Les fiancés de St-Eustache/17

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XVI


Le lendemain du triomphe de monsieur Viger, sous un ciel nébuleux, l’airain des cloches du village Saint-Denis appelait, en des sons lugubres et précipités, les patriotes au combat. Munis d’armes bien primitives, de toute part ils accouraient, les uns avec des fourches, des faux, des bâtons, très peu avec des fusils.

Paisibles cultivateurs n’ayant jamais été au feu, leur héroïque courage seul les faisait voler à la défense de leur liberté, sans se préoccuper de leur manque de munitions de guerre, ils voulaient vaincre ou mourir. On voyait là des soldats d’un jour, de tout âge, les pères et les enfants marchaient sur le même rang, s’encourageant, se soutenant.

Le docteur Nelson avait ordonné le matin même de couper les ponts sur le chemin de Saint-Ours, afin de retarder la marche de l’ennemi. Le capitaine Gore était parti de Sorel, quelques jours avant, à la tête de cinq compagnies de fusiliers et d’un détachement de cavalerie, pour aller à Saint-Charles rejoindre le colonel Whitherall, afin de disperser les patriotes et se saisir de leur chef.

Le lieutenant Weir, arrivé de Montréal porteur d’une dépêche à l’adresse du capitaine Crompton, avait été capturé à Saint-Denis par des patriotes. Il avait cru retrouver à cet endroit les troupes du colonel Gore parties une demi-heure avant lui ; mais il les avait devancées en sautant dans un cabriolet et fut tout surpris de ne pas trouver là ses gens. Fait prisonnier on le conduisit devant le Dr Nelson. Sa manière évasive de répondre persuada le docteur que l’armée le suivait. Alors on sonna l’alarme, le peuple canadien accourut.

On plaça une centaine d’hommes au deuxième étage d’une grosse maison de pierre située sur le chemin du roi où les troupes devaient passer, une trentaine dans la distillerie du Dr Nelson, tout auprès de ce fort improvisé, puis une dizaine dans un magasin : ceux qui n’avaient pas de fusils se mirent à l’abri des murs de l’église, d’où il leur serait facile de se jeter sur l’ennemi avec leurs faux et leurs fourches.

Le colonel Gore qui avait appris, par deux prisonniers français, qu’on ne le laisserait pas passer, s’était indigné de tant d’audace de la part de paysans, il ordonna à ses troupes, après les avoir chaleureusement haranguées, de marcher en avant, sans leur donner le temps de se reposer.

— Nous allons, dit-il, prouver une fois de plus à cette race, la valeur du soldat anglais.

Il divisa ses hommes en trois détachements, dirigea la première colonne vers un bois situé à l’est du village, la seconde au bord de la rivière, puis la troisième, munie d’un canon, continua sa marche sur le chemin royal, afin d’assiéger la maison de madame St-Germain, où se trouvaient les cent canadiens barricadés.

Le Dr Nelson au milieu d’eux leur dit à cet instant :

— Mes amis, je ne veux forcer personne à rester avec moi ; mais j’espère que ceux qui demeureront feront bravement leur devoir. Je n’ai rien à me reprocher dans ma conduite politique. Je suis prêt à faire face à toutes les accusations légalement et justement portées contre moi ; si l’on me somme de me remettre entre les mains des autorités, conformément à la loi et aux usages, je me rendrai, mais je ne permettrai pas que l’on m’arrête comme un malfaiteur, qu’on me traite comme on vient de traiter Dumaray et Davignon.

À ce moment un boulet fit trembler les murs, deux Canadiens tombèrent.

— On nous attaque, il faut se battre, s’écria Nelson, soyez fermes, visez bien, attention, ne vous exposez pas inutilement. Courage, mes amis, continua-t-il, voyant l’hésitation causée par l’attaque inattendue que l’on venait d’essuyer.

— Vengeance, répondirent-ils tous, ranimés soudain par la colère et le besoin de se protéger.

La lutte commença. Les Anglais, se croyant sûrs de la victoire, s’avançaient avec une insouciance dédaigneuse, se battant à découvert ; de la maison de madame St-Germain et de la distillerie ils reçurent une grêle de balles, leurs habits rouges étaient un point de mire, chaque coup des patriotes portait. Trois canonniers furent tués, au moment où ils s’apprêtaient à mettre le feu à l’amorce de leur canon. Cependant la situation dans la maison de madame St-Germain devenait de plus en plus dangereuse à cause de la trouée pratiquée dans le mur.

— Descendons au rez-de-chaussée, ordonna le Dr Nelson, les murs, là, sont beaucoup plus épais, ils nous formeront un rempart plus solide.

Durant plusieurs heure, on se battit ainsi, à midi les Anglais comprirent qu’il serait de leur intérêt de se mettre à l’abri comme les patriotes, ils s’embusquèrent derrière des piles de bois à côté d’une grange, retranchés ainsi ils continuèrent à tirer avec plus de fureur, mais chaque fois qu’un habit rouge paraissait, il recevait une balle.

Le colonel Gore trépignait de rage en se voyant ainsi arrêté par une poignée d’hommes. La bataille durait depuis cinq heures, ses troupes étaient décimées, ses munitions s’épuisaient et le feu des patriotes était toujours aussi vif, aussi nourri. Trois fois Mark, voulant tourner la position des Canadiens afin de les cerner, s’était élancé avec ses soldats à pas de course, toujours il avait été obligé de reculer ; une quatrième fois il veut tenter la fortune, une halle le blesse sérieusement, il tombe de cheval, ses hommes l’emportent dans leurs bras, en retraitant derrière la grange où se trouve le reste de leurs camarades. À cet instant ils sont attaqués avec un redoublement de fureur. Ce sont les patriotes de Saint-Antoine, de Saint-Ours, de Contrecoeur qui, au nombre de cent, arrivent au secours de leurs frères.

Ce renfort ranime l’ardeur des Saint-Denisiens, on se jette avec ardeur sur l’ennemi. Attaquées de tous côtés, épuisées, les troupes anglaises battent en retraite ; les patriotes les poursuivent, leur enlève leur canon, font huit prisonniers, puis reviennent en triomphe à Saint-Denis, escortés des acclamations enthousiastes de la population.

Les cœurs des Canadiens-français battaient de joie, le premier combat livré à l’ennemi était une victoire. À vol d’oiseau la bonne nouvelle se répandit des rives du Richelieu à celles du Saint-Laurent, venant augmenter l’ardeur des patriotes à défendre leurs droits. Les poitrines se soulevaient d’un sentiment de juste orgueil, on était fier d’un tel triomphe, le début de l’insurrection s’annonçait bien. L’espérance dans l’âme, chacun rentra chez soi ce soir-là.