Les Vingt et un Jours d’un neurasthénique/XXIII

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XXIII


Avant de quitter les Pyrénées et Clara Fistule, et Robert Hagueman, et Triceps, tous ces pauvres êtres ridicules ou misérables, qui ne m’ont pas un instant distrait de mon ennui, j’ai voulu voir mon ami Roger Fresselou, qui habite, depuis des années et des années, un petit village dans la montagne ariégeoise, le Castérat.

Voyage long et pénible. Après six jours de marches rudes et de pénibles ascensions, éreinté, courbaturé, j’arrivai au Castérat, à la tombée de la nuit. Figurez-vous une trentaine de maisons groupées sur un étroit plateau qu’environne, de tous côtés, un immédiat horizon de montagnes noires et de pics neigeux. Tout d’abord, l’aspect en est grandiose, surtout si la brume recule un peu l’horizon, l’opalise et le recouvre de poudre d’or. Mais cette impression disparaît vite, et, devant ces hautes murailles, l’on se sent aussitôt envahi par une morne tristesse, par une inexprimable angoisse de prisonnier.

À l’altitude où le village est bâti, les arbres ont cessé de croître, et nul autre oiseau ne se montre que le lourd lagopède aux pattes emplumées. Le sol schisteux ne nourrit que quelques touffes de rhododendrons très maigres, et, ça et là, des carlinas qui n’ouvrent qu’au plein soleil de midi leurs grandes fleurs jaunes aux dards pointus et blessants. Sur les pentes du plateau, vers le nord, pousse une herbe courte, ronde et grisâtre, que paissent, durant l’été, les troupeaux de vaches, de chèvres et de moutons, dont on entend sans cesse tinter les clochettes, tintement pareil à celui que, dans nos campagnes, égrène la tintenelle du prêtre qui va, le soir, portant le viatique aux malades. Rien n’est triste, rien n’est moins fleur, comme les quelques fleurs qui se hasardent à vivre dans cette nature ingrate et sans joie ; de pauvres plantes chétives, aux feuilles velues, blanchâtres, et dont les corolles squarreuses ont le ton décoloré, l’opacité vitreuse de prunelles mortes. L’hiver, avec ses amoncellements de neige, sa ceinture de précipices emplis de neige, sépare le village du reste du monde, du reste de la vie. Les troupeaux ont fui vers les vallées basses ; les hommes valides sont partis chercher ailleurs, quelquefois très loin, du travail ou des aventures ; le courrier lui-même n’arrive plus… Pendant des mois et des mois, on est sans nouvelles de ce qui se passe au-delà de cette neige infranchissable. Il ne reste plus de vivant, d’à peine vivant, que quelques vieillards et les femmes et les enfants terrés dans les maisons comme les marmottes dans leurs trous. Ils n’en sortent guère que pour aller, le dimanche, entendre la messe dans l’église, une sorte de petite tour carrée, qui s’ébrèche de partout, et aux flancs de laquelle se colle un appentis de bois, en forme de grange. Ah ! le son de la cloche étouffé dans la neige !

C’est là pourtant que, depuis vingt ans, habite mon ami Roger Fresselou. Une petite maison à toit plat, un petit jardin de rocs, et, comme voisins, de rudes hommes silencieux et jaloux, tristes et grognons, vêtus de bure vierge, coiffés de la bonnette, et avec qui Roger n’a que très peu de communication.

Comment s’est-il échoué là ? Comment, surtout, peut-il vivre là ? En vérité je n’en sais rien, et lui-même ne le sait pas davantage, j’imagine. Chaque fois que je lui ai demandé la raison de cet exil, il m’a répondu, en hochant la tête : « Qu’est-ce que tu veux ?… Qu’est-ce que tu veux ?… » sans s’expliquer autrement.

Chose curieuse : Roger n’a que très peu vieilli. Il n’a pas un seul cheveu gris, ni une seule ride à son visage. Mais c’est à peine si je le reconnais sous son vêtement de montagnard. Ses yeux se sont éteints ; il n’en sort aucune lueur, jamais. Et son visage a pris le ton cendreux du sol. C’est un autre homme et qui ne ressemble plus à celui que j’ai connu. Une vie toute nouvelle et que j’ignore est en lui. Je cherche vainement à le déchiffrer.

Autrefois, je l’ai connu enthousiaste, de passions vives et charmant. Il n’était pas d’une gaieté exubérante en paroles et en gestes, et sa mélancolie était celle de tous les jeunes gens qui ont goûté au poison des métaphysiques. Dans notre petit cénacle, à Paris, on n’augurait pas mal de son avenir. Il avait donné à de jeunes revues des études littéraires qui, sans être absolument des chefs-d’œuvre, attestaient de sérieuses qualités, un sens curieux de la vie, un visible effort vers le grand. Par son esprit clair et la forme robuste, carrée de son style, il était de ceux qui ne devaient pas tarder à s’évader des chapelles étroites où se rapetissent les talents, pour conquérir le vrai public. En art, en littérature, en philosophie, en politique, il ne manifestait aucune intransigeance de sectaire, bien qu’il se maintînt ferme dans la révolte et dans la beauté. Rien de morbide en lui, pas de hantises anormales, ni de perversions d’intellect. Son intelligence se tenait sur de solides assises… Et nous apprenions, quelques mois après, qu’il vivait dans la montagne.

Depuis que je suis avec Roger, nous n’avons pas, une seule fois, parlé littérature. À plusieurs reprises, j’ai voulu amener la conversation sur ce sujet qu’il aimait autrefois, mais il l’a, tout de suite, détournée avec un air de mauvaise humeur. Il ne s’est informé de personne, et, à des noms prononcés par moi avec insistance, des noms jadis chers et maintenant glorieux, il n’a pas eu une petite secousse intérieure, pas même un furtif clignement des paupières. Je n’ai pas senti en lui l’amertume d’un regret. Il semble avoir oublié tout cela, et que ses anciennes passions, ses anciennes amitiés ne sont plus que des rêves, à tout jamais effacés ! De mes travaux, de mes espérances en partie réalisées, en partie déçues, il ne m’a pas soufflé mot. Du reste, dans sa maison, j’ai vainement cherché un livre, un journal, une image quelconque. Il n’y a rien, et son intérieur est aussi dénué de vie intellectuelle que celui des montagnards.

Hier, comme je le harcelais, une dernière fois, pour connaître le secret de cet inexplicable renoncement, il m’a dit :

— Qu’est-ce que tu veux ?… Qu’est-ce que tu veux ?… Le hasard m’a conduit ici, pendant une vacance d’été… Le pays m’a plu à cause de sa détresse indicible… ou, du moins, j’ai cru qu’il me plaisait… J’y suis revenu l’année suivante, sans projets… Je voulais y passer quelques jours seulement… J’y suis resté vingt ans !… Et voilà !… Il n’y a pas autre chose… C’est très simple, comme tu vois…

Ce soir, Roger m’a demandé :

— Penses-tu quelquefois à la mort ?

— Oui… ai-je répondu… Et cela m’effraie… et je m’efforce de repousser l’effrayante image…

— Cela t’effraie ?…

Il a haussé les épaules, et il a continué :

— Tu penses à la mort… et tu vas, et tu viens… et tu tournes sur toi-même… et tu t’agites dans tous les sens ?… Et tu travailles à des choses éphémères ?… Et tu rêves de plaisir, peut-être – et peut-être de gloire ?… Pauvre petit !…

— Les idées ne sont pas des choses éphémères, ai-je protesté… puisque ce sont elles qui préparent l’avenir, qui dirigent le progrès…

D’un geste lent, il m’a montré le cirque des montagnes noires :

— L’avenir… le progrès !… Comment, en face de cela, peux-tu prononcer de telles paroles, et qui n’ont pas de sens ?…

Et, après une courte pause, il a continué :

— Les idées !… Du vent, du vent, du vent… Elles passent, l’arbre s’agite un moment… ses feuilles frémissent… Et puis, elles ont passé… l’arbre redevient immobile comme avant… Il n’y a rien de changé…

— Tu te trompes… Le vent est plein de germes, il transporte les pollens, charrie les graines… il féconde…

— Alors, il crée les monstres…

Nous sommes restés un moment silencieux…

Du cirque des montagnes noires, en face de nous, autour de nous, de ces implacables murailles de roc et de schiste, il m’est venu comme une pesante oppression, comme un étouffement… J’avais réellement sur ma poitrine, sur mon crâne, la lourdeur de ces blocs… Roger Fresselou a repris :

— Quand l’idée de la mort s’est, tout d’un coup, présentée à moi, j’ai, en même temps, senti toute la petitesse, toute la vanité de l’effort dans lequel, stupidement, je consumais ma vie… Mais j’ai atermoyé… je me suis dit : « J’ai pris le mauvais chemin… il y a peut-être autre chose à faire que ce que je fais… L’art est une corruption… la littérature un mensonge… la philosophie une mystification… Je vais me rapprocher des hommes simples, des cœurs frustes et vierges… Il existe, sans doute, quelque part, dans des endroits purs, loin des villes, une matière humaine d’où l’on peut faire jaillir de la beauté… Allons-y… cherchons-là !… » Eh bien, non, les hommes sont les mêmes partout… Ils ne diffèrent que par les gestes… Et, encore, du sommet silencieux où je les vois, les gestes disparaissent… Ce n’est qu’un grouillement de troupeau qui, quoi qu’il fasse, où qu’il aille, s’achemine vers la mort… Le progrès, dis-tu ?… Mais le progrès c’est, plus rapide, plus conscient, un pas en avant vers l’inéluctable fin… Alors, je suis resté ici où il n’y a plus rien que des cendres, des pierres brûlées, des sèves éteintes, où tout est rentré, déjà, dans le grand silence des choses mortes !…

— Pourquoi ne t’es-tu pas tué ?… ai-je crié, énervé par la voix de mon ami, et gagné, moi aussi, par l’horrible obsession de la mort qui flotte sur les monts, autour des pics, plane sur les gouffres et m’arrive, comme autant de glas, du tintement des clochettes qui se multiplie sur les pentes du plateau…

Roger a répété d’une voix tranquille :

— On ne tue pas ce qui est mort… Je suis mort depuis vingt ans que je suis ici… Et toi aussi, depuis longtemps tu es mort… Pourquoi t’agiter de la sorte ?… Reste où tu es venu !…


J’ai commandé le guide qui doit me ramener vers les hommes, la vie, la lumière… Dès l’aube, demain, je partirai…