Les Vingt et un Jours d’un neurasthénique/XVII

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XVII


On parle beaucoup ici, depuis quelques jours, du marquis de Portpierre. Et l’administration des bains se fait une sérieuse réclame sur son nom… Le marquis gagne de grosses sommes au baccara, au poker, au tir aux pigeons… Son automobile attire des foules chaque fois qu’il sort… Enfin son existence de fêtes et de chic produit une véritable sensation… Clara Fistule m’assure qu’on l’héberge, pour rien, à l’hôtel, et qu’on l’entretient au Casino.

— Un si grand nom… pense donc ! m’explique-t-il… une si grosse situation politique et mondaine !… Et bon garçon, si tu savais !… Et pas fier… On dit aussi qu’il est venu à X… pour être à proximité de l’Espagne, où il doit avoir de fréquentes et décisives entrevues avec M. le duc d’Orléans… On annonce même l’arrivée très prochaine de M. Arthur Meyer, qui est l’ami du marquis, et un peu l’intendant de ses affaires de bourse et de ses plaisirs…

Voici ce que je sais du marquis de Portpierre.


Un dimanche matin, j’arrivais avec un ami à Norfleur. Norfleur est une petite ville normande, extrêmement pittoresque, et qui a conservé, presque intact, son caractère ancien. Bâtie en croissant, au fond de la joie vallée de la Trille, un peu au-dessus des vastes prairies fiévreuses dont les nappes toujours verdissantes s’étendent vers l’ouest, elle est dominée à l’est et au nord par des coteaux boisés d’une souple et molle ondulation. On peut y admirer encore les restes d’une très vieille abbaye, toute une longue rangée d’arceaux gothiques qui demeurent debout, grâce au lierre qui les soutient, et une fort belle église, à peine restaurée, du XVe siècle. La Trille, avec ses bords plantés de peupliers, lui fait une ceinture légère de frissons aériens, et d’eau pleine de reflets délicats… Telle je l’avais vue, il y a vingt ans, telle je la revoyais, ce matin-là, avec ses mêmes rues étroites et malpropres, ses mêmes maisons à haut pignon ardoisé, un peu plus vieilles seulement, un peu plus tassées, un peu plus branlantes… et aussi avec sa même humanité qui somnole dans les mêmes crasses que jadis… Norfleur n’a rien sacrifié au progrès qui, peu à peu, transforma les bourgs et les villes autour d’elle… À l’exception d’une pauvre scierie mécanique, laquelle, d’ailleurs, chôme la moitié de l’année, nulle industrie n’est venue troubler son existence monotone et silencieuse de petits cultivateurs agressifs et têtus. Pourtant, sur la place de la mairie, se tenait, ce jour-là, une foule nombreuse de paysans endimanchés venus pour entendre la messe et causer, ensuite, de leurs petites affaires. La foule était plus agitée que de coutume et plus bourdonnante, car on se trouvait alors en pleine effervescence électorale… Par les passions qu’elles réveillent, les intérêts qu’elles flattent ou qu’elles contrarient, seules, les élections pouvaient donner à la ville l’illusion éphémère du mouvement et de la vie. Les murs étaient couverts d’affiches bleues, jaunes, rouges, vertes, et quelques groupes stationnaient, çà et là, devant elles, menton levé, œil rond, bouche close, mains croisées derrière le dos, sans une parole, sans un geste qui exprimât une opinion ou une préférence… À l’un des coins de la place, des paysannes attendaient, le client, accroupies devant les paniers, pleins de volailles maigres, ou bien assises devant de petits étalages de légumes qu’un soleil déjà ardent fanait… Et des camelots promenaient, sur des éventaires roulants, des marchandises inexplicables et de préhistoriques merceries… L’ami qui m’accompagnait me montra pérorant, gesticulant, au milieu d’un groupe plus nombreux, plus animé, l’un des candidats, le marquis de Portpierre, gros propriétaire terrien, célèbre dans toute la Normandie, pour son existence fastueuse, et, à Paris, pour la parfaite correction de sa livrée et de ses attelages. Membre du Jockey-club, homme de cheval, de chiens et de filles, tireur aux pigeons coté, antisémite notoire et royaliste militant, il appartenait à ce qu’au dire des gazetiers il y a de mieux dans la société française…

Ma surprise fut grande de le voir vêtu d’une longue blouse bleue et coiffé d’une casquette en peau de lapin. On m’expliqua que c’était son uniforme électoral et que cela le dispensait de toute autre profession de foi… Il ressemblait, d’ailleurs, à un vrai maquignon. Rien, dans son allure, n’indiquait que ce fût là un costume accidentel ; rien, non plus, dans sa physionomie, rougeaude et vulgaire, mais narquoise et rusée, ne le distinguait des autres croquants et ne révélait en lui ce que les anthropologues de journaux appellent « la race ».

Je l’examinai passionnément.

Personne ne devait être plus dur et plus malin en affaires, savoir mieux maquiller un cheval ou une vache, entonner plus de litres de vin, durant les débats d’un marché, être plus expert en toutes les roueries des champs de foire… Comme je passais près de lui, je l’entendis qui criait, au milieu des rires :

— Mais oui… mais oui… le gouvernement est une vache. Nous le mènerons loin je vous en réponds… Ah ! nom de Dieu !… mes enfants…

Il était vraiment à son aise, sous la blouse de paysan, affectait une cordialité bruyante, une sorte de débraillé bon enfant, un merveilleux cynisme de camaraderie, riait ci, s’indignait là… et toujours à propos, prodiguait les poignées de main, les tutoiements, tapait sur les épaules et sur les ventres, faisait sans cesse la navette de la place où il se dépensait en paroles drôles au café de l’Espérance où il se dépensait en petits verres. Et il brandissait, superbement, un lourd bâton normand, de cornouiller, que nouait, à son poignet droit, une forte courroie de cuir noir…

— Ah ! nom de Dieu !…

Il faut dire que le marquis de Portpierre était chez lui, à Norfleur, qu’il considérait comme son fief, et où son esprit de ruse, son génie du maquignonnage, son habileté à « mettre les gens dedans », lui avaient valu une popularité énorme. Il avait si bien conquis le pays par ses qualités de rondeur crapuleuse qui lui eussent fait jeter des pierres ailleurs, que nul ne songeait à s’étonner des transformations brusques que, lors des périodes électorales, il opérait en sa toilette. Tout le monde, au contraire, en était heureux et on disait de lui :

— Ah ! c’est un bon enfant, M. le marquis. En voilà un qui n’est pas fier !… En voilà un qui aime le cultivateur !

Nul ne s’étonnait, non plus, qu’il eût conservé les privilèges et les honneurs que s’attribuaient les grands seigneurs d’autrefois, comme, par exemple, celui-ci… Tous les dimanches, à la fin de la messe, le suisse venait se poster à l’entrée de la petite chapelle « réservée au château », et, lorsque le marquis sortait, suivi de sa famille et de sa livrée, le suisse, superbe avec son chapeau à plumes et son baudrier de soie rouge, le précédait à distance solennelle, l’accompagnait jusqu’à sa voiture, bousculant chaises et gens, frappant les dalles de l’église de sa canne à pomme d’or… et criant :

— Allons… place… place pour M. le marquis !…

Et tout le monde était content, le marquis, le suisse et la foule…

— Ah ! on pouvait aller loin pour en voir des marquis comme ça…

On était content aussi de son château, dont la façade de pierre blanche et les hauts toits d’ardoise dominaient la ville entre le moutonnement des hêtres, sur le coteau ; content de son automobile qui, parfois, écrasait sur les routes des chiens, des moutons, des enfants et des veaux ; content des murs hérissés de culs de bouteilles qui entouraient son parc ; content de ses gardes qui, par trois fois, abattirent dans les fourrés d’affreux braconniers, surpris en flagrant délit de molester les lapins et les lièvres. Et je crois qu’on eût été plus content encore, si M. le marquis eût daigné faire refleurir toutes les belles coutumes aristocratiques d’autrefois, comme par exemple la bastonnade. Mais M. le marquis ne daignait pas… Il était bien trop moderne pour cela… et puis, disons-le, il craignait les juges, tout marquis qu’il était. En résumé, le plus honnête homme du monde et qui n’avait point volé sa popularité… Les paysans passent, d’ordinaire, pour être malins et rusés ; les candidats, très souvent, pour être stupides. On a écrit là-dessus des romans, des comédies, des traités de science sociale, des statistiques qui, tous, ont confirmé ces deux vérités. Or, il arrive que ce sont les candidats stupides qui, toujours, roulent les paysans malins. Ils ont, pour cela, un moyen infaillible qui ne demande aucune intelligence, aucune étude préparatoire, aucune qualité personnelle, rien de ce qu’on exige du plus humble employé, du plus gâteux serviteur de l’État. Le moyen est tout entier dans ce mot : promettre… Pour réussir, le candidat n’a pas autre chose à faire qu’à exploiter – exploiter à coup sûr – la plus persistante, la plus obstinée, la plus inarrachable manie des hommes : l’espérance. Par l’espérance, il s’adresse aux sources mêmes de la vie ; l’intérêt, les passions, les vices. On peut poser en principe absolu l’axiome suivant : « Est nécessairement élu le candidat qui, durant une période électorale, aura le plus promis et le plus de choses, quelles que soient ses opinions, à quelque parti qu’il appartienne, ces opinions et ce parti fussent-ils diamétralement opposés à ceux des électeurs. » Cette opération que les arracheurs de dents pratiquent journellement sur les places publiques, avec moins d’éclat, il est vrai, et plus de retenue, s’appelle pour le mandant : « dicter sa volonté », pour le mandataire : « Écouter les vœux des populations »… Pour les journaux, cela prend des noms encore plus nobles et sonores… Et tel est le merveilleux mécanisme des sociétés politiques que voilà déjà plusieurs milliers d’années que les vœux sont toujours écoutés, jamais entendus, et que la machine tourne, tourne, sans la plus petite fêlure à ses engrenages, sans le moindre arrêt dans sa marche. Tout le monde est content, et cela va très bien comme cela va.

Ce qu’il y a d’admirable dans le fonctionnement du suffrage universel, c’est que le peuple, étant souverain et n’ayant point de maître au-dessus de lui, on peut lui promettre des bienfaits dont il ne jouira jamais, et ne jamais tenir des promesses qu’il n’est point, d’ailleurs, au pouvoir de quelqu’un de réaliser. Même il vaut mieux ne jamais tenir une promesse, pour la raison électorale et suprêmement humaine qu’on s’attache de la sorte, inaliénablement, les électeurs, lesquels, toute leur vie, courront après ces promesses, comme les joueurs après leur argent, les amoureux après leur souffrance. Électeurs ou non, nous sommes tous ainsi… Les désirs satisfaits n’ont plus de joies pour nous… Et nous n’aimons rien autant que le rêve, qui est l’éternelle et vaine aspiration vers un bien que nous savons inétreignable.

L’important, dans une élection, est donc de promettre beaucoup, de promettre immensément, de promettre plus que les autres. Plus les promesses sont irréalisables et plus solidement ancré dans la confiance publique sera celui qui les aura faites. Le paysan veut bien donner sa voix, c’est-à-dire aliéner ses préférences, sa liberté, son épargne entre les mains du premier imbécile ou du premier bandit venu ; encore exige-t-il que les promesses qu’il reçoit, en échange de tout cela, en vaillent la peine… Il en réclame pour sa confiance, éternelle comme son destin d’être dupé.

— Que veut le paysan ? me disait, un jour, un député, en veine de franchise. Il veut des promesses, voilà tout. Il les veut énormes, déraisonnables, et en même temps claires… Il ne demande pas qu’on les réalise, sa voracité bien connue ne va pas jusque-là ; il exige seulement de les comprendre. Il est heureux si elles ont trait à sa vache, à son champ, à sa maison. Et s’il peut en parler, le soir, à la veillée, le dimanche, devant le porche de l’église ou au cabaret, comme d’une chose qui pourrait arriver et n’arrivera jamais, il se tient pour satisfait. On peut alors l’écraser d’impôts, doubler les charges qui pèsent sur lui… Lui, sourit d’un air fin, et à chaque contribution nouvelle, à chaque nouvelle tracasserie administrative, il se dit : « C’est bon… c’est bon… allez toujours… J’avons un député qui fera cesser, bientôt, tous ces micmacs. Il l’a promis ! »

C’est ainsi qu’il était arrivé, jadis, au marquis de Portpierre, une aventure électorale bien amusante.

Dans sa circonscription se trouvait un canton très éloigné du château, où son influence personnelle était moins directe, et, si j’ose dire, moins quotidienne. Il faut même l’avouer, une forte opposition s’était formée contre lui, qui ne menaçait en rien sa situation politique, mais qui l’ennuyait tout de même… Cette opposition, il l’avait vaincue en promettant solennellement d’obtenir de l’administration qu’on construirait, au chef-lieu, qui la réclamait en vain, depuis longtemps, une halte de chemin de fer. Les années passèrent, les législatures aussi, et la halte promise ne se faisait point… ce qui n’empêchait pas le marquis d’être toujours réélu.

Une fois, voyant que leur député ne leur en parlait plus, des paysans vinrent en délégation demander respectueusement des nouvelles de la halte, ajoutant que l’adversaire avait également promis d’en obtenir une…

— La halte ? s’écria le marquis… Comment ?… vous ne le savez pas ? Mais c’est fait, mes braves gens… on commence la semaine prochaine. On a eu de la peine, allez… avec cette vache de gouvernement… qui ne veut rien faire pour le cultivateur…

Ils objectèrent que cela ne paraissait pas naturel… qu’on n’avait commencé aucun tracé… que pas un seul ingénieur n’avait été vu dans le pays… Mais le marquis n’était pas embarrassé pour si peu :

— Une halte… vous comprenez, mes braves… ça n’est pas une affaire… ça n’est rien du tout… Et les ingénieurs ne se dérangent pas pour si peu… Ils ont des plans… ils font les tracés dans les bureaux… Mais je vous le dis, c’est entendu… on commence la semaine prochaine…

En effet, cinq jours après, au petit jour, les paysans virent arriver un tombereau plein de pierres… puis un tombereau plein de sable…

— Ah ! ah ! c’est notre halte, firent-ils… Il n’y a plus à douter… monsieur le marquis avait raison…

Et ils allèrent porter dans l’urne leur bulletin habituel…

Deux jours après l’élection, un charretier vint qui rechargea le tombereau de pierres, puis le tombereau de sable… Et comme il s’en allait :

— Mais c’est notre halte !… crièrent le paysans.

Le charretier fouetta ses chevaux, et dit :

— Paraît qu’on s’est trompé… c’est pour un autre département…

Aux élections suivantes, les électeurs du canton réclamèrent leur halte, plus violemment que de coutume… Alors le marquis eut un geste grandiose :

— Une halte ! cria-t-il… Qui parle de halte ? Que voulez-vous faire d’une méchante halte ?… Peuh ! Les haltes ne sont plus en rapport avec les besoins modernes… C’est une gare, qu’il vous faut… Voulez-vous une gare ? Parlez !… Une grande gare… une belle gare… une gare vitrée avec des horloges électriques… des buffets… des bibliothèques ?… Vive la France !… Et si vous voulez des embranchements, dites-le moi … Vive la France !…

Les paysans se dirent :

— Une grande gare ?… Bien sûr que ça vaudrait mieux…

Et ils renommèrent, une fois de plus, le marquis …

Le matin dont je parle, comme, à un moment, M. le marquis sortait du café de l’Espérance, suivi d’une bande de paysans qui, du revers de la main, s’essuyaient encore les lèvres humides de vin bleu, son concurrent vint à passer… C’était un pauvre diable, très maigre, très pâle, le visage boutonneux, qu’on sentait très pauvre, et qui avait eu l’idée bizarre de se présenter contre le marquis, comme candidat socialiste… Ancien instituteur dans le département, révoqué par M. Georges Leygues, pour avoir affiché – trop tôt, le pauvre ! – la Déclaration des droits de l’homme sur les murs de sa classe… il avait été choisi par le comité d’action révolutionnaire comme le candidat de toutes les réformes, de toutes les protestations, de toutes les revendications. Très intelligent, très convaincu, très dévoué « à l’idée », il ne payait malheureusement pas de mine. Et sa figure ne répondait nullement aux déclarations fières et violentes de ses affiches… Pour honorer ses électeurs, il avait mis ses plus beaux habits… Une redingote noire, fripée, élimée, de coupe très ancienne, dont s’exhalait une désagréable odeur de naphtaline, et que n’en rongeaient pas moins, en beaucoup d’endroits, de voraces colonies de mites… Un chapeau haut de forme, terni, jauni aux bords luisants, au ruban moiré de graisse, couronnait sa toilette piteuse… Il était seul… tout seul… et, sentant une hostilité contre lui, d’un œil embarrassé et timide, il cherchait, parmi la foule, ses amis qui, sans doute, n’étaient point encore arrivés…

De la pointe de son bâton normand, avec un air goguenard, le marquis, aussitôt, le désigna aux gens qui l’accompagnaient…

— Regardez-moi ce mirliflor ?… cria-t-il avec un gros rire où la haine grimaçait… Et ça se dit socialiste !… Ah ! malheur !…

Il y eut quelques rires sournois, d’abord, puis quelques murmures…

— Oh ! là ! là ! là !…

Le marquis de Portpierre, lui, était bien d’aplomb sur ses gros souliers ferrés, sa casquette en peau de lapin crânement posée en arrière, sur sa nuque… Et le vent ballonnait sa blouse qui, par une échancrure, sur le haut de la poitrine, laissait voir les pointes d’un foulard rouge. Il continua :

— Et ça vient faire le monsieur ici… le gommeux … étaler son luxe… insulter le peuple avec des habits de prince !… Regardez-moi ça !… Ah ! nom de Dieu !… C’est honteux…

Deux cents regards enveloppèrent le pauvre candidat d’une haine méprisante et ricanante… Le marquis, encouragé, d’une voix plus forte cria :

— Et où a-t-il volé cette redingote ?… Et ce chapeau, qui l’a payé ?… L’Allemagne en sait quelque chose… Les fripouilles…, les sales fripouilles !…

Les murmures grandirent, s’enflèrent… Un charron, les bras nus jusqu’au coude, énorme sous le tablier de cuir qui lui cachait les jambes, clama :

— Bien sûr… c’est un traître…

Et quelques voix hurlèrent :

— À bas le traître !…

Le marquis poursuivit, en prenant à témoin sa blouse bleue, sa casquette en peau de lapin, ses souliers ferrés, son bâton noueux :

— Est-ce que les vrais amis du peuple s’habillent en redingote… comme les étrangers… les rastaquouères, les juifs ? Est-ce que j’ai une redingote, moi… et un tube à huit reflets ?… Voyons, vous autres ?…

— Vive monsieur le maquis !…

— Je porte la blouse du paysan, moi… la blouse du brave paysan de France… la blouse de l’honnêteté et du travail… la blouse de l’épargne française…

— Vive monsieur le marquis !…

— Et je ne me crois pas déshonoré pour cela… N’est-ce pas, vous autres ?

— Vive… vive monsieur le marquis !…

— Tandis que ce sale gommeux… ce cosmopolite… ce socialiste…

— Oui !… Oui !… Oui !…

— … ose venir ici… outrager à la misère du peuple…

— Oui… Oui… C’est cela…

— … du brave cultivateur… qui est l’âme de la France… qui est la France !… Ah ! nom de Dieu !…

— À bas les traîtres !…

L’infortuné candidat s’était arrêté… Il ne comprenait rien à cette explosion de haines contre lui… D’abord, il examina sa redingote pour voir si, réellement, elle était une insulte au peuple… Puis il voulut parler, protester… Mais les voix couvrirent sa voix :

— À bas les traîtres !

— Retourne en Allemagne.

— En Angleterre…

— Oui… Oui… À bas les vendus !… À bas les traîtres !…


Et comme des poings se levaient, sur lui, menaçants, il s’enfuit, poursuivi par les huées de toute la ville.

Alors, le marquis, triomphant, rentra, au café de l’Espérance, et, au milieu des enthousiasmes et des acclamations, il commanda de nouvelles bouteilles, en frappant de son bâton les tables de marbre et en criant :

— C’est vrai aussi… nom de Dieu !… Un salaud de cosmopolite…

Puis il brandit en l’air son verre plein :

— À la blouse de la France… mes amis !… Respect à la blouse de la France !…

L’aventure du pauvre candidat socialiste m’avait donné un désir plus vif de connaître davantage le marquis de Portpierre… Je m’informai et j’appris bientôt quantité de choses remarquablement drôles… On n’avait d’ailleurs qu’à laisser parler les gens du pays, qui étaient intarissables en anecdotes ; ce parfait gentilhomme était lui-même intarissable en actions de toute sorte, où le comique se mélangeait agréablement au sinistre, comme il convient… Et je sentais que moins ces aventures dénotaient de scrupules, plus on l’aimait… Vraiment, sa popularité grandissait avec sa canaillerie, laquelle avait du moins ce mérite, bien français, d’être une canaillerie inventive et joviale…

Le marquis était très jaloux de ses chasses, dont il confiait la garde à des hommes forts, brutaux, querelleurs, de mine rébarbative, et qu’il ne faisait point bon rencontrer la nuit, dans les bois. Il les choisissait de préférence parmi les sous-officiers, d’anciens chaouchs familiers avec les tortures des bagnes, et pour qui la vie d’un homme ne compte pas… Aussi étaient-ils redoutés… Il les payait bien, d’ailleurs, leur accordait de riches primes sur chacune de leurs prises, et veillait paternellement à ce qu’il ne manquât jamais d’eau-de-vie dans leurs celliers.

— Il faut, disait-il, les maintenir dans un constant état de bonne chaleur alcoolique… De cette façon, ils ne boudent point à la besogne, et, à l’occasion, n’hésitent point à vous abattre un homme comme un lapin…

Car il estimait que tout était permis contre les braconniers. Son principe était qu’on les traquât et traitât comme putois, fouines, renards, loups, et autres bêtes puantes… Du reste, à la suite de drames équivoques et d’exécutions sanglantes, qui lui valurent dans le pays un surcroît de popularité et d’amour, les braconniers n’osaient plus guère s’aventurer sur une propriété si terriblement, si héroïquement gardée… Ils savaient ce qui les attendait.

— Tiens !… approuvait-on… les lièvres, les faisans, les chevreuils, les lapins… c’est-il oui ou non… à monsieur le marquis ?… Pourquoi qu’ils ne les laissent pas tranquilles… ces bêtes ?… Tant pis pour eux…

Les exploits du marquis de Portpierre n’avaient pas tous ce caractère sinistre. Il savait aussi manier la farce et se servir de l’ironie. Le jour de l’ouverture de la chasse, chaque année, il envoyait, avant l’aube, ses gardes battre les chasses communes, voisines de sa terre, de telle sorte que le gibier effrayé se réfugiât dans ses remises et dans ses bois, où on le laissait bien tranquille, où on veillait sur lui, comme sur un ami, ce jour-là… Et les pauvre chasseurs de Norfleur, après s’être harassés toute la journée, dans les trèfles et dans les luzernes, après avoir arpenté et battu, motte à motte, sillon à sillon, roncier à roncier, guérets, chaumes et boqueteaux, rentraient le soir, chez eux, découragés, fourbus et bredouilles. Et ils gémissaient, en raccrochant au clou leur fusil vierge de poudre, et leur carnier vide :

— Mauvaise année… mauvaise année… Il n’y a rien… rien… rien…

Et comme, le lendemain, au marché, ils se désolaient de ce fâcheux état de choses devant le marquis, celui-ci, très sérieux, expliquait…

— Qu’est-ce que vous voulez ?… Avec cette saleté de Gouvernement… et cette vache de République… rien en m’étonne plus…

Une fois l’an, le marquis invitait les principaux bourgeois de Norfleur, qui s’en montraient très fiers, à une grande chasse au lapin… Mais le matin même, il avait soin de faire fureter par ses gardes tous les terriers, et capturer tous les lapins, qu’on relâchait le lendemain… Le soir, au dîner qui terminait habituellement cette petite fête de famille, le marquis s’excusait auprès de ses hôtes déconfits et déçus :

— Je suis désolé, vraiment… Et je n’y comprends goutte… Mais le lapin.. il n’y a rien de plus capricieux que cet animal-là… Un jour, on marche dessus, à pleines bottées… et puis… le jour suivant… va te promener… il n’y a plus personne… C’est rudement malin… c’est fameusement contrariant… allez… ces vermines-là…

Et les bourgeois oubliaient un peu leur déconvenue, en buvant du champagne…

Le marquis se montrait également impitoyable pour sa pêche, bien qu’il ne pêchât jamais, mais uniquement afin d’affirmer, dans un temps où ils étaient si fort méconnus, les droits fondamentaux, les droits sacrés de l’autorité et de la propriété… Il possédait, de l’autre côté de la ville, et ne formant point corps avec son domaine, trois prairies qu’un petit bout de rivière traversait. Cette rivière d’eau claire et chantante, que n’empoisonnait nulle usine, était renommée pour la qualité de ses écrevisses… Défense sévère était faite de s’en approcher, et, afin que personne n’en ignorât, un écriteau en aval, un autre en amont délimitaient la zone interdite aux pêcheurs… Une après-midi qu’il rentrait au château, par la vallée, revenant de voir quelques bœufs à l’engrais, il aperçut, assis au bord de la rive, sous un saule, et posant des balances à écrevisses, le père Franchart… Le père Franchart était un très vieux et doux homme, hâlé de peau, tout blanc de cheveux, et qui, voilà plus de quinze ans, avait eu le bras gauche broyé dans l’engrenage d’un moulin… Infirme, ne pouvant plus travailler, il vivait de menues industries bizarres, de la charité publique, et aussi de la pêche aux écrevisses, quand il n’avait rien d’autre à faire… Mais de tout cela, il vivait fort mal…

Le marquis piqua tout droit vers le père Franchart et l’aborda joyeusement.

— Bonjour, père Franchart… Toujours d’aplomb ?… Ça va comme vous voulez ?

— Point fort… monsieur le marquis… point fort… Ah ! ma foi non… répondit le bonhomme, en enlevant son chapeau dans un mouvement précipité de salutation.

— Allons donc ! riposta le marquis… vous vous plaignez toujours… Et vous êtes droit et robuste, comme un chêne…

Le père Franchart hocha sa vieille tête…

— Ah ! Comme un chêne… Croyez pas ça, monsieur le marquis… Ah ! bon Dieu… il s’en faut…

Le marquis avait écarté ses jambes moulées dans des molletières de peau de daim, et la paume gauche sur sa hanche, giflant de la main droite, avec sa canne, les herbes autour de lui… il s’écria d’une voix amicale :

— Sacré père Franchart, va !…

Puis :

— Et la pêche ?… Ça marche ?…

— Vous êtes bien honnête, monsieur le marquis… Tout doucement… Je ne suis pas mécontent aujourd’hui…

— Ah ! Ah !… Tant mieux… tant mieux, sapristi !… Et vous en avez pris beaucoup, des écrevisses ?

— Ma foi !… peut-être deux cents, monsieur le marquis… peut-être plus…

— Sacré mâtin !… Et des belles ?

— Il n’y a pas plus beau, monsieur le marquis !…

— Et qu’est-ce que ça vaut, les écrevisses ?

— Des écrevisses… comme ça… monsieur le marquis… ça vaut bien cent sous le cent… Ça ferait donc dix francs…

— Nom d’un chien !… Fameuse journée, père Franchart… ça va faire bouillir la marmite… hein ?

— Ah ! dame, monsieur le marquis… il y a bien, bien longtemps que ça ne m’est arrivé…

Le marquis toucha du bout de sa canne l’épaule du vieux… et il dit :

— Puisqu’elles sont si belles… vos écrevisses… j’ai bien envie de vous les prendre…

— À votre service, monsieur le marquis…

— Montrez-les moi…

Alors, il aperçut, à demi caché dans l’herbe, et appuyé contre le saule, un sac de toile bise que nouait, dans le haut, un lien de roseau… Le père Franchart atteignit le sac, rompit le lien, l’ouvrit tout grand… Et des écrevisses, d’un bronze luisant, remuèrent, grouillèrent parmi des feuilles d’orties, fraîchement coupées… Le marquis s’écria :

— Sacré père Franchart !… Est-il adroit ce vieux bougre-là !… C’est vrai qu’elles sont belles. Eh bien… entendu… je les prends…

Il se saisit du sac, prestement le renversa au-dessus de l’eau, en lui imprimant de petites secousses, et les écrevisses, une à une, deux à deux, vingt à vingt tombèrent… tombèrent toutes dans la rivière avec un claquement mouillé… Durant quelques secondes, elles flottèrent à la surface, et disparurent au fond de l’eau… Bientôt il ne resta plus que les feuilles d’orties que le courant vite emporta.

— Sacré père Franchart !… répéta le marquis, en rejetant contre le saule, dans l’herbe, le sac vide…

Le père Franchart était muet de stupéfaction… Sans une parole, sans un cri, sans un geste, il regardait le marquis… Il le regardait, de ses yeux ronds… où deux larmes… deux pauvres larmes montèrent tout à coup, et se perdirent dans les rigoles de son vieux visage parcheminé… Le marquis les vit-il couler ?… Peut-être. Et voici ce qu’il dit en partant, d’un ton moitié menaçant, moitié jovial :

— Vous savez, mon père Franchart… quand je vous y repincerai, à me subtiliser mes écrevisses, ce sera une autre musique… Sacré bonhomme ! Au revoir… Portez-vous bien…

L’anecdote, le soir même, circula dans Norfleur… On se tordit de rire…

— Est-il farce, monsieur le marquis ! est-il bon enfant !

Voilà quelques années de cela, un brave homme, du nom de Chomassus, vint à Norfleur et acquit une petite propriété voisine de celle du marquis. Ce Chomassus, facteur aux Halles de Paris, s’était récemment retiré des affaires, et voulait finir ses jours, avec sa femme, dans la poésie et dans le calme des champs… Gros homme, bien nourri, mais lourd de ventre, d’allures peu élégantes, il semblait aussi timide. Flairant qu’il pouvait y avoir, pour lui, quelque chose à glaner dans ce voisinage, la marquis aussitôt se mit en rapport avec l’excellent Chomassus…

Un jour que l’ancien facteur aux Halles était venu surveiller les travaux de réparation et d’aménagement qu’il faisait dans la maison d’habitation, laquelle était très vieille, le marquis se présenta à lui, tout d’un coup.

— Mon cher monsieur, lui dit-il, excusez ma démarche… Mais vous allez être mon voisin… peut-être mon ami… J’en suis ma foi très content… Et je viens, sans façon, vous souhaiter la bienvenue dans notre pays… un fameux pays, vous savez ?

Chomassus fut très flatté de ces avances. Il remercia humblement, en termes embarrassés mais reconnaissants… Le marquis ajouta en lui serrant la main à la briser :

— Et puis… ne vous gênez pas… sapristi !… Disposez de moi pour tout ce dont vous aurez besoin ici… Et ne craignez pas de m’embêter…

Comme l’ancien facteur aux Halles, ému de cette cordialité un peu bruyante mais si franche, se dépensait en reconnaissances éperdues :

— C’est tout naturel, mon cher… rassura le marquis… voyons… entre gentilshommes, sapristi !

Alors, timidement, presque honteusement, le brave Chomassus répliqua :

— C’est que… je ne suis pas gentilhomme, moi… monsieur le marquis… Il s’en faut de beaucoup, même !

À quoi le marquis, répondit :

— Qu’est-ce que vous dites là, mon cher ?… On est gentilhomme… quand on a du cœur… et vous avez du cœur… sacré mâtin !… Ça se voit toit de suite…

Le temps que dura sa visite, il l’accabla de bourrades amicales et familières, de protestations joyeuse qui donnaient confiance. Aussi, rentré chez lui, le soir, le bon commerçant disait à sa femme, avec enthousiasme :

— Ça va bien… tout va bien… Nous avons pour voisin un marquis qui n’est pas fier. Ah ! nom d’un chien !… le bon garçon. Ça fait plaisir qu’il y ait des marquis comme ça…

Chaque fois que Chomassus venait se rendre compte de l’état des travaux, il était sûr de recevoir la visite du marquis, toujours gai de paroles, exubérant de gestes cordiaux. Les poussières de plâtre et la peinture fraîche ne l’effrayaient point. Il voulait tout voir.

— Mais c’est très chic, ici, mon cher. Ça se dessine. Ah ! vous en avez du goût… Vous savez que je suis jaloux de votre château. Il fait du tort au mien…

— Oh ! mon château ! s’excusait Chomassus.

— Mais oui… mais oui… Sapristi, mon cher, si ça n’est pas là un château… qu’est-ce que c’est ?

Il lui donnait des conseils pour les plantations, lui indiquait les meilleurs fournisseurs de la ville, le mettait au courant des habitudes, des mœurs du pays.

— Et vous savez… les élections municipales ont lieu l’année prochaine. Je compte absolument sur vous… Vous êtes en tête de ma liste… Si… si… j’y tiens… Et nous en ferons voir de drôles à cet ignoble gouvernement de trahison. Car vous êtes du parti des braves gens, vous, des vrais Français, du parti du Bon Dieu… nom de Dieu !… Le Bon Dieu n’est pas un cosmopolite, lui… c’est un Français…

Un jour, il voulut l’emmener déjeuner au château Chomassus hésitait. Le marquis insista avec véhémence :

— Sans façon, mon cher, sans façon. Sapristi ! c’est bien le moins, entre gentilshommes… Et puis, la marquise, à qui je ne cesse de parler de vous, désire beaucoup faire votre connaissance.

En dépit de sa timidité, Chomassus finit par accepter… Mais il n’était pas sans crainte, n’ayant jamais mangé chez des marquis… Comment se tiendrait-il à table ? Ne serait-il pas ridicule ? Et la marquise ? Et ces grands diables de larbins ? Le cœur lui battait très fort quand il pénétra dans le vestibule, tout garni de vieilles tapisseries…

Le déjeuner fut excellent, et d’une gaieté comme jamais encore le pauvre homme n’en avait senti passer sur lui, entrer en lui, l’effusion chaude et cordiale. La marquise se montra d’une grâce simple, accueillante, le mit à son aise tout de suite. Elle s’intéressa vivement à Mme Chomassus, à la famille Chomassus, aux amis de la famille Chomassus.

Et tout ce qu’il voyait l’amollissait ; les tapisseries des murs, les argenteries des buffets… un splendide trumeau, en face de lui, qui représentait une éblouissante féerie de fleurs et de fruits… et les deux valets de pied qui ne cessaient de lui verser du vin, décanté dans des aiguières d’argent ciselé. Et, au comble de la joie, il se disait :

— Ah ! j’ai tout de même de la veine d’être venu dans ce pays… Et ce n’est pas si difficile que ça, de manger chez des marquis… Du diable, si jamais j’eusse pensé finir mes jours de simple facteur aux Halles dans les châteaux, avec l’amitié de la noblesse.

Déjà il rêvait orgueilleusement à des choses extravagantes, à de prodigieux honneurs et de plus prodigieux plaisirs.

Au café, le marquis, négligemment, demanda à Chomassus :

— Naturellement, vous avez vos voitures ?

— Non, répondit-il, je n’en ai pas… je ne compte pas en avoir…

Le marquis, scandalisé, sursauta :

— Comment ?… fit-il. Mais, il vous faut des voitures…

Un peu honteux, rougissant, Chomassus expliqua :

— Une petite charrette, avec un âne… pour les provisions… cela nous suffira.

— C’est impossible… déclara impérieusement le marquis. Je ne permettrai pas ça… Il vous faut une victoria et un coupé…

— C’est que…

— Voyons, mon cher… vous ne pouvez faire moins…

Chomassus, ébranlé, murmura :

— Vous croyez ?…

— Absolument indispensable, mon cher. Et tenez… ma foi, tant pis !… vous me plaisez tellement, je suis tellement heureux que vous soyez mon voisin… que je veux faire, pour vous, un sacrifice.

— Oh ! monsieur le marquis !

— Un très gros sacrifice… J’ai un coupé et une victoria presque tout neufs, dernier modèle, admirable fabrication… Si la marquise y consent, eh bien, mon cher, je vous les cède…

— Oh ! monsieur le marquis !

— Entre gentilshommes… que diable ! Ces voitures m’ont coûté cinq mille francs pièce. Et c’est à peine si elle ont roulé. Je vous les cède à deux mille chaque… C’est fou… Bast !… Qu’est-ce que cela fait ?… Et puis… quand je vous verrai dedans, avec Mme Chomassus, je pourrai encore m’imaginer qu’elles sont à moi… Je vais vous les montrer tout à l’heure. Pas de voitures, mon cher ?… Mais qu’est-ce qu’on dirait de vous, dans le pays ?… Halte-là !… Et j’ai aussi deux excellents carrossiers, que je veux vous céder pour rien… pour presque rien…

Il lui tapa sur l’épaule :

— Un attelage épatant, mon cher !… Que voulez-vous ? ça me fait plaisir… Je suis comme ça, moi… Dans la vie… parbleu !… on n’a pas tant d’occasions de rendre service à de braves gens.

Et le visage épanoui, avec des gestes affectueux, il ajouta :

— Retenez bien ceci : les choses qu’on donne à des amis sont cent fois plus agréables que celles qu’on en reçoit… Voilà comme je suis. Chomassus « n’en revenait pas ». Il dodelinait de la tête… et il répétait :

— Enfin… monsieur le marquis… si vous croyez ?…

— Parbleu !… si je crois ?… Encore un verre de cette fine champagne… Et aux remises, mon cher… Vous allez être épaté… je vous en réponds…

Tout à coup, il devint soucieux… et, regardant sa femme qui feuilletait un journal :

— À moins, dit-il… que la marquise ne s’y oppose ?… Car ces deux admirables voitures je les destinais, plutôt, à son service…

Aimable et souriante, la marquise répondit :

— Pour un autre… je dirais non… tout de suite… mais, pour monsieur Chomassus… il n’y a rien que je ne fasse…

Chomassus était de plus en plus troublé… Certes, cela l’ennuyait un peu de s’encombrer de deux voitures aussi somptueuses. Cela nécessiterait l’entretien d’un cocher… la nourriture de deux chevaux… un surcroît d’impôts… C’était bien lourd, pour lui, peut-être, trop luxueux… Mais comment refuser une telle occasion, et si délicatement offerte ?… Il eût fallu être le dernier des goujats…

— Vraiment, madame la marquise… vous me comblez… remercia Chomassus d’une voix que l’émotion… le désir d’être galant… la fierté… l’orgueil… faisaient légèrement trembler…

— Bah ! dit le marquis… entre gentilshommes !…

Puis :

— Venez, mon cher…

Et ils quittèrent le salon, au bras l’un de l’autre…

Le marquis possédait un très vieux coupé et une plus vieille victoria, dont il cherchait à se débarrasser depuis plus de dix ans… mais en vain. C’étaient des voitures de forme démodée et ridicule, et comme on en peut voir dans les gravures sportives du commencement de l’Empire. Elles étaient absolument incapables de service. Les ressorts usés et faussés ne pouvaient plus soutenir les caisses disjointes, à moitié pourries d’ailleurs. Véritablement, elles ne tenaient debout que par un prodige. Au moindre mouvement des roues ces antiques véhicules disloqués se balançaient de droite et de gauche, comme font les petits vieillards qui dodelinent de la tête en marchant. Au trot de chevaux elles eussent décrit des courbes folles, se fussent livrées à de vertigineux tangages, ainsi que des ivrognes. Le drap des coussins, jadis bleu, avait pris un ton neutre, allant du jaune pisseux au vert fané, une sorte de gris ignoble que l’on sentait fait de poussières immémoriales et d’usures invétérées. Les cuirs, brûlés, avaient l’inconsistance, la molle fragilité de l’amadou. Les glaces des portières ne fonctionnaient plus, de même que les stores. À force de brossages et de frottages demi-séculaires, les passementeries avaient, pour ainsi dire, disparu. Les tresses de soie montraient l’armature de corde ; les boutons, au creux des capitons, n’étaient plus que de petites mèches ternes… Le pire rôdeur de voitures n’eût pas voulu de celles-là pour les fiacres de nuit qui stationnent aux abords des gares, ou roulent, étranges fantômes véhiculaires, dans les bas quartiers de la ville.

En vain, le marquis les avait offertes, pour des prix dérisoires, à tout le monde. Durant plusieurs années, elles avaient figuré, comme occasions exceptionnelles, aux annonces des journaux spéciaux qui, sous prétexte d’élevage, d’acclimatation et de vie élégante, poussent leurs abonnés aux combinaisons industrieuses, aux échanges les plus imprévus… où l’on voit des gens très riches, et de la plus grande noblesse, essayant de se « carotter » l’un l’autre, demandant à troquer une paire de cochinchinois fauves contre un piano d’Érard, des dictionnaires Larousse contre des oignons de tulipes, de vieux scapulaires graisseux contre des mandolines, des chapelets bénits par le pape contre des poneys d’Irlande, sans défauts et bien mis… etc. Dès qu’un acheteur ou un échangeur alléché par les descriptions enthousiastes et fallacieuses de l’annonce, ou par de peu véridiques photographies, se présentait au château pour examiner les voitures, il s’enfuyait à la première inspection, quelquefois, en protestant vivement.

— Ah ! non… disait-il… On ne se fait pas de ces blagues-là, entre gentilshommes… On ne se fiche pas du monde… avec cette impudence.

Et il partait furieux.

Aussi le marquis, désespérant de vendre jamais ses maudites voitures, en l’état lamentable où elles se trouvaient, avait-il pris le parti de les faite réparer succinctement par le charron du pays, et il avait chargé le peintre de leur donner le maquillage d’un léger coup de peinture. Puis, il les avait recouvertes de housses vénérables, les laissait dormir dans une remise, attendant l’occasion de les placer à quelqu’un, avantageusement.

— Car, disait-il souvent, l’occasion ne manque jamais, de « rouler » royalement les gens… Il suffit « d’avoir l’estomac », de l’attendre.

Toute la vie, il avait mis en pratique ce sage aphorisme, et s’en était bien trouvé. Aussi, dès qu’il eut rencontré l’excellent Chomassus, il avait senti tout de suite, avec ce flair spécial du gentilhomme, que ce brave homme-là était l’occasion attendue…

Comme ils se dirigeaient vers les remises, d’un pas gai, bras dessus bras dessous, le marquis se mit à étourdir plus encore, de paroles, de gestes, de tapes sur l’épaule et d’histoires drôles, l’ancien facteur aux Halles, déjà préparé à toutes les capitulations par un bon repas, par le sourire si exquis de la marquise, par la cordialité si avenante, si bon enfant du marquis, et surtout par les trois siècles de gloire et d’honneur que représentait si bellement ce moderne et parfait gentilhomme.

Et, tout en marchant, tout en écoutant le marquis, Chomassus admirait les grandes pelouses onduleuses, les mosaïques de fleurs, les énormes massifs d’arbres, au loin, les communs, élégantes constructions de pierre blanche et de brique rose, dont les toits historiés, campanilés, s’effilaient gracieusement sur le ciel, et tout ce qu’une telle propriété évoquait, en son âme d’humble commerçant parisien, de gloire, de faste, de volupté… En longeant l’emplacement d’un tennis, le marquis lui demanda :

— Vous aimez le tennis ?… Et Mme Chomassus l’aime aussi, sans doute ?… Je vous préviens que la marquise y est très forte… vous ne la gagnerez pas facilement.

Puis, l’emplacement dépassé :

— Ah ! mon cher, s’écria-t-il, je suis vraiment heureux que vous profitiez de cette « occasion exceptionnelle »… Il faut que ce soit vous, par exemple… Sapristi… est-ce curieux que vous m’ayez tapé dans l’œil, de cette façon-là !… Qu’est-ce qu’il y a donc en vous pour que vous fassiez de moi ce que vous voulez ?… La séduction, voilà… Sacré Chomassus !… On n’a pas le temps de s’en garer… que… pan… ça y est !… Et pourtant, je ne suis pas commode à émouvoir, moi… Je ne suis pas un jobard… je la connais dans les coins… Mais avec vous… pas moyen, nom de Dieu !…

Chomassus l’interrompait de temps en temps pour le remercier :

— Ah ! monsieur le marquis… monsieur le marquis… répétait-il d’une voix balbutiante.

Et le marquis répliquait :

— C’est vrai, ça… vous avez le charme… On ne peut rien vous refuser… Et voilà…

Un moment, il dit :

— Par exemple, ce qui m’ennuie un peu… c’est que tout le monde va être jaloux de vous dans le pays, mon cher…

— De moi ?… bégaya le pauvre homme.

— Mais oui, de vous… Vous comprenez… ces admirables voitures… je les ai refusées à tout le monde… pour cinq mille francs… et je vous les donne, à vous, pour deux mille !… Ils vont être furieux. Après tout, qu’est-ce que cela peut vous faire ? Vous vous en foutez, hein ?… Et vous savez, mon cher ?… Ce sont des voitures historiques.

L’homme ouvrit une bouche affreusement béante… Ses yeux s’agrandirent.

— Historiques ?… fit-il… Allons donc…

— Mais oui… Elles ont eu l’honneur… mais jurez-moi que vous n’en soufflerez mot à personne… à personne… bigre !…

— Je le jure !

Ce serment, il l’avait prononcé d’une voix faible et timide, non qu’il eût l’idée de le trahir jamais… mais ce mot : « historique »… avait quelque chose de si mystérieux, de si solennel, qu’il était troublé plus encore… et que les voitures maintenant prenaient la proportion de voitures de sacre. Le marquis poursuivit, sur un ton confidentiel :

— Elles ont eu l’honneur… Il y a cinq mois… d’aller chercher et de reconduire au Havre… M. le duc d’Orléans… Chut… sacristi !… M. le duc d’Orléans, qui voulut bien venir, dans le plus grand secret, passer quelques jours chez moi.

De plus en plus étonné… étonné jusqu’à l’affolement, Chomassus bégayait :

— M. le duc d’Orléans ?… Ah ! par exemple !… M. le duc d’Orléans ?… Ainsi !

— Parfaitement, mon cher… lui-même… Je vous présenterai quand il reviendra… Mais pas un mot !…

— Oh ! monsieur le marquis.

— Et savez-vous ce qu’il m’a dit, M. le duc d’Orléans ?… Il m’a dit : « Je suis tellement content de vos magnifiques voitures, mon cher marquis, que je n’en veux point d’autres, lorsque je rentrerai parmi mon peuple… » Et savez-vous ce que j’ai répondu à M. le duc d’Orléans ?… Je lui ai répondu : « Monseigneur… ce serait pour mes voitures un honneur éternel… mais vous ne pouvez pas faire cela… Ce n’est pas en voiture que vous devez rentrer parmi votre peuple… c’est à cheval, Monseigneur… à cheval !… » C’est bien aussi votre sentiment, Chomassus ?

— Parfaitement… parfaitement…, monsieur le marquis… À cheval… évidemment…

— Parbleu… j’en étais sûr…

Il continua :

— Alors, M. le duc d’Orléans m’a pris la main, l’a serrée dans sa main royale, et m’a dit… tout tremblant d’émotion : « Oui, oui… c’est à cheval que je dois rentrer parmi mon peuple… Vous avez raison… Vous êtes un bon serviteur ! » Hein ! qu’en pensez-vous ?… Les voilà, vos voitures…

On approchait des communs… Le marquis s’arrêta et, posant sa main sur l’épaule de Chomassus, il dit :

— Des voitures presque royales… en avez-vous de la veine, mon vieux Chomassus ?…

Chomassus ne savait plus exactement où il en était… Des trônes, des empires, des panaches, des manteaux de pourpre… des hermines… des sceptres… dansaient dans sa tête des sarabandes effrénées… Et, comme le marquis continuait de le secouer par épaule, il soupira :

— Jamais, monsieur le marquis… jamais je n’oserai monter là-dedans…

— Allons donc, mon cher… allons donc, encouragea le marquis… Et vous y serez épatant… Et Mme Chomassus aussi, y sera épatante… Laissez-moi faire… Je veux que vous étonniez le pays par votre chic…

Un palefrenier se montra :

— Ouvre la remise… commanda le marquis… la remise des voitures de M. Le duc d’Orléans…

Chomassus était fort ému. Son cœur battait avec violence.

Il était ému, et son cœur battait à l’idée qu’il allait, enfin voir et toucher ces fameuses voitures qui n’avaient, il est vrai, conduit qu’un prétendant, mais qui avaient bien failli nous ramener un roi. Il essayait de se représenter ces voitures « qui étaient presque un trône », ces voitures merveilleuses, dont il s’en était fallu si peu qu’elles eussent roulé de Boulogne à Paris, au milieu du tumulte exalté, des acclamations délirantes de tout un peuple… Elles devaient être magnifiques et toutes dorées, avec des panneaux peints d’emblèmes redoutables… des sièges larges et hauts, recouverts, comme un lit de reine, de housses brodées de fleurs de lys… et, derrière, de grands diables d’heiduques, poudrés, chamarrés d’or, couturés d’or, la tête ornée du lampion, les mollets marquants, des mollets de gladiateur sous la douceur caressante du bas de soie. Et les lanternes ciselées, sans doute, comme les pendules de M. de Camondo !… Et les ressorts souples, agiles, berceurs, qui se recourbent en col de cygne !… Pour le faste et pour la splendeur carrossière, il les assimilait, ces voitures, à l’éblouissante calèche du duc de Brunswick, que, jadis, il avait tant admirée à l’Hippodrome, quand, au trot de ses quatre chevaux caracolant, elle venait déposer, sur la piste, de mauves gymnastes et des clowns vieux rose, étoilés d’argent… Elles lui rappelaient aussi l’imposante, l’architecturale beauté des corbillards empanachés, chargés d’attributs symboliques et de fleurs rares… qui mènent, vers des sépultures sculptées par M. Saint-Marceaux, des généraux glorieux ou des banquiers milliardaires.

Et lui qui, jusqu’ici, s’était cru un bon républicain, qui avait toujours voté pour M. Goblet, il se découvrait, tout à coup, une âme monarchiste. Oui, le salut de la France… le salut du commerce français étaient là… Il fallait revenir aux traditions décoratives, aux cours en fêtes, aux uniformes éclatants à toutes les folies des luxes somptuaires… à la Royauté… ou bien, ma foi !… à l’Empire… En cette minute, il eut un violent mépris pour l’effacement bourgeois de l’apparat républicain… Il sentit profondément, en bon patriote parisien, la ridicule pauvreté… la pauvreté anticommerciale des landaus de M. Émile Loubet… « Landaus de noces », ricanait-il intérieurement… Voitures de noces, aussi, celles qu’il allait voir, dans une minute… Mais quelles noces !… Les noces de la France et de son roi, tout simplement…

Malgré la hauteur inhabituelle où les voitures du marquis avaient véhiculé ses pensées, Chomassus ne perdait point le sentiment de sa propre humilité. Il était naturellement accessible aux grandes choses ; mais il était timide, et il se défiait de soi… Il se disait :

— Le marquis est bien gentil pour moi… Il est parfait pour moi… Il me donne pour un prix dérisoire – c’est certain – pour deux mille francs… des voitures historiques que se disputeraient tous les grands musées de l’Europe… C’est là un honneur considérable, et il me rend très fier… Mais je suis un homme pratique, moi… J’ai le sens des opportunités… Qu’est-ce que je vais faire ces voitures-là ?… Jamais je ne pourrai… jamais je n’oserai m’en servir… Moi encore… peut-être ?… Mais ma femme ?… Rouge de figure, grosse de ventre et de poitrine comme est Mme Chomassus… il n’y a pas à y songer… Cela m’ennuie beaucoup… Ah ! s’il voulait, ce marquis si bon, et qui me veut tant de bien… s’il voulait me donner une charrette anglaise… ou, ma foi… un petit tonneau… en bois verni… avec un petit poney bien facile à conduire ?… J’aimerais mieux cela… cela ferait bien mieux mon affaire…

Comme il réfléchissait à ces choses, et le voyant songeur, très grave, un pli au front, le marquis le bouscula un peu :

— Eh bien… eh bien ?… À quoi pensez-vous donc, Chomassus ?… interrogea-t-il.

Chomassus répondit :

— Je pense, monsieur le marquis… voilà… je pense que, dans notre position… un petit tonneau, en bois verni, avec un petit poney, bien facile à conduire…

Mais le marquis l’interrompit d’un sonore éclat de rire, et le secouant par l’épaule, avec une rudesse amicale :

— Sacré Chomassus !… fit-il… est-il drôle, cet animal-là… Une occasion… unique… exceptionnelle ?… Que diable… laissez-vous conduire par moi, mon cher… Je sais ce qu’il vous faut… Attention !… C’est le moment…

C’était le moment, en effet…

Débarrassées de leurs housses de toile, les voitures, enfin étaient là… dans toute leur majesté historique, devant lui…

D’abord, il « n’en crut pas ses yeux »…

— Le marquis se trompe, sûrement, se dit-il… Ces vieux sabots démolis… ces fiacres antédiluviens et qu’on sent usés de partout… il ne se peut pas que ce soient là… les voitures… les admirables voitures de Monsieur le duc d’Orléans… Non… ce n’est pas possible… L’œil plus rond, la bouche tordue d’une grimace, il examinait les voitures avec un prodigieux étonnement… et son regard, de plus en plus étonné, allait ensuite vers le marquis, comme pour solliciter une protestation, ou, tout au moins, une explication… Mais la physionomie du marquis n’exprimait rien de pareil… Bien d’aplomb sur les jambes, les paumes aux hanches, les coudes écartés, il se dandinait avec aisance – une aisance tout aristocratique – et il souriait, comme quelqu’un qui prend plaisir à se retrouver devant quelque chose de très beau.

— Eh bien, mon vieux Chomassus… interrogea le marquis, que dites-vous de mes voitures ?… Sont-elles assez épatantes ?…

Comme Chomassus interdit ne répondait point avec la hâte qu’il faut :

— Vous ne les trouvez pas épatantes, Chomassus ?

— Si… si… s’empressa de balbutier le pauvre homme… épatantes !…

— Dernier modèle, mon cher… Il n’y en a peut-être pas vingt comme ça, dans la circulation…

— Ah !… vous croyez ?…

— Mais, naturellement, mon cher…

Chomassus s’enhardit jusqu’à saisir la poignée d’une portière, et à secouer la voiture, à petits coups secs… Les ressorts grincèrent… la caisse craqua… Il lui sembla que la voiture allait lui tomber sur la poitrine.

— Hein ?… Ces ressorts ?… s’écria le marquis… Un acier épatant… C’est doux… c’est de l’huile… Vous savez, mon cher, on est là-dedans comme dans son lit…

— Ah !… vous croyez ?…

— Mais naturellement…

Puis, changement de ton :

— Ah ça, mais… Chomassus… pourquoi toutes ces questions ?… Regardez-moi un peu, bien en face… Ai-je l’air d’un monsieur qui fourre les gens dedans ?… Entre gentilshommes – apprenez ça – on ne se fait jamais de ces blagues-là… mon cher…

Chomassus s’excusa humblement et, tout en s’excusant, il ouvrit la portière… L’intérieur lui parut encore plus pauvre, plus délabré que l’extérieur… Et il murmura…

— Les garnitures sont bien fanées, il me semble ?…

— Fanées ?… s’exclama le marquis… Vous êtes fou, mon cher… Mais c’est tout neuf… c’est vert… voilà tout… vert Empire… La dernière mode…

— Ah !…

— Le dernier cri…

— Ah !…

En prononçant ce « Ah ! », il souleva le tapis qui garnissait le fond du coupé… Alors, il aperçut deux petites barres de fer, grossièrement forgées, ajustées en croix, et destinées à préserver le bois, pourri, disjoint, émietté, d’une chute irrémédiable…

— Voyez donc, monsieur le marquis… implora Chomassus… voyez donc ça…

Le marquis ne fut pas une seconde embarrassé :

— Ça ?… fit-il… mais c’est la croix de Binder…

— La ?…

— … croix de Binder, ineffable Chomassus… Vous ne connaissez pas la croix de Binder ?…

— Monsieur le marquis ?… supplia le pauvre facteur aux Halles.

— La dernière nouveauté de Binder… La marque indéniable… la signature, quoi ! Ah !… ah ! ah !… ce pauvre Chomassus…, en a-t-il des choses à apprendre encore !…

Le marquis referma la portière.

— Et vous en avez une veine, vous !… cria-t-il.. Et vous savez… mes armes, sur les panneaux… vous pouvez vous en servir… je vous en donne l’autorisation formelle… Ah ! nom de Dieu !… sacré Chomassus !… Venez voir les chevaux maintenant…

Chomassus vit les chevaux et les acheta. Il vit aussi les harnais et les acheta également ; mais les chevaux se brisèrent les genoux à la première sortie ; les harnais, dont le cuir était pourri, s’émiettèrent comme de la peau morte sur une plaie… Quant aux voitures, il dut remplacer, d’abord les roues, puis le train, puis la caisse. Il en eut pour neuf mille cinq cents francs…

Et il se disait :

— C’est égal… j’aurais mieux aimé un petit tonneau, en bois verni, avec un petit cheval…

Il redevenait républicain modéré, en avait assez des marquis, des pompes royales… des voitures de luxe… des croix de Binder… songeait avec tendresse à M. Goblet. Et, le cœur meurtri par son aventure, souvent il rageait :

— Si c’est ainsi que la monarchie fait marcher le commerce… eh bien, merci !

Il lui arriva même cette disgrâce suprême que tout le monde, à Norfleur, lui riait au nez…

— Est-il farce, monsieur le marquis !… Est-il bon enfant !

Exclamation que je retrouve ici, dans la bouche de Clara Fistule, de Triceps, de tout le monde ; que j’entends à l’hôtel qui héberge gratuitement le marquis de Portpierre, au Casino qui l’entretient de plaisirs coûteux… et de plaques de mille francs… Et, en le voyant passer, insolent de gaieté, de familiarité, et de bonheur, je songe toujours au candidat socialiste, si pauvre, si râpé, si maigre, sur la détresse de qui, au milieu de la place de Norfleur, tombaient si drus, si insultants, les : « À bas les vendus » de ce gentilhomme, maquignon, escroc et patriote…