Les caprices du cœur/13

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Édouard Garand (p. 30-34).

XIII


Lucien Noël retourna à son bureau et reprit avec plus d’ardeur, son travail. L’ambition s’empara de lui. Il roulait déjà sur la route du succès. Autour de lui, ses amis les plus intimes, faisaient leur trouée dans la mêlée quotidienne, où se heurtent, se combattent les énergies individuelles. Avec leur figure de conquérant, ils émergeaient de la foule. Individualistes à l’excès, ils avaient le culte et la passion de l’orgueil. C’est à qui imposerait son nom, deviendrait une personnalité. Mainville, dans le Barreau, passait pour l’un des criminalistes les plus habiles. Quant à Jules Faubert, il était le « Roi du Papier ». Déjà millionnaire, il luttait d’arrache-pieds, ne connaissant aucune borne. Entreprises gigantesques n’étaient que jeux pour lui. On l’appelait le Napoléon de la Finance. Les anglais l’appelaient le « Devil », tant ses opérations de bourse étaient audacieuses et couronnées de succès.

À les côtoyer, Noël avait pris le goût de l’activité. Ce qu’il y avait de rêveur, en lui, cédait le pas au combatif. Et puis il appartenait à une génération affamée de succès. L’élément canadien-français pour se développer et grandir, avait besoin de compétences. Comme journaliste, il se devait aux siens. Conscient de ses talents, il considérait comme un devoir de les faire fructifier et d’en faire profiter la collectivité.

Lui aussi, il rêva de se créer un nom et de l’imposer.

Depuis son récent voyage à Québec, il était tout autre. Exubérant, gai, rempli d’audace, il ne doutait de rien.

Toujours cette phrase bourdonnait à son oreille : « Je vous aime ». Elle chantait comme une musique. Elle le berçait sans l’endormir. Au contraire elle le stimulait.

Il retrouva son bureau de la rue St-Denis, un peu changé ; depuis si longtemps qu’il ne s’y était pas installé définitivement. À cause des récents événements, il n’avait fait qu’y passer. Maintenant, il s’y installait, avec la volonté ferme, d’orienter, de ce bureau, les destinées intellectuelles de ses concitoyens.

Beaucoup de correspondance était en retard. Il y mit ordre. Ensuite il s’informa judicieusement de la tournure de ses affaires. L’Espoir tirait maintenant à 32, 000 exemplaires. C’était un résultat colossal. Le nombre des pages de douze au début, était porté à 36. Les annonceurs étaient choisis et payaient de hauts taux. Les revenus, chaque mois, encourageaient le directeur.

Après une conférence avec son rédacteur, le seul qui avec lui, partageait la lourde besogne de rendre ce périodique intéressant, et après avoir consulté son gérant, Lucien décida que dorénavant, il ferait un appel plus pressant à la collaboration étrangère, dans le but double, de rendre la lecture de l’Espoir plus attrayante et d’aider, dans une faible mesure, les travailleurs de la plume en leur offrant ce qui leur manque au pays, un débouché rémunérateur. Il payait la copie à raison de tant la page. C’était peu, comparé aux sommes fabuleuses que les magazines américains paient à leurs rédacteurs. C’était déjà un pas en avant dans l’aide à la production littéraire.

Le bureau de Noël était très vaste et meublé avec goût. Il n’avait rien de la froideur d’un bureau d’affaires. C’était plutôt un studio, un cabinet de travail. Les murs étaient tapissés de papier aux couleurs chaudes, où le rouge effacé se mêlait à son complément le vert. Sur terre, un tapis turc et au centre une table immense de noyer noir, encombrée de journaux, de papiers et de livres. Les fauteuils de cuir étaient confortables, moelleux. Tout un pan de mur était converti en bibliothèque. Dans les fenêtres, des rideaux. C’était un sanctuaire de la pensée. Bien des gens y avaient pénétré. Beaucoup avaient fait anti-chambre, des heures durant, avant d’avoir avec le directeur l’entrevue qu’ils désiraient. Lucien était une puissance. Il tenait en main une arme formidable : la plume, qui faisait rechercher ses bonnes grâces.

Il éprouva un véritable plaisir à prendre possession derechef de cette citadelle délaissée. Chaque coin lui en était familier. L’ensemble signifiait la réalisation d’un rêve longtemps caressé.

D’où vient qu’il n’est pas rassasié, qu’en lui, un besoin nouveau crée un désir inassouvi ?

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

On frappe à la porte.

— Il y a quelqu’un pour vous ?

— Oui.

— C’est monsieur Mainville.

— Faites-le entrer.

Mainville, rajeuni, entra la figure épanouie.

— Bonjour Lucien. On ne t’a pas vu depuis les élections.

— J’ai été absent. À Québec.

Mainville se contenta de rire. Il prit un livre sur la table, un livre ouvert. Il regarda le titre.

— « Physiologie de l’amour moderne », par Paul Bourget. C’est toi qui lis cela.

— Oui. J’en ai feuilleté quelques pages avant-midi.

— Ah !

Il resta quelques instants sans répondre, regardant son ami curieusement dans les yeux.

— Et que signifie cette lecture.

— Elle signifie que…

— Encore une fois.

— Non pas… La première fois. L’autre, c’était une fantaisie.

— Et la conséquence de ta lecture.

— J’ai découvert que j’étais jaloux. Quant au type d’amoureuse de ma flamme, je ne l’ai encore su définir… Ce que je sais, c’est que je l’aime. Un point c’est tout.

— Je l’aime à la folie, je tuerais pour elle.

— Toujours emballé, toujours fou.

— Pas comme tu penses. Cette fois-ci, c’est l’amour sérieux, le grand amour, celui qui s’écrit avec un grand A. Celui qu’on éprouve une fois dans sa vie.

— Elle t’aime au moins.

— Elle me l’a dit. Des fois j’en doute.

Mainville essaya de tuer en Noël cette passion naissante, en névrosé qu’il était et demeurait. Mais comme il vit que l’autre s’acharnait à détruire ses raisonnements, il en conclut que décidément Lucien était fortement épris à tout jamais.

Il l’aida alors de son expérience qu’un commerce assidu des femmes durant ses années d’université et la pratique de l’humanité lui avait donnée.

— Ce que tu m’en as dit me fait voir que c’est une coquette.

Sa coquetterie est flattée de ta conquête. Tu menaces de devenir quelqu’un. Ça la flatte de t’atteler à son char.

Qu’elle t’aime comme tu l’aimes, je ne le crois pas. Je crois qu’elle peut t’aimer si tu sais en prendre les moyens.

Je suis convaincu que n’importe quel homme puisse réussir à aimer n’importe quelle femme, à condition que le Hasard s’en mêle et que chacun y mette du sien. Personnellement, je ne crois pas à la prédestination en amour…

— Moi, j’y crois…

— Tu en reviendras… Je ne discuterai pas ce point avec toi ; cela nous amènera trop loin dans des considérations physiologiques ou purement psychiques, mais non moins purement oiseuses… Elle croit peut-être t’aimer. Elle ne t’aime pas encore.

— Pourtant, elle me l’a avoué…

— Oui, elle t’aimait momentanément. Mais depuis, elle s’est ressaisie. Si tu es pour elle une proie trop facile, elle s’en dégoûtera… Si, au contraire, tu piques sa vanité en lui laissant croire que ses charmes ne sont pas aussi irrésistibles qu’elle le croit… ce sera autre chose. De nouveau, elle entrera dans la mêlée, amènera à la rescousse tout le formidable attirail de ses charmes, se prendra finalement au jeu et pour excuser son petit manège s’autosuggestionnera qu’elle t’aime, finira par t’aimer réellement, prise elle-même à son propre piège.

— Pour un ennemi des femmes, tu es très fort en psychologie féminine.

— C’est que je puis les observer sans parti pris, en avocat, sans être parti à la cause.

— Alors, tu me conseilles…

— De la rendre jalouse…

— C’est facile à dire… Tu me définis son cas… Laisse-moi maintenant te définir le mien. Nous verrons ensuite si mon tempérament peut s’accorder avec ce que tu me proposes.

— Te définir ton cas. Je te connais comme si je t’avais élevé. Tu es un impulsif, un enthousiasme, un passionné d’une réalité ou d’une chimère… N’importe, mais il te faut une passion dans ta vie, qui domine les autres. Durera-t-elle ?

— Plus que tu ne le penses. Je t’ai dit que j’étais épris à tout jamais. Je complète ton esquisse. Je suis de plus, un jaloux.

— Peut-être. C’est la part de ton orgueil. La jalousie est à la fois un signe de force et de faiblesse. C’est un signe de force en ce sens qu’elle est une manifestation de l’orgueil. Or l’orgueil nait de la conviction d’une force apparente ou réelle, mais d’une force malgré tout. Signe de faiblesse parce qu’elle te fait craindre un rival heureux, par conséquent, signe d’un manque de confiance.

— Ce n’est pas de cela que j’ai peur. En amour, il n’y a ni force, ni faiblesse. Être préféré par une femme à un autre ne signifie pas qu’on ait la conviction d’être inférieur à l’être préféré.

On a vu des femmes très intelligentes préférer à un homme supérieur moralement, intellectuellement et physiquement, un autre homme dont la valeur ne se pouvait aucunement comparer. Je n’ai pas peur d’être supplanté par un rival plus heureux, mais je suis jaloux par anticipation… au cas où cet autre me supplanterait. Je suis jaloux des possibilités. Quand je pense qu’un autre pourrait avoir la préférence sur moi, je vois rouge. Je suis exclusif en tout, même en amour.

— Ça ne t’empêche pas de suivre mon conseil.

— Lequel ?

— De t’en désintéresser ou plutôt de faire semblant de t’en désintéresser. Ne lui écris pas d’ici quelque temps. Si tu la vois, montre-toi un peu distant. Ne lui dis pas que tu l’aimes. Elle voudra alors te le faire dire que tu l’aimes…

— C’est ce que je vais essayer.

Cette conversation, dans un lieu aussi étranger à des dissertations sentimentales, dura bien une couple d’heures. Pris chacun dans l’engrenage d’un tel sujet, l’on oublia la cause de sa visite, l’autre d’en demander le motif.

Près de partir, Mainville manda à Noël, qu’il était chargé à la prochaine session d’interpeller le gouvernement au sujet d’un octroi probable pour un embranchement de chemin de fer, Senneterre-Montréal, que se proposait de construire Faubert sous peu, et que pour cela, il avait besoin du secours de Noël dont le journal, arme formidable, était d’un concours des plus efficace.