Les fiancés de St-Eustache/13

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XII


Après un an de séjour à Saint-Eustache, où les plus belles heures de son existence s’écoulèrent, Lucienne dut retourner au milieu de sa famille. Elle retrouva là des esprits hostiles, et, de plus, une obsédante attention de son cousin qu’elle ne pouvait, ni encourager, ni rebuter complètement, comprenant que la vie chez son oncle ne serait plus tenable si elle entrait en guerre ouverte avec lui. Elle avait encore près de deux ans à séjourner chez les siens, il fallait donc accepter comme badinage, toutes les attentions de ce cousin antipathique, si elle ne voulait pas être en butte à sa tyrannie ; ainsi chaque jour, elle était blessée dans ses sentiments : ses opinions, de plus son patriotisme souffrait du loyalisme fanatique de sa famille qui considérait comme justes les lois oppressives d’un gouvernement injuste.

À de très rares intervalles elle put revoir Pierre, à l’insu des siens, et enfin l’heure tant souhaitée sonna. Lucienne avait vingt-et-un ans le jour de la proclamation à Montréal des Fils de la Liberté, le 5 septembre 1837, où nous la voyons, pour la première fois, se penchant à sa fenêtre pour laisser tomber une rose aux pieds de M. Dugal, lui annonçant qu’enfin plus rien désormais ne saurait se placer entre elle et lui : elle est libre, elle l’a choisi comme fiancé. le soir même elle le reverra chez madame Girardin, où se réunit l’élite de la société montréalaise.

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En quittant monsieur Du Vallon, mademoiselle Girardin s’était dirigée vers le groupe des jeunes, des éclats de rire partaient de ce cercle, on entourait un grand monsieur qui, debout devant une statue de Vénus, au-dessus de laquelle Cupidon lançait ses flèches, parlait avec animation. ainsi qu’un conférencier, devant un public intéressé et fort amusé.

Le beau parleur avait dans toute sa personne une distinction parfaite, des manières de grand seigneur ; il pouvait avoir trente-cinq ans, mais on lui en donnait bien quarante, car sur tous ses traits, dissimulée sous un fin vernis, se retrouvait la trace d’un bon viveur, prèsque d’un roué. Grand séducteur de femmes, heureux de ses succès, oublieux de ses torts, chasseur de passions brillantes, que la légèreté de son caractère s’étudiait à éteindre soudain avec des douches froides d’inconstance et d’oubli ; il se posait en martyr du sort, accusant tous les dieux de cruauté, de barbarie, de tyrannie, il s’écoutait parler devant les naïfs qui le croyaient.

— Venez vite, Gabrielle, défendre votre beau Cupidon, dit une des amies de Mlle Girardin en la voyant s’avancer, monsieur Pelletier déclare que vous ne devriez pas garder ce vilain dans votre maison et qu’il faudrait le jeter au feu.

— Comment, monsieur Pelletier, pouvez-vous conseiller un semblable ostracisme à l’égard de ce charmant enfant, que vous admirez toutes, n’est-ce pas, mes compagnes, dit en riant la jeune fille, regardez comme il est beau, séduisant.

— Oui, oui, répondit le groupe d’une seule voix, il serait trop triste de le renvoyer.

— C’est que vous ne le connaissez pas, mes, demoiselles. Lorsque vous aurez mon âge vous comprendrez son pouvoir fascinateur, son attrait irrésistible vous entraînant avec lui vers toutes les joies, les bonheurs, les extravagances, toutes les folies, les peines, les déceptions ; ne vous laissant voir, au premier abord, du chemin où il vous conduit que les douces pentes, les vertes mousses, les allées fleuries ; cachant adroitement sous le charme de sa personne, le cruel cortège qu’il traîne toujours à sa suite, jalousie, désespérance, haine, vengeance, destruction. Sans défiance vous l’accueillez ce roué, ce perfide qui, dans tous les âges, vous a trompée, ce faucheur d’âmes, ce rieur éternel dont les baisers sont fondus dans les pleurs, dont les caresses se resserrent en des tenailles de fer : il vous séduit, il vous subjugue, tant sa force est puissante ; noblement indignée, un jour vous le chassez, il ne se rebute pas ; il est là, il vous guette, il reviendra : il a beau faire l’anémique et le mort pour calmer vos défiances, à l’heure où vous le redoutez le moins, il reparaîtra en maître, sans frapper, il reprendra possession du logis : vous avez beau regimber, de droit vous lui appartenez, comme étant le plus faible ; c’est la justice humaine et ce dieu s’en empare, vous n’avez rien à dire, mais qu’à vous résigner. Vous voyez maintenant, si je n’ai pas raison, mesdemoiselles, de vouloir qu’on l’exile de ce salon ; vous toutes qui le croyez si charmant vous ne le connaissez pas, et je vous conseille de ne pas chercher à le connaître.

— Peut-être que tout le monde ne partage pas votre opinion, fit Gabrielle, je suis persuadée que ce monsieur a une toute autre idée de ce dieu, qu’il se sent parfaitement satisfait d’être sous le charme de sa puissance.

C'était Pierre qu’on désignait, il entrait et cherchait du regard sa fiancée. Jamais Lucienne ne lui apparut avec plus d’attraits qu’à cet instant. Vêtue d’une robe de gaze noire, dont le foncé faisait admirablement ressortir la blancheur marmoréenne de son cou, de ses bras de forme délicieuse, elle lui sembla la statue de la grâce dans cette toilette unie, n’ayant pour toute parure qu’une rose à sa ceinture et un croissant de diamants dans ses beaux cheveux bruns. La joie de pouvoir, à cette heure, revoir Pierre sans contrainte, illuminait ses traits d’une auréole de bonheur, qui la rendait plus séduisante que jamais ; plus d’un jeune homme en la regardant s’était dit à part lui : Heureux fiancé que ce M. Dugal.

Pierre, après avoir salué madame et mademoiselle Girardin, avait pris place à côté de mademoiselle Aubry et tous deux oublièrent à l’instant ceux qui les entouraient.

— Voyez, monsieur Pelletier, murmura Gabrielle avec un sourire railleur, l’expression de ces fiancés ne démolit-elle pas toutes vos théories sur l’amour ?

— Non, mademoiselle, ils n’en sont qu’au premier chapitre, ignorant encore ce que leur réserve le dieu malin. Le plus sage est de ne jamais consentir à se laisser glisser sur la pente fatale, s’aguerrir contre tout sentiment du cœur, et demeurer vieux garçon comme moi.

— Ah ! fi donc ! monsieur, vos théories sont criminelles, vous voudriez toutes nous vouer au célibat.

— Mais nous ne le voulons pas, s’écrièrent ensemble cinq ou six jeunes voix, nous voulons toutes nous marier.

— Alors vous voulez toutes avoir des maîtres, des tyrans ?

— Non, non, nous voulons des bons garçons.

— Ah ! ah, ah ! mes jeunes filles, vous ignorez que les bons garçons sont rares comme les fines perles.

— Précisément, ce sont ces fines perles que nous voulons trouver, dit Gabrielle.

— Monsieur, vous arrivez à temps, fit monsieur Pelletier, s’adressant à monsieur DuVallon qui s’avançait vers eux ; vous êtes auteur, vous pourrez mieux que moi convaincre ces jeunes filles de l’erreur où elles sont, de croire les hommes des perfections capables de leur donner des bonheurs de roman.

— Monsieur, le roman n’a de mérite que s’il est sculpté sur le vif. Je ne dirai pas pour cela que les perfections existent, mais j’ai la certitude qu’il y a des hommes capables, malgré leurs grands défauts de rendre une femme heureuse et j’aime à retrouver chez la jeune fille toutes les belles illusions ensoleillant ses rêves d’avenir. D’ailleurs les bonnes femmes font les bons maris, une femme d’esprit, dès qu’elle entoure celui qu elle a épousé de tendresse, d’attentions, peut faire de lui ce qu’elle veut attendu que ce mari n’est pas une brute, car les brutes on ne peut en avoir raison qu’à coup de fouet. J’ai la conviction que nulle de ces demoiselles n’aura ce malheur, elles épouseront toutes des gentilshommes, ayant les défauts de leurs grandes qualités.

— Des perles enfin, dit en riant une séduisante enfant de dix-huit ans, aux cheveux dorés, aux yeux d’un bleu de ciel d’Orient, monsieur Pelletier vient de nous prévenir de l’erreur où nous sommes d’espérer semblable chose.

— Monsieur Pelletier a sans doute voulu dire que l’on ne trouve pas les pierres polies ; il faut, mesdames, pour leur enlever leur rudesse et les faire briller de leur véritable éclat, toutes vos grâces, vos charmes et votre habileté féminine : à votre délicat contact les écorces les plus dures s’amollissent, avec de la persévérance la femme en peu de temps opère des prodiges, elle finit par tout obtenir de celui qu’elle aime, il devient son dévoué serviteur, sans même qu’il s’en doute, c’est elle qui conduit quand il se croit toujours le maître.

— Alors entre les deux époux le bonheur est parfait ?

— Précisément, mademoiselle.

— Enfoncé, monsieur Pelletier, dit Gabrielle.

— Non pas, non pas, mademoiselle, monsieur DuVallon est auteur, comme le curé il prêche pour sa paroisse, il ne veut pas de vieilles filles puisqu’elles ne peuvent figurer dans les romans, ou si elles y entrent ce n’est que pour jouer les rôles secondaires, il faut des héroïnes aux écrivains, il leur faut des passions brûlantes, des maris parfaits, qu’on trompe à plaisir, des couples de pigeons, roucoulant leurs idylles des années, des années, s’aimant autant après dix ans que le premier jour de leur union. Voilà ce que le romancier écrit, avec, l’intention de persuader à son lecteur qu’il lui raconte de grandes vérités ; mais malgré ce qu’en prétend monsieur DuVallon, la vie n’est pas un roman, ou si elle l’est c’est un cruel roman où viennent se heurter les plus beaux sentiments.

— Vous oubliez, monsieur, reprit l’homme de lettres, qu’il faut toujours l’ombre au tableau, sans quoi le panorama serait insipide : l’homme continuellement heureux oublierait vite qu’il l’est, il lui faut des revers, des inquiétudes, des angoisses même, pour lui faire apprécier tout ce dont il jouit. Que voulez-vous, l’homme est ainsi fait, avec ses travers, ses erreurs, par ce qu’il est un être fini destiné à n’atteindre la perfection qu’auprès de l’Infini.

— Allons, si vous vous lancez dans les questions philosophiques, je n’en suis plus. Monsieur le professeur Polewski n’est-ce pas que ces auteurs sont des gens dangereux avec leur théories.

— Souvent, souvent, dit le professeur, ce sont des personnalités très intéressantes cependant, quoiqu’ils fassent beaucoup de mal lorsqu’ils s’en mêlent ; mais avant d’exprimer mon opinion, permettez, monsieur DuVallon, que j’ajoute qu’il y a de nobles exceptions dont vous faites partie. Laissez-moi vous demander maintenant pourquoi vous autres écrivains, formant la classe des esprits supérieurs, employez-vous votre talent à brouiller les individus, en ne mettant en scène que de fausses natures ? À vous lire on croirait véritablement, qu’une femme ne peut être intéressante sans commettre l’adultère, un mari quelque chose s’il ne trompe son épouse. Vous brodez sans cesse sur le même thème. La pièce où il y a le plus de dupes est la plus admirée. Les hommes étant de grands enfants applaudissent avec enthousiasme, à tous les mensonges, toutes les roueries les mieux ourdies, à côté de leurs jeunes femmes qui se disent : Oui, c’est très beau, c’est ainsi que l’on doit entendre la vie. Puis un bon jour, si le mari est traité en réalité comme dans le roman on le traite, il s’indigne, devient furieux, désespère, crie à l’abomination, oubliant qu’il a le premier, en société avec l’auteur, préparé son propre malheur. C’est singulier, l’homme s’étudie continuellement à se rendre malheureux. Vous disiez, tout à l’heure, monsieur DuVallon : Les bonnes femmes font les bons maris. Je vous répondrai : Les bons hommes font les bonnes femmes. Lorsque le sexe fort aura le courage de ne pas toujours donner gain de cause au mal sur le bien, au vice sur la vertu, les descendants d’Adam retrouveront sur terre le paradis perdu. L’homme crée des coutumes, des lois pour la plupart injustes : il veut des règles de conduite pour son prochain, non pour lui ; pharisien dans l’âme il s’écrie : Seigneur, Seigneur punissez ces méchants : puis tout le reste du jour il oublie, après cette prière, de mettre en pratique le grand, le sublime commandement du Christ : Aimez-vous les uns les autres.

Pendant cette discussion, Pierre assis près de Lucienne lui murmurait :

— Enfin le jour est arrivé, où votre tuteur n’a plus le droit de me disputer la protection dont je voulais vous entourer depuis si longtemps, il m’a semblé bien souvent que cette heure bénie ne sonnerait jamais, que ce bonheur serait trop grand, que je n’en étais pas digne ; enfin tout ceci est passé et je vous ramène à Saint-Eustache, où cette fois personne ne pourra venir vous enlever. Comment votre famille a-t-elle appris votre détermination, de venir habiter chez le Dr Chénier jusqu’au rétablissement complet de ma mère ; puisque vous m’infligez cette pénitence de retarder notre union jusqu’à cette époque.

— En agissant ainsi, Pierre, je n’ai pas voulu vous attrister, votre mère a si souvent exprimé le désir d’assister à la bénédiction nuptiale de son unique fils, j’ai cru que vous partageriez mon opinion à ce sujet, la vilaine entorse dont elle souffre actuellement sera guérie en quelques semaines, d’ici là, cher ami, nous nous verrons chaque jour.

— Vous avez raison, vous pensez à tout, bonne petite fée, dans mon bonheur je suis un égoïste, je vous demande pardon de ce reproche, j’ai si souvent éprouvé l’angoisse de la peur de vous perdre, que je suis devenu pessimiste, je ne me sentirai parfaitement rassuré que le jour où vous serez ma femme, où une barrière infranchissable vous séparera de votre famille, de votre cousin surtout.

— Vous n’avez plus rien à craindre de lui maintenant je suis en âge, je profite du voyage qu’il fait en ce moment aux Bermudes pour quitter la maison de mon oncle ; la famille Girardin part demain pour Saint-Eustache, je vous ai écrit afin que nous puissions tous faire route ensemble. Nos malles sont prêtes. Mon oncle, ma tante apprendront mon départ lorsque j’aurai atteint la maison du Dr Chénier, afin de m’épargner l’ennui de discussions et de scènes désagréables.

— Ils ignorent alors que vous les quittez ?

— Oui.

— Tant mieux, cela me rassure, on ne peut prendre trop de précautions avec eux ; ce vilain cousin comme je me sens heureux de son départ. Savez-vous, chère Lucienne, souvent j’ai eu des rages folles à la pensée qu’il était continuellement près de vous, vous obsédant de ses assiduités, bien des fois le ver rongeur de la jalousie me dévorait.

— Ah ! Pierre !

— J’avais tort, je le sais ; mais l’absence est une vilaine conseillère, elle vous montre mille choses désagréables, elle vous persuade que si vous n’êtes pas près de l’être aimé, ceci, cela peut fort bien arrivé, puis ces improbabilités se mêlent aux songes de vos nuits, vous vous éveillez inquiet, nerveux, les ténèbres favorisent vos craintes chimériques, que seul dissipe le lever du jour ; alors vous vous traitez d’insensé, vous êtes fou de douter de tout ce qu’il y a de plus noble, de plus généreux sur terre, vous n’êtes pas digne de dénouer les cordons de ses chaussures, quoique par amour pour elle vous souffriez le martyre ; en pensant à tout ce qu’elle est, votre confiance redouble et vous dites bien bas ce que je viens de vous dire ; Lucienne, je ne suis pas digne d’être aimé de vous.

— Ceci est un jugement que vous n’avez pas le droit d’émettre, puisque l’on ne peut être juge dans sa propre cause.

— Alors qu’est-ce que je mérite ?

— Que l’on vous gronde comme un vilain enfant gâté.

— C’est cela, grondez-moi, du moment qu’il m’est permis d’entendre votre voix, de voir votre regard chercher le mien, j’ai le courage de braver tous les courroux.

— Pierre, il ne faut plus vous rendre ainsi malheureux et m’aimer sans crainte, le sentiment que j’ai pour vous est si profond, si sincère, je ne pourrai jamais oublier par quelle attention délicate, par quel dévouement vous l’avez fait naître ce sentiment. Dans l’absence j’ai revécu les heures que vous avez passées près de la petite fille rebutée de tout le monde, votre bonté, votre patience envers elle me touchait encore plus qu’alors, l’âge, la raison me faisait mieux comprendre ce que vous aviez fait ; combien avec sagesse vous me guidiez pour m’épargner les moindres ennuis, avec quelle tendresse vous me consoliez de mes chagrins d’enfant ; la petite fille alors sentait bien que vous seul saviez la rendre heureuse, c’est pourquoi la femme aujourd’hui remettra avec un immense bonheur sa destinée entre vos mains.

Un éclair de joie illumina le regard du jeune homme.

— Merci, dit-il, ces paroles me font oublier mes angoisses, que ne peut-on souffrir pour avoir le bonheur de les entendre de vos lèvres.

— Ne souffrez plus, Pierre, je vous le demande, j’en serais trop malheureuse. D’ailleurs si vous y tenez, nous pouvons nous marier cette semaine.

— Non, chère enfant, nous attendrons le rétablissement de ma mère. En ce beau jour de nos noces je veux que tous ceux que j’aime soient parfaitement satisfaits. Votre présence à Saint-Eustache dissipera toutes mes craintes, auprès de vous je deviendrai plus raisonnable.