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Les Vivants et les Morts/Mon Dieu, je sais qu’il faut

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MON DIEU, JE SAIS QU’IL FAUT…

Mon Dieu, je sais qu’il faut accepter la détresse,
Qu’il faut, dans la douleur, descendre jusqu’en bas,
Mais, dans ce labyrinthe où votre main nous presse,
Puisque vous êtes bon, ne se pourrait-il pas
Que nous entrevoyions du moins la claire issue
Que déjà votre main prépare doucement,
Et qu’un peu de lumière, au lointain aperçue,
Nous aide à supporter ce ténébreux moment ?

Pourquoi nos maux sont-ils si compacts et si denses
Qu’on semble enseveli dans un obscur caveau ?
D’où vient cette funèbre et perfide abondance
Qui submerge le cœur et trouble le cerveau ?

Pourtant, les lendemains sont quelquefois si tendres,
On revoit les regards que l’on n’espérait plus.
Mais le bonheur fait mal quand il faut trop l’attendre,
Être sauvés enfin, ce n’est plus être élus.


Consolez-nous parfois dans cette forteresse
Dont vous tenez les clefs et fermez le vitrail ;
Laissez-nous pressentir les futures caresses
Et leur fraîche beauté d’eau bleue et de corail !

C’est trop d’être privé de la douce espérance,
D’être comme un forçat serré le long du mur,
Qui ne peut pas prévoir sa juste délivrance,
Car la fenêtre est haute et les verrous sont durs.

Pourquoi ce faste affreux de l’angoisse où nous sommes,
Pourquoi ce deuil royal et ces chagrins pompeux,
Puisqu’il vous plaît parfois d’avoir pitié des hommes
Et de remettre encor le bonheur auprès d’eux ?

Faut-il donc au Destin ces heures pantelantes,
L’émeut-on par un corps qui tremble et qui gémit ?
Nos pleurs sont-ils un peu de cette huile brûlante
Que Psyché répandit sur l’Amour endormi ?

S’il se peut, écartez ces moments de la vie
Où nous sommes broyés sous un joug trop étroit,
Et, pareils aux mineurs dans la noire asphyxie,
Nous tentons d’écarter le roc avec nos doigts.


— Déjà, loin du plaisir, du monde, des parades,
Mon cœur ardent n’est plus, dans son éclat voilé,
Qu’un feu de bohémiens sur la pauvre esplanade,
Où l’enfant nu console un cheval dételé.

— Mais s’il faut que ces jours de supplice reviennent,
S’il faut vivre sans eau, sans soleil et sans air,
Que du moins votre main s’empare de la mienne
Et m’aide à traverser l’effroyable désert…