Les dieux ont soif/Chapitre XXV

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Calmann-Lévy (p. 320-327).


XXV

Pendant que les charrettes roulaient, entourées de gendarmes, vers la place du Trône-Renversé, menant à la mort Brotteaux et ses complices, Évariste était assis, pensif, sur un banc du jardin des Tuileries. Il attendait Élodie. Le soleil, penchant à l’horizon, criblait de ses flèches enflammées les marronniers touffus. À la grille du jardin, la Renommée, sur son cheval ailé, embouchait sa trompette éternelle. Les porteurs de journaux criaient la grande victoire de Fleurus.

« Oui, songeait Gamelin, la victoire est à nous. Nous y avons mis le prix. »

Il voyait les mauvais généraux traîner leurs ombres condamnées dans la poussière sanglante de cette place de la Révolution où ils avaient péri. Et il sourit fièrement, songeant que, sans les sévérités dont il avait eu sa part, les chevaux autrichiens mordraient aujourd’hui l’écorce de ces arbres.

Il s’écriait en lui-même :

« Terreur salutaire, ô sainte terreur ! L’année passée, à pareille époque, nous avions pour défenseurs d’héroïques vaincus en guenilles ; le sol de la patrie était envahi, les deux tiers des départements en révolte. Maintenant nos armées bien équipées, bien instruites, commandées par d’habiles généraux, prennent l’offensive, prêtes à porter la liberté par le monde. La paix règne sur tout le territoire de la République… Terreur salutaire ! ô sainte terreur ! aimable guillotine ! L’année passée, à pareille époque, la République était déchirée par les factions ; l’hydre du fédéralisme menaçait de la dévorer. Maintenant l’unité jacobine étend sur l’empire sa force et sa sagesse… »

Cependant il était sombre. Un pli profond lui barrait le front ; sa bouche était amère. Il songeait : « Nous disions : Vaincre ou mourir. Nous nous trompions, c’est vaincre et mourir qu’il fallait dire. »

Il regardait autour de lui. Les enfants faisaient des tas de sable. Les citoyennes sur leur chaise de bois, au pied des arbres, brodaient ou cousaient. Les passants en habit et culotte d’une élégance étrange, songeant à leurs affaires ou à leurs plaisirs, regagnaient leur demeure. Et Gamelin se sentait seul parmi eux : il n’était ni leur compatriote ni leur contemporain. Que s’était-il donc passé ? Comment à l’enthousiasme des belles années avaient succédé l’indifférence, la fatigue et, peut-être, le dégoût ? Visiblement, ces gens-là ne voulaient plus entendre parler du Tribunal révolutionnaire et se détournaient de la guillotine. Devenue trop importune sur la place de la Révolution, on l’avait renvoyée au bout du faubourg Antoine. Là même, au passage des charrettes, on murmurait. Quelques voix, dit-on, avaient crié : « Assez ! »

Assez, quand il y avait encore des traîtres, des conspirateurs ! Assez, quand il fallait renouveler les comités, épurer la Convention ! Assez, quand des scélérats déshonoraient la représentation nationale ! Assez, quand on méditait jusque dans le tribunal révolutionnaire la perte du Juste ! Car, chose horrible à penser et trop véritable ! Fouquier lui-même ourdissait des trames, et c’était pour perdre Maximilien qu’il lui avait immolé pompeusement cinquante-sept victimes traînées à la mort dans la chemise rouge des parricides. À quelle pitié criminelle cédait la France ? Il fallait donc la sauver malgré elle et, lorsqu’elle criait grâce, se boucher les oreilles et frapper. Hélas ! Les destins l’avaient résolu : la patrie maudissait ses sauveurs. Qu’elle nous maudisse et qu’elle soit sauvée !

« C’est trop peu que d’immoler des victimes obscures, des aristocrates, des financiers, des publicistes, des poètes, un Lavoisier, un Roucher, un André Chénier. Il faut frapper ces scélérats tout-puissants qui, les mains pleines d’or et dégouttantes de sang, préparent la ruine de la Montagne, les Fouché, les Tallien, les Rovère, les Carrier, les Bourdon. Il faut délivrer l’État de tous ses ennemis. Si Hébert avait triomphé, la Convention était renversée, la République roulait aux abîmes ; si Desmoulins et Danton avaient triomphé, la Convention, sans vertus, livrait la République aux aristocrates, aux agioteurs et aux généraux. Si les Tallien, les Fouché, monstres gorgés de sang et de rapines, triomphent, la France se noie dans le crime et l’infamie… Tu dors, Robespierre, tandis que des criminels ivres de fureur et d’effroi méditent ta mort et les funérailles de la liberté. Couthon, Saint-Just, que tardez-vous à dénoncer les complots ?

» Quoi ! l’ancien État, le monstre royal assurait son empire en emprisonnant chaque année quatre cent mille hommes, en en pendant quinze mille, en en rouant trois mille, et la République hésiterait encore à sacrifier quelques centaines de têtes à sa sûreté et à sa puissance ? Noyons-nous dans le sang et sauvons la patrie… »

Comme il songeait ainsi, Élodie accourut à lui pâle et défaite :

— Évariste, qu’as-tu à me dire ? Pourquoi ne pas venir à l’Amour peintre dans la chambre bleue ? Pourquoi m’as-tu fait venir ici ?

— Pour te dire un éternel adieu.

Elle murmura qu’il était insensé, qu’elle ne pouvait comprendre…

Il l’arrêta d’un très petit geste de la main :

— Élodie, je ne puis plus accepter ton amour.

— Tais-toi, Évariste, tais-toi !

Elle le pria d’aller plus loin : là, on les observait, on les écoutait.

Il fit une vingtaine de pas et poursuivit, très calme :

— J’ai fait à ma patrie le sacrifice de ma vie et de mon honneur. Je mourrai infâme, et n’aurai à te léguer, malheureuse, qu’une mémoire exécrée… Nous aimer ? Est-ce que l’on peut m’aimer encore ?… Est-ce que je puis aimer ?

Elle lui dit qu’il était fou ; qu’elle l’aimait, qu’elle l’aimerait toujours. Elle fut ardente, sincère ; mais elle sentait aussi bien que lui, elle sentait mieux que lui qu’il avait raison. Et elle se débattait contre l’évidence.

Il reprit :

— Je ne me reproche rien. Ce que j’ai fait, je le ferais encore. Je me suis fait anathème pour la patrie. Je suis maudit. Je me suis mis hors l’humanité : je n’y rentrerai jamais. Non ! la grande tâche n’est pas finie. Ah ! la clémence, le pardon !… Les traîtres pardonnent-ils ? Les conspirateurs sont-ils cléments ? Les scélérats parricides croissent sans cesse en nombre ; il en sort de dessous terre, il en accourt de toutes nos frontières : de jeunes hommes, qui eussent mieux péri dans nos armées, des vieillards, des enfants, des femmes, avec les masques de l’innocence, de la pureté, de la grâce. Et quand on les a immolés, on en trouve davantage… Tu vois bien qu’il faut que je renonce à l’amour, à toute joie, à toute douceur de la vie, à la vie elle-même.

Il se tut. Faite pour goûter de paisibles jouissances, Élodie depuis plus d’un jour s’effrayait de mêler, sous les baisers d’un amant tragique, aux impressions voluptueuses des images sanglantes : elle ne répondit rien. Évariste but comme un calice amer le silence de la jeune femme.

— Tu le vois bien, Élodie : nous sommes précipités ; notre œuvre nous dévore. Nos jours, nos heures sont des années. J’aurai bientôt vécu un siècle. Vois ce front ! Est-il d’un amant ? Aimer !…

— Évariste, tu es à moi, je te garde ; je ne te rends pas ta liberté.

Elle s’exprimait avec l’accent du sacrifice. Il le sentit ; elle le sentit elle-même.

— Élodie, pourras-tu attester, un jour, que je vécus fidèle à mon devoir, que mon cœur fut droit et mon âme pure, que je n’eus d’autre passion que le bien public ; que j’étais né sensible et tendre ? Diras-tu : « Il fit son devoir » ? Mais non ! Tu ne le diras pas. Et je ne te demande pas de le dire. Périsse ma mémoire ! Ma gloire est dans mon cœur ; la honte m’environne. Si tu m’aimas, garde sur mon nom un éternel silence.

Un enfant de huit ou neuf ans, qui jouait au cerceau, se jeta en ce moment dans les jambes de Gamelin.

Celui-ci l’éleva brusquement dans ses bras :

— Enfant ! tu grandiras libre, heureux, et tu le devras à l’infâme Gamelin. Je suis atroce pour que tu sois heureux. Je suis cruel pour que tu sois bon ; je suis impitoyable pour que demain tous les Français s’embrassent en versant des larmes de joie.

Il le pressa contre sa poitrine :

— Petit enfant, quand tu seras un homme, tu me devras ton bonheur, ton innocence ; et, si jamais tu entends prononcer mon nom, tu l’exécreras.

Et il posa à terre l’enfant, qui s’alla jeter épouvanté dans les jupes de sa mère, accourue pour le délivrer.

Cette jeune mère, qui était jolie et d’une grâce aristocratique, dans sa robe de linon blanc, emmena son petit garçon avec un air de hauteur.

Gamelin tourna vers Élodie un regard farouche :

— J’ai embrassé cet enfant ; peut-être ferai-je guillotiner sa mère.

Et il s’éloigna, à grands pas, sous les quinconces.

Élodie resta un moment immobile, le regard fixe et baissé. Puis, tout à coup, elle s’élança sur les pas de son amant, et, furieuse, échevelée, telle qu’une ménade, elle le saisit comme pour le déchirer et lui cria d’une voix étranglée de sang et de larmes :

— Eh bien ! moi aussi, mon bien-aimé, envoie-moi à la guillotine ; moi aussi, fais-moi trancher la tête !

Et, à l’idée du couteau sur sa nuque, toute sa chair se fondait d’horreur et de volupté.