Les Wichtelmænner

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Les Wichtelmænner [1]
Traduit par Félix Frank et E. Alsleben
PREMIER CONTE



LES WICHTELMÆNNER [2]

PREMIER CONTE

Un cordonnier était devenu si pauvre, sans qu’il y eût de sa faute, qu’il ne lui restait à la fin que tout juste assez de cuir pour faire une paire de souliers. Dans la soirée, il tailla ce cuir afin de le coudre le lendemain, et, comme il avait la conscience en repos, il se mit tranquillement au lit après s’être recommandé au bon Dieu, puis s’endormit.

Le lendemain, lorsqu’il eut fait sa prière et qu’il voulut se mettre à l’ouvrage, les deux souliers se trouvaient tout faits sur la table. Jugez de l’étonnement du bonhomme ; il ne savait que dire ni que penser, et il prit les souliers à sa main pour les regarder de plus près : ils étaient façonnés avec tant de soin qu’il n’y avait pas un faux point ; c’était vraiment un ouvrage de maître !


Bientôt un acheteur entra dans la boutique ; et, comme ces souliers lui plurent, il les paya plus que le prix ordinaire, et le cordonnier put s’acheter de cet argent du cuir pour deux autres paires de souliers. Il les tailla le soir, se proposant de les coudre le lendemain ; mais il n’en pas besoin, car en se levant, il les trouva déjà tout faits, et les acheteurs ne tardèrent pas non plus à lui donner de quoi s’acheter du cuir pour quatre paires de souliers. Le lendemain matin encore, il trouva ces quatre paires toutes faites ; et ce fut ainsi toujours de mieux en mieux : ce qu’il taillait le soir, il le trouvait cousu et achevé le lendemain, de telle sorte qu’il eut, au bout de peu de temps, assez pour vivre sans souci, et que finalement il devint un homme aisé.

Il arriva qu’un soir, quelques jours avant Noël, le cordonnier, ayant taillé ses souliers, dit à sa femme au moment de se coucher :

« Qu’en dis-tu, femme ? Si nous restions debout cette nuit pour voir qui nous aide ainsi ? »

La femme fut contente de ce propos et alluma une chandelle puis ils se cachèrent dans un coin de la chambre, derrière leurs habits qu’ils y avaient accrochés, et se tinrent aux aguets.

Quand la cloche eut sonné minuit, ils virent surgir deux petits hommes nus qui se mirent devant l’établi du cordonnier, prirent tout le cuir taillé et commencèrent avec leurs petits doigts à piquer si vite et à coudre avec tant d’agilité que le cordonnier, ébahi, ne pouvait les quitter des yeux. Ils ne cessèrent pas de travailler avant que tout fût achevé ; et, laissant leur ouvrage sur la table, s’en allèrent au plus vite.

Le lendemain, la femme dit au mari :

« Nous sommes devenus riches par le travail de ces petits hommes ; nous devrions bien nous montrer reconnaissants. Ils courent tout nus et n’ont rien sur le corps, ils doivent avoir froid. Sais-tu ? Je vais leur coudre une chemise, un habit, des culottes et un gilet, et leur tricoter une paire de bas ; et toi, tu feras pour chacun d’eux une paire de petits souliers.

Le mari y consentit de tout son cœur. Le soir, lorsque tout fut fini, ils mirent leurs cadeaux sur la table à la place du cuir taillé, et ils se cachèrent pour voir ce que les petits hommes allaient en faire.

A minuit, les nains arrivèrent et voulurent se mettre immédiatement à l’ouvrage ; en trouvant ces jolis vêtements au lieu de cuir, ils s’étonnèrent d’abord, puis ils montrèrent une joie folle. Ils s’habillèrent en grande hâte et ils caressaient leurs habits et chantaient :


« Ne sommes-nous pas des garçons gentils et galants ?
Pourquoi être des cordonniers plus longtemps ? »


Puis ils sautèrent et dansèrent partout, sur les chaises et sur la table. Enfin, ils s’en allèrent par la porte en dansant. Depuis lors, ils ne revinrent plus ; mais le cordonnier vécut à son aise toute sa vie, et tout ce qu’il entreprit lui réussit à souhait.



DEUXIÈME CONTE

Il était une fois une pauvre servante, bien active et bien propre, qui balayait tous les jours toute la maison, et mettait les ordures devant la porte. Un matin, en voulant commencer son travail, elle y trouva une lettre, et, comme elle ne savait pas lire, elle mit son balai dans un coin et porta la lettre à ses maîtres. C’était une invitation des Wichtelmænner qui demandaient à la pauvre fille d’être marraine d’un de leurs enfants.

La servante ne savait trop que faire ; après bien des conseils, et comme on lui disait qu’il ne fallait jamais refuser ces sortes de choses, elle y consentit.

Alors vinrent trois Wichtelmænner, qui la conduisirent dans une grande montagne creuse, où vivaient ces petits êtres.

Tout y était petit, mais si beau et si gentil qu’on ne saurait le décrire. L’accouchée était dans un lit d’ébène, dont les pommes étaient autant de perles ; les couvertures étaient brodées d’or, le berceau en ivoire et la baignoire en or.

La servante fut donc marraine, puis s’apprêta à s’en retourner au logis. Mais les petits hommes insistèrent tellement qu’elle consentit à rester trois jours. Elle passa ce temps joyeusement et dans les plaisirs ; et les Wichtelmænner faisaient tout ce qu’elle désirait.

Lorsqu’elle voulut s’en aller, ils lui mirent plein ses poches d’or et la reconduisirent hors de la montagne.


Arrivée à la maison, elle reprit son balai qui était encore dans le coin où elle l’avait mis et recommença à balayer. Alors survinrent des personnes de la maison qui lui demandèrent ce qu’elle voulait et qui elle était. Et elle vit que ce n’étaient pas trois jours, comme elle le pensait, mais sept ans, qu’elle avait passés dans la montagne avec les petits hommes ; et ses maîtres étaient morts pendant ce temps-là[3].


TROISIÈME CONTE

Les Wichtelmænner avaient enlevé un enfant à sa mère et avaient mis dans le berceau, à sa place, un nain avec une grosse tête et des yeux fixes, qui ne voulait que manger et boire.

La pauvre mère alla chez sa voisine, pour lui demander conseil.

La voisine dit qu’il fallait porter le nain dans la cuisine, le mettre sur le foyer, allumer du feu et faire bouillir de l’eau dans des coques d’œufs ; que cela ferait rire le nain, et que, dès qu’il rirait, il n’aurait plus de puissance.

La mère fit tout comme le lui avait conseillé la voisine et lorsqu’elle mit les coques avec l’eau sur le feu, le nain s’écria :

« Je suis aussi vieux que la forêt Noire,
Et jamais je n’ai vu bouillir de l’eau dans des œufs. »

Et il commença à rire. Il riait encore qu’une foule de petits hommes arrivèrent, mirent l’enfant de la pauvre mère sur le foyer et emportèrent le nain[4].

  1. Petits hommes, espèce de nains merveilleux d’une taille lilliputienne. On cite leurs tours et leurs malices ; mais travailleurs et obligeants, ils ne deviennent guère taquins et méchants que pour ceux les narguent. C’est surtout du côté du Rhin, à Cologne, etc., que les Wichtelmænner font parler d’eux. Par leur obligeance ils ressemblent assez aux teuz, et par leurs taquineries aux korrigans et poulpikans de notre Bretagne.
  2. Petits hommes, espèce de nains merveilleux d'une taille lilliputienne. On cite leurs tours et leurs malices ; mais travailleurs et obligeants, ils ne deviennent guère taquins et méchants que pour ceux qui les narguent. C'est surtout du côté du Rhin, à Cologne, etc., que les Wichtelmænner font parler d'eux. Par leur obligeance ils ressemblent assez aux tenz, et par leurs taquineries aux torrigans et poulpikans de notre Bretagne.
  3. Dans ce monde surnaturel, l’homme, quand il s’y trouve transporteé ne s’aperçoit pas du cours du temps ; ou plutôt, le temps est suspendu pour lui. tel il n’en retrouve la notion et les effets qu’en rentrant dans le monde ordinaire. On se rappelle l’histoire de ce moine, citée comme preuve des jouissances de l’éternité dans les sermons du moyen âge : il croyait n’avoir écouté que pendant une matinée le chant d’un oiseau envoyé par Dieu, et l’avait écouté pendant trois cents ans, oubliant toutes choses dans la douceur de son extase.
  4. Ce conte rappelle d’une façon frappante un chant breton, dialecte de Cornouaille, recueilli par M. de La Villemarqué dans son Barzaz-Breiz. « C’est, dit-il, une des traditions les plus populaires de l’Armorique. Le chant est un peu plus développé que le conte ; mais les circonstances et les paroles sont presque semblables. Seulement, dans la chanson bretonne, dès que le nain a parlé, it faut le fouetter, pour qu’il crie et que ses compagnons viennent l’enlever ; dans le conte allemand, il faut arriver à le faire rire en mettant bouillir de l’eau dans des coques d’œufs alors il perd sa puissance et les petits hommes l’emportent. Mais le refrain qui trahit le caractère surnaturel du nain exprime la même idée avec le même tour de part et d’autre. Le Korrigan s’écrie :
    « J’ai vu l’œuf avant d’avoir vu la poule blanche ; j’ai vu le gland avant de voir l’arbre. »
    « J’ai vu le gland et j’ai vu la gaule ; j’ai vu le chêne dans les bois de l’autre Bretagne, et je n’ai jamais vu pareille chose. »