Les Xipéhuz/Édition Albert Savine 1888/Troisième période du livre de Bakhoûn

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LIVRE DEUXIÈME





troisième période du livre de bakhoûn


I
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Les prêtres, les vieillards et les chefs ont, dans l’émerveillement, écouté mon récit ; et jusqu’au fond des solitudes les coureurs sont allés répéter la bonne nouvelle. Le grand Conseil a ordonné aux guerriers de se réunir à la sixième lune de l’an vingt-deux mille six cent et quarante-neuf, dans la plaine de Mehour-Asar, et les prophètes ont prêché la guerre sacrée. Plus de cent mille guerriers Zahelals sont accourus, et un grand nombre de combattants des races étrangères, Dzoums, Sahrs, Khaldes, attirés par la renommée, sont venus s’offrir à la grande nation.

Kzour a été cerné d’un décuple rang d’archers, mais les flèches ont toutes échoué devant la tactique xipéhuze, et des guerriers imprudents, en grand nombre, ont péri.

Alors, pendant plusieurs semaines, une grande terreur a prévalu parmi les hommes. . . . . . . . . . . . . .

Le troisième jour de la huitième lune, armé d’un couteau à pointe fine, j’ai annoncé aux peuples innombrables que j’allais seul combattre les Xipéhuz dans l’espérance de détruire la défiance qui commençait à naître contre la vérité de mon récit.

Mes fils Loûm, Demja, Anakhre, se sont violemment opposés à mon projet et ont voulu prendre ma place. Et Loûm a dit : « Tu ne peux pas y aller, car, toi mort, tous croiraient les Xipéhuz invulnérables, et la race humaine périrait. »

Et Demja, Anakhre et beaucoup de chefs ayant prononcé les mêmes paroles, j’ai trouvé ces raisons justes et je me suis retiré.

Alors, Loûm, s’étant emparé de mon couteau à manche de corne, a passé la frontière mortelle et les Xipéhuz sont accourus. L’un d’eux, beaucoup plus rapide que les autres, allait l’atteindre, mais Loûm, plus subtil que le léopard, s’écarta, tourna le Xipéhuz, puis, d’un bond géant, rejoignit, darda la pointe aiguë.

Et les peuples immobiles virent crouler, se condenser, se pétrifier l’adversaire. Cent mille voix montèrent dans le matin bleu, et déjà Loûm revenait, franchissait la frontière, et son nom glorieux circulait à travers les armées.

II
Première bataille


L’an du monde 22649, le septième jour de la huitième lune.

À l’aube, les cors ont sonné et les lourds marteaux ont frappé les cloches d’airain pour la grande bataille. Cent buffles noirs et deux cents étalons ont été immolés par les prêtres, et mes cinquante fils ont avec moi prié l’Unique.

La planète du soleil s’est engloutie dans l’aurore rouge, les chefs ont galopé au front des armées, et la clameur de l’attaque s’est élargie avec la course impétueuse de cent mille combattants.

La tribu de Nazzum a la première abordé l’ennemi et le combat a été formidable. Impuissants d’abord, fauchés par les coups mystérieux, bientôt les guerriers ont connu l’art de frapper les Xipéhuz et de les anéantir. Alors, toutes les nations, Zahelals, Dzoums, Sahrs, Khaldes, Xisoastres, Pjarvanns, grondantes comme les océans, ont envahi la plaine et la forêt, partout cerné les silencieux adversaires.

Pendant longtemps toute la bataille a été un chaos, et les messagers continuellement venaient apprendre aux prêtres que les hommes périssaient par centaines, mais que leur mort était vengée.

À l’heure brûlante, mon fils Sourdar aux pieds agiles, dépêché par Loûm, est venu me dire que pour chaque Xipéhuz anéanti, il périssait douze des nôtres. Et j’ai eu l’âme noire et le cœur sans force, puis mes lèvres ont murmuré :

— Qu’il en soit comme le veut le seul Père !

Et m’étant rappelé le dénombrement des guerriers, qui donnait le chiffre de cent et quarante mille, et sachant que les Xipéhuz s’élevaient à quatre mille environ, je pensai que plus du tiers de la vaste armée périrait, mais que la terre serait à l’homme. Or, il aurait pu se faire que l’armée n’y suffît pas :

— C’est donc une victoire ! murmurai-je tristement.

Mais comme je songeais à ces choses, voilà que la clameur de la bataille fit trembler plus fort la forêt, puis de tous les côtés les guerriers reparurent et tous avec des cris de détresse s’enfuyaient vers la frontière de Salut.

Alors je vis les Xipéhuz déboucher à l’Orée, non plus séparés les uns des autres, comme au matin, mais unis par vingtaines, circulairement, leurs feux tournés à l’intérieur des groupes. Dans cette position, invulnérables, ils avançaient sur nos guerriers impuissants, et les massacraient épouvantablement.

C’était la débâcle et terrible. Les plus hardis combattants ne songeaient qu’à la fuite. Pourtant, malgré le deuil qui s’élargissait sur mon âme, j’observai patiemment les péripéties fatales, dans l’espoir de trouver quelque remède au fond même de l’infortune, car souvent le venin et l’antidote habitent côte à côte.

De cette confiance dans la réflexion, le destin me récompensa par deux découvertes. Je remarquai, premièrement, aux places où nos tribus étaient en grandes masses et les Xipéhuz en petit nombre, que la tuerie, d’abord incalculable, se ralentissait à mesure, que les coups de l’ennemi portaient de moins en moins, beaucoup de frappés se relevant après un bref étourdissement, et les plus robustes finissant même par résister complètement au choc, par continuer la fuite après des atteintes répétées. Le même phénomène se renouvelant en divers points du champ de bataille, j’osai hardiment conclure que les Xipéhuz se fatiguaient, que leur puissance de destruction ne dépassait pas une certaine limite.

La seconde remarque, qui complétait merveilleusement la première, me fut fournie par un groupe de Khaldes. Ces pauvres gens, entourés de tous côtés par l’ennemi, perdant confiance dans leurs courts couteaux, arrachèrent des arbustes et s’en firent des massues à l’aide desquelles ils essayèrent de se frayer un passage. À ma grande surprise, leur tentative réussit. Je vis des Xipéhuz par douzaines perdre l’équilibre sous les coups, et environ la moitié des Khaldes s’échapper par la trouée ainsi faite, mais, chose singulière, ceux qui, au lieu d’arbustes, se servirent d’instruments d’airain (ainsi qu’il advint à quelques chefs), ceux-là se tuèrent eux-mêmes en frappant l’ennemi. Il faut encore remarquer que les coups de massue ne firent pas de mal sensible aux Xipéhuz, car ceux qui étaient tombés se relevèrent promptement et reprirent la poursuite. Je n’en considérai pas moins ma double découverte comme d’une extrême importance pour les luttes futures.

Cependant, la débâcle continuait. La terre retentissait de la fuite des vaincus, et, avant le soir, il ne restait plus dans les limites xipéhuzes que nos morts et quelques centaines de combattants montés aux arbres. De ces derniers, le sort fut terrible, car les Xipéhuz les brûlèrent vivants en convergeant mille feux dans les branchages qui les abritaient. Leurs cris effroyables retentirent pendant des heures sous le grand firmament étoilé.

III
Bakhoûn élu


Le lendemain, les peuples firent le dénombrement des survivants. Il se trouva que la bataille coûtait neuf mille hommes environ, et une évaluation sage porta la perte des Xipéhuz à six cents. De sorte que la mort de chaque ennemi avait coûté quinze existences humaines.

Le désespoir se mit dans les cœurs, beaucoup criaient contre les chefs et parlaient d’abandonner l’épouvantable entreprise. Alors, parmi les murmures, je m’avançai au milieu du camp et je me mis à reprocher hautement à tous la pusillanimité de leurs âmes. Je leur demandai s’il était préférable de laisser périr tous les hommes ou d’en sacrifier une partie ; je leur démontrai qu’en dix ans la contrée zahelale serait envahie par les Formes, et en vingt ans le pays des Khaldes, des Sahrs, des Pjarvanns et des Xisoastres ; puis, ayant ainsi éveillé leur conscience, je leur fis reconnaître que déjà un sixième du redoutable territoire était revenu aux hommes, que par trois côtés l’ennemi était refoulé dans la forêt. Enfin je leur communiquai mes observations, je leur fis comprendre que les Xipéhuz n’étaient pas infatigables, que des massues de bois pouvaient les renverser et les forcer de découvrir leur point vulnérable.

Un grand silence régnait sur la plaine, l’espoir revenait au cœur des guerriers innombrables qui m’écoutaient. Alors, pour augmenter la confiance, je décrivis des appareils de bois que j’avais imaginés, propres à la fois à l’attaque et à la défense, et l’enthousiasme renaquit, les peuples applaudirent ma parole et les chefs mirent leur commandement à mes pieds.

IV
Métamorphoses de l’Armement



Les jours suivants, je fis abattre un grand nombre d’arbres, et je donnai le modèle de légères barrières portatives dont voici la description sommaire : un châssis long de six, large de deux coudées, relié par des barreaux à un châssis intérieur d’une largeur d’une coudée sur une longueur de cinq. Six hommes (deux porteurs, deux guerriers armés de grosses lances de bois obtuses, deux autres également armés de lances de bois, mais à très fines pointes métalliques, et pourvus, en outre, d’arcs et de flèches) pouvaient y tenir à l’aise, et circuler en forêt, abrités contre le choc immédiat des Xipéhuz. Arrivés à portée de l’ennemi, les guerriers pourvus de lances obtuses devaient frapper, renverser, forcer l’ennemi à se découvrir, et les archers-lanciers devaient viser les étoiles, soit de la lance, soit de l’arc, suivant l’éventualité. Comme la hauteur moyenne des Xipéhuz atteignait un peu au-delà d’une coudée et demie, je disposai les barrières de façon que le châssis extérieur ne dépassât pas, pendant la marche, une hauteur au-dessus du sol supérieure à une coudée et un quart, et pour cela il suffisait d’incliner un peu les supports qui le reliaient au châssis intérieur porté à main d’homme. Comme d’ailleurs les Xipéhuz ne savent pas franchir les obstacles abrupts, ni progresser autrement que debout, la barrière ainsi conçue était suffisante pour abriter contre leurs attaques immédiates. Assurément, ils feraient effort pour brûler ces armes nouvelles, et en plus d’un cas ils devaient y parvenir, mais comme leurs feux ne sont guère efficaces hors de portée de flèche, il étaient forcés de se découvrir pour entreprendre cette calcination, qui, n’étant pas instantanée, permettait, par des manœuvres de déplacement rapides, de s’y soustraire en grande partie.

V
La deuxième bataille



L’an du monde 22649, le onzième jour de la huitième lune. Ce jour a été livrée la seconde bataille contre les Xipéhuz, et les chefs m’ont remis le commandement suprême. Alors, j’ai divisé les peuples en trois armées et, un peu avant l’aurore, j’ai lancé quarante mille guerriers contre Kzour, armés selon le système des barrières. Cette attaque a été moins confuse que celle du septième jour. Les tribus sont entrées lentement dans la forêt, par petites troupes disposées en bon ordre, et la rencontre a commencé. Elle a été tout à l’avantage des hommes pendant la première heure, les Xipéhuz ayant été complètement déroutés par la tactique nouvelle, et plus de cent des Formes ont péri, à peine vengées par la mort d’une dizaine de guerriers. Mais, la surprise passée, les Xipéhuz ont commencé de vouloir brûler les barrières, et ont pu, en quelques circonstances, y réussir. Une manœuvre plus dangereuse fut celle adoptée par eux vers la quatrième heure du jour : profitant de leur vélocité, des groupes de Xipéhuz, serrés les uns contre les autres, arrivaient sur les barrières, réussissaient à les renverser. Il périt de cette façon un très grand nombre d’hommes, si bien que, l’ennemi reprenant l’avantage, une partie de notre armée se désespéra.

Vers la cinquième heure, les tribus Zahelales de Khemar, de Djoh et une partie des Xisoastres et des Sahrs commencèrent la déroute. Voulant éviter une catastrophe, je dépêchai des courriers protégés par de fortes barrières pour annoncer du renfort. En même temps, je disposai la seconde armée pour l’attaque ; mais, auparavant, je donnai des instructions nouvelles : c’est que les barrières devaient se maintenir par groupes aussi denses que le permettait la circulation en forêt, et se disposer en carrés compacts dès qu’approchait une troupe un peu imposante de Xipéhuz, sans pour cela abandonner l’offensive.

Cela dit, je donnai le signal, et, en peu de temps, j’eus le bonheur de voir que la victoire revenait aux peuples coalisés. Enfin, vers le milieu du jour, un dénombrement approximatif, portant le nombre des pertes de notre armée à deux mille hommes et celles des Xipéhuz à trois cents, fit voir d’une façon décisive les progrès accomplis, et remplit toutes les âmes de confiance pour le triomphe définitif.

Toutefois, la proportion varia légèrement à notre désavantage vers la quatorzième heure, les Peuples perdant alors quatre mille individus et les Xipéhuz cinq cents.

C’est alors que je lançai le troisième corps, et la bataille atteignit sa plus grande intensité, l’enthousiasme des guerriers grandissant de minute en minute, jusqu’à l’heure où le soleil fut prêt à tomber dans l’Occident. Vers ce moment, les Xipéhuz reprirent l’offensive au nord de Kzour, et un recul des Dzoums et des Pjarvanns me fit concevoir de l’inquiétude. Jugeant, en outre, que la nuit serait plus favorable à l’ennemi qu’aux nôtres, je fis sonner la fin de la bataille. Le retour des troupes se fit avec calme, victorieusement, et une grande partie de la nuit se passa à célébrer nos succès. Ils étaient considérables : huit cents Xipéhuz avaient succombé, leur sphère d’action était réduite aux deux tiers de Kzour. Il est vrai que nous avions laissé sept mille des nôtres dans la forêt ; mais ces pertes étaient bien inférieures, proportionnellement au résultat, à celles de la première bataille. Aussi, rempli d’espoir, osai-je alors concevoir le plan d’une attaque plus décisive contre les deux mille six cents Xipéhuz encore existants.

VI
L’extermination


L’an du monde 22649, le quinzième jour de la huitième lune.

Quand l’astre rouge s’est posé sur les collines orientales, les peuples étaient rangés en bataille devant Kzour.

L’âme grandie d’espérance, j’ai fini de parler aux chefs, et les cors ont sonné, les lourds marteaux ont retenti sur l’airain, et la première armée a marché contre la forêt.

Or, les barrières étaient plus fortes, un peu plus grandes, et renfermaient douze hommes au lieu de six, sauf un tiers environ qui étaient construites d’après l’idée ancienne.

Ainsi, elles devenaient plus difficiles à brûler comme à renverser.

Les premiers moments du combat ont été heureux, et, après la troisième heure, quatre cents Xipéhuz étaient exterminés, et deux mille des nôtres seulement. Encouragé par ces bonnes nouvelles, je lançai le deuxième corps. L’acharnement de part et d’autre devint alors épouvantable, nos combattants s’accoutumant au triomphe, et les antagonistes déployant l’opiniâtreté d’une noble race. De la quatrième à la huitième heure, nous ne sacrifiâmes pas moins de dix mille vies ; mais les Xipéhuz les payèrent de mille des leurs, si bien que mille seulement restaient dans les profondeurs de Kzour.

De ce moment, je compris que l’Homme aurait la possession du monde, et mes dernières inquiétudes s’apaisèrent.

Pourtant, à la neuvième heure, il y eut une grande ombre sur notre victoire. À ce moment, les Xipéhuz ne se montraient plus que par masses énormes dans les clairières, dérobant leurs étoiles, et il devenait presque impossible de les renverser. Animés par la bataille, beaucoup des nôtres se ruaient sur ces masses. Alors, d’une évolution rapide, un gros de Xipéhuz se détachait, renversait, massacrait les téméraires.

Un millier périt ainsi, sans perte sensible pour l’ennemi ; ce que voyant, des Pjarvanns crièrent que tout était fini, et une panique prévalut qui mit plus de dix mille hommes en fuite, un grand nombre ayant même l’imprudence d’abandonner les barrières pour aller plus rapidement. Il leur en coûta. Une centaine de Xipéhuz, mis à leur poursuite, abattit plus de deux mille Pjarvanns et Zahelals, et l’épouvante commença de se répandre sur toutes nos lignes.

Quand les coureurs m’apportèrent cette funeste nouvelle, je compris que la journée serait perdue si je ne réussissais, par quelque rapide manœuvre, à reprendre les positions perdues. Immédiatement, je fis porter aux chefs de la troisième armée l’ordre de l’attaque, et j’annonçai que j’en prendrais le commandement. Puis, je portai rapidement ces réserves dans la direction d’où venaient les fuyards, et nous nous trouvâmes bientôt face à face avec les Xipéhuz poursuivis. Entraînés par l’ardeur de leur tuerie, ceux-ci ne se reformèrent pas assez vite, et, en peu d’instants, je les eus fait envelopper : très peu échappèrent, et l’acclamation immense de notre victoire alla rendre courage aux nôtres.

Dès lors, je n’eus pas de peine à reformer l’attaque, et notre manœuvre se borna constamment à détacher des segments des groupes ennemis, puis à envelopper ces segments et à les anéantir.

Bientôt, concevant combien cette tactique leur était défavorable, les Xipéhuz recommencèrent contre nous la lutte en petits corps, et le massacre de deux races, dont l’une ne pouvait exister que par l’anéantissement de l’autre, redoubla effroyablement. Mais tout doute sur l’issue finale disparaissait des âmes les plus pusillanimes. Vers la quatorzième heure, c’est à peine s’il restait cinq cents Xipéhuz contre plus de cent mille hommes, et ce petit nombre d’antagonistes était de plus en plus enfermé dans des frontières étroites, un sixième environ de la forêt de Kzour, ce qui facilitait extrêmement nos manœuvres.

Cependant, le crépuscule ruisselait en rouge lumière à travers les arbres, et craignant les embûches de l’ombre, je fis interrompre le combat.

L’immensité de la victoire dilatait toutes les âmes, et les chefs parlèrent de m’offrir la souveraineté des peuples. Mais je leur conseillai de ne jamais confier les destinées de tant d’hommes à une pauvre créature faillible, mais d’adorer l’Unique, et de prendre pour chef terrestre la Sagesse.