Les associations coopératives de production en France

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Revue d’économie politique, janvier 1900
Charles Gide

Les associations coopératives de production en France



C’est une assertion répétée dans toutes les publications sur la coopération que les associations de consommation ont pour pays d’origine l’Angleterre, les associations de crédit l’Allemagne, et les associations de production la France, C’est presque devenu un lieu commun, un truisme, et pour les deux premières formes de coopération tout au moins il n’a jamais été contesté. Pourtant il a été mis en doute pour la troisième forme. Et il est vrai que si nous regardons les statistiques, il ne semble point que les associations coopératives de production soient beaucoup plus nombreuses, ni plus puissantes en France que dans les deux autres pays. Même il se trouve, par une singulière coïncidence, que le nombre relevé par les dernières statistiques en 1896 était à peu près le même (environ 200) pour les trois pays. Et au point de vue des chiffres de vente et des capitaux, ceux des associations de production anglaise dépassent un peu celles de France. Et d’autre part, ce ne sont même pas en France les associations de production qui tiennent le premier rang entre toutes les formes d’associations coopératives : les magasins coopératifs y sont bien plus nombreux (plus de 1,500) et y représentent un mouvement d’affaires infiniment plus considérable et un nombre de membres cent fois plus grand[1]. Mais malgré tous ces chiffres, j’estime que l’axiome qui fait de la France la terre natale de l’association coopérative de production, est bien fondé. Car d’abord c’est la seule qui se soit développée spontanément en France, les autres formes de coopération étant d’importation étrangère. C’est là qu’elle a apparu tout d’abord comme la solution de la question sociale, comme l’ère nouvelle qui devait faire succéder le régime du travail libre à celui du travail salarié, de même que le salariat avait succédé lui-même au servage et à l’esclavage. C’est là qu’elle a suscité en 1848 chez les ouvriers toute une légion de pionniers, dont l’histoire, pour être moins célèbre que celle des Pionniers de Rochdale, n’est pas moins héroïque. C’est sous sa forme française aussi, il ne faut pas l’oublier, qu’elle a apparu comme un évangile nouveau, comme l’étoile des rois mages, à de nobles esprits comme ceux des socialistes chrétiens anglais et de John Stuart Mill. Et c’est là enfin qu’elle s’est réalisée en quelques-uns des types les plus complets et les plus justement célèbres dans le monde, tels que le Familistère de Guise, la maison Leclaire, et même, à certains égards, le magasin du Bon Marché.

Il faut bien avouer que beaucoup des illusions du début se sont évanouies : la foi dans l’association de production autonome, comme moyen de transformer le monde, est fort ébranlée en France comme ailleurs. Cependant, nous allons voir qu’il est encore de petits groupes de fidèles qui gardent pieusement cette foi intacte, et d’autres cherchent à régénérer l’association coopérative de production et à lui rendre une vie nouvelle, les uns en la rattachant au mouvement syndical, les autres en s’inspirant des doctrines des vieux socialistes français et surtout de Fourier.

C’est seulement de l’état présent de l’association de production en France que je veux m’occuper dans cette étude. Cependant, je dois rappeler très sommairement l’historique de ce mouvement, me bornant à signaler les faits les moins connus.

On sait que la première association de production, celle des bijoutiers en doré, a été fondée en France en 1833, donc dix ans avant les Pionniers de Rochdale. Mais cette première création n’eut qu’un caractère expérimental isolé et presque artificiel. Elle fut l’œuvre d’un homme bizarre, Buchez, dont l’esprit était singulièrement partagé entre la doctrine de Saint-Simon et celle de l’Église romaine catholique, et qui donna à cette première association la forme et les caractères d’une sorte de monastère laïque. Cependant son idée essentielle, c’est-à-dire le renoncement à tout partage de bénéfices entre les membres et l’affectation de tous ces bénéfices à la constitution d’un capital social inaliénable et perpétuel, devait lui survivre, et on la retrouve encore, sous des formes un peu différentes, dans les associations socialistes qui prétendent sacrifier complètement les intérêts individuels à l’intérêt social.

C’est seulement la révolution de 1848 qui marque vraiment la date de naissance du mouvement coopératif en France. À ce moment il y eut une véritable explosion coopérative sous la forme de 200 associations de production qui se fondèrent presque simultanément, surtout à Paris, mais aussi dans les grandes villes de province, et toutes avec ce même programme, inspirés par les enseignements philosophiques de Pierre Leroux et les ardentes harangues de Louis Blanc[2], l’abolition du salariat. L’association de production apparaissait ainsi à la même heure que le suffrage universel (on sait que celui-ci aussi date en France de 1848), comme son complément naturel : l’une réalisait dans l’ordre économique ce que l’autre réalisait dans l’ordre politique, l’émancipation du peuple. Et sa souveraineté s’affirmait à la fois au Forum et dans l’atelier.

On sait aussi comment ce grand mouvement eut peu de durée, un vrai feu d’artifice, car, dès 1852, le plus grand nombre de ces associations avaient disparu, non point toutes cependant, comme on le répète assez souvent, puisqu’aujourd’hui encore il en subsiste quatre qui datent de cette époque et qui par conséquent ont déjà pu célébrer leurs noces d’or[3]. Cet échec retentissant n’a pas peu contribué à discréditer l’association de production non seulement en France, mais dans le monde. Pourtant il serait juste de constater que les causes de cet avortement furent plus politiques qu’économiques. Ce fut le coup d’État de Napoléon, et l’avènement du régime impérial, qui en supprimant le droit d’association et même de réunion, frappèrent de mort toutes ces associations ouvrières, surtout celles à tendances socialistes. La seule conclusion qui s’impose scientifiquement, c’est donc que l’expérience a manqué par une cause perturbatrice accidentelle, et qu’il n’est pas permis de préjuger ce qu’elle aurait pu donner dans des conditions normales.

Enfin on sait encore que ce même gouvernement de Napoléon III, qui s’était présenté d’abord comme l’Hercule destiné à terrasser l’hydre du socialisme (et ce fut la principale cause de son succès auprès de la classe bourgeoise effrayée), prit plus tard les allures d’un césarisme populaire. Il chercha à se concilier les classes ouvrières et se montra favorable aux associations ouvrières. Ceci fut le signal d’un second mouvement coopératif, beaucoup moins brillant que le premier, mais non moins intéressant et que je signale aux investigateurs comme étant encore fort peu étudié. Il se place vers la date 1863 à 1866.

Ce mouvement fut intéressant d’abord parce qu’il chercha à fonder l’association de production sur l’association de crédit ou du moins sur des institutions de crédit destinées à leur avancer les capitaux nécessaires. Il le fut aussi parce qu’il fit apparaître pour la première fois des divergences d’opinion sur la façon de comprendre le but de la coopération. On vit trois tendances aux prises ; chacune représentée par une institution de crédit : — le coopératisme officiel et gouvernemental représenté par la Banque des associations coopératives, qui ne fit rien du tout ; — le coopératisme socialiste, continuateur de celui de 1848, c’est-à-dire visant à l’abolition du salariat, représenté par le Crédit au travail ; — et le coopératisme qu’on pourrait appeler bourgeois, c’est-à-dire se donnant comme but l’épargne et l’acquisition de la propriété, représenté par la Caisse d’escompte des associations populaires, ce dernier dirigé surtout par deux jeunes économistes dont les noms sont devenus plus tard bien connus à des titres différents : Léon Say et Léon Walras. — Leurs discussions dans les journaux du temps sont très instructives, surtout quand on y ajoute les comptes rendus des séances de la « Société d’Économie politique de Paris » et les articles du Journal des Économistes où, dès cette époque, la coopération était traitée d’une façon assez méprisante et les trois tendances, même la plus modérée, à peu près pareillement excommuniées[4].

Mais ce second mouvement fut à son tour brusquement interrompu par la guerre de 1870, la sanglante émeute de la Commune et la dispersion générale des socialistes qui s’en suivit. Décidément les expérimentations coopératives n’avaient pas de chance en France !

Enfin, péniblement et laborieusement, comme l’araignée qui chaque fois qu’un coup de balai emporte sa toile la recommence — les coopérateurs survivants ont recommencé, il y a une quinzaine d’années, à reconstituer quelques associations de production et même à les réunir dans une sorte de fédération sous le nom de Chambre consultative des associations ouvrières (1884). Et ce mouvement, d’abord assez lent[5], tend à s’accélérer dans ces dernières années ; l’accroissement s’élève à plus de 60 pour ces deux dernières années[6], et je ne serais pas surpris que le Congrès des associations coopératives de production, qui doit se réunir pour l’Exposition universelle de Paris de 1900, ne révélât l’existence de près de 300 associations de ce genre.

Les causes de ce réveil ne sont pas très faciles à indiquer. Je crois cependant pouvoir citer — en dehors de la persistance de la vieille foi socialiste française dans l’émancipation de l’ouvrier par l’association libre, bien différente de la croyance collectiviste — certaines causes particulières, dont nous allons parler tout à l’heure : tout d’abord le succès de certaines de ces associations et la contagion de l’exemple, puis aussi un secours efficace et imprévu sous la forme de certaines subventions par l’État ou les particuliers.

II
CARACTÈRES SPÉCIFIQUES DES ASSOCIATIONS DE PRODUCTION FRANÇAISES


Les associations françaises de production présentent des caractères très dissemblables — comme celles d’Angleterre d’ailleurs. Celle différenciation est dans la nature même des associations de production, on pourrait même dire qu’il n’y en a pas deux qui soient identiques, tandis que toutes les sociétés de consommation sont au contraire, à peu de choses près, constituées sur le même modèle. Cependant, si diverses que soient ces associations de production, elles peuvent être groupées en un petit nombre de types définis. On a proposé plusieurs classifications — et celle que nous allons suivre ne différera pas beaucoup de celles qui ont été présentées[7].

Nous les ramènerons à quatre types : autonome, corporatif, semi-patronal, et une forme plus nouvelle que ses inventeurs ont appelée l’association intégrale. Pour être complet, il faudrait ajouter un cinquième type, celui de l’association agricole de production. Elle est fort intéressante et a peut-être même plus d’avenir que les autres. Mais nous ne nous en occuperons point dans celle étude, sauf incidemment, car elle ne rentre point dans l’association ouvrière. Elle se compose de propriétaires fonciers et généralement même des propriétaires riches ou au moins aisés.


§ 1. Association autonome.


C’est le type fondamental, du moins pour la France, celui de la république coopérative, celui des pionniers de 1848 et qui leur fut emprunté par Hugues, par Kingsley et les autres socialistes chrétiens, pour être importé en Angleterre. On le reconnaît à ce critérium que tous les membres de l’association doivent être à la fois actionnaires et travailleurs, ou, en d’autres termes, que tout le capital doit être fourni par les ouvriers travaillant dans l’association. Si donc on voit une association avec des actionnaires non ouvriers — ou même ouvriers mais travaillant en dehors de l’atelier social — ou réciproquement, une association employant des ouvriers qui ne sont pas actionnaires ni ne peuvent le devenir, on peut dire que ce n’est plus le type autonome. Il est vicié dans les deux cas. Toutefois, il faut bien avouer que le type pur est assez rarement réalisé. Il arrive très souvent qu’il y ait des associés qui ne travaillent pas dans l’atelier social et bien plus fréquemment encore, qu’il y ait des ouvriers travaillant dans l’atelier quoique non associés. Ce dernier cas est même d’une nécessité presque inéluctable pour toutes les industries dont la production varie suivant les saisons : on est bien obligé d’avoir, à côté du personnel associé permanent, des ouvriers auxiliaires, qu’on embauche dans les moments de presse, et qu’on congédie dans la morte saison.

Toutefois les sociétés qui se réclament du type autonome, même quand elles s’en écartent dans la pratique, s’efforcent de s’en rapprocher le plus possible. Par exemple, elles décident que les membres qui cesseront de travailler dans l’atelier social (à moins que ce ne soit faute de travail à leur fournir ou pour cause de vieillesse ou d’infirmités) perdront leur qualité d’associé et que leurs actions leur seront remboursées. Et elles décident, d’autre part, que tous les ouvriers employés à titre d’auxiliaires temporaires participeront aux bénéfices, ce qui est une quasi-association, ou même pourront devenir actionnaires par la capitalisation à leur crédit d’une part de ces bénéfices, ce qui est précisément ce que les Anglais appellent la copartnership.

Les associations qui se rattachent à ce type plus ou moins modifié, sont assez nombreuses et ce sont celles où se trouvent généralement les coopérateurs les plus convaincus. Malheureusement, ce ne sont pas les plus prospères. Ce ne sont le plus souvent que de petites associations dans la petite industrie. Et celles qui ont prospéré, ce sont précisément, il faut bien le confesser, celles qui ont sacrifié délibérément et même cyniquement le principe de la république coopérative, c’est-à-dire celles qui se sont refusées à admettre indéfiniment dans leur sein de nouveaux membres à titre d’associés, parce que les anciens membres n’ont plus voulu partager les bénéfices avec les ouvriers de la onzième heure. Du jour où ces associations ont vu venir la fortune, elles se sont fermées et elles n’ont plus employé pour leurs besoins que des ouvriers qu’elles ont laissés dans la condition de simples salariés, sans même leur allouer une part dans les bénéfices.

Parfois aussi le nombre originaire des associés diminue parce qu’on a soin de ne pas remplacer ceux qui sont morts ou se sont retirés. En sorte que le type primitif de la république coopérative est devenu, par une déviation monstrueuse, une oligarchie où un petit groupe d’associés gouverne une masse de salariés. L’exemple le plus caractéristique et le plus souvent cité de cette perversion de l’association coopérative est celui de « l’association de lunetiers de Paris ». Elle se compose aujourd’hui d’une cinquantaine d’associés devenus riches, plus un nombre à peu près égal de candidats sociétaires sous le nom d’adhérents, et 1.200 ouvriers salariés[8]. Dans ces conditions, il est clair qu’il n’y a plus ici de coopération que le nom : ce sont tout simplement des associations de petits patrons.

C’est pour éviter de semblables abus que le législateur, dans un projet de loi qui a été déposé devant le Parlement[9] a voulu imposer à toute association coopérative de production l’obligation de répartir au moins 50 p. 100 de ses bénéfices entre tous les ouvriers qu’elle emploie. Cette participation obligatoire serait un peu excessive et pourrait même créer de graves difficultés pour la constitution de certaines associations coopératives[10], mais ce n’est pas le lieu de la discuter, je ne l’ai indiquée que comme symptomatique de la grave et fâcheuse tendance qui l’a provoquée,


§ 2. Association corporative.


Ici la tendance est moins individualiste et plus collectiviste. L’association est conçue et organisée non pas au profit des seuls associés mais de tous les ouvriers d’un même corps de métiers ou du moins de tous les ouvriers faisant partie du même syndicat ou d’une fédération de syndicats. Mais comme en pratique il serait impossible de pouvoir occuper tous les ouvriers d’un même corps de métiers ou d’un même syndicat, faute d’ouvrage suffisant à leur donner, l’association n’en emploie simultanément qu’un petit nombre dans la mesure de ses besoins (la proportion n’est guère plus de 1/10 dans les associations qui se rattachent à ce type)[11] ; seulement elle s’efforce de les faire travailler tous successivement à tour de rôle et suivant l’ordre des inscriptions. Le but primitif c’était de supplanter peu à peu par une concurrence victorieuse tous les patrons de la même industrie, et au fur et à mesure qu’ils seraient éliminés, d’annexer leurs ouvriers jusqu’au jour où l’association de production réunirait enfin tous les ouvriers du même corps de métier. C’était à peu près le programme de Louis Blanc.

En fait, on est resté loin de la réalisation de ce programme grandiose. Ces associations ne se sont pas beaucoup étendues : elles n’ont pas fait une concurrence bien redoutable à l’industrie privée. Elles se sont heurtées à d’assez nombreuses difficultés dont la plus grave est l’antagonisme qui se produit spontanément entre les syndicats et les associations coopératives qu’ils ont créées, du jour où celles-ci se sentent assez fortes pour voler de leurs propres ailes. C’est ce qui s’est produit pour l’association dite « la mine aux mineurs » de Monthieux, près Lyon, et qui a entraîné sa ruine. C’est ce qui s’est produit aussi pour « l’association des ouvriers tapissiers » à Paris. Toutefois, quoique celle-ci ait rompu avec le Syndicat, elle est restée corporative, en ce sens qu’elle reste ouverte à tous les ouvriers du même corps de métier. Un tableau placé dans le hall porte inscrits tous les noms de ceux qui veulent du travail, par ordre de priorité. Nul n’a droit de travailler plus de quinze jours, à moins que personne ne réclame sa place, auquel cas il lui est loisible de prolonger. On voit que dans ces conditions, ces associations de production fonctionnent plutôt comme ateliers de chômage. Aussi la plupart des associations de ce type ont-elles été constituées à la suite de grèves.

L’association qui réalise le plus parfaitement ce type est celle « des ouvriers fabricants de voitures » à Paris. Elle a été constituée par cinq syndicats récents représentant les différentes industries qui concourent à la fabrication des voitures (charronnerie, peinture, serrurerie, glaces, etc.). Ce sont les syndicats qui ont fourni tout le capital et ce sont eux, en conséquence, qui touchent tous les bénéfices. Les ouvriers membres de l’association coopérative ne touchent donc aucune part en qualité de coopérateurs (quoiqu’ils puissent retirer certains avantages indirects en qualité de membres de l’un des cinq syndicats).

Il est facile de voir que cette dernière forme nous éloigne beaucoup du programme coopératif pour nous rapprocher du programme collectiviste, car le profit individuel est ici presque totalement éliminé. Le travailleur ne travaille plus pour lui, mais pour le syndicat ou un groupe de syndicats. Il suffirait de faire un pas de plus, c’est-à-dire de faire créer l’association de production non plus seulement par un syndicat ou une fédération de syndicats, mais parla classe ouvrière tout entière, pour être en plein régime collectiviste.

Or, ce pas décisif les socialistes ont essayé de le franchir par une entreprise qui a fait grand bruit et qui mérite bien d’être indiquée ici, je veux parler de la « Verrerie ouvrière » d’Albi.

Il y a quatre ou cinq ans, dans une petite ville du Sud de la France, à Carmaux, il y eut une grève d’ouvriers verriers qui dura longtemps et qui provoqua un vif mouvement de sympathie dans le monde socialiste. Les leaders socialistes, MM. Jaurès et Millerand, etc., vinrent leur apporter le secours de leur éloquence et les secours pécuniaires affluèrent aussi sous la forme de dons. Une vieille demoiselle, Mlle Dembourg, donna 100,000 fr. par l’intermédiaire de M. Rochefort. En se voyant en possession de capitaux importants, l’ambition vint aux ouvriers et ils songèrent à abandonner définitivement leur patron et à se constituer en association coopérative. Ils avaient d’ailleurs un exemple très encourageant, celui de l’association coopérative des verriers de Rive-de Giers (près Lyon), qui fonctionnait assez bien et qui était constituée sur le type corporatif. Leur intention était donc de se constituer aussi sur ce modèle et de créer La verrerie aux verriers. Mais les socialistes se récrièrent ! Ils déclarèrent qu’ils n’avaient pas soutenu les ouvriers verriers contre les patrons à seule fin de leur permettre de s’ériger eux-mêmes en petits capitalistes ! Ils fourniraient les capitaux nécessaires pour la création de la verrerie nouvelle, mais à la condition qu’elle restât l’œuvre du prolétariat tout entier, et qu’au lieu de porter le nom de La verrerie aux verriers elle prit le nom significatif de La verrerie ouvrière.

Et malgré les dissidences d’un certain nombre de socialistes, ainsi fut fait. Quant aux ouvriers verriers eux-mêmes, comme ils n’avaient point apporté d’argent et qu’ils ne pouvaient point en apporter, ils étaient bien obligés d’en passer par ce qu’on voudrait. On organisa une gigantesque émission de billets à 25 centimes sous le nom de tombola, destinée à former un capital de 500,000 fr. Il ne fut pas tout réuni, mais la plus grande partie cependant fut souscrite par des syndicats ouvriers et associations coopératives (de production ou de consommation). Les individus qui avaient pris des billets devaient les transférer à quelque association ouvrière, car celles-ci seules pouvaient être actionnaires à l’exclusion de tout actionnaire individuel. Naturellement aussi ce sont ces collectivités qui gouvernent la verrerie et qui recueillent les bénéfices ; il est seulement décidé par les statuts que ces bénéfices ne pourront être employés par aucune des collectivités actionnaires à son profit mais seulement « à quelque œuvre d’intérêt social », à déterminer ultérieurement par le conseil d’administration. En fait, la question de cet emploi ne s’est pas encore posée, aucun bénéfice n’ayant été réalisé jusqu’à ce jour.

Et les ouvriers de la verrerie n’auront-ils donc aucune part ni à la direction, ni aux bénéfices ? On leur a fait cette concession de leur réserver 1/3 des places dans le conseil d’administration et 40 p. 100 sur les bénéfices, mais sous cette condition expresse que ces 40 p. 100 ne seront point partagés entre les ouvriers individuellement, mais versés dans une caisse de réserve et de prévoyance.

Telle est cette création bizarre et qui, comme nous l’avons déjà dit, doit être qualifiée plutôt d’expérimentation collectiviste que d’expérimentation coopérative. Toutefois nous devions en parler ici comme d’une sorte de déviation du type coopératif. On pensait généralement que cet être hybride ne serait pas viable, et en effet pendant plusieurs années la verrerie (qui de Carmaux avait été transférée dans la ville voisine, mais plus importante, d’Albi, pour des motifs qu’il est inutile d’exposer ici) fut sur le bord de la faillite. Toutefois elle a réussi à surmonter ces difficultés, d’abord grâce à l’énergie et à la foi des ouvriers qui en avaient pris l’initiative et qui, plutôt que d’y renoncer, ont accepté de vivre de longs mois presque sans salaire et dans la plus noire misère ; ensuite, grâce à l’appui de certaines sociétés de consommation qui s’étaient engagées à leur acheter leurs bouteilles de préférence à celles des industriels, non seulement à égalité de prix, mais même en les payant 20 p. 100 au-dessus, et enfin à la pression exercée dans certaines villes par les consommateurs ouvriers sur les marchands de vins qui les obligeaient à se servir de bouteilles portant la marque de la verrerie ouvrière sous peine de boycottage.

Au mois de septembre 1899, la verrerie a inauguré son troisième four et, à cette occasion, elle a donné une grande fête socialiste. Elle paraît aujourd’hui hors d’affaires. Certainement, elle pourra, dans ce succès inespéré, célébrer un bel exemple de solidarité ouvrière et peut-être montrer une voie nouvelle pour une entente entre socialistes et coopérateurs, à moins que l’ère des bénéfices ne soit aussi l’heure de la brouille.


§ 3. Association semi-patronales.


J’appelle de ce nom celles qui doivent leur origine à l’initiative d’un patron philanthrope, qui a commencé par introduire dans son usine la participation aux bénéfices, a transformé progressivement cette participation en copropriété, et finalement s’est retiré en abandonnant la propriété de son usine à ses ouvriers sous l’empire de statuts qu’il avait lui-même établis. Telle est la filière suivie.

Ainsi, à la mort du patron ou à sa retraite, l’entreprise se trouve passer tout naturellement de la forme monarchiste parlementaire à celle de république coopérative. Toutefois, elle conserve généralement certains traits de sa forme primitive, en ce qui concerne les pouvoirs et le rôle du directeur. Généralement, le ou les directeurs (car ils peuvent être plusieurs) quoique nommés par l’élection, doivent être nommés à vie et ne peuvent être révoqués et ils touchent aussi, à titre de rémunération, une part considérable des bénéfices (25 p. 100 dans le Familistère de Guise et aussi dans la maison Leclaire).

C’est à ce type que se rattachent les entreprises coopératives les plus fameuses et les plus importantes par le chiffre de leurs affaires. D’abord les deux que nous venons de citer et qui sont connues dans le monde entier[12]. On peut y ajouter la fabrique de papier Laroche-Joubert à Angoulême qui est la première papeterie de France : toutefois celle-ci, le patron étant encore en fonctions, est dans la période de transition que j’indiquais tout à l’heure ; c’est seulement à la retraite de M. Laroche-Joubert fils qu’elle prendra sa forme définitive d’association coopérative appartenant uniquement aux ouvriers[13].

Il y a donc dans ce type une supériorité incontestable, du moins au point de vue du succès des entreprises, et qui s’explique bien aisément puisque tous les obstacles qui entravent l’essor des associations de production ordinaires, insuffisance du capital, défaut de direction, difficulté de se procurer des clients, se trouvent ici supprimés par un stage préparatoire sous la direction du patron, puisque l’association recueille sous forme d’héritage une situation toute préparée, qu’elle n’a qu’à se conformer à des statuts déjà établis, et n’a plus en quelque sorte qu’à courir sur les rails en vertu de la vitesse acquise.

Cependant il est bon de noter que tous ceux qui ont peu de foi dans l’association coopérative et notamment les économistes de l’école individualiste, avaient tous prédit que ces œuvres ne survivraient pas à la personne de leurs fondateurs. Or l’événement a démenti ces prévisions pessimistes. Voici vingt-neuf ans passés depuis la mort de Leclaire, onze depuis celle de Godin, dix depuis celle de Mme Boucicaut, et leurs maisons sont aujourd’hui non seulement vivantes, mais plus prospères que du vivant de leurs fondateurs. Il faut donc en conclure que si l’association ouvrière et la forme républicaine sont généralement insuffisantes pour créer de grandes entreprises, elles suffisent pourtant pour les continuer et les développer.

L’initiative de patrons philanthropes nous apparaît donc comme un des modes de génération les plus efficaces de l’association coopérative de production. Malheureusement il est à craindre que le nombre des patrons riches, généreux et désireux de préparer leur propre abdication, ne soit assez restreint par tout pays, et surtout en France où la loi n’admet pas la liberté de tester et rend par conséquent cette transmission quasi-impossible pour tous les chefs d’industrie qui laissent des enfants.


§ 4. Association dite intégrale.


Cette forme d’association coopérative est de date toute récente. Au lieu du titre un peu ambitieux qu’elle s’est donné à elle-même et que j’expliquerai tout à l’heure, il serait plus clair de l’appeler association à type capitaliste ou semi-capitaliste, car son trait distinctif c’est de faire appel au capital du dehors, et cela non pas seulement sous forme de capital emprunté, mais sous forme de capital associé (disons en termes techniques non sous forme d’obligations mais sous forme d’actions), et naturellement en lui reconnaissant aussi une part dans la direction et dans les profits.

Or en ceci ce type nouveau d’association rompt nettement avec la tradition coopérative française qui admettait bien le concours du capital étranger à titre d’instrument dont on paie le service sous forme d’un modique intérêt, à titre de salarié si j’ose dire, mais qui le repoussait absolument sous la forme de maître, venant participer au gouvernement et recueillir une part des fruits du travail. Aussi ce type nouveau a-t-il soulevé d’énergiques protestations de la part de tous les coopérateurs fidèles au vieil idéal de l’association autonome : ils l’ont dénoncé comme une sorte de trahison et tout au moins de régression dans la voie de l’émancipation du travailleur et de l’abolition du règne du capital.

L’initiative de cette forme nouvelle est due au directeur d’une association coopérative d’ouvriers peintres en bâtiment, M. Buisson, qui depuis une dizaine d’années est devenu un des leaders du mouvement coopératif. Cette association qui a pour nom Le Travail, grâce à son habile direction, était devenue déjà très prospère, mais il ambitionnait plus encore pour elle et souffrait du manque de capitaux qui ne lui permettait pas de donner à son entreprise le développement dont il la croyait susceptible. Que faire? Demander ce capital à l’emprunt ne lui paraissait pas un moyen sage, car l’emprunt crée une véritable servitude vis-à-vis du prêteur ; et d’ailleurs il n’était pas probable que le capital offrît son concours avec beaucoup d’empressement et pour un modique intérêt, car les associations coopératives sont considérées généralement par les capitalistes comme offrant peu de sécurité. Donc il lui semblait beaucoup plus avantageux de se procurer le supplément de capital nécessaire sous forme d’actions, puisque sous cette forme le capitaliste renonce à exiger le remboursement de son capital et accepte de courir tous les risques de l’entreprise, et néanmoins il peut être plus facilement tenté par la perspective de participer aux bénéfices et à la direction. Et précisément, il se trouva fort à propos un banquier d’humeur entreprenante, M. Bernhardt, qui lui offrit 700.000 francs en commandite dans ces conditions,

M. Buisson s’empressa de les accepter. En réponse aux critiques qui lui furent adressées (l’exclusion de son association de la Chambre consultative[14] fut même demandée et ne fut repoussée qu’à une faible majorité), il déclara que cette combinaison n’était contraire en rien aux vrais principes coopératifs : qu’elle était au contraire la réalisation de l’association intégrale entre les trois facteurs de la production, travail, capital et talent (de là le nom donné à ce type nouveau), telle qu’elle avait été formulée par Fourier lui-même, et même la part assignée à chacun de ces facteurs par les statuts de l’association nouvelle ne différaient pas beaucoup de celles indiquées par Fourier lui-même (5/12 au travail, 4/12 au capital, 3/12 au talent). Et c’était le seul moyen de donner aux associations de production l’essor qui leur manquait et de leur permettre d’aborder la grande industrie. Sous cette forme seulement, elles pourraient avoir la prétention d’effectuer une transformation sociale.

Quant à la domination du capital dont on se préoccupait, elle ne serait pas à redouter, à la condition de prendre certaines précautions qu’on avait eu soin d’insérer expressément dans les statuts et dont voici les trois principales : 1° les membres du conseil de direction de l’association seraient élus par les actionnaires, mais devraient être pris uniquement parmi les membres ouvriers ; 2° le profit attribué au capital-action ne pourrait jamais dépasser 7 1/2 p. 100 ; 3° tous les ouvriers employés dans l’association, même à titre auxiliaire, auraient droit à une part dans les bénéfices.

Tels étaient les arguments par lesquels l’initiateur du nouveau régime s’efforçait de désarmer les coopérateurs orthodoxes. Il aurait pu leur citer surtout l’exemple des associations de production en Angleterre qui presque toutes se sont constituées avec le concours de capitaux étrangers. Et même la tendance des coopérateurs anglais (telle qu’elle est exprimée par exemple en termes très vifs dans le journal Labour Copartnership), c’est un profond dédain pour l’association autonome comme une forme tout à fait arriérée. Toutefois, il faut dire que les capitaux ainsi fournis aux associations de production anglaises leur viennent, non de banquiers plus ou moins spéculateurs, mais généralement de sociétés coopératives de consommation. Et cela fait une notable différence ! Le système anglais nous paraît excellent, tandis que nous avons certains doutes sur l’avenir du système de l’association dite intégrale. C’est une expérience très intéressante mais il faut attendre la fin.

Quoi qu’il en soit, l’initiative de M. Buisson a suscité immédiatement un certain nombre d’imitateurs et déjà une douzaine d’associations de production se sont constituées ou transformées sur le modèle de l’association Le Travail.


III
SITUATION DES ASSOCIATIONS DE PRODUCTION VIS-A-VIS DES ASSOCIATIONS DE CONSOMMATION


Comme nous venons de le dire dans les lignes qui précèdent, les Sociétés de production en France, à la différences des sociétés anglaises, n’ont presque jamais bénéficié du concours précieux des sociétés de consommation, ni sous forme d’avances de capitaux, ni même sous forme de clientèle.

Les associations de production et celles de consommation ont formé jusqu’à présent en France comme deux mondes tout à fait séparés qui ne cherchent pas à se rapprocher, et même entre lesquels la force répulsive paraît l’emporter sur la force attractive. Pour se l’expliquer, il suffit de réfléchir que tandis qu’en Angleterre les sociétés de consommation ont précédé de longtemps les associations de production et par conséquent ont pu jouer naturellement auprès d’elles le rôle de tuteurs ou de sœurs aînées, en France les choses se sont passées d’une façon inverse. Ce sont les associations de production qui ont inauguré le mouvement coopératif et les associations de consommation ne sont venues que longtemps après. Non seulement elles n’existaient presque pas en 1848, mais même dans le second mouvement de 1866, elles ne jouèrent qu’un rôle très effacé et à cette date un des leaders de la coopération, Chaudey, écrivait que « la coopération de consommation est la plus médiocre de toutes les formules coopératives ». Ce n’est guère que depuis 1887 que les sociétés de consommation se sont assez rapidement multipliées en France, en partie grâce à l’initiative d’un petit groupe de coopérateurs qu’on désigne parfois sous le nom d’École de Nîmes, parce que ses principaux membres, MM. de Boyve, Fabre, etc., habitent cette ville, dont le signataire de ces lignes est aussi originaire. Ce sont eux qui ont créé pour la première fois, au Congrès de Paris de 1885, une fédération des Sociétés de consommation appelée l’Union coopérative, et ont essayé de l’organiser à l’exemple de l’Union coopérative de Manchester. Mais malgré leurs efforts, les associations de consommation, quoiqu’assez nombreuses, — on évalue leur nombre à 1.500, — sont encore très mal organisées en France : 200 à peine ont adhéré à l’Union ; chacune se gouverne à sa fantaisie et sans programme commun. On comprend que dans ces conditions il ne puisse se produire rien de semblable à ce qu’on appelle en Angleterre le système fédéraliste et qu’elles ne puissent pas être d’une grande utilité aux sociétés de production. D’ailleurs, de leur côté, celles-ci ne sont pas disposées à réclamer l’aide d’associations qui leur paraît représenter un idéal très inférieur au leur. « Pour nous, me disait l’un des présidents d’une association de production, les associations de consommation ne sont que des boutiques d’épiciers ».

On tend cependant aujourd’hui à réagir contre cet antagonisme et à nouer des relations entre les deux formes de l’association coopérative. Dans chaque congrès coopératif qui s’est tenu dans ces dernières années, la question a été mise à l’ordre du jour. Mais il n’est pas facile de trouver des moyens pratiques. Les sociétés de consommation ne sont guère en mesure, même en y mettant de la bonne volonté, de fournir des capitaux aux associations de production, ni de leur garantir des débouchés.

En ce qui concerne les capitaux, d’abord, elles n’en ont que fort peu de disponibles. Beaucoup vendent au prix de revient, ne font point de bénéfices et ne cherchent pas à grossir le capital social au-delà de « la réserve » imposée parla loi, et dont il leur est interdit d’ailleurs de disposer. La plupart ne demandent même pas à leurs membres de verser le montant total de leurs actions, mais se contentent du versement minimum exigé par la loi qui est de 1/10 (5 fr. par action seulement).

S’il en est qui, néanmoins, deviennent riches et accumulent un certain capital, leur première préoccupation en ce cas est de construire une maison pour y installer leurs magasins : souvent même elles empruntent pour cela. Elles trouvent une certaine satisfaction de fierté à être logée chez elles, et d’ailleurs cela leur fait une bonne réclame. Quant aux fonds appartenant aux associés qui peuvent résulter des dividendes non touchés par ceux-ci et laissés en dépôt dans les caisses de la société — et qui représentent pour les sociétés anglaises des capitaux disponibles de centaines de millions francs — ils n’existent presque pas dans les sociétés de consommation française parce que je répète que beaucoup de celles-ci vendent à prix de revient et par conséquent n’ont que peu de dividendes à distribuer à leurs membres, parce que, même dans les sociétés qui distribuent des dividendes, les membres n’ont guère l’habitude de les laisser en dépôt dans la caisse de la société, et enfin parce que, même les laisseraient-ils en dépôt, les déposants ne souffriraient point qu’ils fussent employés à des entreprises aussi chanceuses que des associations de production. Par conséquent où voulez-vous que les sociétés de consommation trouvent des capitaux disponibles pour commanditer la coopération de production ?

En ce qui concerne les achats de produits, il semblerait que le problème est plus facile. Pourtant il faut remarquer que presque toutes les sociétés de consommation en France ne vendent que de l’épicerie, du pain, du vin, du combustible, du pétrole : quelques-unes, mais seulement les plus importantes, y joignent la mercerie, bonneterie, chaussures et chapeaux. Or les associations de production en France ne produisent rien de tout cela : ce sont des imprimeurs, charpentiers, ébénistes, maçons, tapissiers, peintres en bâtiments, fabricants de voiture, d’instruments de musique, de glaces, de bijoux, de pianos, tailleurs de diamants, etc. etc. Que voulez-vous que les sociétés de consommation leur achètent ? Il y a quelques exceptions. Nous en avons cité une, très remarquable. pour les bouteilles fabriquées par la verrerie ouvrière. Je puis ci 1er aussi une modeste association de production à Paris, celle des « fabricants de sacs en papier » qui a pour clients un certain nombre d’associations de consommation. Mais c’est à peu près tout.

On ne voit de possibilité pour un commerce important qu’entre associations de consommation et associations de productions agricoles. S’il y avait des associations coopératives de production pour produire farine, vin, beurre, fromage, viande, légumes, fruits, conserves, etc., alors elles pourraient trouver, semble-t-il, dans les sociétés de consommation des débouchés considérables. Or il y a bien quelques-unes de ces associations agricoles déjà formées ou en voie de formation (notamment pour le beurre, fromage, conserves et primeurs), mais elles sont encore très peu nombreuses et d’ailleurs elles restent en dehors de la sphère des associations ouvrières, car elles ne sont point composées d’ouvriers agricoles, mais d’assez gros propriétaires[15]. Disons seulement qu’on a fait depuis cinq ou six ans des efforts considérables, mais jusqu’à présent assez infructueux, pour établir des rapports suivis entre les sociétés de consommation et les associations agricoles[16]. Par exemple, c’est un des buts de « l’Alliance coopérative internationale » fondée en 1895 qui a tenu déjà deux congrès à Londres et à la Haye et doit se réunir pour la troisième fois pour l’exposition de 1900 à Paris. Son principal but est de propager la participation aux bénéfices, mais l’un des articles de son programme est aussi de former dans chaque pays des comités mixtes comprenant les représentants des diverses branches de la coopération dans le but d’établir ainsi des relations pour le mutuel avantage « de toutes ces branches ».

Mais je veux noter encore un fait remarquable : c’est que, pour faciliter ces relations entre associations de production et associations de consommation, les premières n’ont jamais pensé à employer un système qui est très chaudement recommandé et souvent pratiqué en Angleterre, celui d’accorder aux sociétés de consommation une part dans les bénéfices. Ce procédé n’est pas tout à fait inconnu en France puisque plusieurs compagnies d’assurances le mettent en pratique et que quelques commerçants individuels l’ont essayé, mais je ne crois pas qu’aucune association de production l’ait pratiqué. Elles ne comprendraient guère la théorie enseignée dans le journal anglais des associations de production[17], que le client a droit de figurer parmi les facteurs de la production au même titre que le travail et le capital, et par conséquent a droit comme ceux-ci à une part du produit. Mais tout en faisant nos réserves sur la valeur théorique de cette formule, nous croyons qu’en pratique cette participation aux bénéfices accordés aux sociétés de consommation et même aux consommateurs individuels, pourrait avoir des effets heureux ; notamment d’augmenter leur clientèle et aussi, comme le dit très bien le même Holyoake, de développer le sentiment de solidarité entre coopérateurs et d’empêcher l’association de production de dégénérer en organe individualiste et compétitif.


IV
DES PRIVILÈGES ACCORDÉS AUX ASSOCIATIONS DE PRODUCTION


Si les sociétés de production en France ont souffert du manque d’aide de la part des sociétés de consommation, en revanche elles ont bénéficié dans une assez large mesure du concours de l’État et des municipalités, et de certaines fondations privées, dont les sociétés anglaises n’ont jamais bénéficié. Ceci, donc, constitue une nouvelle différence, mais cette fois en sens inverse, entre les associations coopératives des deux pays. Il est d’autant plus nécessaire de donner quelques détails sur ces faveurs accordées aux associations de production qu’elles ont fait l’objet de vives critiques de la part des économistes de l’école libérale et que souvent même leurs résultats ont été exposés d’une façon inexacte et de parti pris.

Nous allons les passer en revue en les groupant sous quatre chefs :

§ 1. Subventions de l’État.


Il y a tous les ans au budget de l’État un crédit de 140.000 à 150.000 francs destiné à aider les associations de production. C’est un don gracieux qui est distribué par très petites sommes, de 500 à 1.000 francs (pour deux ou trois seulement l’allocation s’est élevée à 5.000 francs). C’est donc une espèce d’aumône. Je ne crois pas qu’elle fasse autant de mal que le disent les économistes, mais je ne crois pas non plus qu’elle fasse grand bien. Cette subvention, si modique soit-elle, a pu cependant permettre à quelques pauvres associations de production de se tirer d’un mauvais pas, si fréquent dans les débuts de toute association coopérative, et aussi peut-être de les faire bénéficier de ce prestige qui s’attache en France à toute œuvre subventionnée par l’État. Cette première faveur est de peu d’importance : inutile de s’y arrêter.


§ 2. Privilèges dans les entreprises de travaux publics.


Pour tous les travaux faits par l’État, les municipalités ou les départements, les associations de production jouissent d’un régime de faveur qui consiste en ceci[18] :

1° À obtenir la préférence, à prix égal, sur les entrepreneurs individuels dans les adjudications publiques[19].

2° À être dispensées des formalités de l’adjudication publique et à pouvoir traiter à l’amiable avec l’État pour les travaux de peu d’importance.

3° être dispensées do fournir le cautionnement qui est de règle pour tout adjudicataire de travaux publics ; mais cette dispense n’est accordée que si l’importance des travaux est inférieure à 50.000 francs.

4° À avoir le droit d’être payées par à-comptes et tous les quinze jours, alors qu’il est de règle pour l’État de ne payer les entrepreneurs qu’après que tous les travaux sont finis et même longtemps après.

Ce sont les deux dernières faveurs qui ont seules une importance pratique.

La dernière serait la plus précieuse de toutes pour les association de production, si elle était ponctuellement exécutée. Mais il se trouve précisément que, malgré le texte formel de la loi, elle ne l’est presque jamais ! On comprend en effet quelle gêne extrême ce doit être pour une association ouvrière qui n’a pas de capitaux et qui ne peut s’en procurera grand’peine, que d’être obligée d’attendre plusieurs années avant d’être payée, et d’être obligée pendant tout ce temps de faire des avances pour acheter des fournitures et payer ses ouvriers !

Les lenteurs des Administrations publiques pour payer les travaux exécutés pour leur compte sont incroyables. Elles tiennent non seulement à l’indifférence des ingénieurs et architectes de l’État, mais aussi au fait que souvent ces travaux sont engagés avant que tous les crédits nécessaires aient été régulièrement votés. On m’a cité le fait de meubles livrés à une préfecture qui n’avaient été payés qu’après que ces meubles étaient déjà détériorés par l’usage et avaient dû être réparés par le même fabricant qui les avait livrés ! J’ai connu aussi une association de peintres en bâtiments, qui n’aurait eu besoin de presque aucun capital, puisque tout le capital nécessaire à ce genre d’industrie se réduit à quelques pots de couleur, quelques pinceaux et des échelles, mais qui était obligée d’avoir plus de 100.000 francs d’avance, pour pouvoir se charger de certains travaux de la ville de Paris. Cependant, ces associations de production n’osent réclamer l’application de la loi faite en leur faveur, car elles craignent que les architectes, irrités de leurs réclamations, leur suppriment les commandes pour l’avenir. Malgré la difficulté que nous venons de signaler, les associations coopératives de production recherchent évidemment les commandes de l’État et des municipalités et on pourrait même dire que la plupart ne vivent guère que par elles. En ce moment plusieurs sont occupées par les travaux de l’Exposition ; elles construisent le Palais d’Économie sociale, et aussi toutes les palissades qui servent de clôture aux chantiers de l’Exposition : sur une longueur d’une dizaine de kilomètres, on peut lire « Association coopérative des charpentiers de Paris ». La raison de cet empressement des associations de coopération à rechercher les commandes de l’État et des municipalités est bien simple ; c’est qu’elles ne trouvent guère d’autres clients. Nous avons déjà dit pourquoi la clientèle des sociétés de consommation leur faisait défaut : quant à la clientèle bourgeoise elle montre peu d’empressement, parce que ces associations n’ont pas en général une marque très connue et parce que les intermédiaires, c’est-à-dire les architectes et entrepreneurs, préfèrent souvent avoir à faire avec des fabricants ordinaires. Cependant quelques-unes de ces associations obtiennent des travaux de certaines grandes compagnies. Par exemple l’association « des ouvriers ferblantiers » travaille surtout pour la Compagnie de l’éclairage au gaz de la ville de Paris[20].


§ 3. Fondation Rampal.


En 1879, un riche philanthrope, Benjamin Rampai, légua toute sa fortune à la ville de Paris à la charge par celle-ci d’en consacrer les revenus à des prêts aux associations ouvrières parisiennes. Les sommes remboursées, avec les intérêts, devaient rentrer dans la masse et grossir indéfiniment le capital disponible, comme dans la fameuse fondation Peabody pour la construction de maisons ouvrières à Londres. La fortune laissée par M. Rampai s’élevait à 1.411.000 fr. mais, par suite d’une charge d’usufruit, la Ville n’a eu à sa disposition jusqu’à présent qu’un capital de 563.000 francs.

Cette fondation a provoqué beaucoup d’articles peu sympathiques. Les économistes de l’école libérale n’ont pas manqué de rappeler à ce propos l’histoire des 2.000.000 francs qui avaient été prèles par l’État, en 1848, aux associations de production et qui non seulement furent en grande partie perdus, mais encore semblèrent avoir contribué à accélérer la ruine des associations qui avaient eu recours à ce présent funeste. Ils ne manquaient pas de prédire que la fondation Rampai aurait les mêmes effets, et ils exultèrent quand les premiers résultats connus semblèrent en effet leur donner pleinement raison.

Il faut avouer qu’ils n’étaient pas encourageants ! En 1883, année dans laquelle eurent lieu les premiers prêts, la Ville avait prêté 278.000 francs ; il ne lui en rentra dans la suite que 114.000, c’est-à-dire que 59 p. 100 furent définitivement perdus. En 1884, elle en prêta 141.000 : il lui en rentra 109.500 ; la perle fut moindre, toutefois elle est encore de 22 p. 100. En 1885, découragée sans doute ou ayant épuisé les fonds disponibles, la Ville ne prêta rien. En 1886, elle ne prêta que la modique somme de 24.000 fr. et il ne lui en rentra que 18.628 ; la perte fut encore de 22 p. 100.

Cependant on pouvait déjà constater d’une année à l’autre un certain progrès. Ce progrès se manifesta d’une façon étonnante et vraiment inattendue dans les années suivantes. De 1887 à 1889, elle prêta seulement 9.000 fr. sur lesquels il fut remboursé 8.135 fr. : la perle est inférieure à 10 p. 100. En 1890, elle reprend courage et prête 65.800 fr, sur lesquels il lui a été remboursé 64.341 fr. ; la perte n’est plus que de 2 p. 100 ! Enfin, pour abréger, de 1890 jusqu’au 1er janvier 1899, elle a prêté 605.000 fr. sur lesquels il lui a été remboursé déjà 585.500 fr. ; la perte est de 19.500 fr., soit 3 p. 100. Et encore faut-il remarquer que celte perle de 19.500 fr. est due toute entière à une seule société l’Espérance du bâtiment (nom qui ne lui a pas porté bonheur !) qui a fait faillite en 1898.

En somme, sauf cet accident fâcheux, sauf une autre société qui ayant emprunté 30.000 fr, n’a pu les rembourser à l’échéance et a fait proroger son prêt (ce qui d’ailleurs est très licite) et deux ou trois autres qui ne s’acquittent qu’avec une certaine lenteur, tous les prêts effectués pendant ces huit dernières années à plus de 30 associations ont été intégralement remboursés. Il est donc évident que l’administration municipale s’est montrée beaucoup plus prudente et vigilante dans les prêts qu’elle a consentis, et que les associations ouvrières de leur côté ont fait preuve d’une remarquable ponctualité et ont montré qu’elles avaient acquis le sentiment de l’honneur commercial[21].

Et on peut penser sans optimisme que dorénavant les capitaux prêtés rentreront régulièrement. Nous en avons la preuve dans la régularité des remboursements partiels qui sont effectués au terme promis et souvent même par anticipation. Je vois, par exemple, deux associations : celle des ferblantiers et celle des tapissiers, qui en 1898 avaient emprunté, la première 55.000 fr., la seconde, 12.000, et qui au 31 décembre 1898 avaient déjà remboursé, l’une 45.000 fr. et l’autre 11.000 fr.[22].

En somme et pour résumer ces opérations, depuis quinze ans, la ville de Paris a prêté 1.121.000 fr, (soit deux fois le montant du capital dont elle dispose) et elle a perdu en tout 220.000 fr., mais cette perte est presque toute entière imputable aux trois ou quatre premières années, et elle est partiellement compensée par 80.000 fr. d’intérêts que la Ville a touchés depuis le début. Il est donc complètement inexact de prétendre, comme les économistes continuent pourtant à l’affirmer[23], que cette expérience est un échec complet et bien moins encore de généraliser en déclarant que tout prêt accordé à des associations coopératives par l’État ou des fondations philanthropiques aura des résultats désastreux. C’est possible, mais ce n’est pas certain. Le prince de Bismarck parlait un jour du plan de Lassalle qui demandait à l’État 100 millions de thalers pour commanditer des associations de production et il disait « que l’inefficacité d’une telle mesure ne lui était pas encore parfaitement démondémontrée trée ». Par conséquent, il aurait suivi avec intérêt l’expérience Rampal. Toutefois, nous inclinons à croire que, si les prêts s’élevaient à des millions et à des centaines de millions de francs, ils ne pourraient plus être faits avec discernement et feraient plus de mal que de bien.


§ 4. Banque des associations coopératives.


Cette banque, destinée à soutenir les associations de production en leur avançant de l’argent, a été fondée en 1893. On pourrait nous demander pourquoi nous la faisons figurer dans ce chapitre puisque une banque est une institution normale au point de vue économique, et qui ne paraît avoir rien de commun avec les subventions et privilèges déjà énumérés ? Mais nous répondrons que cette banque a un caractère exceptionnel parce que son capital est dû tout entier à la générosité d’un philanthrope et à l’État. Elle a commencé, en effet, avec un don de 50.000 francs fait par l’État et elle a reçu aussitôt après un don de 500.000 francs par un simple particulier, disciple de Fourier, qui a fait fortune en Amérique et qui parvenu à la vieillesse vit aujourd’hui à Paris, dans la plus modeste retraite. Il a voulu rester anonyme et nous ne disons point son nom.

Cette banque a pour but de faire des prêts aux associations déjà constituées, soit en escomptant leurs effets de commerce, soit en leur avançant de l’argent sur les travaux déjà exécutés par elles mais non encore payés. Et si l’on se reporte à ce que nous avons dit tout à l’heure, on comprendra l’importance de ce dernier service. Cependant, on ne peut pas dire que la banque fasse de brillantes affaires : elle fait chaque année pour 1 million de francs de prêts répartis entre une cinquantaine d’associations. Mais ses bénéfices sont très petits, et sont même souvent absorbés par les pertes infligées par certaines associations en détresse. Au reste, à raison de ses origines mêmes, elle se considère plutôt comme une institution philanthropique que comme une institution de crédit. Son généreux fondateur lui avait dit non point : « faites des affaires », mais « rendez des services ». Et elle en rend en effet incontestablement : seulement les services coûtent généralement assez cher à ceux qui les rendent.

V
RÉSULTATS ACQUIS ET PERSPECTIVES d’AVENIR


Les associations de production sont encore trop peu nombreuses pour avoir pu exercer une influence quelconque sur la condition générale de la classe ouvrière. Mais du moins ont-elles sensiblement amélioré la condition des quelques ouvriers qui en font partie ?

Oui, mais non dans des proportions aussi grandes qu’on pourrait le penser peut-être. Ainsi si nous prenons en bloc toutes les associa tiens de production qui font des bénéfices (en excluant par conséquent de notre calcul celles qui sont en perle), nous voyons dans la statistique publiée par l’Office du travail que les 5.000 ouvriers qui en font partie ont louché en moyenne.


1.410 francs de salaire annuel.
290 francs de dividende au prorata de leur capital[24].
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1.905 fr.


Sur ces 5.000 ouvriers il y en a 12 à 1.300 qui ont touché en plus 205 fr. en moyenne de dividende au prorata de leur travail, ce qui leur fait donc plus de 1.900 fr.

Ce revenu total de plus de 1.900 francs est certainement supé- rieur à la moyenne de salaires des ouvriers qui, même à Paris, ne dépasse guère 1 .500 francs par an (300 jours de travail à 5 fr. par jour ou 250 jours de travail à 6 par jour). Mais il ne faut pas oublier que les ouvriers qui composent les associations de production sont des ouvriers d’élite, tant au point de vue moral qu’au point de vue professionnel — ce qui est suffisamment démontré par les épreuves qu’ils ont dû subir pour créer et faire vivre leur association. Il est donc probable que ces mêmes ouvriers, alors même qu’ils seraient restés sous le régime compétitif, auraient obtenu des salaires supérieurs à la moyenne et se seraient faits un revenu égal ou supérieur à celui qu’ils obtiennent par la coopération.

Mais c’est mal apprécier les résultats de la coopération par ses petits côtés, que de l’évaluer en argent. Les ouvriers coopérateurs ne l’apprécient point ainsi ou en tout cas ne voient pas dans l’augmentation du revenu le but principal de leurs efforts. Ce qu’ils ont cherché avant tout c’est l’indépendance et la sécurité. Et généralement l’association de production (celles du moins qui ont réussi) leur ont procuré ces deux biens : — l’indépendance d’abord, car ils n’obéissent qu’à des chefs librement élus et à des lois qu’ils se sont eux-mêmes données ; — la sécurité aussi, car elle leur est assurée d’abord par la permanence des engagements (il y a de ces associations où les mêmes ouvriers restent pendant 10, 20, 25 ans, et finissent par devenir directeurs) — et aussi, quand la vieillesse est venue, par des pensions de retraites qui dans certains établissements, comme ceux de Godin ou de Leclaire, peuvent s’élever à 4.500 francs par an. Dans la maison Leclaire, il y a chaque année une fête pour célébrer le départ de ceux des associés qui prennent leur retraite. C’est une cérémonie touchante et qui montre bien le contraste entre la condition de l’ouvrier associé et celle de l’ouvrier ordinaire pour qui ce jour de la vieillesse et de la retraite est le plus redouté et le plus affreux de la vie. — Au Familistère de Guise, les retraités restent dans la maison commune, cultivent des fleurs sur la fenêtre de leur chambre, continuent à prendre part aux délibérations des conseils et se promènent dans le beau parc de l’établissement. Ils peuvent aussi avoir la perspective de voir leurs enfants les remplacer dans l’association. En somme il semble que l’état d’âme et les conditions de vie de ces associés doit se rapprocher assez de celles des membres des corporations du moyen-âge qui sont, à tort ou à raison, considérées comme les plus heureuses connues dans l’histoire des classes ouvrières.

Du reste, nous croyons que l’association de production n’a pas encore pénétré dans les sphères où elle pourra produire le plus de bien, dans celle des plus pauvres ouvriers et les plus exploités. Elle commence seulement à le faire. Voici par exemple toute la population des pêcheurs qui ne comprend pas moins de 80.000 hommes (et avec leurs familles probablement un demi-million de personnes). Ils produisent annuellement une valeur moyenne de 100 millions de francs de poissons, mais grâce aux intermédiaires c’est à peine s’ils en obtiennent 60 millions de francs, c’est-à-dire qu’au lieu d’un revenu moyen de 1.250 francs par famille qui serait pour eux l’aisance, ils n’en obtiennent qu’un de 750 francs ce qui est la misère. L’association coopérative de production serait ici tout indiquée. Or elle vient seulement d’être ébauchée. M. de Seilhac, chef du service industriel au « Musée Social », vient de créer une association coopérative de pêcheurs en Bretagne, avec un établissement de vente à Paris, et elle a pu déjà répartir à ses membres, sur le produit de leur pêche, 60 p. 100 de plus que ce qu’ils en attendaient.

Enfin l’intérêt des associés n’est pas tout : il y a aussi et surtout un intérêt scientifique de premier ordre dans ces expérimentations sociales. Si petites que soient ces associations coopératives, elles peuvent être des microcosmes qui nous offrent peut-être l’image anticipée de ce que pourra être le monde, le vaste monde de l’avenir. Par exemple la question de savoir comment doit se partager le produit entre le capital et le travail, problème qui paraît à peu près insoluble en théorie, malgré les savants calculs de Thünen et de Pantaleoni, sera résolue d’une façon empirique par ces associations de production. C’est en effet le seul terrain sur lequel il n’y ait pas conflit entre le capital et le travail, puisque le capitaliste et le travailleur ne fout qu’un. Il y a donc lieu de penser que la part de chacun de ces deux facteurs sera réglée ici uniquement en raison de leur utilité respective. C’est du reste le principal mérite que Herbert Spencer, dans son dernier livre Institutions professionnelles, attribue à l’association coopérative de production : celui d’introduire un mode de répartition nouveau. « Bien mieux que le système primitif du travail esclave et de la subsistance assurée, — bien mieux que le système du servage qui accorde au serf une certaine part du produit de son travail, — mieux même que le système du salariat qui accorde à l’ouvrier une rémunération en partie proportionnelle à son travail, mais très imparfaitement proportionnelle, le système nouveau donne exactement à chacun selon ses mérites ».

Par exemple, pour citer le plus curieux des modes de répartition expérimentés, certaines associations emploient une formule de répartition très hardie et très suggestive : elle consiste à mesurer l’importance relative des deux facteurs de la production, le capital et le travail, non point, comme on l’a toujours fait, en mettant en balance d’une part le chiffre du capital employé et d’autre part le total des salaires payés aux ouvriers, mais en comparant d’une part l’intérêt payé au capital, et d’autre part les salaires payés aux ouvriers. En effet, dit-on, le produit doit être partagé au prorata du service rendu par chacun des deux facteurs de la production ; or de même que le service du travail se mesure par le salaire, de même le service du capital doit se mesurer par l’intérêt. Mais il est clair que ce nouveau mode de répartition aboutit en pratique à rendre 20 ou 30 fois plus petite la part du capital dans le produit net. Voici par exemple le Familistère de Guise où Godin a introduit ce mode de répartition : le montant des salaires y est environ de 2 millions de francs, le capital est évalué à 4.600.000 fr. Supposons que le bénéfice à partager soit de 500,000 francs. Si l’on appliquait l’ancienne règle, on partagerait ce produit en parties proportionnelles à 2 et à 4,6, ce qui donnerait à 52.000 francs pour le travail, et 348.000 francs pour le capital : mais en appliquant la règle nouvelle, qu’on pourrait appeler la règle d’or, le partage se fait en parties proportionnelles à 2 millions de salaires d’une part et à 230.000 francs d’autre part (intérêt du capital de 4.600.000 francs) et alors la part du travail se trouve de 448.000 francs et celle du capital de 52.000 francs[25].

Et si maintenant, au moment de terminer cette trop longue étude, on nous demande si nous croyons, comme les socialistes de 1848 en France et comme les socialistes chrétiens d’Angleterre, que l’association coopérative de production pourra suffire à elle seule à créer un ordre social nouveau nous répondrons négativement. Elle ne pourra faire de grandes choses qu’en se subordonnant à l’association de consommation. Et ceci d’ailleurs nous paraît tout à fait d’accord avec cette loi générale, que la production est subordonnée à la consommation[26]. C’est du consommateur et non du producteur que doit venir le salut.

Charles Gide.
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  1. Le nombre des membres des associations de consommation ne peut guère être évalué au-dessous de 3 à 400.000, tandis que celui des membres des associations de production n’atteint pas 10.000. Dans la publication de l’Office du Travail les Associations ouvrières de production, que nous aurons à citer souvent dans cet article, M. Fontaine, qui a dirigé cette enquête, évalue le nombre des membres de ces associations à 9.000 (sans compter 5 ou 6.000 auxiliaires qui travaillent dans les ateliers de ces associations mais sans être eux-mêmes sociétaires).
  2. On oublie généralement la part prise par Louis Blanc dans le mouvement coopératif de 1848. Il ne s’est pas borné à faire dos discours, mais a organisé lui-même plusieurs associations de production, notamment celle des ouvriers tailleurs qui, il est vrai, n’eut que peu de durée. Seulement, il ne croyait pas à la possibilité d’opérer une transformation sociale par l’association libre exclusivement et il croyait à la nécessité du concours de l’État. Ses idées, sur ce point, n’étaient pas très différentes de celles qui furent prêchées plus tard par Lassalle. Et par contre, on impute toujours à Louis Blanc la création néfaste des Ateliers nationaux contre laquelle pourtant il a toujours protesté.
  3. L’association des ouvriers tailleurs de limes, celle des ouvriers lunetiers, celle des ouvriers fabricants de pianos, et une en province, dans l’Indre-et-Loire, l’association des ouvriers vanniers — plus une qui date du XIIIe siècle siècle, l’association des mineurs (mines de fer) de Rancié (Ariège).
  4. Voy. le Journal des Économistes de cette époque, et d’autre part le journal l’Associalion.
  5. Sur 122 associations qui font partie de cette fédération, il n’y en a que 12 dont l’existence soit antérieure à 1884.
  6. D’après la statistique de l’Office du Travail on en comptait :
    184 au 1er janvier 1897
    214 au 1er janvier 1898
    246 au 1er juillet 1899
  7. Voy. pour les associations de production en France, la classification de M. Fontaine dans le livre les Associations ouvrières déjà cité, et pour les mêmes associations en Angleterre, la classification de Miss Béatrice Potter dans The coopérative movement.
  8. Et même la proportion entre les associés et les salariés était encore plus scandaleuse il y a quelques années. Mais pour donner quelque satisfaction aux protestations, elle a un peu élargi ses cadres.
  9. L’histoire de ce projet de loi qui est destiné à régir toutes les formes de la coopération est instructive et divertissante. Proposé il y a déjà douze ans, ayant déjà fait l’objet de cinq ou six discussions devant la Chambre ou devant le Sénat, et même deux fois voté déjà par la Chambre des députés, il n’a pu encore aboutir, et probablement même ne sera jamais voté, par suite de l’opposition furieuse que font les marchands. Le gouvernement et les membres du Parlement n’osent pas soutenir le projet de loi de crainte de mécontenter les marchands dont l’influence électorale est considérable.
  10. Notamment si on l’applique aux associations de consommation et aux boulangeries coopératives.
  11. Le groupe d’associations de ce type compte environ 3.600 associés et il n’y en a en moyenne que 400 qui travaillent dans ses ateliers (Voy. Fontaine, op. cit.) ! Ceci explique un fait en apparence assez énigmatique, c’est que quoique le personnel total des associations de production en France compte 9.000 sociétaires et 5 à 6.000 ouvriers auxiliaires, l’effectif présent dans leurs ateliers n’est pas évalué à plus de 9 à 10.000.
  12. En juillet 1890, dans l’Illinois, près d’Edwardsville, a été inauguré un village qui
  13. On pourrait ajouter à celte liste un cas encore plus fameux, les Magasins du Bon Marché de Paris, qui font, dit-on, pour 180 millions de francs d’affaires par an et qui ont été constitués par M. et Mme Boucicaut dans la forme que j’indiquais tout à l’heure. Toutefois, comme tous les bénéfices sont répartis au capital-action et non au travail, il faut plutôt y voir une association capitaliste.
    Je ne puis donner de détails sur l’organisation de ces grandes entreprises : le cadre de cette étude ne me permet pas de décrire ces associations coopératives une à une, mais seulement d’en indiquer les caractères généraux et spécifiques. Du reste, les monographies sur le Familistère de Guise et la maison Leclaire abondent.
    Je me bornerai à rappeler que Godin était un disciple très fervent de Fourier et que, dans la création de son Familistère, il s’est efforcé de reproduire un certain nombre des caractères du Phalanstère.
  14. La Fédération dont nous avons parlé au début.
  15. Voir, si l’on veut des détails à ce sujet, le petit livre L’association de production agricole, par le comte de Rocquigny.
  16. Voy. dans l’Economic Journal de juin 1895, un article de fauteur sur The relations between the syndicats agricoles and the distributive societies in France. Les syndicats agricoles sont très nombreux en France, mais il n’y en a eu qu’un très petit nombre qui aient essayé de la production coopérative— et encore est- ce trop dire — qui aient essayé de la vente en commun des produits agricoles. L’immense majorité se contente d’acheter en commun les matières premières nécessaires à l’agriculture, c’est-à-dire qu’ils jouent généralement le rôle de sociétés de consommation plutôt que de sociétés de production.
  17. Voy. le journal Labour Copartnership passim.
  18. Ces faveurs ont été accordées par le décret du 4 juin 1888 en ce qui concerne les travaux commandés par l’État, par l’arrêt du Conseil d’État du 27 juin 1889 pour les travaux des départements, et par la loi du 29 juillet 1893 pour les travaux des municipalités.
  19. Pour comprendre ceci, il faut savoir que tous les travaux commandés par l’État ou les municipalités, etc., doivent être faits par voie d’adjudication publique. C’est-à-dire que l’État évalue provisoirement à un certain prix le montant des travaux à exécuter et invite tous les entrepreneurs qui voudraient les exécuter à dire eux-mêmes (par une lettre sous enveloppe cachetée) à quel prix ils offrent de s’en charger. Les lettres sont ouvertes en séance publique et l’entrepreneur qui a offert le plus fort rabais au-dessous de la mise à prix fixée par l’État, doit être préféré. Si deux entrepreneurs offrent le même prix, il faut recommencer l’opération. Telle est la règle : mais par exception si dans ce dernier cas l’un des deux entrepreneurs est une association de production, c’est celle-ci qui doit être déclarée adjudicataire sans qu’il soit besoin de recommencer cette cérémonie.
    On voit que celte première faveur n’est pas bien grande, car elle suppose un concours de circonstances assez rare. Le cas s’est pourtant présenté, et même récemment dans un cas intéressant, pour une association coopérative d’ouvriers typographes à Nîmes. Le Conseil de préfecture s’est refusé à la déclarer adjudicataire en donnant pour raison que cette association n’était pas uniquement ouvrière puisqu’elle comptait des actionnaires bourgeois. L’affaire est devant le Conseil d’État.
  20. D’après la statistique faite par M. Fontaine, les travaux faits pour le compte des administrations publiques représentent, sur rcnscmble des travaux exécutés par toutes les associations de production, une proportion de 15 p. 100 ; mais cette proportion s’élève à 50 p. 100 pour les maçons, charpentiers, menuisiers, et même jusqu’à 90p. 100 pour les plâtriers et peintres en bâtiment.
  21. Du reste, certaines de ces associations avaient déjà donné des preuves remarquables du sentiment de l’honneur commercial. Je citerai l’histoire émouvante de « l’Association des ouvriers lithographes » de Paris. Fondée en 1866, elle fit une première l’ois faillite à la suite de la guerre de 1870, mais elle parvint à rembourser ses dettes. En 1884, elle fit une seconde fois faillite à la suite d’une affaire curieuse : elle avait fabriqué pour 213.000 fr. de cartes illustrées de souhaits pour Noël (Ghristmas) destinées à New-York ; elle ne réussit à en vendre que pour 40.000 fr. Son passif, à cette seconde faillite, n’était pas moindre de 340.000 fr. Eh bien ! aujourd’hui, elle a tout remboursé, capital et intérêts, soit plus de 500.000 fr. Elle a obtenu sa réhabilitation par un jugement du 15 mars 1898 et a célébré cette réhabilitation par un grand banquet présidé par M. Deschanel, président de la Chambre des députés.
  22. Les chiffres que nous donnons ici n’ont pas encore été publiés en France pour les trois dernières années : nous les devons à l’obligeance de M. le Secrétaire du Préfet de la Seine. Pour les années précédentes, c’est-à-dire jusqu’en 1896 on les trouvera avec plus de détails, dans le volume déjà cité Les associations ouvrières.
  23. V. par exemple l’article de M. Brelay sur les associations coopératives dans la Réforme sociale de 1898.
  24. C’est-à-dire des actions qu’ils possèdent dans l’association.
  25. Nous simplifions le calcul qui est en réalité beaucoup plus compliqué, parce que les travailleurs sont répartis en catégorie ayant chacune un coefficient différent et parce qu’il y a aussi une part pour les capacités, c’est-à-dire pour la direction.

    Il est certaines associations qui n’allouent aucune part au capital, ni part dans le produit net, ni même intérêt. Elles sont assez nombreuses : 62 environ. On verra bien si elles sont viables.

    Il en est d’autres, au contraire, qui donnent tout au capital et rien au travail (sauf son salaire). Telle l’association des lunetiers déjà citée et plusieurs associations d’ouvriers diamantaires.

    Entre ces deux degrés extrêmes s’échelonnent toutes les notes de la gamme.

    Nous avons eu la curiosité de prendre la répartition moyenne des bénéfices dans l’ensemble des sociétés de production considérées en bloc et nous avons trouvé les chiffres suivants :
    Capital 60 p. 100
    Travail 23 »
    Réserve 10 »
    Direction 4 »
    Prévoyance 3 »
    100 p. 100

    Pour simplifier ce tableau, on peut admettre que la part de la réserve va au capital, tandis que la part de la direction et de la prévoyance (pensions de retraites, maladies, etc.) va au travail, et alors nous avons :

    Capital 70 p. 100
    Travail 30 »

    On voit que, somme toute, la part du capital est très prépondérante, mais il ne faut pas oublier naturellement que la plus grande partie de ce capital, la presque totalité, appartient aux travailleurs eux-mêmes.

  26. C’est sur ce principe que M. Graham Brooks a fondé aux États-Unis « la Ligue des consommateurs » dont les membres s’engagent à n’acheter que des articles provenant de fabriques où les ouvriers ou ouvrières n’auront pas été exploités.