Les caprices du cœur/15

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Édouard Garand (p. 35-37).

XV


Hortense Lambert avait souffert dans sa coquetterie et sa vanité de jolie femme du silence de Lucien Noël. Elle avait eu beau chercher, aucune explication ne s’offrait qui pouvait motiver cette abstention.

Les premiers jours qui suivirent le soir où elle fit des aveux, étonnée elle-même de s’être laissée prendre à son jeu, ce lui fut presque un soulagement de constater que cette aventure était finie. Mais les semaines en s’écoulant modifièrent sa manière de voir ; elle regretta la griserie que l’encens des hommages lui causait. Peut-être crut-elle aimer réellement Lucien. Le spleen l’envahit. Un vide se fit que rien ne comblait.

Piétinant son amour-propre, elle écrivit.

Quelques jours après cette lettre, répondant à son amie Pauline Dubois, qui l’invitait à faire un séjour chez elle, elle monta à bord d’un convoi du Pacifique Canadien à destination de Montréal.

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En parcourant le journal ce soir-là, Lucien Noël aperçut dans le Carnet Social, cette simple note qui eut l’heur de lui mettre le cœur en fête.

« Mlle Hortense Lambert de Québec est à Montréal pour quelques jours, l’invitée de son amie, Mlle Pauline Dubois. »

Son premier mouvement, et tout instinctif, fut d’aller à l’appareil téléphonique. Mais comme il avait l’écouteur en main, il changea d’idée remettant à demain le plaisir d’entendre la voix chère.

Il lui suffisait de savoir qu’elle était dans la même ville que lui.

Il sortit après souper faire une longue promenade rue Sherbrooke et se surprit plusieurs fois à siffloter des airs gais.

Il fut distrait tout l’avant-midi du jour suivant. Midi n’était pas sonné qu’il appelait au téléphone.

Mlle Lambert est-elle là ?

— Un instant, Monsieur, s’il vous plaît.

Il tremblait. Et quand la voix claire aux inflexions caressantes pénétra de par l’espace, grâce à la magie des fils jusqu’à son oreille, une émotion lui fit chercher ses mots.

— Mademoiselle Lambert ?

— C’est moi.

Les questions banales se succédèrent, questions insignifiantes.

Il ne savait quoi dire.

Finalement, il lui demanda quand il pourrait la voir.

Elle l’invita pour le soir.

Il n’en demanda pas plus, répondit simplement : « à tantôt » et raccrocha l’écouteur.

Une troupe ambulante d’opéra jouait au théâtre St-Denis depuis le début de la semaine.

Ce soir, qui était un mercredi, elle interprétait : La Bohême.

Au dire des mélomanes, la distribution de la pièce était la plus homogène et la plus parfaite jamais vue à Montréal.

Lucien réserva deux billets.

Les heures de l’après-midi passèrent, lentes, monotones, ennuyeuses.

S’il avait pu supprimer le Temps, en faisant faire un tour de cadran aux aiguilles de l’horloge, il l’aurait fait volontiers, tant sa hâte était grande de la revoir.

Enfin, huit heures sonnèrent.

Il sauta dans un taxi et se rendit chez son amie.

Il s’emplit les yeux de la beauté d’Hortense. Il la buvait pour ainsi dire.

— Vous venez avec moi entendre La Bohême ?

— Mais oui.

Cela fut dit simplement, mais il y avait dans l’intonation quelque chose d’indéfinissable, de naïf, de canaille, de tendre, de distant, tout à la fois.

Elle jeta une cape bordée d’hermine sur ses épaules et prit place à ses côtés dans le taxi.

Elle se blottit près de lui, et câline, le regardant dans les yeux, elle lui demanda pourquoi il était demeuré si longtemps sans donner de ses nouvelles. Est-ce que son cœur avait changé si brusquement ? Quelques semaines d’absence suffisaient-elles à tuer un sentiment qui paraissait si puissant ?

Il lui conta, qu’absorbé par sa nouvelle entreprise, il n’avait pas eu le temps d’écrire, etc… Il bredouilla, puis finalement, avoua tout. S’il n’avait pas écrit, c’est qu’il voulait la rendre jalouse, créer en elle le désir de la revoir, pour que la joie de leur réunion fut activée et magnifiée par ce désir.

Et les aveux se pressèrent à nouveau sur ses lèvres, aveux brûlants d’un amour formidable, d’un amour qui ne laissait dans le cœur de celui qui en était possédé, aucune place pour un autre sentiment.

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Les trois coups réglementaires venaient d’être frappés.

Obéissant au bâton du maestro, l’orchestre attaqua les premières notes de l’ouverture.

Dans la longue salle du St-Denis, débordante de monde où les toilettes claires et basses des femmes contrastaient avec l’habit sévère et noir des hommes, le silence régna. Ce ne fut plus que l’harmonie des notes musicales qui plana dans le vaisseau répandant une langueur qui engourdissait les nerfs. Parfois les violons pleuraient sous les archets et déchiraient le thème de sanglots.

Un air capiteux fait des multiples odeurs, parfums, poudres et même lotions à cheveux répandues à foison sur ces milliers d’êtres humains, répandait dans l’atmosphère une lourdeur grisante.

L’ouverture s’éteignit dans un soupir et le rideau se leva.

Noël revivait, à cette évocation d’une bohème un peu artificielle les années d’insouciance qui suivent la sortie du collège, et quand le ténor entonna d’une voix claire et chaude à la fois, dont les notes vibraient lorsqu’elles atteignaient le diapason élevé : « Che Gelida Manina… » il prit dans la sienne la main d’Hortense et la serra fortement. Rien ne répondit à son étreinte, il n’y prit pas garde et perdu dans un abandon béat de son être réel, il laissa son esprit, engourdi par la musique, se perdre tout le temps que dura la représentation dans un espèce de nirvanah plein de bonheur.

Il ne remarqua personne dans la salle. Il était comme ivre, ivre de sentir près de lui, cette personne chère que son amour paraît des beautés réunies de toutes les femmes, cette personne unique qui incarnait à ses yeux, l’univers entier et pour qui, de gaîté de cœur, il aurait sacrifié sa vie. Il ne parla pas. Mais son âme parlait. Il suivait les péripéties d’une conversation intérieure dont il se faisait à la fois les questions et les réponses. Quelquefois, il disait une banalité et retombait dans le mutisme.

Il ne vit rien tout entier absorbé lui-même, replié sur le beau rêve que la musique berçait.

Il retourna chez lui, à pieds, la représentation finie, après avoir été reconduire Hortense chez son amie, portant la tête haute, et comme le héros d’Alphonse Karr, il lui semblait que son chef atteignait les étoiles. Des bribes d’air lui revenaient, qui faisaient un accompagnement à la chanson de l’âme, qui en lui, résonnait à lui briser la poitrine. Il était heureux, pleinement heureux, maître de l’avenir.