Les Voyages d’exploration d’un docteur allemand dans le Brésil central

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Les Voyages d’exploration d’un docteur allemand dans le Brésil central
Revue des Deux Mondes4e période, tome 123 (p. 691-702).
Les voyages d’exploration d’un docteur allemand dans le Brésil central


Il y a dans le Brésil central des territoires immenses, qui sont encore aussi inconnus que les parties les plus inexplorées de l’Afrique. Peu de contrées ont une population moins dense et ressemblent plus à des déserts. Une des provinces de l’Amérique portugaise, le Mato-Grosso, surpasse en étendue l’Allemagne, l’Italie et la France réunies, et ne renferme qu’un peu plus de 70 000 habitans, qui pour la plupart sont des métis de blancs, d’Indiens et de nègres. Quant aux Indiens purs, vivant encore à l’état sauvage, leur nombre monte à peine à 24 000. Le Mato-Grosso ne mérite qu’à moitié son nom qui signifie : Grand-Bois. Ses vastes plateaux sont couverts d’une végétation maigre et rabougrie, et ce n’est que le long des cours d’eau que croissent les grandes forêts. Ce qui a fait jusqu’ici son importance, ce sont ses mines d’or, ses diamans et son ipécacuanha.

C’est dans les plateaux ou les campos du Mato-Grosso que le Paraguay prend sa source, et dans ces mêmes steppes naissent quelques-unes des rivières qui vont se jeter au nord dans le fleuve des Amazones. Comme l’a remarqué un géographe, la ligne de faîte est si peu accusée que telle plaine, transformée par les pluies tropicales en lagune, envoie indifféremment ses eaux au nord ou au midi.

Les affluens brésiliens du fleuve des Amazones traversent des régions mystérieuses, qui méritaient d’être explorées. La crainte des rapides, des cataractes et la mauvaise réputation des Indiens avaient tenu trop longtemps les voyageurs à distance. L’héroïque et infatigable Crevaux avait formé le projet de reconnaître le cours du Chingu ; la mort le surprit au milieu de ses préparatifs de départ. La gloire de l’entreprise qu’il avait rêvée devait échoir à un médecin allemand, M. Karl von den Steinen, né, si je ne me trompe, dans les environs de Dusseldorf. Les deux volumes qu’il a publiés sur ses laborieuses campagnes doivent être comptés parmi les plus curieux et les plus instructifs récits de voyage qui aient paru dans ces derniers temps [1]

M. le docteur von den Steinen n’en était pas à ses débuts, il avait couru le monde ; il s’était promené au Japon, au Mexique, dans l’Amérique du Sud, dans la Nouvelle-Zélande, dans les Archipels polynésiens, où il s’était fait tatouer. Non seulement il avait appris depuis longtemps à voyager, il possède toutes les dispositions d’âme et d’esprit qui font les excellens explorateurs, l’universelle curiosité, l’habitude et l’amour des recherches précises, le goût de creuser les problèmes et cette prudence du jugement qui ne confond jamais les probabilités avec les certitudes. A toutes ces qualités, il en joint une autre, non moins précieuse, cette belle humeur que les déceptions ne découragent point, que les difficultés ne rebutent jamais.

Ce docteur allemand me parait être un de ces épicuriens qui s’adaptent sans effort à tous les milieux, et qui, condamnés à n’avoir pas ce qu’ils aiment, se résignent facilement à aimer ce qu’ils ont. Ce bon vivant ne laisse pas d’être dur à la souffrance, et il prend son parti des privations. Comme il est fort instruit, qu’il sait les langues, il avait appris en feuilletant, à Rio-Janeiro, le Cuisinier national brésilien, Cozinheiro Nacional, que, le bifteck venant à manquer, il y a dix recettes pour rendre le tapir moins insipide et moins coriace, et sept manières d’apprêter un rôti ou un ragoût de singe. Il est trop philosophe pour ne pas savoir que le bonheur a ses succédanés. Très friand de bananes, ce fruit exquis qu’il considère comme une des plus nobles conquêtes de la civilisation, il n’a pas eu souvent l’occasion d’en cueillir chez les Indiens : il s’est consolé en mangeant des fèves. Il pense aussi que l’homme qui n’a jamais connu les tournions de la soif ne saurait s’imaginer combien douce est la joie de s’asseoir au bord d’un ruisseau courant sur un lit de grès rougeâtre, et, après avoir bu de son eau claire comme le cristal, de fumer sa pipe en taquinant du pied de jolis poissons nommés lambarès, qui ont une façon fort gracieuse de nager, ou en regardant voltiger autour de soi des papillons aux ailes azurées, grands comme la main. Le sort lui a été clément. Il a parcouru pour la première fois en 1884 le bassin du Chingu, il y est retourné en 1887, sans qu’il lui arrivât rien de fâcheux. Il n’a eu à se plaindre ni du jaguar, ni des serpens venimeux, tels que le jararaça et le souroucoucou, ni du caïman embusqué dans la vase des rios. A la vérité, il a dû se défendre contre une petite espèce d’abeilles fort incommodes, qui ayant un goût particulier pour la sueur de l’homme, fondent par essaims sur le voyageur qu’elles obsèdent sans le piquer. Il a dû se battre contre le moustique nain, le mosquito polvora, qui, presque invisible, passe à travers les mailles de la moustiquaire. Il a fait connaissance avec de petites mouches surnommées les lécheuses d’yeux, lambe-olhos, habiles à s’insinuer sous les paupières et difficiles à en déloger, et surtout avec les dévorantes fourmis, ces vraies souveraines des forêts tropicales, dont quelques-unes ont des yeux de la grosseur d’un pois et des pinces redoutables, qui font dans tous les sacs à provisions des entailles en forme de demi-lunes.

En dépit des fourmis, des abeilles et des moustiques, il n’est guère d’endroit où il n’ait passé dans son hamac des soirées délicieuses. Plongé dans une douce rêverie, il en venait à ne rien regretter, à ne rien désirer, et il posait en principe qu’une pipe bien bourrée est la seule chose nécessaire au bonheur. L’Europe lui apparaissait comme un vague et pâle fantôme. La vie agitée et fiévreuse des capitales, les théâtres, les cercles, les bals, les marchands de journaux, les boutiques illuminées, les foules circulantes, tout cela lui semblait moins intéressant que les sombres épaisseurs d’une forêt où l’on peut espérer de rencontrer des sauvages. Lui arrivait-il de penser à certains visages de femmes qui l’avaient jadis ensorcelé par leurs regards et leurs sourires, son pouls ne battait pas plus vite et il disait à ces enchanteresses : « Laissez-moi seul avec mon calumet. » Il avait décidé une fois pour toutes que ce qu’il y a de mieux dans le monde, c’est de se souvenir, sans les regretter, de jouissances raffinées dont on réussit à se passer, et de trouver sa félicité dans des plaisirs très simples, dont on ne sent tout le prix que sur les bords du Chingu.

Il en convient pourtant, les plaisirs simples ne suffisent pas, et pour ne jamais s’ennuyer dans les forêts comme dans les savanes, il est bon d’avoir des curiosités à satisfaire, des problèmes à approfondir et à résoudre. Ce qui l’intéressait là-bas plus encore que la nature, c’était l’homme, et il avait eu la bonne fortune de découvrir dans le bassin du Chingu des tribus qui représentaient les principales variétés de la race américaine. Contrairement à ses prévisions, ces Indiens si redoutés des voyageurs et, paraît-il, si calomniés, lui ont fait presque partout bon accueil. Il a su les rassurer, les gagner, et il a mis à profit la confiance qu’il leur inspirait, pour prendre avec eux de grandes libertés. Il s’est introduit dans leur intérieur, il a étudié leurs mœurs, leurs usages, leurs maisons, leur vaisselle, leurs meubles, leurs outils. Ils ont souffert qu’il les examinât de près, eux, leurs femmes et leurs enfans, qu’il les mesurât, qu’il les photographiât. Il leur a adressé une foule de questions, auxquelles ils ont répondu de leur mieux, et c’est en causant avec eux qu’à force de patience, il a appris leur langue ou au moins ce qu’on en peut apprendre.

Les langues américaines sont un écheveau difficile à débrouiller. On reconnaît aujourd’hui que l’Américain, qui nous semble la plus jeune des races humaines, parce que c’est la dernière que nous ayons découverte, existait déjà dans les pampas au temps du mégatherium et du glyptodon gigantesque. Mais ces peuples, qui n’ont jamais formé de grands corps de société, se sont divisés en un nombre indéfini de tribus, qui, lorsqu’elles se sont séparées pour chercher fortune dans les steppes et les bois, ne possédaient qu’un très petit fonds d’idées communes. La moindre horde, composée de quelques familles, s’est fait son idiome ou son jargon, et on comprend la colère du théologien qui déclarait que l’inventeur des langues américaines était le diable en personne, qu’il n’avait pu trouver de meilleur moyen de s’opposer à la propagation de l’Évangile dans le Nouveau Monde. Et cependant, si l’on procède avec méthode et qu’on s’en tienne à quelques élémens très simples, tels que les noms donnés aux diverses parties du corps, le pied, la main, les dents, la bouche, le nez, on arrive à découvrir entre des jargons très différens en apparence des analogies, des affinités qui permettent de les classer en un certain nombre de groupes. C’est ainsi que M. von den Steinen est parvenu à établir avec quelque vraisemblance, qu’à côté de certains idiomes qui, tels que celui des Trumaïs, ne se rattachent à aucun autre, quatre grandes familles de langues : le Tapuya, le Tupi, le Caraïbe et le Nu-Aruak, sont répandues sur de vastes espaces des Cordillères à l’Océan Atlantique et de la Plata aux Antilles.

Chacune des peuplades que M. von den Steinen a pu étudier dans le bassin du Chingu a ses caractères propres, ses usages, ses talens, ses goûts particuliers. Les Bakaïris s’entendent à fabriquer des hamacs et des colliers de coquilles blanches. Les Nahuacas préfèrent les coquilles rouges, et leurs calebasses sont justement estimées. Les Mehinakus et les peuples de la même famille sont les grands potiers de l’Amérique du Sud. Les Trumaïs fabriquent des haches et cultivent le tabac. Les aptitudes et les industries étant différentes, il s’est établi entre ces peuplades un commerce d’échange, et les potiers donnent des pots pour se procurer des colliers ou des hamacs. Mais ce qui leur est commun, c’est que, moins avancées à cet égard que les peuples du Continent noir, elles ignorent toutes l’usage des métaux. C’est dans le Mato-Grosso qu’il faut aller pour retrouver le vrai sauvage, l’homme primitif, l’homme de l’âge de pierre, celui qui se lève de bonne heure pour abattre un arbre avec sa hache en silex, et qui emploie toute une journée à s’acquitter d’une tâche que la hache de 1er achèverait en deux heures. « N’est-il pas clair comme le jour, s’écrie le voyageur allemand, que la province de Mato-Grosso recèle des trésors plus précieux que l’or et le diamant ? Elle est habitée aujourd’hui comme jadis par des hommes préhistoriques. » Hélas ! il faut se hâter de les étudier. Quand le Brésil central sera devenu la proie des émigrans, que ses vastes solitudes seront sillonnées par des chemins de fer, que ses forêts entendront le sifflement aigu des locomotives, ces peuples primitifs, qui nous racontent les origines de notre espèce, seront condamnés à se transformer ou à disparaître. « Le jour viendra, dit encore notre docteur prussien, où la hache de pierre du dernier des Trumaïs se vendra aussi cher qu’un dessin de Léonard de Vinci. »

Quelle figure ont ces hommes de l’âge de pierre ? L’écolier et le bon bourgeois qui n’a jamais quitté le coin de son feu se représentent le vrai sauvage comme un animal très laid et très féroce, armé d’arcs et de flèches, qui a des plumes sur la tête et vit tout nu dans les bois. L’image qu’ils se font de cet enfant de la nature n’est pas exacte de tout point. Les Indiens du Chingu ont à la vérité des arcs et des flèches, et dans les grands jours ils aiment à se parer de plumes et ils s’en passent quelquefois dans le nez. Il en est aussi qui, comme les Suyas, se trouent la lèvre inférieure et l’enjolivent d’un gros disque de bois, en forme de gamelle, qui se nomme nigakoko. Mais, en somme, ils ne sont pas laids, et si leurs femmes ont rarement de belles dents, elles ont souvent de jolies mains, de jolis pieds, de beaux cheveux et un visage fort agréable.

Ces hommes primitifs ne sont point insensibles à la beauté. Ce que nous appelons une jolie fille, ce que le Portugais appelle moça bonita, les Bakaïris l’appellent pekoto iwaku ou, plus délicatement encore, pekoto iwakulukulu. M. von den Steinen a rencontré dans un de leurs villages la petite-fille d’une sorcière, à laquelle il a donné le nom d’Eva. Cette aimable créature le charma par sa figure finement découpée, par ses lèvres pleines, par ses joues rougissantes, par son onduleuse chevelure. « Elle avait, ajoute-t-il, les plus beaux yeux du Brésil, ce qui n’est pas peu dire, de grands yeux sans coquetterie, d’où jaillissait par intervalles une étincelle de voluptueuse innocence, capable d’incendier le monde. » Elle n’avait qu’un défaut ; cette Atala du Mato-Grosso se grattait souvent la tête, et quand [on lui faisait l’amitié de chercher ses poux, elle les mangeait. Elle avait une amie de douze ans, fille et héritière d’un chef mort depuis peu. Il n’aurait tenu qu’au docteur de l’épouser et d’avoir part à l’héritage. Elle semblait lui vouloir du bien ; elle lui offrait quelquefois des grains de maïs rôti. Il ne se laissa point toucher par ces gracieuses avances. On les avait fiancés ; il ne put se résoudre à franchir le pas. Pouvait-il cependant trouver une meilleure occasion de s’initier à tous les mystères d’un cœur préhistorique ?

Un grand nombre de ces sauvages ne sont ni laids ni féroces. En général, ils sont plus craintifs, plus défians que farouches, et ils prêtent facilement à l’étranger qui vient les voir l’intention de les rançonner. Quoi qu’en ait dit Rousseau, l’homme, ainsi que les fourmis et les abeilles, est né sociable et propriétaire. N’ayant point lu le Discours sur l’origine de l’inégalité, les Indiens ne se sont jamais doutés que les fruits fussent à tous, que la terre ne fût à personne. Au degré de développement où ils sont parvenus, ils ont à la fois une propriété collective, c’est le territoire de la tribu, et une propriété personnelle qui se compose de leurs armes, de leurs meubles, de leurs outils et de leurs femmes. Si ignorans que soient les Bakaïris, la notion du tien et du mien leur est aussi familière qu’à nous-mêmes. — « Voilà une terre qui est à nous, disent-ils ; le ruisseau que voici est à nos voisins. La rive droite de cette rivière nous appartient, la rive gauche appartient à d’autres, mais nous avons tous le droit de pêcher. » Quiconque possède a quelque chose à perdre, et voilà pourquoi les visites qu’on leur rend donnent aux Indiens plus d’inquiétude que de plaisir. Cette inquiétude est plus vive dans les tribus riches, car il y a là-bas des peuples riches et des peuples pauvres, et M. von den Steinen s’est étonné de la différence que mettait entre eux un peu plus ou un peu moins d’aisance ou de misère. Au surplus, si, riches ou pauvresses Indiens ont une idée fort nette de la propriété, ils ne respectent pas toujours celle d’autrui, et s’ils ne sont pas féroces, ils sont quelque peu voleurs. M. von den Steinen a été volé plus d’une fois, mais à force de réclamations, de prières, de menaces, il est presque toujours rentré dans son bien.

« Celui qui le premier, disait encore Rousseau, se fit des habits ou un logement se donna en cela des choses peu nécessaires et s’éloigna de l’état de nature. » On voit bien que Rousseau ne visita jamais le bassin du Chingu. Les sauvages des régions tropicales du Brésil ne sauraient se passer d’habitations, surtout dans la saison des pluies, et ils ne conçoivent pas la vie sans un toit et un foyer. Ce sont là des choses fort nécessaires. Il est vrai qu’en revanche ils se passent très bien d’habits. Ils en ont pourtant, mais pour eux, s’habiller, c’est se déguiser, et c’est un plaisir qu’ils ne se donnent que dans leurs fêtes, leurs galas et leurs danses. Ils revêtent alors des costumes faits en paille de palmier, et leur visage disparaît sous un masque. Hors de là, ils se contentent de se frotter le dos et la poitrine d’huile colorée ou de terre pour se préserver de la piqûre des insectes, et s’il arrive à leurs femmes de cacher certaines parties de leur corps sous des bandes d’écorce artistement ajustées, qu’on nomme des uluris, c’est encore par mesure d’hygiène. Ce sont les médecins de l’endroit qui ont inventé les uluris, ce n’est pas la pudeur des femmes.

M. von den Steinen s’accoutuma bien vite à leur nudité, qui lui semblait fort naturelle. « Dans la nuit du 15 au 16 septembre 1887, nous dit-il, je rêvai de la patrie allemande, et toutes les personnes de ma connaissance qui m’apparurent en songe se montraient à moi nues comme des Bakaïris. Je ne laissais pas d’en éprouver quelque surprise ; mais dans un grand dîner où je fus prié, ma voisine de table, dame fort respectable, me tranquillisa en me disant : « C’est un usage que nous avons toutes adopté depuis peu. » Quand il allait se baigner dans la rivière, hommes et femmes l’accompagnaient en troupe pour savoir comment était fait ce blanc qui s’habillait. Il éprouvait dans ces occasions [un embarras d’Européen, qu’il désespérait de leur faire comprendre.

Mais si ce genre de sentiment leur est tout à fait étranger, ils ont en revanche une sorte de pudeur très indigène, que nous ne connaissons pas. Un soir, sur la place du village, où il se trouvait en nombreuse société, on apporta au docteur un morceau de poisson frit, et comme il avait grand faim, il se mit en devoir de le manger, sans se douter tout d’abord du scandale qu’il causait. Tous les assistans baissaient ou détournaient la tête, et leur figure exprimait un indicible et douloureux embarras. On lui expliqua que, si les Bakaïris vont tout nus, rien ne leur semble plus malséant que de manger en public. Après réflexion, il lui parut que cette pudeur étrange devait avoir des origines fort lointaines, que dans les siècles où la nourriture était rare, quiconque s’était procuré un bon morceau le dévorait à l’écart comme le chien qui ronge un os, et il lui parut aussi que l’usage d’habiller les femmes avait dû naître dans un temps où par l’effet de certaines circonstances sociales, leur prix ayant augmenté, leurs propriétaires sentirent le besoin de les protéger contre des convoitises indiscrètes. Il en conclut que toute pudeur est un sentiment appris, qui eut un jour sa raison d’être et qui, transmis de génération en génération, se convertit en instinct irraisonné. « Ces mêmes Bakaïris, dit-il, dont la nudité nous étonne, mourraient de confusion s’ils voyaient des Européens dînant à table d’hôte. »

Il n’est rien de tel que les récits des voyageurs sérieux pour confondre les préjugés. C’est une idée fort répandue que les peuples sauvages sont nécessairement des peuples nomades, que ceux qui habitaient au bord de la mer ou des rivières, ayant inventé la ligne et l’hameçon, devinrent pêcheurs et ichthyophages ; que ceux qui vivaient dans les forêts, s’étant fait des arcs et des flèches, devinrent chasseurs, et qu’ils n’ont cessé de l’être que le jour où, ayant appris à fondre et à forger les métaux, ils s’avisèrent d’avoir des champs d’où ils tiraient leur subsistance : « La métallurgie et l’agriculture, disait Rousseau, sont les deux arts qui produisirent cette grande révolution. Aussi l’un et l’autre étaient-ils inconnus aux sauvages de l’Amérique, qui pour cela sont toujours demeurés tels. » Or il se trouvé que les Indiens du bassin du Congo sont restés des peuples chasseurs et pêcheurs, et à vrai dire, la pêche n’est pour eux qu’une autre espèce de chasse, car n’ayant inventé ni l’hameçon ni la ligne, c’est à coups de flèches qu’ils tuent le poisson. Mais il se trouve aussi que depuis des temps immémoriaux ils cultivent le maïs, le manioc, la patate, l’arachide, la fève, les cucurbitacées. Sans cesser d’être chasseurs, ils sont devenus agricoles et sédentaires, et sans connaître l’usage des métaux, ces grands enfans ont appris à ne plus vivre au jour le jour et acquis la prévoyance du besoin à venir.

Pourquoi, pratiquant depuis si longtemps l’agriculture, la chasse est-elle restée leur principale affaire ? On pourrait alléguer qu’il leur plaît de varier leur nourriture et d’oublier l’aigreur d’une bouillie de manioc en se régalant d’une côtelette de singe ou d’un bifteck de tapir. Mais la vraie raison est que, s’ils cessaient de pêcher et de chasser, ils ne sauraient plus comment se procurer les outils dont ils ont besoin pour construire leurs maisons et cultiver leurs champs. On qualifie d’âge de pierre les siècles pendant lesquels l’homme ignora l’art de travailler les métaux ; l’expression n’est pas rigoureusement exacte. Pour avoir des haches de pierre, il faut avoir une pierre qui se laisse tailler et polir, et, parmi les Indiens du bassin du Chingu, les Trumaïs et quelques Suyas sont les seuls qui jouissent de ce précieux avantage. Pour les sauvages des bords du Balovy, du Kulisehu et du Kuluëne, les haches de pierre sont un article d’importation, et ce sont les Kumaïs qui les leur fournissent. Les outils qu’ils fabriquent eux-mêmes sont faits avec des coquilles, des os, des dents de poissons ou de mammifères, et c’est à la chasse ou à la pêche qu’ils doivent avoir recours pour se procurer l’outillage nécessaire à l’agriculture et à la vie sédentaire.

Au surplus ces grands enfans sont de grands économistes. Comment devaient-ils s’y prendre pour avoir à la fois du maïs et des dents de jaguar ? Ils ont résolu le problème par la division du travail. C’est l’homme qui chasse et qui pêche, c’est la femme qui cultive les champs. C’est l’homme qui fabrique les outils, c’est la femme qui fait les pots ; c’est l’homme qui fait rôtir la bête qu’il a tuée, c’est la femme qui apprête le maïs et le manioc. L’Indienne du Brésil central rendant de grands services à la communauté, sa situation est en somme plus relevée que celle dont se contentent ses sœurs jaunes ou noires dans telle société où depuis longtemps les haches ne sont plus de pierre. J’ai déjà dit que les Bakaïris ne sont point insensibles à la beauté, mais c’est l’utilité qui fait pour eux le vrai prix des choses, et s’ils savent gré à leurs femmes d’avoir de petits pieds, de petites mains et de beaux yeux, ils leur savent encore plus de gré d’avoir des yeux de ménagères, des mains industrieuses et des pieds qui savent marcher.

Mais ce qu’il faut remarquer surtout, c’est que ces peuples très primitifs, qui depuis des siècles avaient renoncé à la vie nomade, ont conservé leur caractère originel, et que c’est la chasse qui leur fournit et leurs plaisirs et le peu d’idées qu’ils peuvent loger dans leur étroite cervelle. Ce qu’il y a de plus intéressant pour eux dans le monde, ce n’est pas la plante qui les nourrit, c’est l’animal qui vient les chercher ou qui les fuit. L’animal est à leurs yeux un frère ennemi, avec lequel ils vivent dans un état de constante rivalité. S’il n’est pas de tout point leur égal, il est assurément leur semblable. Ils ne doutent pas que, comme eux, les bêtes ne soient des personnes ; comme eux, elles forment des familles et des tribus, elles ont des demeures, des ruses, des industries, et se sont fait une langue pour communiquer ensemble. A la vérité, la bête n’a pas eu l’esprit de se fabriquer des arcs, des flèches et des pilons pour broyer le maïs ; mais l’Indien ne peut oublier tout ce qu’il lui doit. Si les bêtes n’avaient pas des dents, des os, des griffes, qui sont d’admirables outils, l’homme, qui les lui a empruntés, ne serait jamais parvenu à se faire des armes, des maisons et des meubles. L’Indien est reconnaissant, et il pense que c’est des animaux que proviennent toutes les choses utiles, belles ou agréables qu’on rencontre sur la terre. C’est le lézard qui a inventé le sommeil et les hamacs, et s’il n’en a plus, c’est que l’homme lui a fait le chagrin de les lui prendre. C’est le renard qui a créé le feu ; quiconque a vu ses yeux luire comme braise dans la nuit n’en peut douter. Le soleil appartient au maître des airs, au vautour royal, que tous les autres vautours respectent, et les eaux sont dans la possession du grand serpent des rivières.

Qu’il mange ou qu’il boive, qu’il construise un canot ou répare son toit, quelle que soit l’affaire qui l’occupe, l’Indien est attentif à tous les bruits qui sortent de la forêt, et il se dit sans cesse : « Que se passe-t-il là-bas ? Que font-ils ? » Ce sont là les seuls événemens qu’il prenne à cœur et qui parlent à son imagination. Ses fêtes consistent à se déguiser en animal, et cet homme nu se costume et se masque pour avoir le plaisir de ressembler à un fauve ou à un poisson. C’est l’animal qui fournit à ses artistes toutes leurs inspirations, et il n’est content de ses femmes que si en pétrissant la terre elles lui font voir des chauves-souris, des chouettes, des canards, des pigeons, des gelinottes, des perdrix, des éperviers, des tatous, des martres ou des crapauds. Parmi les pots que M. von den Steinen a rapportés des bords du Kulisehu, il en est un qui représente une tortue et qui est vraiment une œuvre de maître, un modèle de géniale simplification et de l’art de sacrifier l’accessoire à l’essentiel.

Mais s’il est agréable de posséder une batterie de cuisine et des escabeaux qui représentent des figures de bêtes, il est plus agréable encore de devenir soi-même un animal. C’est une science à apprendre. Vivez quelque temps dans la retraite, administrez-vous de grands coups de poing sur le crâne, grattez-vous jusqu’au sang la poitrine et les bras, et, durant quatre mois, jeûnez et veillez. Vous voilà devenu médecin ou, ce qui revient au même, docteur en sorcellerie. Désormais vous comprenez toutes les langues qui se parlent dans les fourrés, dans les buissons, dans l’air et dans les eaux, et il ne tient’ qu’à vous de vous transformer en singe ou en jaguar. C’est à cela que se réduit le catéchisme des Bakaïris, et tels sont les récits qui charment leurs veillées, lorsque, leur journée faite, assemblés sur la place du village, ils s’accroupissent en rond pour fumer leurs longues cigarettes, dont ils avalent la fumée. Les Indiens du Brésil central offrent le singulier phénomène d’un peuple qui vit de l’agriculture et qui a gardé les mœurs, les habitudes, le tour d’esprit et d’imagination d’un chasseur. Pendant que ses femmes ensemencent les champs, son âme habite les bois et les rivières.

Est-il heureux ? On se représente volontiers l’Indien comme un homme grave, sombre, silencieux. Interrogez le docteur allemand, il vous dira que ces hommes graves ont dans tous leurs villages une salle de spectacles, qu’on appelle la maison des {lûtes ; que ces hommes taciturnes répondent aux questions qu’on leur fait et qu’ils en ont souvent à faire ; que ces hommes sombres, qui ne connaissent pas les boissons fermentées, se laissent facilement égayer. Un jour qu’il exprimait aux femmes des Bakaïris le désir d’emporter leurs uluris à Berlin, elles s’empressèrent de les lui offrir en riant à gorge déployée de l’intérêt qu’il témoignait à cette partie de leur toilette intime.

Pourquoi ces sauvages du Brésil central seraient-ils une race mélancolique et morose ? Ils ont pour se distraire les émotions de la chasse et de la vie d’aventures, et le gibier vînt-il à manquer, leurs champs sont là pour assurer leur subsistance. Leurs besoins se réduisent à peu de chose, et ils ont presque toujours de quoi les satisfaire. S’ils n’ont pas d’allumettes, rien ne leur est plus facile que de faire du feu en frottant l’un contre l’autre deux morceaux de bois, et s’il leur faut beaucoup de temps pour abattre un arbre avec leur hache de pierre, ils en sont quittes pour ne pas compter les heures. Leurs langues sont d’une simplicité enfantine ; que leur importe ? elles suffisent à rendre toutes les idées de ces hommes à l’esprit court et épais, qui ne gouvernent pas leur vie par des abstractions. Si les paroles leur font défaut, ils les remplacent par des gestes, et si les gestes ne sont pas assez clairs, qu’il s’agisse d’un arbre ou d’un oiseau, ils dessinent sur le sable la chose qu’ils veulent dire. Leur arithmétique est plus pauvre encore que leur glossaire, et la plupart d’entre eux ne savent compter que jusqu’à trois. C’est un bien petit mal ; leurs affaires et leurs calculs sont si peu compliqués ! Un révérend Père, qui en avait converti quelques-uns et qui estimait que l’arithmétique est une science nécessaire à un bon chrétien, que lorsqu’on se confesse, il faut pouvoir nombrer ses péchés, avait tenté d’apprendre à ses catéchumènes tous les noms de nombre espagnols jusqu’à cent, jusqu’à mille : « Peine perdue ! s’écriait-il tristement. Le Maure est entré noir au bain et noir il en sortira. Ces gens-là s’embrouilleront toujours dans leurs comptes, et on ne peut avoir aucune confiance dans leurs additions. »

Je ne vois qu’une ombre au tableau, c’est la peur que leur inspirent la magie et les médecins pervers qui s’amusent à jeter des sorts sur le pauvre monde. Vous les étonnez beaucoup en leur disant que la mort est un accident naturel, que tout ce qui a commencé doit finir. Cette nécessité leur échappe, et ils tiennent pour constant qu’on ne meurt jamais que par l’effet d’un maléfice. Après tout, la mort n’a rien qui les épouvante. Ils pensent que nous en faisons l’apprentissage dans nos rêves, que l’âme d’un homme endormi le quitte pour aller vivre ailleurs, dans le ciel ou sur la terre, et qu’une fois dans la vie, quelque sorcier s’en mêlant, elle s’en va si loin qu’elle ne sait plus retrouver son chemin pour rentrer chez elle. Ils ont résolu le problème qui tourmentait Hamlet. Le rêve est pour eux une mort commencée, et la mort un songe qui se réalise et s’achève.

Un Italien me disait un jour qu’il y aurait moins de mécontens dans le monde si les hommes sentaient mieux le prix des bonheurs négatifs. C’est surtout dans le bassin du Chingu qu’ils abondent. Mettez en ligne de compte et les peines d’esprit qui sont épargnées aux Indiens et tous les désirs qu’ils n’ont pas. Ils ne connaissent ni les sombres soucis de l’ambition ni ses folles espérances ni ses âpres convoitises. Leur gouvernement est fort simple. Chaque village a son chef, qui surveille les plantations, s’assure que la tribu a des provisions suffisantes pour la mettre à l’abri de la famine. On le charge aussi de présider les fêtes et d’en faire les frais ou du moins d’y mettre du sien. Malheur à lui s’il vient à passer pour un ladre ! Des fonctions si onéreuses sont peu recherchées, et on cite un sauvage qui s’enfuit à toutes jambes pour ne pas devenir le chef de son village. C’est par là surtout que l’Indien diffère du civilisé d’origine portugaise, qui est le propriétaire nominal du Chingu. Je me suis laissé dire qu’on chercherait vainement dans tout le Brésil un homme jouissant de toutes ses facultés qui ne considère pas la politique comme un métier lucratif et qui, le cas échéant, refusât d’être ministre.

La capitale de la province de Mato-Grosso est Cuyaba, petite ville de 16 000 âmes, séparée du Brésil colonial et policé par de si vastes déserts que les lettres de Rio-Janeiro mettent plus de trente jours pour y arriver, et qu’on l’a surnommée une brûlante Sibérie brésilienne. Ses habitans ne laissent pas de s’amuser ; ils ont la passion des petites fêtes impromptues, des gâteaux croquans, des petits-fours, des lunchs, des thés dansans, du théâtre et des cartes, et Cuyaba est, paraît-il, l’endroit du monde où l’on polke et où l’on joue le plus. Avec cela, fort dévots, saint Antoine qui, dit-on, touche à Rio un traitement de lieutenant-colonel, est leur patron favori et ils lui rendent un culte particulier. Il n’est pas de mur, pas d’armoire où l’on n’accroche son image. C’est lui qui est chargé de retrouver les objets perdus et de marier les filles qui montent en graine. Manque-t-il de complaisance, on lui administre une correction, et en cas de récidive on le plonge dans un puits et on le menace de le faire cuire à petit feu ou de le mettre en cannelle.

Dans cette ville, où l’on a une façon si singulière d’honorer les saints, la politique est l’universelle occupation. Les Cuyabains, comme les Indiens, sont un peuple chasseur, mais ce qui les intéresse, c’est la chasse aux emplois rémunérateurs. Dans le temps où M. von den Steinen les visita, le Brésil était encore un empire, et la population se divisait en deux partis, les conservateurs et les libéraux, qui se voulaient mal de mort, sans qu’il fût possible de savoir en quoi leurs opinions différaient. Mais tout le monde savait que le jour où un ministère libéral remplacerait le cabinet conservateur ou vice versa, du président de la province jusqu’au plus humble huissier tout le personnel administratif serait renouvelé, qu’en un clin d’œil les gens en place seraient mis à pied, que ceux qui criaient misère auraient les mains garnies, que tel commerçant en faillite deviendrait inspecteur des caisses publiques, que tel magistrat en serait réduit à ouvrir une salle de billard ou à donner des leçons de piano.

Au sort tranquille d’un Bakaïri, qui ne sait compter que jusqu’à trois et se contente d’un bonheur très élémentaire, qu’il se charge de se procurer à lui-même, comparez les lièvres d’un politicien de Cuyaba passant ses jours et ses nuits à calculer ses chances, à attendre avec une dévorante impatience la révolution qui le rétablira dans tous ses droits et ses honneurs de fonctionnaire budgétivore. Pesez le pour et le contre, et, sans dire avec Rousseau que la civilisation a perdu le genre humain, accordez-lui que la sauvagerie a du bon.


G. VALBERT.


  1. Durch Central-Brasilien, 1886. — Unter den Nalurvölkern Central-Brasiliensr 1894.