Les dieux ont soif/Chapitre XVII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Calmann-Lévy (p. 244-253).


XVII


Le 24 frimaire, à dix heures du matin, sous un ciel vif et rose, qui fondait les glaces de la nuit, les citoyens Guénot et Delourmel, délégués du Comité de sûreté générale, se rendirent aux Barnabites et se firent conduire au Comité de surveillance de la section, dans la salle capitulaire, où se trouvait pour lors le citoyen Beauvisage, qui fourrait des bûches dans la cheminée. Mais ils ne le virent point d’abord, à cause de sa stature brève et ramassée.

De la voix fêlée des bossus, le citoyen Beauvisage pria les délégués de s’asseoir et se mit tout à leur service.

Guénot lui demanda s’il connaissait un cidevant des Ilettes, demeurant près du Pont-Neuf.

— C’est, ajouta-t-il, un individu que je suis chargé d’arrêter.

Et il exhiba l’ordre du Comité de sûreté générale.

Beauvisage, ayant quelque temps cherché dans sa mémoire, répondit qu’il ne connaissait point d’individu nommé des Ilettes, que le suspect ainsi désigné pouvait ne point habiter la section, certaines parties du Muséum, de l’Unité, de Marat-et-Marseille se trouvant aussi à proximité du Pont-Neuf ; que, s’il habitait la section, ce devait être sous un nom autre que celui que portait l’ordre du Comité ; que néanmoins on ne tarderait pas à le découvrir.

— Ne perdons point de temps ! dit Guénot. Il fut signalé à notre vigilance par une lettre d’une de ses complices qui a été interceptée et remise au Comité, il y a déjà quinze jours, et dont le citoyen Lacroix a pris connaissance hier soir seulement. Nous sommes débordés ; les dénonciations nous arrivent de toutes parts, en telle abondance qu’on ne sait à qui entendre.

— Les dénonciations, répliqua fièrement Beauvisage, affluent aussi au Comité de vigilance de la section. Les uns apportent leurs révélations par civisme ; les autres, par l’appât d’un billet de cent sols. Beaucoup d’enfants dénoncent leurs parents, dont ils convoitent l’héritage.

— Cette lettre, reprit Guénot, émane d’une ci-devant Rochemaure, femme galante, chez qui l’on jouait le biribi, et porte en suscription le nom d’un citoyen Rauline ; mais elle est réellement adressée à un émigré au service de Pitt. Je l’ai prise sur moi pour vous en communiquer ce qui concerne l’individu des Ilettes.

Il tira la lettre de sa poche.

— Elle débute par de longues indications sur les membres de la Convention qu’on pourrait, au dire de cette femme, gagner par l’offre d’une somme d’argent ou la promesse d’une haute fonction dans un gouvernement nouveau, plus stable que celui-ci. Ensuite se lit ce passage :


Je sors de chez M. Des Ilettes, qui habite, près du Pont-Neuf, un grenier où il faut être chat ou diable pour le trouver ; il est réduit pour vivre à fabriquer des polichinelles. Il a du jugement : c’est pourquoi je vous transmets, monsieur, l’essentiel de sa conversation. Il ne croit pas que l’état de choses actuel durera longtemps. Il n’en prévoit pas la fin dans la victoire de la coalition ; et l’événement semble lui donner raison ; car vous savez, monsieur, que depuis quelque temps les nouvelles de la guerre sont mauvaises. Il croirait plutôt à la révolte des petites gens et des femmes du peuple, encore profondément attachées à leur religion. Il estime que l’effroi général que cause le tribunal révolutionnaire réunira bientôt la France entière contre les jacobins. « Ce tribunal, a-t-il dit plaisamment, qui juge la reine de France et une porteuse de pain, ressemble à ce Guillaume Shakespeare, si admiré des Anglais, etc… » Il ne croit pas impossible que Robespierre épouse Madame Royale et se fasse nommer protecteur du royaume.

Je vous serais reconnaissant, monsieur, de me faire tenir les sommes qui me sont dues, c’est-à-dire mille livres sterling, par la voie que vous avez coutume d’employer, mais gardez-vous bien d’écrire à M. Morhardt : il vient d’être arrêté, mis en prison, etc., etc.


— Le sieur des Ilettes fabrique des polichinelles, dit Beauvisage, voilà un indice précieux… bien qu’il y ait beaucoup de petites industries de ce genre dans la section.

— Cela me fait penser, dit Delourmel, que j’ai promis de rapporter une poupée à ma fille Nathalie, la cadette, qui est malade d’une fièvre scarlatine. Les taches ont paru hier. Cette fièvre n’est pas bien à craindre ; mais elle exige des soins. Et Nathalie, très avancée pour son âge, d’une intelligence très développée, est d’une santé délicate.

— Moi, dit Guénot, je n’ai qu’un garçon. Il joue au cerceau avec des cercles de tonneau et fabrique de petites montgolfières en soufflant dans des sacs.

— Bien souvent, fit observer Beauvisage, c’est avec des objets qui ne sont pas des jouets que les enfants jouent le mieux. Mon neveu Émile, qui est un bambin de sept ans, très intelligent, s’amuse toute la journée avec de petits carrés de bois, dont il fait des constructions… En usez-vous ?

Et Beauvisage tendit sa tabatière ouverte aux deux délégués.

— Maintenant il faut pincer notre gredin, dit Delourmel, qui portait de longues moustaches et roulait de grands yeux. Je me sens d’appétit, ce matin, à manger de la fressure d’aristocrate, arrosée d’un verre de vin blanc.

Beauvisage proposa aux délégués d’aller trouver dans sa boutique de la place Dauphine son collègue Dupont aîné, qui connaissait sûrement l’individu des Ilettes.

Ils cheminaient dans l’air vif, suivis de quatre grenadiers de la section.

— Avez-vous vu jouer le Jugement dernier des Rois ? Demanda Delourmel à ses compagnons ; la pièce mérite d’être vue. L’auteur y montre tous les rois de l’Europe réfugiés dans une île déserte, au pied d’un volcan qui les engloutit. C’est un ouvrage patriotique.

Demourmel avisa, au coin de la rue du Harlay, une petite voiture, brillante comme une chapelle, que poussait une vieille qui portait par-dessus sa coiffe un chapeau de toile cirée.

— Qu’est-ce que vend cette vieille ? demanda-t-il.

La vieille répondit elle-même :

— Voyez, messieurs, faites votre choix. Je tiens chapelets et rosaires, croix, images saint Antoine, saints suaires, mouchoirs de sainte Véronique, Ecce homo, Agnus dei, cors et bagues de saint Hubert, et tous objets de dévotion.

— C’est l’arsenal du fanatisme ! s’écria Delourmel.

Et il procéda à l’interrogatoire sommaire de la colporteuse, qui répondait à toutes les questions :

— Mon fils, il y a quarante ans que je vends des objets de dévotion.

Un délégué du Comité de sûreté générale, avisant un habit bleu qui passait, lui enjoignit de conduire à la Conciergerie la vieille femme étonnée.

Le citoyen Beauvisage fit observer à Delourmel que c’eût été plutôt au Comité de surveillance à arrêter cette marchande et à la conduire à la section ; que d’ailleurs on ne savait plus quelle conduite tenir à l’endroit du ci-devant culte, pour agir selon les vues du gouvernement, et s’il fallait ou tout permettre ou tout interdire.

En approchant de la boutique du menuisier, les délégués et le commissaire entendirent des clameurs irritées, mêlées aux grincements de la scie et aux ronflements du rabot. Une querelle s’était élevée entre le menuisier Dupont aîné et son voisin le portier Remacle à cause de la citoyenne Remacle, qu’un attrait invincible ramenait sans cesse au fond de la menuiserie d’où elle revenait à la loge couverte de copeaux et de sciure de bois. Le portier offensé donna un coup de pied à Mouton, le chien du menuisier, au moment même où sa propre fille, la petite Joséphine, tenait l’animal tendrement embrassé. Joséphine, indignée, se répandit en imprécations contre son père ; le menuisier s’écria d’une voix irritée :

— Misérable ! je te défends de battre mon chien.

— Et moi, répliqua le portier en levant son balai, je te défends de…

Il n’acheva pas : la varlope du menuisier lui avait effleuré la tête.

Du plus loin qu’il aperçut le citoyen Beauvisage accompagné des délégués, il courut à lui et lui dit :

— Citoyen commissaire, tu es témoin que ce scélérat vient de m’assassiner.

Le citoyen Beauvisage, coiffé du bonnet rouge, insigne de ses fonctions, étendit ses longs bras dans une attitude pacificatrice, et, s’adressant au portier et au menuisier :

— Cent sols, dit-il, à celui de vous qui nous indiquera où se trouve un suspect, recherché par le Comité de sûreté générale, le ci-devant des Ilettes, fabricant de polichinelles.

Tous deux, le portier et le menuisier, désignèrent ensemble le logis de Brotteaux, ne se disputant plus que pour l’assignat de cent sols promis au délateur.

Delourmel, Guénot et Beauvisage, suivis des quatre grenadiers, du portier Remacle, du menuisier Dupont, et d’une douzaine de petits polissons du quartier, enfilèrent l’escalier ébranlé sur leurs pas, puis montèrent par l’échelle de meunier.

Brotteaux, dans son grenier, découpait des pantins tandis que le Père Longuemare, en face de lui, assemblait par des fils leurs membres épars, et il souriait en voyant ainsi naître sous ses doigts le rythme et l’harmonie.

Au bruit des crosses sur le palier, le religieux tressaillit de tous ses membres, non qu’il eût moins de courage que Brotteaux qui demeurait impassible, mais le respect humain ne l’avait pas habitué à se composer un maintien. Brotteaux, aux questions du citoyen Delourmel, comprit d’où venait le coup et s’aperçut un peu tard qu’on a tort de se confier aux femmes. Invité à suivre le citoyen commissaire, il prit son Lucrèce et ses trois chemises.

— Le citoyen, dit-il, montrant le Père Longuemare, est un aide que j’ai pris pour fabriquer mes pantins. Il est domicilié ici.

Mais le religieux, n’ayant pu présenter un certificat de civisme, fut mis avec Brotteaux en état d’arrestation.

Quand le cortège passa devant la loge du concierge, la citoyenne Remacle, appuyée sur son balai, regarda son locataire de l’air de la vertu qui voit le crime aux mains de la loi. La petite Joséphine, dédaigneuse et belle, retint par son collier Mouton, qui voulait caresser l’ami qui lui avait donné du sucre. Une foule de curieux emplissait la place de Thionville.

Brotteaux, au pied de l’escalier, se rencontra avec une jeune paysanne qui se disposait à monter les degrés. Elle portait sous son bras un panier plein d’œufs et tenait à la main une galette enveloppée dans un linge. C’était Athénaïs, qui venait de Palaiseau présenter à son sauveur un témoignage de sa reconnaissance. Quand elle s’aperçut que des magistrats et quatre grenadiers emmenaient « monsieur Maurice », elle demeura stupide, demanda si c’était vrai, s’approcha du commissaire, et lui dit doucement :

— Vous ne l’emmenez pas ? Ce n’est pas possible… Mais vous ne le connaissez pas ! Il est bon comme le bon Dieu.

Le citoyen Delourmel la repoussa et fit signe aux grenadiers d’avancer. Alors Athénaïs vomit les plus sales injures, les invectives les plus obscènes sur les magistrats et les grenadiers, qui croyaient sentir se vider sur leurs têtes toutes les cuvettes du Palais-Royal et de la rue Fromenteau. Puis, d’une voix qui remplit la place de Thionville tout entière et fit frémir la foule des curieux, elle cria :

— Vive le roi ! Vive le roi !