Les deux Kean, 50 ans de la vie dramatique en Angleterre

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LES DEUX KEAN
CINQUANTE ANS DE LA VIE DRAMATIQUE EN ANGLETERRE


The Life and Theatrical Times of Charles Kean, F. S. À including a Summary of the English Stage for the last fifty years, etc., by John William Cole ; in two vols. Lomlon, Richard Bentley, 1859.





I

L’Irlandais Grattan, — non l’orateur, mais le romancier, — raconte dans ses Souvenirs comment, pauvre sous-lieutenant en garnison à Waterford, en Irlande, il entra certain soir dans le misérable théâtre de cette ville. L’affiche promettait le Hamlet de Shakspeare avec tous ses personnages. Ces derniers mots signifiaient que le héros de la pièce, le prince de Danemark en personne, ne serait pas supprimé cette fois, comme il l’était trop souvent, non faute d’un acteur en état de le représenter, mais sous le prétexte assez original que ce rôle est « parasite » et ne sert à rien dans la pièce. Grattan et un de ses camarades prirent donc place dans une loge ; mais le spectacle les intéressa fort peu jusqu’au moment où Hamlet et Laertes se mirent en garde. Nos deux militaires furent alors tout yeux sinon tout oreilles. Laertes était un beau garçon de cinq pieds six pouces, et qui, rehaussé par d’énormes talons, semblait, en face de son antagoniste, un véritable géant. Celui-ci, petit, maigre, pâle, nerveux, agile, bien qu’il maniât son épée d’une main experte, et que son jeu serré annonçât la grande habitude des salles d’armes, commit cependant une ou deux erreurs dont s’égaya un peu haut le compagnon de Grattan. « Le petit Hamlet, dit celui-ci, jeta sur nous un regard irrité, tout en continuant de parer les coups de son adversaire. Ses poses étaient nobles, sa fierté ne manquait pas de grâce. Il laissa s’épuiser son adversaire en efforts impétueux et maladroits, puis tout d’un coup, le poussant à fond et sans lui laisser une seconde de répit, il le cribla de bottes en maître consommé, habitué aux feintes les plus habiles… Au sortir de là, fort surpris comme on peut le croire, nous interrogeâmes la vieille femme, hélas ! trop inoccupée, qui avait mission de recevoir l’argent à la porte du théâtre : — Connaissez-vous, lui demandai-je, l’acteur qui jouait Hamlet ? — Ah ! M. Kean ? .. Sans doute, sans doute… C’est le meilleur de nos arlequins. Il compose des pantomimes charmantes et chante à ravir… »

Ce n’étaient point là, tant s’en faut, tous les mérites de cet arlequin exceptionnel. Après avoir déclamé Richard III ou Macbeth, il exécutait (parfois sur la corde) une danse bouffe. Entre deux chansons populaires, il donnait une leçon d’escrime ou de boxe, ou d’équitation, vrai factotum dramatique, maître en toute espèce de fancy en tout genre de sport. Tous ces métiers, toutes ces industries, l’avaient laissé, le laissaient encore pauvre diable. Marié dès l’âge de vingt ans à une femme plus âgée que lui, que le hasard lui avait fait rencontrer sur les planches de quelque théâtre de province, il avait vainement essayé d’en faire une comédienne de quelque valeur. Mary Chambers n’avait aucune vocation pour la profession que la misère lui avait fait embrasser. Elle ne comprenait rien au théâtre, rien non plus au talent de son mari : excellente femme du reste et mère dévouée ; mais elle ne contribuait en rien aux charges du ménage, et l’homme qui devait un jour devenir le premier comédien de l’Angleterre, ne gagnait, à grand’peine pour lui, sa femme et ses deux enfans, que 25 shillings, ou environ 30 francs chaque semaine.

On n’est d’accord ni sur l’époque fixe de sa naissance, ni sur sa mystérieuse, origine. Les uns le font naître le 17 mars 1787, les autres en novembre 1790. En disant qu’il épousa Mary Chambers en juillet 1808, « à l’âge de vingt ans, » le biographe actuel de son fils, — sans doute bien informé, — s’écarte de l’une et de l’autre version, mais se rapproche de la première plus que de la seconde. Le doute qu’il laisse planer sur la généalogie de Kean n’est pas moins singulier, vu les rapports intimes qu’il déclare avoir entretenus avec les principaux membres de la famille. Ceux de nos lecteurs qui connaissent la belle histoire d’Angleterre de lord Macaulay se souviennent sans doute du rôle important et assez noble qu’il y fait jouer à l’un des principaux chefs de l’aristocratie whig, George Savile, marquis de Halifax. De lui viendraient les deux Kean, s’il fallait, comme le premier, accepter sur parole l’assertion d’une femme qui le revendiqua pour fils, et dont, en cette qualité, il soutint la vieillesse misérable [1]. Une autre tradition, qui n’est pas plus improbable que la première, attribue à l’un des derniers ducs de Newcastle la naissance du grand tragédien, fruit de ses relations passagères avec une actrice en sous-ordre, miss Tidswell. Membre du comité de Drury-Lane et questionné à brûle-pourpoint sur ce sujet délicat par un de ses nobles collègues (l’honorable Douglas Kinnaird), le duc se tira d’affaire par une réponse évasive et polie : « Voilà, dit-il, la première fois que j’entends parler de ceci ; mais je serais très fier d’avoir donné le jour à un homme aussi remarquable. »

Ce n’était peut-être pas exactement là ce qu’eût répliqué sa grâce quelques années plus tôt, si on eût voulu, de façon ou d’autre, l’affilier à un misérable cabotin qui traînait de ville en ville une famille en haillons. Cinq années entières, à partir de 1808, une misère laborieuse resta le lot d’Edmund Kean. Howard, l’aîné de ses deux fils et le plus aimé, traversa une bien courte existence sous l’influence funeste de ce vagabondage sans trêve qui semblait lui promettre un si rude avenir. Né à Swansea en 1809, il mourut à Dorchester en 1813. Le deuil de cet enfant était encore dans le cœur de son père, — nous le verrons bientôt, — lorsque brilla devant ses yeux le premier sourire de la fortune. Il avait rencontré à Harrow le docteur Drury, qui, démêlant et devinant à quelques scintillemens épars la valeur de ce diamant encore brut, le recommanda au directeur du théâtre qui, singulier hasard, porte le même nom que ce dilettante bien avéré [2]. Un misérable engagement lui fût ainsi accordé ; mais le chiffre du salaire stipulé lui importait assez peu. « Qu’ils me mettent une fois devant la rampe du vieux Drury, disait-il, et je leur montrerai ce que je vaux. »

Le « vieux Drury » n’était point alors, tant s’en faut, en veine de prospérité. Les bons comédiens, les actrices charmantes ne lui manquaient pas cependant. Il avait Elliston, l’élégant successeur de Garrick ; il avait Bannister, le matelot comique par excellence, Wallack, que nous avons vu disputer à Macready les suffrages parisiens ; il avait miss Duncan (depuis mistress Davison), réputée la première dans les grands rôles de la haute comédie [3]. Miss Kelly, miss Mellon (depuis duchesse de Saint-Albans), faisaient partie de cette excellente phalange ; mais elle était mal dirigée, bien que le comité de patronage fût présidé par l’éloquent Whitbread, et qu’il comptât lord Byron parmi ses membres. Aussi les dettes étaient-elles énormes et la faillite imminente au moment où le sort, devenu plus clément, lui envoyait le vaillant champion destiné à balancer l’ascendant du théâtre rival, Covent-Garden, où les Kemble, avec Charles Young et miss O’Neill [4], avaient peu à peu conquis une prééminence incontestée.

Le 26 janvier 1814, — date mémorable dans les annales dramatiques de la Grande-Bretagne, — quelques semaines après être entré à Londres dans une charrette de roulier, faute d’un véhicule plus économique, Edmund Kean obtint enfin cette épreuve suprême qu’il appelait depuis des années avec tant de confiance et d’ardeur. Le récit que Grattan a donné de cette mémorable soirée est plein d’animation, de détails saisissans. On y voit le jeune acteur traversant les rues désertes et glacées, portant sous son bras un petit paquet de hardes, le costume de Shylock dans le Merchant of Venice. Il arrive. La salle est déserte. Le souffleur, qu’il rencontre dans les coulisses, le salue de ces mots ironiques : Domus modeste ! ce qui, dans le jargon du lieu, signifie : « Nous n’avons personne ! » Puis la toile se lève pour quelques douzaines de spectateurs éparpillés sur les banquettes du parterre ou perdus dans l’obscurité des loges. Tout est triste, inanimé, lamentable, décourageant. Les acteurs mécontens débitent machinalement leurs tirades écourtées. Ainsi commence le drame, ainsi s’engage la lutte. Le docteur Drury, le bienveillant protecteur, était là, paraît-il, le cœur battant, la gorge serrée, partageant les angoisses qu’il devait supposer à ce pauvre hère chargé de famille, dont l’existence tout entière venait ainsi se jouer à pair ou non sur cette plate-forme hasardeuse. « Je pouvais à peine respirer au moment où vous entrâtes en scène, disait-il à Kean le lendemain ; mais à peine étiez-vous placé, la main sur le pommeau de votre canne, je vis que tout allait bien. »

La première partie du rôle qu’il jouait ce soir-là convenait merveilleusement au génie de Kean. Dès que Shylock, l’usurier sans entrailles, est en face du généreux et loyal Antonio, une haine sourde, implacable, fermente en lui. Les mépris qu’il a subis en silence, la rancune qui s’est amassée en son cœur, ses souvenirs saignans, son âpre soif de vengeance, s’expriment d’abord en sourdine, en a parte contenus, mais terribles ; puis, certain qu’on a besoin de lui, s’enhardissant peu à peu, redressant par degrés son humble attitude, il laisse déborder sur ses lèvres le trop-plein de sa bile amère ; c’est alors que vient cette apostrophe, où Kean enleva du premier coup son misérable auditoire :


« Signor Antonio, ce n’est pas une fois, mais mille, que, dans les groupes du Rialto, vous avez pris à partie et ma richesse et mes façons de spéculer. J’ai courbé l’épaule patiemment sous ces railleries ; souffrir n’est-il pas le lot de toute notre race ? Vous m’appeliez mécréant, loup-cervier, coupe-gorge, et crachiez avec mépris sur ma casaque de Juif, le tout parce que je me sers à mon gré de ce qui est mien. À merveille ! Maintenant vous avez, paraît-il, besoin de mon aide. Allons, très bien ! Vous venez vers moi : Shylock, j’ai affaire de vos écus, me dites-vous. Oui, vous dites ainsi ; vous dont la salive a souillé ma barbe, vous qui m’avez repoussé du pied comme le chien étranger que vous écartiez de votre seuil, vous implorez mes écus ! Que vous répondrai-je ? Ne devrais-je pas vous demander à mon tour : Un chien a-t-il de l’argent ? Un vil roquet peut-il prêter trois mille ducats ? Ou bien faut-il m’incliner, et, plié en deux, avec l’humble accent du serf docile, retenant mon souffle, parlant à peine d’une voix craintive, dirai-je ce qui suit : Mon beau seigneur, vous avez, mercredi passé, craché sur ma personne ; tel autre jour, vous m’avez toisé dédaigneusement ; en mainte autre occasion, traité de chien, et, pour tant de courtoisies, mes écus sont bien à votre service ? »


Les quatre derniers vers de cette virulente apostrophe :

Fair sir, you spet on me wednesday last,
You spurn’d me such a day ; another time
You call’d me dog, and for these courtesies
I’ll lend you thus much monies !

furent ce soir-là rendus comme jamais ils ne l’avaient été. Kean rompait en visière avec la tradition. Avant lui, Garrick, Kemble et leurs émules faisaient de Shylock un vieillard rapace, un Harpagon à cheveux blancs, chez qui prédominait l’avidité, l’inextinguible soif d’amasser. Le jeune acteur lui ôtait quelques vingt ans, et lui donnait pour divinité non plus Mammon, mais la Vengeance. C’est bien la pensée de Shakspeare. À la vue d’Antonio, la première pensée de Shylock n’est pas : « Quel gros intérêt lui arracherai-je ? » mais bien : « Toi, chrétien, le Juif te hait ! »

I hate him, for he is a Christian.

Haine réciproque, dette payée, car Antonio hait, lui aussi, la nation sainte ;

He hates our sacred nation.

Une fois en possession de son auditoire, et lorsque les applaudissement de ce public à moitié prix qui vient, vers le milieu de la représentation, garnir le parterre des théâtres anglais, l’eurent complètement échauffé, Kean, ainsi qu’il l’avait pressenti, franchit d’un bond tout l’intervalle qui le séparait, hier encore, de ses plus altiers confrères. Dès ce soir-là, quelques-uns d’entre eux eurent la bonne foi de le reconnaître, Bannister entre autres. — Après tout, ce n’est qu’un arlequin, lui disait un de leurs camarades en se rengorgeant. — C’est pour cela sans doute qu’il nous saute par-dessus la tête, répliqua l’honnête Jack. Le directeur de Drury-Lane, M. Arnold, était probablement du même avis, car le soir même il fit appeler Kean dans son cabinet, et lui dit avec toute la majesté voulue : — Vous avez, monsieur, dépassé nos espérances. On rejouera la pièce mercredi prochain. — Kean, à vrai dire, n’avait pas besoin de ce froid témoignage. Il se sentait dès lors maître de sa destinée, et lorsqu’il rentra, le cœur allégé, dans l’humble taudis où sa femme l’attendait, tremblante d’anxiété : — Mary, lui dit-il, vous roulerez carrosse, et Charles fera ses classes à Eton. — Puis tout à coup une triste réminiscence vint se placer comme un nuage entre lui et cet avenir radieux. Son second fds, qu’il venait d’enlever dans ses bras et qu’il couvrait de baisers frénétiques, lui rappela celui que, peu de mois auparavant, il avait perdu. — Ah ! si notre Howard vivait encore !… Mais il est mieux où il est, — ajouta-t-il par une sorte de pressentiment paternel.

La vie du premier des Kean a été racontée par un des poètes les plus élégans de cette génération où brillèrent à la fois Byron, Moore, Walter Scott et Campbell. C’est dans le livre de Proctor (Barry Cornwall) qu’il faut aller chercher le détail de cette existence bizarre, commencée dans la misère la plus abjecte, brusquement livrée aux excès du luxe le plus insolent, et qui retombait rapidement, quand le ciel y mit un terme, à son point de départ, à son fumier d’origine. Après le début éclatant, et dès le lendemain, vinrent les haines acharnées. Peu s’en fallut que les directeurs, effarouchés du tumulte hostile que soulevaient les innovations hardies de l’arlequin tragique, ne rompissent tout aussitôt avec un acolyte si compromettant. Après lui avoir vu créer successivement, — c’est à dessein que nous nous servons du mot créer, — les rôles de Richard III, d’Hamlet, d’Othello, de Iago (ces deux derniers, il aimait à les jouer tour à tour), ils eussent peut-être commis l’immense folie de le congédier, sans l’intervention de lord Byron en personne. En les voyant se décourager, parce que la reprise de Hamlet et de Richard III, malgré la curiosité qu’inspirait leur nouvelle recrue, n’avait pas fait salle comble : — Prenez-y garde, leur dit-il, et n’écartez pas un atout. Vous avez mis la main, sans vous en douter, sur un génie exceptionnel. Tout génie qu’il est, si vous ne le soutenez pas à ses débuts, si vous ne forcez pas la foule à le venir apprécier, il succombera comme d’autres. Ne l’immolez pas à la routine. Il a de quoi justifier tout le charlatanisme que vous dépenserez pour le mettre en relief. Je vous propose de faire en corps une démarche officielle auprès des principaux journalistes, pour leur demander de venir entendre Kean et de le juger avec l’attention qu’il mérite. — Cette insinuation, venue de si haut, ne pouvait être dédaignée. La presse fut mise en demeure de se prononcer. Elle applaudit comme avait applaudi le public restreint des premiers jours. La vogue suivit, elle fut immense. Le 16 juillet de l’année 1814, c’est-à-dire moins de six mois après l’entrée de Kean à Drury-Lane, les soixante-huit soirées où il avait paru donnaient pour produit, en recettes brutes, 34,642 livres sterling (866,000 francs), soit en moyenne 509 livres sterling (12,725 francs). Les recettes antérieures, calculées de même, n’allaient pas à la moitié de cette dernière somme : elles étaient de 212 livres (5,240 francs) par soirée. Qu’on nous excuse de descendre à ces détails de chiffres ; personne n’ignore quelle importance ils ont dans le récit d’une carrière dramatique, et avec quelle anxiété les plus fiers interprètes de la muse tragique consultent le registre des recettes, comme le plus sûr thermomètre de l’enthousiasme public et le plus exact étalon de leur renommée. Garrick était souvent atteint d’une affection particulière que ses camarades appelaient, dans un langage assez expressif, la fièvre du contrôle (box-book fever), et s’il faut s’en rapporter aux indiscrétions du foyer des artistes, la grande tragédienne que la France a récemment perdue ne fut pas toujours à l’abri de cette maladie professionnelle.

« Avouons que M. Kean est terriblement sérieux ! » disait John Kemble, parlant en 1815 du redoutable compétiteur qui venait de lui être suscité. C’était ce sérieux, cette conviction profonde qui faisaient effectivement la principale force du nouveau-venu. Il n’imitait personne, si ce n’est peut-être, de temps en temps, un acteur à peine connu chez nous, George Frederick Cooke, apparu comme un météore en 1800, et que le désordre de sa vie chassa, dix ans plus tard, de la scène anglaise. Entre son rôle et lui, nulle tradition ne venait donc se placer. Il le prenait pour ainsi dire corps à corps, et, de gré ou de force, se l’assimilait. Du suffrage des gens de goût, des applaudissemens gantés, de la sanction aristocratique, personne moins que lui n’avait cure. « Eh ! lui demandait un soir sa femme, beaucoup plus entichée de noblesse, quelle mine faisait lord Essex ? — Au diable lord Essex !… s’écria Kean ; je vous répète que j’ai enlevé le parterre [5]… » Pour John Kemble, dans un jour d’inspiration malheureuse, il voulut entrer en lutte avec son jeune rival, et commit sa grande réputation dans l’arène où celui-ci semblait le défier. Le vieil athlète, dont un asthme gênait le débit, forcément solennel et semé de pauses nombreuses, se trouva tout à coup devant un public métamorphosé, fait à d’autres allures et tant soit peu méprisant. Aussi n’insista-t-il guère, et après quelques représentations infructueuses du drame que son rival venait de rajeunir avec tant de succès, il se déclara vaincu. Sa retraite suivit d’assez près cette épreuve, qu’il eût pu aisément s’épargner [6].

Pendant trois ou quatre ans et jusqu’en 1817, Kean fut complètement absorbé dans le laborieux enfantement de cette gloire qu’il avait conquise de haute lutte, mais qu’il fallait asseoir sur des bases durables. Elle lui était chaque jour contestée, et nous en trouvions naguère une preuve irrécusable dans l’Edinburgh Review (1818), où il est dit, en termes passablement outrageux, que « comparer Kean à Garrick équivaut, comme lourde bévue (vile blunder), à mettre Fuseli en parallèle avec le Corrège. » Mais, si la critique écossaise le prenait de si haut, le public de Londres n’en était pas moins fasciné ; les Kemble n’en étaient pas moins vaincus ; Drury-Lane, enrichi, n’en prenait pas moins sa revanche sur Covent-Garden, où Macready venait à peine d’entrer [7], et où ses débuts restèrent comme étouffés jusqu’en 1820. Tout en savourant la joie que lui donnaient de si éclatans triomphes, Kean demeurait à peu près régulier dans ses habitudes. Tout au plus, çà et là, quelques dérangemens passagers, tout au plus quelqu’une de ces cavalcades nocturnes, où, monté sur son cheval Shylock, il parcourait au galop les rues de Londres et les routes extra-murales à la grande stupéfaction des gardes-barrières réveillés en sursaut, qui voyaient passer comme l’éclair ce promeneur fantastique. C’est vers la fin de cette première période, c’est-à-dire en 1818, qu’au retour d’une excursion sur le continent il traversa Paris, et vit pour la première fois jouer Talma. Mistress Kean était avec son mari. Le premier acte d’Andromaque la désappointa complètement. Le calme et la dignité du tragédien français ne lui disaient rien. Kean au contraire écoutait avec un recueillement profond, et quand elle lui fit part de sa déception : « Vous n’y entendez rien, lui répliqua-t-il brusquement… Vous ne savez ce que vous dites… Jamais vous n’avez vu rien de pareil à cet homme… John Kemble et moi, mis au bout l’un de l’autre, nous ne lui arriverions pas à la ceinture… Pas moyen d’en approcher… » La pièce continuait cependant, et mistress Kean, dans son apathie entêtée, recevait de temps en temps quelque rebuffade conjugale. Les éloges de son mari, exaspéré par la contradiction, devenaient de plus en plus emphatiques. Arriva le quatrième acte et la terrible proposition d’Hermione.

… Si vous me vengez, vengez-moi dans une heure ;
Tous vos retardemens sont pour moi des refus ;
Courez au temple : il faut immoler… — Qui ? — Pyrrhus.

Pyrrhus !… répétait Talma, et quelques-uns de nos lecteurs se souviennent peut-être du saisissement, de la consternation, de l’espèce de transe et de frisson qui passaient dans sa voix à ce mot : Pyrrhus !… si désastreusement suivi du mot : madame ! Cette exclamation arracha enfin à mistress Kean un véritable cri d’enthousiasme. Son mari au contraire baissa les yeux dès ce moment, et n’articula plus une syllabe ; mais, comme ils se retiraient ensemble, la pièce achevée, et en réponse aux éloges de mistress Kean, qui déclarait naïvement « n’avoir jamais rien vu de comparable à Talma : — En vérité ! répliqua le tragédien anglais, piqué au vif… Eh bien ! je vous ferai assister à quelque chose de mieux… Laissez-moi leur jouer la scène de folie… » Dès le lendemain matin effectivement, il écrivait aux directeurs de Drury-Lane pour leur demander de monter immédiatement, et sans même attendre son retour, la traduction anglaise de l’Andromaque. Son désir fut satisfait, mais ses espérances furent trompées. Le rôle d’Oreste fut pour lui un échec à peu près complet. On peut en accuser, si l’on veut, le froid traducteur ; Ambrose Philipps ne réclamera point.

Nous avons cherché, — non dans le livre de M. Cole, infiniment discret sur ce chapitre, mais dans les Souvenirs de Grattan, beaucoup plus explicites, — comment peuvent s’expliquer les débordemens étranges auxquels s’abandonna Edmund Kean lorsque, l’opulence lui montant au cerveau comme une trop puissante liqueur, il étonna Londres de ses caprices incroyables, de ses goûts étranges, de ses aberrations inattendues. L’écrivain irlandais les explique par l’enivrement d’une intelligence bornée, les tendances maniaques d’un homme fier de l’étonnement qu’il inspire, et qui veut à tout prix le perpétuer. Le monde n’est plus pour lui qu’un vaste parterre, et sa vie un rôle sans trêve. Dans ses moindres actions, il cherche l’effet. Il faut qu’on l’applaudisse, ou sinon qu’on le siffle, pour tout ce qu’il fait, pour tout ce qu’il dit. L’imprévu le tente toujours, bon ou mauvais, sublime ou ridicule. Au milieu de prodigalités insensées, Kean aimait à placer, comme contraste, un trait ou deux de ladrerie sordide. Il jetait, sans sourciller, une poignée de bank-notes dans le feutre gras de quelque saltimbanque aviné, et il lui arriva de rembourser, avec une ironique formule de politesse, deux guinées qui, dans le temps, l’avaient peut-être empêché de mourir de faim, lui, sa femme et son fils. Il traitait avec une exquise insolence les grands personnages qui voulaient le connaître, et à qui mistress Kean, beaucoup moins revêche, ouvrait à deux battans ses salons. À ces right honourables, à ces grâces, à ces lordships et ladyships qui le harcelaient d’invitations, il répondait les trois quarts du temps par d’altiers refus. Leurs salons étaient, à ses yeux, des ménageries où il ne voulait pas être exhibé. Jusque-là, rien de mieux, ou du moins rien que de très concevable ; mais, par malheur, aux nobles pairs et pairesses, à l’élite du beau monde, il préférait les loups, c’est-à-dire une abominable confrérie d’ivrognes immondes, de joueurs suspects, de boxeurs crapuleux, d’escrocs anonymes, une vile bohème, — comme on dit maintenant, — dont les bacchanales avaient pour temple une taverne de bas étage, le Coal-Hole, le trou au charbon. C’était là qu’il fallait aller chercher, après minuit, Othello ressuscité, Hamlet sorti de sa fosse ; c’était là que l’escortaient volontiers les héros du pugilat, avec lesquels il frayait de pair à compagnon, les Mendoza, les Curtis, les Black-Richmond. Avec eux, on peut s’en douter, s’y glissa quelquefois lord Byron, le rival de Léandre et l’élève de Tom Cribb ; mais le poète traversa d’un vol assez rapide ces ténèbres infectes, et alla se retremper presque aussitôt sur les cimes blanches des Alpes. : Kean au contraire s’enfonça de plus en plus dans cette vie souterraine, où de continuelles orgies absorbaient ses heures et minaient ses forces. Au milieu de tant de folies absurdes, nous en notons une qui a un certain cachet de poésie, le voyage de Kean au Canada, et l’excursion hardie qu’il fit dans les forêts neigeuses de cette colonie, alors encore déserte, en compagnie d’une troupe de chasseurs à demi sauvages : non que la fantaisie nous vienne, comme à Grattan, de comparer ceci à la campagne d’Égypte, ou même à celle que Byron tenta pour l’indépendance des Hellènes, — Dieu nous préserve de si hasardeux parallèles ! — mais enfin il y a là, dans des proportions restreintes, on ne sait quelle héroïque velléité. Et si réellement, comme on l’affirme, le tragédien anglais prit sur les trappeurs indiens le même ascendant que Napoléon sur les mameluks, et Byron sur les Souliotes, tout en réduisant les choses à leur juste valeur, on n’en est pas moins disposé à lui tenir compte de cet incident comme d’une circonstance plus ou moins atténuante.

Ses nombreux délits contre la morale vulgaire et le bon sens de tous les jours réclameraient de bien autres compensations. Peu à peu, sans provocation aucune, il avait chassé de sa maison, ouverte à toute sorte d’hôtes scandaleux, la compagne dévouée de sa misère primitive, la mère du seul enfant que le ciel lui eût laissé. Ses énormes profits, — ils montaient parfois, dans une année, à plus de 10,000 livres sterling, — fondaient en ses mains fiévreuses comme dans le creuset de l’alchimiste. D’immenses écuries, un mobilier somptueux, des bateaux de joute, des pavillons chinois, des paris, des lettres de change, des traites signées, sans en avoir conscience, dans le cours de quelqu’une de ces orgies où ses chers « loups » savaient habilement l’engager, telles étaient les voies ouvertes dans ce navire toujours près de sombrer. Le public, amusé d’abord par le récit de tant d’excentricités énormes, avait fini, dans les derniers temps, par s’en lasser. Il ne lui plaisait plus de voir sur ses jambes avinées chanceler Richard III, d’entendre bégayer le roi Lear en goguette, ou d’apprendre au milieu de la tragédie que le héros, ivre-mort, venait d’être rapporté chez lui. La célèbre cabriole par laquelle l’ex-Arlequin se permit un jour d’interrompre un des passages les plus pathétiques de Shakspeare n’avait plus chance de trouver grâce devant le parterre fatigué, ni surtout devant les directeurs de Drury-Lane, qui voyaient l’avenir de leur théâtre sérieusement en péril. Ce théâtre était passé, en 1827, entre les mains d’un spéculateur américain, Stephen Price, qui n’entendait pas subir plus longtemps les incartades fantasques et parfois brutales de ce génie en décadence. Ils se brouillèrent enfin, et Charles Kemble se hâta de mettre l’occasion à profit en enrôlant aussitôt Edmund Kean dans la troupe de Covent-Garden.

Peu de jours après cet événement, dont tout Londres s’entretenait encore, on vit les murs se couvrir d’affiches où le directeur de Drury-Lane, — de Drury-Lane, notons bien ceci, — annonçait les prochains débuts à son théâtre de… M. Kean. Ce phénomène presque inexplicable, qui mit en émoi, pour vingt-quatre heures, tous les curieux de la capitale, n’était rien moins qu’un joli tour d’escamotage pour lequel Barnum a dû regretter d’avoir été devancé par son ingénieux compatriote. Pour faire comprendre comment il avait pu se produire, remontons à cette soirée triomphale où Kean, venant d’inaugurer les splendeurs de sa carrière dramatique, prenait son second fils Charles dans le berceau où dormait cet enfant [8], et disait à sa femme : « Soyez tranquille, Mary,… vous aurez voiture, et Charles fera ses classes à Eton. » Cette double prédiction s’était de tout point réalisée. Mistress Kean avait longé les pelouses de Hyde-Park dans des équipages aussi brillans que ceux des plus riches dames des trois royaumes. Charles Kean, préparé à ses études universitaires par les meilleurs professeurs qu’on eût pu lui procurer, était effectivement entré à Eton au mois de juin 1824. Il y était en qualité d’oppidan, et l’allocation annuelle que lui avait consentie son père montait à 300 liv. sterl. Bien d’autres enfans à sa place, entourés comme l’était celui-ci de camarades supérieurs à lui par la naissance, eussent été tentés de compenser à force de prodigalités ce désavantage social. L’argent qu’il eût voulu dépenser ainsi, même à l’insu de ses parens, n’aurait pas été difficile à trouver. Quels fournisseurs eussent refusé crédit au fils de Kean ? quels préteurs n’eussent été alléchés par la perspective d’un héritage évalué d’avance, par les moins prévenus, à 50,000 liv. sterl. au bas mot ? Mais Charles Kean, heureusement pour lui, était un garçon d’humeur douce et de penchans modérés. Il poursuivait ses études avec zèle et persévérance, remarqué pour ses vers latins, et aussi, hâtons-nous de le dire, pour son adresse nautique. En sa qualité d’habile et vigoureux rameur, il avait été promu par ses camarades au grade de capitaine en second dans cette marine universitaire qu’on appelle les long-boats. Le célèbre maître d’armes Angelo avait aussi fait de lui un tireur excellent. En même temps que lui, dans ce collège éminemment aristocratique d’Eton, grandissaient en foule des hommes promis aux plus hautes distinctions sociales : les lords Eglinton, Canning, Walpole, le duc de Newcastle (l’héritier de celui dont nous parlions tout à l’heure), le marquis de Waterford, MM. Gladstone, Somerset, Cowper, Savile, Wentworth, Middleton, Watts-Russell, etc. L’avenir ne semblait lui offrir que voies largement ouvertes, protections assurées, privilèges de toute sorte. Sa mère le destinait à l’église, son père à la marine, lui-même penchait pour la carrière des armes ; mais, quel que fût son choix définitif, personne ne pouvait lui prédire que des succès. Un beau matin, ce rêve doré se dissipa, et la foudre sillonna ce ciel où pas un nuage n’avait encore paru. Le jeune étudiant apprit tout à coup par une lettre de sa mère, qui le rappelait instamment auprès d’elle, ce dont il se doutait vaguement depuis seulement quelques semaines : c’est qu’Edmund Kean était ruiné, sa popularité détruite, sa santé compromise, et que, sans plus de délai, sans achever ses cours, lui, le fils du comédien insolvable, il allait être appelé à la vie pratique, au travail lucratif, à se suffire enfin, et à ne plus compter que sur lui-même.

À Londres, où il se rendit aussitôt, sa situation lui fut encore plus complètement révélée. On avait arrangé son avenir. Un membre du parlement, M. Calcraft, protecteur resté fidèle, offrait de lui procurer un brevet de cadet dans les troupes de la compagnie des Indes. Edmund Kean avait accepté avec empressement pour son fils cette chance de salut. Il lui enjoignait de se préparer à quitter l’Angleterre sans retard. D’un autre côté, mistress Kean, séparée de son mari depuis deux ou trois ans déjà, et qui à bon droit, ce nous semble, comptait fort peu sur sa protection, demandait à son fils de ne pas mettre entre elle et lui l’infranchissable Océan. Usée par les chagrins de son âge mûr autant que par la misère de sa jeunesse, beauté flétrie, cœur malade, victime d’infirmités précoces, à peu près incurables, qui la clouaient habituellement dans son lit, qu’allait-elle devenir ?… Il y avait là un appel irrésistible. Et que faire cependant ?… N’écoutant que son intérêt, Charles Kean n’eût point hésité. La route où on le poussait mène quelquefois à la gloire, souvent à la fortune. Gloire et fortune à part, elle le laissait dans la sphère où son éducation l’avait conduit, et lui assurait tout le bénéfice moral des relations qu’il y avait formées ; mais de tous les devoirs, le plus sacré ne devait pas le trouver sourd à sa voix. Il prit donc immédiatement son parti, et sollicita de son père une entrevue qui lui fut tout aussitôt accordée. Edmund Kean, le millionnaire d’hier, vivait maintenant dans un humble hôtel meublé [9]. Il y vivait au jour le jour, gagnant encore d’assez fortes sommes chaque fois qu’il était en état de remonter sur la scène, mais sous le coup d’infirmités toujours croissantes, qui d’un jour à l’autre pouvaient le priver de cette unique et suprême ressource. Il se déclarait prêt à défrayer son fils des dépenses indispensables à son équipement militaire, après quoi il ne fallait plus rien attendre de lui ; ce sacrifice serait véritablement le dernier. Charles, à son tour, protesta qu’il acceptait, et de grand cœur, avec toutes les conséquences qui pouvaient en résulter et toutes les conditions qu’on y mettait, la lointaine et périlleuse carrière qu’on offrait à sa jeune ambition ; mais il voulait, avant de s’embarquer, qu’une pension à peu près suffisante fût garantie, — et non simplement promise, — à sa malheureuse mère. Quand il eut acquis la certitude que son père était désormais hors d’état de lui donner sur ce point satisfaction complète, il lui déclara respectueusement, mais avec une fermeté inébranlable, qu’il ne quitterait pas l’Angleterre aussi longtemps que vivrait mistress Kean. Le grand tragédien, devant cette résistance inattendue, s’emporta aux plus véhémentes imprécations. Une colère folle animait son regard et faisait vibrer sa voix. Jamais Drury-Lane ne l’avait vu plus terrible. Et ses emportemens redoublèrent encore quand à cette question : « De quoi vivrez-vous, si je vous abandonne ? » son fils eut répondu froidement qu’il monterait sur les planches et y chercherait fortune. Un sourire de pitié à ces mots crispa les lèvres de l’orgueilleux acteur ; mais quand il put croire que son fils parlait sérieusement, et que le nom de Kean, ce nom si retentissant, si haut placé, pouvait déchoir et s’avilir, traîné sur des scènes inférieures par un enfant sans vocation et sans talent, il paraît que sa fureur ne connut plus de bornes. Les invectives les plus méprisantes, l’insulte et l’outrage les plus amers coulèrent comme un torrent sur la tête de ce fils dévoué qui demandait pour sa mère le pain de chaque jour, et en échange donnait sa vie. Inébranlable dans son respect comme dans sa résistance, le jeune Kean sortit sans avoir répliqué un seul mot, mais sans avoir rien rabattu de ses nobles exigences. Il sortit, et pour un temps n’eut plus aucun rapport avec son père.

Ceci se passait au mois de février 1827. Au mois de juillet, l’étudiant d’Eton, revenu provisoirement à l’école, apprenait que ses comptes étaient réglés, que son allocation annuelle lui était retirée, et que les portes du collège par conséquent ne s’ouvriraient plus devant lui. Brusque déclassement, chute soudaine, dont il pouvait déjà comprendre les conséquences ! Quelques jours en effet avant la fin de l’année scolaire, un de ses plus anciens camarades de classe, un jeune lord qui jusqu’alors le traitait avec tous les dehors de la cordialité la plus sincère, le voyant fort abattu, s’était informé des causes de cette tristesse incompréhensible. Charles saisit avec empressement cette occasion de verser, dans un cœur ami le trop-plein des peines qui depuis plusieurs mois obsédaient le sien. Il lui raconta, sous le sceau du secret, et sa déplorable situation et les résolutions extrêmes auxquelles il se voyait poussé. Le jeune patricien l’avait écouté du plus beau sang-froid. — Le parti que vous prenez, lui dit-il ensuite, vous fait à mes yeux le plus grand honneur… Toutefois n’oubliez point que, si vous donnez suite à votre projet, de cette heure-là, nous devrons vous et moi rester absolument étrangers l’un à l’autre. Jamais je n’ai adressé la parole à un comédien, et jamais un comédien ne comptera au nombre de mes connaissances. — Ainsi parlait ce fier rejeton aristocratique, oubliant que le sang des comédiennes s’est mainte et mainte fois mêlé très légalement à celui des plus anciennes familles de la pairie anglaise, sans compter les faiblesses bien connues de certaines grandes dames pour certains comédiens, et la part indirecte que ceux-ci ont pu avoir à la composition actuelle de la chambre haute. Lord *** se montra d’ailleurs fidèle à cette déclaration de principes. Amené par le hasard dans un hôtel où était descendu son ancien condisciple, dès qu’il sut que Charles Kean et lui allaient dormir sous le même toit, il plia bagage et quitta cette demeure souillée. Qui n’admirerait avec nous cette magnanime rigidité ? Qui ne s’inclinerait devant des préjugés si logiques, une pudeur si austère, un si noble sacrifice de ses sentimens à l’esprit de caste ?

Cependant, et dût-il y perdre les poignées de main de tous ses nobles camarades, il fallait que le jeune étudiant parvint à vivre et à faire vivre cette mère infirme à laquelle tout un avenir venait d’être vaillamment immolé. Edmund Kean, n’écoutant que son ressentiment aveugle, venait de lui retirer, à elle aussi, la misérable annuité qu’il lui payait depuis leur séparation. Ni la mère ni le fils n’avaient la moindre ressource. Que fût devenu ce dernier si, comme tant d’autres Etonians, il eût imprudemment anticipé sur le riche avenir que chacun s’accordait à lui prédire ? Mais il n’avait pas de dettes. C’était le plus clair de sa fortune. Tandis qu’il s’étudiait en vain à chercher une issue à l’espèce d’impasse où l’acculait sa courageuse détermination, désormais irrévocable, puisque la cadetship était refusée, survint entre son père et le directeur de Drury-Lane cette rupture dont nous avons parlé. À peine était-elle consommée et le grand nom de Kean acquis à Covent-Garden, que M. Price, en quête de ressources nouvelles, inventa de substituer le fils au père. Les quatre lettres magiques dont ses affiches étaient veuves, il les retrouvait ainsi du jour au lendemain. Quant au talent dramatique du jeune débutant, on l’affirmerait d’abord, on le cultiverait ensuite, le cas échéant. L’Américain apparut donc devant Charles à la fois comme un démon tentateur et comme un ange sauveur descendant du ciel en droite ligne. Il lui offrait à signer un engagement de trois années à 10 liv. st. (250 fr.) par semaine. La seconde année, en cas de succès, ce salaire hebdomadaire devait être porté à 11 livres, et à 12 la troisième, toujours en cas de succès. Il n’y avait pas à reculer, la situation étant donnée. Charles cependant, obéissant à un dernier scrupule, stipula le droit de solliciter par écrit le consentement de son père à cette transaction qui, sans doute violant des répugnances formellement exprimées, empiétait quelque peu sur des droits évidemment légitimes. Price trouva la chose tout à fait naturelle, et se chargea de faire parvenir la respectueuse missive de ce fils innocent. Aucune réponse n’arrivant dans le délai voulu, on traduisit selon le proverbe, par un acquiescement implicite, le silence dans lequel se renfermait Edmund Kean. Charles ne soupçonna que bien plus tard une vérité déjà pressentie par ceux de nos lecteurs qui se piquent le moins de pénétration et de perspicacité. L’honnête directeur avait purement et simplement escamoté, supprimé la lettre qui menaçait de faire échouer sa merveilleuse combinaison. Ce n’est point là, il faut bien l’avouer, le plus blâmable de tous les expédiens auxquels Frère Jonathan se soit vu conduit par la morale du Go-ahead ! Et pourtant cette espièglerie passait un peu la mesure, la mesure d’Europe, la seule que nous pensions pouvoir employer, alors même qu’une fin heureuse semble avoir justifié des moyens difficiles à qualifier poliment.

Ce fut ainsi, sans préparation, sans réflexion, sans vocation spéciale et sous le coup d’une absolue nécessité, qu’un pauvre jeune homme, disons mieux, un pauvre enfant [10], fut soudainement appelé à une épreuve faite pour effrayer les plus experts et les plus téméraires. Il parut à Drury-Lane, dès le premier soir de la saison dramatique, dans la célèbre tragédie classique que Home, le poète écossais, a placée sous le patronage du grand nom de Douglas. On avait tout exprès choisi pour lui le rôle d’un adolescent, le jeune Norval, propre à mettre en relief sa grâce imberbe et à lui gagner d’avance, par là même, l’indulgence des juges les plus sévères. Les détails de cette soirée (1er octobre 1827) ont quelque chose de poignant, et tout à la fois provoquent je ne sais quelle gaieté perverse. Cet écolier candide, nécessairement gauche, intimidé, sans contenance et sans voix, arrivait devant un parterre éminemment prédisposé en sa faveur, mais aussi maladroit dans sa bienveillance que le débutant pouvait l’être dans son débit et dans ses gestes. À partir de la première scène, de vigoureux applaudissemens saluèrent toutes les entrées, adressés au jeune inconnu que l’on attendait avec impatience ; or les applaudisseurs ignoraient qu’il ne paraissait point au premier acte, et s’aperçurent après coup seulement que leurs bravos prématurés pleuvaient, sans rime ni raison, sur des comédiens vieillis sous le harnais. La même méprise se reproduisit au second acte, quand les vassaux de lord Randolph firent leur entrée, amenant, chargé de chaînes, le déloyal serviteur du noble chieftain. On prit ce malheureux prisonnier pour le héros de la soirée, et il fut accueilli, lui aussi, par un infernal tapage de hourras, un vrai tonnerre d’enthousiasme, tel qu’un parterre anglais peut seul le produire. La bévue était à peine constatée, et le désordre durait encore quand le jeune Norval, le vrai cette fois, se montra, tout ému, tout tremblant, pouvant à peine articuler les premiers vers de son rôle. Remis peu à peu, écouté avec sympathie, soutenu par des bravos que personne ne songeait à lui ménager, il arriva sans encombre à la fin de sa tâche, et fut charitablement rappelé à grands cris par ce public paternel qui l’applaudissait, comme le marquis Mascarille, « devant que les chandelles fussent allumées. » Mais s’il put un instant croire à son succès, sa désillusion n’en fut que plus rude lorsque le lendemain sa mère et lui se jetèrent sur les journaux où ils devaient trouver le compte-rendu de cette bruyante représentation. « Son avenir et celui de sa mère, leur pain de chaque jour, le toit qui couvrait encore leur tête, l’espérance qui les soutenait, tout était dans la balance, tout dépendait de l’arrêt que la presse, juge suprême, allait porter… » — Ainsi parle, et sans la moindre exagération, le biographe de Charles Kean ; puis il ajoute, en deux mots : « La condamnation était prononcée à l’unanimité [11] ».

N’omettons pas ici un détail intime et qui parle au cœur. À la fin de la première répétition habillée, le jeune tragédien, fier de son beau costume, brûlait de s’aller montrer à sa mère. M. Price, qui finit par deviner ce désir enfantin, y donna aussitôt son consentement. Charles cependant ne bougeait pas de la salle, qu’il parcourait avec une inquiétude évidente. En le questionnant de plus près, le directeur, étonné de cette conduite, apprit non sans peine que son jeune pensionnaire n’avait pas sur lui de quoi payer le fiacre indispensable à la petite escapade qu’il préméditait. Cet aveu fait à voix basse, et non sans rougir, mit fin, comme on pense, aux embarras de la situation. Price paya la voiture, et le « jeune Norval » s’alla jeter dans les bras de sa mère.

Quant à son père, il ne le revit plus qu’un an plus tard. Le grand Kean, abreuvé de dégoûts, tombé de chute en chute jusque sur les planches du théâtre Cobourg (maintenant théâtre Victoria), et là, pour comble d’injure, mis au-dessous d’un obscur tragédien, vraie notabilité de faubourg, le grand Kean, disons-nous, s’était retiré pour quelques semaines dans l’île de Bute (Ecosse), où il avait fait construire, à grands frais, un pauvre cottage, sa dernière folie. Charles, engagé à Glasgow pour quelques représentations et se trouvant ainsi rapproché de son père, lui fit demander par un tiers s’il ne consentirait pas à le voir. L’orgueil implacable, l’inflexible rigueur allaient mal au tragédien sifflé, au chef de famille coupable de tant de fautes. Kean le comprit, et l’entrevue accordée se termina par une réconciliation complète que le père s’offrit à jouer avec son fils, sur le théâtre de Glasgow, au bénéfice de ce dernier. La pièce choisie pour cette occasion solennelle fut le Brutus de Howard Payne, qui laissait les deux acteurs dans leurs rôles naturels et prêtait une vérité de plus à l’illusion scénique. Il y a dans cette tragédie une scène éminemment pathétique où Brutus, dompté par ses émotions, se penche vers son fils et lui demande un baiser suprême. À ces mots : Embrace thy wretched father !… prononcés avec tout l’abattement, toutes les angoisses de l’agonie mentale, l’émotion fut unanime, les pleurs coulaient de toutes parts, et l’effet produit s’attesta par de longues salves d’applaudissemens ; mais l’acteur qui venait de faire ainsi vibrer toutes les âmes n’avait rien perdu de son sang-froid, et Brutus, la tête appuyée sur l’épaule de Titus, lui disait tranquillement à voix basse : « — Charlot, mon ami, le tour a bien réussi [12]. » A Dublin et à Cork, l’année suivante (1829) Edmund et Charles Kean jouèrent encore ensemble. Enfin, beaucoup plus tard, alors que le « grand Kean » n’était plus que l’ombre de lui-même, tandis que son fils, patiemment laborieux, s’établissait peu à peu au rang qu’il n’avait pu atteindre de prime abord, le fameux imprésario Laporte imagina de les réunir dans sa troupe de Covent-Garden. Ils se retrouvèrent là pour un jour, un seul, qui n’eut pas de lendemain (25 mars 1833). Edmund Kean jouait Othello ; le rôle de Iago était tenu par son fils et celui de Desdemona par miss Ellen Tree, destinée à devenir plus tard sa belle-fille. Ce fut une soirée funèbre. Kean, déjà moribond, pouvait à peine, malgré l’eau-de-vie qu’on lui versait dans les entr’actes, se soutenir sur ses jambes vacillantes. Avant le troisième acte (où Othello s’agenouille, comme on sait, en présence de son perfide lieutenant), il pria son fils de ne pas le perdre de vue et de le relever, si ses forces venaient à le trahir tout à fait. Cependant il n’en fut rien. Les adieux si connus [13]

O now, for ever
Farewell the tranquil mind ! Farewell content !…


furent dits avec tout le pathétique qu’il savait leur donner ; mais après cette tirade, au moment où le More de Venise, menaçant et terrible, marche sur Iago, comme le lion qu’un serpent vient de piquer,

Villain, be sure to prove my love a whore,…


Kean à demi évanoui tomba dans les bras de son fils ; tout au plus eut-il encore la force d’articuler quelques plaintes confuses : — Je me meurs… parlez pour moi… Puis il perdit absolument connaissance. C’en était fait du tragédien : l’homme ne mourut que quelques semaines plus tard, le 15 mai, après un rétablissement factice. Ce délai lui permit cependant de se réconcilier avec sa femme, qu’il appela, par un humble billet, à son lit de mort. « Oubliez, pardonnez, » lui écrivait-il. Elle oublia, elle pardonna.

Kean mourait insolvable, ruiné d’esprit et de corps tout autant que de fortune. Les créanciers accoururent et se partagèrent ses dépouilles. Le mobilier du cottage de l’île de Bute fut vendu. On mit aux enchères les dons des souverains, les gages précieux de l’admiration publique, que dans sa détresse l’éminent artiste avait encore conservés. Une tabatière et deux épées, hommage de lord Byron, comptent parmi les épaves de ce naufrage désastreux. Le magnifique vase d’argent [14], sculpté d’après le fameux Warwick-Vase, que la troupe et le comité de Drury-Lane, se cotisant, avaient offert en 1816 à l’homme dont le magique talent venait de sauver ce théâtre, passa, lui aussi, sous le marteau de l’auctioneer. Le sort final de cette relique n’est pas médiocrement curieux. Un an après que Charles Kean, bien à regret, l’eut laissé passer en des mains étrangères, il la retrouva étalée au vitrail d’un doreur du Strand. Entrant aussitôt chez ce marchand, il se nomma, lui expliqua l’intérêt tout personnel qui s’attachait pour lui à la possession de ce riche mémorial, et lui manifesta le désir de le racheter aussitôt que ses ressources pécuniaires le mettraient à même de remplir ce pieux devoir. Le soir du même jour, le vase précieux était enlevé par un voleur habile, et la forte récompense promise par le propriétaire à quiconque le lui rapporterait n’en a jamais amené la découverte. Il est donc très probable que, comme tant d’autres objets d’art, trop reconnaissables pour être impunément exposés en vente par leurs possesseurs illégitimes, celui-ci avait été tout aussitôt mis au creuset, et qu’il est rentré à l’état de lingot dans la circulation métallique.


II

On a déjà pu entrevoir, ce nous semble, dans quelles conditions défavorables Charles Kean abordait la carrière tragique. L’échec de son début avait été d’autant plus complet que ce début même avait plus vivement sollicité l’attention. Sans ce nom fatal dont il avait à soutenir le poids écrasant, il aurait pu descendre aux rangs modestes où un lent et studieux apprentissage se fait sans trop de périls ; mais il s’appelait Kean, et la médiocrité, même provisoire, semblait lui être interdite. Une seule saison le découragea, et dès le printemps de 1828 il alla chercher en province, en Irlande tout d’abord, et chez ses compatriotes au cœur chaud, aux préventions facilement bienveillantes, les encouragemens qui lui faisaient défaut à Londres. Il trouva là des auditeurs d’une familiarité toute paternelle, qui traitaient « Charley » en véritable enfant gâté, l’interpellaient en scène, lui demandaient çà et là quelque speech qu’ils interrompaient eux-mêmes par d’opportuns bravi si le novice orateur s’empêtrait dans ses périodes incomplètes. C’étaient bien les mêmes spectateurs qui priaient mistress Siddons, la tragédienne sublime, de leur chanter l’air populaire de Garry Owen, et criaient sans façon à John Kemble de « parler plus haut. » Kemble, dont les poumons facilement essoufflés ne se prêtaient nullement à des prodigalités de voix, s’avança majestueusement sur le devant de la scène, et regardant de haut ses hardis interrupteurs : — Gentlemen, leur cria-t-il, je ne saurais parler plus haut ; mais si vous vouliez bien ne point parler du tout, vous ne perdriez pas un mot de ce que je dis. « Elliston, quand il dirigeait le Surrey-Theatre, avait, lui aussi, conjuré à force d’audace le mécontentement de son parterre. On sifflait une mauvaise pièce, représentée pour la première fois. Éveillé parce bruit irritant, le directeur s’élança de son cabinet sur le théâtre : — Mesdames et messieurs, dit-il avec l’exquise politesse dont les rôles de jeune premier lui donnaient l’habitude, vous me paraissez sous le coup de la plus déplorable erreur. Je puis vous certifier, et peut-être accorderez-vous quelque valeur à mon suffrage, que la pièce dont vous semblez mécontens est un ouvrage des plus distingués. Vous en jugerez de même quand vous l’aurez vue deux ou trois fois. Il est digne d’un auditoire anglais de laisser franc jeu et partie égale à son antagoniste. J’ai donc l’honneur de vous annoncer que jusqu’à nouvel ordre la pièce que vous venez de siffler sera représentée ici tous les jours de la semaine. » Le public du théâtre Surrey reçut en silence cette étrange admonition, dominé par la hardiesse tout à fait imprévue du comédien, fort aimé d’ailleurs, qui avait cru pouvoir se la permettre. Ainsi fit le public du théâtre Cobourg, lorsqu’Edmund Kean, exaspéré par les applaudissemens, ironiques pour lui, que l’on prodiguait à l’infime Cobham, voulut affronter la rude populace à laquelle son génie était livré. L’œil allumé par la colère et peut-être aussi par l’ivresse, sombre, silencieux, impassible, Othello vient se placer devant cette foule hurlante : — Eh bien ! que voulez-vous ? leur demande-t-il sans préambule. Le silence se fait un instant parmi les spectateurs stupéfaits : — Vous, vous ! reprennent bientôt cent voix moqueuses. — Moi ?… me voici, continue après une pause le More farouche, drapé dans son burnous. On se tait une fois encore sous ce regard étincelant qui semblait darder la mort. Alors, à loisir, savourant, syllabe après syllabe, l’injure qu’il va lancer : — J’ai joué, dit-il, sur toutes les scènes du royaume uni de la Grande-Bretagne et de l’Irlande ; j’ai joué dans tous les principaux théâtres des États-Unis d’Amérique ; mais jamais, non, jamais de ma vie je n’ai joué pour un ramassis de brutes comme celui que je vois en ce moment à mes pieds. — Ceci dit, il ramène fièrement son manteau sur ses épaules et quitte la scène à loisir. Les gens du théâtre, complètement pétrifiés par cet excès d’audace, crurent un moment que l’ouragan populaire allait les balayer tous, et que du frêle édifice il ne resterait pas pierre sur pierre. Il n’en fut rien. La témérité grossière de Kean, tout comme l’insolente ironie d’Elliston, resta complètement impunie.

Revenons à Charles Kean. Jamais il ne souleva de pareilles tempêtes. Courtois, bien élevé, habilement modeste, il gravissait par des sentiers plus lents, mais plus sûrs, les sommets d’où son père allait être précipité. Londres l’avait repoussé ; il s’adressait à la province, flattée de ses empressemens et moins cruelle en ses exigences. Puis, de temps en temps (en 1828, 1829), il revenait à son point de départ, essayant, tâtant l’opinion, si l’on peut ainsi parler. Elle lui restait rebelle, et les sévérités de la critique renvoyaient bien vite dans les comtés ce candidat doucement obstiné dont la capitale semblait décidément ne vouloir à aucun prix. Lui-même, d’un autre côté, ne voulait y rentrer d’une manière permanente que lorsqu’il serait assuré d’y garder un rang honorable. Cette détermination bien arrêtée l’empêcha d’accepter les offres du directeur de HayMarket [15], qui, à la fin de 1829, voulait l’enrôler. L’épreuve cette fois risquait d’être décisive, et le bon sens précoce du jeune tragédien lui disait qu’il n’était pas temps encore de la risquer. Engagé pour le théâtre anglais de La Haye par un aventurier sans ressources, qui un beau jour faussa compagnie à sa troupe, il se décida finalement, dans les premiers mois de 1830, à tenter fortune en Amérique. C’était une heureuse inspiration. Comme de nos jours, mieux que de nos jours peut-être, les citizens des États-Unis appréciaient, à titre de flatterie délicate, l’arrivée parmi eux des artistes célèbres dans le vieux monde. Le nom de Kean avait pour eux tout son prestige. Ils lui accordaient, outre le souvenir reconnaissant des deux visites qu’il leur avait faites, ce « respect des choses lointaines, » déjà connu et défini par le poète latin. Charles, si maltraité par les journaux de Londres, si lestement protégé par les badauds enthousiastes de la bonne ville de Dublin, fut pris tout à fait au sérieux lorsqu’il parut à New-York (septembre 1830), dans le rôle épineux de Richard III. Pour la première fois, après trois années de vains efforts, il pouvait croire en lui-même, et, tout en mesurant de l’œil la route encore longue dont il marquait ainsi la première étape, s’assurer qu’il pouvait y marcher sans crainte. Il contractait ainsi envers la « terre lointaine, » où il trouvait comme une patrie nouvelle, plus libérale et meilleure que la première, une dette qu’il n’a jamais reniée.

Après deux ans et demi de séjour aux États-Unis (c’est-à-dire dans les premiers mois de 1833), Charles Kean revint à Londres. Nous avons raconté les tristes incidens qui suivirent ce retour. Pendant l’année 1834, il reprit ses habitudes errantes, appelé qu’il était de tous côtés par les directeurs de province, et, chemin faisant, trouva mainte et mainte occasion de grossir la clientèle aristocratique dont l’appui n’a pas été le moindre élément de sa fortune. La duchesse de Saint-Albans (miss Mellon), qui, jeune comme lui, avait laborieusement lutté, elle aussi, et chez qui un subit changement de fortune n’avait détruit aucune des qualités sympathiques auxquelles sans nulle doute elle le devait, fut une de ses premières patronnes. À Dublin, le marquis de Normanby, alors vice-roi d’Irlande, et lord Morpeth (depuis comte de Carlisle), qui aidait lord Normanby à remplir cette haute mission politique, admirent à leur table l’ancien élève d’Eton, devenu un artiste recommandable, en même temps qu’il était resté parfait gentleman. Lord Plunkett, l’ex-chancelier, manquait rarement de se montrer au théâtre lorsque son jeune protégé devait y jouer. Il en était de même à Edimbourg, où les professeurs de l’université avaient adopté Charles Kean ; la magistrature, les lords of session, — comme s’intitulent les juges d’Ecosse, — rivalisèrent bientôt avec eux, et ce n’étaient point des suffrages à dédaigner que ceux de ces aristarques du bench et des collèges, dont quelques-uns s’appelaient Jeffrey, Cockburn, Robertson, Maitland [16]. Remarquons-le bien, le patronage qu’ils accordaient ainsi n’était pas, comme on le pourrait croire, affaire de mode, affectation pédante, question de vanité ou de bel air : nullement. Ces hommes sérieux montaient dans leurs loges comme dans leurs chaires ou sur leurs fauteuils de magistrats. Ils scrutaient, ils analysaient avec soin leurs impressions, et le lendemain, entre deux leçons, entre deux procès, il leur arriva souvent d’écrire au jeune Kean en quoi ils l’approuvaient ou le blâmaient [17]. Cette simplicité, cette condescendance, ce goût des choses d’art, semblent tout à fait naturels à Edimbourg. En serait-il de même à Paris ? Thémis ne s’y montre peut-être pas au fond beaucoup plus sérieuse, mais elle y est d’une gravité bien autrement formaliste.

Quatre nouvelles années d’efforts soutenus avaient conquis au fils de Kean une renommée provinciale qu’il espérait bien faire sanctionner un jour par les juges les plus sévères de la métropole. Patient, il l’était ; prudent, il l’était aussi ; mais il ne perdait pas de vue cet objectif que des tentatives répétées et une infatigable persévérance devaient, en fin de compte, lui faire atteindre. Avec l’accroissement continu de ses gains, qui déjà lui fournissaient un ample revenu, ses prétentions, qu’on avait regardées dans le temps comme fort au-delà de son mérite [18], devenaient toutes naturelles. C’est ainsi que les envisageait Macready, qui, venant à prendre en 1837 la direction de Covent-Garden, se mettait, dans une lettre parfaitement courtoise et habile, à la discrétion de Charles Kean, appelé à fixer lui-même les conditions pécuniaires de son engagement ; mais avec son tact habituel, sa juste appréciation de lui-même et des autres, le jeune tragédien n’eut garde d’accepter cette offre si séduisante de prime abord. Il ne voulait déjà plus d’une position subordonnée dans des rangs où il risquait d’être confondu, et connaissait tous les avantages de l’isolement, qui aide si puissamment au relief. Au lieu de suivre Macready dans l’espèce de temple où ce dernier devait rester le grand-prêtre, il préféra élever hardiment autel contre autel. Telle est du moins l’interprétation qui semble la plus naturelle de son engagement à Drury-Lane. Il devait y donner vingt représentations à 50 livres sterling chacune. La première eut lieu le 8 janvier 1838. Charles Kean jouait le rôle d’Hamlet, ce rôle « philosophique, » le triomphe de John Kemble. Il livrait là une grande bataille. Il la gagna très positivement. Les critiques les mieux accrédités, — entre autres M. Nugent, du Times, — se hâtèrent de l’attester, et de revenir loyalement sur les âpres censures dont ils avaient salué, à ses infortunés débuts, le tragédien enfin maître de son art. Et la preuve qu’ils ne mettaient à se désavouer ainsi aucune complaisance, aucune faiblesse, c’est que Charles Kean, après les vingt représentations stipulées, dut en donner vingt-trois autres.

Est-ce à dire qu’il dût prendre au pied de la lettre l’enthousiasme de ses amis, de ses protecteurs, de ces lords et ladies qui, de tous les points de l’Angleterre, lui écrivaient pour saluer son avènement ? Avait-il conquis, comme son père, une de ces renommées sur lesquelles le temps ne peut rien ? Lui-même sans doute ne le croit pas à cette heure, si jamais à cet égard il a pu se faire illusion. Dans ces éloges mêmes qui lui étaient prodigués, si on les relit avec attention, la réserve se fait jour : on la voit transparaître derrière les formules d’une sincère bienveillance, d’une franche et loyale approbation. « Oui, semblent lui dire ces pages amies, oui, vous comprenez, vous sentez, vous rendez même à certains égards les chefs-d’œuvre que vous êtes chargé d’interpréter ; oui, votre diction est élégante, vos traditions sont bonnes, vous savez le métier ; vous êtes irréprochable dans votre tenue, vos attitudes, votre débit. Peut-être nous donnez-vous un Hamlet trop larmoyeur et pas assez méditatif ; peut-être, à force de pauses, et de pauses trop prolongées, diminuez-vous les effets que vous voulez rendre plus saisissans. N’importe. Vous êtes un comédien suffisamment habile, instruit, passionné… Ceci dit, nous n’irons pas au-delà… »

Les critiques dont nous traduisons les jugemens rendus à propos de cette première rencontre avaient grandement raison de parler ainsi, puisque aujourd’hui encore, après vingt et un ans écoulés, pendant lesquels le fils de Kean n’a jamais quitté l’arène, l’arrêt ancien est valide encore. C’est qu’il est dans tous les arts, et dans l’art dramatique en particulier, une certaine ligne, barrière invisible, démarcation insaisissable, en-deçà de laquelle le travail, la persévérance, d’heureux dons sagement équilibrés, une discipline régulière, une constante préoccupation, conduisent inévitablement jusqu’à l’extrême limite ce que nous nous permettrons d’appeler « l’homme moyen. » Par-delà vous ne trouvez que l’homme supérieur, celui que tourmente la fièvre ambitieuse, celui que stimule l’aiguillon mystérieux, celui que dévore la soif inextinguible. Entre celui-ci et celui-là, l’homme de talent et l’homme de génie, il arrive souvent qu’il se fait une confusion passagère. Les foules elles-mêmes, les foules surtout s’y trompent. L’opinion publique, espérons-le du moins, ne s’y trompe pas. Dans ces salles immenses où circule un enthousiasme épidémique, où les applaudissemens naissent des applaudissemens, où les bravos enfantent les bravos, vous entendez parfois, dissonance étrange, un léger murmure, une sourde protestation. Prêtez soigneusement l’oreille à ce bruit. C’est quelquefois l’envie qui gronde ; souvent c’est la vérité qui parle. Le biographe de M. Charles Kean ne paraît pas soupçonner qu’il en puisse être ainsi. Il est de trop bonne foi pour ne pas convenir que les plus grands succès de son héros ont été mêlés de quelque résistance, et que, dans ses plus éclatans triomphes, la voix railleuse de l’esclave romain a désagréablement chatouillé l’oreille de César ; mais il attribue ceci à l’existence, — durant dix années et plus ! — d’une clique hostile et acharnée. Il s’étonne naïvement qu’elle ait pu subsister si longtemps, et si longtemps suffire aux frais de la guerre. Nous estimons, nous, que jamais cette clique n’a existé. Il nous est plus aisé de concevoir, dans chaque salle pleine, un certain nombre de gens d’esprit qu’impatientent les admirations à trop bon compte, les suffrages donnés sur parole, bref l’allure éternellement la même du servum pecus d’Horace, devenu, grâce à Rabelais, le troupeau du bon Panurge.

Les vingt et un ans de la carrière dramatique de Charles Kean compris entre 1838 et 1859, M. Cole leur consacre plus de cinq cents pages. Nous n’avons pas autant de lignes à leur service, et nous prendrons la liberté d’esquisser rapidement ce qu’un autre a peint et surpeint avec tant de zèle. Une fois Charles Kean bien établi à Londres, en pleine possession d’une fortune très honorablement gagnée, marié après longues réflexions à l’une des plus aimables femmes et des plus charmantes actrices qu’il lui eût été donné d’avoir pour camarades [19], sa destinée, qui suit paisiblement une voie de progrès continu, cesse d’inspirer un très vif intérêt. Pour qu’il en fût autrement, il faudrait que sa prospérité fût moins constante, que son mérite fût plus contesté, que des rivaux heureux vinssent le menacer dans la possession des grands rôles devenus son domaine. Rien de tout cela n’arriva. Sa fortune dramatique, lentement assise, a toute la solidité de ces travaux auxquels le temps n’a point manqué. À force de le louer, la presse anglaise en a pris l’habitude, et son approbation routinière, invétérée, toujours attendue, toujours exacte à l’échéance, établit à la longue un invincible préjugé. Heureux homme, heureux comédien ! Mais en somme tant de félicité n’a rien d’amusant. Et tout au plus, dans le compendieux exposé qu’on nous en donne, notons-nous çà et là quelques particularités piquantes des mœurs dramatiques anglaises, entre autres le vif désir qu’éprouve Charles Kean, lorsqu’il se suppose à l’apogée de sa gloire, d’obtenir de quelque auteur célèbre un rôle écrit pour lui, et dont il aura, du moins pendant quelques années, le monopole exclusif. De là une lettre adressée à sir Edward Lytton Bulwer (13 novembre 1838), où, après s’être étendu sur « l’honneur espéré, la liberté grande, etc., » Charles Kean hasarde en termes d’une rare délicatesse l’insinuation que voici : «… Bien que des considérations pécuniaires ne puissent compter pour rien dans la détermination que vous aurez à prendre, je crois devoir ajouter, pour traiter cette affaire à tous ses points de vue, que je me mets, avec une carte blanche, à votre disposition. J’espère ne pas manquer à la délicatesse en m’exprimant ainsi, etc. » A quoi sir Edward répond incontinent (14 novembre même année) « qu’il se sent obligé, flatté, reconnaissant, mais que pour le présent de lourds engagemens et d’autres circonstances fastidieuses à détailler ne lui permettent pas d’accepter l’honneur, etc. » Toujours patient, toujours persévérant, Charles Kean laisse s’écouler deux années, et en 1840 il reprend sa négociation, cette fois avec un ancien camarade, Sheridan Knowles, acteur médiocre, écrivain dramatique de second ordre, mais doué de qualités précieuses. Aussi le ton de la correspondance change-t-il du tout au tout. « Mon cher Knowles,… vous trouverez ci-jointes quelques lignes auxquelles je compte bien que vous ne refuserez pas d’apposer votre signature, et qui, je l’espère, vous satisferont… » Ces quelques lignes étaient un petit engagement réciproque qui assurait à Sheridan Knowles, pour une pièce originale en cinq actes, à la convenance de Charles Kean, et que ce dernier seul aurait pendant trois années le droit de représenter, un premier paiement fixe de 600 liv. sterl. (15,000 fr.) ; puis, dès la troisième représentation, une prime supplémentaire de 50 livres, une autre de même somme due à partir de la sixième représentation, ainsi de suite pour la neuvième, la quinzième, la vingtième, la vingt-cinquième, la trentième et la quarantième, le total se montant alors à 1,000 livres sterling (25,000 fr.). Les bénéfices de l’impression de la pièce, autorisée après six représentations, restaient à l’auteur. Eh bien ! le croira-t-on ? toute cette munificence fut étalée en pure perte. Sheridan Knowles, un honnête homme fort original et très désintéressé, quoique fort peu riche, refusa de mettre ainsi sa muse aux gages d’une vanité personnelle ; mais Charles Kean n’en eut pas pour cela le démenti. En 1845, il partait pour l’Amérique, emportant avec lui en manuscrit la pièce intitulée the Wife’s Secret, qu’il avait achetée avant même qu’elle ne fût écrite, et qu’il paya 400 livres sterling (10,000 fr.) à un écrivain beaucoup moins célèbre que Bulwer et Knowles [20]. Cette petite spéculation ne fut point malheureuse. Le Secret de la Femme réussit en Amérique, et réussit encore à Haymarket, lorsque Charles Kean l’y eut réimporté. La reine à cette occasion honora de sa présence un théâtre secondaire où nous croyons qu’on la voit assez rarement, et peut-être faut-il faire dater de là les relations de l’habile tragédien avec les gentilshommes de la chambre, relations qui lui valurent en 1848 les honneurs gratuits et le titre imposant de maître des menus plaisirs (master of revels). Après quelques années de faveur, il les paya plus tard de certains petits déboires que l’inconstance des cours n’épargne pas toujours à l’humble dévouement, au zèle empressé des amuseurs officiels ; mais sur ces détails douloureux le biographe glisse d’une plume discrète et légère [21]. Pourquoi ne l’imiterions-nous pas ?

Nous avons d’ailleurs à examiner, avant de clore cette étude, les services que le fils de Kean a rendus ou voulu rendre à l’art dramatique non plus comme tragédien, mais comme directeur d’une entreprise importante. Ce fut en 1850 qu’associé à son camarade Keeley, il prit à bail, pour deux années, le Théâtre de la Princesse dans Oxford-Street. La grande exhibition se préparait, et tout annonçait pour l’année 1851 une prospérité théâtrale extraordinaire. Nous avions cru comprendre jusqu’à présent que ces prévisions dorées avaient été déçues, du moins en partie. On nous affirme aujourd’hui le contraire, et il paraît que les dix-neuf théâtres qui, cette année-là, fonctionnèrent à Londres n’étaient pas assez vastes pour la foule étrangère qui s’y précipitait chaque soir. Quant, aux Londoners, ils se tinrent à l’écart, rassasiés depuis longtemps des vieilleries qu’on servait aux nouveau-venus. Quoi qu’il en soit de ces assertions, — nous n’avons pas mission de les contrôler, — le Théâtre de la Princesse, plus ou moins prospère en 1851, passa, l’année suivante, sous la direction unique et absolue de Charles Kean. C’est à partir de ce moment qu’il est permis de scruter cette qestion délicate, dont l’ouvrage de M. Cole semble être le compte-rendu quasi officiel.

Or voici, tout compte fait, ce que nous y trouvons : pendant sept années consécutives, bon nombre de ces traductions déguisées [adaptations) qui transforment nos vaudevilles et même nos opéras-comiques [22] en farces anglaises, quelques comédies indigènes très clair-semées et très médiocres, pas mal de mélodrames traduits purement et simplement du français [23], le nombre, régulièrement voulu de ces sottes féeries qui sont, depuis un temps immémorial, l’infirmité périodique de la scène anglaise, et enfin, — nous touchons au point essentiel, — ces revivals, ces résurrections presque annuelles de quelque œuvre ancienne (tragédie ou comédie) qu’on exhume à l’aide de frais immenses, qu’on dérouille dans un bain d’or, et qu’on semble ne pouvoir faire belle qu’en la faisant énormément riche. Notre biographe, — et c’est son droit, — ne tarit pas dans son admiration pour ces somptueux revivals. Or quand il loue son héros d’avoir (dans les Merry wives of Windsor, par exemple) supprimé les ridicules interpolations lyriques qui défiguraient le texte de Shakspeare, nous abondons aisément en son sens ; mais lorsqu’il s’extasie sur les décors splendides du Sardanapale de Byron (repris ou ravivé en 1853), lorsqu’il évoque l’esprit de Byron (à l’aide d’une table tournante) pour lui montrer le banquet assyrien, exécuté par le metteur en scène de Princess’s Théâtre « d’après les découvertes récentes de M. Layard à Ninive, » quand il consacre des pages entières à décrire soit les pompes de l’entrée de Bolingbroke à Londres (Richard II), soit le banquet somptueux de Wolsey [Henry VIII), soit les trente-six jeunes filles— toutes d’une beauté splendide ! — qui, en costume de guerre, dansaient la pyrrhique dans la fête syracusaine du Winter’s Tale, nous avouons que son ravissement ne nous gagne point. Quant aux fly leaves de Charles Kean, elles nous ont fait passer quelques bons momens auxquels nous voudrions associer nos lecteurs.

La mode récente de la fly leaf (feuille volante) consiste en ceci. Au play-bill, ou programme ordinaire de la pièce, est joint un carré de papier sur lequel le directeur a fait imprimer les explications, les commentaires qu’il croit propres à édifier le public et à prévenir entre eux tout malentendu. C’est, en d’autres termes, une façon de régisseur, tirée à quelques milliers d’exemplaires, et qui, sur papier vélin, vient énumérer au parterre, capable de n’y prendre pas garde, les efforts qu’on a faits pour l’instruire tout en l’amusant. Qu’on nous permette, cette explication donnée, d’extraire quelques fragmens de ces documens vraiment originaux.

Il s’agit d’expliquer les costumes à carreaux attribués aux Écossais du temps de Macbeth.


« Il paraît certain, dit la fly Ieaf, que les tribus celtiques portèrent, dès les temps les plus reculés, des lainages et des draps rayés de couleurs diverses. Diodore de Sicile et Pline mentionnent cette particularité dans la description qu’ils font du costume des Gaulois belges. Strabon, Pline et Xiphilin attestent que les vêtemens de Boadicée, reine des Icènes, était à damier, de couleurs très diverses, y compris la pourpre, le rouge clair et foncé, le violet et le bleu. Il y a tout lieu de penser que les armes offensives et défensives du temps de Macbeth étaient richement ouvrées. Harold Hardrada, roi de Norvège, est décrit par Snorre, dans le récit de la bataille livrée en l’an 1066 de l’ère chrétienne à Harold II, roi d’Angleterre, comme portant une tunique bleue et un casque ou heaume magnifique… »


Suit la description détaillée des cottes de mailles que portaient les guerriers norvégiens, notamment le vaillant Thorlef, un des jeunes héros de l’Eyrbiggia Saga. Sur l’antique Assyrie, la fly Ieaf n’est pas moins bien renseignée que sur la mythologie norse ou scandinave. Le British Museum lui a livré ses trésors. Elle raconte la montagne de Nimroud, et n’appelle plus Sardanapale que « le fils d’Esharaddon, » lequel Esharaddon était lui-même le fils de Sennacherib. Quand il s’agit de temps plus modernes, la fly leaf nous accable sous le poids de sa formidable érudition. Faut-il, par exemple, justifier de l’exactitude des costumes dans Richard III ? Rien de plus simple, comme on va voir. « Les autorités consultées sont : les Anciennes Armures, de Meyrick ; les Anciens Costumes de la Grande-Bretagne, du col. Smith ; l’ouvrage inédit de Planche sur le costume de Richard III, les Vêtemens et Habits du peuple d’Angleterre, par Strutt ; l’Encyclopédie archéologique de Fosbroke, le Monasticon anglicanum de Dugdale, les Effigies monumentales de Stothard, les Chroniques de Froissart, etc. » Arrêtons-nous : une feuille volante peut seule se passer la fantaisie d’un aussi lourd bagage. Franchement, et la main sur le cœur, peut-on la prendre au sérieux ? Et comment allier cette gravité pédante, ce charlatanisme anglo-allemand avec la frivolité des résultats qu’on lui demande ?

Quoi ! vous vous enterrez, dites-vous, dans la poussière des pinacothèques, et cela pour arriver à faire défiler devant nous un cortège digne du mardi-gras ! Vous allez demander à Diodore de Sicile un morceau de tartan pour habiller le thane de Cawdor et ses sauvages henchmen ! Il vous faut compulser Froissart et Dugdale, qui pis est, avant de nous présenter Richard III dans une tenue suffisamment archéologique ! C’est là véritablement de la haute comédie. C’est le ridicule abus d’une chose excellente. Il faut, certes il importe que, dans certaine mesure, certaines convenances de paysage, d’architecture et de costume soient religieusement observées. Macbeth ne serait plus toléré dans l’habit rouge à galons qu’il portait sous la reine Anne, et nous n’aimerions pas à voir Iago vêtu du pourpoint noir de Tartuffe ; mais lorsqu’une vraisemblance approximative laisse à l’illusion carrière libre, la tâche du décorateur, celle du costumier est à peu de chose près terminée. Tout soin poussé au-delà devient, à notre avis, surérogatoire, et risque de dénaturer l’effet qu’on a voulu produire. Multipliez les décors, compliquez la mise en scène, dessinez des groupes pittoresques, disciplinez et faites évoluer en tout sens des figurans de plus en plus nombreux, ce n’est pas le poète, ce n’est pas le spectateur intelligent qui vous en saura gré : c’est la plèbe, dont il faut amuser l’œil, car on ne peut éveiller son intelligence. Et les cent représentations de quelque vieux chef-d’œuvre abandonné [24] que l’on obtient ainsi à grands risques et à grands frais ne sont ni un triomphe pour le génie qui, sans tous ces accessoires, l’avait imposé à l’admiration des hommes, ni un profit réel pour la masse des spectateurs qui ne seraient point venus écouter ce chef-d’œuvre, et viennent le regarder. John Kemble, le premier, a ouvert cette voie des revivals ; Macready s’y est jeté après lui ; Charles Kean y a suivi ses deux devanciers. Eh bien ! on serait tenté de les désavouer, au nom même de ce Shakspeare, leur idole, qu’ils ne sont pas encore parvenus à faire accepter dans son intégrité primitive. Or c’était là le premier hommage à lui rendre.

Il nous en coûte d’insister ainsi en terminant sur les tendances matérialistes des tragédiens-directeurs de l’Angleterre. Leurs intentions sont droites sans doute, et c’est à peine si nous les soupçonnons d’aimer à poser, eux et leurs femmes, devant un public ébloui, magnifiquement encadrés dans des splendeurs d’opéra. Leurs efforts ont un côté généreux, car il leur est arrivé de perdre quelques centaines de mille francs au jeu des revivals, et de tous ces efforts, en somme, il a pu sortir quelque bien. C’est ce qu’ont pensé du moins et les membres de la Société des Antiquaires, qui, en 1857 (19 novembre), se sont donné pour collègue le directeur du Princess’s Théâtre, et ses anciens camarades d’Eton, qui, au mois de juillet dernier, réunis sous la présidence du comte de Carlisle, ouvraient une souscription pour lui offrir un témoignage de la reconnaissance publique. Deux ducs, un marquis, huit comtes, trois vicomtes, quatre ou cinq lords non titrés et une foule d’autres notabilités aristocratiques composaient le comité, dont le premier avis au public fut commenté par toute la presse dans les termes les plus flatteurs. En quelques jours, la souscription était couverte et le banquet d’offrande était organisé. Le président néanmoins avait dû se faire remplacer, car, à la suite du changement de ministère, il venait d’être envoyé en Irlande comme vice-roi. Nous ne décrirons pas la fête, nous ne répéterons pas les toasts ; nous préférons de beaucoup rappeler un mot de l’acteur Sheridan [25] qui nous paraît fidèlement résumer ce qu’il y a de mieux à dire sur M. Charles Kean, tragédien et directeur émérite.

C’était en 1754, à Dublin, après l’émeute du Smock-Alley Théâtre (Mahomet-riot, c’est le nom qu’elle a gardé). Appelé comme témoin devant la justice, Sheridan eut occasion de se désigner lui-même sous le titre de gentleman. Ce mot, on le sait, désigne l’homme de bonne compagnie plutôt que l’homme de naissance noble. Un des avocats, se levant alors et l’interrompant : « J’ai quelquefois entendu parler, dit-il, d’un gentleman-poète, d’un gentlrman-peintre, d’un gentleman-architecte, mais je n’avais pas encore vu de comédien gentleman. — Permettez-moi de penser, répliqua Sheridan parfaitement calme sous l’insulte, que maintenant vous en voyez un. »

Charles Kean peut revendiquer, lui aussi, ce beau titre de gentleman. Dans la mauvaise fortune, il a déployé une véritable énergie ; dans la médiocre, une modestie de bon goût et de bon sens ; dans la prospérité, un esprit de vraie courtoisie, beaucoup de droiture et de libéralité. Comme acteur, il a été studieux, consciencieux, intelligent, zélé. Comme directeur, il a fait montre à la fois de tactique habile et de loyauté généreuse. Son administration paraît avoir eu d’heureux résultats, et l’initiative qu’il a prise (1858) pour la fondation du collège dramatique (lieu d’asile destiné aux invalides de la scène) en perpétuera le souvenir d’une manière touchante. Voilà un des côtés de la médaille. L’autre a été suffisamment indiqué. Nous avons aussi voulu marquer, en passant, ce qui, dans les tendances modernes de l’art dramatique en Angleterre, nous paraît le conduire par des chemins semés de fleurs, c’est-à-dire à travers des magnificences de plus en plus ruineuses, vers une décadence imminente. Ce dernier point demanderait une étude à part. En attendant qu’une occasion se présente d’y revenir, nous nous bornerons, en terminant, à une simple question. Du moment où la mise en scène, empiétant peu à peu hors de son légitime domaine, au lieu d’être un accessoire, devient le principal objet de la curiosité publique, pourquoi la consacrer aux chefs-d’œuvre anciens qui naturellement peuvent s’en passer, et non pas aux travaux dégénérés du temps présent, qui s’en accommoderaient à merveille ? Ne serait-il pas plus utile, par exemple, d’illustrer ainsi un drame nouveau de M. Browning, de M. Taylor, de M. Westland-Marston, ou de tout autre, que de jeter l’or à pleines mains sur le pourpoint d’Henri VIII, la tunique de Sardanapale ou le bouclier de Pizarre ? Et si l’on nous répond, en vrai style anglais, que l’ancien chef-d’œuvre fait ses frais, tandis que la pièce nouvelle ne les fait pas, nous voudrons nous rendre compte de ce phénomène ; nous demanderons, puisque la mise en scène est impuissante ici, pourquoi là elle est nécessaire. Enfin si, à bout de raisons, les directeurs que nous pressons ainsi de questions se bornent à nous ouvrir leurs ledgers, c’est-à-dire leur grand-livre de comptabilité, nous resterons muet devant l’éloquence des chiffres, mais alors c’est le public que nous prendrons à partie.

Le public, nous devinons sa réponse. Il dira, comme Pollion pendant les guerres civiles, pour excuser d’avance sa résignation à l’issue qu’elles pouvaient avoir : « Je serai la proie du vainqueur. » Que lui importe, à lui, comment on l’amuse ? Eh bien ! dût-il nous trouver exigeant, nous lui dirons que, dans son intérêt même, il a tort d’être si éclectique. Prenons pour texte la carrière de ces deux tragédiens, le père et le fils. Quel en est le sens général ? Le premier a réussi par l’interprétation simple, le second par la mise en scène. Il suffisait à Edmund Kean de tréteaux quelconques dans la première grange venue ; Charles Kean a besoin de toiles artistement peintes, de trucs savans, de torrens d’harmonie, de flots de gaz. Lequel des deux est le plus osant et le plus fort ? Lequel des deux s’adresse à ce qu’il y a de vraiment ailé, de vraiment divin chez le spectateur qu’il attire ? Et d’ailleurs notez ceci : on applaudit l’un, — le premier, — avec fureur ; l’autre, en fin de compte, par l’entremise de son biographe, qui est aussi son ami, se plaint de « la froideur du public. » Son raisonnement est curieux. Les acteurs sont moins bons parce que les bravos sont plus rares, nous dit-il avec une parfaite conviction. Applaudissez plus souvent, nous serons meilleurs. Étrange prétention à côté de ce luxe matériel, éblouissant, étourdissant, sous lequel ils étouffent la poésie ! Ne voient-ils donc pas que leurs costumes, si riches, si curieusement vrais, si singuliers, si amusans, prennent déjà une partie de l’attention, et que leurs tirades en pâtissent ? Ne comprennent-ils pas qu’après un déploiement de cortèges bariolés, de banquets magnifiques, de ballets voluptueux, les sens émoussés ne perçoivent plus ni les intonations de leur voix, ni l’expression de leurs regards, ni les délicatesses de leur jeu ? Est-il donc si malaisé de se rendre compte d’un effet si simple ? Pourquoi dans l’église sombre ne laisse-t-on pas pénétrer à flots les rayons célestes ? Pour que l’autel resplendisse étincelant de flambeaux. Avec quoi se fait la lumière sur une toile de Rembrandt ? A grands renforts de tons mats et sourds, parmi lesquels le point voulu se détache brusquement et scintille à l’œil. L’imagination, cet œil intérieur, a besoin, comme la vision purement physique, d’être éveillée, alléchée par ces contrastes habiles. Sollicitée en sens divers, sans ménagement, avec une sorte de violence brutale, elle se disperse, se lasse et s’endort. Où manque le recueillement, la réflexion, on ne peut compter sur cet effort passionné par lequel l’intelligence vulgaire s’élève au niveau de la compréhension poétique. Tout ceci est élémentaire ; mais ce qui l’est aussi, c’est qu’on n’est pas à volonté un grand tragédien, et qu’on est au contraire, quand on le veut, — avec de belles et bonnes guinées, — un metteur en scène magnifique. Reste à choisir entre ces deux formes du capital, — le génie et les écus. Hélas ! la question est jugée depuis longtemps : on n’a jamais recours à la seconde que lorsque la première fait défaut.


E.-D. FORGUES.


  1. Le marquis de Halifax laissa un fils naturel, Henry Carey, qui a sa place dans les annales du théâtre anglais comme auteur de quelques drames très populaires et de vers libres que bien des gens savent encore par cœur. Henry Carey, qui se suicida en 1743, laissa, lui aussi, un fils, George Savile Carey, dont la fille, Anna Carey, est justement la personne à qui nous venons de faire allusion. Si elle n’inventa point, dans des vues intéressées, l’histoire à laquelle, par orgueil peut-être, Kean voulut ajouter foi, il était donc l’arrière-petit-fils du marquis de Halifax.
  2. Drury-Lane. Nous ne savons si le hasard seul a produit cette remarquable coïncidence entre le nom du protecteur de Kean et celui de ce théâtre.
  3. Elle avait succédé à miss Farren, devenue comtesse de Derby, et rivalisé avec mistress Jordan, dont les tragiques infortunes sont si connues. Les Mémoires de cette dernière existent, écrits par Boaden, et dans le cimetière de Saint-Cloud, à l’ombre d’un acacia, sa tombe se voit encore, dilapidée par le temps.
  4. Mariée, en 1820, à sir William Wrixon Beccher.
  5. Ici l’énergie de l’idiome anglais déconcerte la traduction : « Well, what did lord Essex think of it ?… — Damn lord Essex !… the pit rose at me. » C’était après la première apparition de Kean dans le rôle de sir Giles Overreach (A New Way to pay Old Debts, de Massinger). Plusieurs dames s’étaient trouvées mal à la dernière scène de cette comédie-drame, et on avait emporté du théâtre lord Byron lui-même, saisi d’un accès nerveux.
  6. « Kemble, disait Byron, est le plus surnaturel des acteurs que j’aie pu entendre, Cooke est le plus naturel, Kean est entre les deux. Mistress Siddons les dépasse tous. » De bons critiques ont appliqué à Kemble ce que le cardinal de Retz disait du marquis de Montrose : « C’est le seul homme de mon temps qui m’ait rappelé les héros de Plutarque. »
  7. Macready parut pour la première fois à Covent-Garden le 20 septembre 1816, dans le rôle d’Oreste (the Distressed Mother), faible imitation de notre Andromaque, par Ambrose Philipps. Son talent ne fut tout à fait reconnu qu’en 1820, lorsqu’il eut créé le rôle de Virginius, dans la tragédie de Sheridan Knowles.
  8. Né le 18 janvier 1811, et par conséquent âgé de trois ans.
  9. Les Hummums, près de Covent-Garden. Une singulière tradition, une histoire de spectre se rattache au nom de ce très ancien établissement.
  10. Il n’eut ses dix-sept ans accomplis que trois mois après son début sur la scène.
  11. Voyez au surplus, dans le livre même de M. Cole, une lettre curieuse adressée à Edmund Kean par un de ses amis, témoin oculaire des débuts de son fils : « La voix de Charles est celle d’un enfant, sa tournure est celle d’un jeune homme de dix-huit ans habitué à la bonne compagnie… Ses gestes sont mieux qu’on ne devrait l’attendre d’un novice : il ne manque pas de grâce dans certains, momens. Il copie de son mieux vos poses. Les deux passages qui lui ont valu le plus d’applaudissemens sont ceux où il a le mieux imité votre son de voix et votre style ; mais sa sortie au quatrième acte sur ces mots :
    Then, let yon false Glenalvon beware of me !
    frisait les dernières limites du grotesque, » etc.
  12. « Charley, we are doing the trick. »
  13. Acte III, scène III.
  14. Il avait coûté 300 livres sterling ou 7,500 francs.
  15. M. Morris.
  16. Connu depuis sous son titre de lord Dundrennan.
  17. Voyez, parmi une demi-douzaine de lettres pareilles, citées dans l’ouvrage que nous analysons, celles de lord Jeffrey (le critique célèbre) et de M. Maconochie (lord Meadowbank), un des premiers légistes d’Ecosse. The Life and Times of Charles Kean, tome Ier, pages 224 à 230.
  18. En 1833, après cette représentation d’Othello que nous avons racontée, Charles Kean, qui venait de créer à Covent-Garden un rôle important dans the Wife, de Sheridan Knowles, reçut de M. Bunn, alors directeur de Drury-Lanc, des propositions d’engagement. On lui offrait 15 liv. sterl. (375 fr.) par semaine. « Non, répondit tranquillement le jeune acteur, je ne remettrai plus le pied sur un théâtre de Londres que lorsque je vaudrai cinquante livres sterling (1,250 fr.) par représentation. — En ce cas, lui répondit avec un sourire significatif l’envoyé de M. Bunn, vous nous dites adieu pour bien longtemps. » Mais cinq ans n’étaient pas écoulés, lorsque ce même personnage, resté caissier de Drury-Lane, vit signer par M. Bunn le traité en vertu duquel lui-même, l’ex-négociateur, devait payer de ses propres mains, à Charles Kean, par chaque soirée où il remplirait un rôle, cette même rétribution, envisagée jadis comme chimérique. Il est vrai que, durant ces cinq années, Charles Kean avait réalisé dans les comtés plus du 20,000 liv. sterl. (500,000 fr.).
  19. Miss Ellen Tree, aujourd’hui mistress Charles Kean (sœur de la cantatrice Maria Tree, mariée en 1825 à M. Bradshaw, membre des communes), débuta de fort bonne heure au théâtre d’Edimbourg. De là elle passa d’abord à Bath, puis à Londres, où Drury-Lane vit ses premiers débuts. C’est là qu’elle créa le rôle de the Youthful Queen (la Reine de seize ans), dans lequel son succès fut très remarquable. En 1820, elle passa dans la troupe de Coven-Garden. Un an auparavant, elle avait pour la première fois joué à côté de Charles Kean. Leur inclination réciproque data, paraît-il, d’un voyage à Hambourg (1833), où ils furent engagés en même temps. Les deux futures belles-mères, à cette époque, entravèrent le mariage projeté, qui parut à jamais rompu ; mais en 1842 nos deux camarades, qui s’étaient enrichis séparément, mirent définitivement en commun et leurs fortunes et leurs destinées. Ces neuf années d’attente et de constance ne méritaient-elles pas une mention spéciale ? Et ce mariage n’est-il pas d’accord avec le demeurant de la longue carrière fournie par Charles Kean ? Il n’y avait du reste qu’une voix sur les grâces, le talent et les qualités essentielles de la compagne qu’il s’est donnée.
  20. M. G. Lovell, auteur du roman intitulé the Trustee et de quelques drames bien accueillis, the Merchant of Bruges, Love’s Sacrifice, etc.
  21. The Life and Times of Ch. Kean, t. II, ch. XI, p. 232 et suiv., où l’on verra comme quoi un simple spéculateur, M. Mitchell, demeura chargé d’organiser les fêtes dramatiques données à l’occasion du mariage de la princesse royale d’Angleterre avec le prince Frédéric-Guillaume, héritier présomptif de la couronne de Prusse (janvier 1858). Alas poor Yorick'' ! Pauvre master of recels ! Il faut ajouter, pour être juste, qu’il refusa très noblement de participer aux plaisirs dont on lui enlevait la direction, et par conséquent aux bénéfices considérables que réalisa, dit-on, M. Mitchell en cette mémorable occurrence. Nous les avons entendu évaluer à 10 ou 12,000 liv. st. (de 250 à 300,000 fr.).
  22. Marco Spada, la Rose de Péronne, etc.
  23. Les Frères corses, Pauline, le Courrier de Lyon (Lesurques) sont ceux qui ont fait de l’autre côté de l’eau la plus brillante fortune.
  24. Et si ce n’étaient que des chefs-d’œuvre ! Mais le Pizarre de Sheridan, repris en vue des magnificences péruviennes, mais le Winter’s Tale encore, simple prétexte de décorations syracusaines, et qui semble, d’après la fly leaf, n’avoir d’autre objet que de montrer le temple de Minerve, tel qu’il était trois cent trente ans avant Jésus-Christ !…
  25. Ne pas le confondre avec son frère cadet, le célèbre Richard Brinsley.