Les diamants de Kruger/21

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Mercier & Cie (p. 276-283).

XXI

LE DIAMANT NOIR


Le silence avant-coureur de la tempête était accablant : on eût dit que la mort allait passer dans le veldt ; l’atmosphère serrait les tempes comme dans un étau et les montagnes semblaient se rapprocher et étreindre entre leurs masses de rocs les quatre êtres vivants cachés dans le buisson. De faibles clartés s’apercevaient à travers la toile des tentes et laissaient encore deviner le camp des éclaireurs.

Au moment où Wigelius, Stenson et le guide s’apprêtaient à monter à cheval, Dolbret les avait arrêtés, puis, à mi-voix, en scandant ses mots, il avait récité le passage de la lettre d’Aresberg relatif à la grotte. Ses deux amis l’avaient écouté et, pendant qu’il parlait, instinctivement, chacun avait tourné sa monture dans la direction voulue.

Quand il eut fini, il les interrogea :

— Eh ! bien, vous m’avez entendu ? je n’ai rien oublié ?

— Non.

— C’est bien ; partons.

— Ils sortirent du buisson et bientôt le bruit des sabots sur le sable se mêla aux lointains grognements du tonnerre. De temps en temps, de grandes lueurs, illuminant le ciel, permettaient de sonder l’espace. Alors les fugitifs jetaient derrière eux des regards inquiets ; mais tout danger était passé. Du reste, les trois milles furent vite franchis et le petit kopje décrit par Aresberg apparut bientôt au tournant d’un sentier.

Ce fut le cœur serré d’une émotion indescriptible que Pierre Dolbret descendit de cheval.

— Zéméhul, dit-il au Zoulou, tu vas rester ici pendant que nous irons à la cachette ; aie bien soin des bêtes et fais bonne garde. S’il arrive quelque chose, la moindre chose, avertis-nous.

— Oui, docteur, répondit le guide qui, entendant toujours Stenson et Wigelius décerner ce titre à leur ami, croyait que c’était quelque chose comme son nom, ou comme une partie de son nom, et lui en servait continuellement.

— Voulez-vous me donner le bras ? dit ensuite Dolbret à Stenson.

— Volontiers, mon ami ; êtes-vous malade ?

— Non.

— Alors ?

— Voulez-vous que je vous dise une chose ?

— Dites.

— C’est puéril de ma part, peut-être, mais je tremble de peur que l’histoire du trésor ne soit qu’un mensonge.

— Enfant ! venez donc plutôt, venez donc voir, et vous saurez à quoi vous en tenir ensuite.

— C’est justement ce qui m’effraie, c’est que j’ai peur de savoir trop vite à quoi m’en tenir.

— Allons.

— Oui, allons ; vous avez votre lanterne ? il fait presque aussi noir que dans le poêle du colonel Thompson.

— Et presque aussi chaud.

— En effet, l’atmosphère est écrasante, nous allons avoir un orage terrible.

— Vous parlez trop, docteur, vous perdez du temps.

— C’est que, voyez-vous, je n’ai plus hâte du tout de voir le trésor.

Pourtant ils s’avancèrent, s’accrochèrent aux broussailles, aux éternelles broussailles du veldt, montèrent sur une petite élévation d’une dizaine de pieds de hauteur où croissaient quelques arbustes, et aperçurent la source, limpide dans son berceau d’herbes, tranquille au milieu de la tempête qui se rapprochait, tranquille comme le hasard implacable et calme au milieu des hommes qui s’agitent ; elle était là, claire dans l’ombre qu’elle trouait de sa lumière sombre, comme un immense diamant noir dans sa gangue.

Dolbret la regardait avec une sorte de crainte. L’eau profonde, au grand jour, c’est le tombeau et c’est aussi l’image de la vie, du mouvement, l’image de ce qui passe et se renouvelle sans cesse ; mais l’eau qui scintille dans la nuit, c’est le mystère, c’est l’inconnu, et peut-être les frissons qui la rident sont-ils des souffles animés venus de l’au-delà.

Il y avait de cette impression dans l’âme de Dolbret, au moment où il avait aperçu la source indiquée par le docteur Aresberg. Malgré lui, il subissait le charme de la situation ; non seulement il le subissait, mais il s’y abandonnait volontiers et, à présent, ses appréhensions, ses doutes, ses découragements, tout cela s’évanouissait sous l’influence de la poésie qui se dégageait de cette aventure, de cette histoire d’amour, de ce conte de fée où il avait un rôle et qui venait se terminer dans ce décor si joli, si étrange en même temps, et si bien fait pour frapper l’imagination.

Il n’avait prononcé qu’un mot :

— La source !

— Aresberg n’a pas menti, avait répondu Wigelius.

— Non, à venir jusqu’à présent.

— Tiens, le Zoulou qui glousse.

— Qu’est-ce qui arrive ?

— Je vais le lui demander, dit Stenson.

Il descendit quelques pieds plus bas en faisant craquer sous ses pieds les petites branches des arbustes et revint dire que Zéméhul entendait le galop d’un cheval.

— On est probablement à ma poursuite, dit Pierre.

— Non, mon cher ami ; comprenez donc une chose, c’est qu’on n’a pas le temps de s’occuper de vous. En temps de guerre, un homme sous les armes est précieux, mais un prisonnier ne vaut rien, même on est bien content de s’en débarrasser.

— Oui, c’est vrai, mais je leur ai joué un si bon tour que je serais bien étonné s’ils n’essayaient pas de s’en venger.

— N’allez pas croire cela.

— Ce serait tout naturel.

Nous sommes dans une zone où le galop d’un cheval n’est pas chose très rare ; il y a d’autres chevaux que ceux du colonel Thompson.

— Il y a ceux de Horner.

— Ceux-là ne m’inquiètent pas. Mais vous causez trop, docteur ; allons, mettons-nous à la besogne.

— Horner ne vous inquiète pas dites-vous ? pourtant, vous savez qu’il nous suit de près. Vous vous souvenez de ses paroles : « Je suis tenace, j’ai le bras long. » Nous ne serons en sûreté qu’une fois rendus à Kimberley.

— Alors, rendons-nous à Kimberley ; et avant de nous rendre à Kimberley, prenons les diamants.

— Je veux me conformer entièrement aux instructions du docteur Aresberg, dit Dolbret. Ainsi, je commence par boire à la source.

Il se baissa, se coucha à plat ventre et but. Son visage se réflétait dans l’eau comme en une plaque d’acier poli.

— J’aurais plus besoin de me laver que de boire, dit-il en relevant la tête. Ma parole d’honneur, j’ai eu presque peur en voyant mon image dans ce miroir.

— Maintenant, étendez la main, votre main gauche.

— Vers l’ouest.

— Oui.

— J’y suis.

— Qu’y a-t-il ?

— Voici la pierre, c’est bien cela.

D’un bond, il fut debout et se mit à genoux pour regarder l’inscription ; mais il eut un geste de désespoir et ses mains tremblantes laissèrent tomber la pierre qui alla rouler à ses pieds.

— Qu’avez-vous, demandèrent en même temps Stenson et Wigelius.

— Rien ! répondit-il d’une voix étranglée. Il n’y a rien d’écrit sur la pierre.

— Vous n’avez pas bien vu.

— Je n’ai rien vu.

— Je parie, reprit Stenson, que vous avez mal regardé. Quand on cache quelque chose, on le cache bien. Il est évident que la lettre ne doit pas être gravée sur le dessus de la pierre, elle doit l’être sur le côté qui touchait à la terre.

— Wigelius venait de soulever le bloc de granit et l’examinait à la lumière de sa lanterne.

— Aveugle ! dit-il ; voyez plutôt.

— « K », lut à haute voix Dolbret ; en effet le « K » est dessous.

— Cela revient au même, pourvu qu’il y soit. Maintenant faites votre chemin, il y a encore douze pierres de la même grosseur à enlever. Nous allons tous y travailler.

Hou-hou ! fit encore Zéméhul.

Ils ne s’en occupèrent pas. Courbés vers le sol, ils le fouillaient tous les trois de leurs mains et de leurs couteaux. Les pierres carrées entassées les unes sur les autres sortaient rapidement de leurs trous et allaient rouler l’une après l’autre, en bas de la petite colline.

Soudain l’un des couteaux se cassa net.

— Diable ! dit Pierre, je n’ai plus de couteau.

— Vous avez dû frapper un rude coup, lui dit Stenson.

— Non, pas plus fort que les autres, mais j’ai rencontré plus de résistance.

— Cela sonne le fer, dit Wigelius qui avait continué de creuser.

— Le fer ?

— Oui, le fer ; c’est peut-être une boîte.

— Donnez-moi votre arme, reprit Dolbret, je vais m’en assurer.

— Il donna un coup, puis se relevant, il s’écria d’un ton pathétique :

— Légendes de mon enfance, vous aviez raison : il y a des trésors dans la terre !

— Qu’est-ce que vous dites ? firent ses deux compagnons.

— Je dis, Wigelius, que c’est du fer ; c’est une boîte.

Il frappa de nouveau.

— Mais oui, c’est une boîte ; voyez-vous ce bloc oblong ?

— Oui.

— Passez vos couteaux chacun de votre côté, nous allons la soulever. Ils firent sauter la boîte ; le couvercle se défit en même temps.

— Pas prudent, le père Kruger, dit Dolbret, la boîte n’est seulement pas fermée à clef. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? un morceau de cuir ?

Il venait de tirer de la boîte une sorte de gilet de cuir que son long séjour à l’humidité rendait visqueux.

— Que dites-vous de ceci, Stenson ?

— Je n’en sais trop rien.

— Dans mon pays, on appellerait ça remporter une veste, tout simplement.

— Le gilet doit contenir quelque chose ; regardez donc.

— Ils le déplièrent et constatèrent que l’intérieur était garni de deux grandes poches fermées par des ganses passées dans des boucles de cuivre. D’un geste Dolbret dénoua l’une des ganses et fourra sa main dans la poche ; mais quand il la retira, ce n’était plus une main, c’était un poing crispé, contracté convulsivement, un faisceau d’os meurtrissant leurs chairs et tordus les uns contre les autres.

— Mes amis, mes amis ! balbutia-t-il la gorge serrée.

Il ne put proférer une seule parole de plus et s’affaissa près de la source, le bras tendu vers le ciel comme pour une menace.

— Qu’avez-vous, je vous en prie, dit Stenson, en le soutenant dans ses bras.

— Les diamants de Kruger ! murmura-t-il.

— Et sa main, enfin ouverte, brilla dans l’ombre : elle était pleine de diamant !