Les dieux ont soif/Chapitre VII

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Calmann-Lévy (p. 93-110).
VII


Usant d’une très vieille façon de dire, la citoyenne veuve Gamelin l’avait annoncé : « À force de manger des châtaignes, nous deviendrons châtaignes. » Ce jour-là, 13 juillet, elle et son fils avaient dîné, à midi, d’une bouillie de châtaignes. Comme ils achevaient cet austère repas, une dame poussa la porte et emplit soudain l’atelier de son éclat et de ses parfums. Évariste reconnut la citoyenne Rochemaure. Croyant qu’elle se trompait de porte et cherchait le citoyen Brotteaux, son ami d’autrefois, il pensait déjà lui indiquer le grenier du ci-devant ou appeler Brotteaux, pour épargner à une femme élégante de grimper par une échelle de meunier ; mais il parut dès l’abord que c’était au citoyen Évariste Gamelin qu’elle avait affaire, car elle se déclara heureuse de le rencontrer et de se dire sa servante.

Ils n’étaient point tout à fait étrangers l’un à l’autre : ils s’étaient vus plusieurs fois dans l’atelier de David, dans une tribune de l’assemblée, aux Jacobins, chez le restaurateur Vénua : elle l’avait remarqué pour sa beauté, sa jeunesse, son air intéressant.

Portant un chapeau enrubanné comme un mirliton et empanaché comme le couvre-chef d’un représentant en mission, la citoyenne Rochemaure était emperruquée, fardée, mouchetée, musquée, la chair fraîche encore sous tant d’apprêts : ces artifices violents de la mode trahissaient la hâte de vivre et la fièvre de ces jours terribles aux lendemains incertains. Son corsage à grands revers et à grandes basques, tout reluisant d’énormes boutons d’acier, était rouge sang, et l’on ne pouvait discerner, tant elle se montrait à la fois aristocrate et révolutionnaire, si elle portait les couleurs des victimes ou celles du bourreau. Un jeune militaire, un dragon, l’accompagnait.

La longue canne de nacre à la main, grande, belle, ample, la poitrine généreuse, elle fit le tour de l’atelier, et, approchant de ses yeux gris son lorgnon d’or à deux branches, elle examina les toiles du peintre, souriant, se récriant, portée à l’admiration par la beauté de l’artiste, et flattant pour être flattée.

— Qu’est-ce, demanda la citoyenne, que ce tableau si noble et si touchant d’une femme douce et belle près d’un jeune malade ?

Gamelin répondit qu’il fallait y voir Oreste veillé par Électre sa sœur, et que, s’il l’avait pu achever, ce serait peut-être son moins mauvais ouvrage.

— Le sujet, ajouta-t-il, est tiré de l’Oreste d’Euripide. J’avais lu, dans une traduction déjà ancienne de cette tragédie, une scène qui m’avait frappé d’admiration : celle où la jeune Électre, soulevant son frère sur son lit de douleur, essuie l’écume qui lui souille la bouche, écarte de ses yeux les cheveux qui l’aveuglent et prie ce frère chéri d’écouter ce qu’elle lui va dire dans le silence des Furies… En lisant et relisant cette traduction, je sentais comme un brouillard qui me voilait les formes grecques et que je ne pouvais dissiper. Je m’imaginais le texte original plus nerveux et d’un autre accent. Éprouvant un vif désir de m’en faire une idée exacte, j’allai prier Monsieur Gail, qui professait alors le grec au Collège de France (c’était en 91), de m’expliquer cette scène mot à mot. Il me l’expliqua comme je le lui demandais et je m’aperçus que les anciens sont beaucoup plus simples et plus familiers qu’on ne se l’imagine. Ainsi, Électre, dit à Oreste : « Frère chéri, que ton sommeil m’a causé de joie ! Veux-tu que je t’aide à te soulever ? » Et Oreste répond : « Oui, aide-moi, prends-moi, et essuie ces restes d’écume attachés autour de ma bouche et de mes yeux. Mets ta poitrine contre la mienne et écarte de mon visage ma chevelure emmêlée : car elle me cache les yeux… » Tout plein de cette poésie si jeune et si vive, de ces expressions naïves et fortes, j’esquissai le tableau que vous voyez, citoyenne.

Le peintre, qui, d’ordinaire, parlait si discrètement de ses œuvres, ne tarissait pas sur celle-là. Encouragé par un signe que lui fit la citoyenne Rochemaure en soulevant son lorgnon, il poursuivit :

— Hennequin a traité en maître les fureurs d’Oreste. Mais Oreste nous émeut encore plus dans sa tristesse que dans ses fureurs. Quelle destinée que la sienne ! C’est par piété filiale, par obéissance à des ordres sacrés qu’il a commis ce crime dont les Dieux doivent l’absoudre, mais que les hommes ne pardonneront jamais. Pour venger la justice outragée, il a renié la nature, il s’est fait inhumain, il s’est arraché les entrailles. Il reste fier sous le poids de son horrible et vertueux forfait… C’est ce que j’aurais voulu montrer dans ce groupe du frère et de la sœur.

Il s’approcha de la toile et la regarda avec complaisance.

— Certaines parties, dit-il, sont à peu près terminées ; la tête et le bras d’Oreste, par exemple.

— C’est un morceau admirable… Et Oreste vous ressemble, citoyen Gamelin.

— Vous trouvez ? fit le peintre avec un sourire grave.

Elle prit la chaise que Gamelin lui tendait. Le jeune dragon se tint debout à son côté, la main sur le dossier de la chaise où elle était assise. À quoi l’on pouvait voir que la Révolution était accomplie, car, sous l’ancien régime, un homme n’eût jamais, en compagnie, touché seulement du doigt le siège où se trouvait une dame, formé par l’éducation aux contraintes, parfois assez rudes, de la politesse, estimant d’ailleurs que la retenue gardée dans la société donne un prix singulier à l’abandon secret et que, pour perdre le respect, il fallait l’avoir.

Louise Masché de Rochemaure, fille d’un lieutenant des chasses du roi, veuve d’un procureur et, durant vingt ans, fidèle amie du financier Brotteaux des Ilettes, avait adhéré aux principes nouveaux. On l’avait vue, en juillet 1790, bêcher la terre du Champ de Mars. Son penchant décidé pour les puissances l’avait portée facilement des feuillants aux girondins et aux montagnards, tandis qu’un esprit de conciliation, une ardeur d’embrassement et un certain génie d’intrigue l’attachaient encore aux aristocrates et aux contre-révolutionnaires. C’était une personne très répandue, fréquentant guinguettes, théâtres, traiteurs à la mode, tripots, salons, bureaux de journaux, antichambres de comités. La Révolution lui apportait nouveautés, divertissements, sourires, joies, affaires, entreprises fructueuses. Nouant des intrigues politiques et galantes, jouant de la harpe, dessinant des paysages, chantant des romances, dansant des danses grecques, donnant à souper, recevant de jolies femmes, comme la comtesse de Beaufort et l’actrice Descoings, tenant toute la nuit table de trente-et-un et de biribi et faisant rouler la rouge et la noire, elle trouvait encore le temps d’être pitoyable à ses amis. Curieuse, agissante, brouillonne, frivole, connaissant les hommes, ignorant les foules, aussi étrangère aux opinions qu’elle partageait qu’à celles qu’il lui fallait répudier, ne comprenant absolument rien à ce qui se passait en France, elle se montrait entreprenante, hardie et toute pleine d’audace par ignorance du danger et par une confiance illimitée dans le pouvoir de ses charmes.

Le militaire qui l’accompagnait était dans la fleur de la jeunesse. Un casque de cuivre, garni d’une peau de panthère, et la crête ornée de chenille ponceau, ombrageait sa tête de chérubin et répandait sur son dos une longue et terrible crinière. Sa veste rouge, en façon de brassière, se gardait de descendre jusqu’aux reins pour n’en pas cacher l’élégante cambrure. Il portait à la ceinture un énorme sabre, dont la poignée en bec d’aigle resplendissait. Une culotte à pont, d’un bleu tendre, moulait les muscles élégants de ses jambes, et des soutaches d’un bleu sombre dessinaient leurs riches arabesques sur ses cuisses. Il avait l’air d’un danseur costumé pour quelque rôle martial et galant, dans Achille à Scyros ou les Noces d’Alexandre, par un élève de David attentif à serrer la forme.

Gamelin se rappelait confusément l’avoir déjà vu. C’était en effet le militaire qu’il avait rencontré, quinze jours auparavant, haranguant le peuple sur les galeries du Théâtre de la Nation.

La citoyenne Rochemaure le nomma :

— Le citoyen Henry, membre du Comité révolutionnaire de la section des Droits de l’Homme.

Elle l’avait toujours dans ses jupes, miroir d’amour et certificat vivant de civisme.

La citoyenne félicita Gamelin de ses talents et lui demanda s’il ne consentirait pas à dessiner une carte pour une marchande de modes à qui elle s’intéressait. Il y traiterait un sujet approprié : une femme essayant une écharpe devant une psyché, par exemple, ou une jeune ouvrière portant sous son bras un carton à chapeau.

Comme capables d’exécuter un petit ouvrage de ce genre, on lui avait parlé du fils Fragonard, du jeune Ducis et aussi d’un nommé Prudhomme ; mais elle préférait s’adresser au citoyen Évariste Gamelin. Toutefois elle n’en vint, sur cet article, à rien de précis, et l’on sentait qu’elle avait mis cette commande en avant uniquement pour engager la conversation. En effet elle était venue pour tout autre chose. Elle réclamait du citoyen Gamelin un bon office : sachant qu’il connaissait le citoyen Marat, elle venait lui demander de l’introduire chez l’Ami du peuple, avec qui elle désirait avoir un entretien.

Gamelin répondit qu’il était un trop petit personnage pour la présenter à Marat, et que, du reste, elle n’avait que faire d’un introducteur : Marat, bien qu’accablé d’occupations, n’était pas l’homme invisible qu’on avait dit.

Et Gamelin ajouta :

— Il vous recevra, citoyenne, si vous êtes malheureuse : car son grand cœur le rend accessible à l’infortune et pitoyable à toutes les souffrances. Il vous recevra si vous avez quelque révélation à lui faire intéressant le salut public : il a voué ses jours à démasquer les traîtres.

La citoyenne Rochemaure répondit qu’elle serait heureuse de saluer en Marat un citoyen illustre, qui avait rendu de grands services au pays, qui était capable d’en rendre de plus grands encore, et qu’elle souhaitait mettre ce législateur en rapport avec des hommes bien intentionnés, des philanthropes favorisés par la fortune et capables de lui fournir des moyens nouveaux de satisfaire son ardent amour de l’humanité.

— Il est désirable, ajouta-t-elle, de faire coopérer les riches à la prospérité publique.

De vrai, la citoyenne avait promis au banquier Morhardt de le faire dîner avec Marat.

Morhardt, Suisse comme l’Ami du peuple, avait lié partie avec plusieurs députés à la Convention, Julien (de Toulouse), Delaunay (d’Angers) et l’ex-capucin Chabot pour spéculer sur les actions de la Compagnie des Indes. Le jeu, très simple, consistait à faire tomber ces actions à 650 livres par des motions spoliatrices, afin d’en acheter le plus grand nombre possible à ce prix et de les relever ensuite à 4 000 ou 5 000 livres par des motions rassurantes. Mais Chabot, Julien, Delaunay étaient percés à jour. On suspectait Lacroix, Fabre d’Églantine et même Danton. L’homme de l’agio, le baron de Batz, cherchait de nouveaux complices à la Convention et conseillait au banquier Morhardt de voir Marat.

Cette pensée des agioteurs contre-révolutionnaires n’était pas aussi étrange qu’elle semblait tout d’abord. Toujours ces gens-là s’efforçaient de se liguer avec les puissances du jour, et, par sa popularité, par sa plume, par son caractère, Marat était une puissance formidable. Les girondins sombraient ; les dantonistes, battus par la tempête, ne gouvernaient plus. Robespierre, l’idole du peuple, était d’une probité jalouse, soupçonneux et ne se laissait point approcher. Il importait de circonvenir Marat, de s’assurer sa bienveillance pour le jour où il serait dictateur, et tout présageait qu’il le deviendrait : sa popularité, son ambition, son empressement à recommander les grands moyens. Et peut-être, après tout, que Marat rétablirait l’ordre, les finances, la prospérité. Plusieurs fois il s’était élevé contre les énergumènes qui renchérissaient sur lui de patriotisme ; depuis quelque temps, il dénonçait les démagogues presque autant que les modérés. Après avoir excité le peuple à pendre les accapareurs dans leur boutique pillée, il exhortait les citoyens au calme et à la prudence ; il devenait un homme de gouvernement.

Malgré certains bruits qu’on semait sur lui comme sur tous les autres hommes de la Révolution, ces écumeurs d’or ne le croyaient pas corruptible, mais ils le savaient vaniteux et crédule : ils espéraient le gagner par des flatteries et surtout par une familiarité condescendante, qu’ils croyaient de leur part la plus séduisante des flatteries. Ils comptaient, grâce à lui, souffler le froid et le chaud sur toutes les valeurs qu’ils voudraient acheter et revendre, et le pousser à servir leurs intérêts en croyant n’agir que dans l’intérêt public.

Grande appareilleuse, bien qu’elle fût encore dans l’âge des amours, la citoyenne Rochemaure s’était donné la mission de réunir le législateur journaliste au banquier et sa folle imagination lui représentait l’homme des caves, aux mains encore rougies du sang de Septembre, engagé dans le parti des financiers dont elle était l’agent, jeté par sa sensibilité même et sa candeur en plein agio, dans ce monde, qu’elle chérissait, d’accapareurs, de fournisseurs, d’émissaires de l’étranger, de croupiers et de femmes galantes.

Elle insista pour que le citoyen Gamelin la conduisît chez l’Ami du peuple, qui habitait non loin, dans la rue des Cordeliers, près de l’église. Après avoir fait un peu de résistance, le peintre céda au vœu de la citoyenne.

Le dragon Henry, invité à se joindre à eux, refusa, alléguant qu’il entendait garder sa liberté, même à l’égard du citoyen Marat, qui, sans doute, avait rendu des services à la République, mais maintenant faiblissait : n’avait-il pas, dans sa feuille, conseillé la résignation au peuple de Paris ?

Et le jeune Henry, d’une voix mélodieuse, avec de longs soupirs, déplora la République trahie par ceux en qui elle avait mis son espoir : Danton repoussant l’idée d’un impôt sur les riches, Robespierre s’opposant à la permanence des sections, Marat dont les conseils pusillanimes brisaient l’élan des citoyens.

— Oh ! s’écria-t-il, que ces hommes paraissent faibles auprès de Leclerc et de Jacques Roux !… Roux ! Leclerc ! Vous êtes les vrais amis du peuple !

Gamelin n’entendit point ces propos, qui l’eussent indigné : il était allé dans la pièce voisine passer son habit bleu.

— Vous pouvez être fière de votre fils, dit la citoyenne Rochemaure à la citoyenne Gamelin. Il est grand par le talent et par le caractère.

La citoyenne veuve Gamelin donna, en réponse, un bon témoignage de son fils, sans toutefois s’enorgueillir de lui devant une dame de haut parage, car elle avait appris dans son enfance que le premier devoir des petits est l’humilité envers les grands. Elle était encline à se plaindre, n’en ayant que trop sujet et trouvant dans ses plaintes un soulagement à ses peines. Elle révélait abondamment ses maux à ceux qu’elle croyait capables de les soulager, et madame de Rochemaure lui semblait de ceux-là. Aussi, mettant à profit l’instant favorable, elle conta tout d’une haleine la détresse de la mère et du fils, qui tous deux mouraient de faim. On ne vendait plus de tableaux : la Révolution avait tué le commerce comme avec un couteau. Les vivres étaient rares et hors de prix…

Et la bonne dame expédiait ses lamentations avec toute la volubilité de ses lèvres molles et de sa langue épaisse, afin de les avoir dépêchées toutes quand reparaîtrait son fils, dont la fierté n’eût point approuvé de telles plaintes. Elle s’efforçait d’émouvoir dans le moins de temps possible une dame qu’elle jugeait riche et répandue, et de l’intéresser au sort de son enfant. Et elle sentait que la beauté d’Évariste conspirait avec elle pour attendrir une femme bien née.

En effet, la citoyenne Rochemaure montra de la sensibilité : elle s’émut à l’idée des souffrances d’Évariste et de sa mère et rechercha les moyens de les adoucir. Elle ferait acheter les ouvrages du peintre par des hommes riches de ses amis.

— Car, dit-elle en souriant, il y a encore de l’argent en France, mais il se cache.

Mieux encore : puisque l’art était perdu, elle procurerait à Évariste un emploi chez Morhardt ou chez les frères Perregaux, ou une place de commis chez un fournisseur aux armées.

Puis elle songea que ce n’était pas cela qu’il fallait à un homme de ce caractère ; et, après un moment de réflexion, elle fit signe qu’elle avait trouvé :

— Il reste à nommer plusieurs jurés au Tribunal révolutionnaire. Juré, magistrat, voilà ce qui convient à votre fils. Je suis en relation avec les membres du Comité de Salut public ; je connais Robespierre l’aîné ; son frère soupe très souvent chez moi. Je leur parlerai. Je ferai parler à Montané, à Dumas, à Fouquier.

La citoyenne Gamelin, émue et reconnaissante, mit un doigt sur sa bouche : Évariste rentrait dans l’atelier.

Il descendit avec la citoyenne Rochemaure l’escalier sombre, dont les degrés de bois et de carreaux étaient recouverts d’une crasse antique.

Sur le Pont-Neuf, où le soleil, déjà bas, allongeait l’ombre du piédestal qui avait porté le Cheval de Bronze et que pavoisaient maintenant les couleurs de la nation, une foule d’hommes et de femmes du peuple écoutaient, par petits groupes, des citoyens qui parlaient à voix basse. La foule, consternée, gardait un silence coupé par intervalles de gémissements et de cris de colère. Beaucoup s’en allaient d’un pas rapide vers la rue de Thionville, ci-devant rue Dauphine ; Gamelin, s’étant glissé dans un de ces groupes, entendit que Marat venait d’être assassiné.

Peu à peu la nouvelle se confirmait et se précisait : il avait été assassiné dans sa baignoire, par une femme venue exprès de Caen pour commettre ce crime.

Certains croyaient qu’elle s’était enfuie ; mais la plupart disaient qu’elle avait été arrêtée.

Ils étaient là, tous, comme un troupeau sans berger.

Ils songeaient :

« Marat, sensible, humain, bienfaisant, Marat n’est plus là pour nous guider, lui qui ne s’est jamais trompé, qui devinait tout, qui osait tout révéler !… Que faire, que devenir ? Nous avons perdu notre conseiller, notre défenseur, notre ami. » Ils savaient d’où venait le coup, et qui avait dirigé le bras de cette femme. Ils gémissaient :

— Marat a été frappé par les mains criminelles qui veulent nous exterminer. Sa mort est le signal de l’égorgement de tous les patriotes.

On rapportait diversement les circonstances de cette mort tragique et les dernières paroles de la victime ; on faisait des questions sur l’assassin, dont on savait seulement que c’était une jeune femme envoyée par les traîtres fédéralistes. Montrant les ongles et les dents, les citoyennes vouaient la criminelle au supplice et, trouvant la guillotine trop douce, réclamaient pour ce monstre le fouet, la roue, l’écartèlement, et imaginaient des tortures nouvelles.

Des gardes nationaux en armes traînaient à la section un homme à l’air résolu. Ses vêtements étaient en lambeaux ; des filets de sang coulaient sur sa face pâle. On l’avait surpris disant que Marat avait mérité son sort en provoquant sans cesse au pillage et au meurtre. Et ç’avait été à grand’peine que les miliciens l’avaient soustrait à la fureur populaire. On le désignait du doigt comme un complice de l’assassin, et des menaces de mort s’élevaient sur son passage.

Gamelin restait stupide de douleur. De maigres larmes séchaient dans ses yeux ardents. À sa douleur filiale se mêlaient une sollicitude patriotique et une piété populaire qui le déchiraient.

Il songeait :

« Après Le Peltier, après Bourdon, Marat !… Je reconnais le sort des patriotes : massacrés au Champ de Mars, à Nancy, à Paris, ils périront tous. » Et il songeait au traître Wimpfen qui naguère encore, à la tête d’une horde de soixante mille royalistes, marchait sur Paris, et qui, s’il n’avait été arrêté à Vernon par les braves patriotes, eût mis à feu et à sang la ville héroïque et condamnée.

Et combien de périls encore, combien de projets criminels, combien de trahisons, que la sagesse et la vigilance de Marat pouvaient seules connaître et déjouer ! Qui saurait après lui dénoncer Custine oisif dans le camp de César et refusant de débloquer Valenciennes, Biron inactif dans la Basse-Vendée, laissant prendre Saumur et assiéger Nantes, Dillon trahissant la patrie dans l’Argonne ?…

Cependant, autour de lui, de moment en moment, grandissait la clameur sinistre :

— Marat est mort ; les aristocrates l’ont tué !

Comme, le cœur gros de douleur, de haine et d’amour, il s’en allait rendre un hommage funèbre au martyr de la liberté, une vieille paysanne qui portait la coiffe limousine s’approcha de lui et lui demanda si ce Monsieur Marat, qui avait été assassiné, n’était pas monsieur le curé Mara, de Saint-Pierre-de-Queyroix.