Les Trappeurs de l’Arkansas/II/I

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DEUXIÈME PARTIE.

OUAKTEHNO
CELUI QUI TUE.

I

LE CŒUR LOYAL.


La position était complètement changée.

Les chasseurs qui, un moment auparavant, se trouvaient à la merci des Indiens, non seulement étaient libres, mais encore se trouvaient en mesure de poser de dures conditions.

Bien des fusils s’étaient abaissés dans la direction du Canadien, bien des flèches avaient été dirigées contre lui ; mais, sur un signe de la Tête-d’Aigle, les fusils s’étaient redressés, et les flèches étaient rentrées au carquois.

La honte d’être joués par deux hommes qui les bravaient audacieusement au milieu de leur camp, faisait bouillonner la colère dans le cœur des Comanches. Ils reconnaissaient l’impossibilité d’une lutte avec leurs hardis adversaires. En effet, que pouvaient-ils contre ces intrépides coureurs des bois qui comptaient leur vie pour rien ?

Les tuer ?

Mais, en tombant, ils égorgeraient sans pitié les prisonniers qu’on voulait sauver.

Le sentiment le plus développé parmi les Peaux-Rouges est l’amour de la famille.

Pour ses enfants ou sa femme, le guerrier le plus farouche n’hésitera pas à faire des concessions, que les plus effroyables tortures ne sauraient, dans d’autres circonstances, obtenir de lui. Aussi, à la vue de sa femme et de son fils tombés au pouvoir de Belhumeur, la Tête-d’Aigle ne songea plus qu’à leur salut.

De tous les hommes, les Indiens sont peut-être ceux qui savent avec le plus de facilité se courber aux exigences d’une situation imprévue.

Le chef comanche enfouit au fond de son cœur la haine et la colère qui le dévoraient. D’un mouvement plein de noblesse et de désinvolture, il rejeta en arrière la couverture qui lui servait de manteau, et, le visage calme, le sourire sur les lèvres, il s’approcha des chasseurs.

Ceux-ci, habitués de longue main aux façons d’agir des Peaux-Rouges, restaient impassibles en apparence, attendant le résultat de leur hardi coup de main.

— Mes frères pâles, dit le chef, sont remplis de sagesse, quoique leurs cheveux soient noirs ; ils connaissent toutes les ruses familières aux grands guerriers, ils ont la finesse du castor et le courage du lion.

Les deux hommes s’inclinèrent en silence.

La Tête-d’Aigle continua :

— Puisque mon frère, le Cœur-Loyal, est dans le camp des Comanches des grands lacs, l’heure est enfin arrivée de dissiper les nuages qui se sont élevés entre lui et les Peaux-Rouges. Le Cœur-Loyal est juste, qu’il s’explique sans crainte ; il est devant des chefs renommés qui n’hésiteront pas à reconnaître leurs torts s’ils en ont envers lui.

— Oh ! oh ! répondit le Canadien en ricanant, la Tête-d’Aigle a bien promptement changé de sentiments à notre égard ; croit-il pouvoir nous tromper avec de vaines paroles ?

Un éclair de haine fit étinceler la prunelle fauve de l’Indien ; mais, par un effort suprême, il parvint à se contenir.

Tout à coup un homme s’interposa entre les interlocuteurs.

Cet homme était Eshis, le guerrier le plus vénéré de la tribu.

Le vieillard leva lentement le bras.

— Que mes enfants m’écoutent, dit-il, tout doit s’éclaircir aujourd’hui, les chasseurs pâles fumeront le calumet en conseil.

— Qu’il en soit ainsi, fit le Cœur-Loyal.

Sur un signe du Soleil, les principaux chefs de la tribu vinrent se ranger autour de lui.

Belhumeur n’avait pas changé de position ; il était prêt, au moindre geste suspect, à sacrifier ses prisonniers.

Lorsque la pipe eut fait le tour du cercle formé près des chasseurs, le vieux chef se recueillit ; puis, après s’être incliné devant les blancs, il parla ainsi :

— Guerriers, je remercie le Maître de la vie de ce qu’il nous aime, nous Peaux-Rouges, et de ce qu’il nous envoie aujourd’hui ces deux hommes pâles qui pourront enfin ouvrir leur cœur. Prenez courage, jeunes gens, ne laissez pas vos âmes s’appesantir, et chassez loin de vous le mauvais esprit. Nous vous aimons, Cœur-Loyal, nous avons entendu parler de votre humanité pour les Indiens. Nous croyons que votre cœur est ouvert, et que vos veines coulent claires comme le soleil. Il est vrai que nous autres Indiens n’avons pas beaucoup de sens, lorsque l’eau ardente nous commande, et que nous pouvons vous avoir déplu dans diverses circonstances. Mais nous espérons que vous n’y penserez plus, et que, tant que vous et nous serons dans les prairies, nous chasserons côte à côte, comme doivent le faire des guerriers qui s’aiment et se respectent [1].

Le Cœur-Loyal répondit :

— Vous, chefs et autres membres de la nation des Comanches des grands lacs dont les yeux sont ouverts, j’espère que vous prêterez l’oreille aux paroles de ma bouche. Le Maître de la vie a ouvert mon cerveau et fait souffler à ma poitrine des paroles amicales. Mon cœur est rempli de sentiments pour vous, pour vos femmes, pour vos enfants, et ce que je vous dis en ce moment procède de la racine des sentiments de mon ami et des miens ; jamais dans la prairie mon hatto n’a été fermé aux chasseurs de votre nation. Pourquoi donc me faites-vous la guerre ? pourquoi donc torturer ma mère, qui est une vieille femme, et chercher à m’arracher la vie ? Je répugne à verser le sang indien ; car, je vous le répète, malgré tout le mal que vous m’avez fait, mon cœur s’élance vers vous.

Ooah ! interrompit la Tête-d’Aigle, mon frère parle bien ; mais la blessure qu’il m’a faite n’est pas encore cicatrisée.

— Mon frère est fou, répondit le chasseur ; me croit-il donc si maladroit de ne pas l’avoir tué si telle avait été mon intention. Je vais vous prouver ce dont je suis capable et de quelle façon je comprends le courage d’un guerrier. Que je fasse un signe, cette femme et cet enfant auront vécu.

— Oui, appuya Belhumeur.

Un frisson parcourut les rangs de l’assemblée. La Tête-d’Aigle sentit une sueur froide perler à ses tempes.

Le Cœur-Loyal garda un instant de silence en fixant sur les Indiens un regard d’une expression indéfinissable ; puis, haussant les épaules avec dédain, il jeta ses armes à ses pieds, et, croisant les bras sur sa large poitrine, il se tourna vers le Canadien.

— Belhumeur, dit-il d’une voix calme et parfaitement accentuée, rendez la liberté à ces deux pauvres créatures.

— Y songez-vous ? s’écria le chasseur tout interloqué ; ce serait votre arrêt de mort !

— Je le sais.

— Eh bien ?

— Je vous en prie.

Le Canadien ne répondit pas, il commença à siffler entre ses dents, tirant son couteau, il trancha d’un coup les liens qui attachaient ses captifs, qui bondirent comme des jaguars et allèrent en poussant des hurlements de joie se cacher au milieu de leurs amis, puis il remit son couteau à sa ceinture, jeta ses armes, descendit de cheval et se plaça résolument auprès du Cœur-Loyal.

— Que faites-vous donc ? s’écria celui-ci, sauvez-vous, mon ami !

— Me sauver, moi, pourquoi faire ? répondit insoucieusement le Canadien, ma foi non, puisqu’il faut toujours finir par mourir, j’aime autant que ce soit aujourd’hui que plus tard ; je ne retrouverai peut-être jamais une aussi belle occasion.

Les deux hommes se serrèrent la main par une étreinte énergique.

— Maintenant, chefs, dit de sa voix calme le Cœur-Loyal en s’adressant aux Indiens, nous sommes en votre pouvoir, agissez comme bon vous semblera.

Les Comanches se regardèrent un instant avec stupeur ; la stoïque abnégation de ces hommes qui, par l’action hardie de l’un d’eux, pouvaient non seulement s’échapper, mais encore leur dicter des lois, et qui, au lieu de profiter de cet avantage immense, jetaient leurs armes et se livraient entre leurs mains, leur paraissait dépasser tous les traits d’héroïsme restés célèbres dans leur nation.

Il y eut un silence assez long pendant lequel on aurait entendu battre dans leurs poitrines le cœur de tous ces hommes de bronze qui, par leur éducation primitive toute de sensation, sont plus aptes qu’on ne pourrait le croire à comprendre tous les sentiments vrais et apprécier les actions réellement nobles.

Enfin la Tête-d’Aigle, après quelques secondes d’hésitation, jeta ses armes, et, s’approchant des chasseurs, il leur dit d’une voix émue, qui contrastait avec l’apparence impassible et indifférente qu’il cherchait en vain à prendre :

— Il est vrai, guerriers des visages pâles, que vous avez un grand sens, qu’il adoucit les paroles que vous nous adressez, et que nous vous entendons tous ; nous savons aussi que la vérité ouvre vos lèvres ; il est très difficile que nous autres Indiens, qui n’avons pas la raison des blancs, ne commettions pas, souvent sans le vouloir, des actions répréhensibles ; mais nous espérons que le Cœur-Loyal ôtera la peau de son cœur pour qu’il soit clair comme le nôtre, et qu’entre nous la hache sera enterrée si profondément que les fils des fils de nos petits-fils, dans mille lunes, et cent davantage, ne pourront la retrouver.

Et posant les deux mains sur les épaules du chasseur, il le baisa sur les yeux, en ajoutant :

— Que le Cœur-Loyal soit mon frère !

— Soit ! fit le chasseur heureux de ce dénouement ; désormais j’aurai pour les Comanches autant d’amitié que jusqu’à présent j’ai eu de défiance.

Les chefs indiens se pressèrent autour de leurs nouveaux amis, auxquels ils prodiguèrent, avec la naïveté qui caractérise les natures primitives, les marques d’affection et de respect.

Les deux chasseurs étaient depuis longtemps connus dans la tribu du serpent, leur réputation était faite ; bien souvent pendant la nuit, autour du feu du campement, le récit de leurs exploits avait frappé d’admiration les jeunes gens auxquels les vieux guerriers les racontaient.

La réconciliation avait été franche entre le Cœur-Loyal et la Tête-d’Aigle, il ne restait plus entre eux la moindre trace de leur haine passée.

L’héroïsme du chasseur blanc avait vaincu la rancune du guerrier Peau-Rouge !

Les deux hommes causaient paisiblement assis à l’entrée d’une hutte, lorsqu’un grand cri se fit entendre et un Indien, les traits bouleversés par la terreur, se précipita dans le camp.

Chacun s’empressa autour de cet homme pour avoir des nouvelles, mais l’Indien ayant aperçu la Tête-d’Aigle s’avança vers lui.

— Que se passe-t-il ? demanda le chef.

L’Indien fixa un regard féroce sur le Cœur-Loyal et Belhumeur qui, pas plus que les autres, ne soupçonnaient d’où venait cette panique.

— Prenez garde que ces deux visages pâles ne s’échappent, nous sommes trahis, dit-il d’une voix entrecoupée et haletante à cause de la rapidité avec laquelle il était venu.

— Que mon frère s’explique plus clairement, ordonna la Tête-d’Aigle.

— Tous les trappeurs blancs, les longs couteaux de l’Ouest sont réunis, ils forment un détachement de guerre de près de cent hommes, ils s’avancent en se développant de façon à investir le camp de tous les côtés à la fois.

— Êtes-vous sûr que ces chasseurs viennent en ennemis ? dit encore le chef.

— Comment en serait-il autrement ? répondit le guerrier indien, ils rampent comme des serpents dans les hautes herbes, le fusil en avant et le couteau à scalper entre les dents. Chef, nous sommes trahis, ces deux hommes ont été envoyés au milieu de nous afin d’endormir notre vigilance.

La Tête-d’Aigle et le Cœur-Loyal échangèrent un sourire d’une expression indéfinissable, et qui fut une énigme pour d’autres que pour eux.

Le chef comanche se tourna vers l’Indien.

— Vous avez vu, lui demanda-t-il, celui qui marche devant les chasseurs ?

— Oui, je l’ai vu.

— Et c’est Amick – l’Élan-Noir – le premier gardien des trappes du Cœur-Loyal ?

— Quel autre pourrait-ce être ?

— Bien, retirez-vous, dit le guerrier en congédiant le messager d’un signe de tête, puis s’adressant au chasseur :

— Que faut-il faire ? lui demanda-t-il.

— Rien, répondit le Cœur-Loyal, ceci me regarde, que mon frère me laisse agir seul.

— Mon frère est le maître !

— Je vais à la rencontre des chasseurs, que la Tête-d’Aigle retienne jusqu’à mon retour ses jeunes hommes dans le camp.

— Cela sera fait.

Le Cœur-Loyal jeta son fusil sur l’épaule, donna une poignée de main à Belhumeur, sourit au chef comanche et se dirigea vers la forêt de ce pas assuré et tranquille à la fois, qui lui était habituel.

Il disparut bientôt au milieu des arbres.

— Hum ! fit Belhumeur en allumant sa pipe indienne et s’adressant à la Tête-d’Aigle, vous voyez, chef, que dans ce monde ce n’est souvent pas une maladroite spéculation que de se laisser guider par son cœur.

Et satisfait outre mesure de cette boutade philosophique, qui lui paraissait pleine d’à-propos, le Canadien s’enveloppa d’un épais nuage de fumée.

Sur l’ordre du chef, toutes les sentinelles disséminées aux abords du camp furent rappelées.

Les Indiens attendaient avec anxiété le résultat de la démarche tentée par le Cœur-Loyal.



  1. Nous donnons ici la traduction de ce discours qui peut intéresser le lecteur comme spécimen du langage des Comanches.
    « Meegvoitch kitchée manitoo, kaigait-kee zargetoone an nishinnorbay nogomé, shafuyyar payshik artwwaay winnin tercushenan, cawween kitchée morgussey, an nishinnorbay nogome, cawwickar indenendum. Kaygait kitchée muskowway geosay haguarmissey waybenan matchée oathty nee zargetoone saggonash artawway winnin kaygait hapadgey kitchee morgussey an nishinnorbay ; kaig wotch annaboikassey nennerwind mornooch towvach nee zargey debwoye kee appayomar, cuppar bebone nepewar appiminiqui omar ».