Les contes de nos pères/3/4

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Texte établi par chez Chlendowski, chez Chlendowski (p. 165-176).

IV

PÉRIPÉTIES.

Le lendemain, dans une chambre basse de la Tour-le-Bât, les deux Saint-Maugon étaient réunis. Roger dormait d’un sommeil fiévreux et plein d’angoisses ; il était couché tout habillé sur le lit de camp, qui formait, avec deux escabelles, le mobilier de cette espèce de prison.

Bertrand, à genoux devant un crucifix de bois, pendu à la muraille, achevait sa prière du matin. Il avait le regard serein et le front calme.

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Tout à coup un roulement de tambour, qui se fit au dehors pour appeler le corps de garde sous les armes, éveilla Roger en sursaut. Son premier regard tomba sur Bertrand, et un doux sourire vient épanouir sa lèvre.

— Ce n’était qu’un songe ! murmura-t-il, un songe effrayant et cruel… Ô frère, j’ai fait cette nuit un bien terrible rêve.

Bertrand se leva sans répondre, et s’approcha lentement du lit de camp.

— Que Dieu le bénisse, frère ! dit-il d’une voix grave, mais exempte de toute amertume.

— Si tu savais ce que j’ai rêvé ! reprit Roger en tendant son front au baiser de Bertrand. J’en frémis encore, et il ne faut rien moins que ta vue… Mais où sommes-nous donc ?… ces froides murailles… ce sol humide…

Roger retomba sur son lit.

— Malheur ! malheur ! s’écria-t-il avec désespoir. Ce n’était pas un rêve, et le nom de notre père est flétri !

Bertrand prit sa main qu’il serra entre les siennes. Il y avait tout l’amour d’un père dans le regard triste et résigné de l’aîné de Saint-Maugon. Roger pleurait et ne cherchait point à retenir les sanglots qui soulevaient sa poitrine.

— C’est toi qui seras son époux ! prononça-t-il d’une voix entrecoupée ; — misérable et insensé que je suis ! cet homme m’a trompé…

— Il était bien fort contre toi, pauvre frère !… ce fut, de sa part, une tentation perfide.

— Oh ! oui, s’écria Roger ; perfide en effet ! ses paroles… il me semble les entendre encore !… troublaient mon cœur, aveuglaient ma raison. Que sais-je ? s’il m’eût demandé davantage !… mais que pouvait-il me demander de plus !

Il retira d’un geste brusque la main que pressait Bertrand, et détourna la tête.

— Vous me méprisez, monsieur mon frère, dit-il.

— Je t’aime et je te plains, répondit doucement le capitaine.

— Vous me plaignez !… votre rôle est facile : vous êtes heureux, vous !

Bertrand regarda le ciel.

— Frère, dit-il, tu souffres… Je te pardonne.

— Je n’ai que faire de votre pardon, s’écria Roger en se levant, et je repousse votre pitié, monsieur… Reine m’aimait… je le sais… j’en suis sûr… entendez-vous ? j’en suis sûr !…

Il se mit à parcourir la salle basse à grands pas.

— Elle m’aime… on me tuera… vous pourrez être son époux… mais…

— Je le souhaite, répliqua Bertrand qui ne perdit pas cette inaltérable mansuétude que donne la vigueur morale.

Roger s’arrêta et regarda son frère en face. La souffrance vicie profondément les cœurs faibles. Roger se sentit venir un fougueux mouvement de haine.

— Hypocrisie !… pensa-t-il. Il me raille en héritant de mon bonheur !

Puis il ajouta tout haut avec rudesse :

— Que faites-vous ici ?… Je suis prisonnier ; vous êtes libre : ne puis-je au moins jouir de tout mon cachot ?

— Pauvre enfant ! murmura l’aîné de Saint-Maugon ; qu’elle doit être poignante l’angoisse qui met ces paroles dans la bouche d’un frère !

Il jugeait Roger d’après lui et se trompait. Certes, Roger souffrait ; mais dans sa souffrance, il y avait autre chose qu’un remords. Ignorant le dévouement de son frère, il se croyait prisonnier, sous le coup d’une accusation de trahison. Le châtiment prochain lui semblait une expiation. Ce qui le transportait de rage, c’était l’inutilité de sa faute. Reine lui échappait. Son honneur, cet inestimable enjeu, était joué, était perdu. En revanche, au lieu du bonheur espéré, il recueillait la honte.

La honte mortelle qui ne se rachète point ; l’échafaud.

Mais sa jalousie, furieuse et folle, l’aveuglait à l’endroit de sa honte. Sa torture était dans son amour.

La veille encore, Roger était un enfant loyal, mais faible. Aujourd’hui c’était une âme déchue, un gentilhomme indigne, un soldat dégradé, un mauvais frère.

C’est que, pour un cœur faible, l’existence est une périlleuse loterie. La vieillesse peut venir sans chute, par hasard ; mais, le plus souvent, le déshonneur la gagne de vitesse. Le droit chemin, pour employer une expression poétique dans sa trivialité, est un très-étroit sentier qui passe au-dessus d’un abîme. Comment l’homme, pur et bon qu’il soit, résistera-t-il aux passions qui l’attirent vers le précipice, s’il n’a point la force, cet appui auquel seul l’antiquité accordait le nom de vertu ? L’honneur, la probité, la fidélité, chez les cœurs débiles, sont comme ces couleurs éclatantes qui brillent sur les tissus de bas prix. Le matin, elles éblouissent ; le soir, après quelque rude averse, il ne reste qu’un haillon terne et misérable.

Bertrand ne voyait en Roger que le malheureux et non point le coupable. Généreux et dévoué comme tous ceux qui sont forts, il avait résolu, dès le premier moment, d’attirer à lui la tempête pour en préserver son frère. Mais il ne voulait pas dévoiler son dessein, de peur d’éprouver un obstacle de la part de Roger lui-même. Celui-ci se croyait captif ; il fallait lui laisser cette croyance. Aussi, lorsque Roger le somma brusquement de sortir, Bertrand se retira aussitôt. Il était, lui, bien réellement prisonnier, et dut s’arrêter dans la pièce d’entrée qui formait une espèce d’antichambre. Comme il y mettait le pied, une clef tourna dans la serrure de la porte extérieure, et un soldat parut, suivi d’une femme voilée.

— Entrez, madame, dit le soldat. La consigne est sévère, mais, dût-on me pendre, je ne me repentirais pas, si votre visite fait plaisir à M. le baron.

Ce que disait ce soldat, tous ses camarades l’eussent dit à sa place : Bertrand était si brave et si bon !

La femme voilée entra et se découvrit le visage. C’était Mlle de Montméril.

Bertrand n’était point préparé. La vue de Reine amollit son cœur. Il se sentit fléchir dans sa résolution. Sa passion, vaincue, se releva plus irrésistible, et recommença la lutte. Il aimait Reine de cet ardent et profond amour que l’homme n’a point deux fois en sa vie, et qui, refoulé un instant, reprend l’âme de vive force et la domine tyranniquement.

— J’étais résigné, pensa-t-il ; pourquoi Dieu m’envoie-t-il maintenant ce calice de suprême amertume !

Reine ne ressemblait guère à cette brillante jeune fille que nous avons admirée au bal de M. le marquis de Poulpry. Plus de diamants dans ses cheveux, plus de sourire à sa bouche : une robe sombre ; des yeux fatigués de larmes, et de la pâleur sur sa joue. Mais elle était belle ainsi, plus belle encore que la veille, entourée qu’elle était alors de tant de splendeurs et de tant d’hommages.

Bertrand, cachant son trouble sous une froideur respectueuse, s’était incliné en silence, et lui avait montré du doigt l’unique siège qui se trouvât dans l’antichambre. Reine ne voulut point s’asseoir.

— Monsieur, dit-elle, je viens vers vous d’après la volonté de mon père.

Elle s’attendait peut-être à quelque tendre reproche touchant la froideur de ce début. Son attente fut déçue.

— Monsieur de Montméril, répondit Bertrand avec tristesse, peut-il rendre à Mauguer l’honneur qu’il vient de lui ravir.

— L’honneur ! répéta Reine interdite ; — il s’agit de votre liberté, monsieur… Et, au nom du ciel ! ajouta-t-elle, ne pouvant soutenir plus longtemps ce rôle glacial ; — ne me parlez pas ainsi Bertrand !… Que vous ai-je fait ? Qu’avez-vous depuis hier ?

— Depuis hier ! murmura le capitaine, dont tout le cœur s’élançait vers Reine : — oh ! je suis bien malheureux depuis hier, mademoiselle !

— Tout peut être réparé… commença Reine.

— Non ! dit Bertrand.

Et comme Mlle de Montméril le couvrait de son regard perçant et doux, regard d’ange auquel on ne résistait point, il courba la tête afin de fuir l’enivrement qui montait de son cœur à son cerveau. Sa piété fraternelle aux abois fit un dernier effort.

— Non, répéta-t-il, sans relever les yeux ; — mais vous parliez de liberté ?…

— Je viens pour vous sauver, ne le devinez-vous point ? Dans un quart d’heure, les postes vont être relevés : les sentinelles sont gagnées…

— Dites-vous vrai ? interrompit le capitaine avec vivacité.

— Tout est prêt ! répondit Reine. Des chevaux attendent au dehors.

— Il sera donc sauvé ! s’écria Bertrand, dont l’œil se releva fier et brillant.

L’amour était vaincu de nouveau. Son héroïque abnégation avait le dessus. Reine ne comprenait point.

— De qui parlez-vous ? demanda-t-elle.

— Écoutez, dit Bertrand avec entraînement ; c’est par vous qu’il est malheureux : c’est par votre père qu’il fut coupable. — Votre dette est grande : il faut l’acquitter, mademoiselle.

— C’est vous que je veux sauver.

— C’est lui que vous sauverez !… Lui, mon pauvre Roger, mon frère, dont hier encore la vie était si pure et l’avenir si riant ; lui que la mort de notre père a fait mon enfant ; lui qui vous aime et qui vous a tout donné, jusqu’à notre honneur !…

— Mais vous… vous ! interrompit Reine.

— Moi, mademoiselle…

Bertrand s’arrêta. Sa bouche, rebelle, se refusait à consommer le sacrifice.

— Moi, reprit-il enfin d’une voix altérée ; — moi… Je ne vous aime pas.

Reine s’appuya au mur humide de la salle basse. Elle défaillait.

— Vous voyez bien qu’il faut le sauver ! dit encore Bertrand.

— Oui, répondit Reine qui ressaisit sa fierté de femme ; — je le vois, et je suis prête, monsieur.

Roger était toujours assis sur le lit de camp, immobile, morne, le corps affaissé, l’âme engourdie. L’approche de Reine qu’introduisait Bertrand le galvanisa tout à coup.

Lorsqu’on lui dit de suivre Reine, il se leva et obéit. Il ne demanda point comment, prisonnier, il lui était permis de sortir. Il ne vit point que son frère demeurait à sa place. Pas un mot pour ce dernier, pas un geste d’adieu. Reine était là. Son esprit ébranlé n’avait plus de ressort que pour une pensée : Reine. — Il la suivit machinalement et d’instinct, comme un somnambule, dominé par le despotique fluide suit le magnétiseur qui l’appelle.

Reine, au contraire, en quittant la salle basse, ne put retenir un douloureux soupir, qui descendit jusqu’au fond du cœur de Bertrand.

Les deux fugitifs partirent. Bertrand, resté seul, croisa les bras sur sa poitrine. Il resta ainsi, les yeux au ciel et le visage content. Lorsque le bruit des lourds battants de la maîtresse porte du château lui apprit que les fugitifs étaient hors de danger, il remercia Dieu.


Il y avait des guirlandes de fleurs aux vénérables lambris du château de Saint-Maugon. L’or de l’écusson de Mauguer scintillait aux feux de mille flambeaux. La musique inondait les hautes salles où se pressait une noble foule. — C’était dix-huit mois après les événements que nous venons de raconter.

— Ma foi de Dieu ! disait le jeune M. de Kercornbrec, natif de Quimper, — M. le baron de Keruau peut se vanter d’avoir la plus belle femme de la Bretagne.

— C’est-à-dire la plus belle femme du monde ! solfia avec une excellente méthode le cadet de Trégaz, Nantais fort éloquent.

— C’est tout un ! nasilla le Rennais Châteautruhel.

Les gens de Vitré, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Malo firent à ce sujet des observations analogues et qui ne méritent point d’être rapportées. Après quoi M. de Kercornbrec reprit, en grasseyant de la façon la plus remarquable :

— Ce pauvre baron l’échappa belle, s’il vous en souvient, messieurs, il y a un an ou dix-huit mois. Si ces damnés paysans de Louvigné n’avaient pas rendu la liberté au colonel de Gadagne, l’aîné de Saint-Maugon se laissait condamner au lieu et place de son frère, ce qui eût été, ma foi de Dieu ! grand dommage.

Le fait est que Gilbert de Gadagne revint fort à propos… c’était lui qui avait assigné le poste au petit Roger de Saint-Maugon. Son témoignage sauva le pauvre baron.

Un valet passait en ce moment avec un plateau chargé de vins choisis. M. de Châteautruhel choisit cette occasion pour parler du nez.

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— Je propose, dit-il, de boire à la santé des nouveaux époux.

Cette motion fut acceptée avec enthousiasme.

— Et Roger ? demanda Trégaz. — s’il vous plaît, qu’est-il devenu ?

— Il était amoureux fou de Mlle de Montméril, qui est depuis hier Mme la baronne de Keruau. Mais la belle Reine ne l’aimait point. Quand le témoignage de M. de Gadagne eut mis la vérité en lumière, Roger, qui se cachait à Montméril, prit la fuite.

— C’était un pauvre cœur.

— Tout beau, messieurs, interrompit Châteautruhel ; il est mort comme il faut, en Breton et en gentilhomme… Il est mort devant la ville africaine d’Alger, en combattant pour le roi.

— Donc, que Dieu ait son âme ! dit le reste du groupe.

Un étranger était entré dans la salle. Son feutre rabattu cachait son visage. Il portait la double épaulette de capitaine. En entendant l’oraison funèbre de Roger il se prit à sourire.

Pendant cela, Bertrand de Saint-Maugon, assis auprès de Reine, sa femme, se recueillait en son bonheur, au milieu de toute cette joie bruyante ; mais son bonheur n’était point sans mélange.

— Vous semblez triste, Bertrand, dit Reine avec tendresse.

— Je suis heureux, répondit l’aîné de Saint-Maugon, bien heureux, car vous êtes à moi, et je vous aime… Mais notre père mourant l’avait mis à ma garde. Il était mon frère et mon fils… Pauvre Roger !

— Pauvre Roger ! répéta Reine.

— Mon frère ! mon noble frère ! dit une voix émue â leurs côtés.

Puis Bertrand se sentit prendre à bras-le-corps, et une bouche s’appuya passionnément contre son front.

Le feutre de l’étranger tomba et laissa voir les traits de Roger, brûlés par le soleil des côtes africaines. Bertrand poussa un cri de joie.

— De par Dieu ! murmura le jeune M. de Kercornbrec, il paraîtrait qu’il n’est pas mort !… Il a gagné une épaulette, voilà tout.

— J’ai voulu voir votre bonheur, dit Roger ; demain, je repars pour l’armée.

— Quoi ! sitôt ? demanda Reine.

— Madame ma sœur, répondit le jeune homme en baissant les yeux et avec un léger trouble dans la voix, — il faut la gloire pour effacer la honte.

— Dieu est bon ! murmurait Bertrand, plongé dans une sorte d’extase. — Reine, Roger… tout ce que j’aime !…

Sa voix fut couverte par le nez de M. de Châteautruhel, qui proposait de boire au retour du cadet de Saint-Maugon, ce à quoi obtempérèrent, avec satisfaction, MM. de Kercornbrec et de Trégaz, ainsi que les gens de Vitré, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Malo.