et la vie,
O pâle humanité, subis l’arrêt fatal :
A l’œuvre de tes mains tu seras asservie !

Accepte un joug plus dur que celui des taureaux ;
Plus de soleil, d’air pur et d’horizons sans bornes ;
Va pleurer longuement, dans les ateliers mornes,
Ce travail libre et fier qui faisait les héros !

Moi, tant qu’il restera quelque Celte aux mains rudes,
Du taureau de labour gardant le sang bien pur,
J’irai pour adorer, dans son chalet obscur,
L’antique liberté, fille des solitudes.

Disciple et confident des êtres dédaignes,
Je suivrai les troupeaux sur les sommets bleuâtres ;
La, docile aux accords par les bois enseignés,
Je veux goûter aussi la sagesse des pâtres.

Là, d’un siècle énervé je ressens moins le mal,
Je me crois un moment affranchi de ses chaînes,
Quand j’écoute, en mon rêve enivré d’idéal,
Mugir les grands taureaux à l’ombre des grands chênes.