Les civilisés/Texte entier

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Librairie Paul Ollendorff (p. V-319).

Préface

À Monsieur Pierre Louÿs. 

   Mon cher Ami,

L’an passé, je risquais mon premier livre ; et ce livre, — très jeune, — vous teniez à le présenter vous-même au public, à le couvrir de votre nom comme d’une égide. Vous écriviez une préface exquise, et je sais que beaucoup de gens sans indulgence ont pardonné à l’auteur par admiration pour le préfacier.

Elle n’était pas seulement très belle, cette préface. Elle était adroite, et presque insidieuse. Elle piquait la curiosité du lecteur. Le lecteur n’aime rien tant que découvrir la personne de l’écrivain derrière ce qu’il écrit. Cette découverte lui présente tout l’attrait d’une incursion furtive dans les coulisses du théâtre littéraire. Votre préface, mon ami, conduisait le lecteur dans notre intimité. Vous racontiez véridiquement le hasard singulier qui nous mit en relations, et comment je fis ma première visite à Pierre Louÿs un quinze juin, jour de Grand Prix. — À mon tour de conter mon anecdocte. Mon ami, nous sommes de plus vieilles connaissances que vous ne pensez : je vous ai rencontré pour la première fois, — la vraie première fois, — six ans avant le quinze juin que je rappelais tout à l’heure. Mais de cette rencontre-ci, vous ne pouvez point avoir gardé mémoire, — et pour cause. J’avais vingt ans bien juste. J’allais partir pour un très grand voyage — pour le Sénégal, les Antilles et New-Orleans. Et, je passais à Marseille, chez un ami, ma dernière semaine de France. Une nuit d’insomnie entêtée, j’avisai sur ma table les trois ou quatre derniers romans parus, et j’en pris un au hasard, qui me séduisit par sa robe couleur de citron pâle et son titre imprimé en bleu. Ce roman s’appelait Aphrodite. Je l’ouvris au milieu, comme on ouvre toujours les romans, et j’essayai, par son secours, de conquérir le sommeil.

Or, le sommeil fut insaisissable. Vainement j’allai jusqu’à la dernière page, puis je repartis de la première. Je recommençai. Je recommençai encore. Peine perdue : l’aurore me trouva éveillé. Dans cette seule nuit, j’ai lu six fois tel chapitre que je relis encore, — je le dis très bas, à cause de votre modestie, — comme je relis les classiques impeccables de mon cher XVIIe siècle…

Depuis, j’ai médité sur cette nuit de lecture. Nul livre jamais, c’est positif, ne m’a conquis comme fit Aphrodite. Et j’étais probablement alors un lecteur plus sévère que je ne suis devenu. J’étais un écolier de la veille. Sophocle, Racine, La Bruyère m’avaient enseigné le dédain des modernes et de leurs procédés : le romantisme et le naturalisme m’irritaient pareillement. Je méprisais les tumultueux, les bouches rondes, les excessifs, comme autant de catégories d’impuissants. Je détestais toutes brutalités, toutes violences, toutes emphases. Je haïssais le mouvement qui déforme la ligne. Oui vraiment, j’étais un féroce lecteur, sectaire, et tout à fait intransigeant dans sa religion…

Au fait, mon cher ami, voilà pourquoi votre Aphrodite s’empara si vite de moi, et me posséda entier. C’est qu’elle était de ma religion, — la religion des belles lignes harmonieuses et immobiles, la religion de la Beauté toute nue et toute pure. Très exactement, vous me donniez la déesse même adorée en mon temple ; et vous me la donniez vivante, toute chaude, en place des statues froides qui seules m’étaient encore connues. À plusieurs siècles de distance, une œuvre littéraire nous apparaît en effet comme figée et morte. Si belle qu’elle soit, elle ne vibre plus : sa chair s’est muée en marbre. Or, nous ne pouvons aimer d’amour qu’une chair vibrante. — Aphrodite fut ma première maîtresse, — oui, la première matérialisation de mon désir. Mon cher ami, c’est en lisant Aphrodite que j’ai compris la possibilité d’écrire à notre époque des livres tout ensemble modernes et antiques, — classiques et vivants. Votre exemple a tracé ma route. Si j’ai donc pris la plume à mon tour, vous en êtes responsable un peu, vous, de qui je me sens profondément le disciple. Je vous demande donc aujourd’hui, mon maître, d’accepter la dédicace du livre que voici. Il fut écrit pour vous. Vous plairat-t-il ? je l’ignore. Accueillez-le quand même, comme un gage de mon admiration fervente pour votre œuvre, et de mon amitié pour vous.

C. F.

Les Civilisés


I

Dans la cour, plantée de grands flamboyants ombreux, entre la maison et la grille, les doux coureurs tonkinois avancèrent le pousse, un pousse très élégant, laqué et argenté. Et ils s’attelèrent entre les brancards, en flèche. Après quoi, ils attendirent le maître, immobiles comme des idoles jaunes vêtues de soie. Pousse et coureurs faisaient un coquet équipage, pittoresque même à Saïgon, où les petites gens seuls vont encore en voiture à homme. Mais le docteur Raymond Mévil avait beaucoup d’originalité, et possédait d’ailleurs une victoria et de beaux trotteurs. En sorte que le monde lui passait sa fantaisie d’aller en pousse, et de violer la mode, — luxueusement.

Il était quatre heures, l’heure où l’on s’éveille de la sieste. Le docteur ne recevait pas plus tard, — procédé discret, dans un pays où les rues sont désertes jusqu’au déclin du soleil. — Ce jour-là, Raymond Mévil sortait tôt, non pour la classique promenade d’avant dîner, mais pour quelques visites demi professionnelles, qu’il espaçait d’ailleurs largement, sa tactique étant d’être rare.

Une congaï à chignon lisse ouvrit la porte, jeta quelques lazzis criards aux coureurs, et s’immobilisa tout à coup, doucereuse : le maître paraissait. Il descendit le perron, d’un pas jeune quoique déjà traînant, caressa du doigt le sein de la femme à travers le ke-hao de soie noire, et monta dans le petit véhicule qui partit à fond de train, les Tonkinois courant à toutes jambes pour que le vent de la vitesse rafraîchit le visage de l’homme d’Occident. Aux fenêtres, par les fentes des volets clos au soleil, des regards de femmes admirèrent la joliesse des livrées blanches bordées de pourpre, — admirèrent la grâce du promeneur, plus séduisant que le luxe dont il s’entourait. Le docteur Mévil était aimé des femmes, — d’abord parce qu’il les aimait, et qu’il n’aimait qu’elles, ensuite parce qu’il était beau d’une beauté qui les troublait toutes, d’une beauté sensuelle et molle jusqu’à l’indécence. Il était blanc et blond, avec des yeux bleu foncé trop longs, et une bouche petite et rouge. Quoiqu’il eût trente ans passés, il paraissait adolescent, et quoiqu’il fût robuste, on l’imaginait délicat. Ses longues moustaches claires le faisaient ressembler à un Gaulois décadent, que les siècles se seraient fait un jeu d’affiner et d’adoucir

Ressemblance de hasard : Mévil se vantait d’être suffisamment civilisé pour que tous les sangs de toutes les origines se fussent mélangés dans ses artères également.

Le pousse trottait entre les arbres des rues, à l’abri du soleil oblique, mais meurtrier quand même comme une massue. Du bout de sa canne, le maître guidait les coureurs. Pour les arrêter, il dit : « Toï ! » en les frappant sur l’épaule. Et ils entrèrent dans un jardin qui précédait une villa. Le long de la grille, plusieurs voitures attendaient, avec des grooms annamites, hauts comme leurs bottes, cramponnés aux mors des chevaux.

— « Tiens, fit Mévil, c’est le jour de cette chère petite, je n’y avais pas pensé. »

Il hésita, puis haussa les épaules, et chercha dans sa poche un porte-cartes dont il vérifia le contenu, — plusieurs billets de la Banque Indo-Chinoise. Après quoi, Raymond Mévil jeta sa canne à l’un des boys accourus au-devant de lui, et entra.

La maison, vieille et vaste, était tout à fait coloniale. Deux antichambres conduisaient au salon, relégué dans l’aile la plus sombre, et prolongé par une véranda fermée de stores opaques. Tout cela était grand à s’y perdre, et haut comme une église ; les cloisons ne montaient pas jusqu’au plafond, et l’air tiède circulait sous les solives. En bas, il faisait frais, et les meubles, tous d’ébène inscruté de nacre, fleuraient une odeur indigène.

Dans le vestibule, Raymond Mévil heurta quelqu’un qui sortait, — un personnage grave et glabre, au teint de citron, aux gestes pesés, — le maître du lieu, Ariette, avocat à la Cour. Les deux hommes se serrèrent la main très cordialement ; la face morne de l’avocat se contourna même pour un sourire de bienvenue qui, probablement, n’honorait pas tous ses visiteurs.

— « Ma femme est là, mon cher ami, dit-il, et c’est gentil à vous d’être venu la voir. Il y a bien longtemps que je n’avais eu le plaisir de vous rencontrer chez moi.

— Croyez bien, mon cher, affirma Mévil, qu’il n’en faut accuser que ma paresse, et que votre maison m’est toujours la plus amie de Saïgon. » L’avocat fit une mine charmée, et sembla soulagé d’une inquiétude.

— « Je vous laisse donc, mon cher docteur. Vous savez que le Palais me réclame, comme toujours.

— Belles causes ?

— Divorces, naturellement. Nous vivons dans un temps très scandaleux… »

Il s’en allait, sa serviette serrée sous son bras, le pas sec, automatique, l’air austère et étroit. Raymond Mévil lui sourit dans le dos, avec une grimace.

Dans le salon, huit ou dix femmes caquetaient, élégantes et négligées dans leurs robes saïgonnaises qui ressemblaient à des peignoirs de luxe. Mévil, du seuil, les regarda toutes d’un coup d’œil, et traversa leur cercle avec aisance pour saluer d’abord l’hôtesse, une gracieuse brune aux yeux chastes, qui lui tendit sa main à baiser.

— « Voici la Faculté, dit-elle. Quel bon vent, aujourd’hui ?

— La Faculté, répondit le médecin, vient tout bonnement mettre ses hommages aux pieds du Barreau. » Il s’inclina devant chaque visiteuse, avec des mots galants et impertinents, puis s’assit. Il fut le centre de tous les regards. Les femmes le trouvaient à leur gré, et sa réputation de Don Juan était établie. Il ne se troubla pas et bavarda. Il ne manquait pas d’esprit, et savait faire montre de celui qui plaît aux femmes. Frivole par sa nature, il s’était étudié à le paraître plus qu’il ne l’était, et se servait de cette frivolité comme d’une arme dans les entreprises amoureuses ; on lui savait gré d’être futile et féminin, et on se confiait facilement à lui, sans scrupule d’amour-propre.

— « À propos, dit tout à coup Mme Ariette, j’allais envoyer chez vous, guérisseur.

— Souffrante ?

— Non, mais j’ai trop chaud. Joli décembre, hein ? On ne peut pourtant pas aller à la campagne, la saison des crimes bat son plein. Alors, il faut que vous me tiriez d’affaire, n’importe comment.

— C’est un jeu d’enfant.

— Vos pilules, n’est-ce pas ? je n’ai plus d’ordonnance. »

Il se leva, tira son porte-cartes :

— « Je vais vous en faire une.

— Comment, docteur, dit quelqu’une, vous commandez au thermomètre ?

— Certainement, je lui donne des ordres écrits, comme ça, sur le dos d’une de mes cartes… »

Il s’était appuyé contre un guéridon, dans un coin, et griffonnait. Quand il eut fini, il laissa le carton et revint.

— « Voilà. Vous en aurez pour quinze jours, — quinze jours à vous croire au Pôle chaque fois que ça vous chantera…

— Oh ! docteur, dit une jeune femme, donnez la recette, pour l’amour de Dieu !…

— L’amour de Dieu ne suffit pas, riposta Raymond moqueur. Mais venez à mon cabinet, petite madame, et l’on s’arrangera tout de même… »

Il ne s’était pas rassis, il s’en alla, laissant un sourire à toutes les femmes.

La minute d’après, une curieuse alla regarder l’ordonnance laissée sur le guéridon.

— « Ah ! fit-elle, M. Mévil a oublié son porte-cartes.

M. Mévil oublie toujours quelque chose, » prononça Mme Ariette en souriant avec sérénité.

Raymond Mévil souriait aussi, en remontant en pousse. Comme les coureurs le regardaient, il leur dit : « Cap’taine Malais », et se renversa dans les coussins de cuir. Le pousse trotta.

Cap’taine Malais habitait, au coin du boulevard Norodom et de la rue Mac-Mahon, — en face du palais du gouverneur, — la plus somptueuse maison de Saïgon. — C’était un financier, — le mot Cap’taine, dans le jargon des Annamites, signifie gentleman, et n’a aucun sens guerrier ; — un financier considérable par ses millions et par l’usage qu’il en faisait. Directeur de trois banques, membre de tous les conseils d’administration et fermier de plusieurs impôts, il était une puissance avec qui tout le monde comptait. Par ailleurs, homme selon la formule américaine, pas né, fait soi-même, — et mari d’une jolie femme pas coloniale.

Raymond Mévil trouvait celle-ci à son goût, et recherchait les occasions de l’approcher.

Mme Malais lisait dans sa véranda, son mari auprès d’elle. La véranda était un boudoir Louis XV exquis, tout bleu, avec des balustrades de marbre blanc fouillé à jour. La beauté fine de la jeune femme, une beauté de marquise adorablement blonde et pensive, resplendissait dans ce cadre fait pour elle. Un valet de pied européen, — luxe rare à Saïgon, — apporta la carte de Mévil.

— « Vous avez appelé le docteur ? » demanda le financier.

Mme Malais reposa son livre et fit un signe négatif.

— « Alors, dit le mari, il vient vous faire la cour. Laissez-le dire, ma chère ; mais n’acceptez pas ses drogues… »

Elle rougit excessivement. Sa peau trop mince, transparente, s’empourprait aux plus minimes émotions.

— « Henri, dit-elle, à quoi songez-vous là ! »

Il lui mit au front un baiser confiant.

— « Je songe… que vous êtes un amour de petite fille… et je vous laisse. — Les impôts me réclament. Restez avec votre monsieur, et rabrouez-le s’il vous ennuie. Après tout, ce n’est pas de sa faute, à ce malheureux, s’il se trompe d’adresse. Une femme comme vous à Saïgon, ma chérie, c’est tellement paradoxal ! »

Il croisa Mévil dans l’escalier.

— « Docteur, bonsoir, lui dit-il de son habituel ton bref, très différent de la voix tendre dont il venait de caresser sa femme. Montez, on vous attend là-haut. Seulement, pas de blagues, hein ? Je-ne-veux-pas qu’une seule pilule de votre sacrée cocaïne entre chez moi. Hein ? »

Mévil protesta de la main.

« Bon, c’est entendu. — Pas un milligramme. — Ma femme n’est pas encore détraquée, et si vous le voulez bien, nous la laisserons comme elle est — Au revoir. Très content de vous avoir rencontré. »

Il s’en alla à pas robustes, — des pas qui sonnèrent impérieux sur les degrés de marbre ; — il s’en alla sans se retourner.

II

« Cap’taine Torral, » grogna Mévil à ses coureurs en redescendant.

La visite avait été courte. Il s’était heurté contre une femme défensive, presque monosyllabique.

Maussade pour une minute, — les soucis couraient à sa surface plus vite que les risées sur la mer, — il s’enfonça dans son pousse en abaissant sur ses yeux la visière de son casque de liège. Mais une Victoria passa, et il se leva vite pour saluer deux femmes qui s’y trouvaient. Et il murmura, distrait déjà de son mécompte : Voilà qu’on commence à sortir ; je risque de manquer Torral.

Torral était le seul homme de Saïgon qu’il fréquentât sans arrière-pensée ni calcul : Torral n’était pas marié, et se portait bien, — deux raisons de ne pas attirer un médecin qui aimait les femmes.

Quand même, et malgré le contraste tranchant de leurs goûts et de leurs vies, ces deux hommes cultivaient une façon d’amitié.

Les gens s’en étonnaient. Georges Torral semblait mal propre à faire un ami. C’était un ingénieur, un mathématicien saturé de logique et d’exactitude, — un homme entier, brutal et sec, faisant profession d’égoïsme. Les femmes détestaient sa tête trop grosse, son buste noueux et l’ironie malveillante de ses yeux en charbons ardents ; les hommes jalousaient sa lucide intelligence et la supériorité blessante de son savoir et de son talent. Lui méprisait et haïssait indistinctement celles-là et ceux-ci, et ne cachait pas sa haine ni son mépris. Très indépendant dans sa carrière, parce qu’indispensable partout où il passait, il vivait à l’écart de tous, par morgue, et logeait loin de la ville européenne, dans le quartier méridional de Saïgon qui est un quartier de coolies indigènes et de prostituées. — Les coureurs du docteur Mévil, gens élégants et qui ne frayaient pas avec le populaire, manifestaient toujours un dégoût discret en trottant dans ces rues mal famées. Quand même, c’étaient des rues propres et plantées d’arbres, comme toutes les rues de Saïgon, et rien n’y choquait les yeux.

En ce moment, la chaleur du jour déclinait, et Torral, les paupières lourdes d’une sieste trop longue, achevait à la diable un calcul au tableau noir. Il travaillait dans sa fumerie d’opium, — car il fumait un peu, avec mesure, comme il faisait toutes choses, se vantant d’être un homme bien équilibré et rassis.

Le mur du fond était ardoisé, et des hordes d’équations à la craie s’y déployaient en bataille. Debout, et haussant sa taille courte pour atteindre plus haut, l’ingénieur écrivait avec une rapidité folle, intégrait, différenciait, simplifiait, et courait au bout du tableau inscrire les résultats on accolade. À la fin, il balaya le calcul à grands coups d’épongé, jeta sa craie, s’assit sur un pliant à quatre pas du mur, et contempla sa solution en roulant une cigarette.

Mévil entrait, précédé d’un boy annamite de douze ans qui marchait en se déhanchant comme une femme.

— « Tu travailles ?

— J’ai fini, » dit Torral.

Ils n’échangèrent pas de bonjour et ne se serrèrent pas la main ; ces démonstrations ne figuraient pas dans le rite de leur amitié.

— « Quoi de neuf ? » demanda l’ingénieur en pivotant sur son pliant.

Ce pliant était le seul siège de la fumerie. Mais il y avait à terre abondance de nattes cambodgiennes et de coussins en paille de riz, et Mévil s’était allongé prés de la lampe à opium.

— « Fierce arrive ce soir, dit-il. Il m’a télégraphié du Cap St-Jacques.

— Très bien, dit l’ingénieur ; on le recevra. As-tu préparé quelque chose ?

— Oui, dit Mévil. Nous dînerons au cercle et je venais t’inviter. Rien que nous trois, bien entendu.

— Parfait… Tu fumes une pipe ?

Y en a pas moyen, déclara le médecin en parodiant le jargon indigène. Ça me réussit particulièrement mal depuis quelque temps.

— Oui ? railla Torral. Tes belles amies se plaignent de toi, après ? »

C’est une propriété connue de l’opium, de refroidir fâcheusement les amoureux.

— « Elles se plaignent, prononça philosophiquement le beau docteur. Et le plus triste, c’est qu’elles n’ont pas tort. Hélas ! mon cher, j’ai trente ans.

— Moi aussi, » dit Torral.

Le médecin le soupesa des yeux, puis haussa les épaules.

— « Ça parait moins sur la peau, ça marque plus dans la moelle, conclut-il. À chacun sa part de veillesse. Et puis tant pis. La vie vaut qu’on la vive.

— D’ailleurs, observa l’ingénieur, nos mères ne nous ont pas consultés avant d’accoucher de nous… Pourquoi vient-il, Fierce ? Ce n’est pas la saison.

— Son croiseur arrive du Japon ; personne ne sait pourquoi. D’ailleurs, on ne pénètre jamais la philosophie des manœuvres maritimes ; plus que probablement, Fierce n’en sait pas plus que nous, et sa vieille bête d’amiral un peu moins.

— C’est très civilisé, dit Torral, d’ignorer où l’on va et de ne pas s’en soucier. Sous condition de n’avoir jamais à me battre — ce qui est trop grotesque — j’accepterais d’être officier de marine… quoique ça sonne bien bête, officier.

— Fierce est marin comme il serait autre chose.

— Non, dit l’ingénieur. Il est marin par atavisme. Il a eu des tas de gens à sabre et à longue-vue parmi ses arrière-grands-pères, et ça a déteint sur lui. Il n’en a que plus de mérite à n’être pas un barbare, à penser quelquefois et à ne pas porter de scapulaire.

— Ça ferait plaisir à feu sa mère, ce que tu dis là, fit Mévil. La chronique affirme qu’elle n’a jamais deviné le père de son fils.

— Elle avait des amis simultanés ?

— Elle couchait avec toute la terre.

— Une femme dans ton genre.

— Ça l’amusait, — et ça m’amuse. »

Ils se séparèrent. Torral se retourna vers son mur d’ardoise et contempla sa formule d’algèbre comme un peintre contemple le tableau qu’il vient de créer. Le soleil tombait vers l’horizon, d’une trajectoire verticale et rapide ; il n’y a pas de crépuscule à Saïgon. Mévil calcula qu’il n’avait pas le temps d’aller à la promenade, et il guida son pousse vers le fleuve, afin de rencontrer sur les quais les victorias revenant de l’« Inspection ». Les coureurs trottèrent sur la berge de l’arroyo chinois, encombré de sampans et de jonques, puis gagnèrent le bord du Donaï et prirent le pas. Des navires accostés débarquaient leurs marchandises, et des coolies couvraient de prélarts les amas de caisses et de tonneaux. Cela sentait l’odeur des ports maritimes, poussière, céréales et goudron ; mais le parfum de Saïgon, fleurs et terre mouillée, assiégeait quand même étroitement cette odeur factice, si bien que la ville, jusque dans ce quartier affairé, conservait sa marque indélébile de cité voluptueuse. Le soleil bas incendiait la rivière. Le soir était languide et beau.

Mévil, qui regardait les voitures découvertes pleines de femmes jolies et souriantes, ne vit pas derrière lui, en aval, un grand navire de guerre entrer dans le port, — une coque longue et droite comme une épée, — et quatre cheminées énormes qui vomissaient de l’encre. Cela glissait sans remous sur l’eau, et cela obstruait les rayons du couchant, si bien qu’on eût dit un rideau noir tiré sur l’horizon pourpre. Le long du quai, les arbres en fleur, les équipages piaffant et les toilettes radieuses cessèrent tout d’un coup de scintiller.

III

Au cercle, le dîner finissait.

Leur table avait été dressée au bout de la véranda, entre deux colonnes, et l’on avait relevé les stores, pour que l’haleine de la nuit pût entrer. Sous les corolles électriques, un joli luxe de cristallerie faisait arc-en-ciel, et il y avait un chemin d’orchidées et d’hibiscus. Les pankas remuaient de l’air au-dessus des convives ; il faisait presque frais, et quoique l’on vit, par les portes ouvertes, la salle à manger pleine de gens qui faisaient du bruit, on avait, sur ce coin de terrasse, une impression charmante de demi-solitude et de quasi-recueillement.

Le dîner finissait. Les boys annamites, aux gestes feutrés, apportaient dans des corbeilles de rotin les fruits asiatiques que l’Europe ne sait pas : les bananes mouchetées comme des panthères, les mangues rousses comme des Vénitiennes, les letchis en argent diaphane, les mangoustans en neige miellée et les kakis couleur de sang, dont le nom fait rire les Japonaises.

Ils avaient dîné presque silencieux ; aucun des trois n’était bavard. Mais, maintenant, le vin commençait à délier leurs langues, et Fierce contait son voyage. Ses compagnons l’écoutaient et le regardaient, avec la curiosité qu’on a pour les gens qui arrivent de loin et qui ont fait une longue absence.

Il parlait à phrases courtes et s’interrompait souvent pour songer. La songerie semblait son passe-temps ordinaire. Il était fort jeune, — vingt-cinq ou vingt-six ans, — mais il paraissait plus grave et plus amer que beaucoup de vieux. Il avait pourtant de très beaux yeux noirs, des traits passablement réguliers et de grands cheveux fins, le teint mat, les dents belles, la taille haute et bien prise, les mains longues, le front bombé, les attaches minces, tout ce qu’il faut pour qu’un homme n’ait point de haine pour la vie. Il en avait cependant. C’était un compagnon singulier, plein de contradictions ; — on le voyait dans le même instant sérieux, futile, railleur, maussade, opiniâtre, triste, indolent, volontaire et versatile, — sincère, toutefois, dans chacune des paroles de sa bouche et n’ayant jamais daigné mentir. Ses deux amis lui pardonnaient son humeur bariolée, plus souvent noire que grise, parce que, en dépit de ses écarts, Fierce était une tête convenablement équilibrée. La raison vivait à l’aise dans sa cervelle nette et balayée des poussières ataviques ; les préjugés et les conventions n’y dressaient pas de murailles, et la logique la plus féroce y trouvait toujours une route hospitalière, implacablement prolongée jusqu’à l’infini.

— « Voilà, concluait-il, comment nous avons, une fois de plus, échangé l’hiver de là-bas pour l’été d’ici. Trente degrés centigrades de différence. Je sais des femmes qui mourront de cette aventure.

— Quelles femmes ? fit Mévil.

— Celles, amoureuses et délaissées, qui pleurent là-bas nos caresses enfuies. — Triste.

— Tu avais une mousmé à Nagasaki ?

— J’avais toutes les mousmés du Marouyama. Le Marouyama, je le dis en cas que l’un de vous l’ignore, est le Yoshivara de Nagasaki. C’est un quartier correct et décent, comme sont toutes les choses japonaises, où beaucoup de petites filles gentiment attifées sourient aux passants derrière des grilles de bambous. On peut regarder et toucher : la vue n’en coûte rien, et le toucher peu de chose. L’ensemble est économique, rafraîchissant et presque agréable.

— Le Japon n’a guère changé.

— Si, beaucoup, dit Fierce. Les mœurs, les habits, la nature même, se sont conformés aux modes occidentales. Mais la race n’a guère subi de croisements, et la cervelle japonaise est restée intacte. Le mécanisme cérébral y fonctionne toujours de même, et les nouvelles idées qu’il engendre conservent la forme des idées de jadis. — Les Japonais ont constaté que leur prostitution ne ressemblait pas à la prostitution européenne ; mais ils n’ont pas pu l’y faire ressembler, parce que leurs femmes conservent, et conserveront longtemps le type de pudeur propre à leur race, et se refusent logiquement à cacher derrière des volets clos ce qui leur a paru toujours licite et honorable. Elles sont dans le vrai, d’ailleurs.

— Certes, acquiesça Torral.

— J’avais donc ordonné, — sans enthousiasme, certes ! — ma vie selon les ressources du pays, mais quand même, lorsqu’il a fallu s’en aller, tout d’un coup, brutalement, — comme nous partons toujours, — cela m’a contrarié et presque attristé.

— Trop nerveux, dit Mévil.

— Trop jeune, dit Torral.

— Oui, consentit Fierce. C’est une maladie que j’ai. Je n’aime pas les départs ; ce sont de petits arrachements qui égratignent un coin d’épiderme. — Bah ! nous voici à Saïgon, vivons à Saïgon.

— Pas de Yoshivara ici, dit Mévil. Il te faut une maîtresse, c’est la seule distraction acceptable pour les heures de sieste. Si tu avais le temps, le monde t’offrirait un choix suffisant ; mais pour un touriste comme toi, qui ne fait qu’entrer et sortir, le monde est un lupanar trop encombré, où l’on risque d’attendre et de ne pas trouver selon ses goûts. — Restent les professionnelles. Les blanches sont hors de prix et hors d’âge aussi. Je ne te les conseille pas. Nous avons par contre un lot gentil d’Annamites, de métisses, de Japonaises et même de Chinoises ; — tout cela jeune et frais, sinon joli.

— Je prendrai une Annamite, dit Fierce. J’ai constaté qu’il ne faut pas abuser des produits d’exportation. — Je prendrai une Annamite, ou plusieurs — D’ailleurs, nous recauserons de cela, et je vous demanderai votre avis à tous deux.

— Pas le mien, dit Torral. La question femme sort de ma compétence…

— Allons donc ! Tu n’habites plus là-bas, dans ce quartier sympathique, rue…… ?

— Rue Némésis. Je n’ai pas peur de prononcer le nom, même dans le lieu chic où nous sommes. Rue Némésis, qui jadis s’appela rue du Numéro Trente, ce qui était un symbole. — Oui, et cependant, j’ai renoncé à Satan ! la grâce m’a touché ! »

Fierce, étonné, le regarda. Mévil rit doucement, les yeux sournois, comme il riait avec les femmes, en leur contant des indécences. Torral, clairement, expliqua :

— « J’ai retranché le coefficient amour de mon équation, parce qu’il dénature à chaque instant l’harmonie du calcul ; les termes qu’il multiplie s’en trouvent démesurément augmentés et toute la vie déformée. D’autre part, quelle difficulté, même pour l’homme le plus civilisé du monde, que de retrancher l’amour et de conserver la femelle ! Le plus simple est de supprimer l’une avec l’autre. C’est ce que j’ai fait.

— Tu prends des drogues ?

— Non, je n’endigue pas, je dérive.

— Le dérivatif ?

— Cher monsieur, dit Mévil d’une voix très douce, il est grossier d’exiger des points quand les i ne sont pas ambigus. Vous n’ignorez certainement pas que nous sommes à Sodome. »

Fierce, sans sourciller, choisit un cigare, l’alluma, et fit monter sa fumée en spirale très indifférente. Le vice répugnant de Saïgon ne l’indignait pas.

— « C’est un moyen, dit-il. Mais je ne saurais pas manger de ce pain-là à tous mes repas. Comme extra, par hasard, oui…

— On s’en nourrit communément ici.

— Pas moi, murmura Mévil. J’ai essayé ; la théorie mathématique de Torral est exacte : les femmes encombrent la vie, — encombrent ma vie ; mais je ne peux pas… je ne peux pas me passer des femmes… »

Torral se leva de table.

— « Tous deux, dit-il, vous n’êtes pas encore parvenus au point le plus haut de la courbe. Vous êtes civilisés, mais pas assez ; moins que moi. Bah ! c’est déjà beau d’être les gens que vous êtes. »

Ils sortirent.

IV

C’était une nuit de Saïgon, étincelante d’étoiles, chaude comme un jour d’été occidental.

Suivis par la victoria de Mévil, ils marchèrent sans parler. La rue ressemblait à une allée, à cause des arbres entrelacés en voûte et des globes électriques suspendus dans le feuillage ; — à cause aussi du silence et de la solitude ; car Saïgon, capitale médiocre, fait tout son tapage nocturne dans une seule rue centrale, la rue Catinat, — et dans un petit nombre d’autres lieux plus discrets, que les honnêtes gens prétendent ignorer.

Rue Catinat, c’est l’agitation mondaine, correcte, — et quand même admirablement libre et impudente, parcs que la loi souveraine du pays et du climat prime les mœurs importées. Dans le jour cru des réverbères électriques, entre les maisons à vérandas masquées de verdure et de jardins, une cohue bariolée passe et repasse, seulement occupée de son plaisir. Il y a des gens de tous les pays : Européens, Français surtout, coudoyant l’indigène avec une insolence bienveillante de conquérants ; et Françaises en robes de soir, promenant lentement leurs épaules sous la convoitise des hommes ; — Asiatiques de toute l’Asie ; Chinois du nord, grands, glabres et vêtus de soie bleue ; Chinois du sud, petits, jaunes et vifs ; Malabars, rapaces et câlins ; Siamois, Cambodgiens, Moïs, Laotiens, Tonkinois ; — Annamites, enfin, hommes et femmes tellement pareils qu’on s’y trompe tout d’abord, et que bientôt, on fait semblant de s’y tromper.

On marche à pas désœuvrés, on cause et on rit, avec des langueurs nées de l’accablante chaleur du jour. On se salue et on se frôle, et les femmes vous tendent des mains moites qui brûlent de fièvre. Des parfums forts montent des corsages, et les éventails les mélangent et les jettent au nez de chacun. Une volupté commune agrandit tous les yeux, et la même pensée fait rougir et sourire chaque femme, la pensée que, sous la toile mince des smokings blancs, sous la soie légère des robes pâles, il n’y a rien, ni jupes, ni corsets, ni gilets, ni chemises, — et qu’on est nu, que tout le monde est nu……

Torral, Mévil et Fierce descendirent la rue Catinat, et vinrent s’asseoir sur la terrasse d’un grand café d’où l’on dominait la foule.

Les boys se précipitèrent à leurs ordres, exagérant un respect narquois.

— « Rainbows, » dit Fierce.

On lui apporta des flûtes à Champagne, et sept bouteilles de liqueurs différentes. Alors, dans chaque verre il versa de toutes les bouteilles successivement. Il versait goutte à goutte, et les drogues les plus denses d’abord, si bien qu’elles ne se mélangeaient pas, mais s’étageaient les unes au-dessus des autres, par tranches d’alcool diversement colorées, — rainbow, arc-en-ciel. — Et quand il eut fini, il but d’un trait, comme un ivrogne. Mévil, délicatement, se servait d’une paille, et goûtait chaque parfum, un à un. Mais Torral affirma qu’un palais exercé devait apprécier simultanément toutes les notes de cet accord alcoolique, de même qu’un musicien savoure à la fois tous les instruments d’un concerto. Et il but comme Fierce.

Mévil, d’un grand geste, enveloppa la foule :

— « Ça, dit-il, c’est Saïgon. — Regarde, Fierce ! voici des femmes jaunes, bleues, noires, vertes, — et même blanches. Tu les crois pareilles à celles, multicolores, que tu rencontras partout sur la terre ronde ? Tu te trompes. Celles-ci diffèrent des autres par la substance même de leur par-dedans : elles ne sont pas hypocrites. Toutes sont à vendre, — comme en Europe, — mais à vendre pour de l’argent, et pas pour ces monnaies compliquées et tartufes qu’on nomme plaisir, vanité, honneurs ou tendresse. — Ici, marché à ciel ouvert, et tarifs en chiffres connus. Tous ces bras demi-nus qui luisent nacrés dans la nuit blanche sont des colliers de volupté tout prêts à se refermer sur ton cou ; tu peux choisir : moi, j’ai choisi chaque fois qu’il m’a plu. — Aujourd’hui encore, j’ai laissé le prix convenu sur la cheminée de ma maîtresse, et chaque mois j’oublie pareillement un portefeuille dans toutes les maisons que j’ai appréciées. — Marché de femmes ; le mieux pourvu et le plus impudent de l’univers ; le plus délicieux et le seul digne d’attirer des acheteurs tels que nous, hommes sans foi ni loi, sans préjugé ni morale, vrais croyants de la sublime religion des sens, dont Saïgon est le temple. — J’ai blasphémé tout à l’heure : les femmes n’encombrent pas la vie ; elles la meublent et la tapissent, et la rendent habitable aux honnêtes gens. Je leur dois un logis luxueux et capitonné, duquel mon égoïsme s’accommode ; et dans ce logis-là, sauf les jours de migraine et les nuits de cauchemar, j’ai toujours dormi plus délicatement que feu Montaigne sur son sceptique oreiller.

— « Incomplet, » dit Torral.

Il refit le geste d’embrasser le peuple qui continuait sa promenade langoureuse comme une valse lente.

« Saïgon, proclama-t-il, capitale civilisée du monde, par la grâce de son climat propice et par la volonté inconsciente de toutes les races qui sont venues s’y rencontrer. Tu comprends, Fierce : chacune apportait sa loi, sa religion, et sa pudeur ; — et il n’y avait pas deux pudeurs pareilles, ni deux lois, ni deux religions. — Un jour, les peuples s’en sont aperçus. Alors, ils ont éclaté de rire à la face les uns des autres, et toutes les croyances ont sauté dans cet éclat. Après, libres de frein et de joug, ils se sont mis à vivre selon la bonne formule : minimum d’effort pour maximum de jouissance. Le respect humain ne les gênait pas, parce que chacun dans sa pensée s’estimait supérieur aux autres, à cause de sa peau différemment colorée, — et vivait comme s’il avait vécu seul. Pas de voyeurs : — licence universelle, et développement normal et logique de tous les instincts qu’une convention sociale aurait endigués, détournés ou supprimés. Bref, incroyable progrès de la civilisation, et possibilité unique pour tous les gens susdits, de parvenir, seuls sur terre, au bonheur. Ils n’ont pas pu, faute d’intelligence. Nous, vivant en marge d’eux, nous y arriverons, — nous y arrivons. Il ne s’agit que de faire à son gré, sans souci de rien ni de personne, — sans souci de ces chimères malfaisantes baptisées « bien » et « mal ». Celui-ci ne goûte que l’amour des femmes ? qu’il se forge un paradis de cuisses chaudes et de bouches humides, sans scrupules de fidélité ni de loyauté. — J’ai choisi pour mon lot la splendeur des nombres parfaits et des courbes transcendantes ? Eh bien, je fais des mathématiques, et mon boy intime se charge, sans que je m’en préoccupe, de remettre mes nerfs dans le calme qu’il faut. — Toi, je ne doute pas que tu n’aies, comme nous, ta passion légitime ou ta marotte sage, et je crois fermement que tu atteindras le bonheur absolu en t’y abandonnant sans restriction.

— C’est beau, dit Fierce, de croire fermement à quelque chose. »

Ils burent d’autres rainbows et allèrent au théâtre.

V

— « Le Tout-Saïgon ? demanda Fierce en regardant les loges, vides pour la moitié.

— Le Tout-Saïgon, dit Mévil. Le théâtre est trop grand pour le public. C’est d’ailleurs bien combiné, car il y fait moins chaud. — Habituellement, la salle est quasi-déserte. Mais ce soir, public des premières : une chanteuse débute, et quoiqu’elle soit certainement mauvaise, comme elles sont toutes, il est de bon goût de venir la regarder, sinon l’entendre. »

Sans s’inquiéter du rideau levé, ni des acteurs, il s’adossa contre un fauteuil et dit : « Je fais cornac », en montrant à Fierce chaque loge du bout de son doigt, impertinemment.

« Avant-scène droite, entre les drapeaux tricolores : S. E. le gouverneur général de l’Indo-Chine, — citoyen quelconque dans la métropole, mais ici proconsul de la République et vice-roi. — Oui, ce petit vieux à museau chafouin. — Son voisin, la noble figure de vieillard style Tour de Nesles m’est inconnu, et je le regrette.

— C’est mon amiral, dit Fierce, le père d’Orvilliers.

— Nouveau venu, tout s’explique. Je poursuis. Avant-scène gauche, en face des pouvoirs politico-militaires, les pouvoirs économico-financiers, plus stables : cette énorme brute, carrée de partout, avec des dents de loup et des mains qui font peur, le sieur Malais, fermier du riz, du thé et de l’opium, et mon ennemi particulier ; quarante millions trébuchant au soleil, tous mal acquis. À côté, sa femme, plus blonde, plus rose et plus mince qu’on ne la voit d’ici, et malheureusement trop chère pour ma bourse : sans quoi, j’aurais déjà oublié mon portefeuille sur la table à thé de sa véranda. Passons. Les loges de face, semi-officielles : à gauche, ce tas de brocart vert, somptueusement brodé, et la toute petite main brune qu’on devine dans la manche pagode, Mlle Jeanne Nguyen-Hoc, fille unique du nouveau Phou de Cholon, étrange et mystérieux petit animal dont on ne sait pas s’il est plus européen dans l’apparence ou plus asiatique dans la réalité. À droite, le lieutenant-gouverneur Abel, notre amé sous-potentat, qui trône familialement entre sa première fille et sa seconde femme, qu’on prendrait assez bien pour deux sœurs : l’une jolie et l’autre laide…

— Rudement jolie, la jolie, observa Fierce ; un sphinx en albâtre, avec des yeux de diamant noir……

— Trop petite fille, et sa belle-mère insuffisamment plastique. Ce n’est pas intéressant. Regarde plus loin, si tu cherches les beautés classées : le corsage mauve et le chapeau gris perle, à coté de cette caricature d’homme de loi couleur citron… Mme Ariette, femme d’avocat retors, retorse elle-même.

— Mévil est payé pour le savoir, dit Torral, assis, sans se retourner.

— Je ne suis pas payé, rectifia le docteur ; j’ai payé… et je paie encore. Bah ! la diablesse est jolie, et ça m’amuse de voir sa mine chaste au milieu de mon oreiller. Je te l’ai dit tout à l’heure : toutes les femmes sont tarifées, ici… Hein ? »

Il fit face à la scène.

La nouvelle chanteuse, enrouée sans doute, venait de s’interrompre net. Confuse et vexée, elle demeurait les bras ballants, prise entre l’ironie contente de ses camarades de planches et la curiosité narquoise du public. C’était une belle fille plantureuse avec des cheveux roux et des yeux rieurs.

Un coup de sifflet partit ; des rires fusèrent. Non, la nouvelle chanteuse n’était pas enrouée ; c’était plus simple : elle n’avait point de voix, point de voix du tout ; elle avait autre chose, des bras agréables, des épaules rondes et une croupe musclée, et sans doute venait-elle à Saïgon dans l’espoir que c’était assez. Pour dire le vrai, Saïgon, d’habitude, n’en demandait pas davantage. Mais ce soir, une mouche musicale avait piqué la salle, et la salle semblait tout prés d’exiger que la chanteuse chantât.

Froidement, l’actrice en prit son parti et traversa la scène en traînant ses jupes. Côté cour, elle s’arrêta, fit face et réattaqua la phrase rebelle. Mais c’était trop haut ; elle changea de ton, insolente, sans souci de l’orchestre ; ce fut trop bas. Les sifflets repartirent. Elle s’arrêta derechef, mit ses poings sur ses hanches, puis, flegmatiquement, philosophiquement, d’une voix très douce qui s’insinua dans toutes les oreilles hostiles, elle prononça : M...., et tourna le dos.

Il y eut un silence suffoqué. Mais, tout aussitôt, quelqu’un applaudit avec fureur, et la chanteuse, plus stupéfaite que personne, se retourna bouche bée. Elle vit un beau garçon élégant qui la dévorait du regard en déchirant ses gants de soie, et, charmée, elle lui jeta un baiser dans une révérence. Mévil, cinglé dans son caprice par ce baiser comme par un coup de fouet, arracha ardemment l’orchidée de sa boutonnière pour la lancer aux pieds de la fille. Et ils se regardèrent en souriant, comme si c’eût été déjà convenu qu’ils coucheraient ensemble.

Après tout, cette comédie à deux personnages en valait une autre, et le public, intéressé, se mit à rire et bientôt battit des mains. Les hommes, leurs yeux allumés, se poussaient du coude ; les femmes, méprisantes et jalouses, jetaient quand même leurs fleurs à l’héroïne pour qu’on ne vît pas leur jalousie. Ce fut une façon de succès théâtral que les deux amoureux purent se partager.

Mévil, cependant, interrogeait :

— « Qui est-ce ? Comment s’appelle-t-elle ? »

Un spectateur s’empressa de fournir la réponse, fort glorieux de se mêler l’aventure.

— « Elle s’appelle Hélène Liseron, monsieur. Voulez-vous me faire l’honneur de prendre mon programme, monsieur ?

— Liseron ? dit Fierce. Alors je la connais. Elle était, l’an dernier, la maîtresse de mon camarade Chose, à Constantinople, et quand on le crut tué dans le fameux attentat bulgare, elle s’envoya sans barguigner trois coups de revolver dans la poitrine, dont heureusement pas un ne trouva le bon endroit. On les soigna côte à côte à l’hôpital, elle et lui, et ils s’aimaient si fort que tout le monde prédisait un mariage et que les infirmières laïques en pleuraient d’attendrissement. Trois semaines plus tard, ils se sauvaient chacun de leur côté, — brouillés à mort, — sans avoir d’ailleurs jamais su pourquoi.

— Très bien », dit Torral.

Sans écouter, Mévil griffonnait une carte. Il lut à mi-voix :

« Le docteur Raymond Mévil supplie l’exquise Hélène Liseron de daigner tout à l’heure accepter sa voiture pour rentrer chez elle par le chemin le plus long. »

— « Maintenant, dit-il, on sort. Je vous invite ; toi, Fierce, spécialement : une première nuit saïgonnaise, des gens tels que nous ne la dorment pas. Nous enlevons cette femme charmante et nous partons d’abord pour Cholon, lieu idoine à la sorte de fête que je combine. Après Cholon, n’importe où. Et, à l’instar des gens les plus vertueux, je veux que nous voyions demain l’aurore.

Ils se levèrent. Fierce donna un dernier regard aux loges, — à l’avocat Ariette, plus jaune que tout à l’heure ; à sa femme, chaste toujours et magnifiquement impassible après l’infidélité publique de son amant ; aux Abel, décemment attentifs au spectacle… La jeune fille, pareille à un sphinx, était tellement immobile que la pensée revint à Fierce d’une statue d’albâtre aux yeux de diamants incrustés.

— « Mon cher, dit-il à Mévil, près de partir, tu as vraiment tort de dédaigner cette enfant-là. Elle vaut largement la plus jolie femme de la salle.

— La petite Abel ? railla Mévil. Tu en as de bonnes ! »

Cependant, il regarda, dédaigneusement.

Ne l’avait-il jamais considérée et fut-il étonné d’une beauté peu commune imposée à ses yeux ? Fut-il pas plutôt, comme il le prétendit ensuite, ébloui jusqu’à la stupeur par l’arc voltaïque d’une lampe fixée machinalement ? Il parut changé en pierre. Plus rien de son corps ne bougea. Sa main, que serra Fierce, pendit insensible. Il fallut le frapper pour qu’il revînt à lui.

Ses deux amis le regardaient avec inquiétude ; il baissa sur eux des yeux troubles, embués.

— « C’est idiot, » souffla-t-il, d’une voix imperceptible.

Il passa sa main sur son front et gagna la porte sans plus rien dire.

Mais, dehors, il parla d’un ton naturel et comme si rien n’était.

— « Au fait, oui. Elle n’est plus si petite fille que ça. Elle fera une très jolie madame. »

VI

Les chevaux annamites, gros comme des ânes, vifs comme des écureuils, traînaient la victoria d’une allure folle, avec des ruades et des bonds. Le saïs indigène poussait ses bêtes parce que la rue large était déserte et claire d’électricité. Et dédaigneux des hommes blancs, il ne se retournait pas sur son siège pour les voir.

Ils avaient attendu longtemps à la porte du théâtre, et Mévil, mal remis de son malaise mystérieux, avait piétiné le trottoir avec fièvre. Puis, la chanteuse venue, hésitante et mutine, il s’était jeté vers elle avec une sorte d’avidité, et l’avait entraînée comme une proie. Ils étaient montés tous quatre dans la voiture trop étroite, et, les présentations faites, courtes, aucun n’avait plus parlé.

Mévil, assoiffé, avait conquis tout d’abord les lèvres de la femme. Elle, pas coquette, rendait franchement la caresse. Ils demeuraient étreints, leurs dents heurtées à chaque cahot ; — cependant que Torral et Fierce, froids, les regardaient.

Torral alluma une cigarette, avec des précautions pour ne brûler personne, car on était empilé. Fierce vit une main d’Hélène Liseron qui pendait, abandonnée et molle ; il la prit, la caressa, se pencha pour appuyer sa bouche dans la paume, — puis la laissa aller, et fixa songeusement la cigarette de Torral, tel un petit phare rouge dans la nuit.

La victoria sortit des rues et entra dans le jardin, — ce parc unique sur les trois continents de la planète. Ils frissonnèrent tous les quatre : un parfum asiatique, fleurs, poivre, fauves et encens pourri, montait comme une marée, — et les engloutit. Il n’y avait pas de brise, mais quand même, les feuilles des bambous bruissaient, et cela faisait un son pointu, comme le baiser des deux amants toujours joints. Dans les buissons, derrière les grilles invisibles, les tigres, les panthères, les éléphants, toutes les bêtes prisonnières, mal endormies dans leurs cages, s’ébrouèrent sourdement quand l’attelage passa ; il y eut des souffles rauques et des prunelles phosphorescentes ; les chevaux hennirent et trottèrent plus vite.

Après, ce fut l’arroyo qui borne le Jardin et le pont de briques roses ; l’eau coulait si muette et si noire, que l’arche semblait enjamber du néant. La campagne, au delà, commençait, — avec des villages de canhas indigènes trop basses pour qu’on les vît dans la nuit.

Hélène écarta sa bouche de Raymond pour balbutier trois mots qu’on ne comprit pas. Torral et Fierce par contenance, regardèrent une minute au dehors, puis, Fierce se pencha pour prendre du feu à la cigarette de Torral, tous deux indifférents. — Hélène, dont on voyait les bras au cou de son amant, s’agitait de mouvements lents et rythmés, et poussait de grands soupirs et des plaintes… Une voiture venant à leur rencontre, les croisa dans le temps d’un éclair. D’autres survinrent. La route tournait à gauche, et se prolongeait en allée de parc, joliment encadrée de pelouses et de bosquets. C’était l’Inspection, — les Acacias de Saïgon, où la mode est de se promener la nuit comme le jour. — Des lanternes luisaient nombreuses, créant un demi-jour équivoque et intermittent. Les victorias marchaient au pas, sur deux files ; et l’on distinguait les visages des gens ; mais on n’échangeait pas de saluts, par discrétion. D’une secousse des reins et des poignets, Hélène se redressa. Elle respira fort et s’éventa le visage. Fierce, décemment, étendit sa main et fit retomber les plis de la robe ; dans ce geste, il rencontra le poignet de la jeune femme, et elle lui serra les doigts rudement, comme pour détendre ses nerfs encore irrités. Mévil, la tête à la renverse dans l’angle des coussins, était immobile comme un mort.

— « C’est très bête, dit Hélène après un petit moment. Tous ces gens-là nous ont vus. »

Du menton, elle désignait les voitures de la contre-file.

— « Voyez-les vous-même, » dit Torral en haussant les épaules

Dans chaque voiture, il y avait un homme et une femme, — ou deux femmes, — ou parfois un homme et un garçonnet. — Et tous les couples, sans exception, se serraient plus étroitement qu’ils n’eussent fait avant le coucher du soleil, et prenaient mille sortes de libertés que la nuit ne voilait qu’aux trois quarts.

— « Jolie ville, dit Hélène Liseron. C’est révoltant.

— Mais point du tout, dit Fierce avec du mépris et de l’indulgence. C’est tout simplement naturel, et d’un bon exemple pour les hypocrites qui se prétendent pudibonds. D’ailleurs, ma chère, c’est un sot préjugé que celui du mystère en ce qui concerne l’amour et le sexe. Franchement, à vous avoir entrevue tout à l’heure, j’imaginais que vous ne le partagiez point. Moi-même et beaucoup de mes amis, sommes sans délicatesse exagérée là-dessus. Tenez, ne regardez pas là-bas, puisque ce qui s’y passe vous déplaît, et écoutez un conte qui est une histoire : il y a quelques années, le hasard et des goûts partagés me firent l’ami d’un certain Rodolphe Hafner, diplomate et homme parfait. Hafner avait alors une jolie maîtresse qu’il appréciait fort, et dont il aimait à me dire du bien. Il finit par m’en dire tellement que je fus amoureux d’elle à mon tour. Hafner s’en aperçut, n’en témoigna rien, et me joua le plus joli tour d’ami que j’ai jamais connu. Il m’invita certain soir à souper en tiers avec sa maîtresse. Puis, nous ayant tous deux convenablement grisés, il passa au fumoir, et se mit à jouer du piano. Il était passionné de musique, et je savais qu’une fois en train, le tonnerre ne l’aurait pas arraché de son tabouret. Il jouait donc, et ce qu’il jouait était langoureux en diable ; si langoureux, que nous n’écoutâmes pas jusqu’au bout. — L’aventure s’acheva sur un divan turc fort moelleux, et je crois bien que ce divan n’était pas là par simple hasard.

— Je l’espère bien, dit Torral. Mais ton Hafner était un garçon pourri d’élégance et truffé d’idéalisme. S’il avait été un pur civilisé, sans guirlandes, il t’aurait dit tout clairement : Vous la voulez, la voilà. — Quand je travaillais au viaduc de Sassenage, en Dauphiné, j’avais pour camarades deux types que je regrette encore : ils sont morts dans l’éboulement d’Engiens. À nous trois, jeunes, têtes solides et poches plates, nous avions une femme, rien qu’une ; nous l’avions fait venir de Grenoble à frais communs. Ce n’était pas grand’chose, — je veux dire au point de vue cervelle, — mais on la dressa. Chaque nuit, un de nous couchait avec elle, — à tour de rôle. — Les soirées, nous les passions tous quatre ensemble au coin du feu. — Il fait plus froid là-bas qu’ici. — On faisait de la mécanique et de l’analyse. La gosse écoutait sans permission d’ouvrir le bec. — À minuit, pour la dédommager, son amant de la veille ouvrait un bouquin sentimental et lui faisait un bout de lecture. Ça ne traînait d’ailleurs pas : les mots hébétés opéraient sur cette petite comme une infusion de cantharides : On n’avait pas tourné deux pages qu’elle était à cheval sur son amant — son amant du jour. — Malgré quoi je vous prie tous de croire que nous achevions le chapitre sans broncher. Que diable ! Je ne sache pas qu’il soit honteux de faire des enfants, et je ne comprends pas pourquoi l’on se cache quand on essaye d’en faire, — ou qu’on fait semblant. »

Liseron se souleva pour regarder Torral.

— « Vous êtes abominable, dit-elle ; — elle se tourna tendrement vers Raymond : — n’est-ce pas, ami ?

— Oui, » souffla Mévil d’une voix basse et terne, — la voix des gens qui répondent sans avoir entendu. — Il était toujours affaissé en arrière, et on ne voyait pas son visage dans l’ombre. Fierce cligna des yeux pour l’examiner ; mais il l’entendit respirer librement, d’un souffle égal et ne s’inquiéta pas.

— « Cholon, » cria Torral au saïs.

Ils avaient quitté l’allée de promenade. Les chevaux trottèrent. La route tourna sous bois, entre des haies opaques. Tout de suite, ce fut le silence, la solitude et l’obscurité. Ils coururent longtemps dans la campagne endormie, et, au bout du bois, ils débouchèrent dans une grande plaine.

Ils avaient cessé de parler dès qu’ils s’étaient retrouvés seuls, — bâillonnés en quelque sorte par la nuit noire des taillis. La plaine, moins sombre, luisait faiblement sous les étoiles, car elle était nue, sans un arbre ni une broussaille ; mais quand même, on n’avait point désir de bavarder dans cette plaine-là, — la Plaine des Tombeaux. — À perte de vue, vers tous les horizons, la terre se bosselait de monticules réguliers, tous pareils et très serrés les uns contre les autres, poignées de poussière sous quoi dorment d’autres poignées de poussière, tout cela impossiblement antique et anonyme, suant l’oubli et le néant. — Pas de pierres, pas d’épitaphes. De très loin en très loin, une brique rompue, effritée, un caillou gris de lichen. Et toujours, jusqu’à l’infini, les tombes uniformes, — innombrables et monotones comme les vagues de la mer. — Innombrables : les morts asiatiques possèdent pour l’éternité leurs demeures funèbres ; on ne les en chasse pas, même après des siècles de siècles ; jamais les vieux ossements ne font place aux ossements jeunes : tous reposent en paix, côte à côte, et c’est très long de traverser leur domaine.

À mi-chemin, le saïs arrêta, à cause d’une lanterne éteinte. Depuis une heure ils étaient tous rigoureusement silencieux : la plaine mortuaire pesait sur eux comme un linceul sur des cadavres. — Torral secoua sa torpeur, et se pencha pour regarder au dehors. À cent pas, quelque chose de gris se profilait sur le ciel noir, — une bâtisse informe, solitaire au milieu des tombes, tombe elle-même : la sépulture de l’évêque d’Adran. Torral la nomma à voix haute, pour parler, et rompre d’un bruit humain l’intolérable silence. Mais on ne lui répondit pas, et le saïs fouetta ses chevaux. Ils allèrent encore très longtemps, et Fierce, presque assoupi, s’amusait à rêver qu’ils erraient dans un labyrinthe de l’Hadès, et que jamais, jamais ils ne rentreraient dans le monde des vivants…

Ils y rentrèrent tout d’un coup, comme un train qui jaillit hors d’un tunnel. Cholon, brusquement, apparut dans l’ombre, et surgit véritablement autour d’eux. Sans transition, ils se trouvèrent au milieu d’une ville, — une ville chinoise, incroyablement bruyante et grouillante, avec ses boutiques affairées, ses lanternes de bambou grosses comme des citrouilles, ses devantures en dentelle de bois doré, ses maisons bleues qui fleurent l’opium et la pourriture, ses échoppes en plein vent, éclairées d’un quinquet, où l’on vend toutes sortes de choses à manger qui n’ont pas de nom que nous sachions dire. Il y avait plein les rues d’hommes, de femmes et d’enfants, tous riant et criant, avec une agitation joyeuse et tumultueuse. Les hommes portaient uniformément la longue queue à bout de soie, et les femmes le chignon luisant enjolivé de verroteries vertes, — car ils étaient Chinois et pas Annamites. Il n’y a pas d’Annamites à Cholon, et c’est pourquoi la succursale de Saïgon n’est point une ville brune, délicate et mélancolique, mais une ville jaune, exubérante et populacière, comme sont les cités méridionales du Kouang-Tong et du Kouang-Si.

Le saïs claquait du fouet pour ouvrir la foule, et les chevaux piétinaient sur place. Torral se mit à siffler un refrain, et Fierce allongea sa canne pour pousser un enfant qui se jetait sous les roues. Tous se reprenaient à être de bonne humeur et expansifs, avec un soulagement superstitieux d’être évadés des Tombeaux et du Silence. Ils causèrent et rirent. Mévil s’éveilla brusquement de sa torpeur, et baisa la bouche de son amie, avec des façons câlines qu’elle prit pour de la tendresse. Ils arrivèrent après des embarras de foule au cabaret à la mode. Et ils soupèrent, s’excitant à être très gais.

Torral fit remarquer qu’il était une heure du malin ; et que c’était une équipée ridicule d’être à Cholon à cette heure-là, et de n’être pas ivres, — ivres d’alcool, d’opium ou d’autre chose. Fierce, immédiatement, choisit des liqueurs, fit des mélanges et se mit à boire, après avoir observé que le lieu n’était pas propice à l’ivresse de l’opium, qui exige le recueillement de la fumerie chaste et philosophique, pas plus qu’à l’ivresse de l’éther, qui se plaît aux alcôves, aux bouches amoureuses complices et aux draps de lit bordés par-dessus les têtes. — Il buvait froidement, d’un seul trait, après avoir vérifié la couleur des drogues en levant son verre au niveau des lampes ; puis il le reposait vide, et regardait les flacons comme un peintre regarde sa palette, la tête penchée à gauche et les sourcils froncés.

Torral, qui désapprouvait tous les excès de toutes les sortes, haussa les épaules et demanda du Champagne sec, excellente chose pour les folies immédiates et vite assagies. Mévil dit seulement deux mots à voix basse au boy-chef, qui s’en fut préparer pour Hélène une boisson glacée, douce et traîtresse, qu’on avalait comme de l’eau, sans se défier ; — et pour lui, Mévil, un grand verre d’une saleté brune et opaque, qui puait le poivre. Le médecin toussa deux fois en vidant ce verre-là, mais aussitôt après, il sembla gris de la plus jolie griserie du monde, aussi alerte et dispos qu’il avait été prostré dans la voiture, après qu’il eut pris son premier plaisir de sa maîtresse ; — et il lutina prestement la jeune femme, dont la pudeur, comme par magie, semblait fondre à chaque gorgée qu’elle buvait.

Tous furent ivres, chacun à sa manière. Terral cassa de la verrerie, et Fierce bâtonna rudement un des boys qui avait osé rire en le regardant.

Ils remontèrent dans la victoria pêle-mêle et revinrent à Saïgon en chantant à tue-tête, derrière la silhouette du saïs ironiquement impassible sur son siège. — Ils revinrent par la route haute, la mieux embaumée de magnolias.

VII

À Saïgon, ils descendirent de voiture sans savoir pourquoi et marchèrent au hasard en continuant de chanter.

— « Bonne chose, formula Torral, en s’interrompant dans un refrain merveilleusement obscène, bonne chose que de ne pas savoir où l’on est. Le propre des hommes civilisés est de jouer les sages le jour et les fous la nuit. Il faut un peu de tout. »

Il entama un nouveau couplet, lequel, sans doute en horreur de la moderne littérature psychologique, péchait plutôt par excès de clarté.

Dans l’état d’esprit où ils étaient, leur promenade avait un but très indiqué, et ce but voisinait précisément avec le quartier qu’habitait Torral. Mais ils s’égarèrent, ce qui les étonna à tort, et au bout d’un long chemin, ils aboutirent au milieu de la rue Catinat tout à fait déserte alors. Mévil, le premier, s’aperçut de l’erreur.

— « Zut ! dit-il. Ce n’est pas là qu’on allait. D’ailleurs je m’en fous. J’habite à deux pas et je rentre. Ce qu’il me faut pour l’instant, c’est un lit. »

Il tenait à pleins bras la taille de sa maîtresse, et tous deux marchaient bouches jointes, ce qui n’allait pas sans trébuchements.

— « Tu es ivre, affirma Torral. On ne se quitte pas. Suivez-moi tous. »

Il prit la tête de la bande ; mais au lieu de descendre la rue, il la remonta. Un chat, effaré de leurs cris, bondit de l’ombre d’une porte ; Hélène, frôlée, poussa un cri perçant, et Fierce, qui marchait le dernier, lança sa canne à la bête fuyarde. Le chat roula, les reins cassés, et Torral se détourna pour l’achever d’un coup de talon. Après quoi, il le prit par la queue, fit un moulinet, et en calcula tout haut la circonférence. Cependant ils arrivaient devant la cathédrale, et firent halte, absolument stupéfaits de n’être point où ils croyaient.

— « La maison du dénommé Dieu ? exclama Torral furieux comme d’une plaisanterie stupide. — Celle-là est trop raide ! »

Il fit tournoyer le cadavre du chat, et, à toute volée, le jeta contre l’église. Après quoi, rasséréné, il s’orienta, et repartit en sens inverse, — les autres le suivant toujours sans objection. Et ils ne se retournèrent pas pour voir, derrière eux, les deux flèches sombres, dédaigneuses, se renfoncer dans la nuit.

Cette fois, ils arrivèrent à bon port. Ailleurs, la ville dormait toute ; mais là, chaque maison, gueule ouverte, rougeoyait, et il sortait de partout de grands rires ivrognes. Torral triomphant fit un discours par lequel il prouva qu’il était un guide itchiban, — numéro un, — et que désormais le monde des voluptés leur était ouvert ; il n’avaient qu’à dire Sésame… À quoi Fierce, plus taciturne à mesure que l’air de la nuit augmentait sa saoulerie, répondit par un seul mot, et réclama des Japonaises. Ils envahirent une maisonnette blanche qui avait l’air d’une villa rustique, et s’assirent bruyamment au milieu d’un cercle de fillettes-bibelots, drapées de robes à grandes fleurs, qui riaient à menus rires, avec beaucoup de décence et de politesse.

Fierce, connaisseur en Japonaises, choisit la plus jolie et la suivit dans une cellule tellement propre qu’il ôta ses souliers à la porte, ce dont elle le remercia comme d’une courtoisie d’homme très bien élevé, car c’est l’usage au Japon. Ils causèrent. Elle l’écoutait très sérieuse, attentive à comprendre sa voix alourdie et gardant soigneusement sur ses lèvres peintes son sourire correct et réservé.

Il parlait bien japonais, elle fit des mines admiratives. Elle lui dit son nom : Otaké-San, Mademoiselle Bambou ; il comprit Otaki-San, Mademoiselle Source, et cela la fit rire aux larmes. Elle lui dit aussi son âge, treize ans. Elle craignait qu’il ne la trouvât trop jeune, sachant qu’en Europe, les femmes attendent d’être vieilles pour n’être plus « pures comme le Fousi-San très pur ». Mais il lui expliqua qu’il avait pris à Hong-Kong le goût des Chinoises de dix ans, et qu’elle lui paraissait au contraire très grande personne. Elle vint alors sur ses genoux et ils firent quelques gestes ; c’est-à-dire qu’il en fit, et qu’elle s’efforça de les imiter, docilement, en petite fille bien sage, — jusqu’au moment où ces gestes devinrent tels qu’elle s’imagina des choses abominables et protesta avec indignation. Mais il rit à son tour très fort, et lui jura qu’il ne la prenait pas « pour une Française ». Elle consentit alors à des jeux naturels quoique détournés, et fit même effort pour simuler non pas une ardeur inconvenante et invraisemblable, mais une indifférence de bon goût, exempte d’ironie.

Quand ils revinrent tous deux dans la grande salle, il y avait tumulte. Mévil, travaillé d’imaginations baroques, et plus ivre à cause d’un verre de menthe qu’il venait de boire, s’acharnait à vouloir accoupler en des postures illicites la pauvre Liseron, ahurie et sanglotante, et plusieurs Niponnes stupéfaites et scandalisées. Fierce mit la paix, quoiqu’il commençât lui-même à marcher de travers, et à voir deux Otaké-San au lieu d’une. Ils sortirent enfin. Torral, que les Japonaises ennuyaient, attendait à la porte, assis sur le bord du trottoir. Il se leva et ils le suivirent ; grâce au champagne sec, il était le seul qui sût encore trouver son chemin.

Au fond d’une ruelle noire, ils arrivèrent à une case de planches vermoulues et de paille pourrie, — plus borgne et plus tragique qu’une auberge de mélodrame, — et dont la porte béquillée de deux bâtons avait l’air de s’être fermée sur un assassinat. On pouvait croire, après être entré, qu’il en était ainsi, parce que le sol, — terre nue et boue, — était semé de corps gisants ; mais c’étaient seulement des corps ivres.

À droite et à gauche, des niches à chiens s’ouvraient, closes d’une claire-voie ; c’étaient les chambres d’amour, — car on aimait dans cette porcherie. On aimait les femelles saoules qui se vautraient à terre, et que tout d’abord on ne distinguait pas, à cause de la lueur trop fumeuse du quinquet unique, toujours près de s’éteindre, mais qu’on vérifiait bientôt être des femmes, les unes jeunes et les autres vieilles, celles-ci plus hideuses, mais pas de beaucoup, et plus expérimentées. Toutes buvaient de l’eau-de-vie de riz, et jouaient avec des boys, des garçonnets vieillots, quoique impubères, — l’attraction répugnante du lieu.

Pour le moment, le lieu possédait une autre attraction ; mais celle-ci ne figurait pas au programme : — Par terre, assis le dos au mur, il y avait un homme ; — un Occidental, un Français. Et on l’entendait rire à petits hoquets, comme les poules gloussent. Il ne buvait pas, il ne fumait pas l’opium ; il n’avait pas de femme ni de garçon. — Non, il regardait seulement, droit devant lui, avec des yeux ternes. Cet endroit-ci était au monde le seul où il se trouvât bien. — Il regardait et il riait, stupidement.

Eux, les Civilisés, le reconnurent lorsqu’ils entrèrent, — le reconnurent pour un des leurs. Car il s’appelait Claude Rochet, et il avait été le plus terrible pamphlétaire de la colonie ; — beaucoup de gouverneurs avaient tremblé devant sa plume. Aujourd’hui, vieux, — quarante ans ! — usé, vidé, fini, imbécile, — il restait quand même un des trois ou quatre maîtres de Saïgon et d’Hanoï, de par la terreur des journaux qu’il commandait encore. Et toute sa vie il s’était vanté, et il se vantait encore, dans ses suprêmes instants lucides, de n’avoir ni Dieu, ni maître, ni loi.

Ah ! il avait bien vécu ! Selon la formule ; — sans préjugés, sans conventions, sans superstitions ; — au gré de sa fantaisie, — de toutes ses fantaisies ; — et même aujourd’hui, vieux et proche de la fosse, ou de l’hospice, il avait encore son courage et sa volonté des anciens jours : il savait venir chercher son plaisir où il le trouvait, fût-ce dans un bouge, — ici ! Torral, en passant, salua cet nomme. — Puis il pénétra dans un des chenils, après avoir appelé du doigt deux boys qui accoururent ; et il ne ressortit pas.

Hélène Liseron, trop ivre et trop lasse, s’endormait contre l’épaule de son amant. Mévil était demeuré sur la porte. Un coureur de pousse l’appela de la rue. Machinalement, il fit demi-tour, et se laissa remporter chez lui avec la chanteuse, oubliant Fierce.

Fierce resta seul, debout au milieu du cloaque. Quatre femelles accrochées à son vêtement, le tiraillaient vers leurs nattes,

Il ne pensait plus à grand’chose, ni bien nettement. Tout de même, une idée surnageait, dans le naufrage le sa cervelle, — une idée idiote, mais tenace comme une migraine… ce Rochet, quelque dix ans plus tôt, avait été certainement un homme jeune, intelligent, fier… Drôle que ce fût devenu ça !…

Rochet gloussait et bavait. Fierce secoua les épaules et balbutia : « Peuh ! »

Il regarda les femelles ; — des guenons, pour sûr. Il dit encore : Peuh ! — Il en choisit deux ; la plus jeune et la plus vieille. — Puis il s’effondra sur la natte, et rassembla toute sa salive pour commander distinctement, impérieusement :

— « Opium. »

VIII

Sept heures du matin. Dans sa chambre d’officier, à bord de son croiseur de guerre le Bayard, Fierce, — Jacques-Raoul-Gaston de Civadière, comte de Fierce, — dort sur sa couchette.

Une belle chambre, — une chambre d’aide de camp, — très vaste, dix pieds de long, huit de large, six de haut ; — et magnifiquement éclairée : deux sabords grands comme des mouchoirs de poche qu’on peut ouvrir quand il fait beau. — Quatre murs en tôle d’acier ondulée ; une armoire et un bureau, en tôle d’acier plane ; une toilette et une commode, en tôle d’acier cintrée ; un lit, en tubes d’acier rectilignes. — C’est tout, la chambre est pleine. — En France, à Cherbourg ou à Toulon, Fierce, d’ailleurs riche et délicat, se refuserait net à faire son chez-lui d’une pareille boite à conserves. Il aurait quelque part à terre, dans une rue correcte et discrète, le taudis de bon goût, parisianisé, indispensable à la vie d’escadre, et dans quoi l’on peut regretter sans trop d’amertume sa garçonnière de la rue de Magdebourg. — Ici, il s’est résigné à capitonner sa cage, faute d’en pouvoir sortir. Le capitonnage est artistement posé, on ne voit plus les barreaux. Les tôles de toutes les espèces disparaissent sous un crépon de soie gris-perle, alternant avec un velours gris de fer ; trop de gris, mais c’est la couleur des pensées de celui qui dort, — là, sur la couchette aux rideaux de mousseline grise.

Il dort très calme, — l’air sage de quelqu’un qui ne s’est pas le moins du monde couché fort après l’aurore, merveilleusement ivre de toutes les ivresses les plus blâmables. Ses paupières sont bien un peu noires ; mais ses boucles brunes s’éparpillent très chastement autour de son front, et sa gorge se soulève aussi paisible qu’une gorge plate d’innocente pensionnaire, dans un petit lit de couvent.

Jacques-Raoul-Gaston de Civadière, comte de Fierce. — D’azur au chevron d’or, accompagné de trois nefs du même, posées sur mers d’argent, deux et une. — Né à Paris, le 3 décembre 19.. ; fils unique du feu comte Fred-Raoul de Civadière de Fierce, et de feu Simone de Marroy, son épouse. — Du moins, c’est l’état civil qui se porte garant de cette collaboration conjugale, par ailleurs peu vraisemblable : les Fierce ont été des gens trop bien élevés pour se donner le ridicule d’un enfant fait en commun, la huitième année de leur mariage. Comme il sied, ils furent des amants quatre mois, — leurs quatre mois de Tyrol et de Hongrie, après qu’un cardinal de leur parenté les eut luxueusement bénis à Sainte-Clotilde ; — et par la suite, des époux irréprochables, sans aucune espèce d’intimité hors de propos. — Jacques de Fierce est donc né probablement d’une fantaisie aggravée d’une distraction. Mais cela n’a aucune importance : Mme de Fierce en tous caprices savait ne pas déroger ; il s’ensuit par conséquent que son fils est véritablement gentilhomme. Au reste, c’est la dernière chose dont il se soucie.

Jacques de Fierce a d’abord poussé comme une mauvaise herbe dans une cour de prison, — au quatrième étage de l’hôtel familial, dans la compagnie moralisatrice d’une bonne allemande, de plusieurs laquais et de beaucoup de joujoux.

De la sorte jusqu’à six ans. À six ans, premier souvenir notoire : — Un soir d’hiver, — il y avait de la neige tombée sur l’appui des fenêtre : tous les détails sont restés nets dans la jeune cervelle. M. Jacques échappe à sa bonne et trotte menu par la maison. — Il est cinq heures ; maman prend son thé probablement, et il doit y avoir d’excellents gâteaux avec ce thé. — M. Jacques descend trois étages et se faufile chez sa mère, point trop sûr du chemin. Une porte, — deux portes, — trois portes, fermées ; — un paravent : M. Jacques avance plus furtif qu’une souris. — C’est là : — maman, renversée dans une bergère, serre un monsieur entre ses bras ; on ne voit que le dos du monsieur et les bras de maman ; et la bergère recule à petites secousses, en grinçant comme un sommier de lit. — M. Jacques, très surpris et inquiet, se retire sur la pointe des pieds, et s’en va diplomatiquement questionner la valetaille. Des explications lui furent fournies, copieuses.

À sept ans, premier précepteur, suivi de plusieurs autres. Celui-là est un prêtre, honnête homme et homme vertueux. Promptement, il inculque à l’élève un durable dégoût de la vertu. M. Jacques, on ne sait par quel mystère d’atavisme, se révèle un enfant exceptionnellement sincère et droit ; — par-dessus le marché, point bête. Le contraste lui apparaît trop marqué de ce qu’on lui enseigne et de ce qu’il voit : — Tout ça, c’est des mensonges. — M. Jacques commence à douter d’énormément de choses. Par leurs méthodes d’éducation, toutes diverses et personnelles, ses précepteurs successifs achèvent de le persuader que la vie est une sorte de mystification colossale, et le monde, une scène bien agencée pour comédies-bouffes.

Treize ans. Le petit de Fierce, élève d’un collège religieux de Belgique, vient passer les treize jours de Pâques à Paris, chez ses parents. Il s’y ennuierait fort, n’était la compagnie du petit de Troarn, son camarade de classe, qu’on lui permet de fréquenter. Très libres et curieux, les deux collégiens découvrent Paris. Le 11 mars, — ces choses-là datent, — Fierce et Troarn se risquent rue de Moscou, chez une élégante personne qui s’intitule Mme d’Harteval, et dont la renommée a percé jusqu’à eux. Ils trouvent une fille jolie quoique négligée, qui d’abord se scandalise, pour la forme, et consent ensuite, indulgente, à ce qu’ils désirent. Fierce se couche un peu troublé, se relève un peu déçu, et, gêné de sa contenance sous les yeux moqueurs de la demoiselle, prend finalement le bon parti d’éclater de rire. C’est fait.

Dix-huit ans. Fierce a choisi d’être marin comme de ses amis choisissent d’être cavaliers ou diplomates. L’École Navale lui est un refuge inattendu, mais précieux et urgent contre les dangers de sa propre nature, laquelle est exigeante et n’admet aucune sorte de règlement. Fierce vient de passer à Paris trois années brillantes et fatigantes ; brillantes, par le nombre et la qualité des intrigues qu’il a nouées ; fatigantes, parce que ces intrigues monotones l’ont aiguillé vers d’autres divertissements plus variés et moins anodins. Il se trouve donc en temps opportun sévèrement cloîtré au fond de la Bretagne, sur un rude vaisseau, revêche et froid, loin des jupes professionnelles ou mondaines qui l’ont trop bien accueilli les hivers derniers, — loin des câlineries énervantes de telle petite cousine qu’il déniaisait aux vacances dans son château angevin, — loin des arrière-boutiques pour sénateurs et des bars anglais pour diplomates étrangers, où souvent l’a conduit son désir têtu de toutes choses neuves et interdites. — M. de Fierce est officier de marine, ce qui lui sert de préservatif momentané contre diverses maladies fâcheuses, parmi lesquelles figurent honorablement le gâtisme et l’ataxie.

Et maintenant, Fierce court le monde.

Ce n’est pas très amusant. Quand même, c’est plus amusant que la vie de Paris ; — plus éclectique et moins menteur. — La débauche parisienne n’a pas grand’chose à envier à la débauche exotique, quant au fond ; mais elle s’embarrasse hypocritement de volets clos et de lampes baissées. Ailleurs, les gestes voluptueux n’ont point peur du soleil. Or, Fierce par-dessus tout continue d’aimer la sincérité.

Il s’est fait un métier de la chercher partout, — en Chine, à Sumatra ou aux Antilles ; — dans les philosophes reliés de velours gris qui garnissent, au-dessus de son lit, sa bibliothèque de fer forgé ; — sur les lèvres brunes ou roses de beaucoup de maîtresses caressées au hasard des relâches et des escales ; — au fond de trop de flacons et de trop de bouteilles, et parmi toutes les sortes de fumées connues en ce monde mesquin, — fumées d’opium, — fumées de haschisch ; — fumées d’éther ; — dans les théories positives et rigoureuses d’un Torral, dans l’égoïsme épicurien d’un Mévil, dans sa propre gouverne impulsive et indifférente. Toutes les bribes de vérité découvertes, tous les bouts de voiles arrachés n’ont point réussi à le satisfaire. Il a goûté à tout et s’est dégoûté de tout. Il continue cependant à vivre, et il abuse de la vie, trouvant fade d’en user seulement.

Son père et sa mère sont morts. De ce double deuil il a tiré quelque mélancolie et peu de tristesse. Libre et riche, il poursuit le même chemin, faute d’en savoir un meilleur, qu’il désire toutefois obscurément.

Un vieil amiral, idéaliste et candide, s’est épris de lui pour l’avoir aperçu dans on ne sait quel prisme purificateur ; il l’aime en fils et le traite en héros ; Fierce le rembourse d’un peu d’amitié méprisante.

Fierce court le monde, et promène de climats en climats son dédain de toutes les lois, son ironie pour toutes les religions, sa haine contre tous les mensonges, et sa faim et sa soif de toutes les nourritures inédites et miraculeuses que la vie promet et qu’elle ne donne pas.

IX

Dans la chambre endormie, l’ordonnance de Fierce entra, — un petit matelot pieds nus, en tricot rayé à manches courtes. Et proprement, il fit le ménage, silencieux comme une souris. La chambre était fort bouleversée : sans doute s’y était-on couché à tâtons, sans le plus léger souci des vêtements arrachés et jetés à terre, non plus que du fauteuil unique culbuté pieds par-dessus bras. Mais l’instant d’après, l’ordre régna. Sur le siège décemment relevé, d’autres vêtements s’étalèrent, immaculés ; un veston frais repassé s’orna à l’ordonnance de ses attentes d’or, de ses galons et de ses boutons à ancres. La toilette fut pourvue d’eau, le tub rempli, les éponges sorties des filets, les flacons alignés en colonne. Et, tout disposé, le petit matelot parla d’une voix bretonne :

— « Lieutenant ! Sept heures trente. »

Les paupières violettes battirent, et les yeux luirent comme deux lampes dans la nuit. Tout de suite, Fierce fut lucide et d’esprit net : l’opium est un antidote passable contre l’alcool ; il combat le mal aux cheveux par le mal au cœur. Tout de suite aussi l’innocence et la sérénité s’effacèrent du visage éveillé, qui reparut las et inassouvi.

Le petit matelot était parti. Fierce se leva, légèrement pâle et les tempes moites, et commença par vider à demi un flacon de café en réserve parmi sa parfumerie. Puis, le cœur moins flou, il ôta son pyjama blanc, et entra dans le tub. Après quoi, la peau délicieusement ruisselante, il laissa la brise matinière sécher ses épaules, et se regarda dans son miroir. Il n’était pas coquet, mais il appréciait judicieusement l’avantage que donne pour la traversée de la vie un corps bien fait et un visage avenant. Il se plut à constater que, malgré ses vingt-six ans copieusement vécus, son ventre demeurait plat et son front lisse. Et il s’assit nu, paresseux.

Il appuya sa nuque au dossier du fauteuil. L’opium pesait encore lourd sur ses membres : il avait un cercle de fer autour du front, et sa poitrine était vide, sans cœur ni poumons. Il s’était à coup sûr levé trop tôt des nattes de la fumerie ; — jolie fumerie, par parenthèse ; porte vraiment élégante pour sortir de la vie et entrer dans le rêve des dieux ! — Oui, il s’était levé trop tôt. Mais il fallait rentrer, — rentrer à bord, rentrer dans la vie. Il fallait ici, maintenant, se vêtir et aller, donner des ordres, en recevoir, s’agiter de l’agitation bêle et vaine des hommes. Il fallait oublier la quiétude souveraine de la nuit d’opium, succédant à l’orgie saoule et lubrique ; oublier les ailes d’or par lesquelles on avait plané au-dessus de la terre, et les baisers merveilleux qu’une princesse féerique avait amoncelés pieusement aux pieds du fumeur… au fait c’était l’ignoble petite guenon annamite ; quand même, elle avait un joli geste de chatte, pour s’accroupir entre vos jambes, — discrète…

Incontestablement, levé trop tôt. Encore un peu de café, pour sécher cette maudite sueur. — Tristes, les retours à bord pareils au retour de cette nuit, et les pousse cahoteux et vacillants, et les sampans humides qui sentent la pourriture, et les nausées qui balancent le cœur comme dans une escarpolette…

Avant de passer le veston de toile orné d’or, il mouilla sa main et l’appuya au creux de sa taille : Pareillement fraîche, hier, la caresse de la petite Japonaise Otaké-San ; il crispa l’un après l’autre, — en souvenir, — tous ses ongles contre sa peau. Puis il mit le veston, et y agrafa un faux-col et des manchettes, pour faire semblant d’avoir une chemise, et s’épargner une étoffe de plus. La chaleur commençait de croître.

Il poudra un peu ses paupières trop sombres, et rougit au tampon les pommettes de ses joues. Il eut alors l’air absolument dispos, et sortit de sa chambre.

Sur le pont, les tentes étaient faites, les rideaux baissés, et l’on arrosait les virures. La musique amirale était assemblée. Un timonier veillait la montre d’habitacle. Aux coupées, les factionnaires chargeaient leurs fusils pour les couleurs du matin.

Fierce regarda l’heure et fit frapper la flamme tricolore du signal. Il y avait en rade deux croiseurs et la division complète des canonnières et des gardes-côtes de Saïgon. De navire en navire des appels de clairons sonnèrent. Les signaux répétés claquaient au bout des mâts.

L’aiguille de la montre passa sur huit heures. Au signe de l’aide de camp, les commandements réglementaires retentirent, solennels :

— Attention pour les couleurs !

— Halez bas le signal !

— L’amiral envoie !

— Envoyez !

Aux coupées, les coups de fusils firent des flocons bleus. La musique joua au drapeau. Les matelots saluèrent en se découvrant, et Fierce ôta son casque, dédaigneux du soleil qui perçait aux transfilages des lentes. — Le pavillon de France montait lentement à la poupe, fier comme au soir d’Austerlitz. — Et Fierce le regarda, et sourit en haussant imperceptiblement les épaules, et murmura sept mots retenus d’un livre qui lui plaisait, par des apparences de sincérité : — Bleu de choléra, blanc de famine, rouge de sang frais. — Il remit son casque et tourna le dos pour descendre chez l’amiral.

M. d’Orvilliers, duc et pair, contre-amiral commandant une division de l’escadre de Chine, était, au physique, un maréchal du Premier Empire, plus haut, plus maigre et plus héroïque que ne sont les hommes d’aujourd’hui, et durci d’une moustache grise plus rude, et de cheveux blancs plus épais ; mais ses yeux, sans doute à force de ne pas voir de bataille, étaient devenus des yeux tendres et doux, qui regardaient toujours droit devant eux, d’un regard honnête, candide et quelque peu chimérique. Au moral, M. d’Orvilliers était pareil à ses yeux.

Il tendit sa main à son aide de camp, et le regarda avec amour, l’admirant d’être beau, jeune, supérieur par l’intelligence et l’esprit, et, — le bonhomme en était persuadé, — irréprochable dans chacun de ses gestes et dans chacune de ses pensées. Fierce prit la main, répondit par des ellipses à quelques questions paternelles sur sa soirée et sa nuit, puis coupa court aux conseils de ménagements et de prudence en réclamant les ordres pour la journée. M. d’Orvilliers s’assombrit aussitôt beaucoup, et fit entendre à son aide de camp que la situation politique et maritime était grave. De quoi Fierce n’eut cure, connaissant de longue date le pessimisme traditionnel du vieux. — M. d’Orvilliers précisa son dire, parla de l’Angleterre et du Japon, hocha la tête à propos de la politique française d’effacement, et conclut en prédisant une guerre vraisemblablement fatale, laquelle guerre éclaterait avant trois mois.

— « En mars, » observa simplement Fierce. On était à fin décembre.

— « En avril ou en mai, » affirma l’amiral, sérieux. Et il ajouta, toujours doux et paisible, et nullement emphatique : « Pas un d’entre nous n’en reviendra sans doute ; mais à mon âge, la mort est une auberge où, bon gré mal gré, l’on dînera dans la soirée ; peu donc importe l’heure exacte du dîner. Et j’aurai la plus grande de mes joies, et la moins méritée, si je pouvais mourir comme sont morts Brueys, Nelson et Ruyter… »

Respectueux et mélancolique, Fierce compta mentalement jusqu’à vingt et un, puis ramena la question première :

— « Alors, les ordres d’aujourd’hui, amiral ? »

M. d’Orvilliers les donna. Il fallait un landau pour trois heures. Fierce fit observer que le soleil serait chaud. Mais l’amiral affirma que le soleil ne l’empêcherait pas d’aller s’entretenir avec le gouverneur d’abord, puis se concerter avec le conseil de défense et les commandants de la marine et des troupes. Enfin, des dépêches étaient attendues nombreuses, et l’aide de camp les déchiffrerait lui-même avant de quitter le bord, si le cœur lui disait d’une promenade avant midi.

— « Bien, » dit Fierce.

Dans sa chambre, un premier télégramme l’attendait, — le bulletin météorologique de Shangaï. Il rit.

— « Voilà probablement les symptômes belliqueux qui nous inquiètent : côte de Formose, mer agitée ; typhon sur Manille. — Fichtre ! il va bien, mon brave d’Orvilliers : la guerre anglaise, rien de plus… »

Il regarda ses bibelots, ses reliures, sa Vénus de Syracuse dont le marbre ambré luisait dans un angle.

… « Un obus là-dedans, hein ? Ça meublerait ! »

Il n’y pensa plus et prit un livre.

… « Si les dépêches arrivent assez tôt, j’irai voir le petit lever de Mévil ; elle doit être charmante au lit, la belle Hélène… Et pourvu que le vieux me lâche ce soir en liberté, ne fût-ce qu’une heure… Huit mois que je n’ai pas fait la promenade d’ici, l’Inspection… »

Les dépêches arrivèrent. Le dernier croiseur envoyé en Chine venait d’arriver à Djibouti. Mais le ministre le rappelait immédiatement en France.

… « Pourquoi diable ?… »

De Hong-Kong, quinze lignes serrées de chiffres suivirent. Fierce découragé laissa tomber ses mains sur ses genoux ; après quoi il rassembla son courage et chercha le dictionnaire des consuls.

… « À n’en pas douter, c’est un croiseur anglais qui a changé de corps-mort… ou le cheval du gouverneur royal qui a attrapé une entorse… »

Il pointa la traduction au crayon :

… « Escadre… Yang-Tse… concentrée… seize navires… — Allons donc ! — London… Bulwarck… Vénérable… Duncan… Cornwallis… Exmouth… — six cuirassés, six… — Cressy… Aboukir… Hogue… Drake… King Afred… Africa… Kent… Essex… Bedford… — Neuf croiseurs blindés, quinze, tous plus forts que nous, bien entendu… »

Il posa son crayon et derechef promena son regard par sa chambre :

— « Un obus là-dedans, oui. Ça meublerait. »

Il porta la dépêche à l’amiral. D’Orvilliers la lut sans surprise ni inquiétude, satisfait.

— « C’est ce que je disais. »

Fierce s’en alla fort calme, suffisamment fataliste pour qu’aucune nouvelle n’entamât sa sérénité, et d’ailleurs courageux physiologiquement. Il souriait en pensant à l’amiral.

— « Un échappé de l’autre siècle qui a manqué sa vie sans s’en douter. Sous Napoléon, c’eût été une façon de grand homme. Aujourd’hui, un grotesque. Mais sympathique en somme. Et je l’aime comme il est, tout en me moquant de lui. »

Vers dix heures, Fierce, la besogne finie, se retrouva sur le quai, — en uniforme ; il n’avait pas pris le temps de changer de vêtements. Par hasard, une brise assez vivante balayait la chaleur des rues et il faisait encore bon marcher, — à l’ombre.

Fierce allait devant lui, choisissant les arbres touffus et les maisons à arcades. Éloigné de Saïgon depuis huit mois, il goûtait un plaisir de voyageur à reconnaître chaque coin de la ville ; en même temps, le contraste violent de l’été saïgonnais d’aujourd’hui et de l’hiver nippon qu’il venait de quitter lui était un malaise presque douloureux, mais qui lui plaisait parce qu’il le savait rare. Et tout cela réuni charmait sa promenade. Il arriva au Jardin sans s’être irrité de la poussière ni du soleil. Et il marcha dans les allées sablées de rouge, entre les pelouses et l’arroyo sinueux. Des ruisseaux coulaient en méandres, tellement enfouis sous les joncs et les fougères des rives, que l’eau ne s’en voyait pas. Tous les arbres du Tropique se mêlaient en une forêt miraculeuse d’où le soleil était exclu. Mais le plus bel ornement de ce parc sans rival, c’étaient des bouquets de bambous agglomérés dont les tiges grêles, serrées en faisceaux, s’épanouissaient plus haut que la cime des aréquiers et des tamarins ; de loin, chaque bouquet semblait un seul arbre, vaporeux comme une dentelle, et colossal.

Les allées rouges étaient désertes ; sur l’arroyo, un sampan dérivait au fil de l’eau, silencieux sous son couvercle de paille tressée.

Fierce s’égara agréablement sous la forêt exotique. Un sentier le tenta, parce que des palmes multiformes, entrelacées en voûte, en faisaient un souterrain vert, et parce que ce souterrain fort contourné semblait tous les dix pas butter contre un buisson et finir en cul-de-sac. Un ponceau le prolongeait au delà d’une mare croupie, tachée de lotus, laquelle s’encadrait de grosses grilles de fer hérissées : la tête plate d’un crocodile émergeait au milieu, immobile comme un tronc d’arbre. Fierce renifla le relent fétide, noyé dans le parfum despotique des magnolias ; et il flaira, encore lointaine, une autre odeur plus fauve.

Les magnolias et les palmiers s’éclaircissaient. Une fois de plus le sentier tourna, et le bois finit. Une grande cage s’adossait aux derniers arbres, et des, indigènes, des soldats, des femmes, — trois ombrelles claires d’Européennes, — regardaient.

C’était la cage aux tigres. On n’en voyait que deux, mais formidables, indescriptiblement majestueux et grands. La femelle faisait semblant de dormir, étalée sur le ventre et la tête entre les pattes ; sommeil feint, coquetterie pour le mâle : les griffes sorties de leurs gaines de velours trouaient sournoisement la terre, et des frissons ondulaient sous la peau rayée.

Le mâle la regardait, immobile comme un tigre de pierre. Il était beaucoup plus haut et long que n’importe quel lion. Son poitrail blanc comme la neige se gonflait fortement tandis qu’il flairait l’autre bête couchée.

Une ombrelle rose se souleva vers Fierce, dont les pas craquaient dans le gravier.

— « Tiens, vous ? vous venez voir les grosses bêtes faire des horreurs ? »

Fierce vit Hélène Liseron, toute fraîche sous son nuage de poudre, les yeux à peine battus.

— « Qu’avez-vous fait de Raymond ? »

Elle lui avait tendu sa main ; il la serrait, la caressant à son habitude de tous ses doigts l’un après l’autre. Elle rit mollement.

— « Plutôt, demandez ce qu’il a fait de moi…

— Eh bien ? »

Elle rit plus fort et fit une moue.

— « Pas grand’chose ! »

Le tigre commençait de rugir. Il s’interrompit pour regarder les chétifs qui le guettaient ; puis, avec un mépris lent, il détourna le mufle, et marcha jusqu’à la tigresse. Il la poussa d’un coup de tête ; elle fit la morte et ne bougea pas. Colère, il revint à la charge, et la roula comme on roule une petite chatte. Alors, elle se fâcha ; elle bondit, les griffes tirées, et s’élança contre lui. Mais il ne recula pas, et elle eut peur des yeux fixes où flambaient deux phares verts. Elle se courba, s’aplatit, devint douce. Et lui, brutalement, la souffleta de sa patte, la jeta par terre et la couvrit. Les deux bêtes accouplées s’immobilisèrent. Le tigre, triomphant, continuait de gronder.

Excitée et peureuse, Liseron serrait la main de Fierce et regardait avidement, haletante un peu. Chaque rugissement crispait davantage ses ongles, et quand la tigresse obtint enfin la récompense de sa pudeur, la paume égratignée saigna.

Fierce regarda sa main, puis la jeune femme :

— « Ça ne vous déplairait pas d’être tigresse… »

Elle lui frappa le bras de son éventail :

— « Taisez-vous, vous ! »

C’était fini, dans la cage. Le tigre, à quatre pas de sa femelle couchée, s’était assis, silencieux, orgueilleux, ses yeux droits devant lui, sans regard.

— « Vous êtes à pied ? demanda Fierce.

— Non, par exemple ! Ma voiture est dans l’allée. Vous avez la vôtre ?

— Non, je suis venu en me promenant.

— Vous n’allez pas rentrer à pied par ce soleil ?

— Il faudra bien.

— C’est fou ! Il y a de quoi tomber comme une mouche… Si vous n’étiez pas en uniforme, je vous offrirais bien une place…

— Mais, pourquoi pas ?

— Dame, tout le monde vous verra.

— Et puis après ?

— Vrai, ça ne vous ennuie pas ?

— Quelle folie ! »

Dans la voiture, il glissa son bras derrière la taille d’Hélène, — pour effacer les plis du corsage.

— « Je vous dépose où ? dit-elle.

— Chez vous. Vous rentrez chez Raymond ?

— Mais non ; je rentre à mon hôtel, rue Catinat…

— Eh bien, rue Catinat. »

La voiture partit.

— « Raymond vous a laissé vous envoler comme ça, dès l’aurore ? »

Elle refit sa moue.

— « Il aurait été bien en peine de me retenir. Je l’ai laissé tellement endormi qu’il ne doit pas s’être encore aperçu de mon départ…

— Oui ? vous l’avez si fatigué que ça ?

— Par exemple ! d’abord, ça ne vous regarde pas. »

Mais elle souriait du coin de sa bouche, et la main de Fierce caressa ses épaules. Ils rirent tous deux, pensant aux mêmes choses.

— « C’est drôle, murmura-t-elle. Il est jeune, grand, fort… et…

— Et il se fatigue vite. »

Elle fit oui de la tête et baissa pudiquement les cils. — « Mon Dieu, expliqua Fierce, il est jeune si vous voulez. Il a trente ans, ma chère.

— Eh bien ?

— … Trente ans, quelques aventures, — je ne crois pas souffler sur vos illusions en vous révélant que vous n’êtes pas son premier amour… quelques aventures donc, un peu de piment çà et là… Il n’est plus absolument neuf. Trop d’étalage, l’objet est défraîchi.

— À trente ans !

— Hélas ! je n’en compte que vingt-sept, et croyez-moi, j’ai des nuits très laborieuses…

— Voyons, voyons, quelle histoire inventez-vous ? Moi aussi, cher monsieur, j’ai trente ans… C’est un âge qui s’avoue très bien. Et je vous assure que ces trente ans ne me pèsent pas plus que s’ils n’étaient que vingt…

— Cela n’a aucun rapport.

— … Et je sais des hommes très sérieux, — mettons mûrs, — des hommes de cinquante ans ! — qui, ma foi, valent mieux que votre ami. »

Fierce fit signe qu’il n’y pouvait rien, et ne chercha pas de réponse. Oui, on vieillissait vite, en vivant la sorte de vie qu’ils vivaient tous, Mévil, Torral et lui-même. — Dans sa pensée, l’image dégradée, ignoble de Rochet, se photographia désagréablement ; et pour la chasser, il resserra l’étreinte de son bras autour des épaules de sa compagne. Un désir léger s’insinua dans ses nerfs ; et il fut soulagé de se retrouver jeune et fort devant la femme jolie.

La voiture s’arrêtait.

— « Je vous laisse là ? dit Hélène.

— Ce n’est pas permis de monter avec vous ?

— Oh ! mon Dieu, si. Par exemple, vous allez trouver un désordre… je campe, rien de plus. »

La chambre d’hôtel n’était pas coquette. Les murs crépis étaient nus, et le carreau sans natte. Mais le grand lit, mince, dur et frais, avait l’air confortable sous sa moustiquaire de tulle soigneusement close, et la chaise longue de rotin supportait un somptueux pêle-mêle de toilettes de soie.

— « Vous permettez ? » dit Hélène Liseron.

Debout, les bras levés, elle dépinglait son chapeau devant un miroir. Il s’assit et la regarda. Les cheveux roux voletaient, et la nuque potelée luisait comme sous une résille d’or pur. Les bras fermes et gras s’épanouissaient hors des manches courtes, et une rosée chaude perlait sur la peau. Les doigts dans la chevelure agitaient un parfum violent et délicat. Dans le miroir, Fierce vit des yeux sournois, puis un sourire bizarre. Alors, très simplement, il se leva derrière elle et la saisit à bras-le-corps. Elle fut stupéfaite ou fit semblant.

— « Eh bien ? qu’est-ce qui vous prend ? »

Il ne répondit absolument rien, parce qu’il mordait gloutonnement le cou duveté d’or. Il la touchait toute, aux jarrets avec ses genoux, aux épaules avec sa poitrine. Elle cria :

— « Allez-vous me lâcher ? »

Il fit le contraire ; il l’enleva comme une poupée une main à la taille et l’autre sous les cuisses. Et il la renversa sur la chaise longue, parmi les robes qui bruissèrent. Elle se défendit pour de bon, — pas longtemps.

— « Finissez, voyons ! »

— Mais je finis. »

Il finit en effet, — à sa manière, — et se releva, très calme, immédiatement correct.

Sans mot dire, elle retourna vers son miroir et lissa ses cheveux ; puis elle rit, bonne fille. Par jeu, il était revenu derrière elle pour becqueter les cheveux parfumés.

— « Dites ? fit-elle tout à coup. Et Raymond ?

— Quoi, Raymond ?

— Vous n’avez pas de remords ? »

Il fut très gentil :

— « Vous êtes bien trop jolie ! »

Elle fit une moue flattée et incrédule, et insista :

— « Vous êtes grands amis, tous deux, pourtant ?

— Mais oui.

— Eh bien, s’il savait ? Il serait furieux… »

Il se retint d’éclater de rire. La jalousie n’est pas un sentiment civilisé ; et certes, Mévil se souciait infiniment peu de n’importe laquelle de ses maîtresses.

Elle le regardait, tendre, quêtant un baiser. Évidemment elle jugeait sévèrement la trahison de Fierce envers Raymond, et la noirceur de ce crime commis pour elle chatouillait agréablement sa vanité. Il donna le baiser, complaisant quoique ironique. Maintenant qu’il l’avait eue, d’ailleurs, elle lui était tout à fait indifférente. Pourquoi diable, en pure vérité, lui avait-il sauté dessus tout à l’heure ? Bah !

À midi, il rentrait à bord déjeuner. Un timonier le guettait pour qu’il émargeât un ordre frais signé. Il lut :

« Le Contre-amiral commandant la deuxième division de l’Escadre de Chine,

« Ordonne :

« À dater de ce jour, l’école élémentaire et le gymnase cesseront de fonctionner sur les bâtiments de la division.

« En lieu et place, MM. les commandants feront exécuter alternativement, et par tous les hommes de leurs équipages, l’exercice ordinaire et l’exercice général du canon.

« Tous les soirs, il sera en outre procédé après le branle-bas à des exercices de pointage nocturne.

« L’amiral insiste sur l’extrême importance de tous les exercices sus-mentionnés, et compte sur le zèle et le patriotisme de tous pour multiplier promptement la force efficace des bâtiments à lui confiés par la République.

  « Fait à bord du Bayard, ce 27 décembre 19…

« D’Orvilliers. »

— « Bon, pensa Fierce, voilà les bêtises en train.

X

À huit jours de là, Fierce, s’éveillant un matin, s’accouda au sabord.

Par un caprice de la saison, il avait plu pendant la nuit, — une averse courte et diluvienne, comme il en tombe une fois par mois en pleine époque sèche. Et l’air en conservait une fraîcheur printanière, quoique le ciel flambât déjà, incendié par le soleil. Fierce observa que la rive gauche du Donaï, ensevelie sous la verdure, s’étageait en nappes superposées : tout au bas, penchés sur le courant, c’étaient les roseaux, les bananiers, les palmiers nains, — pressés, tassés, sans un trou, sans une fente dans leur haie opaque. Au-dessus, les magnolias, les banians, les acacias, les tamarins alternaient avec les bambous en gerbes ; et les couleurs gracieusement nuancées se mariaient : le gris tendre des bambous, le vert luisant des mandariniers, le brun métallique des fusains à feuilles rondes. Des myriades de fleurs piquetaient les feuillages, — des fleurs blanches, des fleurs jaunes, des fleurs rouges surtout, — les flamboyants ponceau, les hibiscus carmin. — Enfin, plus haut encore, les palmiers de toutes les races balançaient leurs branches délicates, découpées en ombres fantasques et compliquées sur le ciel éclatant. Les aréquiers aériens mêlaient leurs palmes longues aux larges palmes des éventails, aux palmes ajourées des cocotiers lourds de fruits ; — tout cela planant par-dessus la forêt, en féeriques bouquets portés à bout de tiges, des tiges minces et blanches comme des colonnes ioniques.

Sous le sabord du croiseur, l’eau jaune frôlait la coque. Elle glissait vite, hâtive et inquiétante, charriant des troncs demi-engloutis, des feuilles, des planches, des débris venus de loin, des épaves indécises de la grande Asie inconnue. Le soleil habillait la rivière d’une étoffe éblouissante, au point qu’on ne distinguait plus les trous noirs des tourbillons, happant au passage toutes les choses flottantes.

— « Très bien, tout ça, » dit Fierce.

Et il se sentit d’excellente humeur. Il n’avait pas fumé d’opium la veille.

Le semaine avait été propice. Plus vite qu’il n’avait espéré, Saïgon l’avait favorisé d’une hospitalité convenable : Bon gîte, — joyeux soupers, — et le reste. Le gîte était une simple chambre de sieste, grande, nue, fraîche, meublée seulement d’un lit de crin, d’une moustiquaire et d’un panka qu’un boy agitait. Par les fenêtres, un flamboyant oblique poussait des branches et secouait des fleurs. Dehors, c’était le vieux quartier Tuduc, des rues à moitié chinoises, brunes et odorantes, égayées de boutiques et de blanchisseries. Il faisait bon dormir dans cette chambre aérée, aux heures torrides d’après-midi, alors que les tôles du croiseur, dilatées par l’atroce soleil, geignaient en écaillant leur peinture blanche ou suaient des gouttes de goudron fondu. Fierce alors s’étendait nu sous la moustiquaire, la peau moite d’une douche souvent renouvelée, et rêvait à sa vie saïgonnaise, en prenant garde de ne point remuer, car rien qu’en allongeant la main tout son bras ruisselait aussitôt de sueur.

Les soupers, Mévil et Torral en étaient les convives. Pour eux trois, chaque nuit ressemblait à la première nuit. Le détail variait. Mais, en proportions inégales, c’étaient toujours des femmes, de l’opium et de l’alcool qu’on mélangeait, avec entr’actes de promenades nocturnes dans la ville chinoise grouillante ou parmi les solitudes de la campagne endormie.

Le « reste », enfin, Hélène Liseron le fournissait. Non pas que Fierce en eût fait sa maîtresse en titre, ni qu’il lui gardât une ridicule fidélité. Mais leur première aventure les avait mis en goût l’un de l’autre, et ils la continuaient clandestinement. Fierce y trouvait l’avantage d’une simplification de sa vie. Il est confortable d’être le second amant d’une femme que l’on aime sans attachement. Quant au ragoût obligatoire des sensualités exotiques, les soupers quotidiens à Cholon se chargeaient d’en procurer les condiments, — japonais, annamites ou chinois.

Hélène, en tout cela, s’était laissé conduire par son destin, et ne le trouvait point néfaste. Deux amants généreux valent mieux qu’un. En outre, Fierce et Mévil la vengeaient alternativement l’un de l’autre. Hélène les aimait assez tous deux, et d’un sentiment assez primitif, pour en être jalouse. Elle souffrait dans son amour-propre et dans sa sensualité quand elle les voyait aimer d’autres femmes. Or, Fierce ne dissimulait que très peu ses passades asiatiques, et Mévil affichait la plupart de ses coucheries organisées ou fortuites : Hélène donc, trahie et le sachant, se délectait à trahir à son tour, et souhaitait trouver un jour l’audace d’avouer à chacun de ses amants que l’autre était le préféré. Dans le fait, Mévil ignorait même que cet autre existât ; Fierce, par égard pour Hélène, lui gardait le secret, et supportait avec complaisance qu’elle le menaçât quelquefois, par jalousie ou par sadisme, de « tout dire. »… Bon gîte, joyeux soupers, et le reste…

Par-dessus tout, la satisfaction spécieuse d’un but pour la vie et d’une route tracée vers ce but. Depuis bien des années Fierce vivait selon ses sens, et sans autre recherche que de les contenter du mieux qu’il pouvait. Mais la familiarité de Mévil et de Torral l’incitait à penser aujourd’hui que rien de mieux n’existait au monde, que le plus outre jusqu’alors espéré n’était que chimère, et qu’il convenait de s’enfermer définitivement dans la formule civilisée : Maximum de jouissance pour minimum d’effort. — La franchise scientifique de cette proposition le séduisait.

L’exactitude de ses amis à se conformer à leurs maximes ne lui plaisait pas moins. Mévil, que son goût exclusif n’entraînait que vers l’amour, aimait officiellement cinq maîtresses, — et ne négligeait pour elles aucune des rencontres voluptueuses que le hasard lui offrait en surplus. Nul préjugé ne présidait a ses choix ; et toute bouche attirait pareillement son baiser, pourvu qu’elle fût jeune et dessinée en arc. — Une chanteuse d’opérettes, — une mondaine, femme d’avocat renommé, — une congaï annamite à ses gages, servante-esclave d’ailleurs plutôt que servante-maîtresse, — une Japonaise pensionnaire de maison close, mandée chaque mardi pour une volupté hebdomadaire, — une jeune fille réputée candide, et qui se débauchait incognito ; — cinq femmes enfin dont chacune eût probablement méprisé les quatre autres, à cause de leurs destins différents, — étaient également appréciées, flattées, caressées, et méprisées par cet amant professionnel que jamais une préférence n’avait troublé. — Et cela était l’évidente sagesse. — Torral, éclectique, équilibrait ses plaisirs selon l’arithmétique épicurienne, et se vantait d’exprimer ainsi de la vie tout le bonheur y contenu. Ce but devant être atteint, l’opinion d’autrui n’existait pas à ses yeux : et il affichait jusque dans la rue ses liaisons masculines, et promenait en pleine Inspection ses deux boys intimes Ba et Sao. — Cela encore était peut-être la sagesse, — rehaussée d’un cynisme peut-être courageux.

Donc, Fierce jouissait de sa vie saïgonnaise, et jouissait aussi du bien fondé de son plaisir.

Il donna un dernier regard au fleuve bordé par la forêt.

— « Bonne ville, Saïgon… »

C’était dimanche, — le 2 janvier ; l’amiral donnait tout à l’heure un déjeuner intime. Fierce, ennemi des corvées mondaines, acceptait celle-ci, parce que la petite Abel y devait assister, — la fille du lieutenant-gouverneur, la délicieuse statue d’albâtre aux yeux de sphinx, qui, le premier jour, l’avait séduit, et le tentait davantage à chaque rencontre. — Étrange fillette, pensait-il ; une eau dormante qui donne envie d’y jeter une pierre pour voir ce qui monterait à la surface. — Au déjeuner assisteraient, outre les Abel, le gouverneur général, ancien ami du duc d’Orvilliers, et une pupille à lui, jeune fille que sa mère, veuve et aveugle, n’accompagnait pas dans le monde. Fierce, dans la salle à manger déjà servie, s’occupa des fleurs et chercha sur les étagères les cloisonnés nippons de l’amiral pour les emplir de roses et d’orchidées. Tout en disposant sur les menus des femmes leurs bouquets de corsages, il lut les noms calligraphiés, et s’arrêta à la pupille du gouverneur avec une réminiscence confuse, — Mlle Sylva, — Sylva ? — II questionna l’amiral, qui, dans son cabinet, repliait des plans de batteries.

— « Comment, fit d’Orvilliers, vous ne vous souvenez plus ? mais c’est de l’histoire ! »

Il raconta :

Mademoiselle Sylva n’était rien de moins que la fille du fameux colonel Sylva, des Chasseurs d’Afrique, tué au combat d’El-Arar dans la plus épique des charges du siècle. M. d’Orvilliers, dès qu’il eut dit cela, oublia la fille pour le père, et détailla à son aide de camp, respectueusement distrait, l’historique minutieux du combat susnommé, et la gloire acquise en cette occurrence par les Chasseurs d’Afrique que commandait le héros Sylva. Fierce, bon gré mal gré, sut qu’il s’agissait d’une brigade trahie et cernée sur la frontière marocaine, laquelle brigade avait été miraculeusement sauvée par deux escadrons détachés en reconnaissance, et que tout le monde croyait déjà anéantis. Le colonel Sylva commandait ces escadrons. Cerné en effet lui-même au centre d’une province en insurrection, il s’était dégagé par une charge prodigieuse, et chevauchant trois jours à travers des nuées d’ennemis, sans remettre une fois le sabre au fourreau, il avait, le troisième soir, triomphalement surgi derrière les Marocains déjà sûrs de leur victoire, et changé cette victoire en défaite. Après quoi, percé de tant de coups que son dolman bleu-ciel était devenu pourpre, il avait conduit ses cavaliers vainqueurs jusqu’aux tentes françaises, leur avait crié : « Halte ! » — et était mort.

Fierce, artiste, admira le geste, et la splendeur bariolée des escadrons bleu et rouge taillant et pointant dans la foule brune des burnous. Puis, il sourit de pitié, en songeant à la sottise de tout cela. Qu’en restait-il ? des veuves et des orphelines, pompeusement étiquetées : famille de héros. — et libres d’ailleurs de crever de faim parmi l’admiration universelle. — Il imagina la petite Sylva ; une maigre brune à profil de médaille, anguleuse, exaltée, pleurarde, et bête à manger du foin ; — graine de vieille fille. — L’amiral, les yeux lointains, rêvait à des épopées ; l’aide de camp, les épaules un peu haussées, murmura : « Pauvres bougres ; — et pauvre petiote ! »

Comme onze heures sonnaient, les timoniers annoncèrent l’approche du gouverneur, et l’officier de quart appela la garde qui se rangea prés de la coupée. Fierce descendit au bas de l’échelle pour tendre la main aux femmes. Dans le canot remorqué, les cuivres polis réfléchissaient le soleil, et l’on ne distinguait rien parmi le scintillement.

Le canot rangea la coupée. Fierce vit la tête blanche et chafouine du gouverneur, la tête grise et grave d’Abel, et trois ombrelles rose, mauve et bleue. L’ombrelle mauve s’abaissa ; Fierce saisit le bras de Mme Abel qui sauta légèrement sur les premières marches ; il la vit comme à l’ordinaire, point jolie, mais souriante et l’air bon ; — elle plaisait.

Mlle Abel, — ombrelle rose —, monta la seconde. Elle avait conservé son regard mystérieux de sphinx. Elle prit la main offerte et s’appuya très peu ; ses doigts fins et frais ne serraient pas. Fierce admira un poignet fragile qu’on eût dit en pâte de Saxe.

L’ombrelle bleue enfin découvrit Mlle Sylva.

Fierce fut étonné, parce qu’elle ne ressemblait pas du tout au portrait qu’il s’était tracé d’elle.

Mlle Sylva n’était ni maigre, ni brune, ni fatale, mais toute rose et blonde, avec des yeux pers qu’on remarquait d’abord, parce qu’ils étaient très grands et regardaient très droit.

Elle sauta sans toucher à la main offerte ; elle sauta hardiment ; Fierce vit qu’elle était souple et robuste, quoique fine. Il monta derrière elle, et, sur le pont, lui offrit le bras. Les clairons sonnaient aux champs pour le gouverneur. Elle s’arrêta en levant les yeux vers l’écusson des armes du navire ; et Fierce l’entendit épeler la devise : Sans peur et sans reproche.

Il la regarda tandis qu’ils marchaient : elle avait un teint de pastel, un front bien pur, une bouche fière et malicieuse, — et sur tout cela, un charme répandu de jeunesse, de grâce et de sincérité. Il la trouva immédiatement délicieuse, et il oublia Mlle Abel. Cependant, lorsqu’il les vit l’une auprès de l’autre dans le salon de poupe, il dut s’avouer que le sphinx d’albâtre l’emportait sans conteste par sa beauté régulière et l’énigme de ses yeux profonds. Mais il en fut secrètement dépité, comme d’un échec personnel, — et sourit plus tard avec une sorte d’orgueil, quand il constata que, moins belle, Mlle Sylva demeurait plus jolie, parce que plus vivante, plus femme et moins statue.

À table, ils furent voisins. La salle à manger de l’amiral était aérée par deux sabords d’angles qui servaient d’embrasures aux canons de retraite ; ces canons encombraient un peu ; mais ils étaient une originalité pour des yeux de femme, et Mlle Sylva les admira ; Fierce, complaisamment, fournit quelques explications pleines d’intérêt, et la glace fut rompue. Mlle Sylva était curieuse et ne dissimulait pas ses curiosités ; tour à tour les tentures en étoffe d’amiante, la vaisselle de famille aux armes ducales, les cloisonnés japonais et leurs orchidées provoquèrent des questions que Fierce eût trouvées enfantines dans une bouche moins séduisante. Mais au contraire, il prit plaisir à y répondre, et une causerie commença, qui fut bientôt très animée. La gaîté seyait a Mlle Sylva, et son rire était le plus joli du monde. Fierce prit toutes les occasions d’exciter ce rire qui le charmait, et la jeune fille trouva son cavalier fort agréable.

Ils bavardèrent. Fierce n’entendait rien aux jeunes filles ; et d’ailleurs, il ne croyait pas qu’il en existât. Les créatures baptisées de ce nom qu’il avait rencontrées çà et là, au cours de ses voyages, ou pendant ses stations en France, et dans les quatre salons parisiens où, de loin en loin, il continuait d’apparaître, lui avaient laissé de déplaisants souvenirs ; elles n’étaient que des ébauches de femmes, plus dépravées cependant et plus menteuses que ne sont les femmes. Il appréciait leur joliesse de bibelots délicats, mièvres et inachevés ; et il les regardait d’abord avec plaisir, mais pour les détester dès qu’elles ouvraient la bouche. Mlle Sylva, au rebours de toutes ces fractions de vierges méprisées, lui parut être principalement franche et candide, — jeune fille enfin, dans le vieux sens du terme. Il en fut surpris et satisfait, quoiqu’il doutât d’abord un peu de cette candeur et de cette franchise.

— « J’ai de la chance, disait gaîment Mlle Sylva, jusqu’à ce matin, j’ai cru que quelque chose accrocherait, et que ce beau déjeuner resterait dans mes rêves.

— Merci pour le déjeuner, dit Fierce en riant. Ainsi, ça vous tentait, mademoiselle, de venir vous engriller dans notre cage ?

— Elle est délicieuse, d’abord, votre cage… Ceci est un amour de salle à manger, si simple et quand même si bien faite pour un très grand personnage…

— Et puis nous avons vue sur la mer !

— Vous vous moquez, c’est très mal. — Mais oui, j’avais une grosse envie de venir à bord de ce fameux Bayard. Tout Saïgon ne fait qu’en parler, les journaux sont pleins de vous… Et un déjeuner militaire, voilà une fête pour une petite fille !

— Si petite ?

— Je joue encore à la poupée… Chut ! il ne faut pas le dire. Mais j’aime tant les navires, et les marins, et tout… »

Fierce retient un sourire :

— « Vous aimez les marins ? Pourquoi aimez-vous les marins ?

— Parce que… — Mlle Sylva chercha une seconde — … parce que ce ne sont pas des hommes comme les autres…

— Ah !… Très bien.

— Non… ce ne sont pas des hommes pareils aux hommes de maintenant… les soldats non plus, d’ailleurs… Ils courent le monde, ils voyagent ou vont se battre n’importe où, sans s’inquiéter du pays ni des ennemis… et ils ne se soucient pas de l’argent, car ils gagneraient des fortunes, s’ils voulaient ; mais ils ne veulent pas. Ils préfèrent rester soldats ou marins. Ce sont des hommes d’autrefois… »

Fierce songe.

— « Et voilà, conclut Mlle Sylva, pourquoi je suis contente d’être ici, après avoir eu grand’peur de n’y pas être. »

Fierce sort de sa rêverie.

— « Grand’peur ? Sérieusement, nous avons risqué, mademoiselle, de ne pas vous avoir ?

— Je ne serais pas venue si maman avait été souffrante…

— Je crois que madame votre mère est très âgée ?

— Pas très âgée, mais affaiblie, surtout en ces temps de lourde chaleur. Je lui manque beaucoup quand je ne suis pas auprès d’elle : vous savez qu’elle est aveugle depuis trois ans ?

— Je sais. La vie ne doit pas être toujours très gaie pour vous, mademoiselle ?

— Que si ! Quand vous connaîtrez maman, — vous la connaîtrez, elle est une vieille amie de M. d’Orvilliers, — vous verrez qu’il est impossible d’être triste en sa compagnie. Elle est tellement bonne et souriante, tellement parfaite…

— Vous l’aimez bien !

— Oh ! oui. Je crois même qu’il est tout à fait impossible d’aimer quelqu’un plus que je n’aime maman… D’ailleurs, avouez que c’est assez naturel.

Mais j’aurais beau ne pas être sa fille que je l’aimerais autant et que j’aurais le même bonheur à vivre avec elle…

— Je ne savais pas que l’amiral fût ami de madame Sylva.

— Ils se sont connus il y a longtemps, et puis perdus de vue, mais après avoir été absolument intimes. Tout ça se passait fort avant mon entrée dans ce bas-monde ; moi, j’ai vu tout à l’heure M. d’Orvilliers pour la première fois… Mais je l’aime d’avance : maman m’a tant parlé de lui. Je sais comme il est bon, et quel beau caractère c’est… »

Fierce donne un coup d’œil à l’amiral dont les yeux candides contrastent avec la mine haute et rude.

— « C’est, comme vous disiez tout à l’heure, un homme d’autrefois.

— Oui… autrefois valait mieux qu’aujourd’hui.

— Peut-être, dit Fierce. — Ainsi, mademoiselle, vous vivez à Saïgon, presque en garde-malade, et vous êtes contente de votre vie. Vous ne vous ennuyez jamais ?

— Jamais ! Je suis très affairée, songez !

— C’est vrai, vous avez votre poupée…

— Taisez-vous donc ! si c’est comme cela que vous gardez les secrets d’État qu’on vous confie ! il y a de quoi me déshonorer : savez-vous que j’aurai vingt ans le mois prochain ? — Laissons « ma fille » en paix. Je suis maman pour rire, mais je suis maîtresse de maison pour de bon.

— C’est juste.

— Et bonne maîtresse de maison, je vous prie de le croire. — La maison, des lectures et des promenades, voilà toute notre vie, très pleine et pas ennuyeuse du tout… C’est si bon, monsieur, le coin du feu, même lorsque le feu, comme ici, est un mythe !

— C’est un bonheur, dit Fierce, que les marins ne sont pas toujours à même d’apprécier. Mais je le conçois quand même par imagination. — Vous n’aimez pas du tout le monde ?

— Mais si, quelle idée ! Le coin du feu n’empêche pas le monde. J’adore les bals, les soirées, les parties, les toilettes, les uniformes surtout. Et je danse comme une folle. Monsieur, nous valserons ensemble dans huit jours au gouvernement : mon tuteur recevra en l’honneur du Bayard, et je vous réserve la première ligne de mon carnet.

— Conclu, et mille grâces. Savez-vous, mademoiselle, que vous faites une jeune personne bien éclectique ? Le foyer, la vie mondaine, les uniformes, les marins, — quoi encore ? — vous aimez tout, indifféremment.

— Il faut bien, hélas ! En y réfléchissant, la vie n’est pas tellement drôle… Il faut bien l’égayer un peu… Tenez, je pense au paquebot qui nous amena de France, il y a quatre ans, maman et moi ; trente jours de navigation, cela me semblait d’abord impossiblement long et monotone ; mais le paquebot était plein de gens charmants, et nous avons tout de suite organisé des jeux, des lectures, des dînettes ; on dansait le soir sur le spardeck ; on répétait une comédie l’après-diné ; enfin, la traversée a passé comme un rêve. C’est tout à fait pareil, la vie : un voyage en paquebot ; il faut égayer le voyage.

— Vous êtes un philosophe.

— Pas du tout ! j’ai horreur des grands raisonnements dans quoi l’on coupe les cheveux en quatre. Et je trouve stupide et absurde d’ergoter sans fin sur l’âme, sur l’éternité, sur l’infini, sans jamais arriver à rien qui ait le sens commun… C’est ma dispute perpétuelle avec Marthe…

— Marthe ?

— Marthe Abel. Vous ne saviez pas qu’elle s’appelait Marthe ? Au fait, on lui donne toujours quelque sobriquet…

— Dites ?

— Je ne dirai pas, — elle sourit ; — tant mieux si vous les ignorez…

— Vous êtes une petite amie discrète.

— Amie… plus ou moins, mais discrète toujours.

— Amie plus ou moins ?

— Camarade. Je n’ai point d’amie jeune fille. Les jeunes filles m’ont en horreur : il parait que je suis sans façon, mal élevée…

— Et avec ça, madame ?

— Je vous assure. Ça ne se voit pas écrit sur mon front ? — Enfin, je suis la pelée et la galeuse. Marthe me supporte à peu près, mais nous n’avons pas les mêmes idées…

— Par exemple ?

— Eh bien, par exemple, elle donne dans la philosophie. Elle raisonne, elle spécule, elle lit d’énormes bouquins allemands, pleins de théories renversantes ; elle ne va pas à la messe ; elle est athée, et tout ça me choque horriblement… »

Fierce, avec curiosité, regarde l’étrange fille qui ressemble à un sphinx. Mlle Abel ne parle guère, écoute et regarde. Ses yeux noirs, profonds comme des lacs, luisent avec sérénité dans son visage d’albâtre encadré de lourds bandeaux à reflets bleus ; et il est très impossible de sonder ces yeux-là, et de découvrir la pensée qui veille au fond de leur eau immobile… « Moi, continue Mlle Sylva, je ne lis pas Schopenhauer et je vais à confesse. »

Fierce ramène son regard sur la jolie enfant blonde aux yeux couleur de temps, qui joue encore à la poupée.

— « Le catéchisme vous suffit ?

— Il me suffit entièrement.

— Vous êtes très dévote ?

— Pas dévote : je ne passe pas ma vie dans les églises. Mais je suis bonne catholique, très pratiquante. »

Fierce ne hausse pas les épaules. Mlle Sylva poursuit :

« Vous êtes sûrement religieux, monsieur : tous les marins le sont. Et d’ailleurs, il faut être bien fou pour nier Dieu… Mais surtout, je trouve qu’une femme athée est une espèce de monstre. Ce n’est pas élégant, l’athéisme ; je trouve que ce devrait être réservé aux vieux messieurs, aux célibataires grognons, maniaques, bêtes, chauves et branlants…

— Absolument, dit Fierce qui n’essaie pas de retenir son rire. Mais c’est une théorie ancienne que vous redites là, mademoiselle. Vous avez lu Musset ?

— À moitié. Maman jadis m’épinglait beaucoup de pages, et depuis, je n’ai jamais voulu lire ces pages-là. — J’attendrai d’être mariée.

— Cela viendra vite.

— Je n’y tiens pas, je vous prie de le croire. Je suis très heureuse aujourd’hui, et je ne pourrai certes jamais l’être davantage… »

Ils causent intimement, ils se regardent et se sourient, — sans arrière-pensée. Ils commencent une amitié. Mlle Sylva babille et se confie. Fierce écouta et n’ose pas interrompre. Mlle Sylva traite son cavalier en camarade ancien, en compatriote de race et d’âme, en presque frère de qui l’on sait la pensée, la foi, l’idéal, identiques à notre idéal, à notre pensée, à notre foi, Fierce devine l’illusion crédule de la jeune fille ; et secrètement il rougit de ne pas dissiper cette illusion. Parfois, entre deux propos, il se reproche son silence comme un mensonge. — Il voudrait être franc, — tout à fait ; — dire : « Je ne suis pas ce que vous croyez. Je n’ai rien dans le cœur ni dans la tête que vous puissiez aimer ni comprendre. Et si vous entrevoyiez mon par-dedans, je vous ferais horreur. Je suis blasé, sceptique et mécréant, je ne crois ni au bien ni au mal, ni à Dieu ni à Diable. À force d’être allé partout, je suis revenu de tout. Vous entassez en moi, de par la grâce de mon uniforme, tout un lot de vertus archaïques qui ne sont pas miennes et que je méprise. Et le seul culte que je garde, le culte âpre de la vérité impudique, vous épouvanterait comme un blasphème. Il n’y a rien de commun entre vous et moi. — Mais il ne souffle mot de tout cela, parce qu’il n’en a pas le courage, — et voici la troisième fois que les maîtres d’hôtel japonais emportent son assiette pleine. Du haut bout, l’amiral sourit vers son aide de camp.

— « Mon cher gouverneur, j’adresse à votre Excellence une plainte officielle : mon petit Fierce oublie de manger, pour mieux faire sa cour à votre jolie pupille.

— Il a tort, déclare le gouverneur. On ne fait pas sa cour à Mlle Sélysette ; Mlle Sélysette n’est pas une jeune fille : c’est un garçon, et je défierais Don Juan lui-même de s’apercevoir qu’elle porte une jupe ; — par ailleurs, M. de Fierce s’adresse à une petite peste affreusement moqueuse et je lui conseille de se défier. »

Mlle Sylva proteste et rit. Fierce la voit toute rose ; son sang prompt et vermeil transparaît sous sa peau trop fine ; il songe qu’autrefois, dans sa plus lointaine enfance, il se figurait pareilles les fées, en leurs palais de pierreries…

— « Vous vous appelez Sélysette ? C’est joli et singulier,

— Trop singulier ! Mais mon père aimait ce nom-là, et quoique j’en possède trois ou quatre autres à choisir, je ne porterai jamais que celui qu’il m a donné. »

Fierce recommence à rêver, — et il ne pense pas a s’étonner du plaisir paradoxal qu’il goûte auprès de cette petite, petite fille aux idées primitives, — lui, le civilisé, l’ami de Mévil et de Torral, l’ami de Rochet…

On s’est levé de table. Au salon, Fierce abandonne sa voisine pour offrir des tasses de thé, — un thé vert de Sze-Tchouen, dans des tasses de Sadzouma sans anse. — Le gouverneur, orateur de talent qui se souvient de la Chambre, — il en fut et il en sera, — discourt sur les mœurs de la colonie, — mœurs indigènes et mœurs importées.

— « Le Chinois est voleur et le Japonais assassin ; l’Annamite, l’un et l’autre. Cela posé, je reconnais hautement que les trois races ont des vertus que l’Europe ne connaît pas, et des civilisations plus avancées que nos civilisations occidentales. Il conviendrait donc à nous, maîtres de ces gens qui devraient être nos maîtres, de l’emporter au moins sur eux par notre moralité sociale. Il conviendrait que nous ne fussions, nous, les colonisateurs, ni assassins, ni voleurs. Mais cela est une utopie. »

Courtoisement, l’amiral esquisse une protestation. Le gouverneur insiste :

— « Une utopie. Je ne réédite pas pour vous, mon cher amiral, les sottises humanitaires tant de fois ressassées à propos des conquêtes coloniales. Je n’incrimine point les colonies : j’incrimine les coloniaux, — nos coloniaux français, — qui véritablement sont d’une qualité par trop inférieure.

— Pourquoi ? interroge quelqu’un.

— Parce que, aux yeux unanimes de la nation française, les colonies ont la réputation d’être la dernière ressource et le suprême asile des déclassés de toutes les classes et des repris de toutes les justices. En foi de quoi la métropole garde pour elle, soigneusement, toutes ses recrues de valeur, et n’exporte jamais que le rebut de son contingent. Nous hébergeons ici les malfaisants et les inutiles, les pique-assiettes et les vide-goussets. — Ceux qui défrichent en Indo-Chine n’ont pas su labourer en France ; ceux qui trafiquent ont fait banqueroute ; ceux qui commandent aux mandarins lettrés sont fruits secs de collège ; et ceux qui jugent et qui condamnent ont été quelquefois jugés et condamnés. Après cela, il ne faut point s’étonner qu’en ce pays l’Occidental soit moralement inférieur à l’Asiatique, comme il l’est intellectuellement en tous pays… »

Le lieutenant-gouverneur Abel parle à son tour, d’une voix ironique et douce qui contraste avec sa face rigide de magistrat ne sachant pas rire.

— « Monsieur le Gouverneur, au risque de plaider contre ma chapelle, — contre la chapelle coloniale, — je veux appuyer votre dire d’une anecdote. Vous connaissez Portalière ?

— Le Portalière chancelier de résidence au Tonkin ?

— Lui-même. Savez-vous son histoire ?

— Je sais que c’est un incapable. Dubois, l’ancien ministre, nous en a fait le triste cadeau l’an dernier.

— Oui, Et voici le dessous des cartes ; je ne connais rien de plus instructif au sujet du recrutement des coloniaux. Au temps jadis, Portalière fut journaliste ; il énumérait les chiens écrasés dans une feuille qui vivotait de chantages…

— Très bien.

— Il mourait de faim…

— Quel dommage qu’il n’en soit pas mort !

— Dieu ne veut pas la mort du pécheur. Portalière, réduit aux derniers expédients, rencontra providentiellement la très célèbre Mme Dupont, femme de l’ex-garde des sceaux. Vous connaissez Mme Dupont ?

— C’est une…

— Vous la connaissez. Portalière ne manque ni de bêtise ni de suffisance…

— C’est un type bien colonial.

— … Et par ces qualités, il plaît aux femmes. Le reste se devine. Un beau matin, Portalière fut nanti d’une sinécure désirable, à Paris, bien entendu. Les choses allèrent ainsi quelques mois. Puis Mme Dupont changea de journaliste, et la sinécure de locataire. Portalière, retombé au ruisseau, se plaignit avec des mots ingrats qui ressemblaient à des menaces.

— Il se souvenait de son ancien journal.

— Probablement. Dupont, qui déteste le fracas, résolut d’exiler amiablement son protégé d’antan. Le pavillon de Flore n’est pas loin de la place Vendôme, Dupont alla trouver Dubois et lui tint ce langage.

— « J’ai un imbécile à caser. Avez-vous un coin convenable ? lointain, j’aimerais mieux. — Parbleu ! dit Dubois. Amenez-moi votre imbécile. » On amena Portalière qui émit des prétentions. — « Que savez-vous ? demanda Dubois. — Un peu de tout. — C’est-à-dire rien. Bachelier ? — Non. — Parfait. Je vous offre une place de commis, commis des services civils de l’Indo-Chine. Ça vous va, j’espère ? — Guère, dit Portalière dédaigneusement. Commis ! Peuh ! vous n’avez pas mieux ? — Vous êtes dégoûté ! Enfin, pour obliger Dupont… Voulez-vous gagner six mille francs dans un beau pays bien sain ? — Où ? — En Annam. — L’Annam en Afrique ? — Oui. — Six mille… Je ne dis pas non… six mille pour commencer ? Qu’est-ce que je serai ? — Chancelier de résidence. » Immédiatement, la figure de Portalière s’épanouit. — « Chancelier ? dit-il. Ça, j’accepte. Quelque chose dans le genre de Bismarck ? »

Le gouverneur ne daigne pas rire.

— « C’est bien nature ! Voilà nos aspirants coloniaux ; — pourris, et ignares davantage ; — prêts d’ailleurs en toutes circonstances à jouer les Napoléon au pied levé. Ils arrivent à Saïgon viciés déjà, tarés souvent ; et la double influence du milieu anormal et du climat déprimant les complète et les achève. Promptement ils font litière de nos principes, tout en renchérissant sur nos préjugés ; et bientôt, à l’inverse des gens de 1815, ils ont tout oublié, quoique n’ayant rien appris. — C’est un fumier humain. — Et peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi…

— Voilà du paradoxe ?

— Eh non ! Sur ces terres coloniales fraîchement retournées et labourées par le piétinement de toutes les races qui s’y heurtent, il vaut peut-être mieux qu’un fumier humain soit jeté, pour que, de la décomposition purulente des vieilles idées et des vieilles morales, naisse la moisson des civilisations futures. »

Dans un coin du salon, Fierce, d’une feuille de palmier emmanchée d’écaillé, évente Mlle Sylva qui boit son thé. Au mot civilisation, il lève la tête. Le gouverneur achève :

— « J’ai aperçu, parmi cette plèbe coloniale si méprisable, quelques individus supérieurs. À ceux-ci le milieu et le climat ont profité, et ils sont devenus comme les avant-coureurs de ces civilisations de demain. Ils vivent en marge de notre vie trop conventionnelle ; ils en ont abjuré tous les fanatismes et toutes les religions ; et s’ils acceptent d’observer notre code pénal, je crois bien que c’est par esprit de conciliation. L’éclosion de pareils hommes n’était possible que dans cette Indo-Chine à la fois très vieille et très neuve : il y fallait l’ambiance des philosophies aryenne, chinoise et malaise lentement usées les unes contre les autres ; il y fallait la corruption d’une société en qui la morale d’Europe a fait faillite ; il y fallait l’humidité brûlante de Saïgon, où tout fond au soleil et se dissout, — les énergies, les croyances, et le sens du bien et du mal ! Ces hommes en avance sur notre siècle sont des civilisés. Nous, des barbares. »

La voix douce du lieutenant-gouverneur conclut :

— « Tant mieux pour nous. »

Mme Abel, au courant de la vie saïgonnaise, et point sotte quoique bonne, murmure à son tour :

— « Oui ; il n’est peut-être pas bon de retarder ni d’avancer sur son temps… »

Au fond du salon, rivée contre la muraille est une plaque de bronze. L’amiral d’Orvilliers est allé s’adosser auprès.

— « Je n’y entends rien, dit-il. Cependant, voici un barbare qui me plaît mieux que vos civilisés. »

Il lit l’inscription gravée sur la plaque :


 
à la mémoire
du Vice-Amiral COURBET
commandant en chef l’escadre de l’extrême-orient
ici fut déposée pour être rendue à la france en deuil
la dépouille mortelle de l’illustre marin

Thiuan-an, Son-Tay, Foutchéou, Kelung, Sheïpoo, Pescadores
1883-1884-1885

Mlle Sylva se lève et s’approche de l’épitaphe. Elle relit tout bas, puis interroge avec une sorte de recueillement passionné, — le recueillement des premières communiantes qui s’agenouillent devant la Sainte-Table :

— « C’est ici qu’il est mort ?

— Non, répond d’Orvilliers. Il est mort sur un autre Bayard, déclassé aujourd’hui. Mais qu’importe ! Les vieilles gens telles que moi croient aux fantômes ; et je suis persuadé que dans cette coque nouvelle habite encore l’âme de l’ancien vaisseau, — et aussi, qui sait ? l’âme de l’ancien amiral…

— Un très grand amiral, prononce le gouverneur, poliment.

— Oui ; et un amiral comme nous n’en avons plus ; un amiral d’autrefois, cousin des capitaines-forbans qui ont régné sur la mer ; — un barbare, en somme ; — et pas du tout un soldat d’aujourd’hui ; pas du tout un civilisé ; — l’inverse…

Affaire de goût ! Vous pouvez, mon cher gouverneur, préférer vos hommes de demain ; je préfère leurs ancêtres. C’est de mon âge. Incontestablement, ces ancêtres-là n’étaient pas des raffinés ; ils étaient même quelque peu des sauvages ; ils tenaient de l’homme primitif ; ils en avaient gardé les instincts simples, les brutalités, les sincérités aussi ; ils n’étaient pas subtils et ils n’étaient pas tolérants ; ils ne comprenaient ni ne supportaient aucune contradiction, et, naïvement orgueilleux, méprisaient tout le reste du monde. Leur idéal était de se battre ; et ils n’envisageaient rien de plus beau que d’être soldats…

Ma foi, ils ont été de beaux soldats. Ils ne ressemblaient pas aux soldats d’aujourd’hui : ils n’étaient ni littérateurs, ni musiciens, ni artistes. Mais, sur le champ de bataille, les ennemis avaient peur d’eux. Ils étaient presque tous d’abominables soudards, et ils frondaient insolemment les constitutions et les lois. Mais, le moment venu, pour ces mêmes lois tant raillées, ils savaient mourir.

Nous n’avons plus de ces gens-là : la race en est morte. Tant mieux ou tant pis, comme il vous plaira. C’était une race barbare, qui jurait avec le monde moderne. Mais c’était une race pittoresque et glorieuse ; c’était la race des soldats. Maintenant, il n’y a plus de soldats. J’ai connu les derniers : Courbet, Sylva… »

M. d’Orvilliers se tait tout à coup ; car Mlle Sylva est à côté de lui : il l’avait oubliée dans le feu de son discours. Mlle Sylva, cependant, est impassible quoique fort pâle. Fierce, qui ne la quitte pas des yeux, aperçoit tout juste le frémissement de sa bouche fière et la fièvre de ses doigts crispés sur son mouchoir.

Le gouverneur, sceptique et courtois, objecte :

— « Plus de soldats ? Considérez pourtant, mon cher amiral, que jamais mieux qu’aujourd’hui le droit ne s’est identifié à la force, de par les parlements et les majorités. Donc, jamais mieux qu’aujourd’hui les soldats n’ont été nécessaires. Je vous concède qu’ils ne ressemblent plus aux soldats de jadis, qu’ils sont, si vous y tenez, des littérateurs, des artistes et des philosophes. Mais croyez-vous qu’ils en soient de moins bons soldats ? »

M. d’Orvilliers allonge une moue sous sa moustache rude.

— « Il y a la manière, » murmure-t-il.

Et il se reprend, avec une gaîté mélancolique :

« Au fait, vous avez raison. Il faut être optimiste. D’ailleurs, les générations nouvelles ne sont pas méprisables… »

Il marche trois pas, et vient appuyer sa main sur l’épaule de Fierce :

« En voici la preuve. Regardez ce gamin : ça sort de nourrice, ça fait des vers et ça compose des sonates ; — tous les vices. — Quand même, ne vous fiez pas à cette mine de sainte-nitouche : je sais fort bien qu’au bon moment, mon petit Fierce, sans barguigner, me fera la leçon d’honneur. »

Fierce, flegmatique et résigné, ne bronche pas. Il comprime avec respect une grimace ironique. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il a pris l’habitude de subir impassiblement les louanges de son chef candide. Et quoique ces louanges pèsent parfois à sa loyauté, il ne manque jamais de les tolérer en silence, par amicale pitié pour celui qui les donne. Non pas, certes, que jamais il se mêlera de renchérir sur le fanatisme moyen-âgeux du bonhomme ! Mais à quoi bon faire de la peine aux gens ?

Or, il lève les yeux, et rencontre, appuyé sur son regard, le regard de Sélysette Sylva ; — un regard chaud d’admiration. Mlle Sylva a pris au sérieux le couplet dithyrambique. M. de Fierce, pour elle, est posé du coup en héros…

Et M. de Fierce, subitement, sans savoir pourquoi, rougit de honte.

Une heure et demie. Les invités prennent congé, de bonne heure, à cause de la sieste. On apporte les ombrelles. Mlle Sylva, d’un joli geste, tapote ses cheveux ébouriffés par le vent des pankas.

— « Un miroir ? » propose Fierce.

Il la précède jusqu’à sa chambre, toute proche. Il l’installe devant sa grande glace d’armoire drapée de velours gris. Mlle Sylva est très admirative.

— « Comme c’est coquet chez vous ! Que de soieries, que de mousselines ! Et tous ces petits livres habillés de peluche ! C’est pour jeunes filles ? on peut regarder ?

— On ne peut pas, dit Fierce en riant.

— Ah !… ce sera pour quand je serai mariée. — Votre chambre est un petit paradis. Pourtant…

— Pourtant ?

— Est-ce que ce n’est pas un peu triste, à la longue, ces tentures toutes grises ? »

Fierce sourit :

— « Vous n’aimez pas les choses tristes, mademoiselle ?

— Pas beaucoup… et surtout, je trouve qu’il y en a bien assez dans la vie, sans en fabriquer d’artificielles. Monsieur, si vous étiez sage, vous enverriez tout ça chez un teinturier, qui vous le renverrait couleur de ciel…

— Couleur de vos yeux.

— Quelle bêtise ! mes yeux sont verts… »

Elle hausse les épaules, point coquette, et lui tend sa main pas encore gantée.

« Au revoir, et très grand merci. »

Il prend la main, une menotte jolie et franche, dont l’étreinte garçonnière n’a rien de mou ni d’équivoque. Et, pris d’un désir rapide, il s’incline vers cette main et tâche de l’élever jusqu’à ses lèvres.

C’est bien peu de chose, un baiser sur des doigts de jeune fille. Quand même, d’une secousse discrète, Mlle Sylva s’y refuse ; — un refus sans bruit, mais net. — On ne touche pas à Mlle Sylva.

Qui sait ? Ce baiser manqué, monsieur de Fierce, troublera peut-être, de sa saveur ignorée, beaucoup de vos nuits.

XI

Fierce signa le rapport qu’il rédigeait, et le mit en chemise. Après quoi, il ouvrit un carton et regarda des estampes japonaises. Il était six heures passées : la tâche du jour était faite.

Les estampes étaient ingénieusement obscènes. Fierce d’ailleurs n’en collectionnait pas d’autres : il lui plaisait d’honorer ainsi les artistes qui ne s’étaient pas embarrassés des mensonges de la pudeur ; et il vénérait Hokousaï et Outamaro.

Il feuilleta. Parmi des cerisiers en fleurs, et devant des horizons bleutés, des mousmés faisaient l’amour au naturel avec des samouraïs harnachés en guerre ; on ne découvrait que des coins de nudité, mais les plus réalistes. Fierce monologuait.

— « Un art bien curieux. Quel souci de l’exactitude, et quelle fougue dans la sensualité ! Pas d’ironie, pas de blague, pas de ricanement ni de sourire. Mâles et femelles y vont bon jeu bon argent, de tout leur cœur et de tous leurs muscles… »

Il souligna de l’ongle la bosse des biceps et des mollets ; les robes et les kimonos, trop tendus, se déchiraient dans la fureur des étreintes. Une tête de femme retint ses yeux. L’estampe était moderne, et l’artiste, au lieu d’imiter la beauté longue et dédaigneuse des grandes dames japonaises, ou de calquer une frimousse fraîche et pleine de simple mousmé, s’était plu à chercher une inspiration occidentale. Fierce sourit : les yeux pers, le nez relevé d’une chiquenaude évoquaient dans sa mémoire l’agréable profil de Mlle Sylva.

« Cette femme-ci, pensa-t-il, est moins jolie. Il est vrai que je n’ai pas, sur la jeune Sélysette, une documentation aussi décolletée… »

L’héroïne de l’estampe se renversait, haut troussée, dans un pré fleuri, tandis qu’un garçon en émoi se précipitait vers elle. Ce garçon trop scrupuleusement dessiné, déplut à Fierce qui tourna la page.

« Oui, dit-il encore, ces choses n’ont aucun rapport avec les indécences chinoises. Ainsi… »

Il prit un album chinois, relié de vieille soie :

… « Là ! cette fillette à quatre pattes, qui attend le bon plaisir d’un vieux mal dispos, — voilà ce qu’un Japonais ne fera jamais. Le sujet, tout d’ironie, ne le tentera pas, d’abord ; et jamais surtout, dans une gravure sensuelle, il n’imaginera cette grimace narquoise qui se moque tout ensemble du plaisir et du partenaire… »

Il chercha le célèbre Rêve d’Hokousaï.

… « Il imaginera ceci, cette impossible bagarre d’êtres sans visages, et il leur donnera dix sexes à chacun, pour que la page contienne soixante accouplements au lieu de six. »

Admiratif, il contempla longuement la prodigieuse estampe. Puis il se leva et s’habilla pour sortir.

Comme il allait remplacer par un smoking blanc son veston d’uniforme, il s’interrompit pour regarder encore l’image japonaise qui ressemblait à Sélysette Sylva : il prit un secret plaisir à cacher avec sa main le personnage de l’amoureux réaliste, à cacher aussi le désordre de l’amoureuse, et à ne plus rien voir qu’un visage malicieux qui lui souriait. Après quoi il passa le smoking et prit un chapeau de paille : le soleil se couchait, on pouvait s’épargner le casque.

« Au fait, dit-il tout à coup à hante voix, c’est stupide, cette chambre grise. J’ai le spleen depuis ce matin. Il faut chasser ça. »

Il sortit.

Sur le quai, il hésita entre des distractions diverses. Sa journée avait été maussade. Sans trêve, l’inanité de ses plaisirs et de sa vie avait obsédé sa pensée ; et par un contraste ironique et ridicule, l’image de cette petite fille inconnue deux jours plus tôt, Sélysette Sylva, avait vingt fois dansé devant ses yeux, toujours avec des sourires épanouis de bonheur. Cette vision réitérée ne manquait pas d’être irritante, quoique agréable aux yeux ; Fierce maintenant désirait l’écarter, et goûter une sorte de revanche, en se jetant à corps perdu vers des voluptés des Mille et Une Nuits, pour jamais interdites aux vierges sages, et ignorées d’elles.

Mais au moment d’exécuter ce programme, l’enthousiasme convenable lui manqua.

Se débaucher à contre-cœur n’est pas très amusant. Fierce réfléchit que l’heure était passée d’aller chez Liseron, sa maîtresse : Mévil y pourrait venir, et Liseron détestait les flagrants délits. L’heure était passée aussi de chercher parmi les congaïs ou les métisses de Tan-Dinh et d’Iloc-Môn une complaisante compagne d’avant-dîné : toutes assurément promenaient leurs grâces asiatiques dans les victorias de l’Inspection. Le quai était désert. Fierce se jugea tout à fait seul au monde, et dans l’impossibilité d’accoupler une autre solitude à la sienne. Il arrêta une voiture qui passait vide, et se fit conduire au cercle.

C’était en ses jours d’ennui que Fierce allait au cercle. La société coloniale n’avait rien en soi qui le charmât : elle était trop réellement le fumier humain qu’avait dit le gouverneur général. Beaucoup des membres du cercle n’étaient que gens équivoques, acceptés par défaut de concurrence, et considérés surtout pour leur heureuse impunité ; — d’ailleurs hommes du monde ou s’efforçant de le paraître, et payant de mine après avoir payé d’audace ; — coquins de bonne compagnie, capables, dans toutes les médiocres occasions, de faire montre d’honneur et même d’honnêteté. Le ragoût comique de cela. Fierce, blasé, ne s’en souciait plus.

Il est vrai que quelques individus tranchaient sur la masse. Le docteur Mévil se montrait parfois au cercle, — lorsqu’une intrigue nouvelle l’obligeait à dîner avec un mari ; — Torral fréquentait la salle de jeu : c’était là qu’il voyait le plus de Saïgonnais réunis, et qu’il pouvait par conséquent en mépriser d’un seul coup davantage. D’autres hommes remarquables apparaissaient encore, — civilisés ou barbares : Rochet le journaliste, Malais le banquier, Ariette l’avocat ; — tous ceux qui, parmi la plèbe des aigrefins vulgaires, s’étaient haussés jusqu’à l’aristocratie des flibustiers : tous ceux qui avaient su, plus ou moins somptueusement, s’enrichir mieux que par l’escroquerie simple ; tous ceux qui avaient eu l’habileté ou la hardiesse de battre monnaie légalement, quoique aux dépens d’autrui. Ceux-là plaisaient à Fierce, et, tandis que sa voiture roulait vers le cercle, il souhaita trouver quelqu’un d’eux.

Le hasard le servit. Dans la salle des journaux. Malais lisait les feuilles du soir. Fierce ne vit d’abord qu’un amas de papiers déployés ; mais au pas de l’arrivant, les papiers croulèrent, et le banquier apparut, déjà debout : Malais, jadis soldat, marin, typographe, négociant et colon tour à tour, avait gardé de ses métiers nombreux une énergie active qui se reflétait dans ses gestes rares et brusques comme dans ses mots sobres et prompts.

— « Madame Malais se porte bien ? » demanda Fierce ; — il avait rencontré deux fois la jeune femme au théâtre et ne lui avait pas fait la cour, quoiqu’il la trouvât ce qu’elle était, délicieuse.

— « Ma femme va bien, et sans cocaïne, » dit le banquier en riant.

Fierce haussa les sourcils.

« C’est vrai, vous ne savez pas. Votre ami Mévil a voulu la mettre à son régime favori. Ce garçon très ingénieux drogue la plupart des femmes d’ici, et c’est un prétexte pour lui à pénétrer dans leurs faveurs. Grâce à ses pilules importées je ne sais d’où, il insensibilise contre la chaleur, — non sans quelques inconvénients nerveux, bien entendu ; mais on n’y regarde pas de si près à Saïgon. — Or, ma femme ne lui déplaisant pas, ce bon Mévil s’est efforcé d’amener sa cocaïne à la rescousse. J’y ai mis bon ordre, sans d’ailleurs lui en vouloir le moins du monde, croyez-le bien. »

Fierce sourit.

« Vous dînez ici ? demanda le banquier.

— Oui, je pense.

— Moi pareillement. Faites-moi l’honneur de partager ma table. J’ai durement travaillé aujourd’hui, et je mérite la récompense d’un convive comme vous. »

Ils s’assirent. À coups de pied. Malais repoussa les journaux gisant autour de lui.

« Idiots, ces canards ! Croyez-vous qu’ils n’ont pas assez de colonnes pour la dernière visite du gouverneur à je ne sais quel hospice, et qu’ils ne soufflent pas une syllabe des affaires anglaises ? Tas de brutes ! »

Il fixa brusquement sur Fierce des yeux scrutateurs :

« Mais vous, l’aide de camp, vous devez savoir ?

— Rien du tout, dit Fierce sincèrement. Vous parlez de la tension diplomatique ? Je crois que ce n’est rien de sérieux, mais je n’ai pas le moindre renseignement personnel. D’ailleurs, les câbles sont anglais, et si par impossible une guerre venait à éclater, nous l’apprendrions par l’escadre ennemie chargée de nous détruire.

— Jolie situation que la vôtre, » observa le banquier.

Il réfléchit une minute et haussa les épaules :

« Peu m’importe d’ailleurs : je n’ai rien à gagner là-dedans, ni rien à perdre.

— Même en cas de guerre ?

— Parbleu ; je suis ici banquier, administrateur et fermier d’impôts. Toutes les affaires du pays passent par mes mains : que voulez-vous que la guerre me fasse ? les gouvernements peuvent se succéder, je leur serai à tous également indispensable. »

L’heure venue, ils dînèrent. Malais ne buvait que d’un champagne sec revenu pour lui d’Amérique, Fierce l’apprécia. Le vin d’ailleurs lui semblait un refuge propice contre sa présente mélancolie. Plus tard, quelques pipes d’opium achèveraient de le ramener à l’optimisme. Il se grisa légèrement.

Les boys desservirent. Sur la terrasse, Malais fit rapporter de son Champagne. Ils continuèrent à boire en fumant des cigarettes turques. Fierce admira la fumée bleue qui se débattait dans le poudroiement des lampes électriques, pareille aux nuages tournoyants d’une chevauchée de Valkyries.

— « Vous aimez à rêver ? dit Malais.

— Vous, pas.

— Non. Je n’aime pas les choses bâtardes. Rêver, ce n’est pas un travail et ce n’est pas un repos.

— Vous êtes un homme d’action. »

Fierce souriait, et il y avait du dédain dans son sourire. Mais Malais ne sembla pas s’en apercevoir.

— « Vous aussi ! Un marin ?

— Non, dit Fierce en souriant toujours. J’ai la livrée, je n’ai pas l’âme. Je suis plus que vous ne le pensez l’ami de Raymond Mévil.

— Tant pis, » dit simplement Malais.

Mais il conserva ses façons cordiales. Fierce, tel qu’il était, lui plaisait. Il le lui dit.

« Vous valez mieux que voire ami. Vous êtes plus intelligent que lui.

— Qu’en savez-vous ?

— Je le sais. »

Il jeta sa cigarette avec une grimace de mépris pour le tabac blond, — ou pour autre chose, — et choisit un cigare de Manille. Après quoi il reprit :

« Raymond Mévil vit pour les femmes et par les femmes ; je lui reproche cela, qui est avilissant à la fois et inepte. »

Fierce dédaigna de protester. Une curiosité lui venait :

— « Au fait, dit-il, vous paraissez bien renseigné sur les belles amies de Raymond ? »

Malais rit.

— « Vous l’êtes autant que moi : vous avez, ce me semble, au moins une maîtresse commune.

— Peuh, dit Fierce sans nier, celle-là ne compte guère. Je voulais parler des autres, — de celles qu’on ne paie pas, du moins officiellement.

— Peuh, répéta Malais, celles-ci ne comptent guère davantage. Vous devriez savoir leurs noms : ce sont autant de secrets de Polichinelle. La belle Liseron vous renseignera mieux que moi, et ses révélations seront probablement piquantes… »

Fierce haussa les épaules et se versa à boire.

— « Je préfère ceci, dit-il en élevant son verre, aux histoires de femmes.

— Vous avez raison, dit Malais ; c’est à la fois moins dangereux et moins bêle. »

Fierce but.

— « Il n’y a rien de bête, dit-il en remplissant son verre vide. Il y a des cerveaux différents et des hommes dissemblables. J’aime ceci, — il frappa du doigt la bouteille qui sonna creux, — et cela, — il aspira une bouffée de sa cigarette ; — voilà pour moi. Mévil préfère les cheveux noirs ou clairs, les yeux verts ou violets, les seins roses ou bruns ; voilà pour lui. Vous, mon cher, vous êtes heureux des impôts à lever, des banques à gouverner, des emprunts a placer ; voilà pour vous. — Tout cela se vaut. Il n’y a rien de bête.

— Soit, dit Malais. Quand même, monsieur de Fierce, écoulez ceci : tôt ou tard, le tabac turc vous semblera fade et le vin frelaté ; tôt ou tard, vous verrez votre Mévil lâcher son cortège de femmes roses, brunes ou violettes, pour s’asseoir dans la petite voiture des ataxiques ; — tandis que moi, jamais, — vous entendez, jamais ! — je ne cesserai de trouver bonne et savoureuse ma vie de fatigues et de batailles, ma vie de mouvement et d’action, parce qu’elle est en harmonie avec ce qu’il y a de plus fort et de plus sain dans l’homme : l’instinct combatif, — l’instinct de conservation. — Ma parole ! vous me faites philosopher. Philosopher, moi ! »

Il éclata de rire et se leva. Par une des portes-fenêtres, la salle de jeu envoyait à la terrasse le reflet de ses lumières et le tintement de ses piles de piastres.

« Monsieur de Fierce, dit soudain Malais, je veux ce soir vous initier à cette vie qui est la mienne. Venez là, nous jouerons. Nous jouerons sérieusement ; nous jouerons comme s’il ne s’agissait pas de tuer une soirée, mais de gagner une fortune. Et je vous promets de robustes émotions et des joies vigoureuses, sans mélange d’aucun frisson névrosé. Venez. »

Fierce renversa la dernière bouteille : elle était vide. Il se leva et suivit Malais sans mot dire ; gris, il parlait toujours très peu.

Sept, huit, neuf tables de poker ; et un baccara automobile ; — en tout, dix tapis verts s’étalaient sous le lustre électrique. Malgré les ventilateurs des quatre angles, malgré les pankas du plafond, malgré la nuit appelée par les fenêtres toutes ouvertes, il faisait plus chaud que dans une forge ; les cheveux collaient aux tempes, les plastrons détrempés mouillaient les smokings ; et le geste indispensable de pousser et de ramener les enjeux mettait aux visages de la sueur et de la souffrance.

Malais traversa la salle. Son pas vigoureux jurait avec la brûlante torpeur du lieu. À la dernière table un joueur se leva et Fierce étonné reconnut Torral. L’ingénieur jouait rarement, et dans le seul désir de vérifier cartes en mains ses théories favorites sur le calcul des probabilités. Sans doute la vérification était-elle faite, car il refusa de se rasseoir. Ses partenaires étaient Ariette, Abel, et un Allemand nommé Schmidt, propriétaire de minoteries. Le lieutenant gouverneur, de sa voix douce, souhaita le bonjour aux nouveaux venus, et l’avocat, toujours couleur de citron, mit en leur honneur un sourire morne sur sa face glabre.

— « M. de Fierce va jouer, et j’entre de moitié dans son jeu, annonça Malais. Messieurs, nous chargerons les coups, vous êtes prévenus.

— Alors, je reste pour voir, » dit Torral.

Il s’assit à côté du banquier, derrière Fierce. Fierce, silencieux, battit les cartes et donna.

Alentour, sur les tables vertes et parmi le froissement des billets de banque, les piastres tintaient. Elles faisaient plus de bruit et tenaient plus de place que n’auraient fait les discrètes monnaies d’or de l’Europe ; elles figuraient bien la lourde richesse de l’Extrême-Orient, trafiquant et agioteur. C’étaient des piastres d’Indo-Chine, frappées d’une République assise, — c’étaient des piastres d’Angleterre, à l’effigie casquée d’Albion, — c’étaient des yens japonais et des taëls de Chine, où s’enroulent des dragons de cauchemar, — c’étaient surtout des piastres mexicaines, portant à la face l’aigle de liberté vainqueur du serpent et au revers, le bonnet phrygien nimbé ; — toutes monnaies épaisses et larges pesant leur valeur d’argent pur. Beaucoup de pièces étaient neuves, parce que sans cesse le Mexique fait ruisseler le trop-plein de ses mines sur les deux rivages du Pacifique ; mais la plupart étaient vieilles, usées, noircies, maculées d’encres grasses par les tampons mystérieux des changeurs chinois ; celles-ci, certes, avaient passé dans beaucoup de mains jaunes et rapaces, s’étaient cachées au fond de beaucoup de bourses extraordinaires, avaient acheté force marchandises ignorées de l’Europe, et conclu d’étranges marchés que l’Occident n’imagine pas. Elles venaient peut-être du Tchi-li glacé, du Kouang-Toung où les femmes ne serrent pas leurs pieds dans des bandelettes ; — elles venaient du Yunnam aride, du Chin-King où naissent les Empereurs ; — elles venaient peut-être de plus loin, des provinces reculées et secrètes où se retranche la plus vieille Chine, du Sze-Tchouen où pullulent les hommes, du Kan-Sou presque tartare, du Chen-Si qui est un cimetière de capitales préhistoriques ; — elles venaient de tous les recoins de l’Empire colossal où les Chinois sans nombre s’agitent, et vendent, et achètent, et ne se lassent pas de s’enrichir.

— « Vous qui faites profession de mépriser les hommes, murmura Malais à Torral, regardez les joueurs de poker : vous trouverez en eux de quoi nourrir votre pessimisme. Le vernis mondain s’écaille vite sur le visage des hommes qui perdent ou qui gagnent de l’argent. Et tout en affectant de s’ennuyer et de sourire, ils se révèlent alors à nu dans chacun de leurs gestes. — Il baissa la voix. — Voyez Schmidt : tout millionnaire qu’il est, la boutique dont il sort a rapetissé ses yeux et son ventre, il empile ses piastres et les recompte avec des doigts crochus. Voyez Abel : c’est le type d’ailleurs honorable du fonctionnaire français, habitué à jongler avec l’argent des autres ; les mots dix, vingt ou mille n’ont pas de significations différentes pour lui ; il se soucie des cartes et ne se soucie pas de l’enjeu. Voyez surtout Ariette : il plaide et chicane en lui-même, pèse le pour et le contre de chaque coup, jauge ses adversaires d’un coup d’œil, et ferme les yeux pour qu’ils ne lisent pas dans son regard ; — tel au Palais, quand il défend une mauvaise cause ; il ne s’inquiète que de gagner.

— Vous êtes bon psychologue, dit Torral.

— Oui. C’est indispensable à un fermier d’impôts. »

Malais souriait. Torral, des yeux, désigna Fierce.

— « Et celui-ci ? dit-il.

— Celui-ci, dit Malais, c’est un malade. Les instincts naturels sont affaiblis en lui. Mais le jeu est un bon guérisseur : tout à l’heure, vous verrez ce malade se ranimer, s’exciter, et jeter son masque ordinaire de scepticisme.

— Ce n’est pas un masque.

— Nous allons voir. »

La chance favorisait Fierce. Il gagnait un coup sur deux, et le tas de pièces et de billets amoncelés devant lui devenait impertinent.

— « Je crois, dit encore Malais à Torral, que vous avez particulièrement étudié les lois et les phénomènes du hasard. Comment expliquez-vous ce fait constaté des joueurs que la veine procède par séries, et non par intermittences ? »

Le financier aimait à questionner les spécialistes. Mais Torral, brutal comme toujours, haussa les épaules :

— « Je vous l’expliquerais vainement, dit-il : vous ne comprendriez pas.

— Merci, dit Malais sans se fâcher, dites quand même.

— Soit. Écoutez donc : l’ensemble de toutes les parties jouées depuis le commencement du monde forme un tout, n’est-ce pas, un tout fini et déterminé ? Eh bien, soit n le nombre de ces parties…

n ?

— Je vous ai dit que vous ne comprendriez pas… chacune de ces n parties pouvait être gagnée ou perdue ; et l’ensemble comportait par conséquent un nombre de solutions égal à 2n.

— Ah ?…

— Une seule de ces 2n solutions s’est réalisée, — naturellement. Or, il s’est trouvé que cette unique solution réalisée admettait les séries et rejetait les intermittences. Ce qu’il fallait démontrer. »

Malais arrondit les sourcils. Torral, plus ironique, continua d’un ton de professeur :

« Corollaire : à la limite, c’est-à-dire dans l’éternité des siècles, n tend vers l’infini, 2n également, et la probabilité de l’hypothèse réalisée devient nulle. Donc cette hypothèse n’existe pas. Donc, on n’a jamais joué au poker : c’est une illusion…

— Hein ?

— Une illusion.

— Vous avez raison, dit Malais en haussant les épaules. Je ne comprends pas. »

Et il regarda le jeu. Au fond de la salle, l’horloge sonnait onze coups.

— « Messieurs, dit Abel, nous allons, si vous le roulez bien, faire les quatre derniers coups, car voici qu’il se fait tard. »

Personne ne protesta. Abel donna les cartes. Schmidt sépara de son panier quelques billets qu’il mit dans sa poche. Ariette, à petits coups d’œil successifs, sembla soupeser le gain de Fierce, projetant peut-être de se l’approprier.

Mais coup sur coup, Fierce gagna deux fois.

Ariette donna les cartes à son tour, — pour l’avant-dernière partie, — et fit un pot considérable. Schmidt effrayé abandonna. Abel et Fierce tinrent. L’avocat relança du double. Mais Fierce abattit un brelan d’as et gagna encore.

— « Chance insolente, » dit Malais.

Fierce se retourna pour sourire. — « J’en suis honteux. »

Il était on ne peut plus calme.

— « Vous voyez, murmura Torral, que ce n’est pas un masque. »

Le dernier pot était ouvert.

— « Cinquante piastres, dit Abel.

— Cent, dit Fierce.

— Oui, cent.

— Deux cents, » dit Ariette.

Tout le monde tint. On alla aux cartes.

— « Trois cartes.

— Une.

— Trois.

— Servi, » dit l’avocat.

Il avait longuement filé son jeu. Malais, curieux, le dévisageait. Mais Ariette, les yeux fermés, semblait une caricature fidèle, quoique laide, du mystère.

— « C’est du bluff ? chuchota Torral, intéressé malgré son dédain.

— Je ne crois pas, » souffla le banquier.

Fierce vérifia sa dernière carte et passa parole. Schmidt ouvrit. Abel relança.

— « Deux cents piastres de mieux, » dit Ariette d’une voix absolument incolore.

Fierce poussa des billets.

— « Deux cents, et quatre cents. »

Abel et Schmidt abandonnèrent, l’un en souriant, l’autre en soupirant.

— Quatre cents, et mille, » dit Ariette, sans ouvrir les yeux.

Des tables voisines plusieurs joueurs s’approchèrent. Pour Saïgon, le coup était gros : il y avait au pot l’équivalent de quatre cents louis de France.

Fierce se tourna vers Malais :

— « Vous m’excuserez, dit-il, je prends très mal vos intérêts ; mais en vérité, j’ai honte de ma veine. »

Il abattit son jeu.

« Je tiens sec, sans relance : floche royal majeur. »

Il avait l’as, le roi, la dame, le valet et le dix de cœur, — le jeu imbattable. Ariette, de citron, devint paille, ce qui était sa façon de pâlir. Un concert d’exclamations admiratives saluait le vainqueur. Avec des doigts qui ne tremblaient pas du tout, Fierce attira le pot et le mêla à son tas de billets ; puis il fit deux parts égales, et pria Malais de choisir.

Cependant Ariette s’était ressaisi en un clin d’œil.

— « Cher monsieur, dit-il, j’ai fait mille piastres sur parole, et je vous les dois. Vous les recevrez demain matin…

— Pas trop tôt, je vous prie, dit l’enseigne en riant ; il m’arrive quelquefois de ne pas être matinal. »

Ariette sut rire avec infiniment de bonne grâce

— « En ce cas, dit-il, faisons mieux : je ne déjeune jamais avant midi : est-ce assez tard, et voulez-vous me faire l’honneur de venir demain vous asseoir à ma table ? je vous remettrai ainsi notre petite différence, et vous me dispenserez d’un voyage maritime qui m’effraye : votre Bayard est si loin du quai !

— À cent vingt mètres, » pensa Fierce. Mais il n’hésita pas :

— « Vous êtes trop charmant, j’accepte.

— À demain, » dit Ariette. Et il s’en alla le sourire aux lèvres. Beaucoup de gens admiraient son estomac, car il perdait au moins quatre mille piastres.

Fierce alluma une cigarette. Malais le considérait attentivement.

— « Je crains, dit-il, que vous ne soyez plus malade que je ne croyais. Mon remède n’a pas opéré. »

Fierce sourit.

— « Espériez-vous, dit Torral, le voir danser de joie devant son tas de piastres ? Trop civilisé pour ça, Fierce !

— Trop malade, répéta Malais. Incurable. »

Il tendit à l’enseigne sa main large :

— « Bonsoir, mon associé, tâchez d’avoir le cauchemar, c’est ce qui peut vous arriver de mieux.

— Vous rentrez si tôt ?

— Il n’est pas si tôt. Savez-vous que tous les matins, dès cinq heures, je suis à cheval sur la piste de steeple ? Rien de meilleur pour préluder à la besogne quotidienne. Bonsoir. »

Torral ricana.

— « Belle vie que la vôtre : avec tous vos millions, vous voici forcé d’aller au lit sans sommeil, précisément à l’heure où la ville devient aimable ! »

Le banquier se retourna :

— « Affaire de goûts, riposta-t-il. Vous dormez la jour et moi je dors la nuit : cela vous choque ?

— Non, dit l’ingénieur. Mais je travaille pour vivre, et vous vivez pour travailler : ceci me choque.

— Je regrette beaucoup, fit Malais froidement. Vous ne permettrez toutefois de continuer, car j’y trouve mon plaisir. Que voulez-vous ! il faut me prendre tel que je suis, ou me laisser. Je ne suis pas un civilisé de votre espèce : ma vie plus simple est réglée comme du papier à musique ; je gagne de l’argent et je couche avec ma femme.

— Et vous lui faites des enfants.

— Quand je peux. »

Ils se regardaient en souriant d’un mépris réciproque.

« Au fait, railla Malais, c’est la supériorité de ma race sur la vôtre : la vôtre mourra, la mienne durera.

— L’orgueil des civilisés, dit Torral, c’est de n’avoir pas de successeurs. La tâche est faite, à quoi bon d’autres ouvriers ?

— Orgueil de fous.

— Vous me tenez pour fou, sans doute ?

— Oui… pour malfaiteur aussi. »

Torral haussa les épaules. Malais s’en alla.

Fierce, silencieux, allumait une autre cigarette.

L’ingénieur se tourna vers lui.

— « Viens-tu ?

— Où tu voudras. »

Ils sortirent ensemble. Les piastres de Fierce sonnèrent dans sa poche lourde. Il pensa non sans mélancolie que tout ce gain ne lui donnait aucune joie.

— « Deux, trois mille piastres, pensa-t-il ; au taux ordinaire des femmes, il y a pourtant là de quoi payer le spasme de tout un régiment… »

— « Où allons-nous ? demandait Torral.

— Au diable ! la vie est stupide. »

XII

Devant la vitrine du bijoutier à la mode, Fierce regardait, le front aux glaces.

Il cherchait un écrin parmi les écrins ouverts. Mais il y avait trop de choses dans l’étalage ; il y avait trop de bagues et de bracelets ; il y avait surtout trop de cette argenterie chinoise mince et cabossée qu’on fabrique à Hong-Kong : dans le scintillement des timbales, des tasses, des soucoupes et des aiguières, Fierce n’aperçut pas ce qu’il désirait.

Il entra dans la boutique. La Juive Fernande, une célébrité de Saïgon, vint à sa rencontre, elle le salua de son sourire discret.

— « Je voudrais un bracelet, expliqua Fierce, un cercle d’or et d’émeraudes ; vous l’aviez en montre, ces jours-ci… »

La porte se rouvrit tout d’un coup, et la haute taille de Malais s’encadra dans le chambranle. Il y avait deux jours que Fierce n’avait vu le banquier, — depuis la partie de poker.

— « Tiens, dit Malais familièrement, vous ici ? Un joujou pour Liseron, je parie… »

Il appela la Juive qui cherchait parmi les écrins :

« Fernande ! mon éventail ? Je suppose que c’est prêt, cette fois ? »

Il se tourna vers Fierce

— « Un cadeau de ma femme à Mme Abel. Dites-moi si c’est de bon goût… »

Fierce prit l’éventail avec admiration :

— « Fichtre ! c’est adorable ! Où avez-vous volé ces plumes-là ? »

L’éventail était de marabouts et de nacre ; une vigne d’or, incrustée sur le plat, portait en guise de fruits des grappes de perles noires.

— « Savez-vous ? dit Fierce en riant. Cette vigne est indiscrète : elle parle de pot-de-vin.

— Et ce bracelet-là, de quoi parle-t-il ? »

Le bracelet était un anneau d’esclave, très lourd, enrichi de gros cabochons. La Juive lut le prix étiqueté : deux mille piastres.

— « Un placement tout trouvé pour votre gain d’avant-hier. »

Fierce sourit. Malais se frappa le front.

— « J’y suis ! Ça va rue Chasseloup-Laubat, ce lingot d’or farci de pierreries. »

Fierce eut l’air de chercher.

— « Rue Chasseloup ?…

— Faites l’innocent ! Chez Mme Ariette.

— Je vous en prie, » commença sèchement l’officier.

Mais Malais haussait les épaules.

— « Mon cher, pas d’indignation inutile ! vous allez faire rire Fernande. La discrétion est de trop ici… »

Fierce songea à Mévil, et prit le parti de ne pas nier.

— « Diable d’homme ! Comment savez-vous ?

— Parce que vous êtes le vingtième à qui l’aventure arrive. »

Malais s’était assis, après un coup d’œil à sa montre. Sans doute avait-il le temps ; il causa.

— « Le vingtième. Ah ! vous entrez dans une famille typique. De vieilles connaissances à moi : j’ai rencontré les Ariette à Nouméa, il y a huit ans. Ils étaient nouveaux mariés, et leur lune de miel était rousse : ils ne s’appréciaient pas, faute de se connaître, mais bientôt ils se sont connus…

« La femme était aussi jolie qu’aujourd’hui. Quelqu’un en savait quelque chose, et ce quelqu’un était un fils d’archevêque, convenablement riche, — un de vos camarades, le lieutenant de vaisseau qui commandait le stationnaire de Calédonie. Il arriva ce qui arrive toujours : un beau soir, Ariette calcula son temps, et les surprit en pleins ébats. En homme de tact, il ne fit pas de tapage : il accepta cinquante mille francs pour n’en pas faire.

— Il paya, le fils d’archevêque ?

Mme Ariette le fit payer. Vous devez connaître sa méthode, je suppose ?

— Et par la suite ?

— Par la suite, un traité fut conclu entre les époux : Toutes liaisons sont permises de part et d’autre, sous condition d’être fructueuses, et les bénéfices sont partagés, honnêtement.

— Peuh ! dit Fierce, c’est moderne et ce n’est pas hypocrite. »

Il paya le bracelet.

— « Deux mille piastres, fit Malais, curieux… est ce que ça vaut ça ? »

Fierce réfléchit.

— « … Non… et pourtant… »

Il expliqua :

— « Aucune femme ne vaut deux mille piastres, ni même deux cents ; l’agréable sensation, d’ailleurs monotone, que nos collaboratrices nous servent à l’heure la plus intime doit raisonnablement s’estimer beaucoup moins cher. Mais, à mon goût, cette sensation trop vantée n’est qu’une parcelle des plaisirs lascifs, et je vous avoue même que je n’ai pas voulu la demander à Mme Ariette…

— Comment ?…

— Non… nous avons… peu importe. Ce qui, peut-être, équivaut à deux mille piastres, c’est le décor et l’accessoire ; c’est le contraste piquant de ce déjeuner auquel j’étais invité et de ce dessert que j’ai goûté sur la chaise longue : c’est le piment du prologue vertueux : salle à manger familiale, mari, bébé de quatre ans…

— Huit… huit ans.

— Quatre, voyons ! c’est écrit sur sa figure.

— Huit. Vous oubliez le climat qui rabougrit les mioches ; très avantageux pour les mères, rajeunies en proportion. »

Malais se leva. Obséquieuse, la Juive s’empressa vers la porte. Fierce, au passage, lui caressa le sein, car elle était jolie.

— « Au fait, dit-il à Malais, cette Fernande… vous en êtes sûr ?

— Comme discrétion ? Parbleu ! Une Juive ! Elle est trop rouée et trop rapace pour trahir un client sans profit. Et puis, un scandale de plus ou moins, que lui importe ? Tous les adultères et tous les pots-de-vin de Saïgon lui passent par les mains. Un fameux nid à saletés, cette boîte !

— Exemples : un bracelet et un éventail.

— Eh oui ! adultère et pot-de-vin, — quoique mon pot-de-vin soit baptisé, plâtré, sucré pour la bouche de ce demi-honnête homme d’Abel, et que votre adultère, m’avez-vous dit, soit…

— Un adultère de couvent, à l’usage des petites filles. »

La main de Malais se posa sur l’épaule de Fierce.

— « Ça vous amuse ?

— Quoi ? les adultères de couvent ?

— Non : mais la vie que vous vivez, et ce rôle perpétuel de fanfaron vicieux ?

— Ça ne m’amuse pas. Mais vous faites erreur : ce n’est pas un rôle que je joue. »

Ils marchèrent à côté l’un de l’autre. La voiture de Malais les suivait, un splendide attelage d’australiens noirs, deux fois grands comme les poneys indochinois.

— « Vous incarnez la race que je déteste le plus, dit soudain le banquier : la race des anarchistes élégants. Et quand même, vous me plaisez. Je voudrais vous aider à sortir du bourbier où vous êtes, — un bourbier, ne dites pas non… Voyons, acceptez-vous un conseil ? Lâchez votre entourage habituel et fréquentez d’autres gens. Ce n’est pas un sacrifice pour vous, et vous ne risquez pas grand’chose à cet échange : Vous n’y tenez pas, aux Ariette, aux Rochet et à leur bande. Et sous le plâtre honorable qui les blanchit, si vous saviez la sinistre collection de gredins qu’ils sont ! Rochet ? un maître chanteur devenu gâteux. Ariette ? un ruffian doublé d’un menteur à gages. Sa femme ? une putain hypocrite ; j’aime cent fois mieux votre Liseron, qui ne se cache pas, ne trompe personne et n’exige point qu’on la respecte…

Je ne vous dis rien de Torral ni de Mévil : ce sont vos amis… et d’ailleurs, je ne les confonds pas avec la clique coloniale ; ils sont quelque chose de mieux, — et de pis : des intelligences dévoyées. — Peu importe. Ce que je veux vous dire, c’est qu’il existe d’autres gens que vous ne connaissez pas, et que vous auriez peut-être plaisir à connaître : les honnêtes gens. Il y en a, — très peu ; mais il y en a. Voulez-vous les voir ? Venez chez moi. Je ne suis fichtre pas un honnête homme !…

— Non ?

— Non. — Je suis un bandit, cher monsieur ; j’ai volé, pillé, rançonné ; j’ai gagné de l’argent, et cette phrase-là renferme une foule de menues turpitudes, dont la somme fait un criminel en même temps qu’un millionnaire. Mais à cause même de ces turpitudes qui ont rassasié et écœuré ma vie, j’ai un furieux faible pour tout ce qui est honnête. Chez moi, monsieur de Fierce, vous ne serrerez pas de mains équivoques ; c’est un grand luxe à Saïgon que de refuser la poignée de ces mains-là ; mais je suis assez riche pour me payer tous les luxes. Ma femme, ici comme ailleurs, ne subit que des gens propres…

— Vous ne craignez pas, dit Fierce, railleur, que je fasse tache ?

— C’est mon affaire. Venez.

— Quand ?

— Quand vous voudrez. Il n’y a pas de jour pour l’enfant prodigue… »

Ils passaient devant la Hong-Kong and Shang-Haï. Avec la promptitude qui marquait tous ses gestes, Malais serra la main de son compagnon et disparut dans la porte cochère.

Fierce s’en alla pensif. Sur sa tête, un flamboyant ironique égrena des fleurs rouges.

Fierce songeait. Sans s’en douter, il tourna le dos à son chemin, — car cinq heures sonnaient à l’hôtel des postes, l’heure de l’Inspection, et sa Victoria l’attendait rue Tuduc ; or, la rue Tuduc avoisine le Donaï et Fierce, marchant au hasard, s’éloignait de la rivière.

Il laissa les rues centrales et bruyantes. Les quartiers du nord de Saïgon sont percés de grandes voies ombreuses et recueillies, Fierce traversa sans la reconnaître la rue Chasseloup-Laubat, la rue des Ariette ; il goûta seulement la fraîcheur verte des villas toutes cachées parmi des jardins, derrière des grilles en bois ; il n’imagina point qu’une de ces maisonnettes abritait une femme et un sopha qu’il connaissait intimement. Sa songerie était différente.

Il continuait son chemin, dédaignant le spectacle de la rue. Près d’une riche maison indigène, une congaï jeune et jolie, debout sur le seuil et frappant à l’huis, éclata d’un rire aigu pour qu’il la regardât. Mais il passa tête baissée. Saïgon est la meilleure cité qui soit pour y oublier toutes choses : la chaleur excessive et moite y engourdit nos sens, et la poussière rouge des rues y étouffe tous les bruits vivants.

Fierce murmura : « La vie est stupide. » Il agitait beaucoup de pensées confuses, toutes pessimistes. Incontestablement, les gens qu’il hantait, malhonnêtes gens selon la morale conventionnelle, étaient en outre de la plus fatigante monotonie. Monotone aussi, jusqu’à l’écœurement, sa propre existence ; monotones et promptement insipides, les plaisirs dont il essayait de la pimenter. Il répéta, comme tantôt : « Ça ne m’amuse pas. » Il songeait à l’incroyable pauvreté du catalogue des joies humaines : en tout et pour tout, cinq sensations réputées agréables, cinq ! et la meilleure, la sensation tactile — l’amour, — tout entière enfermée dans sa définition médicale : la contact de deux épidermes. Rien de plus, rien de mieux. — « Épidermes ? corrigea Fierce ; pas même : muqueuses. Quatre décimètres carrés de peau. — Les variantes ? littérature ! C’est humiliant. » Pêle-mêle, il méprisa Mévil, assez fou pour aimer l’amour, et Torral, assez niais pour mettre le bonheur en formule : — Maximum de jouissances… — « Il n’y a pas de jouissances. Illusion… S’il y en avait, pourtant ? d’inconnues ? »

Un rayon du soleil déjà bas le frappa au visage. Il inclina son casque, et machinalement regarda autour de lui. Un écriteau nommait la rue, — rue des Moïs ; — les Moïs sont une ancienne peuplade indo-chinoise. — Fierce vit deux rangs de vieux arbres, et des jardins en bordure. Les maisons s’isolaient, clairsemées. La plus proche était une villa de style annamite, large et basse, avec des murs de briques et un toit surplombant ; une grande véranda d’ébène se cachait derrière un rideau de vigne vierge ; des banians très hauts jetaient leur ombre par-dessus les tuiles vernissées.

Une victoria attendait à la porte. Un boy tout petit tenait les chevaux sages, des chevaux de jeune fille ou de vieille dame. La rue, la maison, la voiture, et la jardin grave et joli qu’on apercevait dans la grille ouverte, s’accordaient pour une harmonie exquise de simplicité et de paix.

Fierce pensa : « Il doit faire bon vivre là-dedans, — à l’abri de toutes nos saoûleries et de tous nos ruts…

Il s’était arrêté près de la grille. Deux femmes sortirent de la maison ; et Fierce sentit un secret déclic jouer dans sa poitrine, sec comme une détente d’arme ;

Mlle Sylva venait à lui, guidant vers la victoria une dame à cheveux blancs dont les pas tâtonnaient.

Une aveugle ; sa mère, évidemment ; — un doux visage pâle et souriant, très beau malgré les paupières closes.

Mlle Sylva, attentive et tendre, porte les deux ombrelles et un manteau léger pour le crépuscule. L’aveugle monte en voiture ; la jeune fille l’aide et l’installe, puis, se retournant, aperçoit l’officier à quatre pas d’elle.

— « Monsieur de Fierce ! »

Une exclamation de franc plaisir. La petite main rapide se tend grande ouverte. Il y a présentation.

— « Maman, c’est l’aide de camp de M. d’Orvilliers. Monsieur, maman vous connaît déjà très bien, je lui ai énormément parlé de votre bateau, — et de vous… »

Fierce s’incline bas. Mlle Sylva ne songe plus à monter en voiture. Elle babille joyeusement, très contente de retrouver le cavalier qui lui a plu. Mme Sylva, qui juge la rue incorrecte en tant que salon, veut se lever pour recevoir le visiteur dans la villa.

— « Je vous en supplie, proteste Fierce, faites-moi la grâce de ne point me traiter en importun, et ne retardez pas votre promenade. Aussi bien, madame, n’ai-je aucun droit à être reçu par vous, car le hasard seul m’a conduit à votre porte : je ne savais pas que vous demeuriez ici.

— Le hasard nous a donc favorisées, réplique gracieusement Mme Sylva. Mais si vous ne voulez absolument pas entrer sous notre toit, montez en voiture avec nous : nous vous déposerons où il vous plaira… »

Mlle Sélysette achève :

— « Et ça vous comptera comme une visite. Il ne faut pas que le hasard ait travaillé pour rien.

— Vous me tentez beaucoup, dit Fierce. Mais je suis sûr que je vous encombrerais.

— Pas du tout ! Il y a un strapontin excellent, et j’adore les strapontins…

— S’il est si bon que cela…, je le prends pour moi… »

Il monte lestement et s’assied. La voiture part. Les genoux de Fierce sont pris entre la jupe bleue et la jupe noire, et l’une et l’autre le troublent de la même émotion, — infiniment chaste.

— « N’avez-vous rien à faire ? demande Mme Sylva. Venez donc avec nous jusqu’à Tuduc ; nous serons rentrés en ville avant sept heures. »

Fierce accepte, et remercie plus chaudement que la politesse n’exigerait. De vrai, cette promenade inopinée l’enchante. Depuis une heure, les paroles de Malais harcèlent sa pensée, et une curiosité germe en lui de ces gens honnêtes qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais connus… jamais, nulle part. Qui sait ? peut-être seront-ils plus amusants, moins monotones que son cercle ordinaire de catins, d’escrocs et de nihilistes civilisés, — trop civilisés. En s’asseyant près de cette fillette véritablement pure et candide, — il n’en doute pas une seconde, — Fierce imagine s’être réfugié, après une longue saison fiévreuse de tripots, de petits théâtres, de restaurants de nuit et de lupanars, au plus haut d’une solitude alpestre, et respirer là, chastement, l’air vierge des glaciers.

… Et le sourire de Mlle Sélysette, et son babil, sont frais et caressent ; — et le calme visage de Mme Sylva, et sa voix, sont doux et apaisent.

M. de Fierce, ligotté de bien-être, et son cœur tièdement engourdi, ne parle point. La voiture contourne l’ancienne citadelle par des rues campagnardes, et passe l’arroyo au pont du Jardin. Le pont est désert, et désertes les allées rousses qui dorment entre leurs haies de bambous et de magnolias : Saïgon flâne et coquette à l’Inspection, et le Jardin n’a point de promeneurs avant le coucher du soleil.

Mlle Sylva questionne :

— « Vous connaissez Tuduc, naturellement ?

— Tuduc ?… — Fierce pour répondre s’arrache à sa molle quiétude ; — Tuduc ? non… »

Mlle Sylva s’écrie et s’indigne, scandalisée :

— « Vous ne connaissez pas Tuduc ! Mais, grand Dieu, que faites-vous, depuis quinze jours que le Bayard est à Saïgon ? »

Point facile à dire, ce qu’il fait !

— « Pas grand’chose de bon. Je sors toujours très tard ; mon saïs me mène où ça lui chante, — et c’est toujours l’Inspection…

— L’Inspection est insupportable, prononce Mlle Sylva, péremptoire. Il y a trop de voitures, trop de toilettes, trop de gens chics, dans cette bête d’allée toute droite où l’on ne peut pas même trotter. Et vous verrez si la route de Tuduc n’est pas cent fois plus jolie… »

Fierce d’avance en est convaincu. Près du pont, la route de Tuduc n’est rien de mieux qu’un agréable chemin qui serpente parmi des rizières, entre des magnolias touffus ; mais les rizières sont plus vertes que des prairies irlandaises, et les magnolias soufflent par toutes leurs corolles de précieuses bouffées qui enivrent.

— « Nulle part ailleurs, dit Fierce, il n’existe de chemins si bien parfumés. Saïgon est une cassolette.

— Nulle part ailleurs ? questionne Mlle Sélysette. C’est vrai, vous connaissez tous les pays. Racontez-moi vos voyages… »

Fierce, docile, raconte. Il a beaucoup couru le monde ; il sait apprécier avec des yeux aigus les peuples et les paysages, et choisir entre cent détails pittoresques le plus original et le plus piquant.

Il décrit le Japon d’où il arrive. Il parle des maisons de bois blanc qui ont toujours l’air d’être neuves, et des arbres trop grands qui les enveloppent de mystérieux manteaux verts. Il dit les ponts en arcs au-dessus des torrents à sec, et les tchaïas agrestes où le voyageur ne manque jamais de trouver sa tasse de thé très chaud, son gâteau castera très tendre, et le sourire bien élevé de la servante trotte-menu. Il esquisse la silhouette du Fousi-San pointu, et les processions de pèlerins jaunes, bleus, mauves, qui bariolent sa robe de neige. — Et il oublie de nommer les yoshivaras grillés de bambous, et les mousmés candidement hospitalières, et tout le skébé[1] nippon ; — il oublie, sans effort : Mlle Sylva répand autour d’elle une contagion de chasteté.

La voiture passe un ruisseau sur un pont de briques roses.

— « Est-ce comme cela, questionne Mlle Sélysette, les ponts japonais ?

— Pas du tout, il y a mille différences, — tellement que je ne puis les expliquer. Mais rien qu’en regardant ce ruisseau et cette arche, je sais que je suis en Cochinchine, et nulle part ailleurs. Dans le monde entier, pour des yeux qui savent voir, il n’existe pas deux pays pareils.

— Que c’est intéressant, soupire la jeune fille, d’avoir vu tant de choses, et de les garder ainsi photographiées au fond de sa mémoire ! — Votre tête doit ressembler à un album.

— Intéressant, — et attristant aussi, objecte Mme Sylva de sa voix pensive ; les marins, toujours exilés de tous les pays qu’ils ont aimés, doivent connaître autant de nostalgies qu’ils ont fait de voyages… »

Torral, l’autre semaine, a raillé Fierce en humeur de mélancolie ; Fierce s’en souvient, et la sympathie de Mme Sylva lui en est plus douce.

— « Tant de nostalgies ne font pas une tristesse. Nous conservons nette et charmante l’image des pays d’autrefois ; mais nous les regrettons rarement, parce que les pays d’aujourd’hui les valent, et qu’un clou chasse l’autre. Comment voulez-vous qu’ici, dans cette forêt de magnolias en fleurs, je puisse regretter quoi que ce soit ! »

Mlle Sélysette hoche sa tête blonde :

— « Et demain, dans une autre forêt, vous oublierez celle-ci. C’est de l’inconstance…

— Je l’avoue. Mais si j’étais constant, je serais malheureux… »

Il s’oublie à rêver tout haut, pour la première fois de sa vie :

« On peut être inconstant sans être infidèle. Aux heures douces d’autrefois je garde toute ma gratitude ; mais ces heures sont mortes ; pourquoi leurs fantômes me gâteraient-ils les heures douces d’aujourd’hui ? Quand je tourne une page de ma vie, j’essaie d’entamer la page suivante avec des yeux neufs. C’est facile, car les deux pages ne sont jamais pareilles. Je ne suis plus à Saïgon le Fierce japonais d’il y a deux mois ; et ce Fierce japonais ne ressemblait pas au Fierce parisien de l’année dernière, ni au Fierce turc ou tahitien des temps passés… »

Mlle Sylva rit, amusée :

— « Parlez-nous de tous ces Fierce qui ne sont plus vous ?

— Ils me font l’effet d’amis très intimes que j’ai beaucoup aimés jadis ; et je me figure parfois qu’ils vivent encore dans le pays où je les ai connus. Le Fierce tahitien, par exemple, était un personnage contemplatif, qui n’appréciait rien tant que les arbres, les prairies et les ruisseaux. Il se promenait tous les jours dans la campagne, vêtu d’un parao de toile bleue, et coiffé d’un grand chapeau de paille, — pieds nus, naturellement. Il avait loué, dans ce village de Papeete qu’il appelait pompeusement la capitale, une petite case au milieu d’un jardin de cocotiers. Et quand, une fois par mois, des lettres et des journaux lui arrivaient, bariolés par des timbres et des cachets de France, il n’ouvrait pas les lettres, et déchirait les journaux pour allumer le feu de sa cuisine.

— Et le Fierce turc ?

— C’était un Musulman très croyant, qui ne passait point de semaine sans prier Allah dans quelqu’une des plus graves mosquées de Stamboul. Après quoi, assis à la terrasse d’un café osmanli, il contemplait silencieux le Bosphore, et tous les vendredis, — jours chômés, — rêvait quatre heures durant au fond d’un cimetière de Skutari.

— Y a-t-il eu un Fierce chinois ?

— Certes ! Celui-là passait tout son temps à s’enorgueillir de sa race la plus vieille du monde, et de sa philosophie la plus clairvoyante et la plus ironique. C’était un homme insupportable : il ne s’inquiétait que de papier de riz et de pinceaux à encre, et méprisait toute la terre. »

Mlle Sylva devient songeuse.

— « Tant de cervelles successives sous un seul front ! C’est inquiétant à penser : demain vous aurez changé une fois de plus, et si je vous retrouve à Paris ou au Japon, il faudra que nous recommencions notre connaissance…

— Peut-être. Je m’imagine ressembler à une plaque photographique : un rayon de soleil, et l’image impressionnée s’efface ; mais il suffirait d’un fixatif pour faire une épreuve inaltérable.

— Et le fixatif ?

— Je ne l’ai pas encore trouvé. »

Un long silence. La route s’est insinuée dans les bois d’aréquiers qui avoisinent Tuduc ; il n’y a plus maintenant de magnolias, ni de rizières, ni de poussière rouge poudroyant au soleil. Les aréquiers exclusifs pressent les uns contre les autres leurs troncs grêles et droits, — entrelacent étroitement leurs palmes épanouies à cinquante pieds du sol ; et cela fait une voûte sombre de temple, que supportent d’innombrables colonnes ioniques. Entre les arbres, la terre est brune, et des flaques d’eau luisent. Toute la forêt se tait.

Mlle Sylva, les mains jointes sur un genou, regarde avidement et ne parle point. Fierce admire les graves yeux pers, et s’étonne qu’une petite fille sache voir la beauté d’un bois sans fleurs, sans oiseaux et sans soleil.

— « Monsieur, dit l’aveugle, je pense que tout à l’heure vous ne nous avez pas tout dit. Je conçois très bien que dans chaque pays nouveau, vous vous découvriez comme une âme nouvelle ; mais il me semble que partout vous devez quand même vous souvenir de votre foyer, de votre famille ; et ce souvenir ininterrompu met forcément un lien, une parenté entre tous les hommes différents que vous croyez être à tour de rôle…

— Je n’ai ni famille, ni foyer, dit Fierce.

— Personne ?

— Personne.

— C’est bien triste à votre âge… »

Fierce réfléchit. Un foyer, c’est une prison ; cette prison se complique de chaînes : les parents, les amis ; — rien en cela qui l’ait jamais tenté. — Une famille ? monsieur, madame, et l’autre ; — des marmots piaillards et barbouillés ; — un peu de servitude, un peu de ridicule, un peu de déshonneur : séduisante mixture ! — Fierce va rire. Mais, levant les yeux, il voit cette famille qui l’étonné et le déconcerte : cette mère souriante et tendre, cette fille pure et délicieuse… et très sincèrement il répond :

— « Oui, triste, — quelquefois : quand il m’advient, juif errant que je suis, de découvrir, à une halte de ma route, un foyer paisible et chaud, et d’entrevoir, par une porte qui bâille, des maris contents, des femmes aimées, de beaux enfants. Ces soirs-là, mon navire est maussade, et ma solitude lourde, et malgré moi, je souhaite du mal à tous ces gens trop heureux. L’homme est une laide bête envieuse, qui ne prend sa joie que de la peine d’autrui, et réciproquement. »

C’est un mensonge bien rabâché que cette légende romanesque du marin errant, exilé de toute la terre, et nourrissant en silence une mortelle nostalgie de tendresse et de foyer ; un mensonge, toutefois, qui trompera sans fin toutes les femmes, parce que toutes, sous les vernis divers de leurs éducations, de leurs modes et de leurs poses, cachent un fond identique de jobarderie sentimentale. — M. de Fierce est orphelin ; M. de Fierce n’a pas de maison, presque pas de patrie. Les deux femmes qui l’écoutent, sympathiques, cherchent délicatement à adoucir cette dure solitude.

— « Monsieur, dit Mme Sylva, j’ai peur qu’après tous vos voyages, vous n’ayez jamais encore découvert ce que la vie a de plus réconfortant, — le coin du feu ! Si vous voulez, vous connaîtrez le nôtre. Vous êtes presque le fils de mon vieil ami d’Orvilliers, qui fut le plus cher compagnon de mon mari. Ma maison est la vôtre… »

Elle tend sa vieille main restée douce et blanche, et Fierce y met un baiser recueilli. Mlle Sélysette approuve joyeusement :

— « Nous vous enrôlons ! Oh ! nous sommes une très petite bande, mais triée sur le volet ; chez nous, on ne flirte pas, on ne pose pas, on ne potine pas, — trois exceptions à Saïgon. On joue au tennis, — un vrai tennis, sérieux ; — on lit, on cause, on fait des promenades, — des grandes ; — et on ferme la porte au nez des gens désagréables. Une très, très petite bande : le gouverneur, les Abel, Mme Malais.

Mme Malais ?

— Vous la connaissez ?

— Très peu, mais davantage son mari, qui me priait justement aujourd’hui de fréquenter chez lui.

— Ça tombe à merveille. Vous verrez Mme Malais chez nous, et vous nous verrez chez elle. C’est une amie tout à fait parfaite… »

Mlle Sélysette détaille les perfections de Mme Malais. Fierce songe que le hasard prend quelquefois des proportions de providence. Hier, tout s’est enchaîné à miracle pour le lasser, pour l’écœurer de sa vie ancienne ; aujourd’hui tout conspire pour l’attirer vers une nouvelle vie. Hier, le monde qu’il hantait lui a coquettement étalé toutes ses taches et toutes ses tares ; aujourd’hui, un monde neuf et séduisant lui ouvre à deux battants sa plus grande porte. Il entrera…

La voiture s’arrête. C’est le terme de la promenade ; la route aboutit au fleuve, et il n’y a ni pont, ni quai. Un bac traverse, et sur l’autre bord, Tuduc se cache parmi les aréquiers ; on ne voit que trois cañhas de torchis et de chaume.

Percée par la rivière comme par une géante allée, la forêt reflue sur les deux rives en futaies épaisses. Les arbres baignent leurs racines jusque dans le courant, et l’eau jaune en est moirée de vert. Les aréquiers endiguent ainsi le Donaï entre deux haies opaques, deux palissades de troncs pressés que couronnent des frises de palmes en panaches. Le soleil, exclu de la forêt, prend sa revanche entre ces haies, sur l’allée liquide, et l’eau incendiée flamboie…

Les chevaux soufflent. Le saïs indifférent renoue la mèche de son fouet.

— « Ces palmes qui ondoient, murmure Sélysette Sylva, ce sont des oriflammes plantés sur le toit de la forêt… »

Le bac dérive au milieu du courant ; sur l’eau couleur de braise, les grêles silhouettes des rameurs s’agitent en ombres chinoises ; une congaï, assise à l’avant, les pieds dans l’eau, piaule un chant discordant et plaintif.

Le soleil baisse. Il faut rentrer. Sous les aréquiers, la nuit commence. Et comme la rosée de six heures dépose déjà partout ses gouttelettes, Mlle Sylva, prudente, enveloppe l’aveugle dans son manteau, avec des gestes soigneux de petite mère.

… Sous les aréquiers, la nuit commence…

— « Quand j’étais petite, songe tout haut Sélysette Sylva, les arbres de notre jardin me semblaient très grands, et le jardin immense. Ces aréquiers-ci, et toute cette forêt, sont minuscules en comparaison de mon souvenir… »

Le sabot des chevaux ne fait pas de bruit sur la terre molle. Le recueillement du crépuscule est propice aux confidences.

… « Nous habitions une vieille maison qui ressemblait à une ferme, et qu’on appelait le château, à cause d’une tourelle pointue. C’était dans le Périgord. Il y avait beaucoup de fleurs, et un troupeau de chèvres sur la colline, avec un petit pâtre à béret rouge. Tous les murs étaient habillés de glycines, et les paysans y accrochaient des lampions et des banderoles, quand papa revenait d’Afrique, chaque année, pour la moisson… Comme la maison était gaie, quand il était là ! Son dolman bleu mettait du soleil partout… C’étaient de belles moissons ! Quand il repartait, sa place restait marquée à la table, et son couvert était mis à tous les repas, comme s’il eut été là. — Et puis, il n’est plus revenu… »

Fierce, tout bas, interroge :

— « C’est alors que vous avez quitté la France ? »

La voix égale de Mme Sylva répond :

— « L’année d’après. J’étais veuve et ma fille déjà grande ; son tuteur fut nommé gouverneur à Saïgon ; nous l’avons suivi. Et j’ai bien fait, puisque, six mois plus tard, mes yeux déjà bien malades se fermaient tout à fait. Une maman aveugle, un tuteur absent, — ma pauvre Sélysette serait morte d’ennui, là-bas… »

Fierce regarde les cheveux blancs et le visage sans rides. Ainsi donc, en très peu d’années, tout le bonheur de cette femme s’est écroulé, fauché comme un épi mûr ; elle a perdu son mari, sa maison, sa patrie, et la douce clarté du jour. Elle sourit cependant ; tant d’amertumes n’ont pas aigri son courage ; et pour l’amour de sa fille, elle a su refouler toutes ses larmes stoïquement…

— « Quand j’étais petite… »

Mlle Sylva conte des souvenirs enfantins et jolis. Fierce revoit, au fond de sa mémoire, son enfance à lui, triste et sèche. Sa tendresse croît pour cette confiante fille qui lui ouvre avec tant de grâce sa cassette à confidences.

… Les magnolias, plus odorants dans la brune ; — l’arroyo et le petit pont, dont les briques roses son maintenant grises ; — le jardin, où les éléphants barrissent dans leurs cages ; — on rentre en ville…

— « À bientôt, n’est-ce pas ? à très bientôt ?

— À demain, si vous le permettez. »

Il s’en retourne à pied, dans la nuit scintillante. L’air tiède est étrangement vivifiant.

Rue Catinat, Torral le hèle :

— « Ce soir, à Cholon ? »

À Cholon, boire, brailler, trousser des filles ?

— « Non, impossible… — Il ment tout à coup, sans y songer : — Impossible : j’ai marché toute l’après-midi, je suis éreinté et je rentre à bord. »

XIII

Rue Catinat, à l’heure de l’Inspection, Torral rencontra Mévil à pied, les bras ballants. Il s’étonna, ironique.

— « Où est ta voiture ? que fiches-tu ici, quand toutes les femmes font l’allée des poteaux ?

— Je ne sais pas. »

Mévil semblait las et terne. Torral lui prit le bras.

— « Et Fierce, que devient-il ? Huit jours que je ne l’ai pas vu. La dernière fois, c’était ici, un soir ; il courait comme un poulain ; je l’invite pour la nuit, il me crie qu’il ne peut pas, qu’il est éreinté, et repart à toutes jambes. Depuis, disparu.

— Je l’ai aperçu hier, de loin, dans le landau des Malais.

— Il donne là-dedans ! »

Torral s’était arrêté de surprise.

— « Oui. On parle souvent de lui dans cette maison, dans d’autres.

— Je le croyais moins bête. »

Ils marchèrent côte à côte.

— « Malais, raconta Torral, est en train de gagner une somme énorme dans l’affaire du riz. L’impôt lui a été affermé pour quatre millions seulement, parce que le gouverneur n’osait pas lever cet impôt-là lui-même. Malais ose : il a enrôlé deux mille sacripants armés de Winchesters ; et l’impôt donnera huit millions ; — mais nous aurons une révolte. »

Mévil fit un geste indifférent.

« Gênant, une révolte, insista Torral. On peut nous mobiliser. »

Il était officier de réserve, et désigné, le cas échéant, pour commander une batterie du cap Saint-Jacques.

Mévil n’écoutait pas et marchait les yeux à terre.

« Qu’as-tu ? » fit tout à coup l’ingénieur.

Le médecin, lentement, haussa les épaules :

— « Des ennuis… »

Il parlait à regret.

… « Des ennuis. J’ai envie d’une femme, — qui ne veut pas. J’ai envie de deux femmes…

— Quelles ?

— Malais, — Abel.

— La mère Abel ?

— Non. Marthe.

— Cette petite ? Tu la trouvais maigre.

— Oui. Mais quand je la regarde, j’ai des vertiges. Tu te souviens, un soir, au théâtre ? J’ai failli m’évanouir. Elle m’éblouit comme une lampe électrique. J’ai fouillé mes bouquins, je n’ai pas trouvé de maladie analogue. Je ne sais pas me soigner… »

Il s’arrêta un instant.

— « Je l’épouserai, acheva-t-il.

— Tu es fou, dit Torral.

— Peut-être bien. »

Torral réfléchit.

— « Deux femmes qui ne veulent pas ! C’est beaucoup pour Saïgon. Tu as tout essayé ?

— Je n’ai rien essayé : je me cogne à un mur. Marthe me fait peur et me paralyse. L’autre a peur de moi et me ferme sa porte.

— Elle t’aime, alors.

— Ça m’avance bien ! »

Ils allumèrent des cigarettes. Mévil laissa la sienne s’éteindre.

— « Il y a d’autres femmes, conseilla l’ingénieur. Ici ou là, le spasme est pareil. »

Mévil hocha la tête,

— « Je ne peux pas. Parbleu oui, il y a des femmes ; — plus que je n’en veux ; — plus que je n’en puis prendre. — Tiens, en ce moment, on m’attend à Cholon, et si je suis à pied, c’est que je ne veux pas de cocher pour aller à ce rendez-vous, qui est une aventure discrète : une jeune fille…

— Ça m’est égal. Eh bien ?

— Eh bien, ce n’est pas celle-ci que je veux, ni les autres.

— Prends garde, dit Torral. Si tu en es là, c’est dangereux. »

Ils avaient marché jusqu’à la cathédrale. Ils s’arrêtèrent devant la porte.

— « Te souviens-tu, dit Torral, du chat qu’un soir j’ai jeté contre cette pierraille ? C’était le jour de l’arrivée de Fierce ; — imbécile de Fierce ! — nous étions ivres, et nous cherchions le quartier Boresse, quartier bien famé. Il y a de la philosophie dans cette histoire, — et de la médecine ; la médecine qui convient à ton cas. De l’alcool et du coït : tes vertiges passeront.

— Non, dit le médecin. J’en ai fait l’expérience : Quand l’envie d’une femme me tenaille, rien ne m’en distrait. J’ai trop obéi à ces envies-là ; j’en suis l’esclave ; cette fois encore, il faut que j’obéisse, ou… »

Ils étaient sur la chaussée sablée de rouge. Une victoria passa très près d’eux, ses roues crissant. Mévil resta surplace ; l’essieu frôla sa jambe.

— « Fais attention ! » avait crié l’ingénieur en sautant en arrière.

Mévil le regarda d’un air surpris, puis fit un geste insouciant.

— « Il n’y a pas de danger, » murmura-t-il.

Ils redescendirent la rue.

— « Voilà, résuma le médecin.

— Il n’y a rien de perdu, dit Torral. La Malais t’aime probablement ; fais-lui la cour. Utilise Fierce, l’imbécile ! puisqu’il va chez elle. Rencontre-la, n’importe où, guette-la, traque-la ; chasse à l’affût ! Et quant à l’autre, — que diable ! tu ne l’aimes pas : des éblouissements, ce n’est pas du rut.

— Si je ne couche pas avec Marthe Abel, affirma Mévil, têtu, ces éblouissements-là ne finiront pas, et j’en crèverai.

— Tout finit, dit Torral. À ce soir, au cercle. »

Il s’éloigna, puis revint.

— « Par exemple, prends garde aux voitures. Tu as des tangences fâcheuses aux trajectoires des roues. C’est plus grave qu’un éblouissement rentré. »

XIV

La fumerie de Torral était obscure, parce que les abat-jour à grandes lattes excluaient le soleil de deux heures. La lampe à opium jaunissait seule le plafond, et des volutes brunes roulaient pesamment dans l’air imprégné de la drogue. Le grésillement menu des pipes alternait avec du silence. Torral fumait, ses boys assoupis à ses pieds.

L’heure torride de la sieste abrutie, sans rêves. Saïgon dort, et le soleil meurtrier règne dans les rues vides. Les fumeurs seuls continuent de vivre au fond des fumeries closes, et le fil de leur pensée, miraculeusement assoupli par l’opium, s’étire au delà du monde humain, s’allonge jusqu’aux régions bienveillantes et lucides que Kouong-Tseu voulut jadis ouvrir à ses disciples.

Couché sur le flanc gauche, sa main droite présentant l’aiguille à la lampe, Torral préparait sa sixième pipée. Il avait entassé sous lui des coussins de Cambodge, en paille de riz fraîche ; son pyjama, débraillé, montrait son torse brun, trop étroit pour sa grosse tête ; un torse tout ensemble robuste et rachitique, le torse d’un civilisé qui sans trêve raffine sa cervelle héréditaire, et jette avec mépris son corps à la débauche. — Torral fuma sa sixième pipée.

Il aspira toute la fumée noire sans reprendre haleine, et suffoqua plutôt que de la rejeter. Sa tête à la renverse cogna un coussin, et il se raidit voluptueux, tous ses sens vibrant comme des arcs. L’odeur chaude de la drogue rassasiait ses narines, et la lampe fumeuse enivrait ses yeux métallisés ; le souffle léger des boys endormis frémissait dans ses oreilles comme une plainte exquise de violon.

Dehors, très loin dans la rue silencieuse comme un Sahara, un pas résonna, — et personne autre qu’un fumeur n’eût pu l’entendre d’abord. Torral écouta curieusement l’homme qui venait ; — un homme, car c’était un large pas sans hâté ; — la perspicacité aiguë du fumeur s’exerça en se jouant. L’homme s’arrêta, puis marcha encore ; au talon heurtant la pierre du trottoir, Torral devina l’hésitation courte du promeneur, forcé pour traverser la rue d’abandonner l’ombre des arbres. Le pas cessa devant la porte, et, au coup heurté d’un seul doigt, Torral reconnut Fierce, quoique Fierce n’eût jamais encore battu le pavé aux heures d’insolation.

Torral frappa de son pied sur le tas de chairs brunes endormies. Les boys s’étirèrent, désenlacés. Ils étaient comme de petits bronzes couchés. Sao se leva, l’opium gonflant ses yeux rouges. Il cherchait son caï-hao de toile blanche, jeté dans un coin poux la sieste, quand Fierce impatienté frappa de nouveau.

Le boy alors sortit tout nu pour aller ouvrir, en rattachant seulement ses cheveux longs sous leur turban noir.

Fierce entra, jeta son casque et s’assit, silencieux.

— « Quoi ? demanda le fumeur.

— Rien. »

Il s’étendit à droite de la lampe. Torral fit une pipe et la lui offrit. Fierce refusa de la tête. Torral fuma seul, et ils somnolèrent ensuite. Les boys s’étaient rendormis.

Aux murs, la fumée noire recommença d’estomper les nattes de riz ; les équations du tableau d’ardoise luirent à travers des volutes presque opaques ; et le fumeur voulut y lire les versets d’argent d’un évangile irrévocable.

Quatre heures sonnant, Torral se leva. Son visage et ses mains étaient noircis par la suie de la drogue ; il les frotta d’eau de Cologne et tendit le flacon à Fierce.

— « Dix pipes, et deux heures de repos après la dixième. Il ne faut d’excès en rien. »

Il ôta son pyjama et se vêtit. Fierce avait allumé une cigarette. Torral s’assit à califourchon sur l’unique pliant.

— « Pourquoi es-tu venu siester ici ?

— On m’a chassé de chez moi.

— Qui ?

— Liseron. »

Torral attendit une explication. Fierce écrasait sa cigarette dans le plateau à opium.

« L’histoire est simple. Je flirte par intermittences avec cette fille, que Mévil entretient pour le principal. Mévil ignore, naturellement…

— Peu importe.

— Or, la fin de toute chose étant bonne, j’ai voulu ces jours-ci liquider Liseron. Quelques difficultés ont surgi.

— Pour divorcer, il faut être deux.

— Je n’étais qu’un. Elle s’est cramponnée : Ça l’amusait de tromper Mévil avec moi. J’espaçai mes visites : elle vint à domicile ; je combinai des absences : elle m’attendit devant ma porte. Hier soir, lassé, je lui ai écrit.

— Un mot clair ?

— Pas assez clair : je la priais de ne jamais revenir ; or, tout à l’heure, en pleine sieste, elle est tombée chez moi.

— Comme le socialisme sur les bourgeois.

— Ce n’est pas drôle : j’étais en pyjama ; je dormais ; il a fallu que j’aille ouvrir.

— Pénible.

— Elle entre. Je reçois dans l’instant trois cents piastres par la figure, — celles annexées à ma lettre de la veille, — puis, sans entr’acte, une femme nue dans mes bras : Elle était venue en peignoir.

— Et tu te plains !

— J’ai horreur des viols. Je me suis dépêtré comme j’ai pu ; j’ai passé un veston, et me voici. — Elle hurlait de rage ; mais ça passera : je le lui ai dit. »

Il souriait, sans rancune.

— « Fragiles, tes meubles ? demanda Torral.

— Rien qu’un lit en fer, »

Il prit une seconde cigarette. Les bouffées bleues montèrent au plafond, très calmes.

— « Tu as été mufle, » jugea Torral avec indulgence ; — l’opium imprégnait encore ses veines, et tempérait son habituelle âpreté.

— « J’ai été mufle, » concéda Fierce.

Il alla regarder au tableau noir les formules d’analyse. Torral pivota sur son pliant pour le suivre des yeux.

— « On ne t’a pas vu depuis dix jours, » dit-il, tout à coup.

Fierce rougit.

— « Fatigué.

— Tu as pourtant bonne mine ! »

Il était on ne peut mieux, — le teint clair, les paupières nettes ; pas de fard ni de poudre. Torral commença de sourire.

— « Par qui remplaces-tu Liseron ?

— Par personne. Je vais me mettre au vert pour un temps.

— Très bien. Ce soir, je dîne au cabaret de Cholon, — en tout bien et tout honneur ; — c’est dans ton régime. Viens-tu ? »

Fierce rougit davantage.

— « Impossible. J’ai accepté de dîner en ville.

— En ville ?

— Chez les Malais. »

Torral feignit une excessive surprise.

— « Les Malais ? Tu vas chez ces gens chics ? »

Il éclata de rire et se croisa les bras.

« Mon pauvre vieux ! C’est donc vrai. On me l’avait dit, je n’y croyais pas. Toi, un civilisé, un soldat de notre avant-garde, te voilà devenu cette chose grotesque : un homme du monde ! Te voilà acoquiné à des jupes de femmes, te voilà garrotté parmi des politesses, des élégances et des snobismes ! Des jupes qui n’ont même pas l’excuse d’être bonnes à trousser ; des courbettes qui jamais ne te rapporteront mieux que des courbettes réciproques : fausse marchandise, fausse monnaie. Et pour le ragoût barbare et malsain de ce salmis de mensonges, tu craches la saveur de notre vie rationnelle et droite, — mathématique ! Il y a dix jours que tu nous as tourné le dos ; dix jours que tu as renié notre idéal raisonnable d’hommes ; quelle chimère, quelle sottise poursuis-tu maintenant ? dans quel bourbier menteur t’enlizes-tu, toi l’homme sincère ? Tu es fou ou renégat.

— Tu exagères, » dit Fierce.

Il avait essuyé sans broncher la mercuriale. En face du philosophe qu’il n’essayait pas de réfuter, il se sentait gêné et penaud. Mais la vie nouvelle qu’il goûtait depuis ces dix jours, l’enchaînait par trop de douceurs pour qu’il acceptât désormais d’y renoncer. Il plaida :

« Je vis selon ta formule : J’ai trouvé sans effort des plaisirs à mon goût ; je les cueille. Je vis comme il me plaît, sans souci de rien, ni de personne. C’est toi qui m’as dicté ce programme !

— Imbécile ! »

Torral l’injuriait sans colère, avec une grimace de pitié.

« Imbécile ! Ne discutons pas. — Es-tu amoureux ? Ce ne serait pas une excuse, mais une explication… »

Une révolte s’insurgea dans Fierce. Tous les reproches, toutes les railleries, il les acceptait tête basse. Mais le nom de Sélysette Sylva profané ici, jamais ! — Au fait, — Il réfléchit tout à coup, — pourquoi s’irriter ? Qui parlait de Sélysette ? Il n’était pas amoureux, pas plus d’elle que d’aucune femme au monde. Il rit.

— « Amoureux ! Et toi ? »

Torral le scrutait d’un regard fouilleur. Mais Fierce ne mentait pas ; sa bonne foi souriait dans tout son visage. Torral n’insista pas.

— « Je vais chez Mévil, dit-il en reprenant ses vêtements de jour quittés pour la sieste. Viens-tu ?

Fierce consulta sa montre.

— « Oui. J’ai le temps.

— Le temps ? Qu’as-tu à faire ?

— Une partie de tennis.

— Où ?

— Chez les Malais. »

Fierce ne rougissait plus : Il n’était pas amoureux ; ce point nettement formulé rassurait et calmait sa conscience. Il leva les épaules quand Torral têtu prononça :

— « L’amour, dès qu’il cesse d’être un rut, est une anémie intellectuelle. »

Ils allèrent à pied chez Mévil. La rue Némésis fleurait des odeurs indigènes. Ils prirent la rue d’Espagne par le bout, et arrivèrent en un quart d’heure. La grille du docteur était ouverte, et dans la cour aux grands flamboyants, le pousse laqué et argenté attendait le maître.

— « Jolie, la cañha, dit Fierce avant d’entrer.

— Appétissante et discrète : un piège à femmes. »

Torral appréciait en peintre ou en algébriste, la tête penchée, les yeux clignés. La maison de Mévil s’embusquait derrière son rempart d’arbres, et chaque étage poussait au dehors une véranda masquée de vigne vierge qui ressemblait à un bouclier. Sitôt la grille poussée, l’allée tournait court vers le perron oblique, et le visiteur dès son premier pas devenait invisible.

« Le temple de l’amour-rut, dit encore Torral. Il y a là-dedans des chaises longues à la mesure de toutes les femmes : Celles que tu vas chaque jour respecter à domicile, chez Malais ou ailleurs, se sont couchées sur ces chaises, ou s’y coucheront.

— Possible, » dit Fierce, sec.

Ils entrèrent.

Mévil était seul, sa dernière cliente partie. Son cabinet, qui était vaste, réussissait quand même à paraître intime, à force de demi-jour et de silence ouaté. Les portes-croisées semblaient petites, à travers leurs stores de tulle que la brise traversait sans les soulever ; les murs étaient ensevelis sous une mousseline mauve trop longue et trop large, qui débordait partout en plis traînants ; et la même mousseline drapait les tête-à-tête et les sofas de rotin, et s’attachait en rideaux, par des embrasses lâches, aux deux portes toujours fermées ; — si bien que tant d’étoffe molle tamisait dans la chambre un air de sécurité et de secret. Ce qui se disait, ce qui se faisait entre ces murs soyeux n’en sortait pas ; gestes et paroles s’ensevelissaient dans le bruissement complice des tentures tombantes. Et beaucoup de femmes venaient dans ce confessionnal avouer et soigner l’avarie gênante à quoi presque tout Saïgon se résigne ; et beaucoup, indemnes ou guéries, acceptaient ou sollicitaient d’autres soins, sur les sofas toujours prêts.

Un confessionnal ; — pas un cabinet ; — un confessionnal capitonné pour péchés très mondains. Ni livres, ni papiers, ni trousse : des bibelots, des odeurs, des éventails, et l’en-cas ordinaire de liqueurs et de confiseries.

Mévil, au fond d’une chaise longue, regardait sa cigarette s’éteindre dans son cendrier. Sur les nattes feutrées trottinait la congaï, la fillette annamite moitié servante, moitié épouse, qui complète indispensablement le mobilier d’un Européen d’Indo-Chine ; — quatorze ans, des yeux veloutés, une longue bouche obscène et de maigres mains adroites à tout

Celle-ci était jolie, autant qu’il est permis à sa race bâtarde, — alliage fâcheux du bronze hindou et de l’ambre chinois, incompatibles.

— « C’est vous ? » dit Mévil sans se soulever ; — Torral et Fierce entraient.

La congaï, câlinement blottie près du maître, souriait aux visiteurs amis, avec une grimace aux lèvres et une coquetterie aux cils.

Quand ils se retrouvaient, il n’y avait point entre eux d’effusion cordiale. Leur amitié n’était qu’une concordance d’opinions et d’intelligences, une association d’égoïsmes parallèles, signée sans tendresse pour la poursuite plus facile du maximum de jouissance. À quoi bon des poignées de main puériles et menteuses ?

— « Tableau de famille » railla Torral en regardant la congaï.

Ils causèrent de choses quelconques. Fierce donna les nouvelles politiques du jour : elles n’étaient pas bonnes, à l’avis du vieux d’Orvilliers, qui continuait de prophétiser feu et flamme. Les exercices militaires de tous genres se succédaient sans trêve à bord du Bayard, et toute l’escadre s’agitait dans un tumulte guerrier.

— « Trépidation sénile ? » questionna Torral.

Fierce allongea les lèvres en moue indécise.

— « J’ai cru d’abord. Maintenant, je ne sais plus… »

La persistance des bruits alarmants l’étonnait, et davantage le mouvement de concentration des escadres anglaises sur tous les océans du globe.

« Après tout, conclut-il, l’Angleterre méditerait un mauvais coup que cela n’aurait rien d’absolument inattendu…

— Ouais ! » fit Torral.

11 songeait aux mobilisations possibles, et à la batterie qui l’attendait, sur les falaises du cap Saint-Jacques, en face des bombardements ennemis… Il exposa son autre inquiétude, cette révolte indigène à prévoir, au cas où Malais exigerait trop impitoyablement la rentrée de son impôt.

Au nom de Malais, Mévil avait tressailli,

— « À propos, s’interrompit l’ingénieur, quoi de neuf pour toi dans cette maison ?

— Rien, » murmura Mévil.

Torral observa ses yeux cernés, ses lèvres blanches et le creux de ses joues.

— « Malade ?

— Non. »

Fierce intervint.

— « Fatigué tout au moins. Enraie un temps, crois-moi. >

Mévil sourit, ironique.

— « Voilà huit jours, dit-il, que je rends des points à saint Joseph, — huit jours ! »

Torral fit une grimace.

— « Diable ! Ça te tient toujours ?

— Toujours.

— Quoi donc ? » demanda Fierce.

Torral ricana.

— « Ce n’est guère de ta compétence, homme du monde ! Mévil que voici est amoureux. Mais son amour, quoique tenace, ne s’égare pas dans le platonisme ; et tout ce qu’il rêve, c’est de coucher l’objet de ses vœux dans son lit. Trop simple pour ta mentalité nouvelle. »

Fierce agacé haussa les épaules. Il allait répondre quand le boy de la porte entra parler au maître. Mévil le renvoya d’un signe affirmatif.

— « Ce n’est que Liseron, dit-il ; c’est son jour. Pauvre petite, elle aura tort… »

Torral espéra une comédie. Par coquetterie instinctive, Mévil défripait son veston de toile. Fierce, ne songeant qu’à son tennis, s’inquiétait de l’heure.

Liseron entra, souriante ; Fierce, probablement, n’était plus dans sa mémoire ; ou peut-être venait-elle chercher contre lui l’instinctive vengeance des femmes trahies. Mais ce fut lui qu’elle vit d’abord, et toute sa colère à peine oubliée la reprit à la gorge. Elle s’arrêta net. Fierce la regardait avec des yeux indifférents. Elle, outragée l’heure d’avant dans son orgueil de femelle, reçut cette indifférence comme un coup de fouet au visage. Elle bondit, blême, saisit Fierce au bras, l’arracha de sa chaise et le mit face à face avec Mévil surpris :

— « Tu sais ! j’ai couché avec ! »

Puis, triomphante, vengée, féroce, elle s’attendit à une catastrophe. Sa simple cervelle concevait inévitable et tragique la fureur du mâle trompé. Or, la civilisation héréditaire avait extirpé de Mévil jusqu’aux dernières racines de cette bestialité qu’est la jalousie. Il ne broncha pas et sourit. Liseron lâcha le bras de Fierce, bouleversée d’une stupeur qui bâillonnait sa rage ; — Fierce, paisible, se rassit.

— « Rien n’est plus exact, » prononça-t-il.

Il cherchait un mot drôle qui fût d’à-propos ; il m trouva pas ; Mévil arquait des sourcils curieux, car la scène l’intriguait comme une charade. Fierce expliqua :

— « Tragédie renouvelée de l’histoire égyptienne : Putiphar ou le manteau arraché…

— Ma pauvre fille ! plaignit Mévil. Faut-il que tu sois du siècle dernier ! »

Ils lui riaient au nez, tous les deux, — tous les trois Elle se crut folle. Elle répétait : « J’ai couché avec… j’ai couché… » Tout à coup, sa colère reprit le dessus, mêlée cette fois d’une indignation singulière. Elle cracha :

— « Lâches ! Vous vous en foutez, que vos femmes couchent avec les premiers cochons venus ? Eh bien, moi, une putain, je vais vous appeler par vos noms : vous êtes des chiffes molles, des vidés, des pourris. On vous giflerait que vous ne sentiriez pas les gifles. Parce que ce n’est pas du sang que vous avez dans le ventre : c’est… »

L’ordure glissa sur leur ironie. Torral surtout dégustait ces insultes comme un hommage barbare à sa supériorité ; — c’est un plaisir de philosophe que de contempler le libre jeu d’un instinct nu ; — Torral riait sans colère et sans indulgence. Mévil, à peine moins cuirassé, écouta flegmatique, jusqu’au bout, puis se leva et jeta la femme dehors ; — non qu il fût offensé le moins du monde ; mais il trouvait inconvenant qu’une maîtresse osât lui parler autrement qu’avec servilité. Liseron, d’ailleurs, esclave révoltée, faillit crier et se défendre : mais elle vit les yeux de son amant, — des yeux mauvais qui conseillaient d’obéir, et elle se sauva, cognant ses épaules aux battants de la porte. Mévil revint à sa chaise longue et bâilla.

Fierce seul avait rougi. Il ne prononça pas un mot et ne leva pas un doigt. Mais une honte bizarre lui montait au visage. Il ne trouvait pas en lui la ressource de mépriser l’injure partie de bas ; il en était mordu comme par une eau-forte, comme par la vérité ; — il n’était pas sûr que ce ne fût pas la vérité.

… La congaï, blottie derrière la chaise longue, s’était tue, peureuse, tant que Liseron avait parlé. Après, elle risqua un rire aigu que Mévil arrêta d’une tape. Ce fut tout le commentaire de l’aventure. Torral reprit sans trouble sa phrase interrompue et ses conseils :

— « Tu as tort, dit-il à Mévil, de ne pas réagir contre ton obsession. Ce soir, je dîne à Cholon ; j’ai invité Fierce qui refuse, pour cause d’anémie intellectuelle ; rien ne nous empêchera donc de nous débaucher comme il convient, modérément. Huit jours de chasteté sont un excès.

— De qui est-il amoureux ? demanda Fierce.

— De Mme Malais, » dit Torral en le regardant.

Fierce ne bougea pas. « … De Mlle Abel aussi. »

Fierce se moqua :

— « Tu peux nommer toute la terre… »

Il avait eu peur d’un autre nom, pourtant. Il ne se l’avoua pas à lui-même.

— « Cinq heures, dit-il ; adieu.

— Où vas-tu ? fit Mévil.

— Au tennis. »

Mévil se leva.

— « Emmène-moi.

— Ah ! non ! »

Il n’aurait pas su dire pourquoi, mais Mévil lui semblait être la dernière personne à présenter aux gens qu’il allait voir.

— « Pourquoi non ? dit Torral. Allez ensemble. Mévil connaît tout Saïgon : ce n’est pas une présentation. Ça lui fera du bien d’aller là, — et à toi de l’y voir… »

Fierce hochait la tête. Torral le persuada d’une citation ironique :

« La jalousie, monsieur ? d’abord un bruit léger…

— Imbécile ! » fît l’autre ; et il consentit. Mévil s’habilla plus vite qu’il n’avait coutume. Torral les accompagna jusqu’au coin de la rue d’Espagne.

— « Ici, dit-il, nos routes bifurquent. »

Il regarda Fierce.

« … Bifurquent même plus que ça n’en a l’air ! Par là, route des sottises ; — par ici, route de la raison. »

Il prit la route de la raison.

— « Je ne sais plus où aller, » plaisanta Mévil, hésitant.

Il suivit quand même Fierce sur la route des sottises.

XV

Mévil monta le perron le premier ; mais Fierce hâta le pas pour le dépasser dans le hall, et lui montrer le chemin. Il lui déplaisait que Mévil prît, sous ce toit, des airs de familier.

Le hall donnait dans la véranda, et la véranda dans le jardin. Le tennis était une pelouse encadrée de bosquets. Des aréquiers groupés auprès faisaient une tente naturelle, et sous cette tente, un rond de robes claires et de vêtements blancs bavardait. Çà et là gisaient balles et raquettes. On se reposait.

Fierce et Mévil avancèrent. Mme Malais vint à leur rencontre. Elle étincelait de beauté ; le plein air seyait à sa délicatesse de marquise blonde ; parmi le gazon et les grands arbres, et malgré le fâcheux casque de liège exigé par le climat, Fierce crut voir un Watteau vivant qui lui souriait. Il baisa la main tendue, fît une phrase d’introduction pour Mévil et le laissa ébaucher sa cour ; lui-même se hâta vers les aréquiers : ses yeux déjà reconnaissaient une robe bleue qui l’attirait comme un aimant.

Mme Malais s’efforça de recevoir Mévil comme elle avait reçu Fierce. Mais le beau docteur baisa son poignet au lieu de ses doigts, et elle perdit contenance ; car c’était vrai qu’elle avait peur de lui, une peur angoissée qui était peut-être bien une façon d’amour. Très honnête et gardée habilement par son mari de la contagion perverse de Saïgon, elle s’épouvantait qu’on osât l’assiéger, et tremblait de donner prise à l’adversaire ; en outre, une secrète honte la désolait de ne point sentir, au fond d’elle-même, assez d’indignation véhémente contre cet audacieux qui la poursuivait.

Mévil prit avantage de son trouble, et la caressa de phrases câlines, tandis qu’ils suivaient Fierce vers les aréquiers ; — elle se troubla davantage. Mais il se tut soudain : Marthe Abel s’approchait d’eux. Il pâlit beaucoup, s’inclina devant la jeune fille, balbutia trois mots, dut battre en retraite ; — tout cela en un clin d’œil. — Soulagée de sa peur, Mme Malais pressa la main de Marthe. La jeune fille étonnée suivait des yeux le fuyard.

Mévil cependant se ressaisissait, avec une colère contre lui-même. Il fit un furieux effort, vint au cercle des causeurs, et, se piquant au jeu, fut éblouissant d’esprit. Une fois de plus, la frivolité fluide de son caractère le servait ; toutes les femmes l’écoulèrent. Fierce fut éclipsé.

Par une obscure pudeur, lui, allant à celle qu’il cherchait, — Sélysette Sylva, — s’était d’abord détourné pour saluer des indifférents. Mais sitôt quelques paroles dites et quelques mains baisées, il avait, comme au hasard, choisi une chaise près d’elle. Mlle Sylva tenait encore sa raquette ; ses joues étaient pourpres et son front moite ; elle tendit joyeusement sa main chaude et gronda :

— « C’est comme cela que vous arrivez de bonne heure ! J’ai déjà perdu une partie sans vous. »

Il la contemplait, enivré de sa grâce et de sa jeune force. Confusément, il sentit qu’un grand fossé les séparait, — lui, le civilisé amer et sceptique, elle, la petite fille à l’âme fraîche. Il s’en attrista. Elle riait de bon cœur avec lui ; mais il la vit s’interrompre pour écouter un bon mot de Mévil ; et il sentit une angoisse jalouse lui sécher la gorge. Les ironies de Torral traversèrent alors sa pensée : amoureux ? Il s’interrogea, plein de trouble, et ne sut d’abord pas lire en lui-même.

On retournait au tennis. Mlle Sylva, gamine, frappa le filet de sa raquette :

— « Je parie que vous ne sautez pas ! »

Il oublia Torral.

— « Et vous ?

— Ne m’en défiez pas ! »

Elle rassemblait déjà ses jupes ; il la taquina, l’appelant petite chèvre, et regardant ses chevilles. Elle rit, très confuse.

— « Jouons-nous ? » proposa quelqu’un.

Marthe Abel se levait : Mme Malais restait assise.

Mévil hésita. Mais la marquise blonde affectait une causerie confidentielle avec sa voisine ; il suivit Marthe.

— « Il faut tirer au sort, déclara Mlle Sylva. Et dépêchons-nous, le soleil baisse. »

On tira les joueurs, puis les couples. Marthe et Mévil se trouvèrent ensemble contre Fierce et Sélysette. Mlle Sylva, contente, serra la main de son partenaire tandis qu’ils traversaient le terrain pour gagner leur camp.

— « Est-il fort, votre monsieur Mévil ?

— Très fort. Il joue matins et soirs chez toutes les femmes chic de Saïgon.

— C’est moi qui vais regretter d’être avec vous, si vous me faites perdre !

— Méchante ! »

Il riait des lèvres ; mais sa jalousie renaissait.

En face d’eux, Mévil et Marthe prenaient place. Mévil s’exerçait à regarder sa partenaire. Il osa lui parler :

— « Je mettrai ce soir un caillou blanc sur ma table : je n’espérais guère, il y a deux heures, la bonne chance qui m’arrive de jouer avec vous, mademoiselle… »

Il avait choisi sa voix la plus séduisante, — chaude, avec des inflexions câlines. Mais Mlle Abel, en dépit de ses yeux noirs et de son teint blanc, faisait profession de philosophie sceptique, et ne se prenait pas à deux mots courtois. Elle marqua sa politesse la plus froide, et regarda négligemment vers Mme Malais.

— « Ready ! » criait Sélysette.

Mévil leva sa raquette pour servir. Piqué par l’indifférence de sa partenaire, il ambitionna de l’éblouir en jouant un jeu étincelant. Debout sur la pelouse pareille à un stade, et son bras brandi vers le ciel, il semblait un jeune dieu. Tous les regards suivaient son geste. Fierce vit Sélysette attentive, admirative peut-être ? — Il tressaillit dans toutes ses fibres ; ce coup d’œil qu’elle donnait à l’ennemi lui parut volé à lui-même. Une colère le traversa, et il serra sa raquette d’une main de duelliste ; il allait jouer comme on se bat.

— « Play ! » prévint Mévil.

Sa balle jaillit comme une flèche, et Mlle Sylva ne put la relever. Mais Fierce se mit en garde à son tour ; et la seconde balle, quoique plus vite que la première, fut reprise d’un coup si précis que Mévil l’abandonna.

Alors, ce fut un duel acharné. Les jeunes filles s’en mêlèrent à peine, déconcertées par l’ardeur et la rudesse des coups. Sous les aréquiers, on s’était tu, on regardait avec des yeux surpris, presque graves ; confusément, chacun devinait un mystère, une secrète partie à quoi le tennis servait de masque. Le jeu cependant continuait en silence ; et l’attention générale devint une gêne, presque une anxiété.

Les balles enjambaient le filet à bonds brusques ou traîtres. Mévil jetait les siennes aux angles, et s’attaquait surtout à Sélysette, moins forte que son partenaire. Cela faisait un jeu irrégulier et oblique, un jeu dangereux qui ressemblait au joueur. Fierce tout d’abord n’y sut pas répondre. Plus loyal, et dédaignant de riposter sur Marthe Abel, il perdit coup sur coup plusieurs jeux.

Mais il ne se décourageait pas. À côté de lui, Mlle Sylva se battait de toute son âme, l’aidant, le défendant, le soutenant avec une fidélité de frère d’armes. Ils n’étaient qu’une seule volonté en deux êtres. Il la sentait toute à lui, et une tendresse passionnée lui chauffait le cœur. Il comprit merveilleusement, dans cette minute de violence physique et de sincérité, qu’il l’aimait d’un grand amour, et que la vie lui serait douce auprès d’elle. Il espéra qu’elle l’aimerait, qu’elle l’aimait. Un afflux d’énergie coula dans ses artères.

Il s’efforça davantage. Son jeu simple et dur fatiguait Mévil, et lui ne se fatiguait point. Les avantages s’alternèrent. Sélysette, maintenant, applaudissait à ses coups. Il s’enorgueillit, fut plus audacieux.

En face, Marthe Abel restait indifférente et froide ; la chance des coups ne lui importait pas. Lassée de la partie trop longue, elle secondait à peine son partenaire, et regardait passer les balles, sans daigner allonger le bras. Mévil sentait peser sur lui cette nonchalance, lourde comme un mépris.

Il fut moins vif, moins souple, moins beau. On le sentit vaincu. Son bras n’arrivait plus qu’à peine à la riposte, et de la sueur perlait à ses tempes. — Ce fut la fin. — Les jeux se hâtèrent, tous perdus ; et la dernière balle vint le frapper au corps, sans qu’il sût parer. Il laissa tomber sa raquette, et trébucha pour la ramasser.

Des bravos saluaient Fierce. Il n’entendit pas : Sélysette, avec un cri de victoire, courait à lui. Il vit les chers yeux briller de joie enfantine, il reçut la menotte chaude franchement jetée dans sa main. Elle le remerciait de tout près, familière, délicieuse :

— « Vous m’avez fait gagner… Vous êtes gentil tout plein ! »

Mévil traversait le gazon. Mlle Abel, très polie, s’excusait de sa maladresse : sans elle, il aurait assurément gagné. Il n’écoutait pas, et regardait Fierce et Sélysette la main dans la main. — Quelque chose de froid lui entrait dans le cœur.

Fierce était ivre, ivre de cet amour qui maintenant ruisselait dans sa poitrine, comme un étang que des sources cachées ont empli et qui déborde. Dans le regard ami de Sélysette, il lisait une promesse d’amour rendu, et son exaltation s’en faisait folle. Au départ, parce qu’elle lui pressa la main, il l’adora comma une Madone. Il se retint pour ne pas baiser sa robe à genoux.

Dans le couchant rouge, le soleil flamboyait. La terre en était sanglante ; et les ruisseaux des trottoirs, et les vitres des maisons, dardaient partout des reflets comme des éclairs. La rue était une voie triomphale, bordée d’or, pavée de pourpre.

À Fierce, ébloui de son amour, il sembla que la vie s’ouvrait désormais pareille à cette voie, radieuse.

XVI

… Ce matin, je traversais en calque le Bosphore. J’avais passé la nuit, dans mon harem de Skutari, et je regagnais ma maison de Stamboul, où j’écris ce livre. Mes caïkdjis ramaient sans bruit, les muscles de leurs bras gonflant leurs manches blanches ; et le caïque glissait sur l’eau sans même la rider.

Le soleil était déjà haut. Mais une barre de nuages le cachait, et la lumière matinale n’était que terne et blafarde. Stamboul, entre le ciel pâle et la mer grise, était comme une ville du Nord.

Je voyais cependant Sainte-Sophie la gigantesque, et le bariolage jaune et rouge des remparts qui lui servent de contreforts ; je voyais le poème en pierres des murailles byzantines que les hommes ont crénelées par en haut, et la mer par en bas ; je voyais l’infinité des maisons turques, dont les vieilles planches sont violettes comme un sous-bois d’automne ; et je voyais les mosquées sans pareilles au monde, dont chacune a vidé le trésor d’un empereur, — Achmèdié aux cent dômes semblables à des bulles de marbre ; — Méhmèdié, que le Sultan Conquérant fit robuste ; — Suléimanié, que le Sultan Magnifique fit pompeuse ; — Bayazidié, choisie par les pigeons d’Allah ; — Shahzadé, qui expie un péché de Roxelane, — tant d’autres. Les coupoles grises s’aggloméraient comme les dunes du désert amoncelées par le simoun ; les minarets pointaient au ciel comme les lances qui conquirent Stamboul au Prophète. Et la ville s’achevait parmi les cyprès noirs du vieux sérail, qui font un linceul mélancolique aux si beaux Kiosks vides de sultanes.

Mais le soleil était absent, et l’âme de Stamboul absente avec le soleil. Stamboul, décolorée et maussade, était comme une ville du Nord.

Tout à coup, le soleil perça les nuages. Je sentis sa caresse chaude sur mes épaules et sur ma nuque, et je vis la mer s’illuminer autour de moi : c’était comme une nappe de rayons qui se répandait sur l’eau, et courait, plus vite que le caïque, vers Stamboul. L’ombre fuyait devant, et la ville fut conquise d’un seul bond par l’assaut du soleil. — Ce fut un miracle. Les palais, les mosquées, les maisons, et chaque pierre des remparts, et chaque feuille des jardins, furent autant d’êtres vivants et frémissants sous la lumière d’or. Dans le ciel bleu, aux pointes des minarets aigus, les croissants de bronze scintillèrent comme des astres ; dans la mer plus bleue que le ciel, toute la ville blanche, verte et violette se refléta comme dans un miroir de saphir. Et par-dessus la Corne d’Or chargée de barques, les collines sacrées d’Eyoub, invisibles tout à l’heure, découpèrent l’horizon d’un profil noble et hardi. — Ce fut un miracle : une résurrection ; une résurrection si prompte, que j’en demeurai émerveillé. — Il avait suffi d’un rayon de soleil…

Pareillement, l’amour de Sélysette Sylva, ensoleillant le cœur de Fierce, métamorphosa d’abord toute sa vie.

À dire le vrai, Fierce n’avait pas encore vécu, puisqu’il n’avait jamais joui ni souffert. C’est d’ailleurs en cette formule d’impassibilité que se résume l’effort des civilisations ; et Fierce, civilisé, avait suffisamment étiolé ses instincts primitifs pour retrancher de sa vie tout ce qui ressemblait à une émotion ; — plus de chagrin ni de joie : des plaisirs et des ennuis, ceux-ci peu différents de ceux-là. — Le cortège des frissons humains ne pénétrait plus ses moelles ; un seul, le plus puissant, le frisson de l’amour, pouvait encore l’émouvoir et le secouer.

Faible secousse, probablement : Fierce, trop cérébral, fut sans doute moins épris que n’eût été l’un des matelots de son navire. Mais il n’avait jamais senti de secousse, même faible ; et celle-ci, faute de comparaison, lui parut violente. Elle révolutionnait la monotonie écœurante de son destin : il en fut surpris et charmé. Il se complut dans cette pensée d’ailleurs inexacte que son amour ressemblait à l’amour d’un jouvenceau très innocent. Et il oublia d’être auto-psychologue, ce qu’il avait toujours été : il vécut sans se regarder vivre. À ce jeu neuf, il apprit à savourer le goût de la vie ; et quoique son palais fût convenablement desséché, il s’émerveilla de ce goût qui lui était nouveau.

Il connut avec délice la joie jeune des espoirs et des chimères, et l’angoisse exquise qui vous serre la gorge à l’apparition de l’aimée. Ses chimères étaient simples d’ailleurs, et ses espoirs modestes : il ne désirait rien que le sourire et l’amitié de Sélysette. Trop de femmes, toutes méprisées, s’étaient succédées dans son lit pour qu’il trouvât souhaitable d’y coucher son unique idole.

Quand Fierce rendait visite dans la villa de la rue des Moïs, — il y allait très souvent, et s’ingéniait en sournois pour trouver seules Mme Sylva et sa fille, — il passait par la grille toujours ouverte, et gagnait le jardin sans traverser la maison. Vers quatre heures, avant la promenade. Mme Sylva ne manquait guère d’aller s’asseoir sous les banians de sa terrasse, et respirer le plein air que les arbres touffus gardaient frais. Là, Fierce trouvait toujours l’aveugle sur son même fauteuil de rotin, ses vieilles mains occupées du même tricot de laine grise, et, toujours fidèle compagne, Mlle Sylva babillant ou lisant à voix haute.

Il était maintenant le meilleur ami, celui qu’on accueillait avec le plus de joie, celui qui jamais n’importunait le tendre tête-à-tête de la fille et de la mère. On lui faisait place, on l’invitait à la promenade, ou l’on prolongeait pour lui jusqu’au soir la causerie intime du jardin. Il contait les nouvelles, on l’initiait aux graves riens de la vie familiale ; il marivaudait avec Sélysette sur un mode taquin qui stimulait joliment la verve et la gaîté de la jeune fille ; et l’aveugle mêlait à tout sa gravité douce, et cette mansuétude exquise des vieilles femmes qui ont beaucoup souffert, mais dont le cœur en loques ne s’est point aigri, et que le deuil et la résignation ont faites meilleures et sublimes.

Parfois, la nuit les surprenait dans le jardin, et Mme Sylva prenait le bras de Fierce pour rentrer au logis. On allumait les lampes, dont la lumière intime mettait aux joues de Sélysette des teintes de perles roses. Et Fierce, avant de partir, priait qu’on ouvrit le piano. Mlle Sylva n’était pas une grande artiste ; mais sa voix, juste et rustique, sonnait si pure qu’on eût dit de l’or vibrant.

De vieilles chansons, des légendes rythmées qui sentaient le barde et le terroir : Fierce, — ironique et dépravé, — écoutait ces refrains candides avec une émotion qui mouillait ses yeux.

Quand il s’en retournait dans la nuit brune, une mélancolie le gagnait, plus lourde à mesure qu’il s’éloignait de la maison chère. La route lui semblait longue et ses jambes lasses ; il appelait parfois un pousse attardé, et, plus à l’aise pour rêver, dans la petite voiture silencieuse, il s’avouait sans honte que tout son bonheur restait prisonnier derrière lui, — là-bas, près de cette adorable fille qui lui avait pris le cœur. Loin d’elle, désormais, que serait sa vie ? Un voyage sans but, très indigne d’être recommencé.

✸ ✸

Les deux tapissiers chinois, — de gras Cantonais à belles queues, leurs bas blancs terminés dans des chaussons noirs à semelles de feutre, — écoutent les ordres de Fierce, dans la petite chambre du Bayard.

— … « Arracher toute la soie grise des murs ; même chose le velours ; — à la place, mettre ça… »

Ça, c’est un crépon de Chine bleu léger, qui a des reflets verts ; — cela vient de Shang-Haï ; Fierce a pris de la peine, pour trouver cette couleur qu’il voulait absolument.

… « Encadrer panneaux avec ça… »

Des manches pagodes décousues de vieilles robes chinoises : sur une bande étroite de satin noir, dix mille papillons brodés pressent leurs ailes bleues, — des ailes de toutes les formes, des bleus de toutes les nuances. Chez le marchand de Cholon, Mlle Sylva s’en était émerveillée.

… « Et bien cacher les clous ; y en a moyen faire pour ce soir, tout fini ? »

Un signe affirmatif ; un sourire sur les faces glabres ; — y en a toujours moyen ; le mot impossible n’existe pas dans la langue commerciale de la Chine.

« Faire attention rien salir. Combien payer ? »

Bref calcul ; bref colloque en patois cantonais ; les carnets de papier de soie sortent des poches. — C’est tant. Il n’y a guère à marchander, parce qu’il s’agit d’un travail à la tâche. Fierce accoutumé le sait. Il acquiesce et s’en va.

Très inutile de surveiller un Chinois qui travaille. Il fera ce qui est convenu, scrupuleusement, et refuserait tout salaire plutôt que d’encourir un reproche.

Maintenant, la chambre grise est devenue bleue, — couleur des yeux de Sélysette. Fierce, content, regarde la nuance amie, — puis s’assied à sa table. Les livres sont encore ouverts à la page laissée : les Chinois méticuleux ont remis chaque chose à sa place exacte.

Ce sont des livres de tactique, des listes de phares, des instructions nautiques. Fierce maintenant sort des tiroirs fermés les plans secrets des batteries et des forts. Il déploie la carte marine du Donaï et des atterrages de Saint-Jacques.

Il s’agit d’une combinaison de blocus. Ce n’est point un travail ordonné. Fierce étudie pour lui-même, pour sa propre anxiété patriotique, les moyens les plus sûrs de défendre Saïgon contre une attaque ennemie.

— « Rien à tenter contre Saint-Jacques, murmure-t-il, à moins de folie manifeste, et vite châtiée… Mais un débarquement par l’Ouest est possible ; — oui. Il faudrait donc, dès la première nuit, briser le blocus ; — briser le blocus, tout est là. Aurons-nous assez de torpilleurs ? »

Il s’interrompt, lève les yeux. Sur le rayon de fer forgé qui lui sert de bibliothèque, ses livres, une collection fort libertine, font maintenant tache avec leur reliure de peluche grise. Il sourit : au temps où il lisait ces choses, quel étonnement, si un sorcier lui avait prédit qu’un jour il remplacerait le marquis de Sade par le commodore Mahan ! Il fredonne :

— « Pour l’amour d’une blonde

D’une blonde aux yeux bleus… »


C’est une chanson de Sélysette. Il s’interrompt, sérieux :

« … Le clair de tout cela, c’est que plus jamais je ne pourrai me passer d’elle… »

Mme Abel, la femme du lieutenant-gouverneur, recevait tous les mardis, de six à sept. Fierce s’y rendait régulièrement, par obligation professionnelle d’abord, — l’aide de camp de l’amiral devait sa visite au second magistrat de Saïgon, — et par goût aussi pour la femme aimable qui était des intimes de Mme Sylva. Mme Abel valait mieux que sa belle fille. Marthe déplaisait à Fierce par sa froideur polie sous quoi disparaissait une pensée toujours inconnue ; tandis que sa belle-mère, nullement sotte ni candide, marquait pourtant à ses amis de la confiance et même de l’abandon.

Un mardi, Fierce se trompa d’heure, et arriva trop tôt. La rue était déserte, les voitures habituelles absentes et le factionnaire tonkinois endormi dans sa guérite. Fierce distrait passa sans rien voir. Le palais du lieutenant-gouverneur de Saïgon imite un temple allemand de la nouvelle Athènes : c’est laid et riche, avec des colonnes corinthiennes. Fierce gravit le perron : les boys annamites le regardèrent avec surprise et le laissèrent entrer : un indigène n’ose pas arrêter un Européen, même sous le toit de son maître ; Fierce arriva sans obstacle jusqu’au salon ; et seulement alors, devant les fauteuils vides, il comprit son erreur : la pendule de la fausse cheminée marquait cinq heures moins cinq.

— « Je suis stupide, pensa-t-il. Que faire ? »

Il songea que peut-être un boy prévenait la maîtresse ; chacun le connaissait dans la maison. — À tout hasard il attendit, prêt à s’excuser. Il flâna dans le salon sans s’asseoir. Les tableaux des murs n’étaient pas intéressants. Il s’approcha du guéridon drapé de broderies tonkinoises, et regarda l’album sorti de sa gaîne, — un bel album de laque, relié à la japonaise ; il toucha la laque du doigt ; elle était épaisse et sans tare, brune, semée de fleurs de pêcher. Il pensa à Nagasaki, d’où viennent ces laques, et à Shirayama-San, qui les fabrique dans sa boutique brune où pépient des mousmés…

… Le Japon joli et net. Sélysette aimerait ce pays…

Il feuilletait l’album ; c’étaient des photographies, des portraits ; les pages tournaient sous son doigt sans qu’il prît garde aux visages reconnus de loin en loin : il méditait de s’en aller sans plus attendre, et regardait la porte ouverte.

Il tressaillit tout à coup : près de fermer l’album il venait d’y voir une photographie de Mlle Sylva.

Il n’en avait jamais vue ; c’était la première. Elle était fidèle et jolie ; il crut voir Sélysette elle-même : il sentit à sa gorge l’angoisse légère qui le troublait toujours dès qu’elle paraissait.

… Sélysette elle-même ; sa robe favorite, échancrée sur des revers de mousseline ; ses cheveux capricieux d’or clair, et son sourire, et la rêverie de ses yeux…

Les stores baissés faisaient le salon sombre.

Fierce, sans hésiter, vola la photographie dans l’album. — Ses doigts tremblaient un peu : il dut se déganter, parce que la carte ne glissait pas bien dans la fente de la page.

Après, il releva la tête, et regarda vers la porte ; des pas s’entendaient au dehors. Il glissa le portrait dans sa poitrine, — sous la chemise, contre la peau : le portrait put entendre le cœur qui battait fort de peur et d’audace ; — et il s’esquiva vite, en voleur qu’il était.

Mais revenu à bord, dans sa chambre bleue verrouillée, il connut une telle ivresse de joie devant ce portrait conquis, — trophée, trésor, relique, — il versa des larmes si folles sur cette Sélysette prisonnière qui partageait désormais sa vie pour toujours qu’une peur superstitieuse finit par le prendre, et qu’il cacheta l’image sous une enveloppe, — comme jadis Polycrate, tyran de Samos, avait sacrifié son plus précieux anneau à l’Adrasteia.


XVII

Dans le parc du gouvernement, Mlle Sylva, gardée à déjeuner par son tuteur, et Mlle Abel, en visite, se promenaient.

Il n’y avait pas d’intimité entre elles, parce que Marthe trouvait Sélysette trop jeune, et Sélysette, Marthe trop âgée. Elles avaient d’ailleurs vingt ans l’une et l’autre, mais vingt ans différemment mûris.

Elles se promenaient à petits pas, sans trop bavarder, dans les allées anglaises, entre les beaux taillis épais qui font du parc un bois ; — un bois grand comme un jardin, mais si touffu qu’on n’en découvre pas les murs.

— « Sélysette, dit tout à coup Mlle Abel, que faites-vous de votre flirt ?

— Quel flirt ? fit Sélysette sincère.

M. de Fierce, voyons.

— Mais ce n’est pas un flirt, Marthe ; seulement un ami, je vous assure qu’il ne me fait pas du tout la cour… »

Mlle Abel prit son sourire de sphinx.

— « On a volé votre photographie dans mon album. Qu’en dites-vous ?

— Volé ma photographie ? Qui ?

— Naturellement je n’en sais rien. Un amoureux, je suppose.

— Ce serait une horreur, déclara Mlle Sylva avec indignation. Mais je crois plutôt qu’elle s’est perdue. Je vous en enverrai une autre. »

Elle vit un banc de pierre qui bordait l’allée, et, lasse de se promener à pas sages, sauta par-dessus.

— « Comme vous êtes jeune ! » dit Mlle Abel. — Elle parlait toujours d’une même voix cristalline et nette, quoi qu’elle dit.

Mlle Sylva revint à côté d’elle.

— « Marthe, c’est à moi de vous demander des nouvelles de votre amoureux. Est-ce que le docteur Mévil ne s’occupe pas de vous ? »

Marthe regarda le sable rouge de l’allée :

— « Si… peut-être ; et de beaucoup d’autres aussi. Ce n’est pas intéressant, le docteur Mévil.

— Je croyais — Mlle Sylva hésitait à se souvenir d’une parole de Fierce ; — je croyais qu’il s’occupait de vous plus que des autres…

— Il aurait tort ; — Mlle Abel marquait sa plus froide indifférence ; — qui vous a dit cela ?

— Personne, mentit Sélysette en devenant écarlate. Il ne vous plaît pas ? »

Marthe Abel fit une moue et sembla réfléchir à des choses lointaines.

— « J’aime mieux M. Rochet, dit-elle tout à coup en riant d’un air bizarre.

— Le vieux journaliste ? Vous êtes folle ! » fit Sélysette scandalisée.

Elles s’assirent sur le banc de pierre.

— « Sélysette, que pensez-vous de M. de Fierce ?

— Mais rien de particulier. Il est charmant, très délicat et bon camarade. Vous savez tout cela comme moi.

— Il vous plaît ?

— Marthe, pourquoi me taquinez-vous ? Je vous assure qu’il n’y a rien entre nous, absolument rien…

— Vous êtes un amour de petite fille, » affirma Mlle Abel ; et elle prit les mains de Sélysette pour les serrer dans les siennes, ce qui était pour sa coutumière froideur une manifestation sympathique extraordinaire.

« Je suis sûre, — elle appuyait, — sûre qu’il n’y a rien. Mais dites quand même : il vous plaît ?

— Pourquoi non ?

— Vous l’aimez ?

— Que vous êtes absurde ! »

Mlle Sylva se levait, presque colère.

— « Ne vous fâchez pas, implora Marthe. Je vous jure, Sélysette, que je ne veux pas, pas du tout vous faire de la peine. Au contraire…

— Je sais bien, » murmura Sélysette apaisée.

— Écoutez, reprit Marthe. Vous êtes jeune, jeune et si gentille que je tous aime beaucoup. Nous parlions du docteur Mévil tout à l’heure. Il est très ami de M. de Fierce…

— Oui, » dit Sélysette ; elle rougit encore au souvenir de son mensonge de tantôt.

— « Eh bien, tâchez… je ne sais comment dire… tâchez qu’ils soient moins amis que cela…

— Mais comment voulez-vous ?…

— Tâchez, Sélysette. — Je vous aime plus que vous ne pensez, beaucoup plus… »

Les hibiscus avaient fleuri dans le jardin de la rue des Moïs, et tous les buissons étaient rouges.

Ce même jour, l’amiral d’Orvilliers rendait visite à Mme Sylva restée seule à la maison ; Sélysette, retenue par le gouverneur, n’était pas encore de retour.

Les deux fauteuils voisinaient sous les banians de la terrasse, et le tout petit boy à chignon de soie avait mis près de l’amiral un grand whiskey and soda plein de glace.

— « Il me manque, dit d’Orvilliers, d’entendre une jolie voix que j’aime me chanter mes vieilles chansons.

— Sélysette ne tardera pas, » dit l’aveugle.

Mme Sylva souriait, parce que le seul nom de sa fille lui donnait du bonheur.

Ils attendirent. L’amiral avait pris une des mains de sa vieille amie, l’avait baisée et la gardait amicalement.

— « Savez-vous, dit-il soudain, que je vous trouve plus heureuse que moi, après tous vos deuils et toutes vos misères ? Vous avez votre Sélysette ; et c’est le grand trou de ma vieille vie solitaire, — pas de fille à moi pour m’aimer. »

Mme Sylva pressa doucement la main qui retenait la sienne.

« Une fille de vingt ans, murmurait l’amiral. — À quand le mariage ? » demanda-t-il tout à coup.

Mme Sylva leva ses épaules maigres.

— « Quand Dieu voudra. Les mamans toutes sont pareilles, et mon enfant ne me quittera pas sans déchirer pour toujours mon vieux cœur ; mais je ne suis point égoïste, et d’ailleurs, il faut bien que ma fille se marie, pour me donner des petits-enfants.

— Y a-t-il des maris, à Saïgon ?

— Beaucoup trop, parce que ma Sélysette est riche. Mais nous choisirons à notre aise. J’aimerais mieux un mari qui ne fût pas colonial.

— Cela se trouve, fit d’Orvilliers ; qu’en pense Sélysette ?

— Rien du tout encore.

— Croyez-vous ? Les petites filles sont cachottières.

— Pas la mienne, » affirma Mme Sylva.

Elle expliqua sa croyance.

« Ma fille n’est pas une fille d’aujourd’hui. Je l’ai faite pareille à moi, pareille à ce que fut ma mère. Je ne trouve pas que l’éducation des femmes soit en progrès. On dénigre les petites oies blanches de jadis ; mais j’ai vu la génération nouvelle : c’est moins blanc et c’est plus oie.

— J’ai peu d’expérience là-dessus ; mais ce que vous dites me paraît raisonnable.

— Sans nul doute. On initie maintenant les jeunes filles à tout ce que la vie a de plus laid ; mais comment ? par le roman, par le journal, par la rue, par les flirts. Croit-on qu’elles puisent là-dedans une science profitable ? Croit-on que pour s’être bien crottées d’avance, elles sauront mieux marcher dans la boue du chemin ? Ce n’est qu’en forgeant qu’on devient forgeron. On enseigne à ces enfants que le monde ne vit que de calcul ; mais elles n’en sont pas plus habiles pour être moins naïves, et le moment venu, elles calculent mal, et font de sots mariages.

— Et jadis ?

— Jadis, les mamans calculaient pour leurs filles : c’était plus propre et moins niais. Je calculerai pour Sélysette. Parmi ceux qui lui plairont, je tâcherai de deviner le plus sincère et le plus honnête, elle l’épousera sur ma foi, et l’aimera de tout son cœur. Après quoi ils vivront très heureux…

— Sauf…

— Sauf l’imprévu de la vie. Mais que faire ? Elle abordera la grande loterie avec les meilleurs numéros. Si la roue tourne mal, il lui restera sa solide foi de chrétienne, et elle portera toutes les croix, comme j’ai fait.

— Nous recauserons de ces choses, dit l’amiral ; et je vous dirai quelque jour une vieille idée de ma vieille tête… »

Les joues toutes roses, Mlle Sylva arrivait en coup de vent.

— « Maman, maman ! Il y a un an que je ne t’ai pas vue… »

Elle l’embrassa fougueusement.

« Ça n’en finissait plus, chez le gouverneur. Il y avait un tas de gens, — Marthe Abel… »

M. d’Orvilliers se levait.

— « J’ai vu l’enfant prodigue, je suis content ; et je m’en vais.

— Pas encore ! » pria Sélysette.

Elle alla dépouiller un buisson d’hibiscus et vint offrir au vieil ami deux poignées de fleurs rouges à longs pistils d’or.

« Pour votre beau salon flamboyant de sabres et de baïonnettes ; — et pour que vous pensiez plus souvent à nous, là-bas ! »

M. d’Orvilliers prit les fleurs et caressa les petites mains.

— « Merci. Vous permettez que j’en donne un peu à Fierce, pour le consoler de ne pas m’avoir accompagné aujourd’hui ?

— Hum ! Je ne sais pas trop si je permets, plaisanta Mlle Sylva. Où est-il, M. de Fierce ?

— Il fait la fête, » affirma gravement l’amiral.

Les sourcils blonds se froncèrent, — imperceptiblement.

« Une fête nautique, compléta M. d’Orvilliers en riant : Il a pris passage sur un des torpilleurs de la défense mobile, et il fait des exercices au large du cap Saint-Jacques ; tout cela par zèle pur et simple, ce qui est méritoire : il ne fait pas beau, en mer, aujourd’hui. »

Près de se coucher, Mlle Sylva, ce même soir, vint respirer un moment sur la véranda.

La nuit chaude répandait des parfums à flots. Toutes les fleurs, et chaque motte de terre humide et odorante, exhalaient des souffles troublants.

Mlle Sylva frissonna dans cette ombre vivante. La véranda était basse, et l’horizon limité ; mais la nuit opaque ouvrait l’illusion d’une immensité noire. Mlle Sylva rêva voir Saïgon tout entier, et le fleuve où flottent les navires et les jonques. Dans son rêve, un torpilleur passa, blanc d’écume.

À la même heure, Fierce entrait à bord du Bayard.

Il était courbaturé de lassitude, et trempé jusqu’aux os par l’embrun du large. Le sel des vagues poudrerizait âprement son visage et brûlait ses yeux.

Mais une joie saine courait dans ses artères. — Parfois, des souvenirs assiégeaient ses heures oisives, des souvenirs d’avant Sélysette, des souvenirs de débauche et de scepticisme, — qui ressemblaient à des nostalgies ; — mais aujourd’hui, la rude journée pleine de rafales avait balayé loin ces nostalgies mauvaises. Et il se retrouvait dans sa chambre bleue, à l’heure du sommeil, simple de cœur et naïf d’esprit, — pas civilisé ; — amoureux.

Une singulière ivresse le charma. Confusément, il eut conscience d’une maladie étrange à quoi il échappait, — la Civilisation ; — il se crut convalescent ; il escompta l’avenir, un avenir de guérison, de santé radieuse.

Au mur, dans un cadre bizarre et somptueux, fait d’une fourrure de panthère noire, un pastel souriait, — Sélysette Sylva, d’après la photographie volée l’autre semaine. Fierce, religieusement, s’agenouilla devant son médecin, et cherchant au fond de sa mémoire des paroles adoratrices, il pria, pour la première fois, certes, depuis sa très petite enfance.

XVIII

Quinze jours plus tard, le gouverneur général, près de partir pour Hanoï en tournée de printemps, donna le dernier grand bal de l’hiver. Tout Saïgon fut prié et quoique le palais du vice-roi d’Indo-Chine soit vaste, il fallut illuminer le parc, et cacher un orchestre parmi les arbres.

Les invités commencèrent d’arriver à dix heures. Ils étaient reçus par les officiers d’ordonnance et par la maison civile. Mme Abel, qui tenait le premier rang à Saïgon, — le gouverneur étant célibataire, — s’occupait des femmes, et tâchait que tout fût pour le mieux.

Le gouverneur, — ancien parlementaire très radical, — excellait aux représentations pompeuses. Il fit son entrée à onze heures, et ses lanciers tonkinois marchèrent devant lui dans le parc avec des torches. Il allait seul, faisant parmi ses hôtes une promenade de souverain. Les épaules nues se pliaient en révérences de cour, les smokings blancs cassaient en deux, leurs plastrons déjà humides de sueur. Lui passait, négligent, tendant deux doigts, jetant un sourire. Par derrière, la large diagonale du grand cordon d’Annam, complétait la silhouette autocratique, — silhouette calculée, voulue, et d’ailleurs, d’intelligente politique en pays d’Asie. Il se retira dans un salon gardé, et l’amiral d’Orvilliers l’y rejoignit seul avec le général en chef. Par les fenêtres ouvertes, on put de loin les entrevoir, causant sans gestes. Les Tonkinois, sabres nus, veillaient alentour.

Les danses alors commencèrent, les flirts aussi. Sur les dalles de marbre du grand salon, lequel, haut comme une église, recueille par ses fenêtres géantes toute la fraîcheur que peut fournir une nuit saïgonnaise, on dansa jusqu’à l’aurore, cependant que des couples s’égaraient derrière les massifs du jardin. Les robes claires se confondaient avec les uniformes blancs, et la fête étincelait, sauvée du deuil des habits noirs d’Europe. Dans le parc, sous la lueur falote des lanternes de bambou, la ronde lente des promeneurs tournait couleur de lune, comme un nocturne de Watteau.

Tout Saïgon était là ; — même, quoique ce fût une fête européenne, une fête des conquérants jouissant de leur victoire en la capitale conquise, des indigènes avaient été conviés, des mandarins souplement ralliés à la République, et que leurs anciens sujets maudissent au fond des cañhas. Le Tong-Doc de Cholon causait impôt avec Malais ; l’ambassadeur du roi de Siam éludait les questions du lieutenant-gouverneur. Dans un groupe de capitaines et d’enseignes, Mlle Jeanne Nguyen-Hoc, fille unique du nouveau Phou, se laissait impassiblement faire la cour. Jolie et fine, en dépit de sa race simiesque, mais plus mystérieuse et fermée qu’une antique statue d’Égypte, elle montrait un front lisse et des yeux froids, sous quoi nulle pensée n’était saisissable ; et rien peut-être ne battait sous le satin vert magnifiquement brodé qui couvrait son étroite poitrine ; — rien au moins qui fût compréhensible aux hommes d’Europe. Née Française et baptisée catholique, bien élevée dans un couvent mondain, elle savait valser, flirter, et se recueillir pour écouter du Beethoven ; mains souples et lèvres minces, elle savait aussi tout ce que savent les demi-vierges d’Europe : c’était écrit sous l’ironie ambiguë de son sourire. Mais tout cela, — vêtement ; — vêtement encore, l’ambition qu’elle ne cachait pas de choisir un mari français, qui lui donnerait droit de cité dans la nation conquérante ; vêtement d’étoffe parisienne, sous quoi l’âme asiatique se retranchait, défiant tous les viols ; — parce que l’âme asiatique, trop vieille et cristallisée dans son raffinement millénaire, ne sera jamais modifiée ni déchiffrée. Nul philosophe d’Occident, nul psychologue maître en sa science n’aurait pu discerner même la forme d’une des rêveries annamites de la fille du Phou Nguyen-Hoc.

…… Tout Saïgon était là. Et c’était un prodigieux pêle-mêle d’honnêtes gens, et de gens qui ne l’étaient pas, — ceux-ci plus nombreux : car les colonies françaises sont proprement un champ d’épandage pour tout ce que la métropole crache et expulse d’excréments et de pourritures. — Il y avait là une infinité d’hommes équivoques, que le code pénal, toile d’araignée trop lâche, n’avait pas su retenir dans ses mailles : des banqueroutiers, des aventuriers, des maîtres-chanteurs, des maris habiles, et quelques espions ; — il y avait une foule de femmes mieux que faciles, qui toutes savaient se débaucher copieusement, par cent moyens dont le plus vertueux était l’adultère. — Dans ce cloaque, les rares probités, les rares pudeurs faisaient tache. — Et quoique cette honte fût connue, étalée, affichée, on l’acceptait ; on l’accueillait. Les mains propres, sans dégoût, serraient les mains sales. — Loin de l’Europe, l’Européen, roi de toute la terre, aime à s’affirmer au-dessus des lois et des morales, et à les violer orgueilleusement. La vie secrète de Paris ou de Londres est peut-être plus répugnante que la vie de Saïgon : mais elle est secrète ; c’est une vie à volets clos. Les tares coloniales n’ont pas peur du soleil. Et pourquoi condamner leur franchise ? Quand les maisons sont en verre, on fait économie d’illusion et d’hypocrisie.

Le docteur Raymond Mévil arriva tard, et ne dansa pas. Il parut à peine dans les salons, et choisit le parc pour base de ses opérations féminines. Il ne chassait pas au hasard, ce soir-là, et guettait seulement Marthe Abel et Mme Malais, résolu à agir contre l’une ou l’autre. Mais la chance lui fut hostile : à l’angle d’une allée sans carrefour, ce fut Mme Ariette qu’il rencontra. Depuis quatre semaines, il avait manqué ses rendez-vous hebdomadaires, et ne put esquiver une explication.

Mme Ariette était une femme correcte, réputée la plus prude de Saïgon. La trahison d’un amant ne pouvait beaucoup l’émouvoir ; le trou creusé dans son budget par cette trahison lui était plus sensible.

— « Il me semble, dit-elle tranquillement, que ma rencontre ne vous plaît guère ? Pourquoi ? nous ne sommes plus rien l’un pour l’autre : vous me l’avez fait comprendre sans ambiguïté ; et quoique j’eusse préféré un adieu plus loyal, vous pouvez être assuré que je n’essaierai pas de vous ramener dans mon lit. »

Mévil, résigné, ébauchait une excuse.

« Je vous en prie !… laissons cela. Je ne vous en veux pas le moins du monde. Vous ne m’aimez plus, je ne vous aimais pas : restons bons amis. Un mot seulement pour finir : hier, j’espérais votre visite à mon jour… »

Mévil comprit.

— « C’est juste, dit-il avec insolence. Je vous dois un terme, puisque je n’ai pas donné congé… »

Il compta des billets sous la lanterne chinoise ; elle sourit, trop habile pour se fâcher.

— « Peut-on savoir, murmura-t-elle d’une voix délicate, si vous avez choisi votre nouvel… appartement ?… Je ne doute pas de votre goût ; mais vous avez peut-être des difficultés… d’emménagement ? puis-je, en amie, vous être utile ? je sais rendre ces services-là.

— Je n’en ai jamais douté, » fit le médecin ironique.

Une robe vert nil passa au bout de l’allée. Mévil crut reconnaître Mme Malais.

« Voici, dit-il promptement en donnant les billets ; nous sommes quittes ; et quant à l’autre affaire, n’en prenez point de souci : j’opère toujours moi-même. »

Ils se séparèrent. Mme Ariette retrouva son mari dans le salon de jeu.

— « Ma poche est déchirée, dit-elle, voulez-vous me garder ma bourse ? »

L’avocat couleur de citron prit négligemment la bourse, — et baisa la main.

Raymond Mévil cependant poursuivait la robe verte. Elle passa dans l’embrasure d’une fenêtre éclairée ; ce n’était pas Mme Malais. Déçu, le docteur chercha au fond du parc.

Sur un banc isolé, — mais point obscur, — il vit un couple assis, silencieux ; — Mlle Sylva et Fierce. Une jalousie triste le perça comme une épée.

Il marcha plus vite dans l’allée déserte. Contre un arbre, un homme s’adossait, qui le heurta au passage. Mévil, étonné, reconnut Claude Rochet le journaliste, qui, pour un soir, avait laissé son bouge ignoble du quartier Boresse. Il ricanait de sa bouche gloussante ; il trébucha pour ramasser un gant échappé de ses mains, — un gant de femme : Mévil aperçut les boutons multiples. Un flirt à Rochet, cette brute tombée en enfance, riche à millions, il est vrai… — Mévil, mordu de curiosité, courut jusqu’au bout de l’allée ; mais là, plusieurs femmes et plusieurs cavaliers bavardaient en groupe, Marthe Abel au milieu de leur cercle. Beaucoup de mains étaient nues. — Mévil oublia Rochet.

Plus tard, il joignit Mme Malais dans un salon vide. Il avait renoncé à obtenir de Marthe un tête-à-tête : elle dansait sans relâche, son carnet de bal plein et toutes les casquettes retenues. — La marquise blonde, très belle dans sa robe Louis XVI, retouchait ses cheveux devant une glace ; elle vit soudain Mévil derrière elle, tout proche, et elle se retourna comme effrayée.

— « Je vous fais peur ? » dit-il, très respectueux, Elle s’efforça de sourire.

— « Non ; mais j’ai été surprise… Il est bien tard, et je cherche mon mari pour rentrer.

— Pas avant de m’accorder un tour de parc ? » — Il suppliait. — « Rien qu’un tour ; je ne vous ai pas baisé la main de tout ce soir, et je ne suis ici que pour vous. »

Elle reculait et balbutiait. Une large silhouette s’encadra dans le chambranle d’une porte ; Malais entra, ironique et cordial.

— « Ah ! bah ? vous, docteur ? je ne vous ai pas vu de la soirée : Vous avez retrouvé l’anneau de Gygès ? — Partons-nous, ma chère ?

— Oh ! oui ! » dit-elle.

Seul, Mévil erra dans le parc avant de partir à son tour.

— « Vilaine journée, » murmura-t-il.

Le banc de Sélysette et de Fierce était vide. Contre son tronc d’arbre, Claude Rochet bavant s’était endormi.

« Vilaine journée, » répéta Mévil. — Il s’en alla, triste comme un vaincu.

Sur leur banc, — le banc qu’un jour elle avait sauté d’un bond de petite fille, — Sélysette et Fierce, deux heures durant, avaient oublié toute la terre.

Ils s’étaient réfugiés là dès le commencement. Comme elle était jolie à miracle dans sa robe blanche enroulée d’une ronce fleurie, tout le monde avait voulu danser avec elle ; si bien qu’elle avait prétexté un pied tourné pour échapper aux importuns. La vraisemblance, dès lors, exigeait qu’elle ne quittât point son banc ; elle n’en avait pas la moindre envie.

Il s’était assis tout prés d’elle. Ils échangeaient des paroles banales, et se taisaient souvent, — leurs pensées distraites coupant leurs phrases en tronçons absurdes. Ils n’y prenaient pas garde ; leurs yeux amis se rencontraient, et ce langage en valait un autre. La nuit chaste grillonnait dans les arbres lourds de rosée ; les lanternes mal transparentes tamisaient sur le banc une clarté jaune de chambre. Le bal était loin ; on l’entendait à peine à travers les feuillages.

Fierce songeait à toute sa vie. — Il remontait les années mortes, les voyages oubliés, l’adolescence terne, l’enfance délaissée au fond de la maison indifférente : — Jamais, nulle part, le souvenir d’une soirée si douce. Une gratitude enivrée gonflait son cœur et fondait ses moelles. Un désir violent et timide lui montait aux lèvres de crier à sa compagne des mots éperdus d’esclavage et d’adoration.

Elle, pensive, avait laissé glisser son éventail de sa main ouverte. Peut-être, en ses rêveries de vierge, avait-elle imaginé parfois un parc pareil et un banc solitaire, où quelqu’un lui jurerait des serments inconnus. — Elle ne retira pas sa main quand il la prit. Elle n’interrompit pas ses paroles tremblantes. Un frisson secouait ses épaules, et du rouge montait à ses joues.

Il parlait, très bas ; — les hibiscus eux-mêmes, qui penchaient vers sa bouche leurs corolles curieuses, n’entendirent pas sa voix. Il n’y avait point là un civilisé courtisant avec art une sensation neuve. Des lèvres sincères balbutiaient un aveu plein de crainte, et c’était une chose plus chaste que le baiser d’une mère à son enfant.

— « Cette main-là, — il osait à peine l’effleurer de ses doigts ; — cette main, on y mettra bientôt un anneau d’or. Vous choisirez, parmi ceux qui vous aiment, le moins indigne… Voulez-vous, voulez-vous que je sois celui-là ? »

Une angoisse terrible battait dans ses veines. Ses jambes faiblirent ; il fut à genoux devant elle.

Elle haletait comme une biche aux abois. Ses yeux baissés fixaient obstinément le sable.

Au bout de l’allée, un pas craqua. Tous deux, d’un sursaut, se relevèrent. Ils osèrent se regarder en face. Fierce tendit sa main.

— « Sélysette ?… »

Mlle Sylva rougit davantage. Elle avança timidement sa menotte moite, puis recula tremblante avec un beau sourire confus. Les hibiscus retinrent sa robe blanche. Elle murmura :

— « Si maman veut…

XIX

Le lendemain fut une journée bleue qui semblait sourire à toutes les espérances des hommes. — L’amiral duc d’Orvilliers vint officiellement demander, pour son aide de camp, le comte Jacques de Fierce, la main de Mlle Sélysette Sylva.

Mme Sylva était dans son jardin, assise au milieu des banians. Dans le coin des hibiscus, effrayée et rougissante, Sélysette, appelée, écoutait. Quand sa mère eut consenti, elle donna silencieusement sa main. Et les deux promesses s’échangèrent.

Mlle Sylva acceptait d’être Mme de Fierce, avec beaucoup de bonheur. Confiante absolument dans son fiancé, elle se donnait sans retenue ; et rien ne lui semblait meilleur ou plus sûr que l’amour de cet homme d’honneur qu’elle plaçait haut dans son estime et qu’elle aimait de toute son amitié.

Le soir, ils eurent leur baiser de fiançailles. On prolongea tard la soirée, sur la véranda voilée de vigne vierge. À minuit, Fierce s’en revint à pied jusqu’au quai endormi. Le Bayard bornait l’horizon bleu d’une longue silhouette noire ; les mâts, les cheminées, les passerelles, les blockauss s’enchevêtraient en charpentes bizarres ; derrière, et suspendu parmi les aréquiers de la rive orientale, un croissant de lune jaune semblait une lanterne d’ombres chinoises.

Fierce, étonné vit quatre colonnes de fumée qui montaient des cheminées du croiseur. Les feux de toutes les chaudières étaient donc allumés ? Pourquoi ? Hâtant le pas, il franchit la coupée. Un timonier guettait son retour : l’amiral l’attendait, devant une table chargée d’ordres et de dépêches.

— « Pas de chance pour vous, mon petit Fierce ; nous partons tout à l’heure pour Hong-Kong ; — ordre de Paris. — Ne vous désolez pas, ce n’est peut-être que pour une ou deux semaines… »

La moustache grise coupait durement la vieille figure revêche, mais les yeux doux s’attendrissaient de compassion.

Sans mot dire, Fierce s’en fut dans sa chambre et ferma sa porte. Le factionnaire de garde dans le couloir l’entendit s’assoir sur le lit qui craqua, et ne vit pas de lumière par le grillage d’aération. Fierce, le front dans sa main, songeait dans la nuit triste.

Il ne se coucha point. Il était comme un fiévreux convalescent qui tout à coup recommence d’entendre à ses tempes les battements brusques de la fièvre mal éteinte.

Le Bayard appareilla pour la marée de six heures.

XX

Par la passe ouest, le Bayard entrait à Hong-Kong sa coque effilée tranchant l’eau sans remous. La foule des sampans et des jonques grouillait pour lui faire place, et les canons des forts répondaient à son salut.

Les montagnes cernaient la rade comme un lac. Dans ce lac, tous les navires du monde semblaient s’être donné rendez-vous, et Hong-Kong était un caravansérail asiatique entre l’Amérique et l’Europe. Dès l’entrée, c’étaient des voiliers à l’ancre le long des falaises, d’énormes trois-mâts chargés de riz, qui reflétaient dans la mer calme leurs coques vertes, roses, blanches ou bleu de ciel, — un bariolage d’aquarelle impressionniste. Après, collés aux premiers appontements des avant-ports, les charbonniers apparaissaient, couleur d’encre, si bas sur l’eau qu’on n’en voyait que les mâts et les cheminées. Eux étaient l’avant-garde des vapeurs, et le gros suivait, éparpillé sur toute l’étendue de la rade ; — des vapeurs laids et sales, quelques-uns se déchargeant avec fracas dans des chalands ou dans des jonques, la plupart inertes et morts comme des usines abandonnées. Les paquebots blancs, luisants comme des yachts, semblaient être çà et là des châteaux parmi ces usines.

Le Bayard avançait, rapide, vers le mouillage des vaisseaux de guerre qu’on apercevait au fond de la rade, bien alignés et orgueilleux.

Des sampans frôlés battaient l’eau à grands coups de godilles. Les voiles de bambous nattés pendaient aux antennes, et l’on distinguait les figures des batelières chinoises, répugnantes sous leurs cheveux lisses constellés de bijoux verts. À leurs pieds, sur les planches malpropres, des bébés jaunes se vautraient au milieu de riz et d’écuelles renversées. Des bouffées nauséabondes sortaient de ces cloaques.

Mais maintenant qu’on approchait, personne ne regardait plus que la terre. Les montagnes de Hong-Kong semblaient jaillir de la mer ; car elles atteignaient d’une seule pente jusqu’à leur cime. En face la côte du continent s’érigeait en plans successifs vers une chaîne bleue qui se mélangeait au ciel, tandis que l’île était taillée raide et droite comme un cratère : les villas qu’on découvrait à mi-hauteur semblaient posées sur le roc comme des oiseaux.

Il y en avait beaucoup, de ces villas. Leurs terrasses étagées peuplaient la montagne. Des chemins en corniches les joignaient, supportés par de grandes arches qui leur donnaient des airs d’aqueducs romains. Un funiculaire effrayant, vertical comme une tour, escaladait le plus haut pic. Et la ville, serrée entre la mer et la montagne, s’étirait à perte de vue le long du rivage, ses maisons bariolées s’accrochant partout où elles avaient prise, et montant à l’assaut des contreforts.

Elle était jolie, cette ville de Hong-Kong, coquettement voilée de grands arbres, et coiffée de sa montagne comme d’un extravagant chapeau vert. Elle vivait d’une vie exubérante, avec ses docks affairés, son arsenal tapageur, ses voitures, ses chaloupes, et ses quais jaunes de Chinois.

L’aspect d’une grande ville maritime surprend et attache. Nul spectacle n’est mieux fait pour s’emparer d’un esprit inquiet ou souffrant, et pour le distraire et le détourner.

Sur la dunette du Bayard, accoudé au plat-bord Fierce regardait venir à lui la ville de Hong-Kong.

XXI

M. Jacques de Fierce à Mlle Sélysette Sylva.

« J’aurais voulu, ma Sélysette aimée, vous envoyer chaque soir un baiser tout pareil à celui que j’ai mis sur votre front, la veille du triste départ. El cette pauvre joie, la seule qui aurait adouci mon exil, il me faut y renoncer : point de paquebot pour Saïgon d’ici à bien des jours ; le courrier de Cochinchine est parti d’Hong-Kong avant l’arrivée du Bayard ; cette lettre, j’ignore même si vous la lirez : quand et comment partira-t-elle ?

« Et vos lettres à moi, les recevrai-je ? J’en ai si grand besoin ! Vous êtes dans ma vie comme le phare qui nous a guidés l’autre nuit le long d’Haï-nan : sans lui, Dieu sait à quels écueils se serait jeté notre Bayard ; sans vous, je ne sais pas du tout où irait ma vie. Je ne veux même pas le supposer, parce que cela me fait peur. J’étais un malade, et vous avez été mon guérisseur ; mais, privé de médecin, il me semble que ma fièvre va me ressaisir…

«  Je vous dis la des folies ; n’en riez pas. J’ai bien le droit de déraisonner un peu loin de vous. Petite fiancée, saurez-vous jamais combien je vous aime ? Songez que je n’ai jamais aimé personne avant de vous rencontrer ; songez que je n’ai point eu de sœur, ni d’ami ; songez que ma mère ne m’a pas caressé, et que mon père ne se souciait de moi que pour me choisir des collèges toujours lointains. C’est un cœur tout neuf que je vous apporte, un cœur qui n’a jamais servi ; et quoique vous soyez une petite sainte, et moi un mécréant, c’est moi qui de nous deux suis le plus naïf et le moins blasé : car ces mots mêmes que je vous écris, et qui ne savent pas être assez tendres, hier encore je les ignorais.

« Je vous écris dans ma chambre, — bleue maintenant comme vous la désiriez, — près de ce portrait que je vous ai volé un jour, et que je vous rendrai honnêtement, — le jour où je vous aurai, vous, en échange. Pour le moment, et malgré votre colère, je n’ai pas le courage de me priver de cette image, — mon talisman, mon fétiche, tout ce qui me reste de vous. — Sept jours, déjà, depuis que je vous ai quittée ! Et combien, avant que je vous retrouve ? Nous sommes à Hong-Kong, je le sais maintenant, parce que l’Angleterre et nous, avons eu une pique, et qu’on essaie de tout raccommoder par des poignées de mains et des bals. Qui peut deviner combien de bals et’ combien de shake-hands seront nécessaires ? Je ne veux rien savoir de cela, et je m’enferme à bord comme un malade que le bruit fatigue. Quand même, je ne suis pas quitte de tout. J’ai dû hier rendre des visites officielles aux mess anglais de la garnison, et le cuirassé de l’amiral Hawke s’apprête pour nous donner une fête colossale dans quoi bon gré mal gré il me faudra figurer. — Oui, hier, j’ai mis pied à terre, pour la première fois, et j’espère, pour la dernière : car ma promenade m’a serré le cœur…… Figurez-vous que mon palanquin, — ici, les voitures sont plus rares qu’à Venise, — m’emportait vers la ville haute par des rues en escaliers. J’ai voulu marcher quelques pas pour me délasser, et je suis arrivé dans une véritable allée de parc qui s’élève au flanc de la montagne, le long d’un torrent séché ; une allée verte et touffue si bien cachée parmi les arbres qu’on croirait le chemin d’un château de fées ; elle côtoie le ravin, elle l’enjambe parfois sur de petits ponts moussus et elle s’en protège par un garde-fou rustique ; les petits ponts en ogives ont l’air de portes d’abbayes délabrées ; le garde-fou est en grosse faïence, avec des balustres jaunes et des balustres verts. Tout cela silencieux, mystérieux, étroit, — étroit davantage parce qu’on devine, à travers la haie de palmiers et de fougères, la rade immense qui dort au pied de la montagne. Dans ce chemin fait pour deux amants, je me suis senti beaucoup plus seul et beaucoup plus loin de vous que l’instant d’avant, — et si triste que j’ai tiré mon mouchoir. Les porteurs du palanquin ont cru que j’essuyais mon front…… »

XXII

Plusieurs escadres, — anglaise, allemande, russe, américaine, — étaient assemblées à Hong-Kong, et la rade de guerre, encombrée de navires, semblait une cité cosmopolite, une Venise internationale, où tous les pavillons du monde flottaient sur un archipel de palais d’acier. Côte à côte, cuirassés et croiseurs s’alignaient amicalement, sans souci de querelles anciennes ni de guerres prochaines. Le vent était à la paix ; on fraternisait.

Canots, vedettes, baleinières se croisaient en tous sens dans un incessant va-et-vient. C’étaient des visites, des salutations, des renseignements ; le défilé des aides de camp encombrait les coupées ; les carrés et les wardrooms étaient des salons mondains où le champagne coulait sans trêve ; et l’on parlait anglais, français, russe, japonais même, comme dans une moderne Tour de Babel.

Cela durait tout le jour, et le soir apportait un surcroît d’agitation dans la flotte et dans la ville enfiévrées. Quand le soleil plongeait dans la mer rose, les pavillons descendaient pompeusement des cornes et des mâts, — glorifiés au son des clairons, des fusils et des tambours ; et les hymnes nationaux s’épandaient dans le crépuscule, — chaque navire jouant d’abord le sien, puis tous ceux des autres, par courtoisie. Une mélodie enchevêtrée et confuse achevait ainsi la vie diurne, — officielle.

Mais l’autre, la nocturne, commençait alors. Les phares, les fanaux, les lanternes, et chaque fenêtre de la ville, s’illuminaient. Les faubourgs encerclaient la rade de feux, et les navires, au centre, ripostaient de tous cotés par leurs faisceaux électriques. Çà et là, sur l’eau noire, couraient les gerbes d’étincelles des canots à vapeur. Et par canotées pleines, les escadres lançaient à l’assaut de la ville la horde tumultueuse de leurs matelots en bordée.

Les quais luisaient, blancs comme neige sous les réverbères voltaïques. On y montait par des perrons de pierre où les embarcations accostaient en cohue. Au bas des marches, les fanaux blancs, rouges et verts dansaient sur les vagues une polka lumineuse ; au haut, les pousse-pousse et les palanquins se colletaient avec des injures asiatiques, en secouant leurs lanternes bariolées. Les matelots courant et chantant s’entassaient dans les véhicules, avec des cris, des sifflets, des appels, — tous ces bruits noyés dans l’immense clameur chinoise, qui redoublait, — rauque, chantante, mystérieuse.

Dans la nuit zébrée de lueurs et d’ombres, le galop des coureurs et des porteurs s’enfonçait. Et c’était l’escalade des ruelles en pente et des escaliers sans fin, jusqu’au cœur de la ville chinoise, qui ne connaît pas le sommeil. Les banques, les clubs, les comptoirs européens s’alignent à Hong-Kong dans une seule longue rue parallèle au quai, — la rue de la Reine, et cette rue-là, sauf quelques détails de couleur trop locale, pourrait appartenir à n’importe quelle cité coloniale anglaise. Mais dès qu’on s’en écarte d’un pas, le Hong-Kong chinois commence, — prodigieux. — Il n’est pas chinois seulement : il est parsi, tagal, macaïste, japonais, métis. Il grouille furieusement, du crépuscule à l’aurore, dans son dédale de rues pareilles à des escaliers de caves ; il grouille avec des attroupements, des rixes, des bagarres, et parmi l’épouvantable concert de cent mille voix qui s’époumonent. Les policiers sicks, gigantesques sous leurs turbans rouges, s’occupent seulement des coups de bâtons et de couteaux ; le reste est licite ; et chaque nuit ressemble à une nuit d’émeute.

Dans ce sabbat, les matelots assoiffés de vin, de cris, de femmes et d’orgies copieuses, trouvaient de quoi se rassasier. Dès la nuit noire, tous commençaient leur fête.

Plus tard, par les canots majors d’après dîner, les officiers envahissaient la terre à leur tour, — seconde invasion guère moins bruyante que la première. Les matelots de toutes les escadres ne se mêlaient pas entre eux, à cause de leurs différents langages ; ce n’était que dans l’ivresse des fins de nuits qu’on voyait s’amalgamer leurs bandes cosmopolites. Les officiers, au contraire, suffisamment polyglottes, fraternisaient avec ardeur. Tous soldats de métier, faits uniquement pour s’entretuer au premier ordre, ils affichaient une camaraderie intime, une cordialité de condottieri, prêts à s’égorger avec loyalisme, mais sans haine, et très ignorants et dédaigneux des querelles qu’ils servaient. Ils riaient, buvaient, juraient ensemble ; ils partageaient les mêmes bouteilles et les mêmes maîtresses.

C’étaient de joyeuses nuits ! On se fatiguait d’abord à des randonnées insouciantes qui sillonnaient toute la ville, de haut eu bas. Puis on se rassemblait en masses dans le quartier propice de Cochrane-Street, et l’on donnait l’assaut aux maisons borgnes. Les portes cédaient aux coups, les escaliers de bois sonnaient comme des tambours sous le galop des talons de bottes, et les femmes, entassées dans les salons malpropres, poussaient des cris peureux et des rires serviles.

On se débauchait alors avec excès, orgueilleusement ; on faisait parade de force et de violence ; on cherchait l’illusion d’être en ville conquise et mise à sac : les verres se fracassaient aux murs ; les piastres volaient par poignées. Les femmes, habituées aux bordées maritimes, courbaient le dos et tendaient la main ; et toutes, toutes, — Cantonaises jaunes aux fins pieds nus, Chinoises du nord coiffées de perles, Japonaises rondes et fardées, Macaïstes aux yeux espagnols, Moldo-Valaques qui évoquent l’Europe, — acceptaient sans répugnance l’étreinte rapide des soldats occidentaux. Par les fenêtres ouvertes, on apercevait les orgies d’en face ; des couples demi-nus s’apostrophaient d’une maison à l’autre. Et le tumulte de la rue montait, avec des appels provocants, des cris obscènes, des fureurs de rixes.

La ville de Hong-Kong n’occupe que les premières pentes de sa montagne. Plus haut, c’est l’étage des villas, des grands arbres et du silence. Des chemins ombreux surplombent en terrasses, et, par les nuits sereines, la lune, tamisée dans les feuillages, dessine sur le sol blanc des mosaïques d’ombre et de lumière.

Sur ces terrasses, exquises de fraîcheur et de calme laiteux, Fierce venait souvent rêver ses premières heures nocturnes. Mais pour rentrer à bord, il traversait ensuite la ville hurlante, pleine de rut. Et, tandis qu’il frôlait les portes mal fermées des bouges, et qu’il recevait en plein visage les bouffées de débauche qui en suintaient, de brusques réminiscences traversaient son cerveau et sa chair, — des réminiscences malsaines qui ressemblaient à des nostalgies.

XXIII

À bord du cuirassé de l’amiral Hawke, le King-Edward, un colossal navire auprès de quoi le Bayard n’était qu’un yacht, — la fête offerte aux Français fui magnifique.

Ce fut une de ces réjouissances énormes, comme seules les terres exotiques en savent les recettes. Cela commença par une matinée, avec concert et comédie, — ragoût savoureux dans une ville où les théâtres sont inconnus ; — après, on dîna ; on banqueta plutôt, à la manière de Pantagruel ; et le bal fut ouvert par des couples déjà gais et excités ; on dansa jusqu’au matin, et l’on flirta furieusement sur toutes les passerelles, laissées obscures à dessein. Et ce ne fut qu’au plein jour, — après les couleurs envoyées et le God save the King de huit heures, — que le dernier canot emmena le dernier invité. Le souper par petites tables avait tourné en belle et bonne orgie, et le cuirassé était maculé comme un bouge à matelots.

L’amiral d’Orvilliers paya de sa personne, arriva de bonne heure et partit après l’aube. Par ordre, ses aides de camp dansèrent sans merci, et se prodiguèrent. Le camp opposé déployait un acharnement égal, et c’était un assaut de cordialités et de courtoisies. La consigne évidente était d’exagérer. Peu ou prou, tous ces gens savaient qu’ils avaient été près de se combattre ; et le spectre terrible de cette guerre à peine écartée planait encore au-dessus de la fête, pour l’étourdir et l’enivrer davantage. Les femmes surtout, les belles Anglaises que pressaient galamment les officiers français, n’oubliaient pas que ces cavaliers amoureux de leur grâce avaient médité et préparé peut-être le massacre inexpiable de leurs fiancés ou de leurs amants ; et l’odeur de ce sang qu’on avait failli répandre par fleuves, n’était pas sans griser leurs narines sensuelles.

Les climats des Tropiques amollissent et dépriment les mâles, mais les femelles, au contraire, en reçoivent un coup de fouet qui cingle leur ardeur aux plaisirs, — à tous les plaisirs. — Point de mondaine, à Saïgon, qui consente à rentrer dès le cinquième acte du théâtre, à ne pas souper, à se coucher avant l’aurore ; point de femme qui n’exige, en sus des caresses nocturnes, la friandise d’une fréquente sieste endormie à deux. Aux bals, on ferme les volets pour n’être pas chassé par le soleil, et le baccara n’est pas toujours déserté quand sonne midi. — À bord du King-Edward, où le plaisir prenait le masque d’une obligation patriotique, ce fut un délice. Dès le second quadrille, toutes les fleurs avaient été volées, toutes les mains dégantées, toutes les tailles prises. Quand vint le souper, les flirts avaient des airs de rendez-vous en chambres. Un vaisseau est un lieu propice ; il s’y trouve quantité de coins discrets, bien abrités des lampes et des projecteurs. Les demi-vierges y peuvent effeuiller à leur aise leur demi-vertu, et les femmes s’abandonner même davantage. Quelle sécurité, d’ailleurs, d’avoir pour partenaire un marin, un passant près de disparaître, dont le baiser fugitif et sans conséquence restera secret pour toujours, nul et inexistant !

Les Anglais avaient convié toute leur ville cosmopolite. Il y avait là des femmes de tous les pays ; — des Occidentales, fraîches débarquées de la prude Europe, mais déjà fort dégourdies par leurs quatre semaines de paquebot ; — des Coloniales, toutes honnêtes dames selon Brantôme : filles d’Hong-Kong, où l’air est fiévreux ; filles de Shang-Haï, où toutes les maisons ont deux portes ; filles de Nagasaki, où l’exemple japonais est perfide ; filles de Singapore, où les fleurs sentent trop fort ; filles d’Hanoï enfin, et de Saïgon, que les initiés nomment parfois Sodome et Gomorrhe.

Il y en avait d’autres, venues de plus loin ; des immigrantes, apportant à l’Extrême-Orient candidement pervers des perversités pittoresques : des Américaines, flirteuses et frôleuses ; des Créoles de Cuba, nymphomanes ; des Australiennes, qui se décollettent plus bas qu’on n’ose même à New-York, et la légion de voyageuses de toutes races, que le contraste de trop de pays rend vite sceptiques et libertines, et qui courent le monde sans trêve, pour n’être assujetties aux préjugés moraux d’aucun pays.

De ces femmes, il y en eut une qui s’occupa de Fierce. Le hasard les avait mis voisins à table ; ils échangèrent d’abord leurs noms, leurs pays, leurs races, — de quoi faire exacte connaissance, — avec la prompte curiosité des nomades qui n’ont pas le le temps de s’embarrasser dans une discrétion hors de propos. — Elle s’appelait Maud Ivory ; elle était Américaine de New-Orléans, — orpheline et libre, — pas mariée ; elle voyageait depuis trois ans, en compagnie d’une amie de son âge, Alix Routh, fiancée à Bombay, et qui probablement se marierait à leur arrivée dans l’Inde, — après quoi miss Ivory serait seule, et n’en mordrait pas moins large à sa facile existence de touriste avide de plaisirs et de plein air.

— « Nous venons d’Australie et de la Nouvelle-Zélande, disait-elle ; et quand Alix sera mariée, j’irai en Égypte, — d’abord. »

Fierce, curieux, l’interrogeait :

— « Donc, toujours en route ? jamais de repos ? et le home ?

— Plus tard, — plus tard. »

Il revoyait au fond de son cœur un foyer qu’il connaissait bien.

— « Et l’amour ?

— L’amour ? » — Elle le regarda, provocante :

— « Quand cela me plaît. »

Il n’avait pas songé à cet amour-là. Après le dîner, ils se promenèrent sur le spardeck, transformé en jardin. Elle respirait large, en fille hardie et sensuelle, sa poitrine soulevant son corsage, sa main appesantie sur le bras qui la soutenait. Lui la regardait parfois, et ne pouvait s’empêcher de la trouver belle, avec son profil de faunesse, ses yeux voluptueux et durs, et son orgueilleuse toison d’or déferlant en vague.

L’amie fiancée à Bombay vint les rejoindre ; un enseigne anglais lui donnait le bras. Tous quatre s’appuyèrent aux lisses de l’arrière. La rade pointillée de feux était chaude et odorante ; les palmiers et les fougères qu’on avait amoncelés sur le pont y mettaient de la solitude et du secret. Près d’eux, dans son encorbellement, un canon Nordenfeldt allongeait sa volée fine, d’un acier qui luisait comme de l’argent.

L’Anglais, haut gaillard fort en couleur, commença d’assiéger sa partenaire. Miss Routh ne fit pas bien farouche résistance. La nuit s’entremettait, complaisante. Des baisers furent volés, des gestes s’ébauchèrent. Sur le bras de Fierce la main de miss Ivory s’énervait.

Lui sentait une marée trouble dans ses veines. Il voulut la refouler, réagir ; il plaisanta :

— « Gare à vous, monsieur ; miss Alix n’a plus le cœur libre…

— Bah ! railla miss Ivory. Bombay est loin, — far from here !  »

Oui. D’autres villes aussi, et d’autres serments.

Cependant, choquée peut-être d’une caresse trop précise, miss Routh repoussa tout à coup son compagnon, et attira miss Ivory pour une confidence. Accoudées au garde-fou, les deux jeunes filles chuchotèrent en se frôlant. L’Anglais, penaud en face de Fierce, chercha une contenance, et, machinalement, ouvrit la culasse du Nordenfeldt.

— « Jolie pièce, dit Fierce, pour rompre le silence.

— Jolie, » répéta l’Anglais.

Ils ne songeaient point à ce qu’ils disaient : ils attendaient seulement que les Américaines eussent fini leur messe basse ; et ils causaient métier, leurs pensées absentes.

— « Vingt-quatre livres ?

— Oui.

— Combien de canons pareils ?

— Seize. Bonne batterie contre les torpilleurs… »

Fierce prit les leviers de culasse ; le bloc pivota, glissa dans son puits. L’âme apparut, ronde et noire, rayée en paraboles. — Le canon se laissait faire comme par la main d’un ami. — Un effort léger relevait le bloc, et l’appuyait de nouveau contre le trou refermé ; l’acier heurtait l’acier d’un choc mat. Fierce chercha le pistolet et pressa la détente ; le ressort claqua.

Alentour, c’était spacieux, abrité du vent. On devait être à l’aise, sur ce pont confortable, — même pendant une lugubre nuit de bataille, — pour la chasse aux torpilleurs, pour l’affût des misérables coquilles de noix vainement ruées à travers les lames, meurtries, ruisselantes, vaincues d’avance…

Au bruit du canon manié, les Américaines se rapprochaient, curieuses. L’Anglais ferma la culasse.

— « Choses de guerre ; — bagatelles. »

Il accentua railleusement les mots : — things of war, humbug, — et riant, reprit le bras de miss Routh. Fierce eut une distraction : un vieux geste mal oublié lui revint sans qu’il y prit garde : son bras droit, au lieu de s’offrir, encercla la taille de miss Ivory, tandis que sa main gauche lui serrait les doigts. Elle s’abandonna, et il n’osa plus lâcher la taille complaisante. Un remords le troublait, pourtant.

Alors l’Américaine, surprise et piquée de la retenue de son cavalier, déploya son artifice de flirteuse. Elle l’engagea dans des phrases galantes qui tournèrent aux déclarations ; elle l’énerva de propos scabreux ; elle feignit de se refuser pour mieux s’offrir ; elle l’excita, l’affola, lui mit le sang en feu et la tête à l’envers. L’autre couple, en même temps, ne contenait plus ses envies libertines ; et la face rouge de l’Anglais pâlissait par intervalles. Les deux filles, endurcies au jeu et froides comme des chattes, se guettaient avec des rires, et s’enhardissaient l’une l’autre.

Une table était proche ; ils soupèrent. Quelques lampes éteintes faisaient du clair-obscur. Tout de suite, les verres furent échangés, les genoux se pressèrent. Miss Routh, se penchant soudain, offrit à son cavalier la moitié du letchi qu’elle serrait dans ses lèvres. Le baiser dura, avec un bruit de dents heurtées.

— « Une fiancée ! » s’indigna miss Ivory, railleuse ; son bras tendu vers un pickle, frôlait lentement la bouche de Fierce.

Fierce ne baisa pas le bras. — Fiancé. — Le mot le perçait au cœur. Une honte atroce éclatait dans sa conscience. Ainsi donc, si vite, le passé sale le ressaisissait ? Il était vraiment, vraiment, le malade incurable, le chien qui retourne à sa fange ? Le membre gangrené, qu’on coupe ?

Sur sa cuisse, une cuisse pesa ; une chair demi-nue touchait sa chair intime, le chevauchait, le possédait.

Mais des larmes de dégoût montaient à ses yeux, et cette nuit-là il ne trahit pas plus avant.

XXIV

M. Georges Torral à M. Jacques de Fierce.

« Mon petit, tu as quitté Saïgon l’esprit malade, — autant que j’en puis juger, moi qui n’ai plus l’honneur de tes confidences. Or, je prétends quand même être ton ami, et je viens te soigner. Voici mon remède : une pilule de vérité vraie ; avale et n’aie pas peur, ce n’est pas amer : il s’agit de Mévil, tu n’es pas en cause. Mais hodie mihi, cras tibi, hein ? Mévil est en train de gâcher piteusement sa vie, qui était belle et intelligente, — comme est la mienne ; — qui était une vie de Civilisé. Ce garçon lâche la raison pour l’instinct. Écoute son histoire, et fais-en ton profit, si tu peux.

« Mévil était un homme sensé, qui aimait les femmes, — toutes les femmes, sans préférence inepte pour celle-ci ou pour celle-là. Son désir, logique et précis, ne cherchait en elles que ce pour quoi elles sont faites : le coït. — C’était, sans conteste, un goût raisonnable. Mévil, en s’y attachant, fut très heureux durant pas mal d’années. Or, l’autre mois, il eut envie d’une femme, — après beaucoup d’autres, — et cette femme, par exception, le repoussa. Tu sais qui : ta chaste amie, la conjointe de cette brute de fermier d’impôts qui révolutionne le pays. — Peu importe, d’ailleurs. — Mévil, qui tient à ses idées, s’entêta. Celait exagéré mais tout le monde, peu ou prou, exagère : moi, je m’entête parfois à chercher d’inutiles solutions de géométrie pure. Il n’y a pas grand mal à tout cela. Le mal a commencé quand Mévil, pour cette maîtresse qu’il ne pouvait avoir, a jeté à la rue les maîtresses qu’il avait. — C’était un bon début de folie : les femmes n’ont pas plusieurs spasmes à notre service : qu’importe donc le marchand si la marchandise est identique ? Une préférence fondée nécessairement sur un détail ou un accessoire ne doit pas nous encombrer, dès qu’il s’agit de l’essentiel, — l’accouplement. — Mévil déraillait du bon sens. Il dérailla bientôt davantage.

« Il se toqua d’une seconde femme, — la petite Abel ; et cette fois, ce fut la folie complète. Si absurde qu’il fût à propos de la Malais, son amour pour elle avait encore une fin raisonnable : le désir ; il la voulait dans son lit. C’était du rut enguirlandé, mais enfin, c’était du rut. Pour la petite Abel, il donna dans le platonisme. Il l’aima sans savoir pourquoi, et d’un amour sans but qui confine à l’aliénation mentale. Car enfin, je suis le plus tolérant des hommes, et j’admets l’amour platonique, qui est une façon d’amitié : l’amitié intime de deux êtres qui pourraient coucher ensemble, et qui préfèrent philosopher à l’unisson. — Mais l’amour de Mévil pour Marthe Abel ? Ah ! non, laisse-moi rire : ils se sont vus au bal, au tennis ; il l’a entendu crier play et ready et il a constaté qu’elle ne valsait pas en mesure ; asseoir là-dessus de l’amitié, de l’intimité, un échange quelconque de sensations cérébrales, c’est l’imagination d’un bonhomme qui a dans sa poche un billet direct pour Charenton.

« Et Mévil en est là.

« Je le vois chaque jour, et je l’étudié avec infiniment de curiosité : c’est un beau cas pathologique. Les deux passions le rongent comme deux chiens un même os. Le matin, l’influence de sa nuit imbécilement chaste opère : il pense surtout à la femme Malais, et combine contre elle des plans assez naïfs : son habileté de jadis s’est évaporée avec son bon sens ; il ne sait plus imaginer que des séquestrations ou des viols ; et, sans plaisanterie, je crois que la cour d’assises le guette. — Le soir, autre guitare : soleil couchant, ciel rouge entre les arbres noirs, brise languide chargée de parfums lourds, — Mévil devient poétique, met une cravate feuille morte et fait l’Inspection dans son pousse argenté, pour saluer Marthe Abel avec des yeux pensifs. La nuit tombée, il rentre, dîne mal et couche seul. Ce régime ne l’engraisse pas. Rien de pire, pour un alcoolique, que d’être brusquement sevré d’alcool ; et Mévil est une manière d’alcoolique, qui a choisi les femmes en guise d’eau-de-vie.

« Mon petit, voilà l’histoire d’un homme autrefois heureux, parce que sage, aujourd’hui malheureux, très malheureux, parce que fou. La vie ne lui a pas suffi, il a voulu tâter de la chimère, — malfaisante drogue, qui empoisonne les gens. Mévil est empoisonné, et j’ignore s’il en reviendra, quoique je lui prodigue mes antidotes. Toi… mets ça dans ta cervelle, et des réflexions par-dessus. »

XXV

La lettre de Torral ne parvint pas à Fierce, non plus qu’un volumineux courrier de Mlle Sylva, parti par le même premier paquebot. Le Bayard, avançant soudain son départ de plusieurs jours, avait appareillé d’Hong-Kong sans nouvelles de Saïgon. Ces surprises sont choses habituelles à la mer, et les marins n’y prennent pas garde. Quand même, Fierce regretta l’absence de lettres ; c’était dur de s’en aller ainsi, pour on ne savait où, — destination secrète, — sans même emporter le viatique de quelques phrases douces, d’une pensée tendre, d’un chiffon de papier touché par la fiancée. Cette lettre désirée comme un remède urgent, il partait sans qu’elle fût venue le guérir. Il partait fiévreux et troublé, la chair en révolte, l’esprit chancelant. Tout son scepticisme, tout son nihilisme d’antan l’assiégeait depuis la fête anglaise. Malgré ses fiançailles, malgré l’amour pur et profond qui lui brûlait le cœur, il avait suffi d’une rencontre libertine et d’une minute entremetteuse pour qu’il fût à doux doigts d’une trahison, — pour que sa volonté écroulée glissât d’un coup vers la débauche. — Il doutait amèrement de lui, maintenant. N’était-il pas irrémédiablement pourri par sa vie antérieure ? Cette civilisation suprême, la civilisation des Torral, des Mévil, des Rochet, la civilisation rationaliste des hommes sans Dieu, sans maître, sans code, n’était-elle pas une mystérieuse maladie mentale, une gangrène de l’âme, qui ne lâchait plus les proies qu’elle avait mordues ? Toute sa vie, — vingt-six ans, — Fierce avait courtisé la raison pure ; il l’estimait aujourd’hui vaine et néfaste ; mais pourrait-il la chasser de son cerveau ? Suffisait-il, pour cette guérison, d’être amoureux d’une vierge candide et croyante ? L’amour de Sélysette Sylva était en lui comme un rayon de soleil ; mais il songeait aux tuberculeux qui prolongent parfois, dans un climat sec et chaud, leur vie condamnée : un vent froid, quelques pluies, et la mort se précipite ; il ne faut pas que le malade échappe une minute à son soleil sauveur.

Le Bayard quittait Hong-Kong sans bruit, furtivement, comme on s’évade. Départ imprévu, mystérieux, brusquement décidé là-bas, à Paris, dans un cabinet de ministre où s’agitaient peut-être des questions redoutables de paix ou de guerre. Une inquiétude flottait sur la rade, parmi les navires aux pavillons divers qui regardaient partir l’amiral français. À poupe du King-Edward, le Bayard passa ; les deux navires, fraternels la veille, unis dans toutes les fêtes et dans toutes les orgies se saluèrent avec raideur, les canons lançant leurs notes brèves, les matelots blancs, les soldats rouges froidement alignés face à face ; aux baïonnettes, le soleil levant mettait du sang.

Le Bayard s’éloigna sur la mer. Hong-Kong descendit sous l’horizon. On faisait route à l’ouest. La côte chinoise bleuissait à tribord. Au crépuscule, Leï-Tchao émergea du couchant ; le mont Jacquelin se profila, mi-parti jaune et noir : sables en bas, broussailles en haut. Le Bayard, à l’aube suivante, entra dans la rivière Mat-Se, remonta l’estuaire de Kouang-Cho-Van, entre deux rives vertes gardées de brisants, semées de villages tapis sous des arbres. La ville française étalait ses casernes, ses docks et ses écoles, — vides. Dans le port, un croiseur était à l’ancre. Le Bayard stoppa, fit un signal ; l’autre navire appareilla, et tous deux, en ligne de file, redescendirent le fleuve.

Fierce comptait les jours. Encore trois avant Saïgon, — si l’on faisait route directe. Mais non : on passa le détroit d’Haï-Nan ; la division d’Orvilliers allait se concentrer au Tonkin, en baie d’Halong. Fierce désespéra. Le charme était rompu, qui, près de Sélysette, l’avait régénéré, refait jeune, chaste, candide, — heureux ; seul, et loin d’elle, il se retrouvait vieux, débauché, sceptique, — civilisé. Vainement il regardait avec ferveur le cher portrait volé, qui tant de fois lui avait servi de talisman protecteur. — Le charme était rompu. — Le portrait de Sélysette n’était plus qu’une image impuissante ; il fallait la présence même, la voix, la main, l’âme ; — vite, avant la rechute inguérissable.

Le Bayard pénétra dans les brumes tonkinoises. La mer soudain rétrécie fut glauque et plate comme un étang ; et d’étranges rochers, hauts comme des tours gothiques, se hérissèrent dans le brouillard. On avançait parmi des formes fantastiques de nuages et d’îles mélangés. C’était un archipel de cauchemar, une légion pétrifiée de géants qui, peu à peu, surgissait alentour et cernait les navires. Du ciel gris tombait une pluie une et persistante, un crachin qu’on sentait éternel.

La baie d’Halong gisait là, noyée de brume. Un long fantôme flottait sur l’eau, mal entrevu parmi la pluie opaque : le croiseur qu’on venait chercher. On s’arrêta deux jours. Des chalands de charbon vinrent du port, invisible quoique proche ; et l’on emplit les soutes. Puis, la division reprit le chemin du large. Sur les rochers gris, le ciel gris pleurait toujours dans la brume grise.

Hors d’Halong, la mer clapota, la mousson fouetta d’écume les coques lavées. Le soleil éclaira la côte d’Annam, abrupte et dorée. La division gagnait vers Saïgon, mais à petits pas ; on se traînait le long du littoral, on frôlait chaque promontoire, on entrait dans toutes les baies. Il semblait qu’on eût souci de montrer partout les navires, les canons, — et le pavillon tricolore. On mouilla plusieurs fois, à Thuan-an, à Tourane, à Qui-nhone, à Nia-trang ; et ce furent des heures perdues. Mais enfin, la dixième nuit, le feu de Padarang fut doublé, puis le feu de Saint-Jacques ; et Saïgon s’éveillant revit sur sa rivière les mâtures et les coques de ses croiseurs reflétées dans le courant. L’absence avait duré trente-et-un jours.

Fierce, impatient, regardait la ville. Mais, d’abord, il lui fallut dépouiller et déchiffrer le courrier accumulé. Aux dépêches courantes de tout le mois, — qu’on n’avait pas fait suivre, — s’ajoutaient les ordres militaires et diplomatiques arrivés la veille et l’avant-veille. L’état-major passa quatre heures à la besogne. Chaque aide de camp, isolé dans sa chambre, attaquait séparément sa part de textes, et les traductions dépouillées arrivaient une à une sur la table de l’amiral, où tout se coordonnait et prenait sens. Fierce déchiffra son lot sans s’informer de l’ensemble ; peu lui importait que le vent fût à la paix ou la guerre ; il songeait à la rue des Moïs.

Il y courut dès le premier canot major, et le soleil de trois heures ne l’effraya pas. Il alla à pied plutôt que d’attendre une voilure, et le cœur lui battit chaudement en revoyant la villa et la chère véranda des fiançailles. Une secousse de bonheur tressaillit dans ses moelles : puisqu’il l’aimait toujours rien n’était perdu, rien n’était compromis ; ces trente jours troubles et névrosés allaient s’effacer comme un mauvais rêve, au premier sourire de la fiancée. Il sonna à la grille. Un boy ouvrit, paresseux, et, le reconnaissant, s’en fut chercher une lettre ; Fierce, étonné, anxieux, déchira l’enveloppe, — et resta stupide, la lettre aux doigts : Sélysette n’était pas a Saïgon ; sa mère avait dû quitter la ville pour le sanatorium du Cap Saint-Jacques.

Fierce fut déçu profondément, mais rassuré : il avait eu peur, en ouvrant ce pli de mauvais augure. — Après tout, le Cap n’est pas loin de Saïgon ; les bateaux du service fluvial y vont tous les jours en deux petites heures. — Fierce relut la lettre, deux jolies pages griffonnées en hâte, à l’instant du départ : Mme Sylva avait beaucoup souffert des chaleurs trop humides de cette fin d’avril, et Sélysette, toujours prudente et maternelle, avait exigé quelques semaines de montagne. Le gouverneur était justement au Tonkin, et sa villa du Cap inoccupée ; on s’y installerait sommairement, et Fierce y aurait sa chambre ; on l’attendait dès qu’Hong-Kong aurait enfin lâché le pauvre Bayard.

— « Demain, pensa-t-il, je demanderai une permission, et je dînerai au Cap. »

Réconforté par cette certitude, il songea que le soleil était haut, et son casque mince. Il héla un malabar, — les malabars sont les fiacres pouilleux de Saïgon, — s’y abrita et se résigna à rentrer à bord. Rue Catinat, il s’arrêta dans les boutiques ; après trente jours d’absence, quelques emplettes s’imposaient.

Saïgon n’était pas changé. Il le constata sans déplaisir, et ce fut une distraction à sa déconvenue. Dans la blanchisserie, les mêmes figures chinoises se penchaient sur le linge, avec des joues gonflées d’eau, pour l’humecter d’une pluie vaporeuse, avant la pesée des gros fers chargés de braise. Chez le tailleur, les grands ciseaux coupaient toujours la même toile blanche pliée en six, pour bâtir plus vite les vêtements par demi-douzaines. Fierce entra chez A-Kong, son marchand préféré, et le vieux Cantonais accourut à sa rencontre, son large sourire fendant sa face ridée comme un citron. — Une tasse de thé, — vrai Fou-Tchéou, cap’taine ! — Et quoi vouloir ? Y en a arrivé de Hong-Kong ? Quoi faire les Anglais ? Quand se battre ?

— « Tu es es un vieux gredin, dit Fierce en riant. On ne se battra pas du tout. — Tu vas m’envoyer de la poudre de riz, du Champagne extradry, du Pedro Ximénès et des cordes de violoncelle. »

Tout de suite, A-Kong, confidentiellement, offrit une nouvelle qualité de papier de riz, — beaucoup excellent, — et des balles de tennis rouges et blanches, — bon pour voir par terre. — À propos, quoi y en a nouveau, cap’taine Malais, du côté Grand Lac ?

— Quoi donc ? l’impôt du riz ?

— Rien, rien… »

Le vieux, prudemment, parlait d’autre chose, détournant ses phrases avec une habileté de diplomate. Les Chinois, silencieux conquérants de l’Indo-Chine, ont tendu sur toutes les villes et tous les villages le réseau de leur négoce ; et merveilleusement informés par leur secrète franc-maçonnerie, ils flairent de loin les événements à venir ; si bien qu’au milieu des Annamites indolents et des Occidentaux étonnés, ils profitent infailliblement et ironiquement de chaque chose, et ne cessent pas de s’enrichir.

Cinq heures sonnaient. Fierce avait chaud, et le Bayard, rôti par le soleil encore haut, devait être une fournaise. Plutôt que de rentrer tout droit, mieux valait flâner deux heures en voiture, — jusqu’à la brune. Fierce paya son malabar et choisit une victoria bien attelée. Le saïs, sans même s’informer, prit le chemin classique : c’était l’heure de l’Inspection. Fierce laissa faire.

Saïgon paradait dans l’allée des Poteaux. Tous et toutes étaient là, et Fierce reconnaissait ceux et celles qui avaient traversé ou côtoyé sa vie de jadis, — dans un souper, dans un bal, dans un tripot ou dans un lit. — Bizarre I cette vie sensuelle et sceptique qui avait été la sienne, il s’en était séparé, il s’en était éloigné, tellement qu’il avait cessé de l’apercevoir, cessé même de se souvenir qu’elle existât. Elle existait cependant ; elle continuait d’aller son train licencieux et accueillant, elle était là, dans ces voitures chargées de chairs à vendre et de consciences à acheter, — toute prête, dès qu’il voudrait, à le ressaisir. Fierce, par un mouvement impulsif, ordonna au cocher d’aller plus vite ; mais on ne pouvait pas, à cause de l’encombrement.

Une charrette attelée d’un seul poney le croisa. Torral était dedans, avec un de ses boys : il aimait afficher parfois son vice au milieu de la ville, cyniquement, par haine méprisante de ces gens qu’il scandalisait. Il vit Fierce et lui cria bonjour ; puis, le courant des voitures l’entraînant, il se retourna pour lui demander s’il avait reçu sa lettre ; Fierce, déjà trop loin, ne comprit pas ; il regardait en avant.

Au bout de l’allée des Poteaux, il y a un petit pont de briques ; la mode veut que les voitures n’aillent pas plus loin, et c’est là qu’on fait demi-tour. Fierce aspirait à cette issue pour quitter la cohue. Au delà, ce serait le plein air, loin de ces hommes vicieux et blasés, loin de ces femmes fardées, en robes molles.

Une main cependant s’appuya sur son bras : le docteur Mévil, à bicyclette, s’était glissé jusqu’à lui, frôlant plusieurs roues, — assez imprudemment. Fierce n’avait pas lu la lettre de Torral ; la mine souffrante du médecin l’étonna : Mévil était couleur de cire, et ses yeux bleus agrandis semblaient ouverts sur du néant ; sa bouche, autrefois rouge et comme saignante de coups de dents féminins, avait pâli jusqu’au rose ; ses moustaches claires de Gaulois décadent se raidissaient mal en dépit du cosmétique. Fierce l’interrogea sur sa santé : il haussa les épaules sans répondre ; mais sa main chercha la main de l’ami pour le remercier.

— « Que deviens-tu ? disait Fierce.

— Rien. »

Ils allèrent un instant côte à côte, silencieux. Hélène Liseron les croisa tout à coup dans sa victoria. Sans doute était-elle réconciliée avec Mévil, car ses lèvres se froncèrent comme pour un baiser ; jamais d’ailleurs elle n’avait su garder longue rancune à personne ; et, reconnaissant Fierce, elle lui tira la langue en riant.

— « Tu l’as reprise ? demanda Fierce.

— Non, » fit l’autre d’un signe de tête. Il parlait par monosyllabes, comme un homme très las.

Tout à coup, il regarda Fierce en face :

— « Dis ? c’est vrai, tu épouses Mlle Sylva ? »

Sa voix s’était nuancée d’un respect singulier, et d’une tristesse sombre. Fierce, ému, lui serra la main.

— « Oui, dit-il ; et je suis bien heureux… »

On arrivait au petit pont de briques. Les victorias tournaient bride et s’en revenaient, toujours au pas. Dedans, des femmes souriaient, vaniteuses de leurs robes ; — Mévil les regarda, puis, lentement, haussa les épaules ; et murmurant : « adieu », il se pencha, tourna court, et partit vite en sens inverse, — à la poursuite des femmes, de celle-ci ou de celle-là, ou d’une autre, absente. Fierce, pensif, regarda la rizière inondée, et le soleil couchant qui la pailletait de rubis.

Plus loin que le pont, il s’arrêta sur la route devenue déserte. Quelques arbres faisaient un peu d’ombre, et il aimait ce coin, surtout depuis qu’un soir de l’autre mois, il s’y était arrêté avec Sélysette, et qu’un vol de lucioles avait tourbillonné autour d’eux, — Plein de ce souvenir, il mit pied à terre ; mais mal lui en prit : la voiture des Ariette s’arrêtait dans le même moment, et il ne put esquiver la rencontre. L’avocat jaune grimaçait son plus aimable sourire ; Fierce dut venir à la portière ; Mme Ariette, comme distraitement, déganta sa main pour qu’il la baisât.

— « Vous revenez d’Hong-Kong ? Comme ce voyage a été long ! »

Ariette semblait ravi de retrouver son excellent ami ; il l’invita à dîner pour le soir même, — sans aucune espèce de cérémonie.

— « Impossible, dit Fierce nettement. Je suis un peu souffrant, et je pars demain pour le sanatorium…

— Raison de plus : il vous faut un dinar de famille, et une tranquille soirée pas trop longue. Venez donc !

— Vous nous ferez un tel plaisir, » appuyait doucement Mme Ariette, sans lever les yeux.

Il fallut accepter.

Et ce l’ut un dîner dangereux et trouble. Les doigts de Mme Ariette, jolis et souples, jouaient légèrement sur la nappe, se pliaient et se cambraient comme pour des caresses secrètes ; et Fierce, malgré lui, se souvenait de ces caresses autrefois reçues et rendues. Sous la table, un pied toucha son pied ; il répondit involontairement à la pression. Un désir s’insinuait dans ses nerfs ; sa continence longue se dressait contre lui.

Il eut peur, et se déroba : l’avocat alléguait une plaidoirie à relire pour laisser sa femme et son hôte en tête-à-tête ; Fierce tira sa montre et s’exclama sur l’heure tardive, et prit congé, — sans s’apercevoir du coup d’œil déçu qu’échangeaient les deux époux.

— « Je vous accompagne jusqu’au quai, dit soudain Ariette. Ma plaidoirie attendra. »

Les rues étaient blanches de lune, et la nuit chaude.

Ils marchèrent à petits pas. Devant le cercle, Ariette insista si fort que Fierce accepta d’entrer.

Le poker allait son train. Fierce dut faire un quatrième. La partie était grosse, et Ariette manœuvra pour la renchérir. Fierce perdit, et s’anima au jeu La chance ne tourna pas ; il continua de perdre, s’acharna jusqu’à l’aurore, et sortit las et amer. Quatre heures durant, cartes en mains, il avait oublié Sélysette. Il franchit la coupée du Bayard avec remords et inquiétude ; un pressentiment mauvais l’avait saisi.

Il n’attendait cependant pas le coup qui allait la frapper.

Sur sa table, un papier l’attendait, une grande feuille officielle timbrée du cachet administratif. Il lut, stupéfait :

Il est ordonné
à M. l’enseigne de vaisseau Jacques de Fierce de débarquer du Bayard à la date du 20 avril 19…, et d’embarquer en subsistance sur l’Avalanche ce même jour.
M. de Fierce exercera le commandement de l’Avalanche, qui prend armement à la date du 20 avril.

  À bord du Bayard, le 20 avril 19…

Le contre-amiral commandant en sous-ordre,
d’Orvilliers.

C’était en règle. N’y comprenant rien, il courut chez l’amiral.

— « Vous voilà commandant, fit d’Orvilliers. À votre âge, ce n’est pas mal… »

Il s’interrompit devant la mine anxieuse de Fierce.

— « Vous avez vu Mlle Sylva, j’espère ?

— Non, elle est au Cap…

— Bon ! mon pauvre enfant, la guigne est pour vous. Au Cap ! Vous n’aurez pas le temps d’y aller. L’arsenal a mis votre Avalanche en état, et vous partez ce soir.

— Je pars ?

— Pour le Grand Lac. Tout le Cambodge est à feu et à sang, et les Siamois s’en mêlent. Les dépêches sont arrivées cette nuit. Une révolte sérieuse, et trop soudaine : il y a de l’argent anglais là-dessous. Je l’ai prédit, c’est le commencement de la fin… »

Il enfourcha son dada favori, et prophétisa des catastrophes. Le fiancé de Sélysette, immobile et silencieux, n’entendait pas.

— « Amiral, dit-il soudain, le Bayard reste à Saïgon ? Vous verrez Mlle Sylva… »

Le vieil homme s’arrêta net, et, tendrement, appuya ses deux mains sur les épaules de Fierce.

— « Je la verrai. Allez tranquille : elle saura ; elle attendra. »

Hélas ! ce n’était pas de sa patience à elle qu’il doutait, ni de sa fidélité.

XXVI

L’Avalanche, une toute petite canonnière de vingt-cinq hommes d’équipage, appareilla deux heures avant le coucher du soleil, et remonta la rivière. Saïgon se cacha derrière ses forêts d’aréquiers, et seules, les deux flèches de sa cathédrale émergèrent longtemps de l’horizon, comme deux îlots pointus au-dessus de la mer des arbres. Le fleuve se pliait en méandres. Sur la passerelle, le pilote annamite indiquait de la main le chenal praticable, et parfois la canonnière serrait de près l’une des rives. On distinguait alors chacun des troncs pressés, et, entre eux, la terre marécageuse ; çà et là une rizière brillait verte parmi les arbres bruns ; des indigènes, sortis de quelques cañhas invisibles, regardaient silencieusement passer le bateau.

La nuit vint, sans crépuscule. Inquiet de sa route, Fierce mouilla au milieu du courant. Une senteur plus forte s’exhala des bois nocturnes, et le bruit sourd de la forêt emplit l’obscurité.

Toute la nuit, Fierce se promena sur le pont, avide de fraîcheur.

Un peu de fièvre battait à son pouls. Il se sentait superstitieux et craintif. La fatalité qui depuis un mois l’écartait avec obstination de Sélysette défiait évidemment les possibilités d’un simple hasard. Il y avait là de l’inexplicable ; l’œuvre ténébreuse d’un génie hostile, qui peut-être rôdait alentour, dans la nuit inquiète, — prêt à l’accabler sous d’autres coups.

À l’aube, l’Avalanche repartit.

Des jours passèrent, pareils.

La révolte indigène avait pris feu tout d’un coup, et couru sur le pays comme une traînée de poudre. Deux provinces s’étaient levées en deux jours, incendiant leurs villages, mutilant leurs colons, se ruant à l’assaut des résidences et des postes défendus. Beaucoup de sang avait coulé très vite. Puis, au retour offensif des Français, à l’apparition des colonnes lancées contre les rebelles, un soudain silence avait succédé au tumulte, et le vide s’était fait devant l’invasion : la guerre orientale commençait, — sournoise et têtue.

Point de combat. Des embuscades, des guets-apens ; — un coup de fusil jailli d’une haie ; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite. — Les soldats s’énervaient à celle lutte contre un ennemi sans corps ; il n’y avait de bons combattants que les tirailleurs annamites, patients et froids comme l’ennemi ; — pareils. Ils se ballaient d’ailleurs férocement, parce que c’était contre des compatriotes, et que les guerres civiles d’Asie, — et d’Europe, — sont inexpiables.

Les canonnières couraient d’arroyo en arroyo ; parfois, — rarement, — elles sondaient les bois de quelques obus. Les insurgés avaient peur d’elles et s’en écartaient ; ils dédaignaient les balles et la canonnade, mais leur théologie populaire, — toujours respectée et nourrie par leurs lettrés, — emplissait de démons hostiles ces machines flottantes nuit et jour panachées de fumées et d’étincelles. — Les canonnières allaient et venaient en vain : on fuyait devant elles.

C’étaient alors de longues randonnées inutiles, sur de faux renseignements donnés par de faux espions. — Le village à bombarder demeurait introuvable, à moins qu’il ne fût déjà en cendres ; les sampans de guerre signalés au fond d’un bras sans issue devenaient magiquement quelques planches pourries. — Les chefs exaspérés tentaient parfois une opération d’envergure : on cernait quinze lieues de pays ; on épaississait les lignes, on doublait les grand’gardes ; les canonnières barraient chaque arroyo ; et l’on n’avançait qu’après mille précautions prises : on marchait en silence à travers les bois vides ; le cercle se resserrait : rien. La nuit tombait cependant, et dans les fourrés noirs, une fusillade tardive éclatait ; des balles sifflaient jusqu au fleuve, et les tôles des canonnières sonnaient sous les coups ; le canon s’en mêlait, c’était enfin une vraie bataille qui durait jusqu’à l’aube. Mais à l’aube, le feu cessait soudain, car on s’était trompé : il n’y avait point d’ennemi. Égaré ou trahi, on s’était fusillé entre soi, on s’était massacré par mégarde. Dix, vingt morts jonchaient le sol. On les enterrait, — et l’on recommençait d’autres erreurs. On tuait et on mourait sans gloire, avec lassitude et ennui.

Les soldats avaient plus de lassitude et les marins plus d’ennui. Les canonnières étaient comme des couvents cloîtrés, d’où l’on ne sort pas, et où n’arrivent point les bruits du monde. Chaque soir, ignorantes des événements de la journée, elles mouillaient isolément, en plein milieu de la rivière, loin des rives traîtresses d’où partent les abordages nocturnes, — silencieux et sanglants. Mais si loin que l’on fût, on n’évitait pas la tiédeur humide de la forêt, ni son odeur sensuelle, où vibrent pêle-mêle tous les parfums de fleurs et de feuilles, et l’effluve fiévreux de la terre qui fermente. C’étaient des nuits vivantes, pleines de bruissements et de tressaillements. La forêt fourmillait de choses secrètes, qu’on entendait remuer, souffler, haleter. Un murmure formidable montait de cette mer d’arbres ; et parfois, des fracas en émergeaient, angoissants à force d’être proches : galopades sur le sol, chutes dans le fleuve, cris de bêtes en chasse ou en amour. Il n’y a rien au monde qui vive plus sensuellement qu’une forêt tropicale.

Fierce, de son banc de quart, écoutait et respirait la forêt.

Il était chaste depuis trois mois. Fidèlement et orgueilleusement, il se gardait à l’épouse prochaine. Le mois d’absence et d’exil avait été lourd à sa constance : le doute et le nihilisme avaient recommencé de le mordre ; mais pas la débauche ; à peine s’il avait connu de rares tentations, vite enfuies. Et sa continence lui était une dernière fierté, l’empêchait de croire à sa rechute définitive. Sa chair au moins demeurait digne de Sélysette. Cette vie nouvelle qu’il avait entrevue, cette vie chaste et fidèle, — il était encore capable de la vivre. Une chance lui restait.

XXVII

Or, la révolte du Grand Lac avait une tête. Un prince de sang impérial, lointain descendant d’une dynastie oubliée, s’était mystérieusement levé parmi son peuple. On ne savait pas son nom ni son histoire. Une vierge, disait-on, avait prophétisé sa venue ; et à l’heure dite, il avait paru ; et la vierge l’avait reconnu, désigné et proclamé parmi la foule. Il était marqué des stigmates de sa race ; les prêtres s’étaient prosternés devant lui, et le peuple avait couru aux armes. Maintenant, il combattait avec une armée et une cour ; sa prudence et son audace étaient redoutables, et ses partisans fanatisés le surnommaient Hong-Kop, le Tigre. Son nom impérial serait acclamé plus tard, après les victoires définitives, au milieu des triomphes et des agenouillements.

Mais, une nuit, le prince Hong-Kop fut trahi.

L’histoire en est restée obscure. L’âme asiatique ne se dévoile jamais qu’à demi. — Vengeance, ambition, jalousie ? Autres mobiles inconnus, incompréhensibles pour l’Europe barbare ? — Un avis anonyme, écrit en bon latin classique, parvint au quartier général. On lança deux colonnes en hâte, et dans le village indiqué, le prince fut surpris avec une faible escorte. Le dessous des cartes ne fut jamais connu.

Le village était entouré de rizières, et proche d’un bois touffu, propice aux fuites. Hong-Kop, au premier bruit, tenta de s’échapper. Mais les Français gardaient le bois ; la lune éclairait deux lignes nombreuses et vigilantes. — Par les rizières, les colonnes d’attaque avançaient ; des baïonnettes luisaient en files indiennes sur chacun des sentiers. Toute retraite était coupée. Hong-Kop comprit sa perte, et s’y résigna. À son ordre, les siens rentrèrent dans le village, et la tragédie dynastique eut son cinquième acte, sobre et dédaigneux. L’Empereur s’assit au milieu de sa cour ; — les cañhas voisines brûlaient déjà, incendiées ; — et il but le thé qui délivre, sans déclamations, sans larmes, en souriant. Lui mort, nul ne l’imita, parce qu’il ne sied pas aux hommes de s’égaler aux princes ; mais tous attendirent autour du mort que l’ennemi les massacrât. Ils étaient cinquante-huit hommes et deux enfants. Ils ne firent pas d’inutile résistance, soucieux de ne pas se fatiguer avant de mourir. L’ordre de Paris était en effet de massacrer les pirates, et l’ordre fut exécuté.

On les conduisit hors du village, dans la rizière, parce que le village n’était plus qu’une seule flambée. On ne les lia pas ; ils s’agenouillèrent d’eux-mêmes, correctement, sur deux ligues ; la rizière était inondée, l’eau montait aux mollets ; quelques-uns relevèrent un peu leurs robes noires de lettrés, pour éviter la boue. Le bourreau arriva, un tirailleur pareil aux condamnés, un Annamite à chignon lisse qui avait l’air d’une fille ; et il prit le sabre large qui tranche bien les têtes, tandis que tous inclinaient le cou, complaisamment. Le village incendié illuminait l’étrange scène et rougissait l’herbe mouillée où dansaient des ombres baroques. Les officiers vainqueurs, blêmes, voyaient les yeux des suppliciés indifférents, ironiques. Une tête tomba, — deux, — quarante ; le bourreau s’arrêta pour aiguiser sa lame ; le quarante et unième rebelle le regarda faire curieusement ; le sabre affilé reprit sa besogne ; et l’on termina par les deux enfants.

Sur une palissade, oubliée par l’incendie, les tirailleurs plantèrent ensuite les têtes, — pour l’exemple. Dans le bois proche, un tigre, effrayé par le feu rouge, aboyait comme aboient les chiens.

Fierce était là. Il avait fallu agir vite, sans attendre le concours des fractions éloignées : pour faire nombre, on avait débarqué la moitié des équipages de canonnières. Fierce commandait ce contingent.

Minuit était sonné. On campa sur place, par sections, les matelots les plus près du bois. Rien ne semblant à craindre, on posa seulement des sentinelles doubles, et le camp alluma des feux, trop excité et troublé pour dormir. L’odeur du sang obsédait les narines, et aussi l’odeur du village asiatique, abominable mélange de poivre, d’encens et de pourriture.

Tout à coup, un coup de fusil partit du bois.

Il y eut tumulte ; on courut aux armes. D’autres détonations éclataient. Un sergent, la cuisse cassée d’une balle, hurla de douleur. Une sentinelle, mystérieusement égorgée, tomba sans qu’on vît l’égorgeur. Une panique faillit s’en suivre. Mais les officiers s’étaient jetés en avant, et leur exemple entraîna les hommes. Fierce, le premier, entra sous les arbres, sabre bas. Une colère sauvage le poussait, la colère du fauve dérangé de son repos. Il chercha furieusement un adversaire

Mais l’ennemi avait fui. Le bois vide était calme comme un cimetière. Un arroyo coulait au milieu : des sampans peut-être avaient emporté les fuyards. On ne trouva rien que quelques cañhas noires penchées sur l’eau. Nul bruit n’en sortait. Quand même, par fureur déçue et besoin de violences, on enfonça les portes. Les matelots se ruèrent dedans avec des cris et des coups.

Il y avait des femmes dans les cañhas, — des congaïs terrées dans leurs maisons comme des bêtes traquées, des femelles sans force, muettes et demi mortes de terreur. On les tua, sans même voir que c’étaient des femmes. Une rage assassine transportait tous ces gens, — les petits pêcheurs bretons et les paisibles paysans de France ; — ils tuaient pour tuer. La contagion sanglante affolait les cerveaux. Fierce aussi enfonça une porte et chercha, féroce, une proie vivante. Il la trouva derrière deux planches dressées en barricade, dans un réduit sans toit que la lune éclairait impitoyablement : une fillette annamite cachée sous des nattes. Découverte, elle se dressa d’un sursaut, tellement terrifiée qu’elle ne cria pas. Il leva son sabre. Mais c’était presque une enfant, et elle était presque nue. On voyait ses seins et son sexe. Elle était jolie et frêle, avec des yeux suppliants qui pleuraient.

Il s’arrêta. Elle se jeta à ses pieds, lui embrassant les hanches et les genoux ; elle le suppliait avec des sanglots et des caresses ; il la sentait chaude et palpitante, collée à lui.

Il trembla de la tête aux pieds. Ses mains, hésitantes, touchèrent les cheveux lisses, les épaules brunes et polies, les seins. Elle le serrait de toute la force de ses mains maigres, l’attirant sur elle, s’offrant en rançon de sa vie. Il trébucha, tomba sur la proie. Les nattes froissées geignirent doucement, et le plancher vermoulu craqua. Un nuage passa sur la lune. La cañha tiède était comme une alcôve.

Dehors, les cris des matelots s’éloignaient, et l’aboiement du tigre retentissait plus proche.

XXVIII

À Saïgon, l’anxiété première s’était changée en curiosité, puis la curiosité en indifférence.

C’était trop long, cette révolte ; — et puis trop lointain : la guerre s’éternisait au fond du Cambodge, dans ces forêts marécageuses que personne n’avait jamais vues. — Une semaine, on s’était inquiété, troublé même. La vie maintenant recommençait, insouciante et nonchalante.

La saison chaude arrivait, la saison des pluies, du paludisme et de la dysenterie. Bientôt Saïgon serait an marécage, — ses belles routes rousses plaquées de glaise, ses jardins salis d’eau jaune ; il tomberait deux averses par jour, soir et matin, à heures fixes ; et ce serait fini des promenades, des tennis et des bals sous les étoiles. Il fallait jouir en hâte des derniers beaux jours, se rassasier de fêtes et de joies. On n’y manqua point. Saïgon vécut gloutonnement. L’histoire des villes est féconde en exemples de ce fait : que les catastrophes imminentes engendrent dans chaque cité une folie de plaisirs et de débauches qui ressort du fatalisme. Pour Saïgon, la révolte indigène était une menace et peut-être un présage ; — je présage obscur d’un danger plus terrible, d’une foudre inconnue suspendue sur Gomorrhe. Inconsciemment perspicaces, les Saïgonnais s’étourdirent et s’enivrèrent.

Le docteur Raymond Mévil ne se mêla pas à cette générale folie. Il était maintenant malade de plus en plus, et de corps autant que de tête. Mme Malais et Marthe Abel étaient devenues les deux pôles de sa vie, et deux pôles également inaccessibles ; il en oubliait de manger et de boire, et, qui pis était, d’aimer. Torral avait bien jugé, en le déclarant une façon d’alcoolique qui avait pris les femmes pour alcool : sevré brusquement de son eau-de-vie, Mévil dépérissait.

Cas pathologique, en somme. Mévil s’était débauché très longtemps, sans que sa jeunesse en parût altérée ou gâtée. Ses moelles pourtant s’étaient usées à ce perpétuel labeur. Elles n’étaient pas d’ailleurs des moelles saines, des moelles d’animal humain bien portant, normal : Mévil était un Civilisé, c’est-à-dire une plante de serre, modifiée, déformée, atrophiée par une culture maniaque, et devenue monstrueuse avec des feuilles naines, des fleurs trop grosses, et des pétales en guise d’étamines, — avec de la spéculation en place d’instinct, et un cerveau tout ensemble admirable et difforme. Ce cerveau-là d’abord s’était enfermé dans un égoïsme confortable, laissant aux sens leur liberté, et ne se mêlant pas à leurs jeux ; mais la gangrène des nerfs l’avait un jour gagné. Mévil, parvenu au bout de sa jeunesse écourtée, au bout de ses sensations émoussées, s’était tout entier, et d’un seul coup, détraqué et amolli. À ses appétits d’antan, succédaient maintenant des passions profondes et maladives ; — et c’était bien la floraison de la plante de serre, une floraison étrange et tragique, poussée par des engrais savamment pourris.

Mme Malais, bourgeoise honnête à mine de grande dame, et provinciale de France sauvée par son mari des contagions coloniales, était la femme la plus difficile à séduire. Les sens en elle ne parlaient pas, ni l’imagination ; elle n’offrait pas de prise ; par-dessus tout, elle aimait son mari. Mévil s’usa à la poursuivre, poursuite d’autant plus pénible qu’il y mettait tout ensemble sa tête et son cœur, et qu’il ne voulait pas seulement posséder cette Galathée, mais l’animer, l’éveiller, la transformer. Il la troubla seulement et lui fit peur. Elle flaira dans ce mondain qui la courtisait un être dangereux et mystérieux, un magicien capable de l’attirer, malgré elle, dans un royaume interdit, où mourrait sa fidélité conjugale, dont elle était fière ; — et sage, quoique tentée peut-être, elle se déroba aux attaques, et ferma sa porte à l’assaillant.

Mévil ne la vit plus que de loin, aux courses, au théâtre, à la promenade. Elle se détournait en l’apercevant, et se retirait s’il essayait de la joindre. À ce jeu, il s’exaspéra. Torral, spectateur attentif du drame, s’attendit à des violences et à un scandale. Mais Mévil, déjà, n’avait plus en lui l’énergie qu’il fallait pour être violent.

Il chassait deux proies, et ne savait pas lâcher l’une pour forcer l’autre. Elles l’entraînaient, — acharné, fou, — sur deux pistes différentes : Mme Malais lui représentait un idéal sensuel jamais atteint encore, Marthe Abel remuait en lui des fibres qu’il ne connaissait pas, et qu’il s’épouvantait de sentir vibrer : des fibres mystiques et superstitieuses, — les fibres d’un amour blême et glacé, — mortel. — Il pensait à l’amour des religieuses pour le christ de leur cellule. — Cette fille blanche et sereine, cette statue d’albâtre, ce sphinx égyptien magiquement animé, lui apparaissait comme une énigme qu’il voulait déchiffrer, ou mourir.

Il ne lui fit pas la cour : on ne fait pas la cour aux énigmes. Il ne l’assiégea d’aucune manière. L’idée qu’elle était faite comme sont les femmes, et bonne à donner du plaisir, ne lui vint jamais. Il l’aima plus chastement que Fierce n’aimait Mlle Sylva, et quand il médita de l’épouser, il ne songea pas à la nuit de noces : s’il y avait songé il eût reculé peut-être, pris de peur.

Épouser Marthe Abel. — Mévil fabriqua d’abord cette imagination dans une heure de fièvre. Le mariage venait, au milieu des principes et des règles de sa vie, comme un chien parmi des quilles. Au seul mot, Torral avait éclaté de rire ; Mévil honteux relégua l’idée dans son tiroir à folies.

Mais bientôt, les règles et les principes ne furent plus grand’chose pour lui. Amoureux qu’il était de deux femmes, et chaste envers les deux, il était devenu soudain impuissant à l’encontre de toutes les autres. Il ne pouvait plus aimer. Ç’avait été d’abord une répugnance qu’il n’essayait pas de vaincre ; mais il constata bientôt que c’était pis : une impossibilité. Torral, qui le soignait en ami, avait exigé qu’il conservât quelques maîtresses : il en usait comme un vieillard. — Il n’avait que trente ans ; mais sa mine était plus vieille que lui, et le désarroi de sa moelle se reflétait maintenant sur son visage, — toujours très beau, mais épuisé.

Alors, il comprit qu’il marchait vers le fond d’une impasse, et que toute porte était bonne pour s’en tirer. En même temps, la nouvelle du mariage de Fierce lui arrivait comme un exemple à suivre. Il reprit son projet, s’y accoutuma, et l’estima bientôt excellent et raisonnable, conforme à tous ses vœux même imprécis. Dès lors, il voulut engager l’affaire. Mais au premier abord, il vit les yeux de sphinx qui le fixaient de leur regard immobile, fut ébloui, ne paria pas et s’en alla.

Les yeux de Marthe Abel. — Mévil, seul, y songea pour la première fois. Qu’y avait-il, derrière ces froides lampes noires ? — Il avait aimé beaucoup de femmes, il les avait regardé vivre et s’agiter ; il connaissait leurs ressorts habituels, qui sont l’ambition, la vanité, la sensualité, — et la vénalité, en quoi tout se résume. Qu’y avait-il derrière les yeux de Marthe Abel ? Elle était un sphinx, aussi bien au dedans qu’au dehors. Il renonça à la deviner et s’encouragea de raisonnements pratiques. Mlle Abel avait vingt ans ; elle était fille unique, bien élevée, très jolie ; — oui, mais sans dot ; — pourri de dettes, le lieutenant-gouverneur ; — sans dot, et d’une beauté trop originale qui inquiétait et n’attirait pas ; — somme toute, difficile à marier. Lui, Mévil, était jeune, avait sa clientèle, sa réputation, et quelque fortune ; — beau parti, sans conteste. Pourquoi n’accepterait-elle pas ?

Pourquoi ? — Il se regarda dans une glace : il était beau, aussi beau qu’elle. — Il retourna le soir même chez Marthe, — et recula encore, peureusement.

Mais deux jours plus tard, battant le pavé dès le matin, il rencontra Torral, qui rentrait déjeuner.

— « Fierce arrive ce soir avec son Avalanche, dit l’ingénieur. J’ai passé tout à l’heure au Gouvernement : la révolte est finie ; du moins, ils le disent.

— Ah ! fit Mévil, Fierce arrive ? »

Le mariage Fierce-Sylva n’était plus un mystère, les bans venaient d’être publiés.

— « Oui, répéta Torral, Fierce arrive, le pauvre bougre ! Les Sylva sont rentrés hier du cap St-Jacques. À coup sûr, il passera sa soirée en famille. En famille, Fierce ! Ah ! je le croyais plus fort. Enfin, n’en parlons plus. Ce soir, nous deux, dînons-nous ensemble ?

— Je ne sais pas.

— Si tu ne sais pas, c’est oui. Il faut te secouer, mon petit. À huit heures, au cercle, ou un peu plus tôt, rue Catinat. »

Seul, chez lui, Mévil s’assit, la joue sur son poing.

Fierce rentrait ; Fierce allait se marier. C’était donc possible, aux Civilisés, malgré les débauches, malgré la fatigue, de se choisir une vierge et de l’épouser, comme font les barbares. — C’était possible. — II s’enfonça, plusieurs heures durant, cette certitude dans le crâne. — À quatre heures, il commanda son pousse. Près de partir, il songea que cette demande qu’il allait faire ressemblait beaucoup à un duel. — Il avait assisté parfois à des rencontres ; il connaissait les drogues compatissantes qui affermissent les cœurs défaillants ; il but une fiole, — à tout hasard. — Les coureurs tonkinois trottèrent vite, trop vite.

Il faisait orageux, et le ciel était bas. Il avait plu le matin, — la première averse de la mousson ; et la pluie du soir s’apprêtait. Les rues étaient boueuses ; les coureurs s’arrêtèrent pour relever la capote et rabattre le couvre-pied de cuir ; Mévil trouva la halte courte. Comme le pousse arrivait devant le palais, les premières gouttes d’eau tombèrent. Mais les Tonkinois, d’un effort, escaladèrent le perron, et le maître mit pied à terre sous la colonnade du portique, sans mouiller ses chaussures de toile. Le factionnaire, précipitamment, rassemblait les talons et se raidissait, l’arme à l’épaule. Un boy, qui sortait du hall, s’effaça en hâte pour laisser passer l’Européen.

Mévil entra. Le hall était vide ; la porte du petit salon ouverte, — il avança. La fiole bue chauffait son sang ; il n’eut presque pas peur en voyant Marthe. Elle était là, seule, assise au piano ; elle lisait une partition sans jouer, ses mains très fines au-dessus des touches. Aux pas de Mévil, les nattes des dalles craquèrent. Elle tourna la tête, et vint au visiteur en lui tendant la main. Ils s’assirent face à face. Polie, elle le remercia d’avoir affronté l’averse : l’eau maintenant ruisselait aux vitres, et le salon, sombre à l’ordinaire, comme sont les salons annamites, prenait des airs de crypte ou de caverne. Mévil songea que c’en était peut-être une, la caverne du sphinx, dans quoi les victimes étaient déchirées.

Quand même, il manœuvra pour l’attaque. Mais plutôt que de marcher droit, il chercha un biais habile. Le mariage Fierce-Sylva lui vint à l’esprit.

— « Jacques de Fierce, dit-il, arrive ce soir du Cambodge. »

Mlle Abel s’étonna.

— « Êtes-vous sûr ? J’ai déjeuné ce matin chez Sélysette, qui n’en savait pas un mot.

— La nouvelle vient du Gouvernement.

— Tant pis : Les Sylva sont partis pour Mytho tout à l’heure, et ne reviendront qu’après dîner.

— Bah ! ils se verront demain. »

Les phrases s’enchaînaient mal. Il fit un effort ; — la question décisive lui semblait une montagne à soulever.

— « Un joli mariage, n’est-ce pas ?

— Très joli.

— Et qui sera heureux. »

Elle fit un geste d’ignorance.

« Vous ne connaissez pas Fierce. Il est mon ami de puis dix ans, et c’est la loyauté, la sincérité même, — Tant mieux pour Sélysette, qui mérite beaucoup de bonheur. »

Mévil regarda la pendule : dix minutes perdues, déjà. Il songea tout à coup qu’un visiteur pouvait surgir. Le fossé était là, qu’il fallait sauter. Il prit son élan.

— « Un mariage, c’est un exemple à suivre. Qu’en pensez-vous ?

— Un bon exemple, ou un mauvais ? »

Elle riait de son rire particulier, bref et sans gaîté

— « Un bon, affirma sérieusement Mévil. Quand le suivrez-vous ?

— Moi ? Je n’y pense pas encore, — pas du tout. — D’autres y pensent peut-être, en vous regardant.

— Croyez-vous ? » dit-elle, indifférente.

II brûla ses vaisseaux.

— « J’en connais… un au moins… qui n’aspire qu’à vous et ne rêve que de vous. »

Elle le regarda très attentivement.

« Et vous savez qui, acheva-t-il en se levant.

— Est-ce vous, par hasard ? » — Elle recommençait à rire.

— « C’est moi. »

Elle n’hésita pas une seconde.

— « Mon Dieu ! vous auriez dû me prévenir. C’est une déclaration ? ou une demande officielle ?

— Les deux. »

Elle riait toujours, on ne peut plus calme.

— « Mettons tout ça en musique, voulez-vous ? »

Elle s’assit au piano, plaqua deux accords, et lança ses doigts dans une sarabande de notes burlesques, brusquement achevée, sans transition, par une phrase en mineur, mystérieuse.

Elle se moquait de lui ; il s’irrita.

— « Je n’entends rien aux sonates. Celle-ci, que veut-elle dire ? oui, ou non ? »

Elle pivota sur son tabouret, et lui fit face :

— « Êtes-vous sérieux ?

— Plus que je n’ai jamais été.

— Vous voulez m’épouser ?

— Je ne veux pas autre chose.

— Pour tout de bon, sans rire ? »

Il crut à une coquetterie.

— « Sur mon honneur, dit-il chaleureusement, vous me ferez, en m’accordant cette main-là, la plus royale charité d’amour qu’une femme ait jamais pu faire ! »

Elle fit une moue de regret poli.

— « Voilà qui est bien dommage ; car cette charité, je ne peux pas vous la faire.

— Pourquoi ?

— Parce que. — En vérité, je ne peux pas. »

Il ne s’attendait pas à ce qu’elle tombât dans ses bras. Les femmes ne disent oui qu’une fois ; il le savait mieux que personne.

— « Mademoiselle, — il était debout, prêt à se retirer, — daignez m’écouter ; ceci n’est pas un jeu, il y va de mon bonheur et peut-être du vôtre. Vous savez qui je suis, mon nom, ma situation, ma vie ; j’ai de l’argent, sinon de la fortune ; la femme que j’épouserai sera heureuse de plus d’une manière.

Cette femme sera vous, ou nulle autre, car je vous aime passionnément, comme je n’ai jamais aimé. — Ne répondez pas ! pas encore. — Il n’y a rien dans mes paroles dont vous puissiez être offensée. Réfléchissez ; prenez du temps ; demandez conseil. J’attendrai deux jours, trois jours, une semaine… Et songez surtout que ma vie est à vous, et mon sort entre vos mains. »

Il s’inclina bas et marcha vers la porte. Debout, les sourcils froncés, Marthe Abel l’avait laissé dire. Elle le rappela.

— « N’attendez rien, monsieur, c’est inutile ; — elle parlait net, ses yeux froidement appuyés sur lui ; — je vous ai dit non ; ce non ne changera pas, — jamais. Je suis sensible, croyez-le, à l’honneur de votre recherche ; j’en suis même flattée, car je sais votre nom, votre vie, votre fortune, et tous vos autres avantages que vous avez eu le bon goût de me taire. Mais je ne veux pas me marier avec vous. — Mettons, par exemple, s’il vous faut absolument une raison de mon refus, que je suis trop jeune.

— Suis-je trop vieux ? je n’ai pas trente ans… »

Elle sourit, impertinente.

— « Ah ? je croyais davantage. Mais brisons là, s’il vous plaît. Je présume que cette discussion est pénible pour vous, autant que pour moi. Je vous ai dit non deux fois, et j’aurais cru qu’une suffisait à votre amour-propre, sinon à votre curiosité ? »

Il s’anima.

— « Il s’agit bien de mon amour-propre ! Il y a beau temps que je marche dessus pour vous. Voilà deux mois que je me suis fait votre ombre, deux mois qu’en vous aimant, j’ai renié ma vie, deux mois que Saïgon, qui m’a connu fier et dédaigneux, triomphe de me voir pris au piège. — Que m’importe ! C’est de mon cœur qu’il s’agit, non de ma vanité ; — de mon cœur qui ne peut se passer du vôtre, de mon cœur et de ma vie, car si vous me repoussez, je mourrai ! »

Elle le considéra avec curiosité et ironie.

— « Vous êtes très éloquent !… Je comprends beaucoup de choses que je n’avais jamais comprises… Dites-moi ? quand vous parlez à Mme Malais, sont-ce les mêmes phrases ? »

Il pâlit. — Le Sphinx était vainqueur ; l’énigme restait indéchiffrée. — Il regardait fixement les yeux noirs. — Elle ne voulait pas… Pourquoi ne voulait-elle pas ?

Il s’exaspéra soudain de sa défaite. Jadis, il avait su les mots insolents qui blessent les femmes dédaigneuses. Il tâcha de les retrouver, de s’en servir.

— « Tiens ? dit-il en reculant ; vous êtes renseignée plus que je ne croyais. Tant mieux : puisque vous avez commencé d’être franche, j’espère que vous le serez jusqu’au bout. Rien qu’un mot, et je m’en irai, — pour toujours. Si je me tue en sortant d’ici, je veux savoir pourquoi. Faites-moi cette grâce la raison de votre refus, la vraie ? »

Elle se rassit.

… « Je n’en ai pas à vous donner.

— Mais j’en ai peut-être à deviner, moi ? »

Elle se leva, hautaine, et chercha une sonnette.

— « N’appelez pas, fit vivement Mévil : je serais capable de vous manquer de respect devant vos boys. Achevons. Vous ne voulez pas m’épouser. Avez-vous pourtant de quoi faire la difficile ? Vous êtes pauvre comme une mendiante, vous le savez : espérez-vous rencontrer deux fois l’homme que je suis, prêt à vous prendre nue, prêt à payer les dettes de votre père ? »

Elle l’écoutait, les deux mains crispées l’une sur l’autre. Tout à coup, il la vit sourire, railleuse, orgueilleuse. Il s’arrêta court, une lueur dans son esprit.

« Niais que je suis ! Vous l’avez trouvée, votre dupe ! et voilà pourquoi… Qui est-ce ? qui ? »

Il cherchait furieusement, avec cette lucidité aiguë qu’on a aux heures de tension nerveuse.

Elle haussa les épaules. Son premier geste de colère réprimé, elle redevenait le Sphinx impassible, que les hommes ne savent pas offenser. Elle eut presque pitié de celui qui était là, bavant de rage devant elle.

— « Allez-vous-en, monsieur, » dit-elle simplement ; et comme il ne bougeait pas, elle fit elle-même deux pas vers la porte. Il osa porter la main sur elle, et la retint par un bras. Elle se dégagea, prompte comme un éclair, ses yeux étincelants dans son visage blême :

« Lâche ! cria-t-elle. Ah ! je n’avais pas tort en vous refusant tout à l’heure : je vous avais bien vu et bien jugé, sans courage et sans honneur, vil, flétri, ignoble ! Voilà, voilà pourquoi je ne veux pas de vous ; voilà pourquoi vous me faites horreur ! Regardez-vous dans cette glace ! Regardez-vous, regardez-vous donc ! »

Il regarda malgré lui.

« Vos yeux creux ? Vos joues vertes ? Mais toute votre vie dégradante, abjecte, est écrite sur cette figure-là ! Mais ça se voit, mais ça se lit, que vous n’êtes même plus un homme, à peine un pantin détraqué, dont les fils se cassent. Et vous parlez de m’épouser, de m’acheter avec vos quatre sous, moi qui suis jeune, saine, chaste ? vous qui êtes plus vieux que les vieux, et qu’on traînera bientôt dans la petite voiture des paralytiques ? Vous êtes fou ! Cela coûte plus cher que cela, d’acheter une vierge ! »

Il tenta de se redresser, affolé de honte.

— « Plus cher ? Combien ? — Je demande le tarif ! Et le nom de l’acheteur ! L’homme riche, la bonne dupe prête à tout, le cocu content ! Et parbleu, j’y suis : c’est Rochet ; il n’y a pas plus gâteux à Saïgon, ni plus millionnaire. — Et je me souviens très bien : je l’ai vu baver sur votre gant, un soir, chez le gouverneur ! »

Elle ne rougit pas.

— « Vous avez vu ? Tant mieux. Oui, je l’épouserai, si je veux, si je daigne ; — si la tristesse de la vie m’oblige, moi, pauvre comme une mendiante, à me vendre. L’acheteur, au moins, sera riche comme un roi. Vous… »

Du doigt, elle montra la porte. Ses yeux lançaient de la foudre. Il recula peureux.

Il recula ; deux chaises, heurtées dans sa déroute, trébuchèrent. Il se cogna au battant de la porte. Il regardait le tapis, n’osant plus lever son regard sur elle. Il la sentait sans la voir, — debout, raide et pâle, le bras tendu, — terrible.

Sur le perron, la pluie ruisselait encore : il ne s’en aperçut pas. Il s’enfuit.

XXIX

Une heure plus tôt, l’Avalanche avait mouillé en rivière, par le travers du Bayard.

Il y eut visites, rapports, explications. Les choses toutefois allèrent vite : Fierce ne rencontra que des portes fermées. L’amiral d’Orvilliers inspectait les batteries de Saint-Jacques ; le commandant de l’arsenal, accablé d’affaires, ne recevait pas ; les bureaux, arrachés à leur torpeur réglementaire, montraient du zèle et même de l’activité. En moins d’une heure, Fierce réussit à découvrir le second de la Défense Mobile, et lui remit sa canonnière. Après quoi, il fui libre. Traversant le port, il vit beaucoup de mouvement, et chaque chose sens dessus dessous ; les six torpilleurs armaient : les marteaux des ouvriers y faisaient rage. Il s’en étonna le temps de passer, puis n’y songea plus.

Rue des Moïs, il trouva visage de bois. Les boys parlèrent de Mythô en phrases obscures. Le bep, — cuisinier, — appelé, confirma qu’on ne dînait pas à la maison, mais qu’on y déjeunerait le lendemain. Fierce s’en alla.

Il était tout ensemble fiévreux et las. Huit jours plus tôt, dans le village pillé, sa fidélité à Sélysette était morte. Et depuis cette fatale nuit, pas une nuit ne s’était écoulée exempte de trahison. Ah ! le sourire lascif des congaïs du Cambodge, et leur grêle nudité qui sent l’opium, et la curiosité vénale qui poussait, à la brune, leurs sampans vers la canonnière ! Huit soirs, huit débauches. — Il avait plein le cœur de dégoût, de honte ; mais il était sans force et sans volonté contre son instinct, lâché comme une bête. — Ici même, à quatre pas de la fiancée, cette nuit, ne succomberait-il pas encore ?

Il marchait vite, fuyant la tentation du crépuscule tiède. L’averse récente avait fouetté les arbres, et les fleurs mouillées sentaient plus fort.

Rue de la Grandière, — c’est la rue de l’ancien tribunal, qui maintenant sert de palais aux lieutenants-gouverneurs, — il s’arrêta étonné : les chevaux d’une victoria se cabraient devant un piéton, et le saïs, cramponné à ses guides, criait à tue-tête ; l’homme cependant marchait tête basse, sans rien voir ni entendre, d’un pas raide de somnambule. Fierce reconnut Mévil et l’appela ; mais le docteur passa outre. Inquiet, l’enseigne lui courut après et le frappa sur l’épaule.

— « Où vas-tu ? Qu’as-tu ? tu as attrapé un coup de soleil ? »

Mévil le regarda lentement avant de répondre :

— « Je ne sais pas… »

Il prit la main que lui tendait Fierce, et tout d’un coup s’y accrocha comme un noyé.

— « Tu es malade, » fit l’autre, oubliant sa propre détresse ; et il le ramena chez lui, le soutenant. Mévil marchait docilement, sans rien dire. Fierce toucha ses vêtements, trempés de pluie.

— « Tu as reçu l’averse ? Que diable t’est-il arrivé ?

— Rien. »

Rue d’Espagne, Mévil faillit passer sans reconnaître sa porte. Mais dans sa chambre, parmi ses meubles, ses bibelots, le décor familier de sa vie imprégné de son parfum à lui, il se ressaisit peu à peu et reprit ses sens. Aux questions de Fierce, il répondit alors des phrases vagues. Il avait changé d’habits, et s’était assis, taciturne. La nuit venait sans qu’il songeât à faire éclairer.

Torral arriva là-dessus. Inquiet de son convive, il le relançait à domicile.

— « C’est un tombeau, cette chambre ! »

Il tourna lui-même un commutateur, vit Fierce et lui dit bonsoir. Mévil était encore très pâle et parlait à peine. Torral à son tour s’étonna.

— « Tu allais très bien tantôt ? Bah ! viens dîner quand même.

— Il ne peut pas, dit Fierce ; tout à l’heure, il trébuchait dans la rue. »

Mévil fit un effort, et se leva :

— « J’ai eu un étourdissement. Mais c’est passé, ou presque. Quand même, j’aime mieux ne pas sortir tout de suite. Dînons ici tous les trois, voulez-vous ? »

Ils dînèrent. Mévil fit servir dans sa chambre, qui ressemblait à son cabinet : c’étaient les mêmes tentures de mousselines, trop longues et trop larges pour les murs, — les mêmes sièges bas, — le même demi-jour tamisé par des lampes couleur de safran. Les boys allaient et venaient sans bruit sur leurs semelles de feutre. La congaï ne parut pas.

Fierce était sombre et Mévil défait. Torral les fouillait l’un et l’autre de ses yeux perçants.

— « Il y a cinq mois, dit-il soudain, nous dînions ensemble pour la première fois, au cercle. Vous vous souvenez ? c’était plus gai que ce soir. Vous étiez des hommes, en ce temps-là ; pas des croque-morts.

— Oui, » fit Mévil.

Il passa plusieurs fois sa main devant ses yeux. Il avait là, gravée sur sa rétine, une vision qui ne s’effaçait pas, — la vision d’une femme debout… — Mais il s’efforça de ne plus voir.

« Oui, répéta-t-il ; mais ce temps-là reviendra. »

Il fit apporter du vin de Syracuse, et commença de boire. Fierce, jadis, aimait ce vin ; il en but aussi.

La gaîté cependant ne venait pas. Ils buvaient silencieux autour de la table ronde ; et le lustre électrique projetait aux murs leurs ombres grandies et immobiles. Les tentures excluaient tout bruit du dehors ; la chambre était muette comme un sépulcre.

Deux bouteilles étaient vides. La face de Mévil, blafarde tout à l’heure, se colorait peu à peu ; mais il continuait de frissonner par intervalles, et regardait peureusement vers le noir de la porte ouverte.

— « Qu’y a-t-il donc là-bas ? fit Torral en surprenant ce regard.

— Il n’y a rien.

— Alors ?

— Un reste d’étourdissement : j’ai des fantômes en tête, ce soir… »

Torral jura et prit un journal.

— « La dernière semaine du théâtre ; allons-y, ça vaudra mieux que de s’halluciner ici. Liseron joue, précisément.

— Moi, je rentre à bord, » dit Fierce.

Torral le railla.

— « On t’a défendu de sortir seul ? Le Petit-Duc est trop raide pour toi ? »

Fierce haussa les épaules et capitula. L’Opéra de Saïgon est à deux pas de la rue d’Espagne ; mais à cause de la boue, Mévil fît atteler.

— « Nous aurons la voiture pour un tour à Cholon, après, si le cœur nous en dit. »

Fierce ouvrit la bouche pour protester. Mais il vil les yeux ironiques de Torral, et se tut, pris d’une mauvaise honte.

Ils choisirent une baignoire : Fierce tenait à n’être pas vu de la salle. Mais ils n’évitèrent pas les yeux de Liseron : elle les reconnut, leur jeta des sourires. À l’entr’acte, elle eut un caprice, et leur fit passer un mot : s’ils étaient gentils, ils l’emmèneraient souper tout à l’heure, elle et une petite amie fraîche débarquée à Saigon. — En camarades, bien entendu ; elle savait que monsieur de Fierce… mais d’ailleurs, elle-même se déclarait rangée des voitures ; elle se refaisait une virginité.

Mévil écrivit oui sur une carte.

— « Je n’en suis pas, dit Fierce assez fermement.

— Il est sage, ricana Torral, de fuir les tentations avant le mariage ; ça donne le droit d’y succomber après.

— Je ne peux pas m’exhiber à tout Saïgon avec ces actrices…

— … Dans la nuit noire, sur les routes désertes, au fond d’une voiture fermée. Tu ne peux pas c’est clair : Sélysette le saurait par son petit doigt. »

Le rideau s’était levé pour le troisième acte. Fierce regarda les chanteuses ; une curiosité lui venait ; la petite amie de Liseron, qui était-ce ? Il supposa la brunette qui jouait le travesti fille était fine et agaçante ; Liseron, — Petite Duchesse, — la frôlait très câlinement.

— « Si j’allais avec vous, dit-il en hésitant, il faudrait que Torral s’occupât clairement de cette petite…

— Je m’occuperai. Pauvre homme, va ! Tout ça pour souper avec deux femmes qui se disent redevenues pucelles !

— Partons tout de suite, fit Mévil ; nous attendrons à la porte des artistes, et Fierce se cachera dans la voiture. »

Sur la scène les deux femmes s’occupaient beaucoup de la baignoire, et peu de leurs répliques ; mais Saïgon est fait à ces choses : personne ne remarqua rien.

Dans la victoria, on pouvait tenir quatre, en se serrant, et il s’agissait d’être cinq ; Mévil parla d’une seconde voiture ; mais ils n’en trouvèrent pas. Fierce s’était enfoncé sous la capote. Ils attendirent un quart d’heure ; puis les femmes sortirent, courant comme des souris ; elles avaient à peine pris le temps d’ôter leur fard, et s’étaient encapuchonnées jusqu’aux yeux : tout ce mystère les amusait fort. Elles s’engouffrèrent dans la voiture ; Fierce n’eut pas le temps de se lever : elles s’asseyaient à côté de lui, l’une à droite, l’autre à gauche, tandis que Mévil et Torral s’emparaient du strapontin. La Victoria partit avec un cahot brusque. Fierce sentit et reconnut la hanche d’Hélène contre sa hanche ; en même temps, l’autre femme se retint à son genou, d’une main malicieuse qui multipliait l’attouchement. — Et lui, troublé, eut envie de l’une et de l’autre, en dépit d’une grande honte amère qui bouillonnait au fond de sa conscience.

Il faisait une sombre nuit. Des éclairs silencieux rayaient l’ouest. Un vent mouillé venait de là-bas, chaud comme l’haleine d’une bête.

— « J’étouffe, » dirent les femmes, et elles se dégrafèrent. Un sein moite appuya sur l’épaule de Fierce ; à travers la toile mince de son smoking, il compta les palpitations de cette poitrine nue. Un bruit de baisers chantait dans la voiture noire : Mévil sur la bouche d’Hélène recherchait sa virilité d’autrefois.

Toute l’énergie de Fierce se condensa dans ses mains : une tentation furieuse l’envahissait, de saisir l’autre femme, de presser sa chair chaude, de la meurtrir et de la mordre. — Il résista pourtant, ses doigts crispés les uns sur les autres et serrés entre ses genoux. — Le saïs avait pris la route haute de Cholon. la plus courte ; et ils arrivèrent en une demi-heure : quand même, Fierce était à bout de forces lorsqu’il mit pied à terre, et il chancela dans le couloir du cabaret.

Mévil commanda le souper. Le vin de Syracuse et les baisers d’Hélène avaient péniblement chassé sa torpeur : il en restait un nuage au fond de sa tête, telles les effiloches de brume oubliées par le vent dans le creux des vallées ; — mais une fièvre sourde réchauffait, le galvanisait. Il essaya d’être fou ; il mangea des picallilis au piment, et but des thunders, qui sont des flips avec de la menthe en guise d’eau, et du poivre rouge en guise de cannelle. Malgré quoi il tremblait par saccades, et continuait d’avoir peur de la porte. À la longue, il fut ivre ; mais quoique Liseron eût soupé sur ses genoux, il ne la toucha que des mains.

La petite amie d’Hélène regardait Fierce, — avec des yeux de chatte devant la crème interdite ; si bien que Torral, qui d’abord avait daigné faire quelques frais pour elle, ne tarda pas à demander son champagne sec, et ne s’inquiéta plus que de boire. Fierce résista désespérément : il tenta même de se réfugier dans l’ivresse ; mais l’ivresse ne vint pas assez prompte, ni assez complète. Peu à peu, il eut la fille à côté de lui, puis sur ses genoux : elle but dans son verre ; elle se grisa, et l’assaillit sans honte. — Il réussit à se lever, il voulut partir. Mais tous s’attachèrent à lui pour le retenir ; et l’on reprit la Victoria en quittant le cabaret.

Mévil, hors de raison, commanda au saïs d’aller tout droit ; l’homme indifférent les conduisit aux dernières maisons du faubourg. Là dans une cañha de ñhaqués[2], ils eurent l’idée burlesque de demander à boire. Un vieil homme effaré leur apporta du saké[3], qu’ils trouvèrent fade après les cock-tails. Plus loin, dans un bouge isolé au bord de la rizière, et fréquenté par la lie chinoise, Torral, qui s’ennuyait, se choisit un boy annamite, et exigea qu’on l’admît sur les coussins. Le ciel lourd d’eau leur jetait parfois de grosses gouttes d’orage, et tous se serraient sous la capote, avec des étreintes et des caresses.. L’averse ne tomba pas ; la chaleur allait augmentant. Les femmes suffoquées et folles de luxure se dévêtirent comme dans une alcôve, et Fierce, chevauché tout à coup par un corps demi-nu, succomba.

Sur la route boueuse et noire, ils s’enfoncèrent dans la campagne. Et la voiture pleine de stupre était comme un mauvais lieu.

Longtemps, la nuit les entendit chanter et hurler, dans la frénésie de leur rut et de leur ivresse. Mais ils s’enrouèrent enfin et se turent, — quand la fatigue les eut couchés pêle-mêle sur les coussins, sur le tapis, comme des soldats tués. L’orgie finissait en torpeur. Les femmes, épuisées, s’endormaient malgré les cahots ; les hommes, inertes, ne pensaient plus. Et ils revinrent vers Saïgon, corps mous et têtes vides. Ils avaient été très loin ; le chemin du retour était long : c’était la Plaine des Tombeaux, éternellement silencieuse.

À l’ouest, les éclairs s’étaient éteints ; le vent était mort.

Or, ils arrivèrent au tombeau de l’Évêque d’Adran, qui se profila confusément sur l’horizon sombre. Et il se passa une chose étrange et terrible : — les chevaux, qui trottaient en buttant, fourbus, bondirent tout à coup de peur, et reculèrent en se cabrant. La voiture brutalisée vint se mettre en travers de la route et faillit verser. Tous, arrachés du sommeil ou de la stupeur, se dressèrent effarés, avec des cris.

La voiture reculait toujours, malgré le fouet du saïs. Torral, dégrisé, sauta à terre. En avant, la route était noire comme de l’encre. Fierce, sautant à son tour, saisit une des lanternes, et tâcha de découvrir l’obstacle invisible.

— « Il n’y a rien ? » fit-il en se retournant.

Mais la lanterne alors éclaira la face de Mévil, resté en arrière ; — et, ensemble, Torral et Fierce étouffèrent un cri :

Les yeux de Mévil étaient hagards dans un visage convulsé de terreur et gris comme cendre ; — il n’y avait plus de sang à ce visage-là, plus une goutte ; et l’on voyait les dents grelotter dans le trou de la bouche. Les cils aussi vacillaient autour des yeux, et ces yeux, fixes comme des yeux de chouette, regardaient au fond de la nuit, regardaient et voyaient la Chose Épouvantable que la lanterne n’avait pas po éclairer.

— « Là… — là !… »

Il parlait comme on suffoque.

« Le fantôme… l’évêque d’Adran… qui barre la route dans son suaire… Il me fait signe… à moi… »

Les femmes affolées crièrent ; Fierce sentit une sueur froide à ses tempes ; Torral recula malgré lui. Une peur indomptable passait sur eux, comme une rafale sur des feuilles qui tremblent. Les chevaux semblaient rivés au sol.

Il n’y avait rien pourtant, rien qu’on vit ! La nuit était vide. Fierce, d’une secousse, avança de trois pas : un orgueil farouche ressuscitait au fond de lui, l’orgueil héréditaire de sa race qui avait été forte ; et cet orgueil ancien s’amalgamait bizarrement avec l’ironie sceptique des Français de la Décadence. Debout, face à ce qu’on ne voyait pas, Fierce, railleusement, exorcisa :

— « In nomine Diaboli… Monsieur l’Évêque, s’il vous plaît, place aux honnêtes vivants que nous sommes ! Vous faites peur à des femmes, c’est peu galant, et tout à fait indigne de votre caractère épiscopal. — Si c’est un mauvais présage que vous nous apportez, je le prends pour moi, et que tout soit dit.

— Sur ce, rentrez chez vous, vous allez attraper un rhume ! Votre cercueil refroidit…

— Tais-toi ! cria peureusement une des femmes ; tu vas faire arriver un malheur ! »

Mévil poussa un grand soupir, et ses yeux glissèrent de droite à gauche.

— « II s’en va… il t’a fait signe à toi aussi… »

Les chevaux alors avancèrent, avec un reste d’effroi.

— « Non ! non ! protesta violemment Hélène : pas par là, je ne veux pas.

— Quoi, pas par là ? fit Torral furieux soudain. Par où, alors ? Êtes-vous saoule, vous aussi ? »

Elle voulut sauter à terre ; mais il la retint rudement par le bras, et la voiture dépassa le mausolée, sans encombre. Mal rassurées, les deux femmes se cramponnaient à Fierce, qui leur semblait le plus brave. Lui s’était rassis silencieux, et Mévil, raide et les yeux toujours grands ouverts, gisait sur les coussins comme un cadavre.

Ils continuèrent leur chemin. Mais l’alerte avait claqué les chevaux, qui n’allaient plus qu’au pas, malgré le fouet. La route fut interminable. Par chance, l’orage s’était éloigné, et les étoiles luisaient entre les nuages. Ils s’endormirent peu à peu d’un sommeil écrasé, — rompus de fatigue, d’émotion, et ivres.

La nuit s’acheva. L’aube blanchit l’orient ; puis le soleil se leva sans aurore. La brise matinale souffla moins chaude. Une journée souriante naissait.

Fierce, le front caressé d’air et de soleil, sortit lentement de sa torpeur. Il se redressa. Les deux femmes l’enlaçaient toujours à pleins bras, et elles étaient presque nues. Il songea tout à coup aux rencontres possibles : il faisait jour, et on entrait en ville ; déjà le pont de l’arroyo était passé.

Fierce voulut dénouer les bras qui le retenaient et sauter à terre. Mais ils s’étaient contractés et crispés, ces bras ; ils étaient autour de lui comme des liens, ils étaient comme sa vie ancienne, comme sa civilisation, collés à sa chair. — Il lutta pour s’en débarrasser, il lutta trop tard.

Trop tard. La Fatalité l’avait marqué : Comme il s’arrachait de l’étreinte nue, une victoria déboucha d’une rue transversale, — la rue des Moïs, — et passa tout près de lui, au pas : Mme et Mlle Sylva en promenade du matin.

Sélysette se leva toute droite, les yeux agrandis. Un cri lui échappa, — un cri qui cloua le cœur de Fierce comme d’un coup de couteau. Et ce fut tout, la victoria s’enfuit, rapide.

Une minute entière, Fierce resta debout, immobile, comme les arbres foudroyés qui ne tombent pas tout de suite. Puis, d’un geste terrible, il brisa l’étreinte funeste, il jeta l’une sur l’autre les deux femmes, et le front de l’une saigna. Lui cependant bondissait hors de la voiture et se sauvait à travers les rues, fou.

XXX

Comme une bête blessée à mort qui veut agoniser dans sa tanière, Fierce n’arrêta sa fuite que dans sa chambre du Bayard. Et il s’assit sur le lit, ses coudes sur ses genoux, sa tête entre ses poings.

Il murmura : « C’est fini. » Les mots n’éveillaient d’ailleurs aucune pensée en lui. Le tumulte de sa tête avait été trop violent d’abord : il n’en restait plus qu’un vide total et terrible. Malgré quoi il souffrait effroyablement : son cœur était comme prisonnier d’une myriade de griffes pointues, qui le comprimaient, le crevaient ; et il sentait aux cuisses et au ventre la contraction atroce que seuls connaissent les alpinistes qui ont fait de grandes chûtes. — Quand il eut souffert ainsi plus qu’il n’avait de forces, sa tête glissa entre ses mains, et il s’endormit ou s’évanouit. — Mais dès qu’il se réveilla, il recommença de souffrir.

Il souffrit même davantage, parce que la pensée fonctionna de nouveau sous son crâne. Et l’idée que Sélysette était morte pour lui, qu’il ne la reverrait même pas, — jamais ! — lui arracha un gémissement de torture. Il répéta : « C’est fini, » avec la compréhension nette, cette fois, de toute sa vie fauchée, de sa mort obligatoire. Retomber dans le vice, dans le nihilisme, dans la civilisation, — non. — J’aime encore le vin et les femmes, disait jadis Lorenzaccio ; c’est assez pour faire de moi un débauché, mais ce n’est pas assez pour me donner envie de l’être. — Fierce n’avait plus envie, ni courage.

L’espoir d’un pardon, d’une pitié de Sélysette, il n’y songea même pas : on pardonne un coupable, on a pitié d’un malheureux ; mais on n’épouse pas un faussaire qui a pris le nom et le masque d’un honnête homme jadis aimé. Fierce était ce faussaire, et Sélysette avait constaté le faux de ses yeux. — Quel remède ? — Jamais situation n’avait été si claire. — Fierce ricana d’impuissance et de désespoir : il pouvait écrire, supplier, pleurer ; — c’était fini quand même ; — fini ; — fini. Il se martela le mot dans la cervelle. Après quoi, — pareil au noyé imbécile qui s’use les ongles aux parois lisses de son puits, — il écrivit, il supplia, il pleura. Mais sa lettre lui revint cachetée, et, avec elle, un billet bref dans quoi on lui rendait sa parole, — un billet qu’il reçut sur la nuque, comme les guillotinés reçoivent le couperet.

Il n’avait pas déjeuné ; il ne dîna pas. Sept heures sonnaient, sept heures du soir. Il s’aperçut que tout un jour avait passé, de l’aube à la brune. Dans la nuit grandissante, il frissonna d’être seul ; une peur enfantine le chassa de sa chambre. Le croiseur était déjà muet et obscur. Les clairons avaient rappelé au branle-bas du soir ; l’équipage était sur le pont ; la batterie vide apparaissait grande, basse et lugubre comme une crypte de cathédrale. Fierce, hâtivement, gagna la coupée, s’évada de ce silence et de cette ombre. Sur le quai, la nuit n’était pas encore opaque.

Il marcha d’abord au hasard ; mais ce hasard, sournois, guidait ses pas vers la rue des Moïs, — et quand il vit où il allait, il eut encore peur et fit demi-tour. Cette fois, il chercha la maison de Mévil : sa détresse avait besoin d’un secours, n’importe lequel.

Mais Mévil n’était pas chez lui. Fierce vit la grille ouverte, et les boys sur le pas de la porte, en groupe étonné et inquiet. Le maître, sorti seul après la sieste, n’avait point laissé d’ordres et n’était pas rentré.

À pas lourds, Fierce recommença d’aller. Il avait cherché Mévil, il cherchait Torral ; — il cherchait une main à quoi s’accrocher.

Il traversa la rue Catinat, et des gens qui couraient le bousculèrent, — sans qu’il y prît garde. — Un tumulte régnait dans la ville, — qu’il ne remarqua pas. — La foule, nombreuse toujours après le crépuscule, semblait agitée d’une émotion qui allait croissant. Au loin, vers l’hôtel des postes où s’affichent les télégrammes des agences, un flux de peuple se précipitait, avec des cris et des bras levés ; c’était la rumeur d’une émeute. Des estafettes galopaient, des crieurs de journaux hurlaient, et leurs feuilles arrachées étaient brandies comme des drapeaux. Une fièvre anxieuse gagnait jusqu’aux Chinois, qui oubliaient leur labeur infatigable pour discourir sur le seuil des boutiques, — jusqu’aux femmes blanches tirées de leur indolence créole, et qu’on voyait nu-tête et décoiffées, courant aux nouvelles. Saïgon, balayé par un vent mystérieux de folie et de panique, semblait s’éveiller tragiquement de son far-niente éternel.

XXXI

Non, le docteur Mévil n’était pas rentré chez lui, ce soir-là.

Il était sorti de bonne heure, las d’être seul avec sa pensée — trop lugubre. Son ivresse de la nuit s’était dissipée dès le matin ; mais des hallucinations passaient encore devant ses yeux, et le terrifiaient par intervalles. Avec une précision funèbre, il revoyait sa vision nocturne, triste et terrible, et les plis du suaire flottant sur le bras tendu, et les yeux, des yeux fixes de Sphinx… cette vision-là, et une autre, la vision d’une femme debout…

Il avait froid dans les moelles, malgré la chaleur lourde du jour qui mettait une sueur fiévreuse à ses épaules et à son cou. Avant de sortir, il se poudra tout le buste ; puis, dédaignant le pousse et la victoria, il monta à bicyclette : confusément, il espérait apaiser ses nerfs en fatiguant ses muscles. Le vent et le soleil feraient de bons remèdes à sa névrose. Il se courba sur le guidon et poussa fort les pédales. La bicyclette vola sur les routes rouges qui coloraient le caoutchouc des jantes. Une brise brûlante avait séché l’averse matinale, et la boue déjà s’émiettait en poussière.

Autrefois, la bicyclette avait été pour Mévil un véhicule discret, celui dont on use pour les courses mystérieuses ou honteuses dans le secret de quoi les saïs mêmes sont de trop. Mévil avait, parmi la foule de ses intrigues amoureuses, des aventures délicates, que l’honneur et l’intérêt commandaient de tenir à l’abri de tout regard. Dans le village de Tan-Hoa, près de la Route Haute, une petite villa avait été souvent l’objectif de ses expéditions cyclistes. Là vivait une famille saïgonnaise, les Marneffe, père, mère et fille ; — lui, fonctionnaire, naturellement ; elles, très mondaines ; et tous trois dépensant plus qu’il n’auraient pu sans expédients. Le poker et les siestes remédiaient aux déficits : monsieur jouait avec intelligence, madame ne cessait d’être vertueuse qu’à bon escient.

Saïgon savait cela ; — Saïgon sait bien d’autres choses. Mais la fille, qui n’avait que seize ans, passait pour intacte ; il se rencontrait même de bonnes âmes pour la plaindre de grandir dans un milieu qui fatalement la corromprait plus tard.

Or, c’était là besogne faite.

Mlle Marneffe était, depuis longtemps, la maîtresse du docteur Raymond Mévil. Mais fort prudents l’un et l’autre, rien n’avait transpiré de leur liaison. La villa était isolée et propice aux rendez-vous ; M. Marneffe en partait le matin pour n’y rentrer que le soir, conservant ainsi sa correcte ignorance des faits et gestes de sa femme, laquelle souvent s’absentait mystérieusement à midi. Ces jours-là, un mouchoir de jeune fille séchait à l’une des fenêtres de l’étage, et la grille du clos n’était pas fermée à clef, ce qui épargnait des pas au boy portier. — Une bicyclette se cachait fort bien parmi les hibiscus du jardin, et Mévil savait monter sans bruit l’escalier de briques, et pousser la porte muette d une chambre virginale toute tendue de blanc.

Or, Mévil avait quitté la rue d’Espagne avant quatre heures, dirigeant d’abord sa roue vers le vélodrome. Mais des coureurs s’entraînaient sur la piste. Il obliqua et se trouva sur la Route Haute. La ville, déjà, était loin derrière, et le village de Tan-Hoa groupait ses cañhas à gauche du chemin.

Par habitude, Mévil donna un regard à la villa Marneffe : le mouchoir-signal flottait au volet. Mévil songea qu’il y flottait peut-être depuis bien des jours, oublié par une main dépitée : deux mois avaient passé depuis sa dernière visite. Mais Mlle Marneffe était tout ensemble vicieuse et sensée, trop sensée pour en vouloir aux amants infidèles, trop vicieuse pour perdre en bouderies le temps qu’on peut mieux employer.

Mévil vit la grille ouverte. Il entra.

Après tout, c’était peut-être là le meilleur remède…

Mais il est des maux contre quoi toutes les médecines sont vaines. Mévil, une heure plus tard, se remit en selle, un peu plus las et plus anxieux, et comme endolori jusqu’à l’âme. Il se trompa de route et continua vers Cholon au lieu de rentrer à Saïgon.

Sa maîtresse, épuisée de plaisir, l’avait laissé partir sans un mot, sans un regard d’adieu filtrant entre ses paupières closes. Après l’heure libertine et égoïste, il aurait souhaité quelque tendresse, même menteuse. — De la tendresse ; — il songea qu’il n’y en avait jamais eu dans sa vie.

Jamais ; — non plus que d’émotion, ni de larmes Tout était sec, jusqu’à son plus lointain souvenir. Or, depuis deux mois, il entrevoyait d’autres choses, des frissons inconnus, — meilleurs ; — il entrevoyait… Il tressaillit : là-bas, le soleil découpait sur un mur une bizarre forme blanche. — Il tourna court et se jeta dans un chemin de traverse, précipitant sa course. Une autre route était au bout du chemin ; il la prit au hasard, sans remarquer que c’était la route des Tombeaux.

Elle se déroulait, plate et rouge, à travers la grande plaine bosselée de tombes. Un peu d’herbe, des buissons ras, on ne voyait rien de mieux jusqu’à l’horizon, et tout était couleur de sang séché, à cause de la poussière. En plein jour, la vieille nécropole, — trop vieille, — n’était pas farouche ni sinistre, mais seulement monotone ; et le chemin même n’était pas désert : deux fois Mévil croisades promeneurs.

Il alla bientôt moins vite. Depuis longtemps ses muscles étaient amollis contre toute fatigue, saut amoureuse ; et la route était longue ; il n’en était qu’au tiers, le tombeau de l’Évêque n’apparaissait encore à l’horizon.

Alors, tandis qu’il appuyait plus mollement sur les pédales, une étrange modification physiologique se fit en lui : sa matière pensante s’absenta de son corps, s’en écarta, comme il advient dans le sommeil et peut-être dans la mort. Et le lien qui rattache l’une à l’autre les deux substances, — le lien de vie, — s’étira et devint fragile, cependant que l’énergie musculaire diminuait, et que la lassitude se faisait extrême et douloureuse.

Dédoublé, il se vit lui-même, comme on se voit dans un miroir. — Il vit son corps, — ou son double ? accroupi sur la selle et courbé sur le guidon, les coudes pointus, les jambes raides. Il vit son visage, et s’inquiéta de le trouver pâle : quoi ! c’était lui cette face plombée, ces yeux creux, ce regard terne ? c’était lui, ces lèvres exsangues, dont le baiser froid devait répugner comme un baiser d’agonisant ? Agonisant ; — il répéta le mot, — et vit ses lèvres remuer en le prononçant. — Il était médecin, il connaissait bien la grimace funèbre des hommes qui vont mourir ; il la reconnut, — impitoyable. La Mort devait être proche de lui ; il s’imagina macabrement qu’elle pédalait dans son ombre, sur une bicyclette rivée à la sienne.

Ses tempes étaient très froides. Le lien de son corps et de son double s’était allongé sans doute, car maintenant il se voyait de plus loin, plus petit. Et confusément, il sentit ce lien moins souple : les ordres de la matière pensante n’arrivaient plus que lentement aux muscles ; il était comme une machine détraquée, qui n’obéit plus qu’à regret, et ferraille longuement avant de stopper ou de repartir. Cependant, sa pensée astrale, dégagée du cerveau organique, devenait extraordinairement lucide : avec une agilité inouïe, elle courait d’idée en idée, touchant en un clin d’œil à mille choses distantes st contradictoires, sans liaison visible. — Les fumeurs d’opium rêvent ainsi. — Une image oubliée traversa sa mémoire : l’image d’Hélène Liseron, lui crachant au visage, un jour de querelle ; « On vous giflerait, que vous ne sentiriez pas les gifles ; » et la main levée frappait sa joue ; réellement, il ne sentait pas…

Il murmura : « J’ai fait un contre-sens. » — Mon Dieu, que ces pédales étaient dures à remuer ! — Il regarda fixement le soleil qui baissait vers l’ouest. Il était tard, trop tard. Baissant ses yeux éblouis, il vit la route tournoyante et sombre comme un tunnel, — un tunnel fermé en cul-de-sac. Il entrait là-dedans, irrésistiblement ; — et sa vie aussi, sa vie vécue à contre-sens, entrait dans l’impasse noire, pleine de terreurs et de fantômes. — Il n’y voyait plus !… Il fit un effort désespéré, et lentement, l’éblouissement se dissipa : la route, les buissons, les tombes, la poussière sanglante réapparurent, — et le Tombeau de l’Évêque, proche, menaçant.

Une sueur froide coulait du front de l’halluciné. Il allait toujours, pesant péniblement sur les dures pédales, il allait, — sûr d’un soulagement, dès que serait dépassé le Tombeau, le Tombeau terrible. — Il le dépassa ; il tourna l’angle de la route.

Une voiture était derrière cet angle, venant au grand trot, — une victoria attelée de deux australiens. Mévil se rangea à droite et regarda : c’étaient les chevaux de Mme Malais, — c’était elle, seule, dédaigneuse, et qui détourna la tête en l’apercevant.

……Treize heures plus tôt, la Vision s’était dressée en ce lieu même……

Il sembla à Mévil que son guidon tournait doucement de droite à gauche. — Pourtant ses mains ne bougeaient pas. — Et le guidon tournait, c’était positif ; la victoria arrivait, rapide, à dix pas à peine ; il fallait redresser la roue, pencher le corps à droite, — tout de suite. — Mévil essaya.

Les muscles hésitèrent. Comme c’était fatigant, ce guidon à tourner ! Un poids mystérieux s’accrochait certainement du côté gauche, penchant sournoisement toute la machine vers le danger, vers la mort.

Mévil lutta, se raidit, — une demi-seconde, longue…

Mais à quoi bon ? il était las, las !… Comme ce serait simple de se reposer tout de suite, là, sur la route rouge…

Les mains lâchèrent prise. La bicyclette se jeta sous les chevaux, qui se cabrèrent trop tard. La voiture passa, avec une secousse molle…

Il y eut un étrange cri qui ressemblait à un gémissement : Mme Malais se jeta hors de la voiture, avant même que le saïs cramponné aux guides n’eût arrêté.

Raymond Mévil gisait sur le dos, les bras en croix, les yeux grands ouverts. Sur son vêtement blanc, la roue terreuse avait tracé comme un grand-cordon rouge, de la hanche à l’épaule. La Mort indulgente avait respecté le visage, sur quoi se répandait déjà une beauté suprême, très calme.

Mme Malais courut, s’agenouilla, saisit éperdument la tête inerte. Les yeux remuèrent un peu, les lèvres se froncèrent comme pour un baiser, — un baiser rouge et chaud, parce que le sang teintait la bouche ; — et ce fut tout ; le cœur cessa de battre, le rideau des paupières tomba.

Le gardien du tombeau sortait de sa maison. Aidé du saïs, il porta le corps sous le mausolée. Silencieuse, Mme Malais tira son mouchoir et couvrit la face morte. Un peu de rose transparut sous la batiste, marquant les lèvres qui saignaient.

Mme Malais se pencha, — et, pitoyable, amoureuse peut-être, baisa doucement la marque rose…

Puis elle s’en alla, pleine de trouble ; et le parfum de son baiser s’évapora sur les lèvres du mort. Raymond Mévil, froid et raide, entra dans le repos éternel.

XXXII

La rue Némésis était silencieuse et noire ; les lupanars annamites et japonais n’ouvraient pas encore leurs portes et n’allumaient pas leurs lanternes de bambou huilé : il n’était que huit heures. Les pas de Fierce pesèrent sur le trottoir ; le marteau de Torral résonna.

Torral ouvrit lui-même, promptement. Il tenait une lampe, dont il éclaira d’abord le visage du visiteur. Renseigné, il précéda Fierce dans la fumerie. Fierce entra, traînant lourdement ses semelles, comme marchent les soldats vaincus.

Torral posa la lampe à terre. La fumerie était vide : plus de nattes, ni de coussins, ni de pipes ; trois murs blancs, et le tableau noir du fond, qui semblait une dalle funéraire avec ses épitaphes de craie.

La lumière se condensa sur le sol. Torral vit les souliers de Fierce, boueux, et la toile de son pantalon, maculée de rouge.

« — D’où viens-tu ? Pourquoi es-tu ici à une heure pareille ? »

Il parlait avec une brusquerie inquiète.

Fierce chercha dans sa tête. Il ne se rappelait plus. Oui, pourquoi était-il là ?… Pour parler de sa douleur, pour l’étaler et la remuer ? À quoi bon, puisque c’était fini ? Les mots lui manquaient, et le courage.

Il s’adossa au mur. Torral scruta son silence et sonda ses yeux ternes ; puis, haussant les épaules, il embrassa du geste la chambre vide.

« Tu vois ? je m’en vais. Je déserte.

— Ah ? » murmura Fierce indifférent.

Torral répéta deux fois : « Je déserte. » Et dans le silence qui suivit, le mot parvint au cerveau de Fierce, qui comprit lentement

— « Tu désertes quoi ? demanda-t-il.

— Ma batterie, parbleu Saïgon.

— Quelle batterie ? »

Torral reprit en main la lampe, et regarda Fierce au visage.

— « Plus malade que je ne croyais, jugea-t-il. C’est ton mariage cassé qui t’abrutit de la sorte ? Tu ne sais peut-être pas que la guerre est déclarée ? »

De la tête et des épaules, Fierce fit signe qu’il n’en savait rien, et que peu lui importait.

— « Déclarée, répéta Torral. Et depuis midi, les Anglais bloquent Saïgon. La nouvelle est arrivée tout à l’heure, avec le paquebot qui a essuyé les premiers obus.

Fierce réfléchit une minute, tachant d’imaginer une influence quelconque de tout cela sur son propre désastre. — Aucune influence, évidemment. Torral continuait :

— « Les officiers de réserve seront appelés demain matin, et expédiés au feu en cinq secs. Merci pour moi ! Les batteries sont un lieu malsain, que ma santé ne saurait souffrir. J’ai retenu ma cabine à bord du paquebot allemand qui part cette nuit pour Manille. Et je laisse les fous s’étriper entre eux. »

Fierce n’objecta rien. Incontestablement, la désertion de Torral était un acte logique et justifiable, conçu selon la bonne formule : — minimum d’effort, minimum de douleur. — S’expatrier plutôt que mourir ; ça valait mieux, sans contredit. Torral accepta l’approbation silencieuse ; et moins âpre :

« C’est égal, acheva-t-il, tu as traversé la ville, et tu n’as pas même entendu les braillements de la rue Catinat ?

— Non, je n’ai pas entendu…

— Très malade… »

Il s’apitoyait un peu, avec du mépris. Mais c’était le premier mot de compassion que Fierce entendait, et tout son cœur en fondit de douleur et de reconnaissance.

— « Oh ! si tu savais… »

Dans une convulsion de souffrance, il crispait ses mains jointes derrière sa nuque, et se raidissait, le dos au mur, comme un crucifié.

« Si tu savais… »

Il parla. Les mots maintenant lui montaient à la bouche, — hésitants, entrecoupés, mais fougueux. Il vidait violemment son cœur, d’où le désespoir jaillissait en flots de fiel. Pêle-mêle, il disait son amour et son indignité, et la grande espérance qui avait un moment rajeuni sa vie morne, et la terrible faillite de son paradis entrevu et perdu. Il parlait, et il pleurait en parlant, il pleurait à grands sanglots profonds, — comme pleurent les barbares. Torral l’écoutait avec impatience, et le méprisait de ses yeux durs.

— « En voilà assez, interrompit-il tout à coup. Je te l’ai prédit, n’est-ce pas ? qu’en déraillant du bon sens tu courais à une culbute. Ne te plains pas : tu aurais pu tomber de plus haut. Ton mariage raté te sauve la vie. Te voilà libre, et sorti presque miraculeusement de la maison de fous dans quoi tu risquais de finir tes jours. Imbécile ! au lieu de pleurer, tu devrais rire. La médecine est peut-être amère, mais tu es guéri. — Dans tout ce que tu viens de radoter, il n’y a pas une molécule de raison. Ton paradis perdu est inexistant : c’est le pays des mensonges et des mirages ; tu peux le parcourir d’un bout à l’autre sans jamais refermer une fois les mains sur un bonheur réel. Au fait, tu en sais maintenant quelque chose, hein ? Écoute : j’aurai quitté Saïgon dans une heure, et c’est probablement la dernière fois de ma vie que je te vois. Nous avons été amis, je veux te laisser mieux qu’un conseil, un testament : reviens au bon sens. Tu as été un civilisé, et des siècles d’atavisme indéfiniment perfectionné ne s’effacent pas. Reviens à la civilisation. Déracine de ta mentalité les dernières touffes de préjugés, de conventions, de religions. Redeviens ce que tu étais avant ta crise, un homme parmi les enfants qui peuplent la terre. Et tu retrouveras la volupté des hommes, la saine et raisonnable volupté qui consiste à ne pas souffrir. »

Il regardait Fierce droit aux yeux, et Fierce le regardait aussi, pensif. Leurs deux esprits s’appliquaient à leur divergence. Torral fit une cigarette et l’alluma.

Dans le silence, ils entendaient la lampe crachotter, à bout de pétrole.

— « Alors, dit soudain Fierce, la vie te plaît ?

— Oui.

— Tu ne souhaites rien de mieux ? cela te suffit, — dormir, manger, boire, fumer le tabac et l’opium, faire l’amour aux femmes, non, aux boys ?

— Oui,

— Et du fond de ta sincérité, tu crois que le mal et le bien sont des balivernes, et qu’il n’y a ni dieu, ni loi ? »

Torral ricana.

— « Séance de catéchisme. Je crois en un seul dieu : l’évolution déterministe ; je crois au bien et au mal, en tant que règlement d’utilité sociale, prudemment inventé par les malins contre les niais ; et je crois même que l’homme est composé d’un corps et d’une âme, celle-ci étant mathématiquement définie, l’intégrale des réactions chimiques de celui-là. — Maintenant, pour plus ample commentaire, j’ajouterai que ce catéchisme, — le catéchisme des Civilisés, — est un secret qu’il faut cacher aux peuples, parce qu’ils en sont indignes, et réserver aux seuls individus d’élite, dont je suis. Toute civilisation doit être ésotérique ; et la profanation des mystères rebrousse l’évolution vers la barbarie. »

Il tira les dernières bouffées de sa cigarette et l’éteignit sous son pied.

— « J’imagine d’ailleurs que tu sais tout cela comme moi ? »

La flamme de la lampe baissait avec de petites convulsions qui jetaient aux murs des sarabandes d’ombres rougeâtres. Fierce baissa la tête. Que répondre ? Torral parlait vrai, et rien ne pouvait être opposé à son dogme irréfutable. Tout à coup, parmi les fantômes de sa pensée, Fierce revit Mlle Sylva, — candide, croyante, absurde, heureuse.

— « Eh oui ! cria-t-il soudain. Je sais tout cela. Ton catéchisme, je l’ai appris au collège ; et je le pratiquais d’instinct, avant de l’avoir appris : — et il n’y a de vérité qu’en lui, et tout le reste est mensonge. — Oui, parbleu, je sais tout cela Mais encore ? Il n’y a ni dieu, ni loi, ni morale ; il n’y a rien, que le droit pour chacun de prendre son plaisir où bon lui semble, et de vivre aux dépens des moins forts. — Et puis ? — J’en ai usé, de ce droit ; j’en ai abusé. Et j’ai fait ma maîtresse de la vérité la plus égoïste et la plus implacable : est-ce ma faute, si j’étouffe aujourd’hui entre ses bras ? est-ce ma faute, si j’ai trouvé la lassitude et l’écœurement là où tu dis qu’est le bonheur ?

Ne pas souffrir, — ne pas sentir ! cela ne me suffit plus. J’ai soif d’autre chose. Je ne me résigne plus à vivre pour manger, boire et me coucher. Et je n’en veux plus, de cette vérité, qui n’a rien de meilleur à m’offrir : j’aime mieux le mensonge, j’aime mieux ses duperies, ses trahisons et ses larmes !

— Tu es fou.

— Non ! j’y vois clair. La vérité, qu’ai-je à en faire ? Rien, trois fois rien ! Ce qu’il me faut, c’est le bonheur. Eh bien, j’ai vu des gens vivre selon le mensonge, parmi tout le fatras des religions, des morales, de l’honneur et de la vertu : Ces gens-là étaient heureux…

— Heureux comme des forçats à la double boucle.

— Et quand même ? s’il fait meilleur dans le cachot qu’à la belle étoile ?

— Essaie, et tu verras.

— Je ne peux plus essayer ! On sort de ce cachot-là, on n’y rentre pas. J’ai vu la vérité, je ne peux plus revenir au mensonge. Mais je regrette le mensonge, et je hais la vérité.

— Fou !

— La vérité, qu’a-t-elle fait de nous, qui l’avons aimée comme les chrétiens n’aimaient pas leur Christ ? Qu’a-t-elle fait de Rochet, de Mévil, de moi-même ? Des malades et des vieillards, acculés à l’ataxie ou au suicide.

— De moi, elle a fait un heureux.

— Allons donc ! un fuyard, un proscrit, dont la vie est cassée comme une paille, et qui demain, déshonoré, condamné, chassé de partout, n’aura pas un cimetière où reposer ses os !

— Possible. Cela ne prouve rien. »

Il faisait tout à fait sombre ; la lampe achevait de râler, et c’était comme un feu follet qui dansait encore dans le noir. Torral prononça, calme :

« Cela ne prouve rien. Je me suis peut-être trompé ; mais ce n’est qu’une faute de calcul. La méthode du problème reste exacte. Je recommencerai. »

Il écouta l’heure qui sonnait à un clocher.

« Je recommencerai. Ce n’est qu’une vie à refaire. Je pars : adieu. Jadis, je t’aurais emmené ; nous aurions déserté ensemble ; nous serions sortis tous deux vivants et forts des ruines qui vont crouler ici, et t’ensevelir. Mais tu as craché la civilisation, tu retournes vers les barbares, et je pars seul. Adieu. »

Il marcha vers la porte. La lampe était sur son chemin : il la renversa d’un coup de pied.

— « Adieu, » dit-il encore.

Il s’en alla.

Fierce, seul dans la fumerie noire, écouta les pas qui s’éloignaient. Et comme il prêtait l’oreille, un lointain murmure le fit tout à coup tressaillir, — un frémissement sourd qu’apportait la brise du sud, — l’imperceptible grondement des canons anglais, là-bas sur la mer.

XXXIII

Dix-sept mai 19… — Dix heures du soir. Pas de lune. Ciel opaque, lourd de pluie.

En file indienne, les torpilleurs de Saïgon descendent silencieusement le fleuve, marchant à l’ennemi ; — sept torpilleurs, — le ban et l’arrière-ban de l’arsenal ; — on a fait flèche de tout bois : il s’agit d’un coup de main suprême pour débloquer la ville avant l’arrivée des régiments d’Hong-Kong. Quatre torpilleurs sont armés régulièrement ; les autres ont reçu des équipages de fortune, racolés comme on a pu parmi les hommes des croiseurs et des canonnières ; et l’amiral d’Orvilliers leur a donné ses aides de camp pour capitaines.

Point de feux de route, point de signaux, rien qu’on puisse apercevoir. Les torpilleurs noirs glissent obscurément dans la nuit.

Un banc de quart grand comme une table à thé, cerclé d’une rambarde de fer ; Fierce est là, ses mains serrant le métal mouillé. Dessous, l’homme de barre, penché sur le compas ; à droite, à gauche, des filets d’eau phosphorescente qui fuient ; alentour, la pluie chaude qui grésille sur le fleuve ; — la toile des vêtements détrempés colle aux épaules.

Quatorze nœuds. Les deux rives défilent vite, plates et pareilles. Il faut une attention de chaque seconde pour gouverner dans le chenal sinueux. Mais c’est l’affaire du chef de file ; Fierce commande le 412, cinquième de la ligne, et n’a qu’à guider son torpilleur dans le sillage lumineux déjà tracé.

Facile besogne, — pour le moment. — Fierce, du geste, indique tour à tour à l’homme de barre : — à droite — à gauche — comme ça ; — et rêve, sa pensée distraite s’éloignant du temps et du lieu.

Mon Dieu, tout cela finit mieux qu’il n’espérait. Tout à l’heure il sera mort ; et c’est hier matin qu’est arrivée la catastrophe : deux jours et une nuit de souffrance, — ce n’est guère. — Tout cela finit mieux qu’il n’espérait. — Cette mort même, le hasard la lui fournit prompte et propre. Et ce n’était pas facile de mourir ainsi sans bruit ni scandale, sans que Sélysette en pâtit en rien, sans qu’une goutte de sang vint éclabousser sa robe blanche ! Non, pas facile : les accidents les mieux machinés gardent toujours une odeur de suicide ; et le suicide d’un fiancé… — Tout cela finit bien. Vivre, c’était impossible ; impossible de toutes façons ; impossible quoi qu’il fût advenu…

Drôle d’endroit pour mourir, ce banc de quart. Trop petit de moitié pour la longueur d’un cadavre. Bah !

Sept torpilleurs : pas même de quoi venir à bout d’un cuirassé ; et le sémaphore de Saint-Jacques qui signale une escadre de trois divisions ! — Pot de terre contre pot de fer. — Tant mieux d’ailleurs : l’essentiel est de mourir ; ce combat-là, c’est plus sûr qu’un coup de revolver au cœur. Tout cela finit très bien. L’ennui, c’est cette navigation sans feux : pas possible d’allumer une cigarette, — la dernière cigarette du condamné, pendant la toilette…

Le vieux d’Orvilliers ne s’est douté de rien. Dans le tumulte de la guerre déclarée, il n’a pas même vu les Sylva. Et demain, quand Fierce sera mort, on ne lui dira rien, évidemment ; on respectera son chagrin, ses illusions. Il ne saura jamais. Tant mieux encore : S’il avait su, ç’aurait été une goutte de fiel au fond de la ciguë. Fierce l’aimait bien, ce vieil homme. Il n’était pas civilisé, lui !

Ah ! la civilisation ! quelle faillite I Mévil est mort ; — on l’a enterré à midi ; il n’y avait qu’Hélène Liseron derrière le cercueil ; — Torral est en fuite, et la cour martiale l’a condamné par contumace ; — Rochet est en enfance : on dit qu’il est fiancé ; — Rochet fiancé !… an fait, avec qui donc ? — Bah ! — Et Fierce… eh bien, Fierce ? c’est lui qui finit le mieux. Il finit très bien, Fierce.

— « À gauche, la barre, à gauche. » — Ici, le chenal passe tout près de la rive. Les arbres dans la nuit pluvieuse, exhalent de chaudes bouffées de parfum. C’est comme un souffle de Saïgon, un baiser d’amour que la ville odorante et molle jette aux torpilleurs qui vont mourir pour elle.

Jacques-Raoul-Gaston de Civadière, dernier comte de Fierce, — tué à l’ennemi. C’est convenable. Mademoiselle Sylva pourra sans honte se souvenir de son fiancé. — Mademoiselle Sylva… Ah ! c’eût été pourtant plus doux d’emporter dans la mort le goût de son baiser… Tout à l’heure, après avoir quitté la chambre du Bayard, après avoir déchiré soigneusement le portrait au pastel, — les morceaux sont là, sur sa poitrine, et le cadre vide semblait une porte de sépulcre grande ouverte ; — après avoir fermé la chambre, et jeté la clef par un sabord, — pourquoi diable, au fait ? — Fierce, dans la nuit déjà noire, s’est glissé jusqu’à la rue des Moïs, pour rassasier ses yeux de la petite lumière qui brillait aux fenêtres de la véranda. — La véranda d’ébène, et son rideau de vigne vierge, et le baiser des fiançailles…

À deux quarts par bâbord, des feux qui pointillent la nuit ; — le Cap Saint-Jacques. Mais la rivière s’enroule sur elle-même comme un serpent, et le but est moins proche qu’il ne semble.

Mourir, dormir. Dormir — et ne pas rêver. On a marché depuis Shakespeare. Tant pis : l’espoir menteur de ce rêve, c’était bien la seule chose qui rendait la vie tolérable. Ah ! la vérité, la vérité toute nue ! Jolie chose avoir. — Mais habille-toi donc, putain !

Encore une heure à vivre, deux peut-être ; mais pas trois. Sûrement pas trois.

Beaucoup de lumières, sur le Cap. Les Anglais n’ont canonné que les batteries ; les villas sont toutes intactes. D’ailleurs, le feu a cessé au coucher du soleil.

Elle pleurera peut-être, demain. Rien de mieux à souhaiter, pour le moment. Plus tard, elle comprendra. Elle pardonnera, très bonne. Mon Dieu, il n’est guère coupable, en somme. S’il fut un civilisé, à qui la faute ? — La trahison de l’autre jour n’est rien, rien qu’un faux pas de sa route trébuchante ; et cette route-là, ce n’est pas lui qui l’a choisie. Non, pas coupable, ni méprisable. On lui a mis en mains, dès l’enfance, la terrible équation moderne, qui dégage et détermine l’x de la vie ; — l’équation de la vérité. Eh bien, il l’a résolue, intégralement, courageusement ; voilà tout. D’autres, moins probes ou plus lâches, seraient restés dans le bienfaisant mensonge. Lui en est sorti, parce que plus noble. Il n’a pas daigné faire le prudent partage de la théorie et de la pratique. Il a mis dans la vie la formule du laboratoire philosophique. Crime ? Non : naïveté. Mais le destin tartufe n’aime pas les naïfs. Et voilà pourquoi Fierce meurt.

Au fond, il y a là-dedans plus d’injustice que jamais les nihilistes n’en ont redressé à coups de bombes.

Voici le Cap tout proche, énorme, et plus noir que le ciel nocturne, à cause du contraste des lumières, pareilles aux clous d’argent d’un drap funèbre. À droite, à droite ! Il faut arrondir le promontoire. — Oui, plus d’injustice, dans sa vie fauchée en herbe, qu’il n’y en a dans le tréfonds des houillères, parmi les mineurs plus esclaves que les îlotes de la Sparte antique !

Irresponsable, irresponsable. Innocent. Quand même condamné à mort par la civilisation, qui lui a volé sa part de bonheur, sa part d’amour. — C’est bien ça : berné, volé, puis tué. Ce serait bon de se venger un peu, avant la fin…

Ah ! le Cap doublé : ici, c’est la mer. Des vagues clapotent autour de l’étrave, et voici de l’écume qui jaillit. Plus de forêt, plus de parfums énervants ; la brise du large, fraîche et chaste, frappe Fierce au front, sèche ses tempes moines, aère et apaise sa pensée. Au loin, rien que la nuit ; l’horizon sépare mal le ciel de la mer. Il fait pourtant moins sombre : la pluie a cessé, les nuages se déchirent çà et là, et des trous étoilés apparaissent, par où la lune faufile des rayons furtifs.

C’est un temps favorable. Sur l’eau lunaire, on aura vite fait de découvrir l’ennemi. — Découvrir l’ennemi, c’est toujours le plus difficile : les torpilleurs sont si bas sur l’eau que leur champ de vision est restreint. Neuf fois sur dix, les nuits de manœuvres se passent en recherches vaines. Heureusement qu’aujourd’hui la lune s’en mêle. Allons, tout ira bien.

Un coup d’œil sur les torpilles. — Le 412 a deux tubes du plus gros calibre, 450 millimètres. — Plus que probablement, cela ne servira pas à grand’chose : les canons anglais y auront mis bon ordre bien avant que le 412 soit à portée de lancement. — Neuf cuirassés de ligne, quelques cent cinquante canons de trois pouces, sans parler des Maxim ! — Tiens, au fait, le King-Edward en est. Fierce se rappelle on ne peut mieux sa batterie Nordenfeldt, et le bal, et le souper… Baroque. — Non, les tubes lance-torpilles ne serviront pas à grand’chose. Ce serait drôle, tout de même, de torpiller le King-Edward, avant d’être coulé. — Les torpilles sont prêtes, chargées, amorcées, armées. Il n’y a qu’à tirer la ficelle, et le grand requin d’acier jeté à la mer se précipitera vers sa proie.

Tout est en ordre. Maintenant, ses yeux fouillant l’horizon nocturne, Fierce cherche, — cherche l’ennemi.

L’ennemi. — Dans les cerveaux les plus efféminés par l’hérédité des civilisations successives, le mot sonne, farouche encore, mystérieusement entouré d’échos barbares et violents. — L’ennemi. — Deux sons brusques et rudes, dans quoi sont enclos les fantômes vivaces de toutes les férocités humaines, — depuis la bataille fauve des deux mâles de la caverne, que la femelle contemple, orgueilleuse et peureuse, du haut de l’arbre où elle s’est juchée, jusqu’aux guerres immenses des confédérations et des empires, acharnant les uns contre les autres tous leurs préjugés et tous leurs appétits. — L’ennemi. — L’être inconnu, étranger, différent, dont on a peur et haine. — L’ennemi, qu’on tue.

Fierce cherche l’ennemi, — pour le tuer ; — et il commence à le haïr. — Sûrement, il y a des miasmes sauvages, préhistoriques, épars dans l’humidité de cette nuit de bataille ! Voici que des bouffées de patriotisme lui montent à la tête. Jadis, les seigneurs de Fierce ont aussi couru l’Anglais ! Ah ! ils ont osé, les cuirassés britanniques, tirer le canon contre la terre de France ? Gare, ça brûle ! Bon Dieu, c’est énervant, ce préliminaire. Va-t-on toute la nuit jouer à cache-cache ? — Comme la mer noircit, dès qu’un nuage passe devant la lune ! Autrefois, il y a très longtemps, quand il était tout petit, Jacques de Fierce craignait l’obscurité d’une crainte angoissante. C’était une épouvantable chose, dans le vieil hôtel du Faubourg, que d’aller chercher, pour la veillée, dans la bibliothèque très noire, le gros livre d’images qui servait d’alphabet. — Comment donc s’appelait la bonne allemande ? Un nom en a… — Quoi ? un feu ? où ça ? Eh non, il n’y a rien. — Tous les mêmes, ces timoniers : quand ils ont bien écarquillé leurs yeux dans le noir, ils aperçoivent infailliblement quelque chose ; tel le mousse classique, saluant à l’horizon le premier rayon de la lune : « Un feu rouge, droit devant ! » On en a ri pendant plusieurs siècles. Et voici que Fierce se surprend à en rire encore dans la nuit anxieuse.

Décidément, il n’y a rien, Voilà trois fois que les torpilleurs décrivent autour de Saint-Jacques des demi-cercles dont le rayon s’allonge toujours. Ce n’est pas cache-cache, c’est colin-maillard. Cette lune est exaspérante ! Toutes les cinq minutes, une pauvre traînée de rayons qui s’éparpillent vite sur la mer, et tout de suite l’obscurité redouble. Non, point d’Anglais. Au diable ! Ils ont dû s’écarter de la côte au coucher du soleil. Il faut les chasser au large, et désormais, la recherche devient hasardeuse sur la mer indéfinie. Oh ! mais ! ils ne vont pas se dérober toujours ! Est-ce que la mort, la mort libératrice, serait coquette, et se refuserait ? Quoi ? la vie à recommencer, demain, la vie trop, trop douloureuse, — et toutes les amertumes à remâcher encore, et le ridicule de ce combat avorté… Oh ! non, non, non…

Les torpilleurs, en ligne de front maintenant, et largement espacés, donnent sur la mer comme un gigantesque coup de râteau, dans quoi l’ennemi peut être encore pris, s’il n’a pas fui trop loin dans la nuit opaque. Et Fierce, angoissé de désir, use ses yeux, s’acharne et s’exaspère. — Les lâches, qui ont peur de la bataille ! — Il se penche en avant, le cou tendu, les mains crispées à la rambarde, et il mord sa lèvre qui tremble. Le vent salé lui souffle au visage d’étranges hallucinations orgueilleuses. C’est la Civilisation tout entière qu’il poursuit et qu’il charge, au galop de son torpilleur frémissant ; oui, la Civilisation meurtrière, qui, depuis vingt-six ans, l’écrase peu à peu, fibre par fibre, nerf par nerf, dans son implacable engrenage, et qui, tout à l’heure, l’achèvera d’un éclat d’obus. — Soit. Mais gare à la convulsion suprême du vaincu ! Ces cuirassés qui flottent quelque part devant sa torpille, voilà, voilà sur quoi se venger ! C’est toute une quintessence de civilisation qu’ils concentrent derrière leurs murailles, une quintessence de civilisation bonne pour la dynamite. — Gare ! Gare à la ruade que la pauvre bête humaine, mourante, va lâcher dans l’engrenage !

Or, comme une déesse blême, propice aux altérés de vengeance, la Lune, s’arrachant des nuages qui l’enlacent, fait ruisseler tout à coup des flots d’argent sur toute la mer. Et Fierce étouffe un cri de joie farouche : là, là ! parmi les vagues étincelantes, les cuirassés couleur de nuit viennent de surgir.

XXXIV

Aux Morts de Tsu-shima.

L’ennemi, droit devant.

Et sur le 412 les ordres, jetés à voix basse, s’enfièvrent.

— Doucement. — Les deux machines, cent vingt tours. — Les hommes des tubes, armez les marteaux.

— Et du silence, vous autres !

— À gauche, cinq ! — Zéro la barre. — Vous y voyez, le quartier-maître ? Oui ? Gouvernez comme ça, à deux quarts sur l’avant de la ligne.

— Les machines, — paré à manœuvrer.

L’étrave coupe l’eau sans bruit. Sournois, le 412 avance. Sur l’horizon gris, les cuirassés anglais profilent des masses très confuses. Combien de milles à franchir ! deux, trois ? on ne sait pas : la nuit, impossible de rien apprécier. Et il faut aller doucement : gare aux étincelles, gare au tapage des pistons qui s’entend de loin ! Et il faut aller près, tout près : la bonne distance est quatre cents mètres, quand on y voit clair, et qu’on connaît la vitesse du but ; mais pour une attaque de nuit, c’est folie de lancer à plus de deux cents. — Fierce le sait ; et tout bas, sans lâcher des yeux le gibier, il murmure : « Je tirerai quand je le toucherai. »

À droite et à gauche, les autres torpilleurs ont disparu, — fondus dans le lointain noir ; — téméraire, le 412 court à l’escadre ennemie, tout seul.

Combien de milles, encore ? deux, un ? Cinq minutes, peut-être, avant le premier coup de canon. — Le cuirassé de tête, le plus proche, est fatalement le King-Edward ; — c’est son poste d’amiral. Fierce, une seconde, pense à Hong-Kong, et aux Nordenfeldt enguirlandés de roses ; et il murmure : « Cocasse ! » puis, tout de suite, sa pensée repliée vers la grande chose : « Je tirerai quand je le toucherai. »

« Quand je le toucherai. » La lune, attentive, regarde le champ de bataille. On y voit très clair, — trop clair. Le torpilleur, lui aussi, doit se découper bien noir sur cette mer de lait…

La silhouette du cuirassé grandit, — grandit. Pas un feu, pas un reflet, sur cette machine sombre ; pas un bruit : c’est le Palais de la Belle au Bois Dormant. — Combien de mètres, maintenant ? quinze cents mille ? Ils ont pourtant des yeux, les Anglais ! On y voit comme en plein jour… Ah ! l’attente, l’attente oppressante du premier coup qui va jaillir, déchaînant les grandes voix de la bataille…

Fierce, dans le silence terrible, entend battre ses altères, — fort, si fort que l’ennemi, là-bas, doit entendre aussi… et il retient son souffle, jusqu’à suffoquer. Mais le cauchemar, soudain, se pulvérise dans un fulgurant réveil : des gerbes d’électricité violette jaillissent du King-Edward, volent sur l’eau, frappent le torpilleur ébloui, l’enveloppent, l’inondent d’éclatants rayons, l’auréolent d’une funèbre gloire, — cependant que, tous à la fois, les canons démuselés se hérissent d’éclairs, et hurlent comme une meute à la curée.

Fierce n’y voit plus, — aveuglé net par les faisceaux électriques dardés dans ses prunelles. Tant pis. En avant quand même ! Il a crié d’abord à pleine poitrine pour mieux soulager ses nerfs : « Les machines, quatre cents tours ! » Et maintenant, toutes ses fibres tendues vers le but à frapper, il répète, il répète à satiété sa leçon apprise : « Je tirerai quand je le toucherai. Je tirerai quand je le toucherai. Je tirerai quand je le toucherai… »

Les obus bourdonnent et fouettent l’eau çà et là. Ils éclatent presque tous au choc, parmi les vagues, et cela fait de hautes gerbes jaillissantes qui retombent en pluie, — des fantômes liquides tout blancs sous la lune, qui surgissent et disparaissent dans le même clin d’œil, et sournoisement convergent vers le torpilleur. Oui, c’est comme une ronde de spectres lestes qui se jetteraient leurs suaires les uns aux autres, — de beaux suaires d’écume neigeuse, dont chaque pli recèle la mort. La ronde tournoie et se resserre. Mais le 412 file trente nœuds, maintenant. Au travers des vagues et des obus il se rue irrésistiblement, inflexible comme la volonté qui le précipite. Et la mer labourée bondit et déferle, et le pont submergé ruisselle comme un lit de torrent. Les cheminées brandissent de grandes flammes, que le vent de la vitesse courbe et déchire en panaches éblouissants.

Un obus, — le premier. La tôle crevée s’arrache en lanières. Fierce, la tête détournée une seconde, voit un homme éventré, les entrailles sortantes. Un second coup se hâte, meilleur : le tube arrière et sa torpille volent en éclats, emportant la moitié des chances de victoire. Trois matelots, broyés, s’effondrent dans une bouillie rouge. Et on est encore loin, trop loin !

— « Quand je le toucherai ! » La rage du combat mord Fierce au cœur, et des éclairs de haine clairvoyante sillonnent sa pensée. Elle est bien là, devant sa torpille, — sa dernière torpille, — la Civilisation ! Elle l’a meurtri et torturé, elle va le tuer, — elle l’insulte et le bafoue, elle lui crache au visage toutes ces rafales d’eau furieuse qui giflent les joues, meurtrissent les yeux… Ah ! Fierce se sent le plus faible. Quand même, il s’acharne, enragé. Un cri lui saute aux lèvres, un cri de fille empoignant une rivale aux cheveux : « Je t’aurai, sale bête ! » Et raidi, les yeux démesurés, le cerveau fou, il maintient désespérément la barre droite, droite toujours.

Le poids de son corps pèse sur ses mains, qui étreignent la rambarde. Tout à coup, le point d’appui manque, et il tombe en avant : un coup d’enfilade a haché pêle-mêle l’acier de la rambarde, et un peu de chair avec l’acier. Au bout de son bras, Fierce voit une chose rouge qui pend, — la main mal arrachée. Cela ne fait pas de mal, pas encore. Mais le sang gicle, et Fierce comprend qu’il va mourir. Alors il se relève d’une secousse, et, de toutes ses forces, il crie :

« Feu ! »

La torpille chassée du tube s’élance. Et dans l’instant qui suit, un obus frappe droit dans le tube, le brise, sillonne le torpilleur de l’avant à l’arrière et éclate dans la chambre des machines. Pêle-mêle s’émiettent les bielles, les hommes et les cylindres ; des cris, des détonations, des sifflements se mélangent ; et du 412 foudroyé jaillissent de grands jets de vapeur que les faisceaux électriques éclairent violemment, comme des nuages d’apothéose.

Déchiré de la hanche à l’épaule, assommé comme un bœuf sous la massue, abattu dans une mare de sang, de son sang qui coule comme l’eau d’une éponge, Fierce, quand même, entend le hurrah des canonniers anglais triomphants ; et la certitude de son désastre sans revanche lui enfielle le cœur d’une désespérance dernière, cependant qu’il meurt peu à peu.

Là-bas, sur l’ennemi vainqueur, les canons ne cessent pas leur clameur de mort. Maintenant qu’on est tout près, c’est comme une symphonie prodigieuse où chaque pièce lance éperdument sa note réitérée. Sur le roulement de tambour des mitrailleuses, la gamme sèche des canons de trois pouces dessine des arabesques folles, et le rugissement plus grave de l’artillerie moyenne y plaque sans relâche des accords farouches qui vibrent longuement au-dessus du tumulte des sons.

Les obus tapent partout. C’est la fête féroce du feu et de l’acier. Le pont du 412 qui sombre n’est plus qu’un décombre rouge, où des lambeaux de chair huilés de sang commencent à frire dans la flamme.

— Or, à la fanfare insolente et triomphale des canons se mêle un coup mat, funèbre comme la première pelletée de terre jetée sur un cercueil. Une gerbe d’eau jaillit au flanc du cuirassé ; — et puis plus rien. Mais, comme si quelque foudre inouïe pulvérisait les canonniers sur leurs pièces, les canons, tous ensemble, se taisent, bâillonnés.

Et dans le silence soudain, une immense clameur d’agonie s’élance du cuirassé frappé à son tour, et monte dans la nuit, — épouvantable.

XXXV

La revanche.

La torpille a frappé le cuirassé par le travers de ses chaufferies milieu, au-dessous du blindage de ceinture, — à douze pieds plus bas que la flottaison.

Un déclanchement simple et précis comme une sonnerie d’horloge ; la pointe percutante recule et heurte le détonateur au fulminate ; le fulminate brûle et enflamme la charge, — soixante-quinze kilogrammes de coton-poudre qui éclatent sous le navire, comme une mine sous un rocher. Cela ne fait pas beaucoup de bruit, à cause de la couche d’eau qui assourdit.

Dans la tôle, un trou se découpe, comme à l’emporte-pièce, — un trou haut de quatre mètres, large de sept. Le métal pulvérisé disparaît. La mer entre.

Dedans, c’est le double-fond, — un rempart de compartiments-étanches, pareils aux cellules d’une ruche. Tout s’écrase et se déchiqueté ; la tôle interne, crevée comme du papier, s’effiloche ; et cela fait un second trou, un trou-soupirail ouvert sur les soutes à charbon, lesquelles ceinturent les chaufferies d’une cuirasse noire. La mer passe et noie le charbon.

Troisième tôle, qui sépare les soutes des chaufferies. Ici, c’est le cœur vivant du navire ; la tôle enveloppe ce cœur comme une poitrine. Or, voici qu’elle ploie et se fend ; — rien qu’une petite fente ; mais au cœur, coup d’épingle vaut coup de hache. La mer se glisse, avec un mince gargouillement de fontaine.

La chaufferie babord-milieu. — Huit chaudières alignées devant un couloir où la houille concassée s’entasse. Vingt-six hommes demi-nus travaillent âprement, brandissant leurs lourdes pelles, et lançant à toutes volées le charbon sur les grilles flamboyantes. Des lampes, dont la blancheur électrique jure avec l’éclat sanglant des foyers, pendent au plafond. Une échelle d’acier descend verticale de la porte, une trappe fermée, — boulonnée.

Ils ont entendu l’explosion, les chauffeurs. Le contre-coup les a jetés bas comme des capucins de cartes. Ils se relèvent, meurtris, et ils voient l’eau, — l’eau mortelle qui jaillit de la muraille. Alors, dans la chaufferie close, d’où l’on ne sortira pas, où il faut crever comme des chiens la pierre au cou, c’est une scène indicible d’horreur.

Les hommes, tous ensemble, se sont rués sur l’échelle, — comme si c’était possible de sortir par cette trappe qu’il faut dix minutes pour dévisser ! On a déjà de l’eau jusqu’aux genoux. — Et le chef de chauffe, fou de sa responsabilité grotesquement vaine, a crié : « À vos postes ! » en abattant de son revolver un des fuyards, n’importe lequel. Après quoi, conscient du désastre, sûr de son impuissance, et terrifié de l’agonie atroce qu’il devine, il se tue lui-même de son second coup. — L’eau monte aux poitrines, et, soudain, noie les huit foyers. Des sifflements de locomotive couvrent alors tous les cris, cependant que de grands jets de vapeur et d’eau bouillante mordent furieusement dans le tas de chair accroché à l’échelle.

Un pugilat monstrueux : toutes ces bêtes humaines rendues comme d’un coup de baguette à la férocité ancienne s’assomment et se déchirent des dents et des ongles pour le droit dérisoire de mourir un échelon plus haut. L’eau couvre les premières têtes. Il y a des hommes à la nage ; d’autres, qui ne savent pas, meurent au fond, avec des soubresauts ; la surface bouillonne. Au dernier échelon, sous la trappe fermée, celui qui mourra le dernier s’accroche aux vis d’ouverture et les secoue désespérément ; mais dans sa terreur démente, le misérable se trompe, et il tourne les manettes à contre-sens.

Alors, comme l’eau gagne les derniers degrés, un grand quartier-maître à poils roux, dont les forces se décuplent dans sa fureur de vivre, se rue à coups de couteau dans l’échelle, et taille dans les mains cramponnées jusqu’à ce qu’il touche, lui aussi, la porte implacable. Mais l’eau monte plus vite que lui, et il s’arrête, vaincu, et il lâche le couteau rouge, et sa grande face brutale retombe sur sa poitrine qui sanglote…

C’est fini, la chaufferie est pleine.

XXXVI

Du torpilleur presque englouti, Fierce, galvanisé, regarde et boit sa revanche.

Le King-Edward agonise. D’abord, on n’a rien perçu qu’un grand tumulte a son bord, — des cris, des coups de sifflets, des ordres, un brouhaha d’angoisse que la brise a porté jusqu’aux oreilles du vainqueur comme une adorable musique. Puis l’énorme coque a vibré tout à coup d’un frisson prodigieux. Les projecteurs électriques, tous immobiles depuis l’explosion, et découpant çà et là, sur la mer ou dans les nuages, des disques de rayons blancs, recommencent à s’agiter lentement, tous ensemble, comme si le navire, sur cette mer paisible, était pris d’un roulis inquiétant. — Oui, le King-Edward roule. Des grappes d’hommes apparaissent maintenant au-dessus des bastingages, et enjambent les lisses pour se jeter à la mer. — Le cuirassé s’incline sur tribord, bas, très bas, plus bas encore, sans se relever. Le plat-bord plonge dans l’eau. Une seconde, le pont se voit tout entier : le navire a chaviré sur le flanc ; — et, la seconde d’après, le pont s’enfonce, et la carène apparaît, — les préceintes, la quille, les hélices qui continuent de tourner hors de l’eau. Le King-Edward flotte une minute, sens dessus dessous ; puis il bascule en arrière, la poupe sombrant tout à coup, l’éperon émergeant pour menacer le ciel. Et droit comme un homme qui plonge les pieds en avant, le King-Edward disparaît dans la mer.

Le torpilleur sombre aussi. Fierce, heureux, souriant, flotte à demi sur la passerelle que les vagues caressent. Il ne souffre pas, trop affaibli. Il n’y a plus du tout de sang dans ses veines. Et il s’endort au sein de la mer berceuse, en gardant dans ses lèvres, comme un viatique, le nom de Sélysette.

... En même temps qu’à Saïgon, dans sa chambre, agenouillée sous son christ, Mlle Sylva miséricordieuse prie pour « ceux qui sont sur mer. »

  Stamboul, an 1321 de l’hégire.

Fin
  1. Skébé : tout ce qui est obscène.
  2. Nhaqués (nia-koués), paysans annamites.
  3. Saké, eau-de-vie de riz.