Les dieux ont soif/Chapitre XIX

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Calmann-Lévy (p. 269-285).


XIX


Pendant que le Père Longuemare et la fille Athénaïs étaient interrogés à la section, Brotteaux fut conduit entre deux gendarmes au Luxembourg, où le portier refusa de le recevoir, alléguant qu’il n’avait plus de place. Le vieux traitant fut mené ensuite à la Conciergerie et introduit au greffe, pièce assez petite, partagée en deux par une cloison vitrée. Pendant que le greffier inscrivait son nom sur les registres d’écrou, Brotteaux vit à travers les carreaux deux hommes qui, chacun sur un mauvais matelas, gardaient une immobilité de mort et, l’œil fixe, semblaient ne rien voir. Des assiettes, des bouteilles des restes de pain et de viande couvraient le sol autour d’eux. C’étaient des condamnés à mort qui attendaient la charrette.

Le ci-devant des Ilettes fut conduit dans un cachot où, à la lueur d’une lanterne, il entrevit deux figures étendues, l’une farouche, mutilée, hideuse, l’autre gracieuse et douce. Ces deux prisonniers lui offrirent un peu de leur paille pourrie et pleine de vermine, pour qu’il ne couchât pas sur la terre souillée d’excréments. Brotteaux se laissa choir sur un banc, dans l’ombre puante, et demeura la tête contre le mur, muet, immobile. Sa douleur était telle qu’il se serait brisé la tête contre le mur, s’il en avait eu la force. Il ne pouvait respirer. Ses yeux se voilèrent ; un long bruit, tranquille comme le silence, envahit ses oreilles, il sentit tout son être baigner dans un néant délicieux. Durant une incomparable seconde, tout lui fut harmonie, clarté sereine, parfum, douceur. Puis il cessa d’être.

Quand il revint à lui, la première pensée qui s’empara de son esprit fut de regretter son évanouissement et, philosophe jusque dans la stupeur du désespoir, il songea qu’il lui avait fallu descendre dans un cul de basse-fosse, en attendant la guillotine, pour éprouver la sensation de volupté la plus vive que ses sens eussent jamais goûtée. Il s’essayait à perdre de nouveau le sentiment, mais sans y réussir, et, peu à peu, au contraire, il sentait l’air infect du cachot apporter à ses poumons, avec la chaleur de la vie, la conscience de son intolérable misère.

Cependant ses deux compagnons tenaient son silence pour une cruelle injure. Brotteaux, qui était sociable, essaya de satisfaire leur curiosité ; mais, quand ils apprirent qu’il était ce que l’on appelait « un politique », un de ceux dont le crime léger était de parole ou de pensée, ils n’éprouvèrent pour lui ni estime ni sympathie. Les faits reprochés à ces deux prisonniers avaient plus de solidité : le plus vieux était un assassin, l’autre avait fabriqué de faux assignats. Ils s’accommodaient tous deux de leur état et y trouvaient même quelques satisfactions. Brotteaux se prit à songer soudain qu’au-dessus de sa tête tout était mouvement, bruit, lumière et vie, et que les jolies marchandes du Palais souriaient derrière leur étalage de parfumerie, de mercerie, au passant heureux et libre, et cette idée accrut son désespoir.

La nuit vint, inaperçue dans l’ombre et le silence du cachot, mais lourde pourtant et lugubre. Une jambe étendue sur son banc et le dos contre la muraille, Brotteaux s’assoupit. Et il se vit assis au pied d’un hêtre touffu, où chantaient les oiseaux ; le soleil couchant couvrait la rivière de flammes liquides et le bord des nuées était teint de pourpre. La nuit se passa. Une fièvre ardente le dévorait et il buvait avidement, à même sa cruche, une eau qui augmentait son mal.

Le lendemain, le geôlier, qui apporta la soupe, promit à Brotteaux de le mettre à la pistole, moyennant finance, dès qu’il aurait de la place, ce qui ne tarderait guère. En effet, le surlendemain, il invita le vieux traitant à sortir de son cachot. À chaque marche qu’il montait, Brotteaux sentait rentrer en lui la force et la vie, et quand sur le carreau rouge d’une chambre il vit se dresser un lit de sangle recouvert d’une méchante couverture de laine, il pleura de joie. Le lit doré où se becquetaient des colombes, qu’il avait jadis fait faire pour la plus jolie des danseuses de l’Opéra, ne lui avait pas paru si agréable ni promis de telles délices.

Ce lit de sangle était dans une grande salle, assez propre, qui en contenait dix-sept autres, séparés par de hautes planches. La compagnie qui habitait là, composée d’ex-nobles, de marchands, de banquiers, d’artisans, ne déplut pas au vieux publicain, qui s’accommodait de toutes sortes de personnes. Il observa que ces hommes, privés comme lui de tout plaisir et exposés à périr par la main du bourreau, montraient de la gaîté et un goût vif pour la plaisanterie. Peu disposé à admirer les hommes, il attribuait la bonne humeur de ses compagnons à la légèreté de leur esprit, qui les empêchait de considérer attentivement leur situation. Et il se confirmait dans cette idée en observant que les plus intelligents d’entre eux étaient profondément tristes. Il s’aperçut bientôt que, pour la plupart, ils puisaient dans le vin et l’eau-de-vie une gaîté qui prenait à sa source un caractère violent et parfois un peu fou. Ils n’avaient pas tous du courage ; mais tous en montraient. Brotteaux n’en était pas surpris : il savait que les hommes avouent volontiers la cruauté, la colère, l’avarice même, mais jamais la lâcheté, parce que cet aveu les mettrait, chez les sauvages et même dans une société polie, en un danger mortel. C’est pourquoi, songeait-il, tous les peuples sont des peuples de héros et toutes les armées ne sont composées que de braves.

Plus encore que le vin et l’eau-de-vie, le bruit des armes et des clés, le grincement des serrures, l’appel des sentinelles, le trépignement des citoyens à la porte du Tribunal enivraient les prisonniers, leur inspiraient la mélancolie, le délire ou la fureur. Il y en avait qui se coupaient la gorge avec un rasoir ou se jetaient par une fenêtre.

Brotteaux logeait depuis trois jours à la pistole, quand il apprit, par le porte-clefs, que le père Longuemare croupissait sur la paille pourrie, dans la vermine, avec les voleurs et les assassins. Il le fit recevoir à la pistole, dans la chambre qu’il habitait et où un lit était devenu vacant. S’étant engagé à payer pour le religieux, le vieux publicain, qui n’avait pas sur lui un grand trésor, s’ingénia à faire des portraits à un écu l’un. Il se procura, par l’intermédiaire d’un geôlier, de petits cadres noirs pour y mettre de menus travaux en cheveux qu’il exécutait assez adroitement. Et ces ouvrages furent très recherchés dans une réunion d’hommes qui songeaient à laisser des souvenirs.

Le père Longuemare tenait haut son cœur et son esprit. En attendant d’être traduit devant le Tribunal révolutionnaire, il préparait sa défense. Ne séparant point sa cause de celle de l'Église, il se promettait d’exposer à ses juges les désordres et les scandales causés à l’Épouse de Jésus-Christ par la constitution civile du clergé ; il entreprenait de peindre la fille aînée de l’Église faisant au pape une guerre sacrilège ; le clergé français dépouillé, violenté, odieusement soumis à des laïques ; les réguliers, véritable milice du Christ, spoliés et dispersés. Il citait saint Grégoire le Grand et saint Irénée, produisait des articles nombreux de droit canon et des paragraphes entiers des décrétales.

Toute la journée, il griffonnait sur ses genoux, au pied de son lit, trempant des tronçons de plumes usées jusqu’aux barbes dans l’encre, dans la suie, dans le marc de café, couvrant d’une illisible écriture papiers à chandelle, papiers d’emballage, journaux, gardes de livres, vieilles lettres, vieilles factures, cartes à jouer, et songeant à y employer sa chemise après l’avoir passée à l’amidon. Il entassait feuille sur feuille, et, montrant l’indéchiffrable barbouillage, il disait :

— Quand je paraîtrai devant mes juges, je les inonderai de lumière.

Et, un jour, jetant un regard satisfait sur sa défense sans cesse accrue et pensant à ces magistrats qu’il brûlait de confondre, il s’écria :

— Je ne voudrais pas être à leur place !

Les prisonniers que le sort avait réunis dans ce cachot étaient ou royalistes ou fédéralistes ; il s’y trouvait même un jacobin ; ils différaient entre eux d’opinion sur la manière de conduire les affaires de l’État, mais aucun d’eux ne gardait le moindre reste de croyances chrétiennes. Les feuillants, les constitutionnels, les girondins trouvaient, comme Brotteaux, le bon Dieu fort mauvais pour eux-mêmes et excellent pour le peuple. Les jacobins installaient à la place de Jéhovah un dieu jacobin, pour faire descendre de plus haut le jacobinisme sur le monde ; mais, comme ils ne pouvaient concevoir ni les uns ni les autres qu’on fût assez absurde pour croire à aucune religion révélée, voyant que le Père Longuemare ne manquait pas d’esprit, ils le prenaient pour un fourbe. Afin, sans doute, de se préparer au martyre, il confessait sa foi en toute rencontre, et, plus il montrait de sincérité, plus il semblait un imposteur.

En vain, Brotteaux se portait garant de la bonne foi du religieux ; Brotteaux passait lui-même pour ne croire qu’une partie de ce qu’il disait. Ses idées étaient trop singulières pour ne pas paraître affectées, et ne contentaient personne entièrement. Il parlait de Jean-Jacques comme d’un plat coquin. Par contre, il mettait Voltaire au rang des hommes divins, sans toutefois l’égaler à l’aimable Helvétius, à Diderot, au baron d’Holbach. À son sens, le plus grand génie du siècle était Boulanger. Il estimait beaucoup aussi l’astronome Lalande et Dupuis, auteur d’un Mémoire sur l’origine des constellations. Les hommes d’esprit de la chambrée faisaient au pauvre barnabite mille plaisanteries dont il ne s’apercevait jamais : sa candeur déjouait tous les pièges.

Pour écarter les soucis qui les rongeaient et échapper aux tourments de l’oisiveté, les prisonniers jouaient aux dames, aux cartes et au trictrac. Il n’était permis d’avoir aucun instrument de musique. Après souper, on chantait, on récitait des vers. La Pucelle de Voltaire mettait un peu de gaîté au cœur de ces malheureux, qui ne se lassaient pas d’en entendre les bons endroits. Mais, ne pouvant se distraire de la pensée affreuse plantée au milieu de leur cœur, ils essayaient parfois d’en faire un amusement et, dans la chambre des dix-huit lits, avant de s’endormir, ils jouaient au Tribunal révolutionnaire. Les rôles étaient distribués selon les goûts et les aptitudes. Les uns représentaient les juges et l’accusateur ; d’autres, les accusés ou les témoins, d’autres le bourreau et ses valets. Les procès finissaient invariablement par l’exécution des condamnés, qu’on étendait sur un lit, le cou sous une planche. La scène était transportée ensuite dans les enfers. Les plus agiles de la troupe, enveloppés dans des draps, faisaient des spectres. Et un jeune avocat de Bordeaux, nommé Dubosc, petit, noir, borgne, bossu, bancal, le Diable boiteux en personne, venait, tout encorné, tirer le Père Longuemare, par les pieds, hors de son lit, lui annonçant qu’il était condamné aux flammes éternelles et damné sans rémission pour avoir fait du créateur de l’univers un être envieux, sot et méchant, un ennemi de la joie et de l’amour.

— Ah ! ah ! ah ! criait horriblement ce diable, tu as enseigné, vieux bonze, que Dieu se plaît à voir ses créatures languir dans la pénitence et s’abstenir de ses dons les plus chers. Imposteur, hypocrite, cafard, assieds-toi sur des clous et mange des coquilles d’œufs pour l’éternité !

Le Père Longuemare se contentait de répondre que, dans ce discours, le philosophe perçait sous le diable et que le moindre démon de l’enfer eût dit moins de sottises, étant un peu frotté de théologie et certes moins ignorant qu’un encyclopédiste.

Mais, quand l’avocat girondin l’appelait capucin, il se fâchait tout rouge et disait qu’un homme incapable de distinguer un barnabite d’un franciscain ne saurait pas voir une mouche dans du lait.

Le Tribunal révolutionnaire vidait les prisons, que les comités remplissaient sans relâche : en trois mois la chambre des dix-huit fut à moitié renouvelée. Le Père Longuemare perdit son diablotin. L’avocat Dubosc, traduit devant le Tribunal révolutionnaire, fut condamné à mort comme fédéraliste et pour avoir conspiré contre l’unité de la République. Au sortir du tribunal, il repassa, comme tous les autres condamnés, par un corridor qui traversait la prison et donnait sur la chambre qu’il avait animée trois mois de sa gaîté. En faisant ses adieux à ses compagnons, il garda le ton léger et l’air joyeux qui lui étaient habituels.

— Excusez-moi, monsieur, dit-il au Père Longuemare, de vous avoir tiré par les pieds dans votre lit. Je n’y reviendrai plus.

Et, se tournant vers le vieux Brotteaux :

— Adieu, je vous précède dans le néant. Je livre volontiers à la nature les éléments qui me composent, en souhaitant qu’elle en fasse, à l’avenir, un meilleur usage, car il faut reconnaître qu’elle m’avait fort mal réussi.

Et il descendit au greffe, laissant Brotteaux affligé et le Père Longuemare tremblant et vert comme la feuille, plus mort que vif de voir l’impie rire au bord de l’abîme.

Quand germinal ramena les jours clairs, Brotteaux, qui était voluptueux, descendit plusieurs fois par jour dans la cour qui donnait sur le quartier des femmes, près de la fontaine où les captives venaient, le matin, laver leur linge. Une grille séparait les deux quartiers ; mais les barreaux n’en étaient pas assez rapprochés pour empêcher les mains de se joindre et les bouches de s’unir. Sous la nuit indulgente, des couples s’y pressaient. Alors Brotteaux, discrètement, se réfugiait dans l’escalier et, assis sur une marche, tirait de la poche de sa redingote puce son petit Lucrèce, et lisait, à la lueur d’une lanterne, quelques maximes sévèrement consolatrices : « Sic ubi non erimus… Quand nous aurons cessé de vivre, rien ne pourra nous émouvoir, non pas même le ciel, la terre et la mer confondant leurs débris… » Mais, tout en jouissant de sa haute sagesse, Brotteaux enviait au barnabite cette folie qui lui cachait l’univers.

La terreur, de mois en mois, grandissait. Chaque nuit, les geôliers ivres, accompagnés de leurs chiens de garde, allaient de cachot en cachot, portant des actes d’accusation, hurlant des noms qu’ils estropiaient, réveillaient les prisonniers et pour vingt victimes désignées en épouvantaient deux cents. Dans ces corridors, pleins d’ombres sanglantes, passaient chaque jour, sans une plainte, vingt, trente, cinquante condamnés, vieillards, femmes, adolescents, et si divers de condition, de caractère, de sentiment, qu’on se demandait s’ils n’avaient pas été tirés au sort.

Et l’on jouait aux cartes, on buvait du vin de Bourgogne, on faisait des projets, on avait des rendez-vous, la nuit, à la grille. La société, presque entièrement renouvelée, était maintenant composée en grande partie d’« exagérés » et d’« enragés». Toutefois la chambre des dix-huit lits demeurait encore le séjour de l’élégance et du bon ton : hors deux détenus qu’on y avait mis, récemment transférés du Luxembourg à la Conciergerie, et qu’on suspectait d’être des « moutons », c’est-à-dire des espions, les citoyens Navette et Bellier, il ne s’y trouvait que d’honnêtes gens, qui se témoignaient une confiance réciproque. On y célébrait, la coupe à la main, les victoires de la République. Il s’y rencontrait plusieurs poètes, comme il s’en voit dans toute réunion d’hommes oisifs. Les plus habiles d’entre eux composaient des odes sur les triomphes de l’armée du Rhin et les récitaient avec emphase. Ils étaient bruyamment applaudis. Brotteaux seul louait mollement les vainqueurs et leurs chantres.

— C’est, depuis Homère, une étrange manie des poètes, dit-il un jour, que de célébrer les militaires. La guerre n’est point un art, et le hasard décide seul du sort des batailles. De deux généraux en présence, tous deux stupides, il faut nécessairement que l’un d’eux soit victorieux. Attendez-vous à ce qu’un jour un de ces porteurs d’épée que vous divinisez vous avale tous comme la grue de la fable avale les grenouilles. C’est alors qu’il sera vraiment dieu ! Car les dieux se connaissent à l’appétit.

Brotteaux n’avait jamais été touché par la gloire des armes. Il ne se réjouissait nullement des triomphes de la République, qu’il avait prévus. Il n’aimait point le nouveau régime qu’affermissait la victoire. Il était mécontent. On l’eût été à moins.

Un matin, on annonça que les commissaires du Comité de sûreté générale feraient des perquisitions chez les détenus, qu’on saisirait assignats, objets d’or et d’argent, couteaux, ciseaux, que de telles recherches avaient été faites au Luxembourg et qu’on avait enlevé lettres, papiers, livres.

Chacun alors s’ingénia à trouver quelque cachette où mettre ce qu’il avait de plus précieux. Le Père Longuemare porta, par brassées, sa défense dans une gouttière, Brotteaux coula son Lucrèce dans les cendres de la cheminée.

Quand les commissaires, ayant au cou des rubans tricolores, vinrent opérer leurs saisies, ils ne trouvèrent guère que ce qu’on avait jugé convenable de leur laisser. Après leur départ, le Père Longuemare courut à sa gouttière et recueillit de sa défense ce que l’eau et le vent en avaient laissé. Brotteaux retira de la cheminée son Lucrèce tout noir de suie.

« Jouissons de l’heure présente, songea-t-il, car j’augure à certains signes que le temps nous est désormais étroitement mesuré. »

Par une douce nuit de prairial, tandis qu’au-dessus du préau la lune montrait dans le ciel pâli ses deux cornes d’argent, le vieux traitant, qui, à sa coutume, lisait Lucrèce sur un degré de l’escalier de pierre, entendit une voix l’appeler, une voix de femme, une voix délicieuse qu’il ne reconnaissait pas. Il descendit dans la cour et vit derrière la grille une forme qu’il ne reconnaissait pas plus que la voix et qui lui rappelait, par ses contours indistincts et charmants, toutes les femmes qu’il avait aimées. Le ciel la baignait d’azur et d’argent. Brotteaux reconnut soudain la jolie comédienne de la rue Feydeau, Rose Thévenin.

— Vous ici, mon enfant ! La joie de vous y voir m’est cruelle. Depuis quand et pourquoi êtes-vous ici ?

— Depuis hier.

Et elle ajouta très bas :

— J’ai été dénoncée comme royaliste. On m’accuse d’avoir conspiré pour délivrer la reine. Comme je vous savais ici, j’ai tout de suite cherché à vous voir. Écoutez-moi, mon ami… car vous voulez bien que je vous donne ce nom ?… Je connais des gens en place ; j’ai, je le sais, des sympathies jusque dans le Comité de salut public. Je ferai agir mes amis : ils me délivreront, et je vous délivrerai à mon tour.

Mais Brotteaux, d’une voix qui se fit pressante :

— Par tout ce que vous avez de cher, mon enfant, n’en faites rien ! N’écrivez pas, ne sollicitez pas ; ne demandez rien à personne, je vous en conjure, faites-vous oublier.

Comme elle ne semblait pas pénétrée de ce qu’il disait, il se fit plus suppliant encore :

— Gardez le silence, Rose, faites-vous oublier : là est le salut. Tout ce que vos amis tenteraient ne ferait que hâter votre perte. Gagnez du temps. Il en faut peu, très peu, j’espère, pour vous sauver… Surtout n’essayez pas d’émouvoir les juges, les jurés, un Gamelin. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des choses : on ne s’explique pas avec les choses. Faites-vous oublier. Si vous suivez mon conseil, mon amie, je mourrai heureux de vous avoir sauvé la vie.

Elle répondit :

— Je vous obéirai… Ne parlez pas de mourir.

Il haussa les épaules :

— Ma vie est finie, mon enfant. Vivez et soyez heureuse.

Elle lui prit les mains et les mit sur son sein :

— Écoutez-moi, mon ami… je ne vous ai vu qu’un jour et pourtant vous ne m’êtes point indifférent. Et si ce que je vais vous dire peut vous rattacher à la vie, croyez-le : je serai pour vous… tout ce que vous voudrez que je sois.

Et ils se donnèrent un baiser sur la bouche à travers la grille.