Les caprices du cœur/11

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Édouard Garand (p. 26-29).

XI



« Mon cher Lucien,

« Je viens d’apprendre avec un plaisir que moi seule évalue à sa valeur, votre nouvelle victoire. J’en suis fière pour vous et m’enorgueillis puisque vous me comptez au nombre de vos meilleures amies. Ne suis-je pas d’ailleurs votre meilleure amie ? C’est vous-même qui m’avez gratifiée de ce nom.

« Quand vous viendrez à Québec, souvenez-vous qu’il y a une personne qui pense toujours à vous et qui sera des plus heureuses de vous revoir.

« Saluez votre sœur de ma part, etc…

Hortense. »

Cette lettre à l’écriture carrée, autoritaire et flexible, fit battre violemment le cœur du journaliste. Il la reçut le lendemain même de la votation à son arrivée à Montréal.

Son journal prenait de l’expansion chaque jour, devenait une puissance de plus en plus formidable. Ses intérêts dans la Compagnie Canadienne de Pâte à Papier, la compagnie dont Faubert était l’âme dirigeante, lui faisait escompter pour l’avenir, grâce au progrès incroyable de l’entreprise de son ami, une petite aisance.

Il aimait une jolie fille et avait des raisons de croire à la réciproque.

De la blessure ancienne, rien ne subsistait, pas même le souvenir affaibli.

C’est ce à quoi il songeait ce soir, enfermé seul dans son cabinet de travail, pendant que Germaine, sa sœur, jouait, dans la pièce voisine, une sonate de Mozart. Les notes lui arrivaient au travers des murailles, moins nettes, plus veloutées, plus lointaines.

Il grillait une cigarette et laissait son imagination vagabonder dans les plaines de l’avenir.

Véritablement il était un homme heureux.

Autour de lui, l’atmosphère de la maison paternelle l’enveloppait de bien-être. Et pourtant, cela ne lui suffisait pas. Il y avait un vide dans son cœur. Il lui peinait de garder pour lui, pour lui seul, ses dispositions heureuses ; il aurait voulu qu’une autre personne puisse partager son bonheur, et, en le partageant, le centupler.

Il prit un livre qui traînait sur sa table, un roman canadien d’un de ses amis, reçu au journal ce matin même et qu’il avait apporté chez lui pour le feuilleter. Il voulut s’absorber dans sa lecture. Ce fut inutile. Il en lu quelques pages, mais des yeux seulement. Il fut étonné de se rendre compte qu’il ne savait même plus ce qu’il avait lu. Il posa le livre sur la table, s’enfonça dans un fauteuil, et les yeux fermés, essaya de ressusciter l’image d’Hortense. Cette image qui lui arrivait précise à la mémoire au moment où il y pensait le moins, ce soir, il ne pouvait réussir à la capter. Il essaya d’aider son cerveau en se remémorant certains détails de la toilette. Rien ne fit. Il était, dans l’impossibilité de la ressusciter. Aucun trait ne venait se fixer sur la cire malléable de son cerveau.

Aussitôt un désir naquit en lui, un désir impérieux de la revoir, de sentir près de lui sa présence, de poser sa main dans la sienne, d’écraser ses lèvres sur les siennes. Il avait soif d’elle. C’était comme un besoin physique de respirer. Des intonations bourdonnèrent à son oreille ; un timbre de voix qu’il reconnut. Il se leva et nerveusement se mit à marcher en rond dans son cabinet de travail.

Une idée s’implanta. Demain, il ira la voir, précisément demain, c’est samedi, et il est libre jusqu’à lundi. Il eut hâte d’être à demain. Il avait tant de choses à lui conter.

Soudain, il se surprit à parler à haute voix. Il lui parlait et ses phrases étaient belles, harmonieuses, charmeresses, et il lui semblait que chacun des mots qu’il disait, il se dégageait une force mystérieuse qui subjuguerait la jeune fille.

Il aurait voulu que la nuit s’écoulât d’elle-même. Quand il décidait une chose, son tempérament le portait à en vouloir l’immédiate réalisation. Il regarda l’heure, il n’était que dix heures et demie.

Pour que le temps lui parut moins long, il essaya derechef de s’absorber dans la lecture de son roman. Il fit la même constatation qu’il ne lisait que des yeux.

Il prit une feuille de papier et écrivit : « Mon cher amour ». Il griffonna des pages et des pages, racontant par le menu tous les incidents qui l’avaient amené à se découvrir un cœur. Subitement, dans une seule soirée, tout le passé s’était aboli ; un échafaudage de résolutions s’était écroulé. Il n’avait éprouvé aucun regret, celui de n’avoir pas su voir plus tôt tel que son cœur était. Il raconta toutes les tendresses et l’affection qui lui tardait de dépenser. Il se complaisait dans son amour, coup de foudre tardif qui anéantit en lui tout ce qui n’était pas le culte de la jeune fille.

Après avoir griffonné des pages et des pages qu’il relut avec satisfaction, anticipant l’effet que leur lecture causera, il crut que sa fièvre était diminuée, il pouvait se mettre au lit.

Les heures sonnèrent nombreuses avant qu’il put fermer l’œil…

Dès son réveil, il demanda à sa mère de voir à ce que son habit bleu — un habit acheté récemment — fut bien pressé et soigneusement empaqueté dans sa valise.

Il questionna sa sœur sur le choix d’une cravate.

Ces diverses questions intriguèrent sa famille. Lucien n’avait pas l’habitude de se préoccuper ainsi de son accoutrement.

— Où vas-tu, Lucien ? lui demanda sa mère.

— À Québec.

— Il n’y a pas deux semaines que tu en es revenu.

— Cela ne fait rien. J’y retourne quand même. Une affaire importante.

Germaine sourit.

— Ne ris pas. C’est réellement une affaire importante.

— Je la connais…

Elle devint subitement sérieuse.

— Lucien, écoute-moi. Finis donc au plus tôt cette aventure… Tu perds ton temps… Je te répète que ce n’est pas une femme pour toi…

Agacé, il répondit :

— Je ne te demande pas ton avis… Je suis assez vieux pour me conduire tout seul.

— Tant pis pour toi. Tu le regretteras… Veux-tu un conseil ? N’y vas pas…

Ce semblant d’obstacle était suffisant pour ancrer davantage en lui la résolution qu’il venait de prendre.

Dès son arrivée à Québec, il téléphona à Hortense. Elle était libre ce soir-là. Il promit de lui rendre visite. Il trouva un prétexte facile pour expliquer son voyage, se gardant bien d’invoquer le motif, l’unique motif.

Il faisait une soirée douce. La neige sur les trottoirs était molle. Lucien s’achemina rue St-Louis. Il était joyeux et faisait accomplir des moulinets à sa canne.

Quelques rares personnes se dirigeaient au Château pour la danse.

Il ne faisait aucun cas des promeneurs et sifflotait un air à la mode. Devant le Parlement, il salua. Il pensa à la session dernière et fut heureux du tour des événements. Comme il faut peu de choses et, parfois, beaucoup de choses à la fois pour nous faire ouvrir les yeux. Sans cette session, sans l’enchainement de hasards qui avait fait, que seul, dans une ville étrangère, l’ennui conduisit ses pas chez l’amie de sa sœur, il n’aurait jamais, peut-être, lu clairement dans son propre cœur et sa vie aurait continué de s’écouler, plate, monotone, malgré son activité, sans aucun sens poétique qui l’embellisse.

Hortense l’attendait, un peu surprise de constater qu’il avait mis si peu de temps à se rendre à son invitation. Depuis le soir où il avait fait ses aveux, elle avait repassé dans son esprit, toutes les péripéties de son aventure sentimentale. La facilité avec laquelle sa victime était tombée dans le piège avait enlevé un peu de la saveur de ce triomphe. Pourtant son amour propre était délicieusement flatté. Cette victoire facile, c’était la consécration de ses charmes. Il lui plaisait de songer que Lucien Noël, le misogyne, ne lui avait pas résisté et que sous peu, pourvu qu’elle le veuille, il se traînera à ses pieds, mendiant comme une faveur insigne, un regard tendre, une parole douce.

Les yeux noirs brillaient dans le masque pâle quand il lui serra la main. Elle crut remarquer que le regard dont il l’enveloppa ressemblait à une prise de possession.

Cela la choqua.

Après qu’ils furent installés tous les deux, sur le même divan, Lucien sortit de sa poche une liasse de feuilles de papier.

— Hortense, lui dit-il, hier soir, je pensais à vous. J’y pensais avec une acuité telle que j’en ai souffert physiquement. Votre souvenir s’est imposé à mon esprit, impérieux. Je suis devenu la proie de l’ennui. Alors, je vous ai écrit.

— Tout ça, dit-elle, montrant les feuilles, et elle sourit d’un bon sourire large qui découvrit deux rangées de dents blanches, aiguës, des dents qui semblaient toutes prêtes à mordre.

— Aimez-vous mieux que je vous lise…

— Comme vous voudrez.

Il plaça les feuilles en ordre et commença la lecture de ces pages enfiévrées. Sa voix était chaude ; elle vibrait. Il s’en dégageait une force de persuasion.

Hortense, les yeux mi-clos, écoutait. Les mots la berçaient mollement. Les phrases passionnées, ardentes, l’entouraient ; les mots pénétraient en elle ; ils fouillaient dans sa chair qu’ils faisaient frissonner. Elle était contente, satisfaite. Pendant que le jeune homme, ému de ce qu’il disait et ne pouvant empêcher l’émotion de transparaître dans ses intonations, continuait cette lecture, elle le revoyait dans la solitude de son cabinet, penché sur la table, griffonnant pour elle, rien que pour elle, ce vaste poème d’amour. Une torpeur langoureuse était en elle. Elle s’abandonnait à la douceur d’être aimée…

— Vous me laissez cela ?

Il réfléchit un peu. Le front volontaire se plissa.

— Non ! À quoi bon ?

— Puisque je le veux.

À quoi obéit-il ? Éprouva-t-il dans son esprit la sensation étrange de l’orgueil qui se cabre ? Il répondit presque durement, et inconscient lui-même de ses paroles :

— Non…

— Et pourquoi ?

La vision de toutes les femmes semblables l’envahit. Marcelle devant lui souriait. Il vit le tableau de ce qui aurait bien pu être : l’ancienne bien-aimée relisant ses lettres appuyée à l’épaule de son mari et se moquant de cette flamme antérieure.

— Parce que je n’y tiens pas. Et puis n’insistez plus. Pourquoi, vous-même, vouloir garder ces feuilles ?

— Pour me rappeler vos sentiments.

— Vous avez besoin de cela pour croire à mon amour ? Hortense, c’est vrai que je vous aime follement… Pour vous seule, je suis retourné à Québec. J’avais besoin de vous voir, de vous entendre… Et vous m’aimez-vous ?

Le même regard distrait, indéfinissable, parut en elle et la voix lointaine, elle répondit : Peut-être.

— Ce n’est pas cela que je veux. Je veux une certitude. M’aimez-vous oui ou non ?

— Je vous ai dit : Peut-être.

Cette réponse l’agaçait. Il s’acharna à détruire cette incertitude. Tout à coup, l’œil mauvais, il dit :

— Hortense, vous êtes-vous moquée de moi ? Souvenez-vous que ce n’est pas moi qui ai commencé cette aventure, mais que c’est vous. Je me suis laissé prendre à votre jeu. Étiez-vous sincère ?

— Je le suis.

Il serra plus fortement la main fine et blanche qu’il tenait. Les yeux rivés sur ceux de la jeune fille, il s’approcha d’elle. Un vertige s’empara de lui qui lui fit perdre notion de tout. Fougueusement, il l’enlaça et ses lèvres brûlantes s’appuyèrent sur celles de la jeune fille. Il essaya de boire sur cette bouche toute la folie qui le troublait. Il ne sentit pas le frisson qu’il espérait. Elle ne se donnait pas dans ce baiser.

La voix pressante, il lui demanda à nouveau, la même question, la question éternelle que des millions et des millions d’humains ont posée, la question vitale aux conséquences innombrables :

— Hortense, m’aimez-vous ?

Cette fois, la jeune fille ne répondit rien et le regarda simplement d’une façon indéfinissable, énigmatique. Il essaya de comprendre ce silence. Son esprit se perdait. Il saisit les poignets, et les serra ; il était fébrile. La voix devint étouffée, les yeux plus brillants :

— Hortense, m’aimez-vous ?

Et son étreinte était si serrée, que les os craquaient entre ses doigts.

Dans un souffle, elle répondit :

— Oui ! Je vous aime.

Ce fut comme une lumière qui aurait illuminé son âme. La Vie lui sourit. Elle devint grandiose.

Comme transfiguré de bonheur, il continua :

— Vous êtes sincère.

— Je suis sincère.

— Et moi, Hortense ! Je vous aime à la vie et à la mort. Je vous aime par-delà la mort, je vous aime pour l’éternité.

Oui, Hortense était sincère. À ce moment-là du moins.

L’Amour qu’elle inspirait était si intense qu’il s’en dégageait comme un fluide. Elle en était pénétrée, un peu malgré elle. Des effluves lui allaient jusqu’au cœur. Elle ne pensait plus, elle vibrait.

Entre les deux jeunes gens, un silence régnait ; un silence éloquent, un silence qui parlait. Des interrogations flottaient dans l’air que rencontraient des réponses. Et toutes, elles étaient tendres, douces et passionnées à la fois.

Pour briser ce silence elle dit :

— Quand retournez-vous à Montréal ?

— Demain matin.

— J’y vais dans une semaine. Je vous y verrai.