Les ferments/Strophes liminaires

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Imprimerie Beauregard (p. 7-9).

STROPHES LIMINAIRES


LE COLON


« Étant d’ici, je sens le sol jusqu’au tréfond
Comme si mes deux pieds s’y perdaient en racines. »

Émile Verhaeren
(Les blés mouvants.)


J’ai pris racine au sol qu’ont découvert les nôtres ;
Et dans chaque sillon, puisant leur souvenir
Comme un or épuré que rien ne peut ternir,
J’écoute dans mon cœur chanter leur voix d’apôtres.

Tous ceux-là, qui suivaient les traces de Brûlé,
À travers les taillis obscurs ou les savanes,
Pour semer largement leurs vertus paysannes,
Restent vivants en nous si leur rêve a croulé.

Il n’est pas une branche, il n’est pas une source
Dont la feuille en murmure, ou l’onde en clapotis,
Ne prononce le nom de ceux qui sont partis,
Et dont nous reprenons l’irréductible course.

L’humus retient encor la trace de leurs pas,
Sur les monts verts de chêne et les fonds de mélèze ;
Et je me sens partout l’âme et le front à l’aise,
En répétant leurs mots, qu’ils ne cédèrent pas.

Lorsque le soir étend ses feux myriadaires,
Sur les toits endormis des colons fatigués,
J’entends les vieux refrains qui passaient grand-largués,
Sous le même azur vierge, en des temps légendaires.

C’est le même soleil qui darde ses rayons
Sur la jachère brune et les blés de ma ferme,
Et tout ce froment d’or que la terre m’afferme,
Connut la rude main d’ancêtres en sayons.

Qu’importent la patine et l’oubli des années !
Les villes ont couvert les forêts de jadis,
Sans pouvoir étouffer la croissance des lis,
Qui montrent en tous lieux leurs pousses obstinées.

Si la fleur est sauvage et se tient à l’écart,
Elle se répand mieux, tant elle est plus vivace ;
La tige sort, timidement, à la surface,
Mais le bulbe s’attache au sol, de toutes parts.

Je reste dans mon bois, qui m’offre ses clairières,
Et je vois s’allumer les étoiles, lis d’or,
Sur le drapeau d’azur, qui reprend son essor
Comme aux jours où les preux reculaient nos frontières.

Et je songe, tout bas, en invoquant les cieux,
Que les codes, jamais, n’ont pu courber les astres,
Et que l’âme française affermie aux désastres,
Gravitera toujours dans l’orbe des aïeux.