Les ferments/VIII

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Imprimerie Beauregard (p. 57-60).

VIII

L’Amour du Sol


Je demande au colon ployé sur les guérets
S’il quitta la Cité sans plainte et sans regret.



— Je n’ai jamais aimé les villes étouffées,
Où l’indigence d’air étrangle par bouffées.
Le citadin fragile est comme un passereau :
Il mourrait des labeurs trop graves du terreau.
Ignorant les ennuis dont la cité fourmille,
Mon travail est joyeux et nourrit ma famille.

Je laboure le sol, je moissonne le grain,
Et ne connais jamais le poids d’un front chagrin.
Vous plaignez mes loisirs ? J’ai bâti ma chaumière
En gagnant au lever le pas sur la lumière.
Dès l’aube, je prenais un tonique d’air pur,
Et le soleil, tranchant sur le plâtre du mur
L’ombre lente à baisser derrière les érables,
Me disait que le Ciel a des lois admirables,
Et que le Créateur sait se montrer clément
Envers qui se résigne à son propre élément.
Vos livres, vos palais, vos temples, vos musées,
Vos théâtres, remplis de foules amusées
— Ou voulant le paraître en riant de leur sort —
Tout cela ne vaut pas une tige qui sort
À travers le sol dur qu’elle bombe et qu’elle ouvre.
Un arceau de forêt est plus vaste qu’un Louvre.
Mon livre à moi, c’est la Nature et ses leçons,
Poème toujours grand où le rythme et les sons,
Partout recommencés, forment une harmonie
Entendue à toute heure et sans monotonie.

Mes plaisirs ? Je les ai sous l’ombre des grands bois,
Et je les comprends mieux lorsque seul je les vois.
Un rayon d’or s’y glisse et fait des verrières
À travers les rameaux qui bordent les clairières.
J’ai des temples de marbre où Dieu vient me parler
Sans gagiste envieux qui cherche à me troubler.
Les rochers de granit, les antres de porphyre,
Lorsque j’y vais prier, à Dieu peuvent suffire,
Si mon âme est sincère et si je crois en Lui.
Ma science ? Elle est là. Chaque étoile qui luit,
Et tout ce qui m’entoure, expliquent ma richesse.
Je n’ai pas de spectacle, hors celui de l’espèce.
On me dit ignorant, chez les civilisés.
Je compte moins d’espoirs et de rêves brisés
Que tous vos fainéants saturés d’espérances.
Je médite parfois sur leurs molles souffrances,
Sur leurs déchirements, sur leurs larmes du cœur,
Et je ris de les voir couler des yeux moqueurs
Vers ma rusticité, trop souvent bénévole.
Le paysan travaille et la colombe vole ;

Le citadin s’amuse. À ce compte, croyez
Que je reste terrien, et que vous m’effrayez
En comparant mon rêve à vos palinodies,
Car je suis le Poème, et vous la comédie.