Les Trois Mousquetaires/Chapitre 34

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J.-B. Fellens et L.-P. Dufour (pp. 282-Ill.).


CHAPITRE XXXIV.

OÙ IL EST TRAITÉ DE L’ÉQUIPEMENT D’ARAMIS ET DE PORTHOS.


lettrine Depuis que les quatre amis étaient chacun à la chasse de son équipement, il n’y avait plus entre eux de réunion arrêtée. On dînait les uns sans les autres où l’on se trouvait, ou plutôt l’on se rencontrait où l’on pouvait. Le service, de son côté, prenait aussi sa part de ce temps précieux, qui s’écoulait si vite. Seulement on était convenu de se réunir une fois la semaine, vers une heure, au logis d’Athos, attendu que ce dernier, selon le serment qu’il avait fait, ne passait plus le seuil de sa porte.

C’était le jour même où Ketty était venue trouver d’Artagnan chez lui, jour de réunion.

À peine Ketty fut-elle sortie, que d’Artagnan se dirigea vers la rue Férou.

Il trouva Athos et Aramis qui philosophaient : Aramis avait quelque velléité de revenir à la soutane ; Athos, selon ses habitudes, ne le dissuadait ni ne l’encourageait. Athos était pour qu’on laissât à chacun son libre arbitre. Il ne donnait jamais de conseils qu’on ne lui en demandât ; encore fallait-il les lui demander deux fois.

— En général, on ne demande de conseils, disait-il, que pour ne pas les suivre, ou, si on les a suivis, que pour avoir quelqu’un à qui l’on puisse faire le reproche de les avoir donnés.

Porthos arriva un instant après d’Artagnan. Les quatre amis se trouvaient donc au complet.

Les quatre visages exprimaient quatre sentiments différents : celui de Porthos la tranquillité, celui de d’Artagnan l’espoir, celui d’Aramis l’inquiétude, celui d’Athos l’insouciance.

Au bout d’un instant de conversation dans laquelle Porthos laissa entrevoir qu’une personne haut placée avait bien voulu se charger de le tirer d’embarras, Mousqueton entra.

Il venait prier Porthos de passer à son logis, où, disait-il d’un air fort piteux, sa présence était urgente.

— Sont-ce mes équipages ? demanda Porthos.

— Oui et non, répondit Mousqueton.

— Mais enfin que veux-tu dire ?…

— Venez, monsieur.

Porthos se leva, salua ses amis et suivit Mousqueton.

Un instant après, Bazin apparut au seuil de la porte.

— Que me voulez-vous, mon ami ? dit Aramis avec cette douceur de langage que l’on remarquait en lui chaque fois que ses idées le ramenaient vers l’église…

— Un homme attend monsieur à la maison, répondit Bazin.

— Un homme ! quel homme ?

— Un mendiant.

— Faites-lui l’aumône, Bazin, et dites-lui de prier pour un pauvre pécheur.

— Ce mendiant veut à toute force vous parler, et prétend que vous serez bien aise de le voir.

— N’a-t-il rien dit de particulier pour moi ?

— Si fait. Si M. Aramis, a-t-il dit, hésite à me venir trouver, vous lui annoncerez que j’arrive de Tours.

— De Tours ? j’y vais ! s’écria Aramis. Messieurs, mille pardons, mais sans doute cet homme m’apporte des nouvelles que j’attendais.

Et se levant aussitôt, il s’éloigna tout courant.

Restèrent Athos et d’Artagnan.

— Je crois que ces gaillards-là ont trouvé leur affaire. Qu’en pensez-vous, d’Artagnan ? dit Athos.

— Je sais que Porthos était en bon train, dit d’Artagnan, et quant à Aramis, à vrai dire, je n’en ai jamais été sérieusement inquiet. Mais vous, mon cher Athos, vous qui avez si généreusement distribué les pistoles de l’Anglais qui étaient votre bien légitime, qu’allez-vous faire ?

— Je suis fort content d’avoir tué ce drôle, vu qu’il avait eu la sotte curiosité de vouloir connaître mon véritable nom ; mais si j’avais empoché ses pistoles, elles me pèseraient comme un remords.

— Allons donc, mon cher Athos, vous avez vraiment des délicatesses inconcevables.

— Passons, passons ! Que me disait donc M. de Tréville, qui me fit l’honneur de me venir voir hier, que vous hantez ces Anglais suspects que protège le cardinal ?

— C’est-à-dire que je rends visite à une Anglaise, celle dont je vous ai parlé.

— Ah ! oui, la femme blonde, au sujet de laquelle je vous ai donné des conseils que naturellement vous vous êtes bien gardé de suivre.

— Je vous ai donné mes raisons. J’ai acquis la certitude que cette femme était pour quelque chose dans l’enlèvement de Mme Bonacieux.

— Oui, et je comprends ; pour retrouver une femme, vous faites la cour à une autre. C’est le chemin le plus long, mais le plus amusant.

D’Artagnan fut sur le point de tout raconter à Athos, mais une réflexion l’arrêta : Athos était un gentilhomme sévère sur l’article d’honneur, et il y avait dans tout ce petit plan que notre amoureux avait arrêté à l’endroit de milady, certaines choses qui, d’avance il en était sûr, n’obtiendraient pas l’assentiment du puritain ; il préféra donc garder le silence, et comme Athos était l’homme le moins curieux de la terre, les confidences de d’Artagnan en étaient restées là.

Nous quitterons donc les deux amis, qui n’avaient rien de bien important à se dire, pour suivre Aramis.

À cette nouvelle que l’homme qui voulait lui parler arrivait de Tours, nous avons vu avec quelle rapidité le jeune homme avait suivi ou plutôt devancé Bazin : il ne fit donc qu’un saut de la rue Férou à la rue de Vaugirard.

En entrant chez lui, il trouva effectivement un homme de petite taille, aux yeux intelligents, mais couvert de haillons.

— C’est vous qui me demandez ? dit le mousquetaire.

— C’est-à-dire que je demande M. Aramis ; est-ce vous qui vous appelez ainsi ?

— Moi-même, avez-vous quelque chose à me remettre ?

— Oui, si vous me montrez certain mouchoir brodé.

— Le voici, dit Aramis en tirant une clé de sa poitrine, et en ouvrant un petit coffret de bois d’ébène incrusté de nacre. Le voici, tenez.

— C’est bien, dit le mendiant, renvoyez votre laquais.

En effet, Bazin, curieux de savoir ce que le mendiant voulait à son maître, avait réglé son pas sur le sien, et était arrivé presque en même temps que lui. Mais cette célérité ne lui servit pas à grand’chose ; sur l’invitation du mendiant, son maître lui fit signe de se retirer, et force lui fut d’obéir.

Bazin parti, le mendiant jeta un regard rapide autour de lui afin d’être sûr que personne ne pouvait ni le voir ni l’entendre, et ouvrant sa veste en haillons mal serrée par une ceinture de cuir, il se mit à découdre le haut de son pourpoint, d’où il tira une lettre.

Aramis jeta un cri de joie à la vue du cachet, baisa l’écriture et avec un respect presque religieux il ouvrit l’épître, qui contenait ce qui suit :

« Ami, le sort veut que nous soyons séparés quelque temps encore ; mais les beaux jours de la jeunesse ne sont pas perdus sans retour. Faites votre devoir au camp, je fais le mien autre part. Prenez ce que le porteur vous remettra ; faites la campagne en beau et bon gentilhomme et pensez à moi. Adieu, ou plutôt au revoir.

Le mendiant décousait toujours ; il tira une à une de ses sales habits cent cinquante doubles pistoles d’Espagne, qu’il aligna sur la table ; puis, il ouvrit la porte, salua et partit avant que le jeune homme, stupéfait, eût osé lui adresser une parole.

Aramis alors relut la lettre, et s’aperçut que cette lettre avait un post-scriptum.

« P.-S. Vous pouvez faire accueil au porteur, qui est comte et grand d’Espagne. »

— Rêves dorés ! s’écria Aramis ; Ô la belle vie ! Oui, nous sommes jeunes ! Oui, nous aurons encore des jours heureux ! Oh ! à toi, mon amour, mon sang, mon existence ! tout, tout, tout, ma belle maîtresse !

Et il baisait la lettre avec passion sans même regarder l’or qui étincelait sur la table.

Bazin gratta à la porte ; Aramis n’avait plus de raison pour le tenir à distance, il lui permit d’entrer.

Bazin resta stupéfait à la vue de cet or, et oublia qu’il devait annoncer d’Artagnan, qui, curieux de savoir ce que c’était que le mendiant, venait chez Aramis en sortant de chez Athos.

Or, comme d’Artagnan ne se gênait pas avec Aramis, voyant que Bazin oubliait de l’annoncer, il s’annonça lui-même.

— Ah diable ! mon cher Aramis, dit d’Artagnan, si ce sont là les pruneaux qu’on nous envoie de Tours, vous en ferez mon compliment au jardinier qui les récolte.

— Vous vous trompez, mon cher, dit Aramis toujours distrait ; c’est mon libraire qui vient de m’envoyer le prix de ce poème en vers d’une syllabe que j’avais commencé là-bas.

— Ah ! vraiment ? dit d’Artagnan — Eh bien ! votre libraire est généreux, mon cher Aramis, voilà tout ce que je puis vous dire.

— Comment, monsieur ? s’écria Bazin, un poème se vend si cher ? c’est incroyable ! Oh ! monsieur, vous faites tout ce que vous voulez, vous pouvez devenir l’égal de M. de Voiture et de M. de Benserade. J’aime encore cela, moi. Un poète, c’est presque un abbé… Ah ! M. Aramis, mettez-vous donc poète, je vous en prie.

— Bazin, mon ami, dit Aramis, je crois que vous vous mêlez à la conversation.

Bazin comprit qu’il était dans son tort, il baissa la tête, et sortit.

— Ah ! dit d’Artagnan avec un sourire, vous vendez vos productions au poids de l’or : vous êtes bien heureux, mon ami ! Mais prenez garde, vous allez perdre cette lettre qui sort de votre casaque, et qui est sans doute aussi de votre libraire.

Aramis rougit jusqu’au blanc des yeux, renfonça sa lettre et reboutonna son pourpoint.

— Mon cher d’Artagnan, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, aller trouver nos amis, et puisque je suis riche, nous recommencerons aujourd’hui à dîner ensemble en attendant que vous soyez riches à votre tour.

— Ma foi ! dit d’Artagnan, avec grand plaisir. Il y a longtemps que nous n’avons fait un dîner convenable, et comme j’ai pour mon compte une expédition quelque peu hasardeuse à faire ce soir, je ne serais pas fâché, je l’avoue, de me monter un peu la tête avec quelques bouteilles de vieux bourgogne.

— Va pour le vieux bourgogne, je ne le déteste pas non plus, dit Aramis, auquel la vue de l’or avait enlevé comme avec la main ses idées de retraite.

Et ayant mis trois ou quatre doubles pistoles dans sa poche, pour répondre aux besoins du moment, il enferma les autres dans le coffre d’ébène incrusté de nacre où était déjà le fameux mouchoir qui lui avait servi de talisman.

Les deux amis se rendirent d’abord chez Athos, qui, fidèle au serment qu’il avait fait de ne pas sortir, se chargea de faire apporter à dîner chez lui. Comme il entendait à merveille les détails gastronomiques, d’Artagnan et Aramis ne firent aucune difficulté de lui abandonner ce soin important.

Ils se rendaient chez Porthos lorsqu’au coin de la rue du Bac, ils rencontrèrent Mousqueton, qui, d’un air piteux, chassait devant lui un mulet et un cheval.

D’Artagnan poussa un cri de surprise, qui n’était pas exempt d’un mélange de joie.

— Ah ! mon cheval jaune ! s’écria-t-il. Aramis, regardez ce cheval !

— Oh ! l’affreux roussin ! dit Aramis.

— Eh bien ! mon cher, reprit d’Artagnan, c’est le cheval sur lequel je suis venu à Paris.

— Comment, monsieur connaît ce cheval ? dit Mousqueton.

— Il est d’une couleur originale, fit Aramis ; c’est le seul que j’aie jamais vu de ce poil-là.

— Je le crois bien ! reprit d’Artagnan ; aussi je l’ai vendu trois écus, et il faut bien que ce soit pour le poil, car la carcasse ne vaut certes pas dix-huit livres. Mais comment ce cheval se trouve-t-il entre tes mains, Mousqueton ?

— Ah ! dit le valet, ne m’en parlez pas, monsieur. C’est un affreux tour du mari de notre duchesse.

— Comment cela, Mousqueton ?

— Oui ; nous sommes vus d’un très bon œil par une femme de qualité, la duchesse de… Mais, pardon ! mon maître m’a recommandé d’être discret. Elle nous avait forcés d’accepter un petit souvenir, un magnifique genet d’Espagne et un mulet andalou, que c’était merveilleux à voir. Le mari apprit la chose ; il a confisqué au passage les deux magnifiques bêtes qu’on nous envoyait, et il leur a substitué ces horribles animaux.

— Que tu lui ramènes ? dit d’Artagnan.

— Justement, reprit Mousqueton. Vous comprenez que nous ne pouvons point accepter de pareilles montures en échange de celles que l’on nous avait promises.

— Non, pardieu ! quoique j’eusse voulu voir Porthos sur mon Bouton d’or ; cela m’aurait donné une idée de ce que j’étais moi-même quand je suis venu à Paris. Mais que nous ne t’arrêtions pas, Mousqueton ; va faire la commission de ton maître, va. Est-il chez lui ?

— Oui, monsieur, dit Mousqueton, mais bien maussade, allez.

Et il continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins, tandis que les deux amis allaient sonner à la porte de l’infortuné Porthos. Celui-ci les avait vus traversant la cour et il n’avait garde d’ouvrir. Ils sonnèrent donc inutilement.

Cependant Mousqueton continuait sa route, et traversant le Pont-Neuf, toujours chassant devant lui ses deux haridelles, il atteignit la rue aux Ours. Arrivé là, il attacha, selon les ordres de son maître, cheval et mulet au marteau de la porte du procureur ; puis, sans s’inquiéter de leur sort futur, il s’en revint trouver Porthos et lui annonça que sa commission était faite.

Au bout d’un certain temps, les deux malheureuses bêtes qui n’avaient pas mangé depuis le matin, firent un tel bruit, en soulevant et en laissant retomber le marteau, que le procureur ordonna à son saute-ruisseau d’aller s’informer dans le voisinage à qui appartenaient ce cheval et ce mulet.

Mme Coquenard reconnut son présent et ne comprit rien d’abord à cette restitution ; mais bientôt la visite de Porthos l’éclaira. Le courroux qui brillait dans les yeux du mousquetaire, malgré la contrainte qu’il s’imposait, épouvanta la sensible amante. En effet Mousqueton n’avait point caché à son maître qu’il avait rencontré d’Artagnan et Aramis, et que d’Artagnan, dans le cheval jaune, avait reconnu le bidet béarnais sur lequel il était venu à Paris et qu’il avait vendu trois écus.

Porthos sortit après avoir donné rendez-vous à la procureuse dans le cloître Saint-Magloire. Le procureur, voyant que Porthos partait, l’invita à dîner, invitation que le mousquetaire refusa avec un air plein de majesté.

Mme Coquenard se rendit toute tremblante au cloître Saint-Magloire, car elle devinait les reproches qui l’y attendaient ; mais elle était fascinée par les grandes maniéres de Porthos.

Tout ce qu’un homme blessé dans son amour-propre peut laisser tomber d’imprécations et de reproches sur la tête d’une femme, Porthos le laissa tomber sur la tête courbée de la procureuse.

— Hélas ! dit-elle, j’ai fait pour le mieux. Un de nos clients est marchand de chevaux ; il devait de l’argent à l’étude et s’est montré récalcitrant ; j’ai pris ce mulet et ce cheval pour ce qu’il nous devait. Il m’avait promis deux montures royales.

— Eh bien ! madame, dit Porthos, s’il vous devait plus de cinq écus, votre maquignon est un voleur.

— Il n’est pas défendu de chercher le bon marché, M. Porthos, dit la procureuse, essayant de s’excuser.

— Non, madame, mais ceux qui cherchent le bon marché doivent permettre aux autres de chercher des amis plus généreux.

Et Porthos, tournant sur ses talons, fit un pas pour se retirer.

M. Porthos ! M. Porthos ! s’écria la procureuse, j’ai tort, je le reconnais : je n’aurais pas dû marchander quand il s’agissait d’équiper un cavalier comme vous.

Porthos, sans répondre, fit un second pas de retraite.

La procureuse crut le voir dans un nuage étincelant tout entouré de duchesses et de marquises qui lui jetaient des sacs d’or sous les pieds.

— Arrêtez, au nom du ciel, M. Porthos ! s’écria-t-elle ; arrêtez et causons.

— Causer avec vous me porte malheur, dit Porthos.

— Mais dites-moi, que demandez-vous ?

— Rien, car cela revient au même que si je vous demandais quelque chose.

La procureuse se pendit au bras de Porthos, et dans l’élan de sa douleur elle s’écria :

M. Porthos, je suis ignorante de tout cela, moi. Sais-je ce que c’est qu’un cheval ? sais-je ce que c’est que des harnais ?

— Il fallait vous en rapporter à moi qui m’y connais, madame ; mais vous avez voulu ménager, et prêter par conséquent à usure.

— C’est un tort, M. Porthos, et je le réparerai sur ma parole d’honneur.

— Et comment cela ? demanda le mousquetaire.

— Écoutez. Ce soir M. Coquenard va chez M. le duc de Chaulnes, qui l’a mandé. C’est pour une consultation qui durera deux heures au moins. Venez, nous serons seuls et nous ferons nos comptes.

— À la bonne heure. Voilà qui est parler, ma chère.

— Vous me pardonnez ?

— Nous verrons, dit majestueusement Porthos.

Et tous deux se séparèrent en se répétant : À ce soir !

— Diable ! pensa Porthos en s’éloignant, il me semble que je me rapproche enfin du bahut de maître Coquenard.


Une femme se tient au centre, deux êtres se trouvent à ses côtés et deux hommes plus haut se trouvent à la gauche et à la droite.
Portrait de Milady.
Milady.